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Protocoles des Fous de Sion |
La dimension juive de la psychanalyse : la grande absente de la “bataille de Paris”
Contexte et personnalité
« Tout l'esprit d'insoumission et toute la passion » « Il m'a souvent semblé que j'avais hérité de tout l'esprit d'insoumission et de toute la passion grâce auxquels nos ancêtres défendaient leur Temple, et que je pourrais sacrifier ma vie avec joie pour une grande cause. » Dans ses réflexions autobiographiques et son examen minutieux et discipliné de lui-même, Freud prêta plus d'attention à son passé que la plupart des personnages qui stimulent l'imagination des historiens. Avec son insistance à parler de l'importance centrale des quelques premières années de la vie pour tout le développement ultérieur de la personnalité, ce fait suggère au moins un point de départ pour l'approche de sa propre biographie. Le mystère que constitue le talent demeure néanmoins, et il n'est jamais aisé de distinguer un fait biographique d'une fiction élaborée. Le mythique peut si souvent devenir historique dans le courant d'une vie. Freud est né en 1856, de parents juifs qui étaient membres d'une très faible minorité religieuse à Freiberg, en Moravie; laquelle étant alors un territoire de l'Empire austro-hongrois à grande prédominance catholique, fait aujourd'hui partie de la Tchécoslovaquie. Il semble logique, ou en tout cas assez bienvenu que ce soit un Juif qui ait fondé la psychanalyse. Une minorité souffrante est bien placée pour comprendre la condition de marginaux tels que les névrotiques, et leur position sociale en marge encourageait les Juifs à prendre les risques que comportait au départ l'entrée dans la nouvelle profession de l'analyse. Par la suite, les Juifs allaient former une part démesurée du mouvement psychanalytique. Ils semblent avoir eu des affinités spéciales avec la psychologie de Freud. On ne saurait trop insister sur la judéité de Freud, puisqu'elle constitue, à elle seule, la part essentielle de l'arrière-plan dont il est issu. Dans sa maturité, Freud fut carrément athée, bien qu'il demeurât sensible à son identité de Juif et qu'il affirmât souvent l'importance qu'elle avait pour lui. Il ne se départit jamais de son intérêt pour la psychologie de la croyance religieuse; à côté d'autres écrits, il consacra trois livres (Totem et tabou en 1913, L'avenir d'une illusion en 1927 et Moïse et le monothéisme en 1938) à l'élucidation des émotions religieuses. Il mettait habituellement l'accent sur l'élément infantile que recouvre la religion, prétendant que les gens avaient besoin d'avoir foi en Dieu, besoin de pratiques cérémonielles, comme de béquilles face à leur désarroi. Freud envisageait la religion comme la compensation satisfaisante de certaines faiblesses enfantines jamais surmontées. Il savait que la religion pouvait apaiser des sentiments de culpabilité, surtout ceux qui sont en relation avec les impulsions agressives, et pouvait fournir un moyen de se réconcilier avec le problème de la mort. Mais pour lui, c'était une manière névrotique de manier les inévitables conflits humains. Son audacieuse dénonciation de la religion n'était autre que l'_expression de ses espoirs exigeants pour l'humanité. Les hommes pouvaient certainement faire mieux que par le passé si seulement ils abandonnaient la superstition, l'ignorance et la névrose. La façon qu'avait Freud de considérer la motivation religieuse n'allait pas sans défauts; c'étaient les aspects de crainte et de défense de la foi religieuse, plutôt que ses aspects d'amour, qui l'intéressaient au premier chef. Quoi qu'il en soit, Freud fut forcément confronté au rôle puissant de la religion dans l'histoire ancienne et aux conséquences problématiques, pour la vie de l'Occident, de l'écroulement des normes de conduite que l'on y acceptait autrefois. En dépit de son scepticisme, il sentait, face à certains individus en traitement, que la religion pouvait servir à résoudre des conflits intérieurs de façon constructive. Il regretta même parfois l'incapacité croissante des hommes modernes à croire en Dieu; c'était la source d'une angoisse de l'esprit largement répandue, pensait-il. L’œuvre de Freud lançait néanmoins un défi à la pensée religieuse traditionnelle. Il voyait explicitement la psychanalyse comme une manière scientifique (et rivale) d'aborder les questions envers lesquelles la religion avait autrefois employé la magie. En tant que juif, Freud se situait à quelque distance des valeurs chrétiennes conventionnelles. Dans « Malaise dans la civilisation par exemple, il releva la maxime « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » pour en montrer l'aspect psychologiquement irréaliste et indésirable; Freud se refusait a nier que le centrement sur soi soit inéluctable, et l'agressivité légitime. Freud attribuait à la culture des Gentils certains obstacles auxquels ses idées se heurtaient. A l'accusation que ses concepts étaient étroitement conditionnés par la culture, et que la sexualité à Vienne n'avait pas d'équivalent ailleurs, Freud répondit : « Entre les lignes, vous pouvez lire en outre que nous, Viennois, sommes non seulement des cochons mais encore des Juifs. » Au commencement de sa carrière psychanalytique, Freud fut parfois ridiculisé pour ses concepts, et il en garda une méfiance affirmée envers la culture chrétienne. Comme il l'écrivit à un autre collègue juif Karl Abraham, en essayant d'apaiser un conflit entre les adhérents qui lui étaient loyaux et les analystes suisses (et non juifs) y compris Carl G. Jung : « Je présume que l'antisémitisme contenu des Suisses, qui veut m'épargner, se reporte renforcé sur vous. Je veux simplement dire que nous devons, en tant que Juifs, si nous voulons, où que ce soit, participer à quelque chose, faire preuve d'un peu de masochisme, être disposés à nous laisser faite un peu de tort. Sinon, nous ne pourrons pas faire cause commune. Soyez sûr que, si je m'appelais Oberhuber, mes innovations auraient, malgré tout, rencontré une résistance bien moindre. » Quelle qu'ait été sa tendance à exagérer l'opposition, et même s'il n'eut pas à en souffrir physiquement, l'antisémitisme joua un rôle réel tout au long de la vie de Freud. L'un de ses souvenirs intimes était la description, par son père, de sa réaction passive à une insulte qui lui avait été proférée dans la rue. « Je devais avoir dix ou douze ans quand mon père commença
à m'emmener dans ses promenades et à avoir avec moi
des conversations sur ses opinions et sur les choses en général.
Un jour, pour me montrer combien mon temps était meilleur que
le sien, il me raconta le fait suivant : « Une fois, quand j'étais
jeune, dans le pays où tu es né, je suis sorti dans
la rue un samedi, bien habillé et avec un bonnet de fourrure
tout neuf. Freud fut fort déçu par la réponse de son père à cette insulte du Sabbat, et il ne resta rien en lui de cette passivité à la pression sociale lorsqu'il devint adulte. Son fils Martin se rappela un incident au cours duquel Freud fonça bravement dans une foule hostile qui avait hurlé des injures antisémites, étrange renversement de l'attitude qu'avait eue son père. Freud resta sensible à l'antisémitisme, et circonspect face à tous les Gentils. Il croyait que, fondamentalement, personne n'était à l'abri de l'antisémitisme. Dans ses écrits, Freud ne prêta pas grande attention au sentiment de honte, bien qu'il traitât en long et en large du problème de la culpabilité; il pensait que la honte était un trait spécifiquement féminin. Il serait cependant simple de croire qu'il avait intériorisé un peu de la dépréciation que la société faisait peser sur les Juifs. Etre juif signifiait, entre autres choses, être passif, sans héroïsme, faible, et ces caractéristiques étaient peu faites pour s'intégrer à un sens adulte de soi qui aurait donné toute satisfaction à Freud. En 1935, une cruelle plaisanterie voulait que les Juifs paradent à Berlin avec des pancartes où l'on pouvait lire « Jetez-nous dehors ». Freud se méprit sur ce spécimen sauvage d'auto-ironie juive visant les juifs qui acceptaient de faire tout ce qui leur était ordonné par les nazis; il tint cette histoire pour littéralement vraie et s’indigna amèrement de ce qu'il considérait comme une auto-humiliation et un manque de dignité propre aux Juifs. La psychologie de Freud fait peu de cas du rôle du caractère national; pour lui, toute différence entre les peuples avait des connotations racistes. Elevé dans une religion qui portait l'accent sur la séparation, Freud avait du mal à apprécier l’œuvre de ceux qui, tels les anthropologues sociaux, n'avaient pas besoin d'insister sur les uniformités psychologiques. (Karl Marx, un autre juif, sous-estima la force du nationalisme dans le monde moderne.) En même temps, Freud était toujours prompt à affirmer sa judéité, même s'il ne pratiquait pas le judaïsme et si son allégeance était parfois forcée. Outre sa prédilection pour les histoires juives, il attribuait son intransigeance - son aptitude à se démarquer des opinions communément établies en poursuivant indépendamment ses idées à une fierté et à un détachement d'origine juive. Comme il le déclara dans un discours de 1926 à son chapitre de B'nai B'rith : « Etant juif je me trouvai libre de nombreux préjugés qui en limitaient d'autres dans l'emploi de leur intellect; et, comme Juif j 'étais préparé à me rallier à l'Opposition et à ne pas composer avec la grosse majorité. » A l'époque, en Europe centrale, l'organisation juive B'nai B'rith était un groupe d'élite dont les membres avaient un statut social appréciable. Freud assistait régulièrement à leurs réunions et donna même lecture de quelques articles de psychanalyse devant le groupe. « Vous avez été mon premier public », leur rappela-t-il dans ce même discours en 1926. S'il appartenait à l'organisation, c'était surtout parce qu'elle était juive, et que y participer équivalait à déclarer qu'il restait en contact avec le judaïsme. La vie de Freud se conforma à quelques modèles juifs traditionnels. Il devint le chef officiel de sa famille; enfants, parents par alliance, tantes, oncles, nièces, neveux et cousins et cousines entretenaient les liens les plus étroits. Sa famille avait beaucoup d'importance pour Freud, et il était toujours prêt à donner de l'argent ou un conseil à l'un de ses membres. (Le mouvement psychanalytique était une extension de sa famille, et il dirigea les adeptes de cette nouvelle profession d'une manière très semblable.) Il est peut-être significatif qu'aucun de ses enfants ne se soit converti ou n'ait épousé de non-juifs; son fils Ernst, de plus, était sioniste. Néanmoins, en dépit des sentiments de sa femme en la matière, Freud ne croyait pas à la nécessité d'observer les pratiques juives traditionnelles. Un jour férié tel que la Pâque était passé sous silence, même s'il était célébré chez les parents de Freud. (Sa mère « ne parlait pas le haut-allemand mais le yiddish de Galicie».) Politiquement aussi, Freud était solidaire des juifs, malgré l'attitude typique de ses compatriotes. Il est vrai qu'au début de la première guerre mondiale, il prit, en chauviniste, le parti de l'Allemagne et des Pouvoirs centraux; le 26 juillet 1914, il écrivit : « Pour la première fois depuis trente ans je me sens autrichien et j'ai envie de donner une autre chance à cet Empire qui n'offre pas grand espoir. » Pour un Viennois, l'Angleterre et la France étaient les complices du Tsar, et les Autrichiens, plus libres que les Russes, les considéraient de haut comme des barbares. Mais lorsque Freud demanda, plus tard, à l'un de ses élèves italiens alors dans l'armée austro-hongroise ce qu'il pensait de toute cette guerre, l'autre, en répondant, prit ses distances vis-à-vis du conflit « Oh Professeur, s'excusa-t-il, vous savez que je suis juif. » Et Freud fut content de cette réponse, car lui aussi se sentait très loin des pouvoirs militaires en lutte. Un incident à résonances religieuses de la prime enfance de Freud eut, semble-t-il, une importance majeure pour lui ultérieurement. Tout petit enfant, avant d'avoir été emmené à Vienne, Freud avait été confié à une nourrice catholique qui avait fait grande impression sur lui. Elle était « laide, d'un certain âge, mais intelligente », lui avait donné « les moyens de vivre et de survivre » et « une haute opinion de ses propres capacités », écrivit-il. Elle l'emmenait régulièrement à des services religieux et lui enseignait les choses du catholicisme, et c'est d'elle qu'il avait saisi la signification du paradis et de l'enfer. Sa mère se souvint plus tard des petits discours qu'il tenait à la famille sur « la manière dont Dieu menait ses affaires ». Lorsque Freud avait deux ans et demi, cette nourrice fut brusquement renvoyée malgré la grande affection qu'il avait pour elle, parce qu'on l'avait surprise à voler la famille. Elle l'avait obligé à lui remettre les petites sommes d'argent qu'il avait reçues en cadeau et « l'encourageait à voler de l'argent pour elle ». L'un des demi-frères aînés de Freud la dénonça à la police, et elle fit dix mois de prison. Il est fort possible que le petit garçon ait continué à l'aimer malgré tout. Ceci fut peut-être la première de ce qu'il nomma plus tard ses déceptions répétées à propos des êtres humains; il souffrit souvent du sentiment d'avoir été abandonné dans ses luttes pour la cause de la psychanalyse. A moins qu'il n'ait été déçu plus tôt encore en découvrant que le Dieu catholique de sa nourrice n’était pas le même que son Dieu juif? La question du vol transposé au niveau d'un souci de priorités scientifiques et d'une accusation de plagiat allait tenir une grande place dans les relations scientifiques ultérieures de Freud. La famille de Freud quitta Freiberg pour Leipzig, en Saxe, en octobre 1859, et continua sur Vienne quelques mois plus tard. Les raisons de ces déménagements ne sont pas absolument claires. Alors que la famille était prospère, autrefois, des changements économiques à long terme venus couronner un énorme désastre financier (Emanuel et Philippe, deux demi-frères aînés de Freud, avaient étourdiment investi dans des fermes où l'on ramassait des plumes d'autruche en Afrique du Sud) finirent par ruiner le père de Freud, Jakob, un marchand de laine. Dans les années à venir, Freud allait rétrospectivement considérer cette période de Freiberg comme une période de sécurité économique et affective idylliques. Avec trois hommes en âge d'entrer à l'armée dans la famille, il se peut aussi que les Freud aient essayé d'éviter le service militaire en déménageant. La famille quitta le territoire austro-hongrois pour Leipzig lorsque la guerre eut éclaté entre l'Autriche et l'Italie, et retourna en Autriche (à Vienne) après la déclaration de paix. Les deux demi-frères de Freud s'établirent alors en Angleterre. La conscription constituait une grande épreuve pour les Juifs à l'époque; vivre à l'armée signifiait non seulement être durement traité par les officiers, mais encore ne plus être en mesure de respecter les coutumes juives traditionnelles. Malgré les difficultés financières assez graves que la famille proche de Freud allait devoir subir, sur le plan culturel, Vienne était alors à son apogée. Depuis le milieu du XIXe siècle jusqu'à la première guerre mondiale, la ville avait connu une renaissance culturelle; en musique, en philosophie, en littérature, en mathématiques et en économie, les réalisations étaient mémorables. Dans ce ferment intellectuel, la recherche de réalités derrière la façade d'un Empire en décadence, les Juifs éduqués et émancipés occupaient une position idéale pour discerner l'hypocrisie, puisqu'ils avaient peu à gagner en acceptant le point de vue officiel. L'élite intellectuelle de Vienne était éminemment cosmopolite. Comme Freud, nombre de ceux qui devinrent de notables représentants de la culture de l'ancienne Vienne n'y étaient, en fait, pas nés. Centre de l'envahissant et très ancien empire des Habsbourg, Vienne était un aimant pour les talents ambitieux. Le vigoureux conflit culturel entre l'Est et l'Ouest dont le foyer était à Vienne, le sentiment que la culture libérale, minée, était sur le point de disparaître, et le recours à l'ironie pour crever le voile de la structure des croyances formelles, autant d'éléments qui influencèrent la pensée de Freud par la suite. On peut retrouver chez d'autres écrivains de l'époque bien des aspects de son sens de la fatalité, de l'étiolement d'une civilisation. Historiquement, les Juifs avaient été trois fois repoussés de Vienne. Avec l'industrialisation du XIXe siècle, toutefois, ils y revinrent, et dans les années 1850, 1860 et 1870, y acquirent le prestige. Constituant environ 10 % d'une population d'à peu près deux millions de Viennois, les Juifs vinrent à contrôler une grande partie des banques et presque tous les journaux. Vainqueurs de la discrimination religieuse, nombre d'entre eux devaient occuper des chaires à l'Université de Vienne et fournissaient les rangs des médecins et des avocats. L'antisémitisme empira au fil du temps, alors que les Juifs prospéraient, en partie à cause de leurs succès évidents. Le vieil empereur, François Joseph, détestait l'antisémitisme. Karl Lueger (l'un des héros de Hitler) fut trois fois élu bourgmestre en 1895-1896, mais l'empereur refusa de ratifier son élection. Pour faire honneur à la prise de position de l'empereur à l'époque, Freud se mit à fumer avec exagération, une habitude qu'il était alors en train d'essayer de vaincre. Ce n'est qu'après avoir été attaqué dans les rues au cri d' «Empereur des Juifs » que François-Joseph capitula, en 1897, et qu'il confirma Lueger dans ses fonctions. Dans les circonstances de restriction où grandit Freud, les Juifs éprouvaient nécessairement des difficultés particulières à ménager leur agressivité. Freud possédait un puissant besoin d'indépendance, et il dut autant ses réalisations ultérieures à son courage qu'à son esprit belliqueux. Il « adorait la contestation et était un révolutionnaire né... Il adorait jouer le rôle de l'avocat du diable ». Freud retint peu du manque de sincérité urbain des Viennois; il avait des manières plutôt rudes et brusques tout en étant capable comme d'autres, et spécialement pour le bien de sa cause, d'être charmeur et même hypocrite. Une lettre à sa future épouse décrit la nature de ses aspirations dans le contexte tout spécial de son éducation. Il y raconte comment l'un de ses professeurs préférés (Joseph Breuer) « m'a dit qu'il avait découvert en moi, caché sous une timidité apparente, un être extrêmement hardi et sans peur. Je l'ai toujours pensé, mais sans avoir jamais osé en parler à personne. Il m'a souvent semblé que j'avais hérité de tout l'esprit d'insoumission et de toute la passion qui permirent à nos ancêtres de défendre leur Temple et que je pourrais sacrifier ma vie avec joie pour une grande cause.» Tout au long de la vie de Freud, on trouve beaucoup de preuves de sa profonde impulsion à devenir un puissant guerrier. Au début de la quarantaine, il eut un rêve qui lui rappela d'anciennes prophéties faites à son propos. «Lors de ma naissance, une vieille paysanne avait prédit à ma mère, fière de son premier enfant, que ce serait un grand homme. » « Ma soif de grandeur viendrait-elle de là? » se demanda Freud? Lorsqu'il était un garçon d'onze ou douze ans, un poète lui avait prédit dans un parc que l'enfant qu'il était deviendrait ministre d'Etat. (Il y avait alors quelques ministres juifs.) De telles prédictions au sujet d'un enfant ne sont pas inhabituelles; il est frappant, toutefois, qu'elles aient encore tenu une place dans la vie onirique de Freud après tant d'années. Aux environs de la période de L'interprétation des rêves (1900), Freud confessa, en un moment d'outrance : « Je ne suis ni un véritable homme de science, ni un observateur, ni un penseur. Par tempérament je ne suis qu'un conquistador, un explorateur, si tu préfères ce terme; je possède toute la curiosité, la hardiesse et la ténacité qui sont les apanages de ces sortes d'individus. » Lorsque les nazis amenèrent finalement Freud à quitter Vienne en 1938, il avait quatre-vingt-deux ans, il était faible et malade, ce qui ne l'empêcha pas de rêver, durant le voyage de nuit de Paris à Londres, qu'il débarquait à Pevensey. Comme il l'expliqua à l'un de ses fils, Pevensey était l'endroit où Guillaume le Conquérant avait débarqué en 1066. Pour Freud, Hannibal et Napoléon ont toujours été des héros d'une grande importance dans le contexte juif. Hannibal était un sémite qui haïssait Rome et la détruisit presque. Freud éprouvait des sentiments ambigus à propos de Rome, et des années durant il répugna à visiter le siège du catholicisme. Après un voyage pourtant, il ne cessa d'y revenir avec un immense plaisir. Napoléon, qui avait, comme Hannibal, traversé les Alpes, comblait aussi l'idéal martial de Freud. Jeune garçon, Freud collait des étiquettes avec les noms des maréchaux de Napoléon sur le dos de ses soldats de plomb; son favori était Masséna, auquel on attribuait alors des origines juives. A l'âge de la maturité, Freud modela consciemment certaines de ses maximes sur celles de Napoléon. « On pourrait dire ici, fit-il un jour remarquer à propos de la sexualité, en reprenant le mot connu du grand Napoléon : l'anatomie, c'est le destin. » Plus d'une fois Freud se référa au « grand Napoléon » qui, soit dit en passant était, comme Freud lui-même, un excellent dormeur... A un patient, Freud expliqua que l'on avait besoin de trois choses pour réussir en analyse la première était le courage, la seconde était le courage, et la troisième le courage. (Freud croyait que, selon Napoléon, il fallait trois choses pour faire la guerre - de l'argent, de l'argent et encore de l'argent; Danton avait cru que le tout était d'avoir de l'audace, de l'audace et encore de l'audace.) Freud écrivit d'un voyage à l'Acropole avec son frère cadet que cela lui avait rappelé une remarque de Napoléon à l'un de ses frères, Joseph probablement (pensait-il), dont l'homonyme biblique interprétait les rêves : « S'il est permis de comparer de si petites choses avec des événements infiniment plus grands, Napoléon 1er, le jour de son couronnement à Notre-Dame, ne s'est-il pas tourné vers l'un de ses frères... en disant "que dirait Monsieur notre Père s'il pouvait être ici maintenant?" » D'aucuns pourraient être surpris de la fascination qu'exerçait Napoléon sur quelqu'un d'aussi sédentaire que Freud. Et nul doute que son nom ne soit, pour certains, synonyme d'autocratie. Mais pour Freud - comme pour beaucoup d'autres - Napoléon était le fils de la Révolution française, le libérateur des Juifs, et le modèle des self made men. (Un autre héros de Freud était Cromwell qui, outre sa prise de position pour le parlementarisme et les libertés britanniques, avait autorisé les Juifs à rentrer en Angleterre. Oliver, le fils de Freud, reçut son prénom en souvenir de lui.) Napoléon avait forcé l'empereur d'Autriche à lui accorder sa fille en mariage, et pour quelqu'un comme Freud, toute humiliation infligée aux Habsbourg était à porter au crédit de Napoléon. A l'époque, il aurait été profondément insultant d'appeler un Viennois patriote, car le patriotisme impliquait l'hypocrisie, la soumission à une monarchie pourrie et l'aveuglement à toute sorte de maux. Le gouvernement était, sous sa forme autrichienne, un absolutisme que tempéraient seulement l'inefficacité et la négligence. Freud choisit de combattre dans le monde intellectuel. Accomplir de grandes choses sur le plan intellectuel (plutôt que sur le plan militaire), c'était non seulement être en bien meilleur accord avec la culture juive mais cela suffisait aussi à établir la supériorité de l'esprit juif sur le monde philistin des Gentils. La perspective générale de Freud apparaît dans un passage d'une lettre écrite durant ses longues fiançailles : « Pendant le temps qui me reste à passer à l'hôpital, je désire vivre comme les goyim, modestement, en n'apprenant que les choses banales, sans chercher à faire des découvertes, sans vouloir pénétrer dans les profondeurs. Ce dont nous aurons besoin pour vivre indépendants, nous l'obtiendrons par un honnête et paisible travail, sans efforts gigantesques. » Freud fonda un grand mouvement par lequel il chercha, en un sens, à miner les valeurs non juives. Et nul doute que Freud se plaçait lui-même dans la lignée de découvreurs scientifiques aussi grands que Darwin, Copernic et Kepler, en ce qu'il avait au moins réalisé son rêve d'avoir servi « une grande cause ». Freud aurait été le premier à admettre que son propre tempérament combatif venait sans aucun doute de sa première configuration familiale. Il discerna une relation enfantine pertinente à ce sujet, même s'il faut, comme dans le cas de ce qu'il rapporte de sa nourrice, se rappeler que c'était l'adulte Freud qui retrouvait la signification des événements de son enfance. Freud avait un neveu, John, d'un an son aîné, le fils de son demi-frère Emanuel et, selon lui, sa relation à cet enfant avait été décisive pour son développement entier. « Jusqu'à mes trois ans accomplis, nous étions inséparables, nous nous aimions beaucoup, nous nous battions et, ainsi que je l'ai déjà indiqué, ces relations d'enfance ont agi d'une manière décisive sur mes sentiments à l'égard de mes camarades, plus tard. » « A l'occasion, il m'a probablement fort maltraité et j'ai dû me défendre courageusement contre mon tyran... », disait-il avec assurance. Freud se souvenait de « scènes de querelles » avec John « remontant à sa prime enfance ». Freud était le « plus faible » des deux; mais sa bravoure face à une tyrannie extérieure le prépara aux années a venir, qui lui réservaient d'affronter ce qu'il finit par appeler son « tyran » intérieur, la psychologie. Freud affirmait que ce premier lien avec John était devenu la source de toutes ses amitiés et inimitiés. Tous mes amis sont en un sens des réincarnations de cette première figure... L'intimité d'une amitié, la haine pour un ennemi furent toujours essentielles à ma vie affective; je n'ai jamais pu m'en passer, et la vie a souvent réalisé mon idéal d'enfant si parfaitement qu'une seule et même personne a pu être mon ami et mon ennemi; mais naturellement ce n'était plus en même temps ou avec des alternatives répétées et fréquentes comme celles qu'avait connues ma première enfance. Freud trouva une source de satisfaction dans cette faculté de pouvoir trouver à remplacer tour à tour cette figure de son enfance - « personne » n'était donc « irremplaçable ». Malgré toute l'attention prêtée à cette relation familiale inhabituelle dans L'interprétation des rêves, Freud n'écrivit presque rien de la plupart de ses frères et sœurs. Cinq d'entre eux étaient des filles. On sait que Freud détestait l'aînée de ses sœurs, Anna, née lorsqu'il avait deux ans et demi. C'est au moment où sa mère accoucha de celle-ci que l'on découvrit les vols de la nourrice, et il est possible que la mémoire de Freud ait télescopé l'importance de ce départ et la perte temporaire de sa mère. Peu de temps après, la famille partit pour Leipzig puis pour Vienne, John, le neveu de Freud, allant rejoindre ses parents en Angleterre. Une haine peut résulter de l'angoisse qu'occasionnent semblables séparations, et Freud put bien être forcé de se dire à lui-même que personne n'était « irremplaçable ». Freud fit mention de ses deux frères plus jeunes et de leur importance pour sa vie affective. L'un, Juhus, naquit lorsqu'il avait onze mois mais n’en vécut que huit. Freud écrivit dans une lettre : « Tout me fait croire... que la naissance d'un frère d'un an plus jeune que moi avait suscité en moi de méchants souhaits et une véritable jalousie enfantine et que sa mort... avait laissé en moi le germe d'un remords. » Freud maîtrisait davantage ses émotions quand naquit son dernier frère, car il avait alors dix ans; le nom d'Alexander fut choisi à la suggestion de Freud, en mémoire et en honneur d'Alexandre le Grand. (Dans son Introduction a la psychanalyse, Freud nota plus tard, comme de juste, « lorsque Alexandre le Grand eut entrepris son expédition de conquête, il avait dans sa suite les interprètes de songes les plus réputés ». Une certaine rivalité grandit naturellement entre les deux frères. Freud était préoccupé, par exemple, de savoir lequel d'entre eux serait le premier nommé professeur. Mais lui et son frère (qui mourut à l'âge mûr au Canada) entretenaient des relations harmonieuses; adultes, ils voyageaient souvent ensemble pour les vacances. Pensant à Alexandre, Freud avait coutume de dire que leur famille était comme un livre « Nous sommes les deux faces de la couverture et les filles sont les feuilles entre les deux. » Ce type de galanterie protectrice faisait partie du côté « vieux jeu » de Freud. Il n'est point surprenant que, frère aîné de cinq sœurs, il ait tenu le rôle du grand frère, décidant par exemple de quelle sorte de littérature il convenait de rassasier les filles. Et il n'était pas extraordinaire que des parents juifs de l'époque montrent une préférence pour leurs fils. Jeune étudiant, Freud prit ses études très au sérieux. Il avait une mémoire photographique et arrivait invariablement en tète de classe. Mais lorsque sa sœur Anna se mit à prendre des leçons de piano à domicile, il estima que cela le dérangeait fort et perturbait ses études. Freud avait une attitude étrange par rapport à la musique; elle l'irritait, et cependant il adorait l'opéra, avec ses paroles et son intérêt dramatique, et ses goûts en la matière étaient raffinés. Les opéras de Mozart Don Juan, Le mariage de Figaro et La flûte enchantée étaient ses préférés. Tout en méprisant Richard Wagner, il adorait Les maîtres chanteurs et, vers la fin des années 1920, fut capable, en une occasion au moins, d'y relever plusieurs aspects qui avaient échappé à un patient très porté sur la musique. Freud se mit à s'intéresser bien davantage à la magie des mots qu'au pouvoir des moyens de communication non verbaux. De tous les arts, la musique est peut-être celui qui se rapproche le plus du ça, et Freud se sentait mal à l'aise sans guide venu de la part la plus rationnelle de son esprit. Incapable d'analyser les effets qu'avait sur lui la musique, Freud ne pouvait en tirer du plaisir; ce blocage allait avec son incapacité à apprécier certains états religieux mystiques. Pour un Viennois, il était peu courant de détester la musique, et Freud s'appliquait à parler de ce défaut aux autres. Pour ce qui est de sa sœur Anna et des leçons de musique de sa jeunesse, on retira le piano de l'appartement et, par la suite, aucun des propres enfants de Freud ne fut plus autorisé à faire de la musique à la maison. Nous devons, pour sonder les années d'adolescence de Freud, nous en remettre surtout à ce qu'il dit lui-même; mais il était assez introspectif pour que nous puissions au moins esquisser, à partir de ses propres paroles, un tableau plausible. Il n'existe aucun signe de soulèvement tempétueux en Freud au cours de ces années. Plus tard, dans une lettre à celle qui allait être sa femme, Freud avouait qu'il était « inabordable et brusque avec les étrangers » et faisait remarquer : « Je pense que les gens voient en moi quelque chose qui les déconcerte et cela parce qu'en dernière analyse, dans ma jeunesse, je n'ai pas été jeune et que maintenant, alors que l'âge mûr commence, je n'arrive pas à vieillir. » Durant une bonne partie de sa vie, Freud fut en porte-à-faux par rapport aux expériences « de chaque âge », et tout en le faisant souffrir, ceci favorisa sa vigilance et sa productivité. L'un des grands talents de Freud, qu'il exerça sa vie durant, fut sa faculté d'écrire. Malgré sa faible attirance pour la musique, dans l'écriture, il manifestait un sens puissant du rythme. Même écolier il était un écrivain fascinant, peut-être par ce qu'il tirait de sa solitude intérieure. On a retrouvé quelques lettres qu'il écrivit dans son adolescence : quel qu'ait pu être son sentiment d'étrangeté par rapport au monde environnant, il excellait à raconter des histoires vécues. Un passage d'une lettre qu'il rédigea à l'âge de dix-sept ans est particulièrement intéressant en ce qu'il révèle aussi bien les talents d'écrivain de Freud que ses premiers penchants pour l'immortalité. Freud écrivait à un ami, juste après avoir terminé les épreuves écrites de la Matura (l'examen d'aptitude requis pour entrer à l'université) : « Mon professeur m'a aussi déclaré - et il est le seul qui ait osé me le dire - que je possédais ce que Herder avait si joliment qualifié de style idiotique, c'est-à-dire d'un style à la fois correct et caractéristique. Ce fait incroyable m'a, comme de juste, impressionné et je ne manquerai pas de faire connaître cet heureux événement - le premier de ce genre - urbi et orbi -, à vous, par exemple, qui ne vous rendiez sans doute pas compte jusqu'à ce jour que vous correspondiez avec un styliste allemand. En ami, en ami désintéressé, je vous conseille donc de conserver ces lettres, d'en faire un paquet, de bien les garder. On ne sait jamais. » Enfance et jeunesse A la fin de sa scolarité, Freud avait l'intention d'être juriste afin de devenir un personnage public. « Sous la puissante influence d'une amitié d'école avec un garçon plutôt plus âgé que moi qui devint un politicien bien connu, écrivit-il en 1924, je développai un désir d'étudier le droit comme lui et de m'engager dans des activités sociales. » Lorsque cet ancien ami mourut en 1927, sa veuve écrivit à Freud pour lui demander de l'aider à préparer un volume à sa mémoire. Freud lui écrivit en retour : « Je sais que j'ai fait la connaissance de Heinrich Braun lors de ma première année de lycée, le jour du premier « bulletin », et que nous sommes rapidement devenus des amis inséparables. Toutes les heures qui n'étaient pas prises par la classe, je les passais en sa compagnie, la plupart du temps chez lui, surtout à l'époque où, sa famille n'étant pas encore à Vienne, il y vivait seul avec son frère cadet Adolf et un précepteur. Ce frère chercha à troubler nos relations, mais nous nous entendions parfaitement. C'est à peine si je me souviens de disputes entre nous ou de périodes pendant lesquelles nous nous en « voulions », comme cela arrive si souvent dans ces amitiés de jeunesse. Il est bien difficile de dire, après tant d'années, ce que nous faisions et de quoi nous parlions durant toutes ces journées. Je crois qu'il m'affermissait dans mon aversion pour l'école et pour ce qu'on y enseignait, qu'il éveillait en moi quantité de sentiments révolutionnaires et que nous nous encouragions l'un l'autre dans la surestimation de notre esprit critique et la supériorité de notre jugement. Il orientait mon goût pour des livres tels que L'Histoire de la civilisation de Buckle et une autre œuvre du même genre de Lecky, qu'il admirait beaucoup. Je l'admirais, pour sa manière d'être énergique, pour son jugement indépendant; je le comparais en moi-même à un lionceau et j'étais absolument convaincu qu'il occuperait un jour, dans le monde, une place de premier plan. Il n'était pas un élève très studieux, mais je ne lui en tenais pas rigueur, bien que je fusse devenu rapidement le premier de ma classe et que je le sois demeuré ensuite. Grâce à la vague intuition de la jeunesse, je comprenais qu'il possédait quelque chose de plus précieux que tous les succès scolaires, quelque chose que j'ai appris à qualifier de « personnalité ». Ni les buts, ni les moyens qui nous permettraient de réaliser nos aspirations ne nous étaient très clairs. Depuis, j'en suis venu à supposer que ses buts à lui étaient surtout négatifs. Mais une chose était certaine je travaillerais avec lui et ne quitterais jamais son « parti ». Nos relations se sont pour la première fois trouvées interrompues lorsqu'il dut quitter l'école en classe de septième, je crois, l'avant-dernière année de l'école. Je le retrouvai à l'Université en première année. Mais je faisais ma médecine et lui son droit. Nos chemins se séparèrent peu à peu, il avait toujours eu plus de relations que moi, en avait toujours plus facilement noué de nouvelles. Il est vraisemblable que ma fréquentation avait, depuis longtemps, cessé de lui paraître nécessaire, si bien que, dans les années ultérieures de nos études universitaires, je le perdis complètement de vue. » Longtemps même après la fin de cette « puissante influence »dans sa vie, encore au temps de L'interprétation des rêves, la vie onirique de Freud le montrait s'identifiant à un parlementaire à succès, se demandant aussi s'il préférerait ou non être à la place du chef de cabinet. Freud n'étudia pourtant pas le droit. Juste avant d'entrer à l'Université, il entendit la lecture publique d'un essai sur la nature alors attribué à Goethe. Ceci mit fin à ses hésitations à choisir une carrière, et il décida de «s'engager dans l'étude des sciences naturelles». A l'Université de Vienne, Freud était 1' « esclave » de ses livres; il ne pouvait s'empêcher d'en acheter et de les collectionner. Ensuite il désavoua cet accès de bibliophilie et prétendit « Ayant conservé l'habitude d'étudier sur les choses, avant d'apprendre dans les livres...» Il fut toujours un rude travailleur; plus tard, il fut aussi consciencieux dans ses thérapies et appliqué dans son écriture qu'il avait autrefois montré de diligence dans ses études. Quoi qu'il en soit, Freud prolongea huit ans son séjour à l'Université. Peut-être ses nombreux centres d'intérêt l'empêchaient-ils de progresser plus rapidement. « Les cinq années prévues pour les études de médecine étaient... peu pour moi. Je continuai à travailler des années encore et, parmi mes amis, je passai pour un fruit sec on disait que je n'en finirais jamais. Brusquement je me décidai, passai mes examens et finis fort bien en dépit du retard. » Freud ne perdit jamais sa curiosité pour les sujets les plus divers, mais il essayait à présent de se concentrer sur des secteurs particuliers - un trait qui le mena plus tard à déplorer son « unilatéralité ». Vers 1924, il observa que cette direction unique de ses intérêts avait également frappé d'autres personnes : « En opposition avec la nature diffuse de mes études pendant mes premières années d'Université se développait maintenant en moi une tendance à la concentration exclusive du travail sur une seule matière ou un seul problème. Cette tendance m'est demeurée et m'a valu plus tard le reproche de partialité. » Retraçant le développement de ses intérêts dans son esquisse autobiographique de 1924, et après avoir mentionné son indéniable nonchalance à poursuivre ses études de médecine, Freud fit allusion au sage conseil d'un professeur qu'il admirait (Ernst Brücke), lequel l'enjoignit vivement, étant donné sa situation financière en tant qu'étudiant, à abandonner la carrière scientifique de théoricien pour une pratique thérapeutique de médecin. Du point de vue de Freud, ce conseil apporta une correction à la « généreuse imprévoyance » de son père. De toute évidence, Freud considérait que son père avait fait preuve d'insouciance en n’imprimant pas d'orientation plus pratique à sa carrière. Cette critique implicite de Jakob Freud par son fils n'est que partiellement corroborée dans les faits. Dans un essai bien plus récent, Freud rapporte que, lorsqu'il avait dix-neuf ans, son père et son demi-frère Emanuel avaient « conçu le plan que j'abandonne mes études "abstraites" pour des études plus "pratiques"... quand on comprit combien je tenais à mes propres desseins, on laissa tout simplement tomber le plan... » Ce « plan » supposait que Freud épouse la fille d'Emanuel et s'en aille vivre en Angleterre. Mais, aussi doux et aimable qu'impressionné par les dons de son fils, Jakob Freud n'était pas homme à trop diriger son fils ni à insister pour qu'il sorte au plus tôt de l'Université. Dans ce domaine comme dans son attitude face à l'antisémitisme, Freud inversa ensuite l'attitude de son père; le fils de Freud, Oliver, lui fut reconnaissant de l'avoir fermement encouragé à passer sans tarder ses derniers examens. Freud était peu satisfait de son foyer et de sa famille, et se rendait compte toujours plus qu'il devrait se façonner lui-même, par ses propres moyens. Il ne pouvait se dégager de l'idée que: « Oui, si j'étais de la seconde génération, fils de professeur ou d'un conseiller de Cour, j 'avancerais sans doute plus vite. » A en croire la description que Freud fit un jour de son père, ce dernier avait été « négociant » et « n'avait pas fait d'études secondaires... ». Une nièce rapporte que, dans son vieil âge, Jakob Freud passait une bonne partie de son temps à étudier le Talmud. Mais dans l’œuvre théorique de sa maturité, Freud tenait un père pour un obstacle à dépasser. Freud envisageait l'ambition comme la conquête du père. « Le principal dans le succès, écrivit-il un jour, est d'aller plus loin que le père, et comme s’il était toujours interdit que le père fût surpassé. » Deux souvenirs d'enfance de Freud lui rappelaient son ambition et ses rapports avec son père. « Il parait que, vers deux ans, je mouillais encore mon lit de temps à autre. Un jour où l'on me faisait des reproches à ce sujet, j'avais voulu rassurer mon père en lui promettant que j'achèterais un beau lit neuf, rouge, à la ville voisine. » Freud rapporta cet incident non pour son charme, mais pour montrer comment il s'accompagnait d'une humiliation qui allait avoir une signification douloureuse et durable pour ses futures aspirations. « Je me rappelle ensuite un petit fait domestique qui s'est passé quand j'avais sept ou huit ans. Un soir, avant de me coucher, j'eus l'inconvenance de satisfaire un besoin dans la chambre à coucher de mes parents et en leur présence. Mon père me réprimanda et dit notamment : « On ne fera rien de ce garçon.» Cela dut m'humilier terriblement, car mes rêves contiennent de fréquentes allusions à cette scène; elles sont régulièrement accompagnées d'une énumération de mes travaux et de mes succès, comme si je voulais dire “Tu vois bien que je suis tout de même devenu quelqu'un.”» (Selon Jung, l'incontinence urinaire continua à préoccuper Freud tard à l'âge adulte.) Freud continua à faire grand cas de la place du père dans le développement de la personnalité. Dans sa jeunesse, et même après que d'autres eurent fini par trouver l'idée démodée, il pensait que les névrosés avaient probablement des pères syphilitiques. Cette critique implicite du père n'était que le revers de son idéalisation : « Je ne saurais trouver un autre besoin d'origine infantile aussi fort que celui de protection par le père », écrivit-il en 1929. Freud soulignait aussi combien souvent les petits garçons ont peur d'être mangés et même castrés par leur père. Il faisait remonter la tendance à exalter l'importance du père à un désir sous-jacent de s'en débarrasser pour être à soi-même son propre père. Car le garçon est « de beaucoup, plus porté à avoir des motions hostiles contre son père que contre sa mère, et manifeste une tendance bien plus intense à se libérer de celui-ci que de celle-là. » Une surestimation du père dans la prime enfance peut être à l'origine d'une apparente sous-estimation du père par la suite. En réalité, Jakob Freud était tout sauf l'homme puissant que l'on pourrait attendre comme père de celui qui découvrit le complexe d’Œdipe. Et il n'était pas davantage le moi idéal fort que Freud put parfois souhaiter qu'il fût. Le désir d'un père fort a peut-être joué un rôle non seulement dans la manière dont Freud formula le complexe d’Œdipe, mais encore dans son acceptation par nombre de ceux qui s’étaient trouvés dans une position parallèle à celle de Freud, peu à l'aise sur la question de leur passé et cependant honteux de le répudier. Jakob Freud ne pourvoyait pas bien aux besoins de sa famille, mais on ne peut pas dire que Freud enfant ait eu réellement à en souffrir. La famille de sa mère contribuait aussi à faire subsister le ménage. On ne sait pas très clairement de quoi vécut la famille de Freud après le déménagement de Freiberg à Vienne; à un certain moment, ils durent prendre un locataire, et il semble que Jakob ait été aidé par ses fils en Angleterre. Jeune homme en tout cas, Freud était pauvre, quoique certainement fier. Ainsi qu'il l'écrivit de longues années plus tard, « Celui qui dans sa propre jeunesse a goûté aux misères de la pauvreté, a éprouvé l'insensibilité et l'orgueil des riches, est sûrement à l'abri du soupçon d'incompréhension et de manque de bienveillance à l'égard des efforts tentés pour combattre l'inégalité des richesses et ce qui en découle. » Même si, adulte, Freud fut généreux de son argent, l'imagerie financière de ses écrits reflète la pauvreté qu'il connut dans sa jeunesse et le caractère petit-bourgeois de ses aspirations car il écrivait en termes de « sacrifices », de « compensations », d' « équilibres » mentaux, d' « investissements », de « dépenses », de « dépréciation », de « spéculateurs » et de « spéculations », d' « amortissement », de « transfert», de «perte » psychologiques, et parla même de «location »d'une heure analytique. Si Jakob perdit son affaire à Freiberg, entre autres parce qu'il sentit l'obligation de se porter caution pour ses deux fils aînés, Emanuel et Philippe, après l'échec de leur affaire, cela s'accorderait avec ce que nous savons de son naturel accommodant. Freud lui-même décrivit un jour son père comme une sorte de Micawber « qui espérait toujours voir survenir quelque chose ». Freud connut son père alors que celui-ci était relativement vieux; Jakob venait d'avoir quarante ans lorsqu'il naquit. Il avait été marié deux fois auparavant, la première à l'âge de dix-sept ans; il eut un fils (Emanuel) la première année de ce mariage - autre signe d’« imprévoyance » dans un autre domaine. On sait peu de choses de sa seconde femme. Jakob épousa en troisièmes noces Amalie Nathan-sohn, la mère de Freud, en 1855, trois ans après la mort de sa première femme. Quelles qu'aient été les forces et les faiblesses du père de Freud, conformément aux coutumes juives de l'époque, Freud lui témoignait de la piété filiale. Il lui fallut sans doute du courage pour rapporter et interpréter un rêve fait la nuit qui suivit la mort de Jakob. Il soutenait que, lorsqu'un père meurt, cela inflige à son fils un traumatisme particulier. Freud avait quarante-et-un ans lorsque son père mourut en 1896, à près de quatre-vingts ans, mais il n'en pensa pas moins que ce décès avait « révolutionné » son âme. En conséquence, il se sentit libre d'écrire L'interprétation des rêves et estima ensuite que la mort du père était « l'événement le plus important, la perte la plus poignante dans la vie d'un homme ». Freud se souvint, au cours d'un rêve, que la ressemblance entre Garibaldi et son père sur son lit de mort lui avait semblé remarquable. Pour Ernest Joues, ceci signifiait littéralement que Jakob Freud « ressemblait un peu à Garibaldi », un exemple de la manière dont chaque fantasme né dans la tête de Freud put resurgir dans des livres en tant que fait historique. Il est plus probable que ce souvenir représentait certain aspect de la conception qu'il se faisait de lui-même, ou de ce qu'il aurait voulu que fût Jakob. Les dates furent toujours importantes pour Freud, et comme l'année de naissance de son père (1815) était la même que celle de Bismarck, il trouvait Bismarck particulièrement fascinant. Freud expliquait sa propre préférence pour le maréchal de Napoléon Masséna « par le fait que j'avais la même date de naissance, j'étais né juste un siècle après ». A propos du livre sur le Président Wilson auquel il avait collaboré avec Freud, l'ambassadeur Bullitt mentionna que « Freud s'était toujours intéressé à Wilson depuis qu'il avait découvert qu'ils étaient nés en 1856 ». Si l'on considère ce que Freud lui-même en a écrit, sa mère est plus une énigme que son père. Dans l'étude autobiographique qu'il écrivit à soixante ans révolus, il passa sous silence son enfance et la personnalité de ses parents afin de poursuivre par le récit de l'essor de la psychanalyse. Dans les nombreuses autres remarques autobiographiques dispersées à travers son œuvre, Amalie est bien moins évoquée que Jakob. Peut-être cette omission est-elle à porter au compte de la discrétion du XIXe siècle en ce qui concernait les femmes, et en particulier les mères. En dehors des commentaires de Freud, on en sait davantage à propos de sa mère : elle se maria à dix-neuf ans, vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quinze ans et elle mourut en 1930; certaines personnes ont encore conservé des souvenirs et des impressions personnelles à son sujet, tout au moins dans sa vieillesse. De toute évidence, Amalie Freud était une femme très maternelle. Elle enfanta huit fois en l'espace de dix ans, et tous ses enfants l'adoraient. Nous ne pouvons que spéculer sur ce que représenta, pour le premier fils de cette jeune mère, l'apparition si régulière de petits intrus. Etant donné qu'en grandissant Freud devint farouchement combatif, il n'est peut-être pas outrecuidant d'attribuer une partie de cette tendance à la présence de tous ces pairs, même si la plupart étaient des filles qui (outre le tendre époux qu'elle aimait) réclamaient tant l'attention de leur mère. Freud dut être poussé à l'ambition par sa première vie de famille, quoique la présence d'un frère et de sœurs plus jeunes n'ait peut-être fourni qu'un terrain à ses tendances à vaincre. Il fut en mesure de maintenir la position qu'il occupait vis-à-vis de sa mère même vis-à-vis de son frère Alexander car, sans être son seul fils, il était toujours le premier. Le sentiment est peut-être à l'origine ce ses angoisses ultérieures que d'autres puissent réussir à lui prendre ce qui, intellectuellement, lui appartenait de plein droit. Mais Freud décrivit sa relation à sa mère comme dénuée d'incertitudes et de doutes. Il se considérait lui-même comme son favori et trouvait, là comme en sa judéité, une source d'assurance. « J'ai remarque, écrivit-il, que les personnes qui se savent préférées ou distinguées par leur mère affichent dans la vie une confiance particulière en elles-mêmes et un optimisme inébranlable, qui souvent paraissent héroïques et mènent vraiment au succès. » Freud tenait pour allant de soi une vieille conception (mais combien noble) des sentiments d'une mère pour son fils. « C'est surtout dans les relations de mère à fils... que nous trouvons les plus purs exemples d'une tendresse invariable, exempte de toute considération égoïste. » « Seuls les rapports de mère à fils sont capables de donner à la mère une plénitude de satisfaction, car de toutes les relations humaines, ce sont les plus parfaites et les plus dénuées d'ambivalence. La mère peut reporter sur son fils tout l'orgueil qu'il ne lui a pas été permis d'avoir elle-même et elle en attend la satisfaction de ce qu'exige encore le complexe de virilité. » Vieillissant et affligé d'un cancer, Freud se fit à plusieurs reprises du souci à l'idée qu'il pût mourir avant elle. Dès 1918, avant même de tomber malade, il écrivit : « Je pense parfois que je me sentirai un peu plus libre à sa mort, car l'idée qu'il faille lui annoncer ma mort est une pensée terrifiante. » Freud espérait protéger sa mère des souffrances. On peut sans doute aussi interpréter cette parole à un tout autre niveau, comme un sentiment profondément ancré que, s'il mourait, elle non plus ne devait plus vivre, puisqu'il sentait entre eux un lien si intime. Sans que Freud en ait été nécessairement conscient, un tel désir fut en accord avec ses émotions et son comportement à sa mort en 1930. Au début de l'année 1929, il avait écrit : « Ma mère qui aura bientôt quatre-vingt-quatorze ans, demeure en bonne santé, même si ceci bloque la voie qu'un vieil homme devrait voir s'ouvrir à lui. » Avant de finir par succomber l'année suivante, elle endura de longues souffrances. Dans une lettre à Sandor Ferenczi, Freud écrivit : « Ce grand événement m'a affecté d'une façon toute particulière. Pas de douleur, pas de regret, ce qu'expliquaient probablement les circonstances accessoires : son grand âge, la pitié qu'inspirait vers la fin sa détresse et, en même temps, un sentiment de délivrance, d'affranchissement, dont je crois comprendre aussi la raison. C'est que je n'avais pas le droit de mourir tant qu'elle était encore en vie, et maintenant j'ai ce droit. D'une façon ou d'une autre, les valeurs de la vie seront sensiblement modifiées dans les couches profondes. » Freud écrivit des phrases de la même veine à Jung, ajoutant « Je n'ai pas été à l'enterrement; comme à Francfort, Anna m'a représenté. Elle a pour moi une valeur inestimable. » Le mois précédent, Anna Freud avait lu une missive de Freud en remerciement pour le Prix Goethe de littérature que lui avait attribué la ville de Francfort. A soixante-quatorze ans, Freud n'était plus en bonne santé et le voyage aurait été malaisé. Les funérailles de la mère de Freud se tinrent à Vienne : malgré sa brillante description des mères et des fils, Freud choisit de ne pas y assister et ne vit pas d'inconvénient à y envoyer sa fille pour le « représenter ». Evoquant le lien mère-fils, et sa propre mère en particulier, Freud souligna en long et en large ce que la mère fait pour le fils. Son propre sentiment de plus grande liberté après la mort de sa mère correspond à l'orientation générale de Freud sur le sujet, laquelle était, au-delà de tout idéalisme, plutôt égoïste. Freud ne cachait pas son propre narcissisme; au contraire, il soutenait qu' « une forte dose... d'amour de soi constituait l'état premier et normal des choses ». « Mon amour est à mon regard chose infiniment précieuse que je n'ai pas le droit de gaspiller sans en rendre compte. » Sa théorie des rêves exprimait la croyance que tout le monde souhaite satisfaire des désirs égoïstes; il est singulier de voir avec quel courage et quelle honnêteté il pouvait reconnaître certaines de ses motivations les moins recommandables. Même la sympathie, croyait-il, avait une origine narcissique. Freud avait en lui un rude noyau de dureté. « Je peux dire de moi-même, écrivit-il durant la première guerre mondiale, que j'ai donné au monde plus qu'il ne m'a donné. » Il est difficile de dire si l'aspect hargneux du caractère de Freud (qui contribuait tant à le soutenir dans ses innovations) est le résultat d'une indulgence immodérée de la mère pour l'enfant ou de sombres privations. Freud rapporta un rêve hanté d'angoisse qu'il fit à propos de la mort de sa mère à l'âge de sept ou huit ans; parallèlement, elle aussi rapporta un jour un rêve au sujet de la mort de son fils. Elle était alors une vieille femme pour qui la mort n'était plus une perspective lointaine. Dans son rêve, elle se trouvait à l'enterrement de Sigmund, et son cercueil était entouré de rangées de chefs d'Etat des principales nations européennes. Pour une vieille mère, mère juive, il est assez plausible de faire un tel rêve, mais le fait de s'autoriser à raconter un songe dépeignant une telle catastrophe parce qu'il dépeignait la gloire à laquelle était parvenu son fils adoré est révélateur de la nature de ses propres désirs satisfaits par la carrière de son fils. Amalie se berça sans doute des prophéties héroïques qui avaient été faites à Freud dans ses premières années. A travers la multiplication de figures paternelles, il se peut qu'elle ait accentué l'opposé du contenu manifeste du rêve que Freud lui appartenait réellement à elle seule et était plus son fils que celui de son père. Simultanément - car les rêves peuvent avoir plusieurs niveaux - celui-ci fut peut-être une tentative de compenser la perte de son autre fils; peut-être ne l'avait-elle plus, mais elle était assurée qu'il revenait au monde. Jones déclara que «jamais dans sa vie Freud n'accusa une femme de l'avoir trahi ou trompé ». Freud avait beaucoup de mal à s'avouer à lui-même quelque hostilité que ce fût envers sa mère (et, pour cette raison, tout antagonisme ou toute envie à l'égard des femmes). Il avait tendance, comme on le faisait autrefois, à idéaliser les femmes tout en les dénigrant. Jamais il n'écrivit quoi que ce fût d'une envie matricide chez un fils. Dans le monde de Freud, les femmes sont traitées comme des objets, rarement comme des sujets; pourtant elles n'apparaissent jamais comme de mauvaises mères ou de mauvaises filles. Tout persuadé qu'il fût d'avoir été le favori de sa mère et que c'était là la source de sa confiance en soi, Freud se mystifia peut-être lui-même en camouflant ainsi des sentiments positifs ou une dette vis-à-vis de son père. Il était capable d'admettre publiquement bon nombre de ses traits les plus négatifs; mais alors qu'il pouvait aller jusqu'à décrire ses impulsions parricides, il lui était plus difficile de reconnaître ses sentiments conflictuels à propos de sa mère, liens de dépendance compris. L'un des héros d'un livre de Freud, Léonard de Vinci, avait lui aussi eu une jeune mère. Le thème du grand homme grandissant sans père fascinait Freud; l’Œdipe et le Moïse de la légende furent tous deux élevés, comme Léonard, loin de leurs pères naturels. Dans les fantasmes de Freud, on découvre que le père est un homme de haut rang; de même que c'était un roi dans le cas d’Œdipe, Freud fit du père de Moïse un aristocrate. Il croyait aussi que Shakespeare n 'était pas un homme d'origine humble mais le comte d'Oxford. Ces modèles le soutenaient dans son travail. A propos de Léonard, Freud raconta la légende égyptienne de vautours inséminés par le vent; Léonard était un enfant vautour en ce sens que sa mère l'avait élevé seule dans sa première enfance, ce qui était sans doute en accord avec le fantasme d'un vautour enfonçant sa queue dans sa bouche que Léonard avait eu dans sa prime enfance. Or Freud avait commis une erreur d'attention. Le lien entre le choix du vautour comme symbole de maternité en Egypte ancienne et les circonstances de la vie de Léonard n'était pas pertinent même si, pour Freud personnellement, il pouvait avoir une signification. Dans les livres allemands sur Léonard, l'oiseau est correctement donné comme un Hühnergeier - un milan - mais Freud ne vit sans doute que la dernière partie du mot, Geier, signifiant vautour. (Certaines des traductions auxquelles se réfère Freud recourent aussi, à tort, au mot Geier remplaçant le mot italien pour « milan ».) Des sentiments typiquement œdipiens, l'amour pour le parent de sexe opposé et l'hostilité envers le parent de même sexe peuvent être des défenses et masquer des émotions très différentes. En fait, il semble que Freud, avisé et aidé après coup par ses propres concepts, ait renoué ses propres liens de dépendance, et en particulier sa propre soumission envers les femmes. Il éprouvait des difficultés à accepter l'aspect maternel en lui, et même s'il existe inévitablement un noyau maternel dans l'art de la psychothérapie, il avait tendance à minimiser cette face de ses activités d'analyste. Le maternel est aussi inextricablement lié à l'infantile et, sur ce point (comme dans le cas de son attitude envers la musique), Freud était très prudent. On court toujours le risque d'être englouti dans une relation humaine profonde; le lien mère-fils n'est pas aussi unilatéralement glorieux que Freud voulait nous le faire croire. Il y a toute raison de supposer qu'Amalie Freud était - pour se servir de l'image du vautour de son fils dans son étude sur Léonard - un vieil oiseau coriace. Malgré les conditions de l'époque, elle parvint à surmonter une tuberculose. Elle était, au moins dans ses dernières années, autoritaire, difficile, sinon capricieuse lorsqu'il s'agissait de vêtements, elle fut un tyran pour ses filles - bref une matrone juive classique. L'un de ses petits-fils se souvint d'elle comme d'une « personne difficile à vivre ». Amalie « avait une grande vitalité et était très impatiente; elle était affamée de vie et son esprit était indomptable ». Elle garda assez d'allant pour faire retapisser ses meubles à l'âge de quatre-vingt-dix ans. Son sens de l'humour fait penser à l'ironie de Freud. Le jour de son quatre-vingt-quinzième anniversaire, sa photographie parut dans un journal; elle objecta qu'elle ne lui plaisait pas « Elle me donne l'air d'avoir cent ans. » La mère de Freud était probablement le prototype du type de femmes royales et orgueilleuses que Freud pouvait admirer et comprendre à l'âge adulte. Une de ses petites-filles, surtout, lui tenait rancune de ses manières tyranniques et égoïstes, et d'autres petits-enfants s'accordaient à dire qu'elle exerçait une discipline, à l'égard de ses parents proches tout au moins. Nombreux étaient ceux qui, dans la famille, souffraient de son caractère autoritaire. D'après la légende familiale, sa deuxième fille, Dolfi, n'eut pas droit à une vie à elle; elle se sacrifia pour prendre soin de sa mère qui, même âgée, était « une tornade ». Ainsi que le rapporta le fils de Freud, Martin, « une présence constante auprès d'Amalie avait ramené la personnalité de Dolfi à une condition de dépendance dont elle ne se remit jamais ». (Freud décrivit un jour Dolfi comme « la plus douce et la meilleure de mes sœurs... avec une grande faculté d'éprouver des sentiments profonds et, hélas, une sensibilité bien trop fine ».) Peut-être Freud et son frère Alexander eussent-ils pu trouver un autre arrangement pour leur mère; seules leurs paroles auraient eu du poids dans la famille, mais ni une épouse ni l'autre ne voulait s'occuper d'elle. Cependant, rien ne prouve qu'Amalie se montra toujours spécialement dictatoriale envers Freud, dont elle aimait rappeler la beauté lorsqu'il était jeune homme. Mais une telle femme put, certes, éveiller en Freud le type d'émotions intenses qu'il allait plus tard appeler oedipiennes. On dit qu'elle avait une cour autour d'elle : la famille venait la voir le dimanche; Freud lui présentait certains de ses élèves favoris. Le soixante-dixième anniversaire de Freud en 1926 fut l'occasion de festivités à portes ouvertes en son honneur, dans son appartement. quoique ce fût un fardeau pour lui puisqu'il était déjà malade, Freud reçut en habit et sembla ému quand il souhaita la bienvenue à ses hôtes. Sa mère était là; et elle avait apporté en cadeau un panier de paille plein d’œufs frais; c'était un présent humain et approprié, parmi la foule des autres qu'il avait reçus. Elle se présentait sans manières : « Je suis la mère », dit-elle à au moins un des élèves de Freud. Freud et Alexander contribuaient à entretenir leur mère et lui rendaient régulièrement visite le dimanche matin. Une plaisanterie familiale voulait que l'estomac de Freud se ressente durement de ces visites; ces « accès d'indigestion », comme les appela Jones, découlaient peut-être aussi de la « constipation chronique » dont souffrait Freud, selon une autre description de Jones. Lui-même attribuait cette affection intestinale mineure mais chronique au lourd dîner qu'il consommait régulièrement chez un ami avec qui il jouait aux cartes le samedi soir qui précédait. Peut-être un observateur axé sur la psychologie, mais plus détaché, aurait-il vu en ce désordre le signe de la permission que s’allouait Freud de redevenir un petit garçon en présence de sa mère, une invitation à lui manifester de la tendresse. Par la suite, la mère et les sœurs de Freud prirent l'habitude de venir chez lui le dimanche pour le repas du soir. Toute enfance, toute jeunesse d'homme réserve beaucoup de contradictions et de surprises, et c'est surtout à la lumière de ce que nous savons de l'homme adulte que nous discernons quelque chose dans son passé. Ce que l'on recherche, après tout, ce sont moins des déterminants de cause à effet que des modèles, des configurations, des parallèles, voire des incohérences. Il est on ne peut plus pratique de guider notre recherche sur ce que nous savons avoir été, plus tard, important pour Freud. Il se demanda un jour lui-même « si nous avons des souvenirs conscients provenant de notre enfance ou s'il ne s'agit pas plutôt de souvenirs sur notre enfance. Nos souvenirs d'enfance nous montrent les premières années de notre vie, non comme elles étaient, mais comme elles nous sont apparues à des époques ultérieures ». Il va pourtant de soi que certaines affirmations à propos des premières années de Freud sont plus soutenables que d'autres, et il est heureux qu'il nous ait fourni autant de faits d'auto-observation qu'il le fit, et qu'il y ait encore des membres vivants de sa famille pour donner leur propre version concernant les personnes impliquées. L'enfant est le père de l'homme, sans être pareil à lui. Ce n'est qu'en pénétrant plus loin dans la vie de Freud que l'on pourra comprendre sa complexité. Amour et mariage La majeure partie de ce que nous pouvons savoir de la vie amoureuse de Freud est centrée sur sa relation avec sa femme, Martha. Toute discussion de cet aspect de la personnalité de Freud doit être engagée avec la plus extrême prudence. Bien que plus de neuf cents lettres de Freud à Martha durant ses quatre années de fiançailles aient été conservées, seule une faible partie d'entre elles fut publiée. On peut tout de même se faire une idée assez claire de la cour qu'il fit à sa fiancée. Freud avait vingt-six ans et habitait toujours chez ses parents lorsqu'il demanda Martha en mariage; certaines lettres d'amour qu'il lui écrivit le furent sur le papier à lettres personnel de Jakob Freud, encore qu'il se soit fiancé sans consulter son père. Après huit années d'études de médecine et un an passé à faire de la recherche, Freud devint officiellement le fiancé de Martha Bernays en 1882. De cinq ans sa cadette, Martha avait très jeune également été amenée à Vienne par ses parents. Les cercles juifs petit-bourgeois de Vienne formaient un petit monde. Six mois après les fiançailles de Freud et de Martha, son frère Eli, un ami de Freud, annonça ses projets de mariage avec la sœur de Freud, Anna. Pour compléter le tableau de ce petit univers étroit, Minna, une jeune sœur de Martha, était elle aussi fiancée à un ami viennois de Freud. La famille de Martha était de statut social supérieur à celle de Freud tant sur le plan de la culture, à la fois juive et allemande, que sur celui de l'argent. Son grand-père avait été le grand rabbin de Hambourg, un intellectuel, ami d'Heinrich Heine. Un de ses oncles était professeur de langues modernes à l'Université de Munich, un autre enseignait le grec et le latin à Heidelberg. Selon une belle-fille de Martha, sa famille fut choquée qu'elle pût épouser Freud qui, quoique médecin, était une personne sans fortune ni avenir particulièrement prometteur. Martha devait donc vraisemblablement avoir quelque esprit. Pointilleuse dans ses manières et son élocution, par la suite (lorsque les élèves de Freud la connurent), elle semblait assez ennuyeuse, comme pouvait l'être une femme d'intérieur tâtillonne; le grand amour avait alors disparu depuis longtemps. Elle était cultivée cependant, et, jeune femme, avait été fine et jolie. Elle accordait aussi beaucoup d'importance à ce qui était juif; et ce n'est qu'à force de multiples pressions que Freud vainquit son observance des cérémonies juives traditionnelles. (Le père de Freud avait été libre-penseur, et bien que sa mère observât les fêtes juives importantes, c'était de manière automatique, et cela n'avait pas grande signification pour elle.) En 1938, Martha et Freud en étaient toujours à soutenir une discussion humoristique (et pourtant sérieuse) sempiternelle pour savoir si l'on allumerait ou non des bougies le vendredi soir; Martha raillait le monstrueux entêtement de Freud qui l'empêchait d'accomplir le rituel, tandis qu'il maintenait fermement que cette pratique était idiote et superstitieuse. Lors de ses funérailles en 1951, ses enfants s'organisèrent pour qu'un rabbin prenne la parole (ce qu'ils n'avaient pas fait à celles de Freud); selon toute vraisemblance, cela signifiait que leur mère l'avait voulu ainsi. Réservée et fière, Martha n'était pas femme à trahir beaucoup d'émotions en public. Freud lui-même parla quelque part de sa timidité même à un âge mûr. Elle ressemblait très peu, en d'autres termes, à la mère dominatrice à laquelle il avait peut-être eu besoin d'échapper. Freud pensait que « pour chaque personne il existe certaines données requises, généralement inconnues d'elle, dont la présence est obligatoire pour tomber amoureux ». D'un type opposé à celui de sa mère, il se peut que Martha ait aidé Freud à s'autoriser à rompre avec Amalie. La cour que fit Freud à Martha était univoque et possessive et ce n'est qu'en raison de sa pauvreté qu'elle dura si longtemps. On peut s'apercevoir de la possessivité de la nature de Freud dans les lettres enflammées qu'il lui envoyait. Freud avait toute l'ardeur d'une personne essentiellement timide. Il était capable de jalousie, et il lui déplaisait énormément que Martha soit attachée à sa mère, qui défendait toutes les coutumes et les croyances juives traditionnelles auxquelles Freud essayait d'amener sa fiancée à renoncer. Il exigea d'elle des choses incroyables, lui demandant de rompre avec sa famille dont elle dépendait financièrement, alors qu'il n'était pas lui-même préparé à la prendre en charge. Un jour qu'elle faisait des projets pour organiser leur vie, elle avait pensé d'abord à sa mère, et non à Freud : « S'il en est ainsi, c'est que tu es mon ennemie. Au cas où cet obstacle ne serait pas surmonté, tout s'effondrerait pour nous. Voilà l'alternative, si tu n'es pas capable de suffisamment m'aimer pour renoncer en ma faveur à ta famille, tu me perdras, tu briseras ma vie, sans pour cela obtenir quoi que ce soit des tiens.» Freud connaissait les exigences immodérées du moi infantile : « L'amour infantile est sans mesure; il réclame l'exclusivité et ne se contente pas de fragments... il est essentiellement condamné à se terminer par une déception et à faire place à une attitude hostile. » Les sollicitations amoureuses de Freud vis-à-vis de Martha furent couronnées de succès. Elle parvint, à l'époque, à répondre à son besoin d'égards tout en restant en bons termes avec sa famille, et Freud admit à son tour qu'il avait des tendances autoritaires : « Il faut bien admettre que j'ai un penchant à la tyrannie, et qu'il m'est extrêmement difficile de me soumettre. » Peut-être devait-il se dominer de la sorte afin d'apaiser certaines craintes - des femmes en général ou de Martha en particulier. Erich Fromm a astucieusement suggéré que, dans sa relation avec Martha, Freud manifestait un « lien de dépendance à l'égard de sa mère », relation qu'il répéta également «avec les hommes - hommes âgés, contemporains et disciples - sur lesquels il transféra le même besoin d'amour inconditionnel, d'affirmation, d'admiration et de protection ». Semblable hypothèse ne devrait jeter aucune ombre sur tout ce que Freud apporta à Martha dans sa vie. Les qualités littéraires, le talent d'épistolier de Freud étaient, en eux-mêmes, remarquables; dans ses lettres à Martha, il fit la démonstration de ses grands talents de psychologue né. Une longue lettre sur le suicide d'un ami se lit comme une mémorable nouvelle par un écrivain créatif. Martha était, de toute évidence, si importante pour Freud, qu'il brûlait de lui faire part de ses idées sérieuses et de ses expériences importantes. Jones eut probablement raison de décrire Freud comme une personne chaste et puritaine dans ses fiançailles avec Martha. Il lui donna la permission d'aller patiner (lui-même ne patinait pas) sous la réserve qu'elle soit accompagnée. En 1885, Martha voulut passer quelque temps chez une vieille amie qui, bien que jeune mariée, s'était « mariée avant ses noces ». Freud le lui interdit. Plus tard, en 1915, il écrivit être partisan « d'une vie sexuelle infiniment plus libre, bien que j'aie peu usé moi-même d'une telle liberté... » A quoi il ajouta un propos ambigu - « simplement dans les limites de ce que je considérais comme m'étant permis » - ce qui invite à une prudence de règle quant aux hypothèses relatives à sa biographie. Au début de leur relation, l'ardeur de Freud, tantôt brusque et tantôt jaloux, était évidente; ses lettres ne laissent aucun doute à cet égard. On aurait probablement toute raison de se hasarder à supposer qu'au commencement de leur mariage, en î886, tendresse et passion sexuelle allaient absolument de pair chez Freud. C'est peut-être le point de vue de Martha sur ces choses qu'il exprima dans un essai rédigé en 1917 : « Celui qui a apaisé le premier désir amoureux de la jeune fille longtemps et péniblement retenu, et a vaincu, de ce fait, les résistances qu'avaient érigées en elle les influences de son milieu et de son éducation, celui-là établit avec elle une liaison durable qui ne pourra plus s'établir avec aucun autre homme.» Freud aimait à mettre en lumière l'abandon de soi dans une relation amoureuse, ce qui fut certainement le cas pour lui avec Martha. Les amoureux n'ont pas de moi. En même temps, être amoureux présuppose l'existence assurée d'un sentiment de soi-même. Freud tenait ce sentiment pour allant de soi, en se polarisant plutôt sur sa perte, ce qui en dit long sur sa personnalité. Jones eut une curieuse façon de parler du mariage de Freud; tout en soutenant que le lien entre Freud et Martha était la perfection même (« La tendresse inégalable de Freud envers sa femme ne se démentit jamais pendant les cinquante-trois ans de leur vie en commun »), il nota aussi au passage : « s'il est probable que la passion des premières années de la vie conjugale s'apaisa plus vite que chez bien des hommes... » Ce passage mérite d'être cité en entier : Il est certain que Martha fut la seule femme de sa vie et, qu'à ses yeux, elle tint toujours la première place parmi tous les mortels. S'il est probable que la passion des premières années de la vie conjugale s'apaisa plus vite que chez bien des hommes, ce dont nous avons une preuve littérale, elle fut remplacée par un dévouement à toute épreuve et une entente parfaite. Le tact de Jones était aux prises avec son honnêteté. Dans une lettre du 6 novembre 1911 (mais dans une lettre seulement), d'Emma Jung à Freud, que Jones cita dans le texte, celle-ci faisait allusion à un aveu de Freud : « Le mariage est amorti depuis longtemps, maintenant il n'y a plus qu'à mourir. » Jones s'était déjà fait une idée de ce genre à partir de certains passages de la correspondance de Freud dans les années 1890 et estimait, quant à lui, que ce déclin précoce de la sexualité de Freud était en rapport avec son horreur névrotique de la vieillesse et de la mort. En 1887, un peu plus d'un an après leur mariage, Freud et sa femme eurent leur premier enfant, une fille. Leur premier fils naquit en 1889, leur second en 1891, le troisième en 1892; une autre fille naquit en 1893, et une dernière enfant, Anna, en 1895. En 1898, Freud écrivit : Ce serait l'un des plus grands triomphes de l'humanité, l'une des libérations les plus tangibles des contraintes de la nature auxquelles est sujet l'humain que de réussir à élever l'acte responsable de la procréation au niveau d'une activité délibérée et intentionnelle, et à le libérer de son intrication avec la satisfaction nécessaire d'un besoin naturel. En 1908, Freud déplorait que « tous les moyens trouvés jusqu'à présent pour empêcher la conception gâtent la jouissance sexuelle, perturbent lasensibilité profonde des deux partenaires ou agissent directement comme facteur de maladie ». La puissance sexuelle de Freud subit peut-être l'influence de son dégoût des méthodes contraceptives disponibles. Comme Martha était très facilement enceinte, tout rapport ininterrompu risquait de produire des enfants, et cette probabilité angoissait sans doute le couple. En 1897 (à l'âge de quarante et un ans), Freud écrivit à son ami le plus intime, Wilhelm Fliess : « Une personne comme moi n'a plus que faire de l'excitation sexuelle. » Quelques années auparavant, Martha avait manifestement escompté (ou espéré) entrer dans la ménopause, quoiqu'elle n'eût que trente-cinq ans environ. Au lieu de quoi elle fut enceinte d'Anna. Il semble néanmoins qu'elle eut une ménopause prématurée peu après. Durant la période où il rassemblait des élèves autour de lui, Freud ne se préoccupait pas spécialement de sexe, semble-t-il. Dans la perspective d'aujourd'hui, il se situait résolument du côté de la pruderie. Freud parla un jour du « tort qui est inhérent à la sexualité en général, la sexualité étant l'une des activités les plus dangereuses de l'être humain ». Et, dans une lettre, il écrivit : «Celui qui promettra à l'humanité de la délivrer de l'embarrassante sujétion sexuelle, quelque sottise qu'il choisisse de dire, sera considéré comme un héros. » Dans son livre sur Léonard, qui renferme nombre d'autres allusions biographiques, Freud voyait en son héros « un homme dont les besoins et l'activité sexuels furent extraordinairement réduits : on eût dit que les aspirations plus hautes l'avaient élevé au-dessus des vulgaires nécessités animales propres aux autres hommes ». Dans le même ordre d'idées que sa conversation avec Emma Jung où il mettait ses sentiments à propos de la mort en rapport avec l'état de mariage, Freud avait en 1908 cité ce que lui avait raconté « un confrère » sur un patient qui assimilait l'impuissance à la mort : « Herr, tu sais bien, Herr, que lorsque cela ne va plus, la vie n'a plus aucune valeur. » L'histoire elle-même, écrivait Freud avec candeur : « se rattachait aussi intimement à une suite d'idées qui se trouvaient refoulées chez moi... Que ceci fût réellement vrai à l'époque du thème de « la sexualité et la mort », j'en ai des preuves évidentes, que je n'ai pas besoin d'amener ici, dérivant de ma propre auto-investigation ». Il conserva cependant une aptitude occasionnelle à s'enflammer sexuellement. En 1901, à l'âge de quarante-cinq ans, Freud mentionna avoir rencontré, «dans une maison amie, une jeune fille qui a réveillé en moi une sympathie que je croyais depuis longtemps éteinte. Je me suis montré avec elle gai, bavard, prévenant ». Or, par ailleurs, il existe des preuves en faveur d'une prolongation plus intense de la vie sexuelle de Freud. En 1908, il fit, à la Société psychanalytique de Vienne, quelques commentaires sur un article qui « se risquait à sonder la nature de l'amour ». « C'était une idée correcte, dit Freud en complimentant Fritz Wittels, que de faire cette tentative via l'étude des perversions. En fait, néanmoins, le problème était résolu depuis longtemps. » Freud dit lui-même « projeter un article sur ce sujet », mais pour des raisons d'ordre pratique il voulait le garder jusqu'au moment de l'extinction de sa propre sexualité. Mais deux ans plus tard, Freud publia le premier des trois essais qu'il allait finalement rassembler sous le titre de Contributions à la psychologie de la vie amoureuse. Freud avait certaines inhibitions qui n'étaient sans doute pas sans rapport avec les restrictions relatives imposées à sa vie sexuelle lorsque Martha cessa d'avoir des enfants. « Nous qualifions... de perverse, écrivit-il pendant la première guerre mondiale, toute activité sexuelle qui, ayant renoncé à la procréation, recherche le plaisir comme un but indépendant de celle-ci. » Jones mentionna les « tendances puritaines » de Freud, sans voir leurs implications pour ses théories; son acharnement au travail, par exemple, entraînait ce dernier à voir une discordance entre la science et le principe de plaisir. Austère, Freud pensait « le contraire du jeu n'est pas le sérieux, mais la réalité »et malgré le caractère ludique de son propre esprit, c'est avec constance qu'il més |