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26 decembre 2006 - Couriel : redactionquibla@yahoo.fr

 

Les Protocoles des Fous de Sion
La faute (pardonnable) de Dieudonné
Par Raphaël Confiant, 6 décembre 2006


Ce texte de l’écrivain caribéen, après avoir un temps circulé uniquement par échange de courriers électroniques privés, a paru dans l'hebdomadaire Antilla, n°1224, daté du 6 décembre 2006, p. 53–54.Il constituait une réponse une chronique de Pierre Pinalie sur les accointances louches entre Dieudonné et Le Pen : « Ni Dieudonné ni maître ». Il a suscité une violente polémique.

Je ne connais pas personnellement Dieudonné et je n’ai pas fait partie de ceux qui sont venus le soutenir au Palais de Justice de Fort-de-France l’an dernier quand étaient jugés les deux individus - dont la loi interdit de nommer et la nationalité et la religion - qui l’avaient agressé sur le parking de l’aéroport du Lamentin. Je n’ai jamais suivi que d’assez loin ses déboires avec cette même justice et ne me suis en fait intéressé au personnage que tout dernièrement, à l’occasion de son apparition lors de la fête « Bleu-Blanc-Rouge » du Front National.

Sans verser dans la psychanalyse à bon marché, ni la sociologie à la petite semaine, je crois cependant déceler une double souffrance chez l’humoriste : l’une liée à sa personne, à son être métis (père africain, mère blanche) ; l’autre liée à ces gens qu’il est interdit de nommer (il a été partenaire de scène de l’un d’eux pendant une dizaine d’années) et que dans ce papier je désignerai donc sous le vocable d’Innommables. Commençons par le commencement : bien que de mère blanche, gauloise, camembert, tout ce qu’on voudra, Dieudonné sait que les gens comme lui demeureront à jamais dans la société raciste hexagonale un nègre et rien qu’un nègre. Il aurait d’ailleurs eu 70%, 80%, 99% de « sang blanc », il serait toujours un nègre ! Voilà la réalité que cherchent à dissimuler tous les donneurs de leçons droits-de-l’hommistes et pseudo-démocrates. Oui, dans la société raciste occidentale, 1%, une seule goutte de sang noir (« the one drop theory » dit-on aux Etats-Unis) fait de vous un Nigger bastard. Même si vous sortez de l’utérus d’une Blanche (Dieudonné), d’une Asiatique (Tiger Woods), d’une Latino (Mariah Carey) ou d’une Peau-Rouge (Tina Turner). Autrement dit, cette société occidentale vous obliger à renier votre part « blanche », incapable qu’elle est de penser l’identité multiple et sauvagement suprémaciste qu’elle se montre depuis cinq siècles.

Il y a là certainement chez les gens comme Dieudonné, métis vivant en Occident, une souffrance réelle liée à l’impossibilité pour eux d’assumer ce qu’ils sont réellement. Souffrance qui pousse certains métis pouvant « passer pour Blanc » à renier de leur côté leur part noire pour pouvoir vivre tranquillement. Avez-vous d’ailleurs remarqué que l’expression « passer pour Noir » n’existe pas ? Hypocrisie occidentale, vaste hypocrisie. Mais poursuivons…

L’autre souffrance de Dieudonné est, elle, liée à une énorme erreur que nous faisons quasiment tous, gens du Tiers-Monde, gens de couleur comme ils disent, à savoir que face aux gens-dont-il-est-interdit-de-nommer-la-religion (car dire ou écrire de « confession chrétienne », de « confession musulmane » ou de « confession boudhiste » n’est pas réprimé par la loi !), nous sommes persuadés d’avoir affaire à des frères de misère. A des victimes de l’Europe et de l’Occident comme nous. Pourquoi ? Parce que nous nous disons__et moi le premier__qu’après :

. l’Inquisition commise par les Espagnols

. les pogroms polonais et russes

. « Le Protocole des Sages de Sion » russe

. l’affaire Dreyfus et la rafle du Vel d’Hiv’ françaises

. les trains de la mort et les chambres à gaz allemands

, nous nous disions qu’il n’était pas possible que les victimes de ces atrocités européennes ne soient pas du même bord que, disons, les Amérindiens génocidés par Colomb et ses descendants, ou les Nègres esclavagisés. Du même bord que nous, quoi !

Il y avait une vie « innommable » brillante en Europe depuis dix siècles dont Vienne était symboliquement le centre. L’intelligence européenne a été littéralement inséminée, fécondée par la culture des Innommables. Aujourd’hui, cette vie-là a été éradiquée par le nazisme et le yiddish, par exemple, est devenue une langue morte. D’ailleurs, le mouvement sioniste c’est-à-dire la volonté de se créer un Etat à soi, un état dans lequel les Innommables vivraient entre eux, n’est-il pas né…en Europe ? Pas chez les Innommables marocains, irakiens ou yéménites en tout cas. Et pour cause ! Les pogroms, les ghettos, les rafles du Vel d’Hiv’ et les chambres à gaz, ce sont les Européens qui les ont pratiqués pendant des siècles. Les Innommables des pays arabes étaient certes discriminés, mais jamais massacrés à intervalles réguliers comme en Europe. Gobineau n’est pas arabe (ni nègre, ni chinois, ni hindou ni polynésien ni eskimo).

Donc, bon, face à un Innommable, tout homme du Tiers-Monde pense d’emblée qu’il est face à un frère de misère. D’où sa stupéfaction lorsqu’il réalise que les victimes ont fait alliance avec leurs bourreaux et qu’un Roger Cukierman, par exemple, président du CRIF, peut déclarer sur le plateau de FR3 :

« Il faut que tous les pays occidentaux, tous les pays du monde civilisé, se mobilisent contre l’Iran. »

Ou encore quand je ne sais plus quel ministre israélien des affaires étrangères déclare :

« Nous autres, Occidentaux, nous ne parviendront jamais à nous entendre avec les Palestiniens à cause de la mentalité arabe. »

Quand j’entends de tels propos, une seule phrase me vient à l’esprit :

« Ta civilisation, elle est à Dachau et à Auchwitz ! »

La presse franco-européenne bavasse depuis quelque temps sur une prétendue « judéophobie noire ». Et Dieudonné est classé comme le grand-prêtre de ce nouveau racisme. Mensonge ! Hypocrisie ! Nous sommes en colère, oui, très en colère, contre ceux qui victimes de l’Inquisition-Pogrom-Rafle-du-Vel-D’hiv-Chambres-à-gaz se définissent aujourd’hui comme Occidentaux, se réclament de la civilisation occidentale et massacrent en toute impunité les Palestiniens. Cette colère provient en fait d’une immense déception.

Dieudonné, je te comprends. Je comprends ton désarroi.

Nous ne sommes pas civilisés, mais au moins notre honneur est de n’avoir pas brûlé des Innommables sur l’échafaud comme dans l’Espagne de l’Inquisition, de n’avoir pas ghettoïsé et massacré des Innommables comme en Pologne et en Russie, de n’avoir pas livré aux hordes nazies des dizaines d’enfants innommables comme lors de la Rafle du Vel d’Hiv’ française. Et encore moins d’avoirfabriqué de chambres à gaz comme les Allemands. Oui, c’est là notre honneur.

Et à ce titre, nous n’avons aucune leçon de morale, de démocratie, d’antiracisme, de droits-de-l’homme et bla-bla-bla, à recevoir de gens qui comment l’écrit Frantz Fanon, dans « Les Damnés de la terre », n’ont cessé de massacrer l’homme partout où il le rencontrent.

Quand un Euro-américain me fait une leçon de démocratie, de tolérance et de droits de l’homme, j’ai deux réactions : d’abord, je suis admiratif devant un culot aussi monstre. Après avoir génocidé les Amérindiens, esclavagisé les Nègres, chambres-à-gazé les Innommables, gègènisé les Algériens, napalmisé les Vietnamiens et j’en passe, voici que ça se pose en modèle de vertu ! Chapeau, les mecs. Ma deuxième réaction est que je me marre.

Par contre, quand un Innommable ; après tout ce qu’il a subi de l’Occident, vient me tenir le même discours et se pose face à moi en civilisé et en Occidental, là je n’ai plus qu’une seule réaction. Comme Dieudonné, je me fâche tout net.

 

« Les innommables » — Les pièces du dossier
Voici les textes qui ont circulé sur internet (dans l'ordre chronologique) :

·         Le point de départ : une chronique de Pierre Pinalie : « Ni Dieudonné ni maître ».

·         La répartie de Raphaël Confiant au texte précédent : « La faute (pardonnable) de Dieudonné ».

·         Une réaction de Pascal Vaillant : « Citer Fanon sans l'avoir compris ».

·         Une autre réaction, de Pierre Pinalie : « Les innommables ».

·         Un article de Patrice Louis (correspondant du Monde en Martinique), paru dans le Monde du 1er décembre 2006 : « Raphaël Confiant et "les Innommables" ».

·         Une tribune de Jacky Dahomay (dont des extraits ont paru dans le Monde du 2 décembre) : « L'innommable Raphaël Confiant ».

·         Une tribune de Pierre Assouline, mise en ligne dans son "blog" La République des livres le 1er décembre : « Le problème avec Confiant ».

·         Un communiqué de la Ligue des Droits de l'Homme : « Communiqué LDH ».

·         Un communiqué du CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires) : « Communiqué CRAN ».

·         Une analyse critique de Jeanne Wiltord, publié dans France-Antilles le 7 décembre 2006 : « La race ou le nom ? ». (texte également publié dans Libération le 12 décembre 2006 sous le titre  : « Raphaël Confiant et le nom nié »).

·         Le droit de réponse de Raphaël Confiant dans Le Monde : « Y a-t-il un antisémitisme nègre ? ».

·         Une interview accordée par Raphaël Confiant au rédacteur d'un blog martiniquais, BondaManJak, le 9 décembre : « BondaManJak ».

·         Motion proposée au Conseil d'Administration de l'Université des Antilles et de la Guyane le 13 décembre 2006, par une trentaine d'enseignants-chercheurs, pour demander le rappel de certains principes intangibles du débat. N.B. Ce texte a été débattu le mercredi 13 décembre 2006 lors de la réunion du Conseil d'Administration de l'Université des Antilles et de la Guyane. Il ressort du débat que beaucoup de membres ignoraient les propos dénoncés. La motion n'a pas été soumise au vote.

·         Message adressé à la communauté universitaire par le Pr. Jean Bernabé, puis publié dans France-Antilles le 13 décembre 2006 : « Patriotisme, université et développement de nos pays ».

·         Pétition de soutien collectif à Raphaël Confiant, publiée dans France-Antilles le 13 décembre 2006.