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22 Moharrem 1427 - 21 fevrier 2006 - Couriel : redactionquibla@yahoo.fr


Libérez les otages !

 

Tlaxcala

 

Un nouveau venu dans le cyberespace : Marhaba Tlaxcala !


par la rédaction de Quibla, 21 février 2006
Créé en décembre 2005, le nouveau réseau de traducteurs Tlaxcala annonce aujourd'hui sa naissance officielle. En une dizaine de semaines, ce réseau a connu un développement impressionnant. Le nombre de ses membres s'est multiplié par douze et il a déjà à son actif plusieurs centaines de traductions dans une dizaine de langues. Tlaxcala a désormais son propre site web : www.tlaxcala.es, que nous vous encourageons à visiter. Il faudra certes faire preuve de patience, il sera actualisé progressivement et de nouvelles langues y seront progressivement installées.
Tlaxcala est une bonne réponse à la situation actuelle du monde, et du monde de l'information en particulier. Tout comme le monde matériel est soumis à la domination toujours plus arrogante de l'Empire yankee, le monde cybernétique (Internet) est dominé par une langue : l'anglo-américain.
Tlaxcala veut briser ce monopole impérial d'une seule langue, comme ses animateurs l'expliquent fort bien dans leur manifeste.
Ce dont les animateurs de Tlaxcala rêvent, c'est d'un "monde contenant tous les mondes", pour reprendre l'_expression zapatiste. D'une toile où l'on pourrait trouver des textes importants et utiles dans les 5 000 langues parlées aujourd'hui par l'humanité.
L'initiative de Tlaxcala est née de la rencontre de médiactivistes des quatre coins de la planète. Elle est née au bon moment. Elle est appelée à un grand avenir. Son intérêt réside essentielement dans les liens que la traduction permet d'établir entre sites web, blogs, groupes, journaux et individus engagés dans des combats convergents. Elle crée des synergies susceptibles de briser le monopole des Maîtres du Discours. Elle permettra d'abattre des murs et de construire des ponts. Elle a déjà permis ds échanges fructueux entre de nombreux sites web comme Quibla, qui est principalement francophone, Axis of Logic, qui est essentiellement anglophone et Rebelion qui est hispanophone. De nombreux autres sites et blogs ont déjà bénéficié des travaux de Tlaxcala. Des coopérations multilatérales et bilatérales sont appelées à se développer.
Quibla souhaite la bienvenue à Tlaxcala et lui prédit beaucoup de succès.
Lire ci-dessous le Manifeste de Tlaxcala et les articles de Les Blough et Santiago Alba Rico.

Le Manifeste de Tlaxcala


par les traducteurs membres de Tlaxcala
http://www.tlaxcala.es

Tlaxcala - le réseau pour la diversité linguistique - a été créé en décembre 2005 par un petit groupe de cyberactivistes qui, ayant lié connaissance grâce à Internet, en sont venus à penser qu'ils avaient en partage des intérêts, des aspirations et des problèmes communs. Le réseau s'est développé rapidement : il assure aujourd'hui des traductions en plus de 10 langues. Ce Manifeste, approuvé par tous les membres du réseau, exprime leur philosophie commune :

Toutes les langues en usage dans le monde doivent contribuer à la fraternité entre les hommes - et d'ailleurs, elles y contribuent. Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, une langue n'est pas simplement une structure grammaticale, avec un assortiment de mots interconnectés, en accord avec un code syntaxique ; une langue est aussi - et même, avant tout - une création de signification, fondée sur nos sens. Ainsi, nous observons, nous interprétons et nous exprimons notre propre monde à partir d'un contexte personnel, géographique et politique spécifique. C'est pourquoi aucune langue n'est neutre ; toutes véhiculent le « code génétique », l'empreinte des cultures auxquelles chacune appartient. Le latin, qui fut la première langue impériale, a atteint son apogée en foulant aux pieds les vestiges des langues qu'il détruisit lorsque les légions romaines étendirent leur présence dans le Sud de l'Europe, le Nord de l'Afrique et le Moyen-Orient. Rien d'étonnant, par conséquent, à ce que ce soit l'espagnol, fils génétique du latin, qui ait occasionné une nouvelle dévastation, au début de la Renaissance, cette fois-ci parmi les peuples conquis du continent américain.

Un empire et sa langue vont toujours de pair, et sont par définition des prédateurs. Ils rejettent l'altérité. Toute langue impériale s'érige en sujet de l'Histoire, et la narre à partir de son point de vue, en annihilant (ou tout au moins en tentant d'annihiler) les points de vue exprimés dans des langues qu'elle considère inférieures. L'Histoire officielle de tout empire n'est jamais innocente, mais bel et bien motivée par son zèle à justifier aujourd'hui les agissements qui furent les siens hier, afin de projeter sa propre vision du monde sur ce que sera demain. Nul ne sait quelles souffrances ont endurées les peuples conquis par l' Empire romain, étant donné que ne subsiste aucun récit de leur défaite, qui signifia la disparition de leurs cultures respectives. En revanche, les langues du continent américain conquis par l'Empire espagnol ont laissé leur témoignage. Vers la seconde moitié du 16ème siècle, peu après la conquête de Mexico, Frère Bernardino de Sahagun colligea ce qui est connu de nos jours sous le nom de Codex florentin, un mélange de récits Nahua [le nahuatl est une des langues des Aztèques les plus anciens, encore parlée aujourd'hui au Mexique] et d'illustrations picturales qui décrivent la société et la culture préhispaniques. Un second témoignage - qui contredit le premier - est le Lienzo de Tlaxcala, lui aussi transcrit au 16ème siècle par le métis Diego Munoz de Camargo, lequel a fondé sa narration sur les fresques peintes par ses ancêtres - la noblesse tlaxcaltèque - qui décrivaient au moyen d'images tant l'arrivée d'Hernan Cortés que la chute de Tenochtitlan, la capitale de l'Empire aztèque, détruite par les Conquistadors, qui édifièrent sur ses ruines la ville de Mexico. Tlaxcala était, à l'époque, la cité - État rivale de l'Empire aztèque tenochtitléen, qui aida Cortés à détruire Tenochtitlan - attitude équivalant à signer son propre arrêt de mort, étant donné que le nouvel Empire espagnol, né de cette défaite, soumettait tous les peuples indigènes, faussement qualifiés de « précolombiens » - qu'il s'agisse d'alliés ou d'ennemis de la Couronne espagnole - avec, pour résultat, une disparition quasi totale de leurs cultures et de leurs langues.

De nos jours, le pouvoir impérial est sis aux Etats-Unis d'Amérique, qui ont l'anglais pour langue officielle. Fidèle aux caractéristiques comportementales de toute langue impériale, l'anglais impose aujourd'hui sa loi. Sous l'influence de l'anglais, des pays, des territoires entiers, ont perdu - ou sont en train de perdre - leurs langues de communication. Les Philippines, ou Porto Rico ne sont que deux exemples parmi beaucoup d' autres. En Afrique subsaharienne, le faux prestige accordé à l'anglais, au français, au portugais ou aux langues vernaculaires majoritaires est en train de tuer une langue maternelle locale tous les quinze jours, estime l' Unesco.

Il est vrai qu'en ces temps de communication planétaire, il n'y a rien de négatif au fait de disposer d'une lingua franca qui permette de faciliter la connaissance mutuelle, mais cette lingua franca devient en revanche tout à fait néfaste si - consciemment ou non - elle transmet l'idéologie de supériorité qui la caractérise, et si elle le fait en affichant son mépris pour les langues « subalternes », c'est-à-dire : toutes les autres. Le complexe de supériorité qui accompagne - toujours - une langue impériale ou dépendante d'un empire est si consubstantiel à son essence même qu'aujourd 'hui ce complexe de supériorité se manifeste même parfois entre militants anglophones engagés dans le combat en vue d'un monde meilleur : les médias qu'ils utilisent apportent la preuve tangible que les textes traduits des langues « subalternes » qu'ils publient ne représentent qu'un pourcentage insignifiant de leurs contenus. Le problème n'est pas seulement le fait que des traductions dans d'autres langues, à partir de l'anglais, sont manifestement surabondantes, en comparaison ; le fait qu'on ne puisse pas faire le même constat, dans le sens contraire, représente en lui-même un problème. Nous sommes tous coupables d'avoir accepté, jusqu'ici, une telle disparité.

Tlaxcala, le réseau des traducteurs pour la diversité linguistique, est né comme un hommage post-moderne à la malheureuse cité - État éponyme, qui commit la tragique erreur de faire confiance à un Empire - l'Empire espagnol - pour combattre un Empire moins puissant - l'Empire Nahua - et qui ne découvrit qu'alors qu'il était déjà trop tard que personne ne doit faire confiance aux Empires - à aucun d'entre eux - parce qu'ils n'utilisent leurs subordonnés qu'à une seule fin : se servir d'eux comme leviers pour atteindre leurs propres objectifs. Les traducteurs de Tlaxcala, dans le monde entier, veulent venger le destin des antiques Tlaxcaltèques vaincus. Les traducteurs associés à Tlaxcala croient en l'altérité, en la nécessité de comprendre le point de vue d'autrui, et c'est la raison pour laquelle ils ont décidé de dés-impérialiser la langue anglaise, en publiant dans toutes les langues possibles (y compris, bien entendu, l'anglais) les voix d' écrivains, de penseurs, de caricaturistes et de militants qui écrivent aujourd'hui leurs textes dans des langues auxquelles l'influence de l'Empire dominant ne permet pas d'être entendues. De la même manière, les traducteurs de Tlaxcala s'attacheront à permettre aux non-locuteurs de l'anglais d'être confrontés aux idées d'écrivains anglophones qui se trouvent aujourd'hui marginalisés, ou qui étaient jusqu'ici publiés dans des espaces très réduits et quasi inaccessibles.

Dans sa position d'appareil de fonctions cognitives, l'anglais fonctionne comme une structure de pouvoir mondial formatant les langues et les cultures du monde à son image et à son gré, sans se préoccuper un seul instant de demander la permission, pour ce faire, au monde qu'il prétend représenter. Les traducteurs de Tlaxcala sont convaincus que les maîtres du discours peuvent être vaincus, et ils espèrent brouiller ledit appareil, convaincus que le monde est appelé à devenir à la fois multipolaire et multilingue, et aussi divers que sait l'être la vie elle-même.

La sélection des textes à laquelle procède Tlaxcala reflète les valeurs fondamentales de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, et aspire au respect plein et entier des droits de la personne humaine et de sa dignité. Les traducteurs de Tlaxcala sont antimilitaristes, anti-impérialistes et opposés à la mondialisation capitaliste « néo-libérale ». Ils ne croient ni au clash des civilisations, ni à la croisade impérialiste actuelle contre le terrorisme. Ils condamnent le racisme et la construction de murs et de barrières électrifiées - qu'il s' agisse de barrières physiques ou de barrières linguistiques - qui empêchent les déplacements naturels et libres, ainsi que les échanges et le partage entre les peuples et les langues de notre Planète. Ils aspirent à promouvoir l'estime, la reconnaissance et le respect de l'Autre, ainsi qu'à exprimer le désir de cesser d'être des objets de l'Histoire et d'en devenir des sujets, dans une totale égalité. Cet effort est volontaire et bénévole. Toutes les traductions rendues publiques par Tlaxcala sont Copyleft, c'est-à-dire que la reproduction à des fins non-lucratives en est libre, pour peu que la source soit mentionnée.

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Le choix du 21 février


Ce n'est pas un hasard si nous avons choisi la date du 21 février pour rendre public notre Manifeste. Le 21 février fut, pendant les années 1950, 1960 et 1970, la journée anticolonialiste et antiimpérialiste mondiale.


L'affiche rouge, qui inspira à Aragon son célèbre poème, présente, dans sa partie supérieure, les visages des dix partisans. Les traces de trois mois de tortures n'arrivaient pas à effacer l'expression de fierté dans leurs yeux.

Voici les noms des partisans figurant sur l'affiche et les « légendes »
accompagnant la photo de chacun d'eux :

Fingercwajg, juif polonais, 3 attentats, 5 déraillements ;
Boczow, juif hongrois, chef dérailleur, 20 attentats;
Witchitz, juif polonais, 15 attentats;
Wajsbrot, juif polonais, 1 attentat, 3 déraillements,
Elek, juif hongrois, 8 déraillements,
Grzywacz, juif polonais, 2 attentats,
Fontanot, communiste italien, 12 attentats;
Rayman, juif polonais, 13 attentats;
Alfonso, Espagnol rouge, 7 attentats;
Manouchian. Arménien, chef de la bande, 56 attentats, 150 morts, 600 blessés.
(A Manouchian on attribua toutes les actions de son détachement.)

Sous les photographies des « terroristes » figurent, à côté d'images de catastrophes ferroviaires et d'un arsenal d'armes des partisans, des corps criblés de balles : les « victimes » des « terroristes ». Le texte ne comporte que quelques mots : en haut : « DES LIBERATEURS? »,
En bas : « La Libération! par l'armée du crime ».

 

 

En effet, c'est le 21 février 1944 que Paris a découvert, au petit matin, ses murs couverts de grandes affiches rouges, qui annonçaient l'exécution, au Mont Valérien, de vingt-trois « terroristes » : il s'agissait de membres du groupe des Francs-Tireurs et Partisans - Main-d'ouvre Immigrée de Paris [FTP-MOI], la première organisation de résistance au nazisme sur le territoire français. Le dirigeant du groupe, Missak Manouchian, un Arménien âgé de trente-six ans, un immigré, avait survécu au génocide des Arméniens. Aux collaborateurs français qui assistèrent à son procès sommaire devant une cour martiale nazie, et qui le qualifièrent de « métèque », Manouchian répondit : « Vous avez hérité de la citoyenneté française. Moi, je l'ai méritée. »

 

« Le temps des martyrs est venu, et si je deviens l'un d'entre eux, ce sera pour la cause de la fraternité, la seule chose qui puisse sauver ce pays ». Telles furent les dernières paroles de Malcom X, avant d'être assassiné au cours d'un meeting, à Harlem, le 21 février 1965, par trois membres de l' organisation La Nation de l'Islam, que Malcolm avait quittée, en 1963, afin de créer l'Organisation de l'Unité Afro-Américaine. En avril 1966, ses assassins furent condamnés à la prison à perpétuité, mais ceux qui avaient planifié son assassinat - les Maîtres de l'Empire - restèrent, pour la plupart d'entre eux, totalement impunis.

Malcolm X, alias El-Hajj Malik El-Shabazz, dont le nom originel était Malcolm Little, avait trente-neuf ans. Il revenait d'un pèlerinage à La Mecque, où il avait découvert l'universalité en côtoyant des pèlerins de toutes origines, venus du monde entier. Sa rupture avec l'organisation Nation de l'Islam, il l'avait décidée en raison des contacts que ce mouvement venait d'établir avec le Ku Klux Klan, en vue de débattre de la création d'un Etat noir indépendant dans le Sud des Etats-Unis, exactement comme en avait usé le fondateur du sionisme, Theodor Herzl, en quémandant aux pires antisémites de l'époque leur soutien à son projet d'État juif. Pour Malcolm, dont le père avait été une des victimes du Ku Klux Klan, une telle collaboration était impensable.

En ce jour de souvenir, c'est sous le haut patronage de ces héros du combat pour la dignité des peuples - Missak Manouchian et Malcolm X - que nous plaçons Tlaxcala

Cyberespace, le 21 février 2006

Signataires:
AIENA Caterina
ALMENDRAS Nancy Harb
ANGUIANO Rocío
BOCCHI Davide
BOULOS Zaki
BUEMI Valerio
CILLA Antonia
DÍEZ LERMA José Luis
GIUDICE Fausto
HADDAD Ramez
HAUN Agatha
HIRSCHMUGL Eva
INDA Elaine
JUÁREZ POLANCO Ulises
KALVELLIDO Juan
LARSSON Kristoffer
LECRIQUE Yves
MANAI Ahmed
MANNO Mauro
MARTÍNEZ, Miguel
PÁRAMO Ernesto
POUMIER Maria
RIZZO Mary
SANCHIS Carlos
TALENS Manuel
TARRADELLAS Àlex
VITTORELLI Manuela


Le logo de Tlaxcala est l'oeuvre de l'artiste espagnol Juan KALVELLIDO (Ce
logo est libre de droits).

Tlaxcala contre l'Un ou comment traduire un agneau


Santiago Alba Rico, 21 février 2006. Original : http://www.rebelion.org/noticia.php?id=26975.
Traduit de l'espagnol par Maria Poumier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft.

L'auteur est un philosophe espagnol qui a écrit et publié abondamment dans le domaine de l'anthropologie, de la philosophie et de la politique. Résident dans le monde arabe depuis dix-sept ans, il a traduit en espagnol le poète égyptien Naguib Surur et l'écrivain iraquien Mohamed Judayr.

J'ai toujours trouvé bizarre que pour jouer du piano on ait besoin d'un piano, cette espèce de dinosaure en bois sur lequel il faut taper des deux mains ; et je trouve bizarre que personne ne trouve bizarre que pour traduire un texte d'une langue dans une autre on n'ait besoin ni de grues ni de poulies, ni de filins ni de leviers, alors qu'il s'agit de soulever de terre des choses énormes.
Dans les langues que je connais (mal, d'ailleurs), traduire tradurre, traduire, traduzir, translate, itzuli, übersetzen évoque l'opération tout à fait physique de déplacer une charge, de charrier un paquet, de transporter, de soulever et de reposer ailleurs un grand piano. En arabe aussi, le verbe tarjama - dont dérivent en espagnol trujimán et truchimán », ou encore dragomán et en français « truchement »-, appartient au même champ sémantique que naqala, qui veut dire littéralement « transporter », et la gutturale qaf, au centre, matérialise l'image robuste d'un camion rempli d'oranges ; je crois que les membres du collectif Tlaxcala ne seront pas gênés que je les voie comme des routiers corpulents, ou des déménageurs (et déménageuses) qui acceptent fièrement le caractère hautement social de leur moyen de transport ainsi que de la charge explosive qu'ils transportent.
Le vent qui emporte la graine et pollinise la friche par delà la clôture est le traducteur du blé.
Le fleuve qui charrie l'eau, les bateaux et le limon d'un pays à l'autre sans s'assécher aux frontières, est le traducteur de la vie.
La lèvre impétueuse qui dépose la salive sur l'autre lèvre aimée, est la traductrice du feu.
Le maçon qui déplace les briques pour construire une maison est le traducteur de l'entêtement.
Le docker qui ploie sous les sacs dans le port, le mineur qui pousse le wagon, l'usine qui peine à transformer le tissu sont les traducteurs de la puissance captive.
Le militant qui fait passer un message, le résistant qui transmet une information clandestine, l'étudiant qui ébruite la colère dans un journal sont les traducteurs de la limite.
Le paysan qui transporte des armes jusqu'aux Sierra Maestra [1] de toute la planète est le traducteur de son peuple.
Le poète qui amène jusqu'à nous les noms communs d'une possibilité que nul autre n'entrevoit est le traducteur du futur.
Pour cela même, et à l'envers, Tlaxcala, ruche de traducteurs, phalanstère de verbes, est vent, fleuve, salive, brique, docker du port, mineur, usine, paysan, militant, et poète.
Il y a trois mystères. Le premier, que nous parlions. Le deuxième, que nous parlions des langues différentes. Le troisième, que nous puissions les traduire. Des trois mystères, le plus énigmatique et définitif, celui qui nous définit le mieux en tant qu'humains, c'est le dernier. Un lion et un papillon n'ont rien à se dire, un zèbre et un agneau peuvent se heurter l'un à l'autre, mais non pas changer de place. Ce qui distingue les êtres humains des animaux c'est que seuls les premiers peuvent traduire et se traduire. Seul ce qui n'admet pas de traduction relève d'une espèce, ou d'une race, et c'est pourquoi un zèbre est une cage. Ce qui ne saurait se traduire n'est pas libre. Le racisme, la xénophobie, le machisme, l'impérialisme, le capitalisme, s'opposent de pied ferme à toute traduction, ils veulent que le monde s'épuise dans leurs espèces cloisonnées, ils traitent les hommes comme des zèbres en version unique, comme des agneaux intraduisibles. Traduire, c'est sortir du zébrage, sortir de la cage. Traduire un agneau c'est le répandre, le changer en être humain.
Le contraire de traduire, c'est réduire : réduire un prisonnier à l'impuissance, une révolte au silence, en cendres un village, en poussière une demeure, un peuple à la misère. C'est la vocation de l'empire. Monsanto veut brider les pollens et le vent ; la Lyonnaise des Eaux veut mettre les fleuves en bouteille ; Repsol veut figer la salive ; le feu, les wagons, les tissus, les champs parlent en une seule langue, un idiolecte, et il n'y en a pas d'autre dans lequel on puisse les traduire. L'histoire de la tour de Babel n'est que propagande : pour que les hommes ensemble ne construisent pas cette tour menaçante dressée contre le ciel, Dieu dut ensuite créer un empire un rempart contre la traduction, pour généraliser une langue commune capable de semer la zizanie. Il faut au moins deux langues pour s'entendre, et mille pour se mettre d'accord. Pour diviser les hommes, Dieu leur a imposé une langue unique et les y a enfermés. Le Pentagone et l'OTAN s'occupent de réduire les habitations et les corps ; Le Monde, Il Corriere della Sera, CNN et le New York Times, entre autres, se chargent de réduire les esprits. L'Empire ne peut pas se traduire : il est un, total et intransitif.
Le personnage du traducteur a toujours été marqué par une espèce d'échec originel : c'était le cordonnier qui raccommodait les déchirures de Babel, la lampe sous le boisseau qui parvenait à peine -comme dans la magnifique métaphore de Cervantes- à montrer le revers de la tapisserie, le traduttore traditore résigné à transmettre des sens amputés, des approximations, des tâtonnements, et à recevoir en retour le mépris qui gratifie les messagers négligents.
Tlaxcala, coopérative du transport de voix, magasin mobile des paroles communes, part du principe contraire et beaucoup plus exact : l'idée que le danger et l'échec, c'est le monolinguisme ; c'est l'Un qui fait obstacle à l'unité ; car seule l'alliance des différences peut triompher du tout. Tlaxcala naît pour se réjouir, dans le tohu-bohu de Babel, et pour lancer ses camions, chargés d'armes et d'oranges, dans tous les sens. Tlaxcala naît pour affirmer le caractère social de la langue et le caractère lingüistique de l'émancipation. Tlaxcala naît pour combattre l'anglais impérial et aussi pour sauver l'anglais, réduit, devenu intraduisible, au statut de langue sommaire, impérative, desséchée, acérée, sphérique et piégée, devenue espèce et non plus langue (plus que zèbre, hyène), cage et non plus fleuve, idiolecte absolu qui ne peut être réhabilité et libéré, comme ceux qui le parlent, que par la pénétration des traductions d'autres langues.
Grues et poulies, filins et leviers, je suis ému et personnellement reconnaissant (moi, le simple oligo-glotte) du travail musclé et profondément social des traducteurs (de Rebelión et de Tlaxcala) sans lequel nous serions encore des zèbres ou des hyènes dans le zoo de CNN. Tlaxcala se veut la résurgence de l'école des traducteurs de Tolède pour l'anti-impérialisme, l'armée par le truchement de laquelle se dressera, brique après brique, la tour bruissante contre l'Un qui réduit au silence, le bras linguistique de la révolution, qui libèrera le vent, les fleuves, la salive, les wagons et les hommes. Le monde est une traduction et toutes ses parties sont des originaux. Prends garde, l'Un, Tlaxcala s'en vient, pour ébruiter l'Union.

 

Tlaxcala ­ Abattre la Tour de Babel


par Les Blough, éditeur du site Axis of Logic <http://www.axisoflogic.com/>, 21 février 2006.
Original : http://www.axisoflogic.com/cgi-bin/exec/admin.pl?artedit=21159.
Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier, membre de Tlaxcala.

 

"Après le déluge, les hommes tentèrent d'édifier une ville, et une tour dont le sommet atteindrait le ciel. Dieu les punit de la confusion des langues, les frustrant de leur projet insensé » [Genèse 11:1-9]

Au site ouèbe Axis of Logic, nous recevons fréquemment des propositions, des textes que nous soumettent des personnes privées ou des associations. Pratiquement tous les jours. La proposition d'un groupe, qui a choisi de s'appeler « Tlaxcala », a mis notre curiosité en éveil. Nous avons été immédiatement enthousiasmés par une idée enfin parvenue à maturité. Ce fut une épiphanie. Nous remuions une idée similaire depuis au moins deux ans, mais nous n'avions pas réussi à en faire un projet cohérent et opérationnel. C'est précisément là le génie créatif inhérent à Tlaxcala. Nous avons immédiatement compris que nous venions d'être introduits dans un groupe brillant de personnes qui ont su se doter d'une organisation extraordinaire. E.F. Shumacher, auteur des classiques que sont Small is Beautiful, A Guide for the Perplexed et Good Work a dit un jour : « La plus importante ressource naturelle, sur terre, c'est le cerveau humain ». Tlaxcala, fruit d'une idée aux applications pragmatiques, dans le cyberespace, ne fait que confirmer cette affirmation de Schumacher.

Le mythe de la Tour de Babel tente d'expliquer pourquoi l'humanité utilise plusieurs langues pour communiquer. Après le déluge universel, les survivants ont dit : « Allons, bâtissons-nous une ville, et une tour, dont le sommet touchera au ciel, et choisissons-nous un nom, sans quoi nous serons dispersés sur toute la Terre. » L'histoire cite la déité : « Voyez ! Ils parlent tous la même langue.. désormais, rien de ce qu'ils décident de faire ne sera impossible. »

« Ils parlent tous la même langue.. Rien de ce qu'ils se proposent de faire ne leur sera impossible ». Le Manifeste de Tlaxcala dit, quant à lui : « Un empire et sa langue vont toujours de pair ; ce sont, par définition, des prédateurs.. Ils rejettent l'altérité ». L'Empire Capitaliste Mondial concentre son offensive contre l'altérité, dans sa guerre contre le monde entier.

Dans son discours sur l'Etat de l'Union, en 1998, le président Bill Clinton a lancé une attaque en règle contre l' « altérité » :

« L'Amérique doit lutter contre les appels empoisonnés au nationalisme extrémiste. Nous devons combattre contre un axe maléfique de menaces nouvelles, émanant de terroristes, de criminels internationaux et de trafiquants de drogues. Ces prédateurs du vingt-et-unième siècle profitent des nouvelles technologies et de la libre circulation de l'information, des idées et des personnes. Et ils sont d'autant plus mortels que des armes de destruction massives risquent de tomber entre leurs mains. »

En générant ainsi la peur d'autrui, Clinton a affirmé la supériorité de l'Empire Capitaliste Mondialisé, en vilipendant l'altérité, présentée comme « les appels empoisonnés du nationalisme extrémiste ». Il a prêché, prétendument, pour « la libre circulation de l'information, des idées et des personnes ». C'est là une tactique séductrice, mais trompeuse. La mission de l'Empire, c'est, précisément, de démanteler cette « libre circulation de l'information et des idées ». Ses mots, « un axe maléfique » ont été remaniés, devenant l' « Axe du Mal », redéfini par George Walker Bush. L'attaque de Clinton n'était pas dirigée contre « des terroristes, des criminels internationaux et des trafiquants de drogue », comme il l'a dit. Il s'agissait d'une attaque en règle contre toute souveraineté nationale ­ le dernier refuge matériel de « l'autre »..

Ici, dans cette immense colonie européenne qu'est l'Amérique, que sont les Etats-Unis, "l'altérité" est attaquée, jour après jour. L'action de Ronald Unz, un PDG, en donne une bonne illustration. Unz s'en prend à l'altérité dans l'ensemble des Etats-Unis. Il le fait en attaquant l'enseignement bilingue dans les écoles primaires et les collèges.. en attaquant, donc, les langues de l'Autre. Unz suscite la bigoterie, génère la peur et la xénophobie au sein des majorités blanches, dans les banlieues riches, qui à leur tour dénient aux enfants des centres-villes déshérités le droit de recevoir une éducation dans leur langue maternelle. L'offensive d'Unz, « Pour l'anglais uniquement » est, formellement, bourgeoise et démocratique, elle équivaut pratiquement à un référendum. Mais, dans son fond, il s'agit d'une attaque raciste, anti-immigrés, livrée par des organisations acharnées à diviser la classe ouvrière, à aggraver l'oppression nationale à l'intérieur des frontières des Etats-Unis, et à dénier le droit à l'autodétermination aux êtres humains dont le seul tort est de parler d'autres langues que l'Anglais Impérial.

Non : l' « altérité », cela n'a rien à voir avec le « nationalisme ». L'altérité, c'est la communauté ­ la fraternité transnationale des peuples. C'est la plus grande menace, pour ceux qui voudraient reconstruire la Tour de Babel, en ambitionnant de façonner Dieu à leur propre image. Loin d'un retour à une seule langue, l'altérité, c'est la diversité linguistique et la richesse interculturelle. L'altérité, c'est la formation de coalitions, s'unifiant contre ce Bâtisseur de Tours de Babel de Ronald Unz et ses séides. Tlaxcala nous propose de nous aider à communiquer entre nous, et d'augmenter ainsi nos forces en les fédérant.. pour porter le coup mortel définitif à l'Empire Capitaliste Mondialisé. Le Monde étant sacré, Tlaxcala est l'alliance sacrée de volontaires, qui donnent de leur temps, et apportent leurs compétences linguistiques et leurs connaissances, afin d'apporter une nécessaire unité, qui ne porte en rien atteinte à la diversité.

Dans son Manifeste, Tlaxcala commémore deux martyrs : Missak Manouchian, le chef du premier réseau de résistance à l'occupation nazie de la France ; et Malcolm X, qui quitta le mouvement Nation de l'Islam pour créer l'Organisation de l'Unité Afro-Américaine, contre l'empire. Tous deux tombèrent en martyr en ce jour, un 21 février. Nous plaçons Axis of Logic, aux côtés de Tlaxcala, «.. sous le haut patronage de ceux deux combattants pour la liberté des peuples.. » Axis of Logic salue la naissance de Tlaxcala, ce nouvel assemblage de talents, voué à aider des personnes parlant toutes les langues à communiquer leur opposition commune à l'oppression, la pauvreté et la guerre ; à abattre les murs qui nous divisent ; à acquérir des stratégies et des tactiques de l' « autre », dans la guérilla médiatique ; à apprendre les uns des autres ; à nous honorer les uns les autres et à nous unir, en vue de l'égalité économique et de la paix dans le monde.

Alcuin a dit un jour : « La Voix du Peuple, c'est la Voix de Dieu ». Les rationalistes s'évertuent à moquer les propos d'Alcuin au moyen de pauvres arguments réducteurs d'hommes de paille. Au contraire, Tlaxcala comprend la sagesse inhérente cette maxime. Axis of Logic fait donc alliance avec Tlaxcala, pour combattre la langue impériale des médias capitalistes.., pour « amener la confusion dans leurs langues, et donc frustrer leurs desseins », et pour apporter la part qui nous revient afin d'aider à entrer dans une nouvelle ère de paix, de stabilité et de sécurité dans le monde. Nous exhortons les médias alternatifs internationaux à se joindre à nous, et nous appelons tous les traducteurs compétents dans toutes les langues du monde à contribuer par leurs connaissances, leurs talents et leur temps à la construction de l'Unité, dans un monde de Diversité.

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