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Un seul État démocratique en Palestine/IsraëlPartie 2 |
Ayant constaté que toutes les "solutions" proposées au conflit israélo-palestinien ont échoué à ce jour, plusieurs centaines de citoyens du monde entier - Israéliens, Palestiniens, Européens, Américains, Africains - se sont engagées pour l'objectif d'un seul État démocratique en Palestine/Israël. La principale association internationale militant pour cet objectif est à ce jour l'Association pour un seul État démocratique en Palestine/Israël, créée à Lausanne le 15 avril 2003. C'est dans cette ville que les partisans d'un seul État ont organisé leur première conférence internationale du 23 au 25 juin 2004. Cette conférence a adopté le texte d'une déclaration finale [voir ci-dessous], qui servira de "feuille de route" pour le travail ultérieur en faveur de cette solution, la seule réaliste et possible. On trouvera ci-dessous des documents et des renseignements pratiques pour alimenter la campagne mondiale pour un seul État démocratique, ouvert à tous les habitants de la Palestine historique et fondé sur le principe : "Une personne, une voix". L'ensemble des documents publiés en diverses langues par l'Association peut être consulté sur le site internet de l'Association : http://www.one-democratic-state.org/. Mahmoud Musa : Un État unique pour les Israéliens et les PalestiniensEnglish version : http://peacepalestine.blogspot.com/2005/12/one-state-for-palestine-israel-silvia.html
Silvia Cattori : Pendant toutes ces années où l’Autorité palestinienne s’est prêtée au jeu des négociations, les Palestiniens ont cumulé frustrations et souffrances. Israël qui a profité de ce temps pour consolider ses acquis, ressort plus fort que jamais. La dernière proposition de paix d’Ariel Sharon laisse aux Palestiniens 8 % du territoire historique. Que ressentez-vous à l’idée qu’aucun des objectifs de l’Organisation de libération palestinienne (OLP) n’a été réalisé à ce jour ? Mahmoud Musa : Tout ce qui se passe, depuis quinze ans, depuis la conférence de Madrid, ne saurait être appelé « négociations ». A l’époque, le Premier ministre israélien Itzhak Shamir avait dit : « Je peux faire en sorte que ce petit jeu se prolonge au moins dix ans ». Personne ne s’attend à ce que le petit jeu perdure encore quinze ans. L’objectif du gouvernement israélien, c’est de prendre le contrôle de la terre, de détruire l’économie, de massacrer les Palestiniens ou de les humilier, afin de poursuivre le processus d’épuration ethnique commencé en 1947. L’Autorité palestinienne devrait cesser de participer à cette mascarade. Silvia Cattori : Jusqu’ici, tous les accords - d’Oslo à Genève - étaient basés sur des postulats moralement inacceptables dont, notamment, la séparation entre deux peuples sur des bases ethniques. Or cette option, qui aboutirait à créer une pseudo-Palestine, qui ne concernerait qu’un tiers des Palestiniens et moins d’un cinquième de leurs terres, semble ne plus faire l’unanimité. De la Feuille de Route, chère à Bush, nul ne parle plus. Pensez-vous qu’un État unique soit une alternative envisageable, à terme ? Mahmoud Musa : Il y a eu quantité de plans : Madrid, Oslo I, Oslo II, Wye River, Camp David, Plan Tenet, Document Mitchell, Accords de Sharm el-Sheikh, Initiative de Genève, Feuille de route… : tout ceci a pour but de séparer les juifs et les Palestiniens, alors qu’ils vivent déjà largement mélangés entre eux et que leurs ressources naturelles et leurs économies respectives ne peuvent être séparées. C’est pour inscrire dans le marbre ce système d’apartheid qu’une muraille et des autoroutes réservées sont en cours de construction. Ce processus doit prendre fin, et un processus d’édification d’un seul État, démocratique, doit être initialisé. Silvia Cattori : Les Palestiniens qui sont regroupés dans des mouvements religieux n’ont-ils pas des aspirations nationalistes susceptibles de contrecarrer cette idée d’un État unique pour tous ? Mahmoud Musa : Ce sont des partis et formations confessionnels. La religion aide les gens à supporter les conditions très dures dans lesquelles ils doivent survivre. Ils n’ont absolument rien contre l’idée de vivre dans un même État (avec les juifs), dès lors qu’ils n’y seraient pas confrontés à des discriminations. Les Palestiniens sont en train de lutter contre le colonialisme ; pas contre le judaïsme. De même que les Noirs sud-africains se battaient contre le colonialisme et l’apartheid, et absolument pas contre les Blancs. Silvia Cattori : Si la revendication d’un État unique est la seule solution viable, car plus équitable et conforme au droit international, pourquoi jusqu’ici est-ce la solution basée sur deux États qui est mise en avant par le camp de la paix et les instances internationales ? Mahmoud Musa : La situation que vous décrivez s’est installée essentiellement parce que l’Autorité palestinienne en a appelé à une solution à deux États. Toutefois, ceci est en train de changer, et rapidement, parce que les gens se rendent compte qu’un État palestinien viable est impossible et qu’une solution à deux États n’apporterait ni la paix, ni la prospérité au Moyen-Orient, et donc au monde, d’une manière générale. Silvia Cattori : Même si la solution d’un État unique et démocratique, où Israéliens et Palestiniens vivraient à l’intérieur des mêmes frontières, était soutenue par la communauté internationale, ne pensez-vous pas qu’Israël empêcherait cette idée de se concrétiser ? Mahmoud Musa : Si, bien sûr. Les régimes colonialistes de peuplement refusent toujours de renoncer à leur mentalité exclusiviste et raciste, et ne deviennent pas démocratiques du jour au lendemain. Toutefois, la communauté internationale est en train de prendre conscience du fait qu’il n’y a pas de place pour le colonialisme, l’apartheid et les États purs, du point de vue ethnique, au vingt-et-unième siècle. Silvia Cattori : Si on se base sur le fait qu’avant 1948 les Arabes vivaient en harmonie avec les juifs venus s’installer progressivement en Palestine, il semble envisageable qu’ils puissent vivre tous ensemble. Mais après tout le mal qui leur a été fait, les Palestiniens pourront-ils partager leurs terres avec ces colons qui affichent une attitude exclusive, le rejet des Palestiniens et de la religion musulmane ? Mahmoud Musa : Les Palestiniens sont conscients du fait qu’un État unique démocratique améliorerait leurs conditions de réfugiés soumis à occupation et générerait la paix dans l’ensemble de la région. Silvia Cattori : Des Palestiniens vivent déjà dans un même État que les juifs, en Israël. Sauf qu’aujourd’hui ils sont discriminés et n’ont pas les mêmes droits que les Israéliens de confession juive. Mais pour que cela cesse, il faudrait qu’Israël renonce à son statut d’Etat juif, et devienne un État véritablement démocratique. Or cela paraît inimaginable !
Mahmoud Musa : Les régimes colonialistes de peuplement se cramponnent à leur mentalité, comme je l’ai indiqué. Toutefois, pour les Israéliens, le renoncement à ces attitudes colonialistes présenterait de nombreux avantages. La paix réduirait la nécessité de gaspiller d’énormes ressources en armements et elle ouvrirait à Israël l’immense marché des mondes arabe et musulman. Il en va de l’intérêt de la communauté internationale de favoriser cette solution. Silvia Cattori : L’Autorité palestinienne qui, depuis Oslo, a abandonné la lutte, n’est-elle pas devenue pour le peuple palestinien, qui souffre de l’occupation, un fardeau qui s’ajoute à l’oppression israélienne ? Mahmoud Musa : L’existence de l’Autorité palestinienne empêche la formation d’un État unique car, dans ce cas, ses épigones perdraient leurs privilèges. Il est dans l’intérêt d’une solution au conflit que l’autorité s’auto-dissolve et que se forme un parti de défense des droits de l’homme qui lutte pour la démocratie politique et sociale. Silvia Cattori : Qu’éprouvez-vous, à l’égard de tous ceux qui, en Israël et dans le monde, appuient le projet politique d’un État qui pratique la discrimination raciale et refuse aux Palestiniens de retourner sur leur terre ? Mahmoud Musa : La réalité dont vous faites le constat est due au fait que les mass media sont contrôlés par les puissants. Toutefois, cela est en train de changer, grâce, principalement, à Internet. Silvia Cattori : Une Autorité palestinienne qui se dote d’ambassadeurs et de ministres, n’est-ce pas une absurdité ? S’étant compromise dans des négociations avec Israël, l’Autorité palestinienne n’a-t-elle plus d’autre choix que de collaborer avec lui, et donc de capituler ?
Mahmoud Musa : L’Autorité palestinienne est une autorité sans État, qui fait tout afin de perpétuer la fantasmagorie d’un État dépourvu de territoire. Elle est soutenue par les États-Unis et leurs alliés. Par ailleurs, elle est vermoulue par la corruption. Cela seul suffit à la placer dans l’incapacité d’apporter la paix et la prospérité. Silvia Cattori : Quel message adressez-vous aux mouvements de solidarité qui ont jusqu’ici soutenu la politique de l’Autorité palestinienne ? Mahmoud Musa : C’est en défendant un État unique démocratique s’étendant à toute la superficie de la Palestine historique que le mouvement international de solidarité contribuera aux intérêts de tous les peuples de cette région du monde, du Moyen-Orient, et à la cause de la paix dans le monde, d’une manière générale. Voilà ce que j’ai à leur dire… Silvia Cattori : Dans le contexte actuel, extrêmement sombre, que peuvent encore espérer les Palestiniens ? Mahmoud Musa : Les Palestiniens luttent depuis près d’un siècle. Ils voient les nombreux exemples de peuples qui se sont battus encore plus longtemps qu’eux, et qui ont obtenu la victoire. Un seul État pour la Palestine et Israël : une utopie ?
Une vieille idée Le noeud du conflit La question des colonies Une vision d'une paix durable au Moyen-OrientInterview du Dr Mazin B. Qumsiyeh par Andrea Bistrich, Al-Jazeerah,
26 août 2005 Partager la Terre de Canaan - Droits de l'Homme et Conflit israélo-palestinien [Sharing the Land of Canaan < Human Rights and the Israeli-Palestinian Struggle], tel est le titre du dernier ouvrage du militant palestinien et professeur à l'université Yale, le professeur Mazin B. Qumsiyeh. Il s'agit de l'examen critique des problèmes fondamentaux posés par le conflit, qui met en évidence une vision pour une paix durable, basée sur la mise en application des principes des droits de l'homme pour tous. Mazin B. Qumsiyeh est le cofondateur de plusieurs associations et groupes, dont le Triangle Middle East Dialogue, l'Association du Moyen-Orient de la Caroline, la Fondation pour la Sauvegarde de la Terre sainte [Holy Land Conservation Foundation], l'Association des Généticiens du Moyen-Orient, la Coalition pour le Droit au Retour des Réfugiés Palestiniens, et Universitaires pour la Justice. Il fait aussi partie du Conseil d'administration de l'Association internationale pour un seul État démocratique en Palestine/Israël (Lausanne). Andrea Bistrich [AB] : Le conflit au Moyen-Orient est-il avant tout religieux ou s'agit-il d'une guerre pour un territoire, des ressources en eau, ou de toute autre nature ? Mazin Qumsiyeh [MQ] : Ce conflit est essentiellement une lutte d'un peuple indigène pour demeurer sur sa terre, face à une campagne impitoyable et incessante de « nettoyage » (terme introduit par le programme sioniste au début du vingtième siècle). Après près d'un siècle, les deux tiers des membres du peuple autochtone sont devenus des réfugié sou des personnes déplacées. Quant aux autres, ils vivent dans des régions qui rétrécissent comme peau de chagrin et ils sont de plus en plus pauvres et ghettoïsés. AB: Qui tire profit de l'instabilité de la situation, au Moyen-Orient ? MQ : Plusieurs groupes : 1) l'industrie de l'armement. Les Etats-Unis sont le premier exportateur d'armes au monde, et 60 % des armes que nous exportons vont au Moyen-Orient. 2) L'industrie pétrolière. A moins que le l' engagement américain ne puisse mettre un terme à la dépendance des Etats-Unis en matière de pétrole, développer des sources d'énergies alternatives et réaliser des économies d'énergie. 3) Les boîtes à idées [think tanks] et leurs employés à Washington. Ce sont pas moins de vingt-quatre de ces organismes qui perçoivent un financement substantiel d' intérêts privés allant des industries pétrolières et militaires jusqu'aux différents lobbies pro-israéliens. 4) Beaucoup de dirigeants sionistes. Certains s'attirent la célébrité, des tarifs de conférence confortables et l 'adulation de certains admirateurs. Collectivement ils peuvent maintenir le caractère juif d'Israël et éviter les réformes démocratiques nécessaires, la séparation entre la religion et l'Etat, et un développement économique incontrôlé. 5) Des zélotes religieux (qu'ils soient chrétiens, juifs ou musulmans), qui croient en des scénarios de fin du monde. Ces zélotes ignorent des admonitions pourtant claires, dans leurs religions, qui exhortent à la miséricorde, à l'amour et au respect du prochain. Les colons / pionniers fanatiques juifs d'Hébron en sont un bon exemple, ou encore Oussama ben Laden. 6) Beaucoup de dirigeants arabes. Une résolution pourrait éliminer le seul pilier encore debout de leurs pouvoirs dictatoriaux, qui bénéficient immensément de la vente lucrative du pétrole et des ventes d' armes, et qui détournent leurs populations des problèmes locaux. 7) Beaucoup de responsables de l'exécutif américain, qui perçoivent des millions de dollars de dons en vue des campagnes électorales d'organisations pro-sionistes et autres, qui tirent profit du statu quo. La fin du conflit au Moyen-Orient risquerait de les priver de l'argent provenant de certains secteurs de leur électorat. AB : Pouvez-vous nous parler du rôle et de l'histoire du phénomène sioniste dans l'ensemble de ce conflit ? MQ : Un programme politique sioniste avait été esquissé par l'Empire britannique à l'époque où il s'était attaché les services du Lieutenant Colonel George Gawler (chargé des colonies pénitentiaires britanniques en Australie). Gawler s'est vu confier la tâche d'étudier la faisabilité de la « création de colonies juives en Palestine » au service des intérêts impériaux et géostratégiques britanniques. Son rapport, publié en 1845, fut contesté par beaucoup de détracteurs, dont un parlementaire juif, mais il fut néanmoins adopté et son projet fut financé. La première de ces colonies de juifs européens en Palestine fut créée en 1880. Le programme fut un échec, jusqu'au moment où la Grande-Bretagne commença à exercer un contrôle physique de la région, à la suite de la Première guerre mondiale. Depuis lors, les indigènes palestiniens (de diverses confessions) ont souffert considérablement et continuent à souffrir. La grande puissance qui permet cette souffrance, ce sont de nos jours les Etats-Unis, qui ont succédé à la Grande-Bretagne en tant que principal mentor du sionisme, après la Seconde guerre mondiale. AB : Quelle est la relation entre sionisme et antisémitisme ? MQ : Dans mon livre, j'explique cette problématique en détail. Fondamentalement, le phénomène de la haine des juifs (« antisémitisme » n' est pas le meilleur des termes, étant donné que la plupart des juifs européens ne sont pas des Sémites et que tous les arabophones sont des Sémites au sens strict de ce terme) est un phénomène européen. Cette haine fut alimentée par le développement, en Europe, du nationalisme ethnocentrique, au dix-neuvième siècle et au début du vingtième. En réaction à ces phénomènes, la plupart des êtres humains rationnels (juifs et non-juifs) ont développé une résistance fondée sur des idéologies de tolérance, allant du socialisme à l'humanisme. Mais une minorité a réagi, en adoptant le nationalisme chauvin d'inspiration britannique, incarné par le sionisme politique, qui bénéficia dans une grande mesure de son jumelage avec d'autres formes de nationalisme ethnocentrique, avec beaucoup de fécondations croisées. A ce sujet, voir par exemple le livre de Lenni Brenner : Cinquante et un documents : Histoire de la collaboration entre les nazis et les sionistes [51 Documents: History of Nazi Zionist Collaboration]. AB: Jusqu'ici, Israël n'a pas fait montre de sa volonté de mettre en application le « droit au retour » [des réfugiés palestiniens, chez eux, ndt]. Existe-t-il un quelconque discours recevable, dans la société politique ou civile israélienne, sur cette question ? MQ : A l'instar de la situation qui prévalait en Afrique du Sud du temps de l'apartheid, il y a [en Israël] un système enkysté dans son rejet des droits humains fondamentaux des non-juifs (les chrétiens, les musulmans, etc.). Des individualités juives et quelques organisations courageuses travaillent d' arrache-pied afin d'éduquer leurs concitoyens. Toutefois, comme en Afrique du Sud, ce ne sont que des pressions extérieures et intérieurs (tels que des boycotts, des désinvestissements, la résistance, etc.) qui feront que les gens au pouvoir finiront par renoncer à leurs rêves impossibles de séparation et de haine envers « ceux qui ne sont pas eux ». AB : Israël a violé plus de 65 résolution du conseil de sécurité de l'ONU et a bénéficié du véto des Etats-Unis qui en a écarté 37 autres. Cela n'empêche pourtant pas Israël de percevoir des milliards d'aides imputées sur le budget américain. Qu'y a-t-il derrière cette relation israélo-américaine évidente ? MQ : La revue Fortune a classé le lobby sioniste en Amérique au quatrième rang en terme de puissance, et il est assurément le premier lobby en ce qui concerne les questions internationales. Mais je pense aussi que d'autres facteurs sont importants, que j'ai mentionnés précédemment en énumérant les gens qui tirent profit de la continuation d'un conflit à bas bruit au Moyen-Orient (comme, par exemple, les industries militaires, les intérêts pétroliers). AB: En l'absence du soutien des Etats-Unis, combien de temps Israël serait-il en mesure de maintenir son occupation illégale de la Palestine ? MQ: D'après le commentateur israélien Nehemia Stessler, du quotidien Ha' aretz, sans le soutien américain Israël aurait été soumis à un embargo commercial et « chassé à coups de pied au c.l de toute instance internationale, pour ne pas parler de l'Onu ». Israël n'aurait pas pu perdurer très longtemps, car il est extrêmement dépendant de l'importation de matières premières et de l'exportation des armes qu'il produit (de technologie principalement américaine). AB : Quelles mesures pourraient, selon vous, aboutir à de premiers signes de paix et de démocratie au Moyen-Orient ? MQ: Il faudrait couper l'aide tant militaire qu'économique à Israël et le soumettre à des campagnes de boycott et de désinvestissement analogues à celles qui ont mis à bas le régime d'apartheid en Afrique du Sud. C'est absolument essentiel, si on veut apporter une paix durable et juste. AB: Quotidiennement, nous voyons des atrocités israéliennes contre des Palestiniens, à la télévision, mais nous n'entendons pratiquement jamais parler des mouvements de protestations en Israël. Vu de l'extérieur, il semble que les Israéliens, dans leur ensemble, soutiennent leur gouvernement. La plupart des opposants ont-ils quitté leur patrie ? MQ: De fait, des centaines de milliers d'Israéliens ont voté avec leurs pieds, en quittant le pays. Comme je l'ai indiqué plus avant, il y a encore des Israéliens courageux qui mènent ces combats-là. Mais je pense qu'il est erroné de prétendre qu'il faille attendre la constitution d'une majorité juive israélienne opposée aux injustices et au racisme inhérents à l' idéologie politique sioniste. En Afrique du Sud, il n'y a jamais eu une majorité de Blancs qui eussent été en faveur de la disparition de l' apartheid. AB: Le terrorisme et la violence (comme par exemple les attentats suicides palestiniens) sont souvent cités comme principaux obstacles à la négociation d'une solution viable au conflit israélo/palestinien. Pouvez-vous nous parler des racines du terrorisme et de la violence et de la manière dont ce problème de la violence pourrait éventuellement être réglé ? MQ: Au lieu de la métaphore agronomique des « racines », je préfère la métaphore médicale : la violence est le symptôme d'une maladie sous-jacente. En Afrique du Sud, la violence (qui prit des formes horribles, des personnes ayant été brûlées vives) était un symptôme de cette étiologie sous-jacente qu'était l'apartheid. L'apartheid une fois éliminé, la violence ne continua pas à flamber très longtemps (je parle tant de la violence des populations indigènes que de celle, bien plus répandue et systématique, de l'Etat). La même chose s'est produite dans les luttes contre le colonialisme et l' oppression, dans des pays comme le Vietnam (sous domination française, puis américaine), l'Algérie (sous la domination de l'impérialisme français), ou encore dans les luttes menées par les indigènes amérindiens contre les colonisateurs européens. AB: La principale affirmation, et le principal objectif aussi, de votre livre, c'est de donner la vision d'une paix durable, fondée sur les droits de l'homme, soutenus par le droit international. Quel rôle la communauté internationale a-t-elle à tenir, dans ce processus ? MQ: Simplement, ceci : si l'on veut une « feuille de route » vers la paix qui soit durable et juste, alors la Déclaration universelle des Droits de l' Homme est le document le plus indiqué. Amnesty [International] a dit que la raison pour laquelle les accords d'Oslo ont échoué tient au fait que les droits de l'homme avaient été ignorés. La « feuille de route » de l' administration Bush [soutenue par le « quartette » (Onu, Union européenne, Etats-Unis et Russie) comporte 2 218 mots. Mais il y manque quatre termes, fondamentaux : droits humains (2 mots) + droit international (2 mots) = 4 mots. AB: La fin du conflit palestino-israélien semble dépendre aussi, jusqu'à un certain point, de ce que l'on décidera au sujet de la ville de Jérusalem. A qui Jérusalem appartient-il ? MQ: Jérusalem n'appartient à aucune entité politique, il appartient à sa propre population (y inclus les dépossédés). Si on met les droits humains fondamentaux (dont les droits à posséder des terres et son domicile) avant tout, les questions gagnent en clarté et deviennent plus faciles à résoudre. A l'évidence, trois religions monothéistes considèrent que Jérusalem est une ville sainte. Mais il serait extrêmement réducteur de prétendre que Jérusalem serait une ville « juive », « musulmane » ou encore « chrétienne ». AB: Qu'en est-il des mouvements de base, en Palestine et en Israël ? Sont-ils assez puissants pour apporter un changement significatif ? MQ: Les mouvements de base sont les seules forces qui soient à même d' initialiser des changement dans les sociétés, où que ce soit dans le monde. Le changement ne provient jamais du sommet. C'est toujours des gens ordinaires, agissant ensemble, qu'il provient. AB: Dans le cas du démantèlement de l'apartheid en Afrique du sud, des sanctions ont été le moyen qui a pu contraindre le gouvernement sud-africain à adhérer au droit international. Des sanctions sont-elles aussi un moyen convenable, dans le cas d'Israël, jusqu'à ce qu'il admette qu'il doit se conformer à ses obligations ? MQ: Oui. La transformation, l'évolution vers un discours post-sioniste, se produira, inéluctablement. La question est de savoir si cela se passera pacifiquement, comme en Afrique du Sud, grâce à des campagnes de désinvestissement et de boycott ? La transformation d'Israël, cela ne signifie aucunement l' « anéantissement d'Israël ». De fait, c'est plutôt l' inverse qui est vrai, car tout le monde reconnaît que la direction prise au cours des décennies passées (fondée sur une idéologie raciste d'injustice, de haine et de « séparation ») ne pourrait que conduire à un redoublement des violences et du bain de sang. Si l'apartheid était le problème de l' Afrique du Sud, il n'a aucune chance de représenter la solution, en Israël / Palestine ! AB: La Déclaration universelle des Droits de l'Homme, considérée comme une condition sine qua non de la paix, a été ratifiée par la plupart des pays, dont Israël et les Etats-Unis. Pourtant, les violations systématiques des droits de l'homme par l'Etat d'Israël apportent la démonstration du contraire. Comment résoudre ce problème ? MQ: En éduquant les peuples sur ces questions, et en expliquant les faits, indéniables : voilà la composante essentielle qui permettra de construire le soutien pour des boycotts, des désinvestissements et d'autres méthodes permettant d'encourager un changement. La plupart des gens deviennent acteurs quand ils prennent conscience qu'on leur a menti. L'hypocrisie et les deux poids deux mesures du gouvernement [israélien] en matière de soutien au racisme et à l'oppression sont particulièrement insupportables aux gens particulièrement honnêtes. AB: Que vise Israël, en persistant à construire à grand prix sa muraille, qu 'il préfère appeler « barrière de sécurité » ? MQ: Le mur serpente dans les territoires [palestiniens], parachevant le confinement des Palestiniens dans des villes surpeuplées, tout en expropriant leurs terres, leurs sources d'eau et les autres ressources naturelles dont ils vivaient. Ce mur vise à s'accaparer le maximum de terres, avec le nombre minimal de Palestiniens. Il coupe les Palestiniens de leur poumon économique : Jérusalem (dont l'économie de la Cisjordanie dépend à 40 %). Il est conçu de manière à augmenter leur pauvreté, leur désespérance et finalement à accroître l'émigration des indigènes palestiniens hors de leurs terres. Il ne s'agit que d'une énième méthode permettant de procéder à leur épuration ethnique. Le revers de la même médaille, c'est le développement des activités de colonisation sur les terres palestiniennes ; à l'heure actuelle, ce sont plus de 450 000 colons juifs qui vivent sur la terre palestinienne en Cisjordanie et à Gaza [ceci n 'est plus le cas depuis quelques semaines, ndt], contrôlant la plupart des ressources naturelles. AB: Neuf millions de Palestiniens n'ont pas de pays en propre, la plupart sont appauvris et dépossédés de leurs terres et de leurs biens. Que veulent les Palestiniens, en termes de justice, d'égalité de droits et d' autodétermination ? MQ: Les Palestiniens ont un pays, leur pays : c'est la Palestine ! Le fait que la plupart d'entre eux soient aujourd'hui dépossédés et qu'ils soient très nombreux à vivre dans des camps de réfugiés, ou confinés dans des cantonnements de plus en plus exigus n'a rien d'une situation définitive. Autant de temps qu'il faudra, les Palestiniens continueront à se battre et à résister, jusqu'à ce que leurs droits humains fondamentaux seront restaurés (en particulier le droit à retourner chez eux et à recouvrer leurs terres). De tels droits fondamentaux sont clairement définis dans les conventions internationales relatives aux droits de l'Homme (je précise toutefois qu'il s'agit de droits inaliénables, qui ne tirent pas leur validité desdites conventions ni d'ailleurs d'un quelconque document). Je pense qu'obtenir le droit à retourner chez soi ainsi que celui à être traité sur un pied d' égalité, quelle que soit sa religion, sont des droits fondamentaux. AB: L'application du « droit au retour » est-elle une condition sine qua non d'un futur processus de paix ? MQ: Le programme sioniste, consistant à créer un Etat juif sur une terre palestinienne impliquait, et il continue à impliquer, l'épuration ethnique des indigènes palestiniens. Dans le passé, c'est-à-dire durant et immédiatement après la création d'Israël, plus de 800 000 Palestiniens ont été les victimes d'une épuration ethnique, qui a consisté à les chasser de leurs maisons et de leurs terres. Ces réfugiés et leurs descendance forment la population réfugiée la plus importante et la plus permanente au monde. La communauté internationale a ressenti un profond sentiment de responsabilité dans leur tragédie. Le Comte Folke Bernadotte, médiateur de l'ONU, avait déclaré : « Ce serait faire offense aux principes de la justice la plus élémentaire si les innocentes victimes de ce conflit se voyaient dénier le droit à retourner chez eux, au moment même où des immigrants juifs affluent en Palestine » [Document UN Al 648, 1948]. Cela reste vrai encore aujourd' hui, puisque toute personne juive est de facto éligible à la nationalité [israélienne] automatique, alors que les réfugiés palestiniens ne peuvent retourner chez eux. Le droit au retour a un fondement juridique solide. La résolution 194 de l'Onu, adoptée le 11 décembre 1948, stipule dans son paragraphe 11 : « les réfugiés désireux de retourner chez eux et de vivre en paix avec leurs voisins seront autorisés à le faire dès que cela sera matériellement possible. une compensation devra être versée pour les propriétés de ceux qui choisiraient de ne pas retourner chez eux. » La résolution 194 a été confirmée, pratiquement chaque année, avec un consensus universel, excepté les voix d'Israël et des Etats-Unis. Cette résolution fut ensuite clarifiée par la résolution 3236 de l'Assemblée générale de l'ONU, qui réaffirme, dans sa sous-section 2 « le droit inaliénable des Palestiniens à retourner chez eux et de retrouver leurs propriétés d'où ils ont été chassés et déracinés, et (elle) appelle à leur retour ».Empêcher le retour des réfugiés est un acte d'agression, qui mérite des sanctions du Conseil de Sécurité. L'admission d'Israël à l'ONU était conditionné par son acceptation des résolutions de l'ONU le concernant, dont la 194. Le droit au retour ne tire pas sa validité simplement des résolutions de l'ONU. La Déclaration universelle des Droits de l'Homme, en son article 13, réaffirme le droit de toute personne à vivre et à retourner dans son pays. De plus, le principe de l'autodétermination garantit, entre autres, le droit à la propriété et à l'habitation dans son propre pays. L'ONU a adopté ce principe en 1947. En 1949, et par la suite, ce droit a été explicitement appliqué au peuple palestinien, affirmant notamment la légalité « de la lutte des peuples en vue de leur autodétermination et de leur libération ». AB: Croyez-vous en la possibilité d'un monde « post-sioniste » ? MQ: Le monde post-sioniste est déjà une réalité. Le problème, en Israël / Palestine, ce n'est pas simplement la continuation de l'épuration ethnique ; il y a un problème de discrimination, concernant notamment les non-juifs restés sur place. Amnesty International a indiqué : « En Israël, par exemple, plusieurs lois sont explicitement discriminatoires. Ces lois remontent à la fondation d'Israël, en 1948, Etat fondé sur la notion d'un Etat juif destiné au peuple juif, à la suite du génocide raciste dont les juifs furent les victimes en Europe, durant la Seconde guerre mondiale. Certaines lois israéliennes reflètent ce principe, et elles exercent une discrimination envers les non-juifs, en particulier les Palestiniens qui vivaient sur ce territoire, depuis des générations et des générations. Israël est le seul pays, au monde, à reconnaître pour ses « nationaux » des adeptes d'une religion particulière, où qu'ils vivent, la citoyenneté étant automatiquement offerte à tous ceux d'entre eux (y compris des convertis) qui veulent venir vivre sur des terres qui appartiennent à des indigènes palestiniens. Pendant ce temps, les réfugiés palestiniens (chrétiens et musulmans) se voient dénier le droit de retourner chez eux, au seul motif qu 'ils en sont pas juifs. En Israël, c'est tout un arsenal juridique qui s' est, de fait, constitué au fil du temps, qui favorise les juifs par rapport aux non-juifs. Ceci n'est pas acceptable et ne saurait perdurer (beaucoup de juifs de tendance laïque rejettent cette discrimination). AB: Après la fin de l'occupation et l'autorisation donnée aux réfugiés palestiniens de rentrer chez eux, beaucoup d'efforts de réconciliation et de reconstruction seraient encore nécessaires. Quels devraient être les étapes à venir, pour les Israéliens, pour les Palestiniens, et pour la communauté internationale ? MQ: En Afrique du Sud, les problèmes n'ont pas pris fin miraculeusement avec la disparition du système d'apartheid. Beaucoup de travail reste à faire dans ce pays, et les Sud-Africains ont d'énormes obstacles à surmonter devant eux. Si le plus gros fardeau a été dépassé avec la fin de l' apartheid, les défis et les dangers qui menacent le progrès de ce pays demeurent. La question de savoir si une égalité pleine et entière et les droits de l'homme pourront être instaurés en Afrique du Sud reste pendante. Pour reprendre mon analogie médicale, nous savons que plus le problème sous-jacent (la « maladie » sous-jacente) perdurera, plus la convalescence sera longue. Le ressaisissement et la réhabilitation peuvent ne pas se dérouler comme on le souhaiterait, et il peut même y avoir une rechute. C' est pourquoi un bon diagnostic est indispensable, afin de prescrire les traitement adaptés. AB: Vous affirmez, plein d'optimisme, que « la paix au Moyen-Orient est possible ». Dans combien de temps ? MQ: Cela pourrait intervenir avant même dix ans, si suffisamment de personnes sont impliquées, ou bien cela risque d'attendre vingt, voire trente ans. J'ai été surpris par la rapidité du démantèlement de l'apartheid en Afrique du Sud, et aussi par celle de la chute du mur de Berlin. Rétrospectivement, il aurait été difficile de faire des prédictions sur telle ou telle lutte historique (c'est notamment le cas du retrait américain du Vietnam). Comme toujours, personne n'a de boule de cristal, et nous risquons d'être confrontés à plus d'une surprise. [Cette interview a été publiée également dans la revue Share International, vol. 24, n° 6, juillet/août 2005 et vol. 24, n° 7, septembre 2005. Site : http://www.share-international.org ] Bibliographie : Mazin B. Qumsiyeh, Sharing the Land of Canaan - Human Rights and the Israeli-Palestinian Struggle. Pluto Press, 2004. Pour plus d'information : http://www.qumsiyeh.org ; http://www.al-awda.org ]
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