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Le quotidien online des Musulmans libres et actifs et leurs alliés

Un seul État démocratique en Palestine/Israël

Partie 2

Ayant constaté que toutes les "solutions" proposées au conflit israélo-palestinien ont échoué à ce jour, plusieurs centaines de citoyens du monde entier - Israéliens, Palestiniens, Européens, Américains, Africains - se sont engagées pour l'objectif d'un seul État démocratique en Palestine/Israël. La principale association internationale militant pour cet objectif est à ce jour l'Association pour un seul État démocratique en Palestine/Israël, créée à Lausanne le 15 avril 2003. C'est dans cette ville que les partisans d'un seul État ont organisé leur première conférence internationale du 23 au 25 juin 2004. Cette conférence a adopté le texte d'une déclaration finale [voir ci-dessous], qui servira de "feuille de route" pour le travail ultérieur en faveur de cette solution, la seule réaliste et possible. On trouvera ci-dessous des documents et des renseignements pratiques pour alimenter la campagne mondiale pour un seul État démocratique, ouvert à tous les habitants de la Palestine historique et fondé sur le principe : "Une personne, une voix". L'ensemble des documents publiés en diverses langues par l'Association peut être consulté sur le site internet de l'Association : http://www.one-democratic-state.org/.

Cherchons la Paix
par Robert Thompson, avocat honoraire, 26 novembre 2004
J'ai déjà bien dépassé le seuil des soixante-dix ans, après une vie remplie de joies et de petites victoires, pendant laquelle je fus passionné par mon métier de juriste. Mais, sans prétendre à une sagesse extraordinaire, je prie toujours qu'arrivera un jour, sans doute après mon propre décès, la paix en Palestine. Tous ceux qui me connaissent savent que je n'ai jamais eu de grands succès mondains au cours d'une vie plutôt tranquille, mais j'ai eu l'énorme privilège de trouver des amis partout dans le monde parmi ceux qui ont pu apercevoir et reconnaître ma bonne volonté et mon refus de transiger avec le mal.
Le fait que je suis ouvertement un chrétien catholique engagé et pratiquant m'a plutôt aidé à nouer des relations d'amitié avec des musulmans et des juifs qui sont également de leurs côtés respectifs engagés et pratiquants.
La funeste déchirure de la grande famille des héritiers d'Abraham fut élargie par l'invasion sioniste de la Palestine, et elle me semble une blessure inacceptable. Je suis néanmoins fort conscient qu'elle n'est pas né du judaïsme en tant que religion mais d'une manipulation politique de certaines personnes de familles d'origine juive par Théodor Herzl et ses héritiers. Cet homme et ses disciples ont rejeté les enseignements traditionnels du judaïsme pour les remplacer par l'idée d'une mythique race juive dont les membres peuvent être ou des croyants ou des non-croyants.
Au 19ème siècle, en même temps que Herzl faisait circuler ses idées, d'autres juifs, pieux ceux-là, ont commencé à fuire les persécutions dont ils furent l'objet en Europe orientale pour s'installer en Terre Sainte. Ils n'ont jamais demandé le départ des autochtones musulmans et chrétiens, avec qui ils ont réussi à vivre en bonne entente. Leurs descendants gardent toujours cette attitude, et ils restent fidèles à leurs idéaux - qui les ont amenés à s'opposer à la fondation d'un état prétendument juif. En tant que juifs fidèles à leur religion, ils rejettent cet état qui est loin de correspondre à leurs croyances.
Nous, qui nous réclamons héritiers de l'alliance entre notre Dieu d'amour, de clémence et de miséricorde et notre ancêtre spirituel, Abraham, devons faire tout ce que nous pouvons pour donner ses chances à la paix sur la terre promise, et la solution me semble évidente. Le souvenir du père de la nation palestinienne doit inspirer en tous le désir d'arriver à cette paix, qui doit - autant que possible - être fondée sur la justice.
Pour moi, juriste ayant une grande expérience des problèmes juridiques internationaux depuis le temps où je travaillais à la Chambre de Commerce Internationale comme Directeur du Service Juridique et Secrétaire Général de la Cour d'Arbitrage, il semble tellement évident que le monde entier doit se concentrer sur les difficultés auxquelles doivent faire face les habitants de la Palestine. Il reste certain que tous les héritiers d'Abraham peuvent réclamer leur droit au libre accès aux lieux qui restent saints pour nous tous - ce qui fut permis jusqu'en 1967.
Nous pouvons tous partager le point de vue de ces juifs religieux qui veulent vivre leur foi en bonne entente avec les autres habitants de la Palestine, et les accueillir amicalement comme l'a fait Yasser Arafat. Par contre, il est également notre devoir de tout faire pour renvoyer dans leurs pays d'origine les sionistes qui veulent faire le nettoyage ethnique pour étendre les implantations israéliennes sur des terres appartenant à des palestiniens. En outre, il n'y a aucune excuse pour l'encouragement continu de l'immigration sioniste de pays lointains - que ce soit de la France, de l'Argentine ou de tout autre pays.
La justice nous conduit tout droit à la solution d'un seul État couvrant tout le territoire de l'ancienne Palestine mandatée aux britanniques, où les juifs, les musulmans et les chrétiens, ainsi que les non-croyants peuvent vivre paisiblement ensemble. Mais, il est inacceptable que soit imposé un état où ne sont considérés comme citoyens à part entière que ceux qui ont un lien avec une seule "race" - pour reprendre leur thèse. En fait scientifique, nous savons qu'il n'y a qu'une seule race humaine, mais les sionistes continuent à croire en la "race juive", qui n'est ni une "race" ni vraiment "juive".
Agissons pour un seul État. Je salue avec satisfaction la candidature annoncée à la présidence palestinienne de Marwan Barghouti, qui s'est donné la peine d'apprendre la langue de la Torah, et qui - par ce geste - offre la possibilité d'approfondir la compréhension mutuelle entre les communautés actuellement divisées. Reste à donner des réponses à toutes les questions difficiles, y compris le droit aux exilés et à leurs descendants de rentrer dans leurs maisons et dans leurs terres. Il est inacceptable que des voleurs qui ont agi avec tant de violence puissent garder le produit de leur crimes.

La « solution » à deux États touche à son terme
par John Denham, The Guardian,1er octobre 2004. Original : http://www.guardian.co.uk/comment/story/0,,1317247,00.html.
Traduit de l’anglais par Marcel Charbonnier.


L’auteur est député travailliste de la circonscription de Southampton Itchen depuis 12 ans. Il a fait partie du gouvernement de Tony Blair de 1997 mars 2003, lorsqu’il a démissionné en raison de son désaccord sur l'intervention du Royaume-Uni en Irak. Site : http://www.johndenham.org.uk. Courriel : denhamj@parliament.uk]
[Des pressions économiques sur Israël s'imposent]


Mon collègue Ian Gibson, Membre du Parlement, m'a appelé, à six heures et
demi du matin, de son hôtel de Ramallah, en Cisjordanie. Notre visite, ayant
pour but d'étudier les services médicaux en Palestine occupée, allait
prendre une tournure très personnelle. Et effrayante. Ian avait été
hospitalisé, à la suite d'un malaise : on suspectait une embolie mineure. Le
spécialiste était venu très rapidement et Ian avait été emmené dans un
hôpital de Jérusalem dans une ambulance du Croissant-Rouge palestinien.
Mais au checkpoint d'Al-Ram, l'ambulance de Ian a été arrêtée par la police
israélienne des frontières. En dépit de son la gravité manifeste de son
tat  - il était en état de détresse par déshydratation - et malgré les
représentations du consulat britannique, l'ambulance se vit refuser l'
autorisation de poursuivre sa route. Durant soixante-dix minutes, Ian fut
laissé dans l'ambulance, avant que son transfert à bord d'une autre
ambulance, que l'on très longtemps, dans l'angoisse que l'on imagine, soit
autorisé
La brutalité du traitement auquel Ian a été soumis est une violation
évidente de la promesse qu'Israël avait faite à l'ONU, à savoir que les
ambulances ne seraient en aucun cas retenues plus d'une demi-heure. Une
organisation humanitaire palestinienne, le HDIP, a recensé 83 morts dues à
un déni d'accès à l'hôpital dans des cas d'urgence ; 52 femmes ont accouché
devant des checkpoints, l'accès à une maternité ou un hôpital leur ayant été
dénié.
Les barrages routiers inopinés et les checkpoints permanents font partie du
système d'occupation de la Palestine, qui vise bien plus que la simple
sécurisation de frontières. D'après l'ONU, il y a plus de 700 de ces
barrages routiers dans l'ensemble de la Cisjordanie, qui contrôlent les
déplacements de chacun des Palestiniens à l'intérieur de leur propre pays.
Lorsque nous étions là-bas, la plupart des Palestiniens ne pouvaient pas
sortir des principales villes. De facto, la Palestine est de plus en plus
morcelée en une série de communes isolées, soumises au contrôle militaire d'
Israël.
Pendant ce temps-là, la construction du « mur de sécurité » israélien en
Cisjordanie bat son plein, ainsi que la création de nouvelles implantations.
Depuis le village de Saffa, du côté palestinien de la frontière de 1967, il
était stupéfiant de voir de nouvelles villes s'étendre, telles ces
villégiatures en location partagée qui envahissent la Costa Brava. Les
nouveaux townships, à la mode de l'apartheid sud-africain, seront encerclés
par le nouveau mur, tandis que Saffa se retrouvera du « mauvais » côté. Les
habitants de ce gros village n'ont pas le droit, qui devrait être évident, d
'en sortir et ils seront soumis à la confiscation arbitraire de leurs permis
de résidence. Les Israéliens auront toute opportunité de venir s'installer
sur les terres ainsi confisquées. Quelle que soit la fonction sécuritaire
que puisse avoir le mur, son effet réel, étant donné qu'il décrit de larges
boucles à l'intérieur du territoire palestinien, est clair. Avant longtemps,
il restera aux Palestiniens trop peu de territoire et de liberté pour que la
création d'un Etat indépendant soit une proposition sensée.
Que se passera-t-il, si la solution à deux Etats s'enlise dans un Etat
palestinien failli ou, plus simplement, dans la brutalité d'une occupation
israélienne prolongée ? Nous, et d'autres contribuables européens, nous
continuerons à honorer la facture de l'aide - d'ores et déjà plus élevée,
par personne, que pour aucun autre pays au monde - afin de parer aux pires
conséquences de l'occupation israélienne illégale. En attendant, c'est notre
propre sécurité et la crédibilité de la politique étrangère britannique qui
en pâtiront.
L'espoir en une solution à deux Etats a uni des gens dont les sympathies
allaient à l'un ou l'autre camp, et aussi ceux qui, ne prenant pas parti,
étaient simplement conscients du fait que notre propre sécurité dépend d'une
solution juste au Moyen-Orient.
Les partisans et les détracteurs de la guerre en Irak étaient d'accord pour
dire que la paix au Moyen-Orient était essentielle si l'on voulait couper l'
herbe sous les pieds d'Al-Qaida, séduisante pour des musulmans dépossédés. S
'exprimant en mars 2003, Tony Blair avait déclaré : « Nous sommes tous
engagés, désormais. vis-à-vis d'un Etat d'Israël, reconnu et accepté par le
monde entier, et d'un Etat palestinien viable. C'est là ce pour quoi ce pays
doit lutter, et c'est ce que nous ferons. »
A nouveau, la semaine passée, Tony Blair a dit : « Deux Etats - Israël, et
la Palestine - vivant en paix côte à côte, feront plus, pour vaincre le
terrorisme, que des balles. » Il a promis de faire de ce règlement une
priorité, après les élections présidentielles américaines. Demandons-nous
alors comment cette priorité peut-elle se concrétiser ?
Il est temps d'être plus courageux et plus audacieux quant aux pressions que
nous pouvons exercer.
Notre gouvernement ne désirait pas que la plainte déposée contre la
construction du mur soit examinée par la Cour Internationale de Justice, au
motif que cela ne serait pas bon pour le processus de paix. Mais les
pressions venues de l'extérieur, cela marche ! La condamnation explicite de
la Cour a choqué les Israéliens et leur gouvernement et cela les a
contraints à repenser le tracé du mur.
La politique israélienne peut être influencée par une pression extérieure
explicite. Beaucoup de gens se demandent d'ores et déjà si l'accord d'
association d'Israël avec l'Union européenne, conditionné par le respect des
droits de l'homme par le pays associé, est encore justifié (et s'il ne
devrait pas être suspendu). Ce genre d'option ne doit pas être écartée à la
légère, d'un revers de la main.
Bien sûr, chaque attentat suicide, dans son obscénité, cache la vision
générale du problème ; les citoyens israéliens ont, eux aussi, droit à la
sécurité. Mais la politique actuelle d'Israël ne leur apportera aucune
sécurité sur le long terme et elle risque même un jour de mettre en danger
notre propre sécurité. S'il faut que des pressions extérieures soient
exercées afin de faire passer le message, alors soyons prêts à y recourir.
La situation continuant à se détériorer en Irak, le moment est maintenant
venu, pour Tony Blair, de tenir ses promesses.

 

L'émergence d'une solution à un seul État. Vers un État véritablement démocratique au Moyen-Orient
par Todd May, CounterPunch, 9 septembre 2004. Original :
http://www.counterpunch.org/may09092004.html . Traduit de l’angalis par Marcel Charbonnier.
L’auteur enseigne la philosophie à l'Université Clemson. On peut le
contacter l'adresse e-mail suivante : TKDRJMAY@aol.com
Dernièrement, le débat sur la question israélo-palestinienne a pris un
nouveau cours. L'idée d'un seul État démocratique en Palestine historique,
que l'on croyait morte et enterrée, a émergé en tant qu'option digne d'
examen. Pour certains, l'idée d'un seul État est une question de réalisme.
Ainsi, Tony Judt affirme, dans la New York Review of Books, que l'
intégration (à « Israël », NdT) de la Cisjordanie est peut-être d'ores et
déjà irréversible et il suggère l'idée qu'un unique État binational
représente sans doute la seule alternative à l'épuration ethnique. Plus
récemment, Noah Cohen a critiqué le parti adopté par Noam Chomsky en faveur
d'une solution à deux États. Pour Cohen, nous devons penser la Palestine sur
le modèle de l'Afrique du Sud et rechercher une solution consistant en la
création d'un État démocratique pour tous ceux qui y vivent.
Comme beaucoup de gens, j'ai été très longtemps en faveur d'une solution à
deux États. Cela me semblait la meilleure d'un ensemble de solutions au
problème que pose la coexistence entre deux peuples vivant côte à côte sur
un territoire réduit.
Aujourd'hui, je pense que j'avais tort : la solution à deux États n'est ni
morale, ni réaliste. La seule approche politiquement et éthiquement viable
du problème israélo-palestinien est le soutien à un État unique démocratique
et laïque qui assure l'égalité des droits à tous ses citoyens. J'ajoute que
j'ai même al conviction que notre incapacité à reconnaître cette donnée de
fait a contribué à l'acceptation de certaines des politiques parmi les plus
ineptes d'Israël. Jusqu'ici, la raison principale de cette situation n'a pas
été suffisamment étudiée, me semble-t-il. C'est ce que je me propose de
faire dans ce papier.
Beaucoup de Palestiniens ont avancé l'idée que la création d'Israël avait
équivalu, en quelque sorte, à solutionner les problèmes de l'Europe sur le
territoire des Arabes. Regardons d'un peu plus près en quoi cette «
solution » a consisté : un seul peuple est considéré - au nom de sa
religion - avoir la précellence sur cette terre. D'autres gens y vivent ?
Des droits de second ordre leur seront concédés ! (Bien qu'Israël prétende
que ses citoyens palestiniens jouissent de droits égaux, cette affirmation
est ridicule : il est bien connu que les Palestiniens ne peuvent former de
coalitions parlementaire avec des partis juifs qui les rejettent
unanimement, qu'ils ne reçoivent pas financements étatiques pour leurs
localités, qu'ils sont dépossédés de leurs terres, que le droit égal à l'
éducation leur est dénié, etc, etc).
Il ne s'agit pas simplement d'un problème moral. Il ne s'agit pas non plus d
'un simple problème historique. Il s'agit des deux à la fois. Et c'est cet
aspect fondamental de la question qui a été négligé par les partisans d'une
« solution » à deux États.
Privilégier un seul peuple sur une terre où en vivent plusieurs, cela
revient à créer, en même temps, deux problèmes mêlés. Premièrement, cela
revient à accorder une valeur morale supérieure à ce peuple. Nous, qui
vivons aux États-Unis, devrions en avoir une conscience viscérale, étant
donné notre histoire, notamment vis-à-vis des autochtones indiens et des
Américains d'origine africaine.
Ensuite, concéder cette supériorité morale fait disparaître les limites
morales que toute personne, ou tout peuple, ne saurait en aucun cas dépasser
en empiétant sur la liberté d'autrui. Une fois arasées ces limites morales,
la porte est ouverte pour des abus, tels ceux dont regorge, hélas, l'
histoire d'Israël.
Pensons, par exemple, au problème du terrorisme, ô combien d'actualité. Nous
sommes nombreux à qualifier de terrorisme les attentats suicides, mais pas
la destruction de maisons dont les habitants sont encore à l'intérieur, ni
le blocus de villes et de villages réduits à la famine, ni encore les tirs
aveugles contre des manifestants non-violents. Ce déséquilibre caractérisé n
'est jamais très loin et même ceux qui, parmi nous, soutiennent les
Palestiniens, se trouvent sur la défensive. Toutefois, nous, qui avons
soutenu une « solution » à deux États, nous avons repris à notre compte,
négligemment, le contexte du problème qui permet que ceci advienne. Nous
endossons un « droit à l'existence » qui semble en apparence s'appliquer à
une nation particulière mais qui, en réalité, ne s'applique qu'à un peuple
particulier à l'intérieur de cette nation : le peuple juif. De plus, ce
droit (à l'existence) s'exerce au détriment d'autres personnes dont on exige
qu'elles conquièrent (achètent ?) leurs droits, comme l'administration Bush
ne cesse de nous le rappeler, en renonçant à leur lutte contre l'occupation.
Le coeur du problème est là. Privilégier politiquement un seul peuple, c'est
creuser les fondations de tous les abus subséquents. Ceci ne revient pas à
dire que ces abus découleraient pour ainsi dire ontologiquement du privilège
ainsi accordé. Ni que ces abus étaient historiquement inévitables. Plutôt,
cela revient à dire que la lutte contre ces abus doit nous amener à
reconnaître ce qui, dès l'origine, n'aurait pas dû être : à savoir qu'un
certain privilège n'aurait jamais dû être accordé « légitimement » aux juifs
israéliens.
Il nous faut donc dénier ce privilège, et tous ses corollaires. Un de ces
corollaires serait, notamment (si, par malheur, nous l'acceptions, NdT), une
« solution » à deux États, dans laquelle des juifs jouiraient de certains
privilèges dans l'un de ces deux États (et, peut-on présumer, où des
non-juifs jouiraient de certains privilèges dans l'autre). Il nous faut
soutenir ce que nous aurions dû, depuis toujours, soutenir : un État unique,
qui ne privilégie personne ; un État où la considération première d'un
quelconque de ses membres à l'égard d'un autre est celle de la citoyenneté.
Je suis conscient du fait que cette approche peut sonner faux aux oreilles
de bien des gens.
Il y a un certain nombre d'objections que d'aucuns peuvent élever à son
encontre. Permettez-moi un court préliminaire, après quoi je leur répondrai,
espérant conférer un minimum de plausibilité à une thèse qui tranche, sur la
toile de fond des multiples idées reçues.
Une première objection par exemple, consisterait à faire appel à la
nécessité qu'il y aurait à reconnaître (puisque, pour des raisons
historiques, il ne saurait plus être désormais question, hélas, de la
nécessité de le constituer) un État juif. Pour beaucoup de gens, l'
Holocauste a apparemment apporté la preuve que les juifs n'étaient nulle
part en sécurité et qu'ils avaient besoin d'un endroit où ils pourraient se
barricader pour se prémunir contre l'histoire de génocides à laquelle ils
ont été confrontés. Quoi de plus naturel, pour se protéger, qu'un État juif ?
Cette objection ne tient pas. En Europe, les juifs furent, en effet, bien
souvent menacés. Ils ne l'étaient pas autant aux États-Unis, ni en Palestine
(jusqu'à l'apparition du sionisme). Que l'Holocauste prouve que les juifs
européens doivent être protégés contre toute une histoire de haine à leur
encontre, voilà qui est indéniable. Il n'en découle nullement que devait
leur échoir un État où ils seraient privilégiés vis-à-vis d'un autre peuple.
Cette idée a beaucoup plus à voir avec le nationalisme du dix-neuvième
siècle qu'avec l'internationalisme plus proprement contemporain. De plus, l'
histoire a montré les effets du privilège ainsi accordé. Je relèverai au
passage qu'en répondant à cette objection, je n'entends pas écarter la
possibilité d'un unique État binational, c'est-à-dire d'un État qui, à l'
instar de l'Afrique du Sud ou du Canada, reconnaît(rait) les droits
collectifs de toutes ses populations et veille(rait) à les protéger.
Toutefois, je ne considère pas (comme le fait le professeur Noam Chomsky) qu 'une solution à deux États soit susceptible de représenter une phase
préliminaire, transitoire, sur la voie du binationalisme. Pour les raisons
que j'ai dites, j'en suis venu à considérer que les privilèges dont j'ai
parlé rendent sans objet toute hypothèse de binationalisme, et même, a
priori, d'une « solution » à deux États.
La seconde objection souvent soulevée consiste à dire qu'il serait
irréaliste d'attendre des Palestiniens et des juifs qu'ils acceptassent de
vivre côte à côte sans acrimonie. Les choses seraient allées trop loin : la
haine serait désormais trop profonde pour que l'on s'attende à autre chose
qu'à un cycle ininterrompu de violence et de représailles. Même si, entre
les juifs israéliens et les Palestiniens, la haine est incontestablement
palpable, on n'en a pas moins quelque raison de douter de sa durabilité.
Durant la période Oslo, bien qu'Israël continuât systématiquement à voler
les terres des Palestiniens et à y implanter des colons juifs, il y eut de
nombreux actes, en particulier de coopération économique, entre Palestiniens
et juifs israéliens. Cette coopération est restée largement dans l'ombre des
médias, si bien qu'elle n'a pratiquement pas été prise en compte. Mais elle
n'en a pas moins bel et bien eu lieu. De fait, il n'y a là rien d'étonnant.
L'opportunité d'améliorer son niveau de vie a toujours constitué une
puissante motivation, tout au long de l'histoire de l'humanité. Il n'y a
aucune raison de s'attendre à ce qu'une coopération économique, en
particulier si elle est soutenue et aidée, sombrerait fatalement dans un
océan de haine. Et, de fait, tout indique que l'on puisse s'attendre à ce
que ce soit l'inverse qui se produise.
La dernière objection, enfin, est sans doute la plus convaincante (mais cela
tient essentiellement au fait qu'elle est la plus la plus intégrée). Tout le
discours portant sur un État unique, pourraient arguer d'aucuns, n'est que
rêve, que considérations oiseuses. Israël ne permettra jamais que cela
advienne, car cela signifierait sa fin en tant qu'État et la fin du sionisme
en tant qu'idéologie. Bref : cette proposition ne tiendrait, tout
simplement, pas debout.
Pour répondre à cette dernière objection - massue, nous devons tout d'abord
reconnaître que ce qu'il est (ou que ce qu'il n'est pas) « réaliste » de
soutenir dépend des options offertes. A première vue, l'alternative la plus
réaliste est celle de la « solution » à deux États. Mais, plus réaliste, l'
est-elle réellement ? L'ensemble de l'histoire israélienne s'élève en faux
contre cette assertion. Il n'y a pas un seul moment, dans toute l'histoire
(de l'État) d'Israël, et en particulier de l'occupation par Israël de la
Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem Est, où Israël fût prêt à
reconnaître un État palestinien indépendant et viable, existant au long de
ses frontières. [La proposition Barak, à Camp David, est souvent citée comme
contre-exemple. Toutefois, je ne vois pas en quoi un « État palestinien »
démilitarisé, sans aucun contrôle sur ses frontières, son espace aérien ni
ses zones phréatiques et la plupart de ses principales voies de
communication, pourrait être considéré « viable ». Si on recherche les
inepties - en voilà une, et de taille !]
Il n'y a aucune raison de penser qu'Israël pourrait être contraint à
accepter une solution à deux États, si bien que la question se résout, ceci
étant posé, au choix entre les deux (seules) options auxquelles cet État
devra être (et sera) confronté.
D'aucuns objecteront, toutefois, qu'Israël cèderait plus aisément à cette
confrontation, dût-elle avoir une implication moins grande que la fin du
sionisme. Je l'ai pensé très longtemps : je ne le pense plus. C'est
précisément le privilège accordé aux juifs, privilège auquel le sionisme est
voué, qui renforce l'idée que les Israéliens seraient justifiés dans les
exactions terrifiantes qu'ils infligent aux Palestiniens. C'est donc bien,
en l'occurrence, la doxa qu'il faut absolument réfuter.
Nous ne devons absolument pas chercher à accueillir Israël dans la
communauté des nations, mais bien au contraire, chercher à accueillir les
juifs dans la communauté des peuples.
Le premier projet implique l'idée d'un exceptionnalisme juif, tandis que le
second implique une intégration qui est ce à quoi tout un chacun a droit, et
ce en quoi tout un chacun (je dis bien : tout un chacun, quand bien même
serait-on palestinien) doit trouver la protection à laquelle il a
légitimement droit.
Le combat en vue d'un État unique sera longue ; ne rêvons pas. Mais la lutte pour deux États dure depuis déjà fort longtemps, et ses
résultats, jusqu'ici, sont tout, sauf prometteurs. Ce que je suggère ici, c'
est l'idée que la raison de ces maigres résultats tient dans une large
mesure au cadre à l'intérieur duquel nous avons, pour la plupart d'entre
nous, réfléchi à ce problème. Je n'entends pas dénier qu'il puisse y avoir,
en politique, des moments où un compromis moral est nécessaire afin d'éviter
un sort encore bien plus funeste.
Il est devenu de plus en plus évident que le moment que nous vivons n'est
pas un de ceux-ci. La politique, en Palestine, requiert de nous que nous
enlevions nos oeillères morales, non pas afin d'atteindre à une plus grande
pureté morale dans notre approche d'une solution juste au « problème
palestinien », mais bien, tout simplement, afin de trouver une voie qui
débouche sur une solution, et non sur une impasse.

 

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