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Protocoles des Fous de Sion

La vie de Wiesenthal : Un exemple pour les défenseurs de la vérité en Algérie


par Abbas Aroua, 27 septembre 2005


Simon Wiesenthal s’est éteint mardi passé à l’âge de 96 ans. Son décès survient à un moment crucial de l’histoire récente de l’Algérie. Une supercherie monumentale, mise en scène par le pouvoir algérien, intitulée « paix et réconciliation nationale », est sur le point d’être réalisée. A cet effet, un référendum sera organisé ce jeudi pour valider la charte de la moukalaha et soutirer frauduleusement aux Algériens « un faux témoignage en masse ».

Dans cette atmosphère malsaine, où beaucoup en Algérie, y compris dans les rangs de l’opposition, applaudissent cette falsification de l’histoire au nom de la raison, de la sagesse, de la fraternité, du réalisme, et des intérêts suprêmes de la nation, le décès de Wiesenthal suscite quelques remarques.
Le sentiment d’une mission accomplie
Que l’on ait été en plein accord avec Wiesenthal ou avoir eu de profondes divergences avec certaines de ses positions politiques ; on ne peut cependant qu’avoir du respect pour sa fidélité et sa constance dans l’accomplissement de la mission qu’il s’était assignée il y a soixante ans : traquer les criminels de guerre. « Les criminels ne doivent jamais dormir tranquillement, » disait-il. Il aura bien mérité les surnoms de « Chasseur de Nazis » et de « Conscience de l’Holocauste ».
Arrêté en 1941, il est passé dans une douzaine de camps nazis, avant d’être libéré en mai 1945 de Mauthausen par les troupes américaines ; il pesait alors à peine 45 kilos. Ce rescapé, qui a perdu plusieurs dizaines de membres de sa famille dans les camps, a commencé immédiatement à travailler avec l’unité Crimes de Guerre de l’armée américaine, puis il a créé en 1947 à Linz, en Autriche, un centre d'information et de documentation sur les criminels nazis, qui sera transféré à Vienne en 1962. Pendant des années il a travaillé en solitaire, ignoré de tous, notamment à l’époque de la Guerre froide.
En près de 60 ans, Wiesenthal a contribué à l’arrestation de 1100 criminels (soit en moyenne près d’une vingtaine par année), dont quelques gros calibres comme Adolf Eichmann, chef du département juif de la Gestapo et planificateur de la « Solution Finale ».
Wiesenthal confiait récemment à un journaliste : « Mon travail est fait : les meurtriers de masse que j'ai recherchés, je les ai trouvés. Les autres sont aujourd'hui trop âgés et trop malades pour être poursuivis en justice. »
Le devoir de mémoire pour construire demain
Wiesenthal a réussi sa mission pour deux raisons principales, l’une braquée vers le passé et l’autre tournée vers l’avenir. Ce sont : 1) le sens du devoir envers les victimes, et 2) le sens du souci envers les générations futures. Ces deux raisons sont intimement liées, comme le résume les leitmotiv de Wiesenthal : « Le devoir de mémoire pour construire demain » et « Vivre pour les morts, et travailler pour les vivants ».
D’une part, pour lui, « le privilège d'avoir réchappé des camps d'extermination impliquait un devoir » envers les victimes qui n’ont pas eu pareille chance, ce devoir c’est celui de ne pas oublier. « Je suis un croyant, disait-il, et je m'imagine dans l'autre monde face à tous les juifs morts dans les camps et je pourrai leur dire que je ne les ai pas oubliés. »
D’autre part, pour lui, « la seule valeur d’un travail de [plusieurs] décennies c’est qu’il constitue un avertissement aux criminels de demain, pour leur signifier qu'ils n'auront jamais de répit. » En outre, il était motivé par un sens aigu de la justice. « C’est la justice qui me guide, pas la vengeance », aimait-il à dire. Une justice libératrice de la société car selon lui, « il ne pourrait y avoir de liberté sans justice ». L’œuvre de Wiesenthal s’inscrivait dans la perspective de libérer la société des horreurs de son passé à travers la vérité et la mémoire. « Si on oublie, si on ignore le passé, si on falsifie ce qui est arrivé, disait-il, alors le passé reviendra encore et encore à nous, et nous et nos descendants, nous ne serons pas capables de bâtir un avenir humain et juste. »
Constance, rassemblement et détachement
Par ailleurs, trois facteurs ont été déterminants du succès de Wiesenthal dans la lutte contre l’impunité :
1) Une constance dans l’action. Lui qui pensait « consacrer quelques années à la justice » s’est retrouvé plus d’un demi siècle plus tard et jusqu'à son dernier souffle affairé à la quête de justice. Récemment encore, et malgré son état de santé, il travaillait sur le dossier d’un ancien médecin de Mauthausen localisé en Espagne. Durant toute sa vie de militant, sa détermination n’a jamais faibli, quelles que soient les difficultés conjoncturelles et les désappointements du moment.
2) Le rassemblement de toutes les forces. Il a œuvré à fédérer un maximum de proches de rescapés sans exclusive. Il a mis l’idéologie de côté et a joué le rôle de rassembleur. Une victime de la Shoah était pour lui une victime quel que soit son statut social, son orientation politique ou son attachement ou non à la religion juive. Le Centre Simon Wiesenthal, qui assume le rôle de gardien de la mémoire de la Shoah et dont le siège principal se trouve à Los Angeles, compte aujourd’hui 440 000 adhérents, ce qui lui donne toute sa force.
3) Un détachement de la chose matérielle. A sa retraite en 2003, Wiesenthal ne disposait dans son bureau vétuste de Vienne ni de secrétaire ni d’ordinateur. Tous les fonds récoltés allaient vers le centre qu’il avait créé. Il n’a pas fait de sa mission, ni de la cause des victimes, un fonds de commerce. « Il n'avait pas besoin de locaux de prestige, de bureaux envahissants; sa force était dans sa résistance à l'oubli, à la négation des atrocités d'hier, » faisait remarquer Christian Laporte, journaliste à La Libre Belgique. Lors d’un dîner de shabbat chez un autre survivant de Mauthausen, devenu riche, son hôte lui expliquait comme il serait devenu riche s'il était revenu à son métier, l'architecture, au lieu de traquer les criminels de guerre. Wiesenthal lui a répondu : « Quand nous arriverons dans l'autre monde et que nous retrouverons les millions de juifs qui sont morts dans les camps, ils nous demanderont 'qu'avez-vous fait ?' 'Tu leur diras, 'je suis devenu joaillier'. Un autre dira, 'j'ai fait de la contrebande de café et de cigarettes américaines'. Moi je dirai, 'je ne vous ai pas oubliés'. »
A quand le « Wiesenthal algérien » ?
En Algérie, la dernière soixantaine d’années a connu de nombreux de massacres qui ont coûté au pays des centaines de milliers de victimes, et dont certains s’apparentent au génocide : des massacres de mai 1945 commis par les généraux colonialistes de l’armée française à ceux des années 90 commis par les généraux putschistes de l’armée algérienne, en passant par les crimes de guerre et autres crimes contre l’humanité perpétrés durant la révolution de Novembre 54.
Jusqu’aujourd’hui, et pour tous ces crimes contre le peuple algérien, à part quelques initiatives isolées, aucune démarche globale sérieuse de recherche de la vérité, d’entretien de la mémoire ou de quête de la justice, n’a été entreprise.
S’agissant des massacres coloniaux, la France, par la voix de son président Jacques Chirac, considère qu’« avec Simon Wiesenthal, c'est un combattant infatigable de la justice et du droit qui nous quitte. [Il] s'était tenu tout au long de sa vie, triomphant de tous les obstacles avec une énergie inlassable : pourchasser, partout dans le monde, les criminels nazis pour les livrer à la justice. » Mais cette même France estime, par la voix du porte-parole du Quai d’Orsay, Jean-Baptiste Mattéi, que « le travail qui est relatif aux questions de mémoire relève de la compétence des historiens et des chercheurs qui doivent travailler ensemble sur ces questions en toute indépendance. » En attendant le verdict des historiens, le parlement français actuel n’a pas hésité, par la loi du 23 février 2005, à vanter les bienfaits du colonialisme en Algérie.
Quant aux massacres de la décennie 1990, Monsieur Bouteflika estime qu’il est inutile de se lancer « dans des labyrinthes à la recherche d’une explication à l’origine de la crise car cela équivaudrait à assimiler l’histoire à celle de la poule et de l’œuf. […] Il appartiendra aux historiens d’élucider cette partie de notre histoire. » En attendant le jugement des historiens, le pouvoir algérien se presse d’effacer toute trace des crimes contre l’humanité : disparitions des témoins, liquidation des agents opérationnels, destruction des archives, délocalisation des charniers, écriture falsifiée de l’histoire etc. En outre, il insiste pour valider par le peuple sa propre version l’histoire.
De son côté, la société algérienne a été incapable de prendre sa mémoire collective en charge. Ses élites politiques et intellectuelles se sont montrées démissionnaires. Concernant les crimes commis durant la colonisation, les rares associations constituées pour entretenir la mémoire et établir la vérité sur ces crimes ont échoué à leur mission, souvent par les comportements malveillants de leurs dirigeants. L’association Mai 1945 de Bachir Boumaza en est un exemple patent. Quant aux crimes commis ces dernières années, il y a certes quelques tentatives de lutte contre la falsification, l’amnésie et l’impunité, mais elles se révèlent peu efficaces. Il est vrai que la conjoncture internationale n’est pas favorable à ce genre de combat, mais elle n’explique pas tout. Lorsque les associations algériennes qui mènent ce combat ne s’isolent pas dans des ghettos idéologiques, elles se noient dans des problèmes de gestion.
Alors à quand le « Wiesenthal algérien » qui, ne serait-ce que par un seul exemple, montrera que l’on ne peut tuer des milliers d’Algériens impunément ?

 

Dieu préserve l'Algérie et les Algériens d'un Simon Wiesenthal !


Une lettre ouverte à Abbas Aroua, par Fausto Giudice, 28 septembre 2005
L’éditeur algérien Abbas Aroua, qui dirige les éditions Hoggar et la Fondation de Cordoue à Genève, a publié le 27 septembre un article intitulé « La vie de Wiesenthal : Un exemple pour les défenseurs de la vérité en Algérie ». Cet article a suscité la réponse de Fausto Giudice. Lire ces documents ci-dessous.

Cher Abbas,
Depuis que j'ai entendu parler de toi et que j'ai suivi tes efforts, avec tes frères de l'ex-FIS - que ce soit avec les éditions Hoggar ou la Fondation de Cordoue -, pour combattre la mortelle chape de plomb qui s'est abattue sur ton pays, l'Algérie, je t'ai considéré comme un frère. Avec une poignée d'amis, européens, sub-américains, africains et asiatiques, nous avons tenté, durant les années de notre tentative zapatiste (l'AZLS, qui fut active de 1994 à 2000), d'établir un dialogue avec vous autres, Algériens dits islamistes, car nous étions conscients qu'au-delà de notre solidarité naturelle avec toutes les victimes de la junte militaire algérienne et de la Hogra, nous avions un seul et même ennemi, que seuls distinguaient ses habits : là-bas en uniforme, ici en costume-cravate. Les attentats commandités par la junte d'Alger à Paris en 1995 nous ont confirmés dans notre démarche. Notre tentative, en 1997 et 1998, de lancer un véritable mouvement de masse en France et en Europe pour les disparus algériens, a échoué. Cet échec était du à la bêtise des uns (Nacera Dutour et sa mère) et au machiavélisme des autres (Driss El Yazami et la FIDH, sous le commandement de la LDH française). Ces gens-là ne voulaient surtout pas d'un mouvement de masse pour les disparus, préférant les ronds-de-jambe subventionnés à Washington et Bruxelles au travail de terrain auprès des familles de disparus. Ils ont été aidés - consciemment et inconsciemment - dans leurs complots par l'ensemble de la gauche et de l'extrême-gauche françaises éradicatrices. Notre idée était simple : nous partions de l'hypotèse que chaque disparu algérien d'Algérie avait une partie de sa famille proche ou lointaine en France ou ailleurs dans le monde. Nous nous proposions donc d'organiser un maillage serré de comités familiaux algériens, s'appuyant sur leurs amis et proches français ou autres. Un tel réseau aurait été d'une tout autre efficacité que les gesticulations de Nacera Dutour devant le jardin du Luxembourg ou à la Maison blanche (elle fut reçue en son temps par Hillary Clinton, la First Lady). Mais nous n'avons pas dit notre dernier mot et nous faisons notre la vieile devise : "Allahou ma'a saberine" (= Dieu est avec les persévérants).
Une longue fréquentation des Algériens d'Algérie et des Algériens planétaires m'a convaincu que votre situation est réellement désespérée, car vous n'êtes toujours pas parvenus à vous émanciper culturellement, politiquement, linguistiquement, psychologiquement, émotionnellement de l'emprise des Hogres au pouvoir, à briser le moule forgé par les gangsters qui se sont emparés de la tête et du corps de la société algérienne à partir des années 50 du siècle dernier. Les traits dominants de la culture algérienne, tant chez les gens du pouvoir que chez ceux des oppostions, sont la langue de bois, la brutalité, le cynisme et l'opportunisme (le khobzisme, disent les Tunisiens, la ventrocratie, disent les Africains sub-sahariens) et, last but not least, la naïveté.
C'est ce dernier trait qui caractérise ton incroyable papier (voir ci-dessous) sur Simon Wiesenthal. Tu as vraiment produit un morceau d'anthologie. Comment pourrait s'appeler cette anthologie ? Je ne sais pas, mais je proposerais : «Les rêveurs de Cordoue».
Tu es parvenu dans ton papier à synthétiser toutes les légendes créées et entretenues par Simon Wiesenthal, qui était un escroc doublé d'un gangster. Bref, tu as tout faux ! Wiesenthal n'a jamais été un architecte, il n'a sans doute jamais été en camp de concentration, il n'a jamais eu une part quelconque dans le kidnapping de Eichmann et il a fait échouer le kidnapping par le Mossad du Docteur Mengele. Loin d'être dans la misère, il a touché 75 000 dollars par an du Centre Simon-Wiesenthal de Los Angeles, qui n'est qu'une officine de chantage. Un exemple : avant la campagne pour les élections de gouverneur en Californie, le Centre est allé voir Arnold Schwarzenegger et l'a menacé de ruiner ses chances d'être élu en lançant une campagne sur ses liens avec Kurt Waldheim, qui était un ami d'enfance du père de Schwarzenegger. Il faut rappeler que Waldheim a été élu secrétaire général de l'ONU à la suite d'un deal entre Israël, les USA, l'URSS et l'Autriche : les yankees et les sionistes acceptaient de se taire sur le passé, qu'ils connaissaient, de Waldheim comme "criminel de guerre associé", à Salonique pendant l'occupation allemande, en échange de quoi les Soviétiques laissaient sortir d'URSS des juifs qui émigreraient en Israël, via l'Autriche, alors gouvernée par le socialiste juif et non-sioniste Bruno Kreisky. Face à cette menace, Schwarzenegger a paniqué et a signé un chèque d'un million de dollars au Centre Simon-Wiesenthal, qui n'a donc pas lancé de campagne, et Schwarzie a été élu. Rencontrant Sylvan Shalom à New York il y a une semaine, Schwarzie lui a dit : «Je me sens comme David face à Goliath. »
Pour connaître les détails de la biographie de ce Simon Wiesenthal, dont même le Mossad s'est toujours méfié, je ne peux que te recommander la lecture de l'article de Mark Weber sur ce “chasseur de nazis frelaté”.
Dieu préserve l'Algérie et les Algériens d'un Simon Wiesenthal ! Et plus que jamais, un seul slogan historique me semble rester valable : «Un seul héros, le peuple !»
Si toi et tes frères êtes à la recherche de modèles dont vous pourriez vous inspirer, permettez-moi de vous recommander la lecture de mon article : Musulmans, encore un effort pour devenir zapatistes ! ou : L’islamisme est-il soluble dans le zapatisme ? Bien sûr, pour recevoir mon article, il est recommandé d'être un tant soit peu musulman, mais ce n'est pas une obligation absolue. La lecture de ton papier sur Wiesenthal, permets-moi de te le dire franchement, m'amène à me demander si tu es - un tant soit peu - musulman. Mais je suis trop attaché à la liberté pour te reprocher une conversion éventuelle à la loi mosaïque. Comme dit la chanson, «chacun fait ce qu'il lui plaît.»
Dans l'attente d'une réponse, reçois mes
Salutations zapatistes
Fausto Giudice

 

Lettre d'un « Cordouan naïf » au nouveau « Guide des égarés »


par Abbas Aroua, 3 octobre 2005


L'auteur répond ci-dessous à la lettre ouverte de Fausto Giudice, qui réagissait à son article intitulé « La vie de Wiesenthal : Un exemple pour les défenseurs de la vérité en Algérie »
Cher Fausto,
J'ai reçu ton courriel que tu as diffusé au milieu de la nuit du 27 au 28 septembre et je t'en remercie. Si tu avais pris un peu plus que quelques petites heures pour rebondir sur mon texte, peut-être que ta réaction aurait été moins excessive. Car lorsque tu dis : « La lecture de ton papier sur Wiesenthal, permets-moi de te le dire franchement, m'amène à me demander si tu es ­ un tant soit peu ­ musulman. Mais je suis trop attaché à la liberté pour te reprocher une conversion éventuelle à la loi mosaïque. Comme dit la chanson, "chacun fait ce qu'il lui plaît' », tu émets là une sentence digne d'une fatwa à la « takfir wal hijra ».
Mais je ne vais pas m'attarder sur des considérations personnelles, car notre ennemi commun, l'injustice, est aujourd'hui si fort et arrogant que je ne lui laisserai pas le plaisir de constater une brouille entre deux amis qui font de leur mieux pour s'y opposer, avec leurs modestes moyens.

Par contre, je ne laisserai pas passer les termes que tu as utilisés pour décrire le peuple algérien et sa culture. J'estime que ton soutien connu et reconnu à la lutte de ce peuple, ne t'autorise nullement à être insultant à son égard. Je fais référence ici au paragraphe où tu dis :
Une longue fréquentation des Algériens d'Algérie et des Algériens planétaires m'a convaincu que votre situation est réellement désespérée, car vous n'êtes toujours pas parvenus à vous émanciper culturellement, politiquement, linguistiquement, psychologiquement, émotionnellement de l'emprise des Hogres au pouvoir, à briser le moule forgé par les gangsters qui se sont emparés de la tête et du corps de la société algérienne à partir des années 50 du siècle dernier. Les traits dominants de la culture algérienne, tant chez les gens du pouvoir que chez ceux des oppositions, sont la langue de bois, la brutalité, le cynisme et l'opportunisme (le khobzisme, disent les Tunisiens, la ventrocratie, disent les Africains sub-sahariens) et, last but not least, la naïveté.
Le peuple algérien est un peuple comme un autre, avec ses contradictions internes, ses forces et ses faiblesses, ses moments de gloire et ses heures de déclin, sa bravoure et ses trahisons. En fait, il n'y a de peuple héros que dans l'esprit des idéalistes éloignés des réalités sociologiques, des chauvinistes aveuglés, ou dans les discours démagogiques d'une ère révolue. Et comme tout autre peuple, le peuple algérien mérite respect. Nul n'a le droit de le regarder d'en haut, de le mépriser ou de le traiter comme un mineur à rééduquer. Le peuple algérien a derrière lui une lutte multi­séculaire et a encore devant lui un long combat pour recouvrer pleinement sa liberté. Il a assez de ressources internes et de références locales pour s'en sortir tout seul. Il n'a pas besoin de se convertir au zapatisme, ni de suivre le « Mahdi Marcos » avec tout le respect que j'ai pour la lutte de nos frères au Chiapas.
Venons-en au fond. Le texte que j'ai écrit sur Wiesenhal a été mal reçu par certains, dont des frères ­ comme toi ­ pour lesquels j'ai une grande estime. On m'a traité de naïf, voire de racoleur. Indéniablement, ce texte a heurté leur sensibilité et je les comprends. C'est pourquoi je saisis l'occasion que tu m'offres pour clarifier ma position.
Je reconnais que j'ai écrit l'article sous l'effet de la colère de voir le mensonge, l'impunité et l'amnésie s'installer en Algérie pour de bon, sous l'indifférence de presque tout le monde. Je l'ai écrit sous l'effet de la déception de constater amèrement qu'en tant qu'Algériens ­ car c'est à nous de le faire et personne d'autre ne le fera à notre place ­ nous avons été incapables jusqu'aujourd'hui de lancer une lutte efficace contre ces fléaux. Nous avons été jusqu'ici incapables de tirer les leçons du combat des victimes du nazisme ou celles des dictatures en Amérique latine. Oui, je l'ai écrit sous la même colère et déception qui a mené avant-hier, après l'annonce des résultats du référendum en Algérie, un ami victime des putschistes d'Alger à crier :
« Il faut dire que cette guerre-là ils l'ont gagnée
Après nous avoir tués, car coupables d'être des infra­humains,
Voilà qu'ils nous font vivre en sous­espèce humaine.
Incroyable mais bien vrai ! Rabbi yahfadh ! [Que notre Seigneur nous préserve !]
Rabbi ! [Seigneur !] Seule valeur refuge dans un pays de m ! »
Mais mon article, que tu qualifies injustement de « morceau d'anthologie », n'a pas été rédigé pour faire l'apologie de Simon Wiesenthal. Tu as dû remarquer que dès le début j'ai averti le lecteur que l'on pouvait être en plein accord avec Wiesenthal ou avoir de profondes divergences avec certaines de ses positions politiques, ce qui, pour un lecteur avisé, signifiait que c'était mon cas. J'ai annoncé de prime abord que ce qui doit être reconnu chez Wiesenthal c'est sa constance et sa fidélité à la mission qu'il s'était assignée. Et ceci est un fait, quel que soit le jugement que l'on puisse avoir sur le personnage.
Je ne suis pas dupe. Je connais assez bien le parcours de Wiesenthal pour ne pas être séduit par lui. Et l'article de Mark Weber ne m'a rien appris de nouveau sur le passé controversé de Wiesenthal, si ce n'est le fait qu'il aurait touché 75 000 dollars par an du centre qui porte son nom, ce qui ne correspond, après tout, qu'au tiers du salaire annuel d'un ambassadeur algérien. L'article de Weber est écrit moins dans le style d'un historien qui aurait un minimum de détachement par rapport à son sujet, que dans celui d'un militant ayant pour unique but de démolir l'image de son adversaire. Il n'a modifié en rien ma perception de la controverse autour de la vie de Wiesenthal. Je crois toujours qu'il y a du vrai et du moins vrais dans ce qui est dit.
Mais tout cela compte peu pour moi, car j'ai plusieurs autres critiques à faire au parcours militant de Wiesenthal qui sont, à mon sens, plus importantes que la controverse autour de son passé. Il s'agit de faits liés à ses attitudes et comportements jusqu'à la fin de ses jours.
D'abord, la sélectivité des victimes. Je sais que le centre Wiesenthal a fait de temps à autre des déclarations condamnant le racisme anti-arabe et l'islamophobie en Europe, mais Wiesenthal aurait gagné en crédit s'il avait montré de la compassion par exemple envers les masses arabes victimes des agressions sionistes et néo­impérialistes. Wiesenthal était trop sioniste pour avoir la lucidité nécessaire pour porter un regard critique sur les dérives de sa propre idéologie. Ensuite la guerre menée par lui et par son centre contre la lutte du peuple palestinien martyrisé, et la caution accordée aux criminels contre l'humanité de l'Etat sioniste le mettaient dans des contradictions énormes sur le plan moral. Enfin, l'instrumentalisation de la Shoah et l'« industrie de l'holocauste » à laquelle il s'adonnait ne pouvaient qu'amplifier son côté opportuniste. Sur tous ces points mes positions ont toujours été claires à travers mes écrits et interventions ; je te recommande de consulter le texte le plus récent (2001) : Quand allez-vous briser les chaînes ? Lettre ouverte à Yossi Beilin, accessible en ligne sur le site de Hoggar (*).
Je sais que les gens qu'on propose comme modèles sont généralement des personnages globalement purs, et je concède que l'utilisation de Wiesenthal comme symbole est sujette à débat. Mais combien de personnages je pourrais citer qui ont marqué leur temps, voire l'histoire de l'humanité, par des qualités remarquables, tout en ayant des coins d'ombre dans leur vie privée ou publique, et qui sont considérés comme des modèles dans des contextes bien précis ! Je présupposais que les lecteurs, notamment ceux qui me connaissent, n'allaient pas douter du fait que ce que j'ai mis en avant chez Wiesenthal, c'est un aspect bien précis de sa personnalité qui a fait de lui, au niveau international, que l'on veuille ou pas, un symbole de la lutte contre l'impunité.
Je suis peut-être naïf, comme tu le suggères, de croire qu'au même titre que le monde physique, l'univers intérieur de l'être humain est complexe. Il n'est pas moralement noir ou blanc, mais fait de nuances de gris ; et si l'on prend le soin de l'observer avec une lumière appropriée, on y découvre même des couleurs. Je suis peut-être naïf de croire que dans le monde des Hommes il n'y a pas de démon absolu comme il n'y a pas d'ange absolu. Les plus diaboliques des êtres conservent toujours une parcelle d'humanité qu'il ne faut pas nier, et les plus angéliques d'entre les créatures ont forcément une facette obscure qu'il ne faut pas occulter.
Il faut savoir reconnaître les qualités même à son ennemi. C'est le minimum qu'exige l'impératif d'équité.
On peut condamner tout ce que représente Wienthal de pervers, et à juste titre, mais on ne peut être insensible à la profondeur de ses propos lorsqu'il parle des victimes juives du nazisme. Sauf si l'on se dit que tout ce qu'il a prononcé durant des décennies était pure mystification, et qu'il était en permanence doublé d'un Tolstoï de service.
On peut haïr « Wiesenthal l'imposteur », mais on ne peut lui dénier la qualité de constance dans l'action.
On peut détester « Wiesenthal l'ex-agent nazi », mais on ne peut lui dénier la qualité d'avoir pu rassembler autour de lui des centaines de milliers de victimes et de proches de victimes du nazisme.
On peut mépriser « Wiesenthal l'escroc », mais on ne peut lui dénier la qualité d'avoir toujours mené publiquement une vie austère.
Reçois mes salutations, toujours fraternelles.
Abbas Aroua
P.S. Je te laisse le soin de transmettre cette réponse aux personnes auxquelles tu as adressé ta lettre.
(*) http://www.hoggar.org/modules.php?name=News&file=article&sid=97

 

Débat Aroua-Giudice sur Simon Wiesenthal et l'Algérie

Je ne suis ni "Cordouan égaré" ni "Guide des égarés" par Ginette Hess Skandrani, 3 octobre 2005

Je pense que le "guide des égarés" a eu raison de réagir à l'exemple donné par Aroua pour les défenseurs de la vérité en Algérie en citant malencontreusement un sioniste notoire comme Simon Wiesenthal. Ne serait-ce que par respect pour la juste lutte du peuple palestinien afin de récupérer ses terres volées en 1948 par les sionistes, on ne peut rendre hommage à un personnage aussi douteux et haineux envrs tout ce qui ne concernait pas son combat.

Si sa perspicacité dans la chasse aux nazis avait été accompagnée par la dénonciation des crimes sionistes et l'injustice commise contre le peuple de Palestine, j'aurai pu comprendre cet exemple douteux. Je peux comprendre qu'Aroua ait été déçu par toutes ces gesticulations du pouvoir algérien qui veut faire la paix avec des assassins en évitant de les désigner, tout en se faisant passer pour un chantre de la lutte contre le colonialisme afin de faire oublier qu'il a cautionné des massacres, des disparitions et été avec ceux qui ont organisé la chasse " aux faux et aux vrais barbus" afin de se débarrasser des opposants politiques.

Ceci dit Aroua a raison lorsqu'il parle de la diversité du peuple algérien et surtout de sa capacité à se reconstruire. C'est un peuple que je connais bien, et comme le dit si bien Aroua " Il a des qualités et des défauts, comme tous les peuples". Il finira certainement par retrouver ses ressources afin de se débarrasser de ses oppresseurs comme il a réussi, il y a plus de quarante ans à se débarrasser de ses colonisateurs. Pourvu qu'on lui en laisse le temps. Je lui fais confiance.