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Protocoles des Fous de Sion

Dire aux juifs leurs quatre vérités

par Paul Eisen
Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier pour http://quibla.net


Paul Eisen est juif. Il dirige l'association Deir Yassin Remembered, qui oeuvre pour l'édification d'un mémorial à ce village palestinien martyr. Cet article est un chapitre de l'ouvrage « Parler vrai au sujet du sionisme et d'Israël » [Speaking the Truth about Zionism and Israel], édité par Michael Prior et publié par Melisende (Londres), en mars 2004. [ISBN 1 901 1764 26 5, £ 12.95.]. Du même auteur, on peut lire : "Pouvoir juif" :
http://quibla.net/protocoles/protocoles110.htm
.
Courriel de l'auteur : dyr@eisen.demon.co.uk

Le Péché originel
« tout en nous vantant »
« Fin de l'occupation ! »
Le péché d'indifférentisme moral
« Bon flic / mauvais flic »
Une lumière pour les Nations
Dire aux juifs leurs quatre vérités
L'Holocauste, « mystère ultime »
De l'ostracisation pour « antisémitisme »
Notes

Ce qu'Israël et le sionisme ont fait ­ et sont en train de faire ­ aux Palestiniens est indéfendable. Pourtant, les juifs sont très nombreux à le défendre. Pourquoi, et comment peuvent-ils faire cela ? Et pourquoi le reste du monde semble-t-il complice, et incapable d'élever la voix ?


Le Péché originel

On peut avancer beaucoup d'arguments en faveur d'un État juif en Palestine, depuis le simple droit à l'autodétermination du peuple juif, le droit qu'ont les juifs à retourner dans leur patrie ancestrale, jusqu'au besoin, pour un peuple souffrant et persécuté, d'avoir un havre où vivre en sécurité.

Les juifs peuvent se définir eux-mêmes comme ils l'entendent. S'ils se perçoivent en tant que nation, alors, très bien : ils constituent une nation. Mais conformément au dicton selon lequel « ta liberté d'agiter les bras finit là où tes doigts touchent mon nez », dès lors que cette auto-définition affecte autrui, cela pose problème. Dès lors, d'autres que les juifs sont fondés à demander si ce sentiment de former une nation qu'ont les juifs ­ une question bien souvent sentimentale et religieuse, fondée sur la perception d'une histoire, voire même d'une destinée commune ­ peut (ou doit) d'une quelconque façon trouver une concrétisation politique. Tout cela se résume à ceci : les juifs, à l'instar de tout peuple, peuvent avoir le droit de créer et de faire vivre un État qui leur soit propre. Mais les juifs ont-ils le droit de créer et de faire vivre un pays qui leur soit propre EN PALESTINE, qui était déjà le pays des Palestiniens ? Tout ceci peut être ­ et est d'ailleurs régulièrement ­ discuté. En revanche, il est une chose qui n'est absolument pas discutable : c'est le fait ­ incontestable ­ que ce sont les Palestiniens qui ont payé le prix de l'accession des juifs à l'autodétermination et à un État. Un prix absolument terrible.

En 1947 ­ 1948, les Palestiniens ont été réduits à un état d'anxiété et d'insécurité. En 1948, lors de la création de l'État d'Israël, la société palestinienne ­ une société traditionnelle ­ ne faisait absolument pas le poids, face à son ennemi démocratique, égalitaire et férocement idéologique. Conséquence : c'est tout un mode de vie qui a été éradiqué. Ce sont au moins 750 000 Palestiniens qui furent chassés de chez eux vers l'exil, plus de 450 de leurs villes et villages étant rayés de la carte ou pillés, et des gens qui avaient vécu une vie sédentaire depuis des générations se retrouvèrent soit sous des tentes au Liban, en Syrie ou en Jordanie, soit allèrent constituer une diaspora réduite à la misère et traumatisée, éparpillée dans le monde entier.

Il ne s'agissait nullement là d'un effet pervers, non voulu, de la guerre. Bien que l'idée selon laquelle les Palestiniens n'auraient fait que « s'enfuir » ait pour l'essentiel été réfutée, nous sommes toujours aux prises avec beaucoup d'histoires, d'occultations et de mensonges éhontés quant à la question de savoir qui a été responsable de cette épuration ethnique ? Le point critique, désormais, concerne la question de l'intentionnalité.

L'épuration ethnique des Palestiniens, comme la plupart des épurations ethniques ailleurs dans le monde, fut intentionnelle, préméditée et planifiée. Mais il est tout à fait inutile de se mettre en quête d'une quelconque documentation de première main. Bien que les preuves s'accumulent quant au désir et aux intentions qu'avaient les dirigeants sionistes de débarrasser les terres de la Palestine des Palestiniens qui y habitaient, les architectes de la Nakba n'ont abandonné derrière eux aucun « canon fumant », aucune pièce à conviction. S'il n'y eut aucun ordre écrit, c'est parce qu'il n'en était nul besoin. Comme dans les autres cas d'épuration ethnique, l'expulsion des Palestiniens s'est faite sur la base de « signes complices ». Comme l'a relevé Ilan Pappé, chaque commandant local de la Haganah, et tous les hommes sous ses ordres, dans chaque village et dans chaque ville, savaient exactement ce qu'ils avaient à faire. Parfois, quelques tirs en l'air devaient suffire. Parfois un massacre de grande ampleur était nécessaire. Toutefois, le résultat était toujours le même [1].

Ce fut le péché originel d'Israël. Depuis lors, ce péché a été répété au centuple, Israël poursuivant ses agressions contre les Palestiniens et contre la vie palestinienne. Des raids frontaliers et des massacres à l'occupation et aux colonies, au massacre de 20 000 civils au Liban, en passant par les provocations, les couvre-feu, les expulsions, les démolitions de maisons, les arrestations, la torture et les assassinats ciblés, pour finir par les chicaneries d'Oslo et de la Feuille de route, grâce auxquels les Palestiniens étaient censés se faire embobiner et ramener calmement dans leurs cages, Israël et le sionisme ont toujours cherché à détruire les Palestiniens. Sinon carrément physiquement, en tous les cas, assurément, en tant que peuple vivant sur son territoire.


« tout en nous vantant »

« Ce n'est qu'alors que les jeunes et les vieux, dans notre pays, réaliseront l'ampleur de notre responsabilité vis-à-vis de ces réfugiés arabes misérables dans les villes desquels nous avons installé des juifs que nous avons fait venir de très loin, dont nous avons « hérité » des maisons, dont nous labourons et moissonnons les champs, dont nous cueillons la production de leurs vergers, de leurs jardins et de leurs vignobles Et, dans les villes que nous leur avons volées, nous instituons des maisons d'éducation, de bienfaisance et de prière, tout en nous vantant et en rabâchant que nous sommes le « peuple du Livre » et la « Lumière des Nations » » (Buber / Chofshi) [2]

Pour un assez petit nombre de juifs, il est relativement aisé d'approuver ce qui est en train d'être fait aux Palestiniens : Dieu a donné le pays aux juifs ; les Palestiniens représentent Amalek et, s'ils ne se soumettent pas au pouvoir des juifs, ils doivent être massacrés. À l'instar de ces Allemands qui n'ont laissé choir le nazisme qu'une fois l'armée russe dans les rues de Berlin, ces juifs-là n'abandonneront leur sionisme militant et éradicateur que lorsqu'ils n'auront finalement plus aucune autre option.

Mais, pour la plupart des juifs, les choses ne sont pas aussi simples. Défendre l'indéfendable, ce n'est jamais facile et beaucoup de juifs, intellectuels éminents, laïcs et libéraux par tempérament, ont besoin de bien plus que quelques citations édifiantes judicieusement sélectionnées dans la Bible pour parvenir à justifier ce qu'Israël est en train de faire aux Palestiniens. Ces juifs ont dû, des années durant, se raconter à eux-mêmes un tas d'histoires. Pour certains, cela fut plus facile qu'à d'autres. Pour certains d'entre eux ­ peut-être la majorité ­ il a été très facile d'avaler l'appât israélien et sioniste, avec le hameçon, la ligne et la canne à pêche. Les juifs étaient venus sur une terre habitée seulement par quelques paysans sans feu ni lieu, et ils avaient dû surmonter des obstacles pour créer leur État. Avec succès. Depuis lors, Israël ­ îlot de prospérité occidentale perdu au milieu d'un océan de décadence et de putréfaction arabes ­ avait dû se battre, pour sa survie même.

Cependant, pour certains juifs, après 1967 et l'occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, la colonisation illégale des territoires puis, plus tard, la guerre du Liban, les deux Intifadas et le travail des nouveaux historiens israéliens révélant la vérité sur la naissance d'Israël, force leur fut bien de réviser cette légende.


« Fin de l'occupation ! »

Combien de juifs, désormais conscients de l'injustice inhérente à la création d'Israël, mais toujours incapables de renoncer à leur croyance en son innocence essentielle, n'ont-ils pas manifesté autour des slogans : « Fin de l'occupation ! » et « Deux États, pour deux peuples ! » ? Le fait même qu'il n'y ait nulle « occupation » et qu'il n'y aura jamais de véritable État palestinien digne de ce nom en Cisjordanie et à Gaza ? Ils le nient, tout simplement

La stratégie sioniste à long terme de conquête de la Palestine a toujours consisté à attendre que se produisent ce que Ben Gourion appelait des « situations révolutionnaires », c'est-à-dire des situations susceptibles de fournir une couverture, à l'ombre de laquelle l'accaparement de la Palestine pourrait être poursuivi. La première de ces « situations révolutionnaires » se présenta en 1947-1948 lorsque, sous couvert du conflit, 78 % de la Palestine historique furent transformés en Israël.
Une autre situation de ce type se présenta, en 1967.
En 1967, Israël n'était pas ce petit pays innocent et menacé d'anéantissement par les pays arabes (même si sa population l'a sans doute pensé) : Israël se préparait à cette attaque et ce, depuis des années. De même, la victoire israélienne ne fut rien moins que totalement sûre pour quiconque était un minimum au courant. Comme celle de 1947 ­ 1948, la guerre de 1967 fut une opportunité ­ saisie avec empressement ­ de s'emparer des 22 % de la Palestine restants. Ce fut le parachèvement de la mission historique impartie au sionisme

Il n'y a pas d'occupation. Il n'y en a jamais eu. S'il y avait eu une occupation, et si les Israéliens avaient eu la moindre intention d'y mettre un terme, ils l'auraient fait depuis fort longtemps Or, le fait est qu'aucun gouvernement israélien, aussi bien de gauche que de droite, n'a jamais montré une quelconque intention de se retirer totalement des territoires « occupés » et de rentrer à l'intérieur des frontières israéliennes de 1967.

Aucun gouvernement israélien, de gauche comme de droite, n'a jamais montré une quelconque inclination à permettre à quoi que ce fût qui ressemblât, fût-ce de très loin, à un État palestinien digne de ce nom d'être créé en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Tout État « palestinien » autorisé, à la rigueur, à émerger, ne pourrait être que minuscule, fragmenté et extrêmement faible ­ bref : une simple légitimation de la capitulation palestinienne. De ce fait, l'occupation n'est, depuis le début, que la feuille de vigne qui sert à dissimuler la réalité de l'achèvement de la conquête définitive de la totalité de la Palestine

Néanmoins, pour beaucoup de juifs, l'occupation est le socle en béton de l'innocence essentielle d'Israël. Les occupations sont temporaires, elles peuvent donc être remises en question et celle-ci, pensent-ils, a été la conséquence d'une guerre qu'Israël n'avait pas provoquée. Ainsi, on le voit, Israël et le sionisme demeurent intrinsèquement innocents. L'État juif, établi aux dépens de l'existence nationale d'un autre peuple, reste sans reproche. C'est l'occupation qui a « forcé » Israël à endosser le rôle de l'oppresseur et si Israël acceptait de se retirer jusqu'aux frontières de 1967, tout serait comme avant, et même un peu mieux : les conquêtes de 1948 seraient alors consolidées, les juifs auraient leur Israël, avec ses « fondements moraux » et les Palestiniens resteraient confinés dans un bantoustan, avec une apparence ­ mais certainement pas la réalité ­ d'une justice. Pour beaucoup de juifs, ceci signifierait qu'ils pourraient conserver en même temps leur emprise coloniale et leur (bonne) conscience.


Le péché d'indifférentisme moral

Parler d'un « cycle des violences » au Moyen-Orient, entre Israéliens et Palestiniens, c'est pécher par « indifférentisme moral » [3].

Conçue dans le camp de la paix israélien et juif, reprise par la partie consensuelle (c'est-à-dire la quasi-totalité) du mouvement de solidarité avec les Palestiniens, et sous-tendant tout discours jugé acceptable sur Israël et la Palestine, il y a cette notion selon laquelle le conflit en Israël / Palestine ne résulterait pas de la dépossession brutale et de l'oppression d'un peuple par un autre, mais d'un affrontement tragique entre deux légitimités égales, mais malencontreusement conflictuelles. Cette notion a émergé après la guerre de 1967, quand des sionistes « colombes », plus modérés, se rendant compte que l'histoire d'un sionisme innocent et irréprochable n'était plus soutenable (mais toujours incapables néanmoins de reconnaître la culpabilité d'Israël) se mirent à concéder que les Palestiniens avaient eux aussi une histoire, qu'il fallait entendre, après des années passées à nier jusqu'à leur existence en tant que peuple.

Dans cette nouvelle narration, Israël n'est pas coupable (car personne ne l'est) et Israël n'est pas l'oppresseur (car il n'y en a pas)... Tout le monde est une victime innocente. Les variations sur ce thème incluent l'approche : « J'ai souffert, vous avez souffert, alors : parlons ! » et ce qui a été appelé l'approche psychothérapeutique de la résolution des conflits. « Vous ressentez ma douleur ; je ressentirai la vôtre ». Les tenants de cette théorie disent que les deux côtés ne s'écoutent pas mutuellement. « Ah, si seulement chaque camp voulait bien écouter le récit de l'autre, on trouverait certainement une solution ! ».

Mais il n'est pas vrai qu'aucun des camps n'a entendu le récit de l'autre. Les Palestiniens entendent depuis bien longtemps ad nauseam le récit sioniste, et ils en ont sans doute déjà entendu assez sur la souffrance juive. Ce ne sont pas, dès lors, les deux parties qui devraient écouter autrui : ce sont les Israéliens, et les juifs, qui ont grand besoin d'écouter !

Mais, comme on l'entend dire si souvent au sein du camp de la paix juif et israélien, les deux côtés ont leur point de vue, et ces deux côtés doivent être entendus ; tous deux ont souffert, et le bien (ou le mal) n'est jamais d'un seul côté. C'est vrai, bien sûr, mais ces mêmes juifs, qui luttaient naguère contre l'apartheid, et qui sont bien souvent les mêmes à faire campagne aujourd'hui, en faveur de ce qu'ils appellent la « justice » - un minuscule État dépourvu de tout pouvoir, sur une portion congrue de ce qui avait été la Palestine ­ ont-ils jamais dit que nous devions prendre en considération les deux aspects du tableau ? Non. Ils avaient pourtant bien pris conscience du fait que les Sud-africains blancs méritaient tout autant la paix et la prospérité que les Sud-africains noirs, mais sans jamais perdre de vue, bien évidemment, qui était la victime, et qui était le bourreau

En Israël ­ Palestine non plus, les deux camps en présence ne sont pas de force égale, ils n'ont pas le même poids moral. Israël, pays moderne de type occidental, possédant la quatrième armée au niveau mondial, affronte une population civile disposant de quelques milices faiblement armées, et impose par la force une revendication éminemment discutable. Les prétentions juives sur la Palestine sont non seulement beaucoup plus tirées par les cheveux que les revendications palestiniennes, elles sont aussi beaucoup plus sujettes à caution. Même en reconnaissant un lien entre les juifs et la Palestine, et même si l'on peut souhaiter voir une présence juive dans cette région du monde, les preuves historiques sont bien loin de justifier sa possession exclusive par des juifs.

Ce changement de rôles dans le conflit, afin d'en faire un conflit entre deux camps égaux, signifie que les juifs n'ont plus à voir Israël tel qu'il est dans la réalité, c'est-à-dire : un pays puissant, fondé et maintenu grâce à une injustice, opprimant une population civile faible et sans défense. En lieu et place, ils voient Israël tel qu'ils auraient bien aimé qu'il fût : un petit pays cerné, bien intentionné, pris à son grand dam dans un conflit tragique entre droits également légitimes, mais malencontreusement opposés. Ainsi, l'assaut livré par la quatrième armée du monde contre des camps de réfugiés pratiquement sans défense devient un simple épisode dans un « cycle de violences » ininterrompu, et la reddition imposée à un peuple épuisé et défait peut être relookée en « négociation » ou en « pourparlers de paix »


« Bon flic / mauvais flic »

L'éternelle routine sioniste du « bon flic / mauvais flic » a détourné les critiques du sionisme pendant des années, en fournissant aux juifs, mais pas seulement à eux, un moyen de réconcilier ce qu'ils voyaient de leurs propres yeux avec ce qu'ils auraient souhaité avoir vu. Le bon flic, c'est la « gauche » laïque, c'est-à-dire le parti travailliste et ses avatars, héritiers du vieux sionisme travailliste de David Ben-Gourion ; alors que le mauvais flic est le Likoud, héritier de l'ancien parti sioniste révisionniste fondé par Ze'ev Jabotinsky, auquel se sont ralliés, de nos jours, les fanatiques religieux et les colons. Et ainsi, l'argument circule qu'Israël et le sionisme ne seraient pas eux-mêmes responsables de leurs crimes mais que, seuls, des éléments extrémistes en leur sein le seraient. Il suffirait que les bons gars, les « bons sionistes » accèdent au pouvoir pour tout soit parfait, pour les Palestiniens

L'histoire, toutefois, n'étaie pas cette version abracadabrante. Le fait est que la gauche et les gouvernements travaillistes ont assurément infligé au moins autant, sinon plus, de souffrances aux Palestiniens que le Likoud et la droite. C'est le sionisme travailliste qui a créé la société pré-étatique, excluant les Palestiniens, particulièrement dans l'organisation de la main-d'¦uvre. Ce sont les bons, généreux, humanistes kibbutzniks sionistes travaillistes, « de gauche », qui ont procédé à l'épuration ethnique de 750 000 Palestiniens et à la destruction de leurs villes et villages. C'est le sionisme travailliste qui a créé l'État actuel d'Israël avec toutes ses pratiques discriminatoires et c'est un gouvernement travailliste qui a maintenu les citoyens palestiniens d'Israël sous régime militaire, dans leur propre pays, dix-huit années durant Enfin, c'est un gouvernement travailliste qui a conquis la Cisjordanie et la bande de Gaza et construit les premières colonies et c'est aussi un gouvernement travailliste qui s'est embringué dans le processus « de paix » d'Oslo, froidement planifié afin d'amener les Palestiniens, par la supercherie, à renoncer à leurs droits.

La différence entre le bon flic et le mauvais flic ne tient pas à leur point d'arrivée final, mais à la manière dont ils y sont parvenus. Aussi bien les travaillistes que les likoudniks (c'est-à-dire, en fait, l'ensemble du sionisme consensuel) ont pour but la conquête totale de la Palestine, de la Méditerranée au Jourdain, avec aussi peu de Palestiniens que possible entre les deux. La seule différence entre eux tient à ce que, tandis que le Likoud et la « droite » comprennent, comme ils l'ont toujours fait, que la seule manière d'atteindre cet objectif est de recourir à la force armée, le parti travailliste, sans rechigner à recourir à la force quand cela s'avère nécessaire, a tendance à préférer inciter ses victimes (par la tromperie) à rentrer gentiment dans la cage qui leur est destinée. Et quand le bon flic échoue, comme cela s'est produit à Camp David, à la fin du processus d'Oslo, les victimes s'étant avérées rétives à rentrer dans leur cage sans qu'on les y force, que font-ils ? Eh bien, ils appellent le mauvais flic : en l'occurrence, le boucher, Ariel Sharon

Les Palestiniens ont connu un siècle de « bon flic, mauvais flic, bon flic, mauvais flic » Le bon flic les a entraînés dans l'impasse d'Oslo et leur a fait l'offre généreuse d'un étaticule fragmenté et déchiqueté sur à peine 22 % de ce qui est en réalité leur propre pays, soumis au contrôle politique et économique d'Israël, et au feu des canons de l'armée israélienne. Et là ­ choc, horreur ! ­ ils ont repoussé l' « offre » ! Alors les Israéliens ont fait venir le mauvais flic, Sharon, qui a fait de son pire. Aujourd'hui, après plus de deux années d'assauts impitoyables, la victime est attendrie à point. C'est alors que revient le bon flic. Il tient dans ses mains une feuille de papier. Sur cette feuille de papier, il y a un nouveau plan. Ce plan de paix n'offre que cela : la paix, pour le vainqueur, et fort peu de justice, pour la victime. Tout ce que les Palestiniens ont à faire, c'est : signer, et la douleur se sera envolée. Gageons que l'écrasante majorité des juifs (y compris beaucoup de juifs du « camp de la paix ») n'auront de cesse de les exhorter à signer


Une lumière pour les Nations


« Le tzionout, le sozialism ve le achvat amim » (« Pour le sionisme, le socialisme, et l'internationalisme »)
[Slogan du Hashomer Hatzair (« La Jeune Garde »)]


Beaucoup de juifs entretiennent l'espoir, profond et impérieux, d'un retour du « Bel Israël » de leur enfance, cet Israël conçu conformément aux idéaux universels du socialisme et de la justice, afin qu'il soit une « lumière pour les Nations ». L'évidence qu'un tel Israël n'a jamais existé et qu'il n'aurait en aucune façon pu exister, au demeurant, est royalement ignorée.

La notion du « Bel Israël » se situe au fondement même du sionisme politique, ses racines plongent profondément dans l'histoire juive. Le sionisme, qui connecte un État juif moderne en Palestine à son antécédent biblique putatif, ne s'est jamais envisagé lui-même comme une énième entreprise coloniale ordinaire, ce qu'il était pourtant assurément. Mais Israël était aussi bien plus que cela. Les penseurs sionistes, bien que généralement laïcs, utilisèrent le sentiment religieux juif pour faire avancer leur cause. Mais il ne s'agissait pas là simplement d'une cynique man¦uvre politique : comme bien des idéologues, les premiers sionistes, et aussi les suivants et ceux d'aujourd'hui, croyaient (et continuent à croire) à leurs propres histoires.

Même pour un juif parmi les moins pratiquants, l'identité juive est une énigme complexe et riche en connotations ; la judéité peut être ressentie très loin d'une synagogue, d'une yéshiva ou de tout autre contexte formel de la vie juive. L'histoire juive, inextricablement liée au judaïsme, est aussi le socle du sens de leur identité juive qu'ont beaucoup de juifs laïcs. Les fondateurs du sionisme politique moderne ­ des laïcards purs et durs comme on n'en fait plus ­ avaient néanmoins un sentiment puissant de leur histoire, et même de leur destin, avec toutes les résonances sentimentales et religieuses que cela pouvait comporter. Pour beaucoup d'entre eux, et assurément pour la majorité des masses juives qui leur offrirent leur allégeance, la fondation d'un État juif en Palestine avait une dimension, sinon ouvertement religieuse, au minimum profondément sentimentale et spirituelle.

Beaucoup des pères fondateurs de l'État moderne se proclamaient socialistes. Incapables de choisir entre leur socialisme et leur sionisme, ils essayèrent tant bien que mal de combiner les deux, convaincus que le sionisme et le socialisme pourraient, main dans la main, construire un État juif fondé sur les principes de l'égalité et de la justice sociale : c'était bien entendu une absurdité, puisque l'un avait pour fondement des principes universels, et l'autre des intérêts ethniques juifs Le slogan du Hashomer Hatzair (La Jeune Garde), un mouvement qui constituait la colonne vertébrale du parti Mapam, « sioniste de gauche » ­ « Le tzionout, le sozialism ve le achvat amim » (« Pour le sionisme, le socialisme, et l'internationalisme ») ­ est tout à fait édifiant. On le constate : le sionisme venait toujours en premier

Plus distingué que la plupart des entreprises coloniales banales du tout-venant, le sionisme pré-étatique n'a pas tant dévalisé les indigènes ­ même s'il l'a aussi beaucoup fait ­ qu'il les a ignorés. Centrales, pour la société pré-étatique et l'État lui-même, furent des structures socialistes comme le syndicat Histadrut, qui présida tant à l'organisation du travail juif qu'à l'exclusion de la main-d'¦uvre non-juive. Le fait que leurs principes socialistes élevés s'étendaient extrêmement rarement aux non-juifs ne doit pas être attribué au seul cynisme, mais aussi à une schizophrénie morale qui a de tout temps rendu le sionisme si difficile à analyser, et donc à contrer.

Mais il y avait également un sionisme d'un autre genre : le sionisme culturel (ou spirituel), qui avait la vision d'une communauté juive, qui soit un centre spirituel, religieux et culturel en Palestine, vivant en paix et dans l'égalité avec les Palestiniens. Ces tenants du bi-nationalisme, emmenés par des gens comme Ahad Ha'am, Martin Buber et Judas Magnes, peu nombreux, étaient en voie de marginalisation accélérée. Rétrospectivement, il est difficile de constater qu'ils auraient eu un quelconque effet sur la politique sioniste ou qu'ils auraient laissé une quelconque empreinte sur l'idéologie sioniste actuelle. Mais ces traditions étaient ­ et restent ­ très importantes, pour les juifs, théologiquement, et elles eurent un effet culturel considérable : la renaissance et le développement de la langue et de la littérature hébraïques, la fondation de centres de recherche, tels l'Université hébraïque de Jérusalem et le Technion de Haïfa, allaient avoir un effet positif considérable sur le progrès scientifique et culturel du Yishuv pré-étatique et, bien entendu, à sa suite, d'Israël.

Mais les effets théologiques et culturels de ce sionisme spirituel n'étaient rien, comparés à ceux qu'ils ont eu sur le marketing du sionisme politique. Il n'est nul besoin de douter de la sincérité de ces expressions, ni de ces juifs à qui elles tenaient à c¦ur, pour relever de quelle manière, avec ce mélange particulier de conviction, d'hypocrisie et d'auto-illusion, de la part des sionistes politiques, ils ont été récupérés afin de mystifier et d'occulter une vision infiniment moins scrupuleuse, afin de mieux la promouvoir. Beaucoup de sionistes de gauche, comme ceux qui étaient enrôlés dans le Hashomer Hatzair, ont pris grand peine ­ tout en oeuvrant à l'instauration d'une majorité juive par l'immigration, et tout en dirigeant l'épuration ethnique de 1948, enfin, par la suite, en édifiant leurs kibboutzim socialistes et utopiques (mais seulement pour les juifs) sur la terre palestinienne volée ­ de se draper dans la rhétorique du bi-nationalisme. Les convictions sincères des Buber, Magnes et autre Ahad Ha'am furent récupérées afin de conférer au sionisme cette teinture messianique et / ou morale qui a énormément contribué, au fil des années, à nous embobiner, tous autant que nous étions. Aujourd'hui, ces traditions sont souvent invoquées comme gage de la bonté fondamentale du sionisme, et beaucoup de juifs, de nos jours, jettent sur elles un regard nostalgique et s'y raccrochent afin de se réconforter, et aussi de cacher (à eux-mêmes, et aux autres) le caractère manifestement néfaste du sionisme politique.

Ces ambiguïtés morales sont évidentes, non seulement dans les divisions à l'intérieur d'Israël, dans l'establishment sioniste et la communauté juive du monde entier, mais aussi, bien souvent, chez bien des individus juifs. Pour qui est juif, le sionisme, cette tendance à faire retourner un peuple antique et souffrant dans la patrie à lui offerte par Dieu lui-même, est une idéologie quasi irrésistible. Cet afflux de puissance, chez des gens dépourvus de pouvoir, cette histoire messianique de retour, l'utopie, l'intensité, la ferveur quasi religieuse du sionisme, mêlées à de grosses louches d'auto-illusion, constituent un mélange capiteux qui est monté directement à la tête de beaucoup de juifs par ailleurs sobres et rationnels, conduisant à un comportement à la fois étrange et paradoxal : les juifs de gauche, dans les meeting de solidarité, réclament dans leur hauts-parleurs la justice pour les Palestiniens, tout en défendant en même temps le droit d'Israël, en tant qu'État juif, à exercer officiellement une discrimination officielle envers les non-juifs ; le rabbin « progressiste » Michael Lerner affirme mordicus qu'Israël ne saurait pratiquer une quelconque discrimination, dès lors qu'il accepte des juifs venus de tous les contextes ethniques, et il va jusqu'à soutenir que la création d'Israël (accompagnée de l'oblitération de la société palestinienne) équivaut à une « discrimination positive » en faveur des juifs [4] ; et puis il y a aussi ces meetings de solidarité avec les Palestiniens, organisés par des mouvements juifs de jeunesse, où de jeunes juifs s'exhibent affublés de tout leur barda sioniste : chemisettes bleu ciel, étoiles de David sur leurs badges et leurs drapeaux, tout en portant bien haut des pancartes exigeant la fin de l'occupation

C'est dans ces ambiguïtés et contradictions que beaucoup de juifs ont trouvé (et trouvent encore aujourd'hui) des lieux de refuge qui leur permettent d'échapper à la condamnation morale des crimes perpétrés en leur nom. Confrontés aux crimes d'Israël et du sionisme, ou encore à l'accusation qu'Israël et le sionisme sont par définition discriminatoires, beaucoup sont les juifs enclins à rétorquer : « Ah, mais ça, ça n'est pas Mon Israël ; ça n'est pas l'Israël que j'aime ! », ou encore : « Mais ça, ça n'est pas le Sionisme auquel je crois ! »


Dire aux juifs leurs quatre vérités

On peut comprendre que des juifs puissent considérer que leur souffrance est plus importante, plus mystérieuse et plus chargée de sens que celle de n'importe quel autre peuple. Il est même compréhensible, à la rigueur, que des juifs puissent penser que leur souffrance puisse justifier l'oppression d'un autre peuple. Plus difficile à comprendre, en revanche, est la raison pour laquelle le reste du monde s'en accommode.

Le fait que les juifs aient souffert est absolument indéniable. Mais la reconnaissance de cette souffrance ne suffit pratiquement jamais. Les juifs, et d'autres, ont demandé que non seulement la souffrance juive soit reconnue, mais qu'on lui accorde, de surcroît, un statut spécial. La souffrance juive est tenue pour unique, centrale et, plus important encore : mystérieuse.

On compare rarement la souffrance des juifs à celle d'autres groupes. Les Noirs, les femmes, les enfants, les homosexuels, les paysans, les minorités de toutes sortes : tous ces gens ont souffert, mais aucun n'a souffert autant que les juifs. Les protestants (du fait des catholiques), les catholiques (du fait des protestants, des païens et des hérétiques) : tous ont souffert de persécution religieuse, mais aucun n'en a souffert aussi continûment et irrémissiblement que les juifs. Les Indiens, les Arméniens, les Gitans et les Aborigènes ont tous été visés par des tentatives d'élimination, mais génocidé, aucun de ces peuples ne l'a été d'une manière aussi criminellement préméditée que l'ont été les juifs.

La souffrance juive est tenue pour mystérieuse, inaccessible à toute explication. Le contexte en est rarement examiné. La place et le rôle des juifs dans la société ­ leur relation historique avec l'Eglise et l'État, les propriétaires fonciers et la paysannerie ­ ne sont pratiquement jamais examinés et, bien que les attitudes des non-juifs vis-à-vis des juifs fassent l'objet d'un intérêt intense, les attitudes des juifs envers les non-juifs ne sont que très rarement mentionnées. Des tentatives d'étudier ces questions sont regardées d'un ¦il soupçonneux, et parfois avec hostilité, de crainte que cette explication ne conduise à une rationalisation, laquelle pourrait à son tour conduire à la disculpation et même à la justification.


L'Holocauste, « mystère ultime »

Les enjeux, dans ce jeu déjà biaisé, ont été considérablement surenchéris par l'Holocauste. L'Holocauste est-il « ce mystère ultime, impossible à comprendre ou à transmettre », comme Elie Wiesel voudrait nous le donner à accroire [5] ? Les tentatives de remise en cause de la narration de l'Holocauste ne sont-elles qu'une couverture du désir de nier l'Holocauste, voire pire, de le justifier ? Dans l'Holocauste, la souffrance des juifs a-t-elle été plus grande et a-t-elle eu plus de signification que celle des non-juifs ? Les trois millions de juifs polonais massacrés par les nazis ont-ils plus d'importance que les trois millions de Polonais non-juifs, massacrés eux aussi ? Vingt millions de Noirs africains, un million d'Ibos, un million de Cambodgiens, d'Arméniens, d'aborigènes, ont tous péri dans des génocides, mais aucun aussi significativement que les six millions de juifs massacrés au cours du seul génocide à avoir été théologiquement nommé, et désormais perçu par les juifs et le reste du monde occidental comme un événement à la signification quasi eschatologique.

La question de savoir si les juifs pnt quelque chose de spécial, n'est pas réellement importante. Ce qui importe, c'est qu'une grande partie du monde occidental, y compris sa partie la plus laïque, semble croire qu'il y a effectivement quelque chose de spécial à leur histoire, ou bien n'ont pas assez confiance en leur rejet de cette idée pour le formuler. De la même manière, le fait que le monde croie que la souffrance juive est qualitativement et quantitativement différente de toute autre souffrance n'a pas non plus d'importance. Demeure le fait que la plupart des gens semblent être dans l'obligation de dire que tel est bien le cas ou, sinon, de demeurer silencieux.

Le christianisme tient une place centrale dans la culture et l'expérience historique occidentales et les juifs occupent une place centrale dans la narration chrétienne, si bien qu'il n'est nullement étonnant que les questions relatives aux juifs et au judaïsme y retiennent beaucoup d'attention. Le monde occidental, bien que largement séculier, mais néanmoins chrétien dans ses fondations culturelles, semble parfois obsédé par les juifs, et incapable de les voir pour ce qu'ils sont vraisemblablement, pour reprendre les propos de Richard Rubinstein, à savoir : « un peuple comme tous les autres, dont la religion et la culture sont ainsi faites qu'il leur est possible de s'accommoder de leur histoire et de leur place très particulières parmi les peuples du monde » [6]. La vie juive semble, par moment, placée au c¦ur même des préoccupations occidentales. Et cela concerne bien plus que les seuls contextes religieux. Tirés de l'histoire juive, des récits épiques de la Bible hébraïque, tel l'Exode d'Egypte, sont devenus des paradigmes pour les luttes et les aspirations d'autres peuples. L'émigration des juifs d'Europe orientale vers leur Eldorado en Amérique est devenue une légende tout aussi américaine que l'est celle du Far West « sauvage ». Le folklore juif et la mythologie juive, les stéréotypes de l'humour juif, la nourriture, la vie de famille juives ­ sont profondément imprimés dans le tissu de la vie occidentale, en particulier américaine.

Les attitudes des chrétiens vis-à-vis des juifs sont complexes et contradictoires : Jésus est né juif, et il est mort juif et pourtant, traditionnellement, Ses enseignements se substituent à ceux du judaïsme. Jésus a vécu parmi des juifs, Son message a été déterminé par des juifs, néanmoins, Il a été rejeté par des juifs et, comme cela a été largement cru, il est mort à cause des juifs. Ainsi, pour beaucoup de chrétiens, les juifs sont à la fois le peuple de Dieu et le peuple qui a rejeté Dieu ; ils font donc l'objet à la fois d'une grande vénération et d'une immense haine. Les souffrances des juifs, du fait de la majorité chrétienne, sont le motif d'une grande honte et d'un écrasant sentiment de culpabilité. Et pourtant, présente à l'esprit de certains chrétiens, et vraisemblablement enfouie profondément chez des chrétiens bien plus nombreux encore, il y a la notion que la souffrance des juifs serait ­ s'agissant de ces « assassins de Dieu » ­ méritée. Cette ambivalence trouve son reflet dans le monde laïc également, où les juifs sont largement admirés pour leur histoire et leurs traditions, pour leur créativité et leur succès, tout en étant regardés avec quelque suspicion, voire désapprobation en raison de leur exclusivisme et de leur sentiment supposé de leur propre « spécificité » A travers l'Histoire, les juifs semblent soit aimés, soit haïs et, de nos jours, depuis l'Holocauste, publiquement tout du moins, ils semblent aimés. Ou, tout du moins, à défaut d'être aimés, ils font incontestablement l'objet d'indulgence.

Tout au long de la majeure partie de leur histoire européenne, les juifs ont été persécutés, et cette persécution a culminé, il n'y a pas si longtemps, dans le massacre des camps de la mort. La relation entre ce massacre et les siècles d'antisémitisme qui l'ont précédé, la responsabilité de l'Eglise dans cet antisémitisme, l'intensité et la durée des persécutions subies par les juifs au cours de l'Histoire : tout ceci mérite examen. La nature de ces persécutions peut faire elle aussi l'objet d'investigation, et même la participation de certains juifs eux-mêmes à leur propre victimitude ­ tout peut être soumis à un examen honnête. Mais, exactement de la même façon que, dans la lutte entre Israéliens et Palestiniens, l'identité des bourreaux et des victimes ne peut être mise en discussion, il n'y a absolument aucun doute que, durant la plus grande partie de leur histoire, les juifs furent des victimes. La société occidentale, tant chrétienne que laïque, porte une lourde responsabilité dans la souffrance des juifs et cette responsabilité est aujourd'hui, à juste titre, indubitablement prise très au sérieux.

Mais qu'en est-il de ces sentiments légitimes de responsabilité quand ils sont utilisés afin de dissimuler la vérité, plutôt que de la révéler ? Qu'en est-il, quand la responsabilité des chrétiens ou d'autres, dans la souffrance des juifs, est utilisée afin de justifier l'oppression d'un autre peuple ? Qu'en est-il, quand même la réponse à la question de savoir qui est la victime et qui le bourreau devient confuse, quand la victime d'hier devient le bourreau d'aujourd'hui et quand ce bourreau d'aujourd'hui utilise sa victimitude passée afin de justifier sa maltraitance d'un autre peuple ?

En mai 1948, la création de l'État d'Israël, intervenant tout juste trois années après la libération d'Auschwitz, en janvier 1945, marque pour les juifs le passage de l'esclavage à la libre disposition de soi. Cette souveraineté des juifs s'est concrétisée non seulement par la création d'Israël, mais aussi, de manière continue, à travers l'émigration massive de juifs vers l'Occident, à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, jusqu'à nos jours. Aujourd'hui, en Occident, les juifs jouissent d'un pouvoir et d'une influence absolument sans précédent tant politiquement ou économiquement que socialement. Les juifs sont représentés, bien au-delà de leur pondération numérique, dans les échelons supérieurs de toutes les sphères de la vie publique et professionnelle : monde politique, université, arts, médias et affaires. Plus important encore peut-être que le pouvoir politique et économique détenu par les juifs, est sans nul doute leur ascendant social incontesté : les juifs ont un prestige moral, qui leur vient de leur histoire et de leurs traditions de peuple élu, et aussi de peuple martyr. Toutefois, à notre époque, plus laïque, et en particulier depuis l'Holocauste, c'est en tant que peuple martyr que les juifs occupent cette place particulière dans la culture occidentale.

Nous le constatons tant dans la sphère privée que dans la vie publique ; les énonciations impliquant des juifs ou Israël comportent bien souvent une référence quasi obligatoire à la souffrance juive passée. Et lorsque le sujet est soulevé au cours d'une conversation privée, on abaisse la voix avec révérence et on choisit ses mots avec un soin extrême. Qui est capable, au cours d'une discussion portant sur la souffrance actuelle des Palestiniens, d'éviter d'insérer une référence à la souffrance passée des juifs ? Comme si, quoi que les juifs fassent aux Palestiniens, il fallait que leur propre souffrance soit prise en compte. Et qui, au cours d'une discussion sur l'importance apportée à la pérennisation de la mémoire de l'Holocauste, en Occident ­ avec les mémoriaux, les fondations, les chaires universitaires, les programmes d'étude, les jours du souvenir etc. ­ est capable d'éviter d'insérer dans ses propos, avec cautèle, les mots bateaux « ô combien légitimement »?


De l'ostracisation pour « antisémitisme »

Les juifs n'ont pas été simplement des récipiendaires passifs de ce traitement et de cette considération particuliers. Le statut spécial accordé au comportement d'Israël en Palestine, et le soutien apporté par les juifs à ce comportement, ne sont pas des choses que les juifs auraient acceptées à leur corps défendant. Bien au contraire, les juifs et les organisations juives les ont revendiqués. Au c¦ur de cette revendication d'une déférence spéciale, il y a l'exigence implicite que le monde entier doit non seulement reconnaître l'unicité de la souffrance juive, mais encore rejoindre les juifs dans leur hantise de l'antisémitisme et de son hypothétique résurgence.

L'antisémitisme, sous sa forme historique, virulente et éradicatrice, a bel et bien existé, et pourrait certainement exister à nouveau. Mais il n'existe pas, actuellement, en Occident sous une quelconque forme observable. Les juifs n'ont jamais connu une telle sécurité ni un tel pouvoir, et pourtant beaucoup de juifs ont un sentiment de n'être éloignés d'Auschwitz que de l'épaisseur d'un cheveu, et ils se comportent en conséquence, exigeant même de tous les autres d'avoir la même sensation. Si peu de temps après l'Holocauste, cela peut éventuellement se comprendre, mais beaucoup moins lorsque l'antisémitisme est utilisé afin de faire taire tout désaccord et toute critique prenant pour cible Israël et / ou le sionisme.

Les juifs, individuellement et collectivement, utilisent leur pouvoir politique, économique, social et moral afin de soutenir Israël et le sionisme. Dans leur défense et illustration d'Israël et du sionisme, les juifs brandissent leur souffrance sous le nez du monde entier, l'accusant de retourner à ses vieux travers antisémites. Ils affirment que toute critique d'Israël et du sionisme « est » en réalité une critique visant les juifs. Comme les juifs étaient, par le passé, les cibles de l'antisémitisme classique, de même Israël, l'État des juifs, « est » la cible d'un nouvel antisémitisme, d'un antisémitisme moderne. Oh, bien sûr, ils concéderont qu'Israël, à l'instar de n'importe quel pays, dans le monde, n'est pas exempt de toute critique, mais ils affirment que tel est bien, en revanche, le cas du droit d'Israël à exister en tant qu'État juif. Il en résulte que nous pourrions (à l'extrême rigueur) critiquer Israël pour ce qu'Israël fait, mais non pour ce qu'Israël est.

Mais, précisément : qu'est-ce qu'Israël ? Ses partisans affirment que les juifs, comme n'importe quel autre peuple, ont le droit à l'autodétermination et à un État, et qu'il est discriminatoire de dénier aux juifs ce qui est accordé à tous les autres peuples. Vu sous cet angle, l'antisionisme serait, de fait, une forme d'antisémitisme. Mais, même si l'on faisait abstraction du fait qu'Israël a été créé « grâce » à l'expulsion et à l'exil des Palestiniens, Israël, en tant qu'État juif, se contente-t-il d'accorder aux juifs ce qui est accordé à tous les autres peuples ? Israël, un État qui se définit officiellement lui-même comme destiné à un unique groupe ethnique, est-il un État comme les autres ? Israël est l'État des juifs, et seulement des juifs. Dans ses réglementation et ses pratiques en matière d'immigration, de propriété foncière, de planification et de logement, de recrutement militaire et dans beaucoup d'autres domaines, dans ses pratiques, dans ses us et coutumes, Israël, ouvertement ou en s'en cachant, officiellement ou officieusement, exerce une discrimination envers les non-juifs. Dans tout autre contexte, dans le cas de n'importe quel autre peuple, cette attitude serait condamnée pour son caractère discriminatoire, voire même raciste. Bien entendu, on peut être ou non d'accord avec l'un quelconque des arguments auto-apologétiques du sionisme, mais le fait que j'entérine ce possible désaccord fait-il nécessairement de moi un antisémite ?

Un État juif est-il acceptable, à notre époque ? Les juifs forment-ils un peuple éligible à l'autodétermination nationale, ou sont-ils seulement les membres d'un groupe religieux ? Après l'Holocauste, le besoin qu'ont les juifs d'un État justifie-t-il en quoi que ce soit l'envoi en exil des Palestiniens ? Les juifs qui détiennent un certain pouvoir à seule fin de servir ce qu'ils perçoivent comme leurs propres intérêts ethniques et afin de soutenir Israël doivent-ils être tenus pour responsables politiquement ? Qu'est-ce que l'antisémitisme ? L'antisionisme est-il l'antisémitisme ? Toutes ces questions, et beaucoup d'autres encore, méritent d'être débattues. Ce qui ne peut pas l'être, en revanche, c'est le fait qu'une quelconque complexité, une quelconque ambiguïté de l'identité et de l'histoire juives, une quelconque souffrance juive ou encore un quelconque cas de préjugé anti-juif, aussi bénin et sans conséquence soit-il, soit utilisé à seule fin de justifier les crimes d'Israël et du sionisme. Toute éventuelle interprétation, ou mauvaise interprétation du langage, et toutes les sortes de sophisme intellectuel sont utilisées par les sionistes afin de semer le trouble et de qualifier les détracteurs d'Israël et du sionisme d'antisémites. Les mots et les phrases sont de plus en plus supposés lourds de sens cachés, si bien que le contempteur d'Israël le plus sincère et désintéressé doit faire force détours afin de s'assurer qu'il n'est pas perçu comme antisémite.

La sanction de toute transgression est terrible. L'accusation d' « antisémitisme », avec tout ce qu'elle sous-tend en matière d'éventuelles exclusions politique, religieuse et sociale, attend au tournant ceux qui ne sont pas experts à se frayer un passage dans ce véritable champ de mines. L'«antisémitisme » ­ un terme qui ne désigne désormais plus l'attitude des gens qui haïssent les juifs au simple motif qu'ils sont juifs ­ est devenu un anathème tout prêt à l'emploi et bien pratique, qu'on lance contre quiconque critique les juifs et, de plus en plus, contre quiconque oserait critiquer Israël et le sionisme d'une manière estimée par trop péremptoire. Quant à ces juifs dotés de conscience qui osent élever la voix, c'est une peine particulière d'exclusion de la vie juive et d'exil qui leur est réservée.

Le sionisme et l'État d'Israël sont aujourd'hui au c¦ur même de la vie juive et énormément de juifs, quand bien même ils ne sont pas affiliés officiellement au sionisme, les ont soutenus dans leurs objectifs et continuent à le faire. De fait, la quasi-totalité des establishments juifs organisés, dans le monde entier, principalement en Israël, en Europe et en Amérique du Nord, ont utilisé (et continuent à utiliser) leur pouvoir, leur influence, et surtout leur prestige moral, afin de seconder Israël dans ses efforts visant à mettre les Palestiniens sous son joug. Et le reste du monde occidental se rend complice de ces crimes, soit en soutenant ces entreprises, soit par omission, par son assourdissant silence

Le « marché ¦cuménique » énoncé par Marc Ellis, qui se traduit aussi par un marché politique, est à cet égard très significatif. En voici la teneur : « Aux chrétiens et à l'ensemble du monde non-juif, les juifs disent ceci : « Vous allez présenter vos excuses pour la souffrance juive, encore et toujours. Et quand vous vous serez excusés, vous demanderez encore pardon. Lorsque vous aurez suffisamment demandé pardon, nous vous pardonnerons à condition que vous nous laissiez faire absolument tout ce que nous désirons, en Palestine. »

La situation en Israël / Palestine va de mal en pis. La haine envers Israël et l'Occident ne fait que s'enfler. De plus en plus, les juifs sont perçus comme des complices de l'oppression et de l'injustice. La colère s'accroît. Concomitamment, les juifs se retirent eux-mêmes de plus en plus derrière les murailles d'une solidarité de groupe aveugle et bien mal placée.

Albert Camus, lors d'une rencontre de religieux dominicains, commentant l'attitude du pape Pie XII face à l'Holocauste, a écrit :

« Ce que le monde attend des chrétiens, c'est qu'ils parlent, à haute et intelligible voix, et qu'ils expriment leur condamnation d'une manière telle qu'aucun doute, fût-il le moindre, ne soit susceptible de germer dans le c¦ur du plus simple des hommes ou de la plus simple de femmes. [7] » [Retraduit de l'anglais, ndt]

Le 14 novembre 2001, Marc Ellis conclut une réunion du Synode général de l'Eglise d'Angleterre par ces mots :

« Votre responsabilité n'est pas de nous traiter avec condescendance, ni de fuir, apeurés, en nous apercevant, ni de nous traiter comme des enfants, ni de vous repentir sans fin pour l'Holocauste. Votre tâche, c'est de nous parler sérieusement, et même de nous rabrouer, de nous désigner du doigt comme nous vous avons désignés du doigt, et de nous dire d'arrêter avant qu'il ne soit trop tard. »

Pour qui sait la percevoir, l'ironie de ces propos est à couper le souffle

Notes :

[1] : Pappe, Ilan, conférence prononcée à l'Ecole d'Etudes Orientales et Africaines [School of Oriental and African Studies] de l'Université de Londres, 10 septembre 2002. retour au texte

[2] : Lequel des deux hommes a écrit cela n'est pas clair, mais ces propos ont été publiés dans la livraison de janvier/février 1961 de la revue Ner [Lumière] du mouvement Ichud [Unité] prônant une solution binationale, mouvement auquel tous deux ont été associés.retour au texte

[3] : Khalidi, Walid, au cours d'une conférence intitulée : Les Perspectives de la paix au Moyen-Orient [Prospects of Peace in the Middle East », à la Brunei Gallery (SOAS), 8 octobre 2002.retour au texte

[4] : Lerner, Michal, « L'Association « Dites ŒNON' au sionisme »est un gang de lyncheurs racistes », [Say ŒNo' to the Zionism is racism lynch mob] dans un e-mail du rabbin Lerner, daté du 13 août 2001.retour au texte

[5] : Wiesel, Elie, 2002 : Et la mer ne se remplit jamais, Mémoires, 1969. Traduit en anglais par Marion Wiesel, Harper&Collins, Londres.retour au texte

[6] : Rubenstein, Richard L., 1992. After Auschwitz. History, Theology and Contemporary Judaism. Baltimore, The John Hopkin's University Press. retour au texte

[7] : Camus, Albert. La résistance, la rébellion et la mort, cité in Mark Chmiel, « Elie Wiesel and the Question of Palestine », Tikkun, vol. 17, n° 6 (novembre / décembre 2002), p. 66.retour au texte


Pouvoir juif


Par Paul Eisen * On israelshamir.net
http://www.israelshamir.net/shamirImages/Shamir/3.htm
Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier

Le crime contre le peuple palestinien est en train d’être perpétré par un Etat juif dont les soldats juifs utilisent des armes ornées de symboles religieux juifs, avec l’entier soutien et la complicité de l’immense majorité des juifs organisés, de par le monde. Mais de là à désigner les juifs en tant que responsables de ce crime… : voilà pourtant qui semble impossible !

L’avenir est toujours ouvert, et rien ne peut jamais être écarté. Mais, pour l’instant, il est difficile d’entrevoir comment Israël pourrait être stoppé. Depuis plus de cinquante ans, il est clair qu’Israël ne relâchera son attitude exterminatrice envers les Palestiniens et l’existence palestinienne que lorsqu’il sera contraint à le faire. Cette nécessité ne saurait résulter d’une action militaire, et il est néanmoins difficile d’entrevoir de quelle manière quelque chose d’autre pourrait l’imposer. La croyance généralement admise – selon laquelle, si l’Amérique tournait le robinet à dollars, Israël serait mis à genoux – est loin d’être prouvée. Tout d’abord, cela n’arrivera pas. Ensuite, ceux qui y croient sous-estiment vraisemblablement tant la cohésion de la société israélienne que la force de l’histoire juive qui l’imprègne. Encore plus invraisemblable est l’option militaire. La seule force, au monde, qui pourrait éventuellement réduire Israël, c’est l’armée américaine. Et, là encore, cela n’arrivera pas.

La résistance palestinienne nous surprendra toujours. Après plus de cinquante ans d’agression brutale par ce qui risque fort d’être considéré un jour comme l’une des puissances les plus impitoyables et irrationnelles des temps modernes, confronté à la coalition de la quasi totalité des puissances terrestres, les Palestiniens sont encore parmi nous, ils tiennent toujours bon, ils savent encore qui ils sont et d’où ils viennent ! Néanmoins, actuellement, la résistance effective est peut-être déjà derrière nous (bien que la possibilité d’une résistance non-violente ne puisse jamais être totalement écartée) et, pour l’instant, la seule stratégie qui s’offre encore à eux risque fort de n’être qu’une stratégie pour la survie.

Pour nous, il est tellement plus facile de nier cette réalité, plutôt que l’accepter, et sans aucun doute : le combat va continuer. Jusqu’à quel point ce combat sera-t-il fructueux, personne ne peut le prédire. Bien que le présent semble totalement désespéré, la survie est toujours vitale, et personne ne sait quand de nouvelles opportunités pourront se présenter. Quoi qu’il en soit, le combat contre l’injustice vaut toujours le coup d’être mené. Mais quid, si ce combat devient tellement décevant qu’il fait obstacle à la résistance, plutôt qu’il ne la seconde ? Quid si la lutte devient une manière d’éviter la réalité, plutôt que de l’affronter ? Ces slogans : « A bas l’occupation ! » et « Deux Etats, pour deux peuples » sont désormais rejoints par un nouveau slogan : « Une seule solution : un Etat unique ! ». Ce slogan est exactement aussi fantasmatique que ses prédécesseurs, parce que, de la même manière que l’occupation ne prendra jamais fin, et qu’il n’y aura jamais de véritable Etat palestinien, il n’y a pour l’instant, aucune possibilité d’un quelconque « Etat unique » que l’Etat d’Israël, qui s’étend désormais de la Méditerranée au Jourdain, et la seule « solution » est une solution finale, laquelle – même elle – ne saurait être écartée du revers de la main.


« Le sionisme, ce n’est pas le judaïsme ; le judaïsme, ce n’est pas le sionisme »…

Le crime contre le peuple palestinien est en train d’être perpétré par un Etat juif dont les soldats juifs utilisent des armes ornées de symboles religieux juifs, avec l’entier soutien et la complicité de l’immense majorité des juifs organisés, de par le monde. Mais de là à désigner les juifs en tant que responsables de ce crime… : voilà pourtant qui semble impossible ! Le passé est simplement trop terrible. Nous savons tous à quelle haine et à quelle violence ont conduit, dans le passé, les accusations portées contre les juifs. Aussi, si nous nous mettions à examiner d’un œil critique le rôle des juifs dans ce conflit, qu’en adviendrait-il de nous, et de notre combat ? Serions-nous étiquetés d’antisémites, perdant l’essentiel du soutien que nous avons tant peiné à conquérir ?

Le présent, lui aussi, est plein d’ambiguïtés. Le sionisme n’est pas le judaïsme ; le judaïsme n’est pas le sionisme : voilà qui est devenu un article de foi, répété comme un mantra, à l’infini, ainsi que l’assertion selon laquelle le sionisme serait une idéologie séculière, opposée, pour l’essentiel de son histoire, à l’immense majorité des juifs religieux et à laquelle s’opposent encore aujourd’hui des juifs véritablement respectueux de la Torah, tels ceux du mouvement Neturei Karta. Mais le sionisme est désormais au cœur de la vie juive, des juifs religieux étant parmi les sionistes les plus virulents. Et les Neturei Karta, en dépit de leur judaïsme impeccable, de leurs magnifiques discours et de l’enthousiasme avec lequel ils sont accueillis dans les meetings de solidarité, etc., risquent fort de n’être que des juifs de carnaval, à des années lumières de la réalité de la vie juive.

Et, quand bien même le sionisme pourrait être désolidarisé du judaïsme, pourrait-il être distingué d’une identité juive plus large, ou de la judéité ? Très souvent, le sionisme est proclamé un ajout moderne à l’identité juive, une nouvelle idéologie colonialiste de peuplement, fût-elle anachronique, à la seule différence qu’elle serait adoptée par des juifs, en réponse à leur vocation. Mais ne serait-ce pas plutôt que notre besoin d’échapper à l’accusation d’antisémitisme et nos propres perceptions et sentiments conflictuels, notre insistance à affirmer que le sionisme et la judéité sont disjoints, nous ont amenés à interpréter la situation de manière erronée ? Notre refus de regarder en face la judéité même du sionisme et ses crimes ne nous a-t-il pas empêché de comprendre exactement ce contre quoi nous nous battons ?


Les juifs, le judaïsme et le sionisme

Les juifs sont complexes ; l’identité juive est complexe et la relation entre le judaïsme, une religion, et une identité juive, ou judéité, plus large et souvent laïque, est véritablement très complexe. La judéité, cela peut s’expérimenter à l’écart de toute synagogue, de toute yeshiva ou de tout autre aspect formel de vie juive religieuse. Et pourtant, elle n’en est pas moins inextricablement liée au judaïsme. C’est la raison pour laquelle les juifs laïcs sont enclins à proclamer leur laïcisme au moins aussi fort qu’ils clament leur judéité. Marc Ellis, un juif religieux, dit que lorsque vous examinez ces juifs qui sont solidaires des Palestiniens, l’immense majorité d’entre eux sont laïcs – mais, d’un point de vue religieux, l’Alliance les concerne tout autant. Pour Ellis, ces juifs laïcs sont peut-être porteurs de l’avenir de la vie juive, à leur insu, voire même à leur corps défendant.

L’identité juive, qui lie les juifs entre eux, provient des profondeurs de l’histoire juive. Il s’agit d’une histoire partagée, à la fois réelle et imaginaire, en ceci qu’elle est à la fois littérale et théologique. Beaucoup de juifs, en Occident, partagent une véritable histoire de vie commune en tant que peuple distinct, ayant vécu tout d’abord en Europe orientale ou centrale, puis en Europe occidentale et en Amérique. D’autres partagent une authentique histoire d’installation en Espagne, suivie d’une expulsion, puis d’une réinstallation un peu partout dans le monde, et en particulier dans les pays arabes et musulmans. Mais cela n’est peut-être pas ce qui unit tous les juifs, parce que cela n’est pas avéré pour tous les juifs, mais d’autres liens existent, qui peuvent être théologiques ou historiques. La plupart des Palestiniens, aujourd’hui, ont sans doute plus de sang hébreu dans leurs petits doigts que la plupart des juifs occidentaux n’en ont dans tout leur corps. Et néanmoins, l’histoire de la Sortie d’Egypte est aussi réelle, pour beaucoup d’entre eux, et – plus important – cette histoire a été aussi réelle pour eux, quand ils étaient enfants – que s’ils s’étaient personnellement trouvés, avec tous les juifs, en compagnie de Moïse lui-même, au pied du Mont Sinaï.

Et des histoires comme celles-ci ne s’arrêtent pas à l’époque contemporaine. Même pour des juifs laïcs, il existe un sentiment, même s’ils ne le reconnaissent pas ou n’en ont pas conscience, non seulement d’une histoire en partage, mais aussi d’un destin commun. Central, dans l’histoire juive, tant religieuse que séculière, est le sentiment d’une mission centrée sur l’exil et le retour. Comment expliquer autrement la dévotion extraordinaire de si nombreux juifs, religieux et laïcs, envers le « retour » sur une terre avec laquelle, en termes réalistes, ils n’ont qu’un lien extrêmement ténu, et encore, lorsqu’ils en ont un ?

Pour bien des juifs, cette histoire leur confère une « spécificité ». Cela n’est pas unique aux juifs – après tout, qui, au plus profond de soi-même, ne se sent-il pas un tant soi peu différent d’autrui ? Mais, pour les juifs, cette spécificité est au centre de leur auto-identification, et la plupart des hommes, autour d’eux, semblent y apporter leur concours. Pour les juifs religieux, leur spécificité découle d’une alliance supposée avec Dieu. Mais pour les juifs laïcs, leur spécificité provient d’une histoire particulière. Dans les deux cas, cela peut être une bonne chose, et même une très belle chose. Dans l’essentiel de la tradition religieuse juive, cette spécificité n’est pas autre chose qu’une obligation morale, qu’une responsabilité particulière, à offrir en exemple au monde, et pour beaucoup de juifs laïcs, cela les a conduits à lutter pour la justice, en beaucoup d’endroits, dans le monde entier.

Au cœur de cette spécificité juive, il y a la souffrance et la victimitude juives. Comme l’histoire partagée elle-même, cette souffrance peut – mais pas nécessairement – correspondre à la réalité. Les juifs ont indéniablement souffert, mais leur souffrance demeure inexpliquée, car inexplorée. L’Holocauste, qui représente désormais le paradigme de la souffrance juive, n’appartient plus depuis longtemps à l’histoire : il s’agit désormais d’un phénomène théologique, considéré tel aussi bien par les laïcs que par les religieux – presque un texte sacré – et il est, partant, au-delà de tout examen critique. Et la souffrance ne trouve jamais de fin. Quelque grande qu’ait été leur souffrance, les juifs ne souffrent pas, aujourd’hui, c’est une évidence. Mais, pour de nombreux juifs, leur histoire de souffrance n’est pas simplement un passé auquel on ne saurait rien changer ; c’est aussi un futur possible. Aussi, peu importe le degré de sécurité dont puissent jouir les juifs, beaucoup parmi eux ont le sentiment qu’ils ne sont qu’à un jet de pierre d’Auschwitz.

Le sionisme est au cœur de tout ceci. Le sionisme est, lui aussi, complexe, et il provient, lui aussi, du tréfonds de l’histoire juive, avec ce même sentiment d’exil et d’aspiration au retour. Le sionisme, lui aussi, confirme que les juifs ont une spécificité, dans leur souffrance, et il explique que les juifs doivent « retourner » sur une terre qui leur aurait été donnée – à eux, exclusivement – par Dieu, s’ils sont croyants, ou par l’histoire, s’ils ne le sont pas et, cela, pour la « bonne » et simple raison qu’ils ne sauraient être en sécurité, où que ce soit, ailleurs, sur Terre.

Et alors, allez vous demander ? Si les juifs pensent qu’ils sont un peuple doté d’un lien avec une terre et s’ils ont un désir profond d’y « retourner », en quoi cela nous regarde-t-il, dès lors que cette terre ne serait pas déjà peuplée par les Palestiniens ? Et si les juifs ont le sentiment qu’ils sont spéciaux et que Dieu a conclu quelque marché spécial avec eux, où est le problème, dès lors que cela ne les amène pas à exiger de traitement préférentiel, ni à user de discrimination envers d’autres qu’eux-mêmes ? Et si les juifs ont le sentiment qu’ils ont souffert comme nul autre sur Terre, très bien, dès lors qu’ils n’utilisent pas leur souffrance afin de justifier la souffrance qu’ils imposent à d’autres, ni de manière à exercer un chantage moral sur le monde entier, en lui imposant un silence complice, sinon…

C’est bien là le problème, avec le sionisme. Il exprime l’identité juive, mais il lui donne aussi le pouvoir. Il dit aux juifs (et à beaucoup de non-juifs, aussi) que les juifs peuvent faire ce que les juifs ont toujours rêvé faire. Il s’empare des sentiments religieux parfaitement acceptables des juifs, ou si vous préférez, des illusions parfaitement inoffensives des juifs, et il s’efforce de les transformer en une réalité terrible. Les notions juives de spécificité, d’élection, voire même de suprématisme, sont parfaites, pour un petit peuple errant, mais lorsque ce peuple s’est doté d’un Etat, et d’une armée équipée d’avions de chasse F-16, elles deviennent préoccupantes pour chacun d’entre nous.

Le sionisme, en tant qu’accession des juifs à la nationalité, change tout. Israël n’est pas simplement un Etat comme les autres, c’est un Etat juif, et ceci signifie quelque chose de plus que simplement un Etat pour les juifs. Cet Etat juif est édifié sur des traditions et des modes de pensée qui ont évolué, parmi les juifs, à travers les siècles - et parmi ces modes de pensées, se trouvent notamment les notions que les juifs sont particuliers et que leur souffrance est particulière. De leur propre aveu, les juifs sont une « nation qui vit à part », et pratique le « nous, et eux », et même, dans bien des cas, le « nous, ou eux ». Et ces tendances trouvent leur traduction dans l’Etat moderne d’Israël. Il s’agit d’un Etat qui ne connaît pas de frontières. D’un Etat qui croit, et utilise en guise de justification de ses propres agressions, en la notion que sa survie est en permanence en jeu, et que par conséquent tout et n’importe quoi est justifié afin d’assurer cette survie. Israël est un pays qui pense manifestement que les règles tant juridiques qu’humanitaires applicables à tous les autres Etats ne s’appliquent tout simplement pas à son propre son cas.


Leur pire cauchemar, mais un cauchemar bien à eux…

Quelle terrible ironie, de constater que cette accession au pouvoir des juifs en est venu à ressembler comme deux gouttes d’eau aux avènements de ces pouvoirs sous lesquels les juifs ont souffert mille morts. Le christianisme au pouvoir, là aussi un mariage entre foi et puissance, a imposé son idéologie et poursuivi ses dissidents et ses ennemis avec une ferveur en rien supérieure à celle manifestée par le judaïsme au pouvoir. Dans son zèle et sa confiance en lui-même, le sionisme en est venu à ressembler aux idéologies modernes les plus brutales et les plus implacables. Mais, à la différence du rationalisme brutal du stalinisme, prêt à sacrifier des millions d’êtres humains au nom de la révolution politique et économique, cette idéologie juive, dans son zèle et son irrationalité, s’apparente plutôt au national socialisme, qui a pourtant condamné des millions de personnes au nom de l’atteinte d’une suprématie raciale et ethnique insensée.

Bien sûr, il y a des différences. Mais il y a aussi des similitudes. Le national socialisme, comme le sionisme, autre alliage entre mysticisme et pouvoir, a acquis une crédibilité en tant que moyen supposé susceptible de redresser des torts infligés à un peuple victime. Le national socialisme, comme le sionisme, aspirait à maintenir la pureté raciale / ethnique d’un groupe humain déterminé et à maintenir les droits de ce groupe ethnique particulier au-dessus de ceux des autres peuples. Le national socialisme, comme le sionisme, a proposé, lui aussi, un attachement quasi mystique de ce groupe humain déterminé à un territoire particulier. De même, tant le social nationalisme que le sionisme avaient en partage un intérêt commun : séparer les juifs des non-juifs, dans ce cas particulier, en faisant partir les juifs d’Europe – et ils coopérèrent activement dans la poursuite de ce but. Et si la similarité entre ces deux idéologies est tout simplement trop profonde et trop amère pour être admise, on peut se demander de quoi le national socialisme, avec ses uniformes, ses oriflammes et sa jeunesse enrégimentée avait l’air, aux yeux des Allemands désespérés par les accords de Versailles et les ravages subis par l’Allemagne du fait de la Première guerre mondiale ? Sans doute l’image qu’ils en eurent n’était pas si différente de celle retirée des uniformes, des oriflammes et de la jeunesse au pas cadencé de l’Etat pré- et post-sioniste par les juifs, après leur histoire faite de souffrances, en particulier après l’Holocauste.

Il s’agit là, pour les juifs, de leur propre pire cauchemar : ce qu’ils aiment le plus au monde est devenu ce qu’ils haïssent par-dessus tout. Quant à ces juifs, et d’autres aussi, qui pâlissent en comparaison, laissons-les se poser eux-mêmes la question suivante : qu’est-ce qu’un Allemand moyen, quand bien même eût-il été un nazi fanatique, aurait dit, par exemple en 1938, si vous aviez évoqué devant lui la possibilité d’un Auschwitz ? A ses yeux, vous auriez passé pour dément !


Les juifs américains et l’Amérique juive

Au cœur du conflit, il y a la relation entre Israël et l’Amérique. Il est inutile de rappeler ici les statistiques – des milliards de dollars d’aides et de prêts, les veto américains automatiques à l’ONU,etc. – le soutien américain à Israël semble sans limite. Mais quelle est la nature de ce soutien ? Pour beaucoup de gens, sans doute la majorité, la réponse est relativement simple. Israël est un Etat client de l’Amérique, et cet Etat sert les intérêts américains ou, plus précisément, les intérêts de ses élites au pouvoir. Cette vision des choses est sous-tendue par l’importance évidente du pétrole, l’énorme importance stratégique de la région du Moyen-Orient et le fait que, si Israël ne défendait pas les intérêts des gens qui contrôlent l’Amérique, alors nous pourrions être certains que l’Amérique ne soutiendrait pas Israël. Aussi nul doute que l’Amérique ait trouvé dans les Forces israéliennes « de défense » une armée merveilleusement souple et efficace, aisément mobilisable et excitable, et qu’on peut laisser se déchaîner à loisir, dès lors qu’un quelconque groupe d’Arabes se monterait un peu trop le bourrichon.

Mais est-ce là toute l’histoire ? Israël sert-il réellement les intérêts de l’Amérique, et leur relation est-elle entièrement fondée sur ces intérêts partagés ? Considérons l’immensité des pertes, en terme de bonne volonté de la part d’autres pays, accusées par l’Amérique en raison de son soutien à Israël, et considérons la puissance et l’influence du lobby « juif », « sioniste » ou « pro-israélien » (comme on voudra), qui fait que beaucoup de législateurs généralement responsables, confrontés à la perspective d’une intervention du lobby juif susceptible de leur faire remporter les prochaines élections, semble trop heureux de placer leurs perspectives de réélection très au-dessus de ce qui serait simplement « bon, pour l’Amérique »…

Les détails, qui filtrent, de temps à autre, sur les agissements de l’Aipac (et d’autres officines) et les mécanismes grâce auxquels ces groupes exercent des pressions sur les législateurs et les gouverneurs américains, ont été traités ailleurs ; nous voulons simplement relever ici que ce groupe de pression est sans aucun doute extraordinairement efficace et qu’il rencontre beaucoup de succès. Il ne s’agit pas simplement de petits groupes de juifs favorables à Israël, comme leurs financeurs et soutiens voudraient nous le donner à accroire : il s’agit d’idéologues, puissants et motivés : des multimilliardaires, des magnats des médias, des hommes politiques, des activistes et des leaders religieux. Quoi qu’il en soit, le capacité du lobby juif à bâtir – ou à démolir – toute personnalité publique est légendaire – ce n’est pas pour rien qu’on y fait le plus souvent référence en utilisant l’expression elliptique « The Lobby » [Le Lobby, par excellence]…

Mais, là encore, il y a sans doute bien plus, dans les relations israélo-américaines, qu’une simple communauté d’intérêts et l’efficacité de certains groupes de pression. Le fait que le soutien d’Israël serve nécessairement les intérêts des gens qui contrôlent l’Amérique est certainement la réalité, mais : qui contrôle l’Amérique ? Sans doute, la véritable relation n’est-elle pas entre Israël et l’Amérique, mais entre les juifs et l’Amérique…

L’écrasante majorité des juifs, en Amérique, vivent leur vie, exactement comme le font tous les Américains, non-juifs. Ils sont aisés, et ils sont indubitablement satisfaits de voir l’Amérique soutenir leurs coreligionnaires juifs en Israël, mais les choses s’arrêtent là. Néanmoins, un groupe considérable de juifs contrôle une partie considérable de l’Amérique – oh, bien sûr, pas les muscles industriels de l’Amérique, tels la sidérurgie, les transports, etc., ni le pétrole et les industries de l’armement, ces usines à fric traditionnelles. Non, si les juifs ont une influence, quelque part, en Amérique, ce n’est ni sur les muscles ni sur les tendons, mais plutôt sur le sang et le cerveau. C’est dans la finance et les médias que nous trouvons beaucoup de juifs à des positions extrêmement stratégiques. Les listes abondent (bien que vous deviez consulter des sites ouèbes particulièrement sulfureux pour les trouver) de juifs éminents dans la finance et la vie culturelle : Les juifs dans le secteur bancaire, Les juifs figurant dans la liste des Américains les plus fortunés, établie par Forbes Magazine ; les juifs d’Hollywood ; les juifs de la télévision ; les journalistes, écrivains, critiques juifs, etc…

Les juifs n’ont pas été particulièrement manchots lorsqu’il s’est agi d’exploiter leur position. Ils n’ont pas hésité à utiliser les moyens (quels qu’ils fussent) dont ils disposaient pour assurer la promotion de leurs intérêts bien sentis. Inutile d’adhérer à une quelconque théorie du complot pour remarquer combien il est naturel, pour un juif des médias, de faire la promo des juifs et de leurs valeurs, qu’ils présentent comme positifs et dignes d’être imités. Qui, parmi vous, a vu dernièrement un juif présenté sous un jour autre que favorable ? Les juifs sont intelligents, moraux, intéressants, trépidants, chaleureux, futés, complexes, éthiques, contradictoires, prophétiques, insupportables, parfois passablement irritants, mais toujours formidablement séduisants. Pas étonnant, dès lors, si les juifs occupant des positions enviables sont enclins à faire la promotion de ce qu’ils pensent être les intérêts collectifs des juifs. N’est-il pas tout simplement incroyable que les conseillers juifs qui entourent la présidence américaine aient les intérêts d’Israël à l’esprit lorsqu’ils prodiguent leurs conseils en matière de politique étrangère au président américain ?

Mais bon… Ainsi, il y a beaucoup de juifs qui ont beaucoup d’argent, et beaucoup de juifs qui ont beaucoup de choses à dire et aussi les moyens de les dire et d’être entendus. Si les juifs, en vertu de leur capacité à utiliser des ressources (gagnées tout aussi honnêtement que celles des autres), font la promotion de ce qu’ils perçoivent être leur propre intérêt collectif, qu’y a-t-il à redire à cela ? Tout d’abord, à de rares et notables exceptions, la grande majorité des juifs peuvent, en toute bonne foi, mettre la main sur leur cœur et jurer qu’ils n’ont jamais pris la moindre décision, ni entrepris la moindre action, en ayant à l’esprit des intérêts collectifs juifs, en tout cas, certainement pas consciemment. Et même si c’est le cas, ils ne se comportent pas différemment de tout un chacun. A quelques exceptions près, les juifs ont gagné durement leurs positions avantageuses. Ils sont partis de rien, ils ont joué en respectant les règles du jeu, et s’ils utilisent leur influence afin de promouvoir ce qu’ils pensent être des intérêts juifs, qu’y a-t-il là de si répréhensible ? Les Polonais, les Ukrainiens, le lobby des armes, les évangélistes chrétiens, n’oeuvrent-ils pas, eux aussi, à l’avancement de leurs intérêts spécifiques ?

La différence, entre les juifs et les autres groupes, c’est que les juifs le font probablement mieux que les autres. Les juifs sont, en fonction de quasiment la totalité des critères, le groupe ethnique qui réussit le mieux aux Etats-Unis et, quelle qu’en soit la raison, ils sont depuis longtemps extraordinairement doués lorsqu’il s’agit d’assurer leur auto-promotion, tant individuelle que collective. Et ils n’y aurait probablement rien à redire à cela, si ce n’est le fait que ces mêmes personnes qui exercent une telle influence et un tel contrôle sur la vie américaine sont aussi celles qui semblent refuser d’être tenus de rendre des comptes. C’est subrepticement que les juifs sont perçus comme ayant atteint le succès, ce qui soulève des soupçons. Les juifs, c’est le moins qu’on puisse en dire, se montrent particulièrement chatouilleux sur le chapitre de l’influence qu’on leur prête ou qu’ils ont véritablement. Prononcez simplement l’expression « pouvoir juif », et vous verrez la réaction ! Ils affirment que cette susceptibilité tient au fait que cette accusation a souvent été utilisée à leur encontre, et qu’elle a été le signe annonciateur de discriminations et de violences dirigées contre eux, mais ils ne prennent jamais en considération la possibilité que leur propre réticence à discuter du pouvoir qu’ils détiennent puisse susciter des soupçons, voire même de l’hostilité à leur encontre…

Et puis il y a cette autre allégation, plus subtile, et aussi plus inquiétante. C’est celle selon laquelle ce pouvoir n’existerait pas ; les juifs ne détiendraient aucun pouvoir ; il n’y aurait pas de lobby juif ; les juifs en Amérique n’exerceraient aucun pouvoir et aucune influence afin de promouvoir des intérêts juifs, et même que des intérêts juifs, cela n’existe pas ! Il n’y a pas d’intérêts juifs impliqués dans la guerre en Irak, il n’y a pas d’intérêts juifs en Amérique ; plus étonnant encore, il n’y a pas d’intérêts juifs non plus, ni en Israël, ni en Palestine ! Il n’existe pas de collectif juif. Les juifs n’agissent pas collectivement afin de promouvoir leurs intérêts. Ils disent même que le lobby pro-israélien n’a en réalité pas autant à voir qu’on le dit avec les juifs, que la judéité d’Israël n’a aucune importance et que les Comités pour les Affaires Publiques [Public Affairs Committees – PACs) qui font un lobby effréné en faveur d’Israël ne font rien de plus, en réalité, que soutenir un allié, et par conséquent veiller aux intérêts bien sentis de l’Amérique, allant même jusqu’à dissimuler leur véritable objectif sous des noms d’emprunt d’organismes tels « American for Better Citizenship » [Les Américains pour une meilleure citoyenneté], « Citizen’s Organized PAC » ou encore « National PAC » - dont aucun ne fait la moindre allusion, dans sa raison sociale, ni à Israël, ni au sionisme, ni aux juifs. De même, les juifs et les organisations juives sont censés faire la promotion non tant des valeurs et des intérêts juifs qu’américains, voire universels. Ainsi, le plus grand musée de l’Holocauste, présenté comme « Musée de la Tolérance », met l’accent non seulement sur l’antisémitisme, mais sur toutes les formes d’intolérance connues de l’humanité (excepté celle dont des juifs font preuve envers les non-juifs, en Israël et en Palestine…). De même, l’Anti-Defamation League ne serait rien d’autre qu’une organisation visant à assurer la promotion des principes universels de tolérance et de justice, non seulement en ce qui concerne les juifs, mais pour tout le monde…

Cette convergence entre intérêts juifs et américains n’est nulle part plus éclatant que dans le domaine de la politique extérieure américaine actuelle. Si jamais un tableau a pu évoquer puissamment une conspiration mondiale juive, c’est bien le spectacle donné par les néocons juifs assemblés autour de la présidence actuelle et dirigeant sa politique au Moyen-Orient. Mais on nous dit que le fait que les néocons juifs soient si nombreux à avoir des liens avec des formations de droite en Israël et à être aux premières lignes pour inciter (l’administration américaine) à (adopter) une politique pro-israélienne n’est pas autre chose qu’une simple coïncidence, et toute suggestion que ces personnages puissent être influencés par leur judaïté et leurs liens avec Israël est immédiatement repoussée du revers de la main : elle ne saurait relever que des mythes antisémites surannés concernant la loyauté duplice des juifs. L’idée que l’intervention américaine en Irak, seule véritable contrepoids militaire à l’hégémonie israélienne au Moyen-Orient, et, partant, instigateur de la résistance palestinienne, serve essentiellement des intérêts israéliens, bien avant les intérêts américains, a été elle aussi consignée dans le monde succube des mythes antisémites médiévaux. La suggestion que ces juifs, dans l’entourage du président américain, agissent poussés par des motivations autres que la promotion des intérêts de l’ensemble des Américains, voilà qui n’est pas autre chose que de la diffamation antisémite. Et peut-être ont-ils raison. Peut-être ceux qui assurent la promotion des intérêts juifs sont bien, en fait, en train de défendre des intérêts américains, dès lors que, tout au moins pour l’instant, ils semblent ne faire qu’un…


La Juimérique

A Washington, District of Columbia, on peut admirer un mémorial immortalisant une terrible tragédie. Non pas un mémorial dédié à une tragédie infligée par une puissance étrangère aux Américains, comme à Pearl Harbour, ou encore les attentats du 11 septembre 2001. Non pas un mémorial dédié à une tragédie infligée à des Américains par des Américains, comme la mise à sac de la ville d’Atlanta. Non pas un mémorial de contrition pour une tragédie infligée par des Américains à un autre peuple, tels l’esclavage ou l’histoire de la discrimination raciale en Amérique. Rien de tout cela. Le mémorial de l’Holocauste est là pour rappeler une tragédie infligée à des gens qui n’étaient pas Américains, par des gens qui n’étaient pas Américains, et en un lieu très très éloigné de l’Amérique. Et les coreligionnaires, ou même, si vous voulez, les concitoyens de gens auxquels cette tragédie fut infligée et auxquels le mémorial est dédié représentent environ 2 % de la population américaine. Comment se fait-il qu’un groupe de personnes qui représentent un pourcentage tellement minime de la population américaine générale puisse imposer un respect et une prévenance tels qu’un monument leur soit dédié au cœur symbolique même de la vie nationale américaine ?

Le narratif juif occupe désormais le centre de la vie américaine, en tous les cas, avec certitude, de celle des élites culturelles et politiques de l’Amérique. Il existe, quoi qu’il en soit, beaucoup de choses, dans la façon dont les Américains veulent se voir et voir leur histoire, qui est tout à fait naturellement compatible avec la manière dont les juifs se perçoivent eux-mêmes et dont ils perçoivent leur histoire. Pourrait-il y avoir paradigme plus adéquat, pour un pays fondé sur l’immigration, que l’histoire d’immigration massive des juifs à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle ? Pour beaucoup d’Américains, l’histoire de ces juifs venus vers leur Goldenes Medina, comme ils disent en yiddish, vers leur Eldorado, démunis de tout, et parvenus, à force de travail acharné et de persévérance, au top niveau même de la société américaine, c’est aussi leur propre histoire. Et pourrait-il y avoir meilleur sujet d’inspiration, pour un pays (sinon officiellement, en tous les cas viscéralement et profondément chrétien) que l’histoire des juifs, le peuple même de Jésus, et le peuple élu de Dieu, retournant dans son ancienne patrie et la transformant en un Etat moderne ? Et pour une nation qui se perçoit comme un phare de démocratie illuminant le monde, quelle meilleure âme-sœur que l’Etat d’Israël, qui passe largement pour « la seule démocratie au Moyen-Orient » ? Enfin, quelle plus éclatante validation, pour un pays lui-même fondé sur une narration de conquête et d’épuration ethnique que le narratif biblique de la conquête et de la purification ethnique de la Terre promise, à laquelle vient se surimposer la colonisation tout aussi violente de la Palestine moderne, avec sa propre épuration ethnique, suivie du « refleurissement du désert » ?

Bien sûr, la notion de peuple juif = peuple souffrant a encore bien plus de résonances. Le fait que ce « peuple souffrant » jouisse aujourd’hui d’un succès qui va bien au-delà des rêves les plus fous d’un quelconque autre groupe ethnique aux Etats-Unis semble n’avoir aucune espèce d’importance. Tout aussi ignorée est la manière dont les juifs américains sont parvenus à accéder au sommet du sommet de la société américaine, tout en se plaignant, tout au long de leur ascension, de la manière dont ils ont fait l’objet de discrimination. Néanmoins, pour l’Amérique, les juifs ont connu une histoire ininterrompue de souffrances et de victimitude. Mais cette histoire a, il est vrai, rarement été étudiée, voire même débattue.

Un peuple souffrant

Le fait que les juifs aient souffert est indéniable, mais la souffrance juive est présentée comme ayant duré si longtemps, comme ayant été si intense et si particulière qu’elle doit être tenue pour différente de toute autre souffrance.

Ce sujet est complexe et ne saurait être débattu de manière exhaustive ici, mais les points suivants sont susceptibles de susciter la discussion et de stimuler le débat.

Même au plus fort des périodes les plus terribles de la souffrance juive, telles les Croisades ou les massacres de Chmielnitzky, dans l’Ukraine du dix-septième