Dossier Chagos
NDLR
Quibla : L'Archipel des Chagos, plus connu sous le nom de
son île principale, Diego Garcia, est un de ces endroits du
bout du monde dont on n'etend pratiquement jamais parler, sauf quelques
allusions lors de grands événements mondiaux : première
guerre du Golfe [où sa base aéronavale US a servi pour
les bombardiers US], deuxième guerre du Golfe, tsunami [l'archipel
a été épargné par le raz-de-marée],
guantanamo [des "prisonniers de la guerre contre le terrorisme
seraient détenus au secret à Diego Garcia]. Et pourtant,
la population des Chagos - ces "Palestiniens de l'Océan
Indien" -, déportée de ses îles natales,
se bat pour ses droits, qu'un tribunal londonien lui a même
reconnus en 2000. L'histoire des Chagos est un chapitre sombre de
l'histoire de l'Empire. Elle mérite d'être connue.
Le scandale de l'éviction par le Royaume-uni
et les États-Unis des habitants de l'Archipel des Chagos
(Intervention du MIR-France (Mouvement international pour les réparations)
lors de la Commémoration de l'abolition en décembre
1848 de l'esclavage à La Réunion, au Forum Social d'Ivry-
FRANCE, le 18 décembre 2005
L'archipel des îles Chagos est situé dans l'Océan
Indien au nord-est de Madagascar, et constitué de 65 îles,
dont la plus grande est Diego Garcia (44 km2).
Elles ont été découvertes par les Portugais
lorsqu'ils cherchaient une nouvelle voie pour atteindre l'Asie en
contournant l'Afrique suite à la prise de Constantinople par
les Turcs en 1453. Et c'est quarante ans plus tard, en cette année
fatale 1492, où Christophe Colomb débarque sur le continent
américain que Vasco de Gama franchit ce passage au sud de l'Afrique
et arrive lui en Inde. Sur sa lancée d'autres navigateurs portugais
suivent dont en 1532 Diego Garcia qui va donc donner son nom à
la plus grande île de l'archipel des Chagos.
Les colons vont instaurer là comme ailleurs le système
des plantations esclavagistes et organiser la capture et la déportation
des captifs africains dans ces îles.
Au début des années 60', les luttes de libération
s'amplifient, la décolonisation est partout engagée,
et l'Afrique australe constitue alors un bastion de la colonisation
blanche de peuplement articulé autour de l'Afrique du Sud de
l'apartheid.
L'Angleterre et les États-Unis décident qu'il leur faut
verrouiller la région en y installant une base militaire. Ils
passent un accord selon lequel, l'Angleterre va fournir un territoire
en échange de quoi les Américains des USA la fourniront
à prix réduit en certains matériels militaires
(fusées Polaris).
Le choix se porte sur les Chagos qui est à la fois proche
de l'Afrique mais aussi du Proche-Orient et de l'Asie, et les Anglais
visent en particulier Diego Garcia, qui avec ses 40 km2 est l'île
la plus vaste et qui de surcroît a un lagon interne suffisamment
profond et vaste pour accueillir des sous-marins et des porte-avions.
En 1960, les Chagos dépendent de Maurice qui est une colonie
britannique ; mais en 1965, Maurice devient indépendante.
Là se produit un deal, et au final les Chagos sont détachées
de Maurice et passent sous l'autorité de l'Angleterre avec
le statut de Territoire Britannique de l'Océan Indien.
Et un an plus tard, les Anglais louent Diego Garcia aux États-Unis
avec un bail de cinquante ans, renouvelable pour vingt ans.
La population elle n'est au courant de rien ; en fait ce sont quelques
milliers de gens qui n'ont dans l'ensemble pas été à
l'école, et qui vivent de la pêche et complètent
leur quotidien en travaillant à l'épluchage des cocos
contre rétribution en nature en riz, haricots secs etc.
La question pour les Anglais c'est de faire "déguerpir",
comme on disait au temps colonial, les habitants.
Les autorités anglaises donnent consigne par écrit en
1965 à leur représentation aux Nations Unies de faire
comme s'il n'y avait pas d'habitants permanents sur ces îles,
tout au plus quelques saisonniers des îles voisines à
la saison des cocos etc.
Les habitants vont être dégagés manu militari
et se retrouver clochardisés à Maurice et aux Seychelles
notamment, où ils vont débarquer sans rien. Ils n'avaient
pas grand chose à emporter de toute façon mais là
ils vont arriver s'entasser dans des bidonvilles sans le sou et avec
interdiction de rentrer chez eux.
Les Américains vont eux construire leur base militaire, et
l'an passé Tony Blair a rappelé devant la Chambre des
communes que Diego Garcia était essentielle dans leur "
système de sécurité ". C'est d'ailleurs
tellement essentiel que c'est de là qu'en 2001 les B-52 s'envolaient
pour aller pilonner les Afghans.
Entre temps les expulsés ont vieillis et grandi pour les enfants,
d'autres sont nés à l'étranger, et à partir
des années 80' certains ont entamé des actions en justice.
Pour désamorcer leur lutte, le gouvernement anglais a commencé
à leur distribuer des passeports britanniques du British Indian
Ocean Territory.
Parmi les procédures il y a eu en particulier celle de Monsieur
Bancoult, qui est le dirigeant du GRC , Groupe Réfugiés
Chagos, et qui en temps que citoyen britannique, a obtenu l'assistance
judiciaire pour demander à la Haute Cour de Londres si un fonctionnaire
britannique avait le droit de promulguer une loi (celle de 1971 bannissant
les Chagossiens des Chagos) excluant des citoyens britanniques (les
Chagossiens dans ce cas) d'un territoire britannique qui est en plus
le leur.
Et cette question constitutionnelle a été jugée
recevable par la Haute Cour de Londres en février 1999. Son
avocat, Sidney Kentridge, était l'un de ceux de Nelson Mandela
à l'époque où celui-ci est sorti de prison.
Le 3 novembre 2000, la Haute Cour de justice de Londres a jugé
l'expulsion des Chagossiens illégale et les a autorisés
à rentrer chez eux. Mais, en pratique, le droit au retour n'a
pas pris effet et le 10 juin 2004, deux décrets royaux d'Elizabeth
II, (reliques coloniales), ont balayé ce jugement, interdisant
à nouveau aux Chagossiens l'accès à leur archipel.
Parallèlement, deux procédures judiciaires visent à
obtenir des réparations financières des États-Unis
et de la Grande-Bretagne. Londres estime avoir réglé
sa part en débloquant 650 000 livres en 1978, puis 4 millions
de livres en 1982. Mais les Chagossiens ne sont pas de cet avis et
réclament d'autres compensations.
Il y a en fait à Diego Garcia environ trois mille civils qui
travaillent autour de la base - mais les autorités américaines
ne veulent pas des autochtones ; même l'entretien des tombes
etc. a été interdit pour effecer toute trace d'un peuplement
antérieur.
La lutte que mènent actuellement les Chagossiens vise principalement
les objectifs suivant :
- obtenir la reconnaissance du caractère autochtone du peuple
Chagossien,
- obtenir la reconnaissance de leur droit au retour et à vivre
aux Chagos,
- être dédommagés financièrement par la
Grande Bretagne et les États-Unis pour qu'ils puissent organiser
la réinstallation de leurs familles, et que leur communication
avec leurs parents dispersés entre Maurice, les Seychelles
et ailleurs soit facilité.
- permettre aux Chagossiens qui ont été dispersés
à travers la planète de se retrouver.
Ils ne remettent pas (pour l'instant du moins… quand on pourra
mener des études sur l'impact écologique des activités
militaires occidentales dans la région il se pourrait que ça
change) en cause l'existence de la base militaire, ils demandent simplement
à pouvoir rentrer chez eux.
En fait il y a une revendication de faire de l'océan Indien
une zone de paix démilitarisée et le 8 décembre
2003, l'ONU a voté - par 130 voix contre 42 - une résolution
prônant la démilitarisation de la zone. Trois "grandes
puissances" continuent de faire blocage...
Quant aux gouvernements de Maurice et des Seychelles ils ne sont
pas trop enthousiastes
A l'Ile Maurice cohabitent sur un petit territoire, une mosaïque
de races et de religions, qui parfois s'affrontent violemment - on
se souvient en particulier des heurts de février 1999. Pour
ces raisons de stabilité politique ils redoutent cette notion
d'autochtone, d'antériorité, qui risque d'amener celle
de la spoliation et des discriminations.
Au plan judiciaire, ce 16 décembre 2005, la cour d'appel après
7 jours d'auditions a ajourné sa séance jusqu'au 19
janvier prochain. Nous renvoyons aux sites internet pour suivre et
voir comment se mobiliser pour soutenir les Chagossiens.
Enfin, en tant que Mouvement International pour les Réparations
(MIR), nous tenons à souligner que nous ne sommes pas en train
de remuer des choses du passé mais des choses du présent
qui déterminent celles du futur.
A preuve s'il en est besoin, le Daily Telegraph du 8 Décembre
2005 a publié un article qui indique qu'un scénario
similaire est en train d'être préparé dans l'île
d'Ascension : http://homepage.ntlworld.com/carlene.lyttle/home.htm
Source : www.wasadugu.org
Le drame des populations déportées
des îles Diego Garcia, Peros Banhos et Salomon
par André Oraison, Témoignages, La Réunion,
19-23 octobre 2004
Quand, comment et pourquoi les Chagossiens ont-ils été
évacués de leurs terres natales et déportés
à Maurice et aux Seychelles ? Quelles sont leurs aspirations
présentes et pourquoi ne peuvent-elles pas être réalisées
? André Oraison, professeur de droit public à l'Université
de La Réunion, nous aide à répondre à
ces interrogations, en mettant l'accent sur plusieurs aspects : les
revendications de l'État mauricien sur ces îles, le sort
des Chagossiens déportés, les étapes relatives
à la militarisation par les États-Unis de l'atoll de
Diego Garcia... Il nous explique au préalable le processus
de création du BIOT, le Territoire britannique de l'océan
Indien.
Accord politique entre les gouvernements britanniques et américains
De nouvelles interrogations
Le processus de création du Territoire britannique de l'océan
Indien
Rappel historique
Le marchandage anglo-américain
Le BIOT
Des victimes de la guerre froide
Menaces d'expulsion et de bombardement
50 kilomètres carrés de terres émergées
Un "porte-avions avancé"
L'installation progressive de la base aéronavale
Une position géostratégique idéale
Un "porte-avions indestructible"
Un complexe aéronaval ultramoderne
Un rôle de second plan en 2004
Violation du droit international public coutumier
La violation du droit par la Grande-Bretagne
Les "Palestiniens de l'océan Indien"
Mystère sur la compensation financière
Un million de roupies données par Indira Gandhi
Revendication de la double nationalité
Dispensés de visas pour La Réunion
Un combat interminable contre les maîtres du monde
États-Unis, France et Grande-Bretagne tenaces
Maurice menace de quitter le Commonwealth
David contre Goliath
Accord politique entre les gouvernements britanniques et
américains
SUR le plan strictement juridique, une question lancinante est posée
depuis plusieurs décennies par certains pays riverains de l'océan
Indien et d'abord par l'État mauricien. Sans doute n'est-elle
pas aujourd'hui considérée comme opportune pour les
États-Unis d'Amérique et leurs alliés britanniques
; elle mérite néanmoins d'être connue. La voici
rappelée en 2004 : à qui appartient l'archipel des Chagos
où se trouve l'importante base militaire aéronavale
anglo-américaine établie sur l'atoll de Diego Garcia
?
À la Grande-Bretagne qui l'a intégré dans le
Territoire britannique de l'océan Indien (TBOI) ou British
indian ocean territory (BIOT) en 1965, ou à Maurice qui considère
sa décolonisation comme "inachevée", dans
une zone désormais maîtresse de son destin après
l'accession à l'indépendance de Timor-Leste le 20 mai
2002, et qui revendique ce territoire en invoquant le droit international
public coutumier de la décolonisation ?
Ou encore plus simplement aux Chagossiens - une communauté
de 8.500 personnes avec leurs conjoints et leurs descendants nés
à Maurice ou aux Seychelles -, tous expulsés avec le
minimum de publicité pour des raisons d'ordre stratégique
par les Anglais entre 1967 et 1973, à l'initiative des Américains
et désireux, pour certains d'entre eux, de revenir vivre aux
Chagos - y compris sur l'atoll de Diego Garcia - après obtention
de compensations financières de la part de la Grande-Bretagne,
accusée d'avoir volé leurs racines et leurs âmes
?
Après plus de trente-cinq années d'exil à Maurice,
le droit de retour des Chagossiens sur leurs terres natales leur a
été reconnu par la "Royal High court of Justice"
de Londres dans une décision du 3 novembre 2000 : cette Haute
juridiction britannique a en effet constaté que le "déplacement"
des "Îlois" était illégal. Certes, ce
droit de retour n'a pu encore être concrétisé
en raison de l'hostilité du gouvernement de Washington, très
forte après la destruction du World Trade Center de New York
le 11 septembre 2001 et l'utilisation de la base de Diego Garcia en
2001-2002 contre les commanditaires de cet attentat, supposés
être installés en Afghanistan. Après l'intervention
militaire américaine en Irak qui a chassé du pouvoir
le président Saddam Hussein en avril 2003, puis permis son
arrestation, le retour des Chagossiens sur leur sol natal semble également
compromis pour une très longue période.
De nouvelles interrogations
Néanmoins, de nouvelles interrogations surgissent : ces populations
déportées souhaitent-elles revenir aux îles Chagos
dans le cadre du BIOT au moment où le Parlement de Londres
vient de voter une loi qui leur reconnaît, à compter
du 21 mai 2002, la pleine citoyenneté britannique ? Désirent-elles
au contraire s'y installer dans le cadre d'une nouvelle circonscription
administrative mauricienne ? Ne pourraient-elles pas, à la
limite, vouloir retourner aux Chagos pour y vivre au sein d'un nouvel
État indépendant ? Il est en vérité trop
tôt pour répondre à cette question dans la mesure
où le Foreign and Commonwealth Office vient d'édicter
le 10 juin 2004 un "order in council" ou décret-loi
interdisant aux Chagossiens de retourner sur leurs terres natales
ou sur la terre de leurs ancêtres pour une période indéterminée
(1).
Pour sa part, l'État mauricien revendique la rétrocession
de ce territoire lilliputien depuis 1980. Lors d'une visite à
Londres le 7 juillet 1980, Sir Seewoosagur Ramgoolam en avait fait
la demande auprès de Mme Margaret Thatcher, à l'époque
Premier ministre de Grande-Bretagne. C'était la première
fois qu'il accomplissait une telle démarche depuis 1965, date
à laquelle il avait "cédé" les Chagos
aux Anglais pour la somme dérisoire de 3 millions de livres
sterling. Le 11 novembre 2001, à l'Assemblée générale
des Nations-unies, le Premier ministre mauricien, Sir Anerood Jugnauth,
a renouvelé les revendications de son pays "sur l'archipel
des Chagos qui avait été détaché de la
colonie de Maurice par le Royaume-Uni en violation du droit international",
avant de demander aux Britanniques d'engager "des pourparlers
afin de rétrocéder l'archipel à la souveraineté
mauricienne (2)".
Le processus de création du Territoire britannique
de l'océan Indien
Compte tenu de l'exiguïté des îles Chagos et à
l'instar des conflits franco-malgaches sur les îles Glorieuses,
Juan de Nova, Europa et Bassas da India depuis 1972, et franco-mauriciens
sur le récif de Tromelin depuis 1976, le démêlé
anglo-mauricien sur les Chagos ne devrait être qu'une "tempête
dans un verre d'eau". Mais contrairement à ces derniers,
mis sous le boisseau depuis plusieurs années, pour des raisons
autant politiques qu'économiques, la persistance du litige
sur les Chagos contrarie de manière durable le concept de "zone
de paix" dans l'océan Indien, tel qu'il a été
forgé à partir de 1971 par les États riverains
afin de rendre cette région libre de toute ingérence
et de bases étrangères. Comme chaque année depuis
cette date, ce concept a été repris et approuvé
par l'Assemblée générale des Nations-unies dans
sa dernière résolution 58/29, adoptée à
une très large majorité le 8 décembre 2003 par
130 voix contre 3 - États-Unis, France et Grande-Bretagne -
et 42 abstentions.
Le litige anglo-mauricien - traditionnellement présenté
comme une "friendly dispute" ou "querelle d'amis",
pour reprendre une terminologie employée dans la capitale mauricienne
depuis 1980 - porte sur les seules îles Chagos, c'est-à-dire,
depuis le 29 juin 1976, sur la partie résiduelle du BIOT dont
le gouvernement de Port-Louis souhaite le démantèlement
afin de permettre la rétrocession des Chagos à l'État
mauricien. Mais pourquoi et comment le BIOT a-t-il été
constitué au mépris des droits les plus élémentaires
des Chagossiens ? Ici, un court rappel historique s'impose.
Rappel historique
Au moment où a soufflé le vent de l'Histoire et de la
décolonisation, et pressentant une nouvelle obstruction du
canal de Suez, plus durable que celle qui avait affecté pendant
plus de cinq mois (du 3 novembre 1956 au 10 avril 1957) la voie d'eau
internationale à la suite de l'expédition franco-britannique
contre l'Égypte, la Grande-Bretagne - en plein accord avec
les États-Unis d'Amérique - a voulu maintenir dans l'océan
Indien des bases militaires pour assurer la liberté de navigation
sur l'ancienne "route des Indes" et, éventuellement,
y défendre l'indépendance des alliés de l'Occident.
Philippe Leymarie souligne que, pour poursuivre une politique active
à des milliers de kilomètres de leurs territoires principaux
et malgré l'énorme accroissement du rayon d'action de
leurs avions et de leurs fusées, les deux Puissances occidentales
sont convaincues, dès la fin des années 1950, qu'elles
doivent conserver outre-mer des "points d'appui" stratégiques.
C'est donc dans un contexte de guerre froide et de compétition
idéologique Est-Ouest caractérisé par les premières
croisières de bâtiments de guerre soviétiques
dans l'océan Indien qu'à l'initiative des USA, un accord
politique anglo-américain a été conclu en 1961
entre le Premier ministre britannique Harold MacMillan et le président
américain John Fitzgerald Kennedy. Dès qu'il a été
connu, cet accord a été vivement critiqué. Il
a pu ainsi être interprété par certains observateurs,
notamment par le contre-amiral Henri Labrousse, comme "la conséquence
du manque de confiance des États-Unis dans l'avenir de l'Afrique
de l'océan Indien (3)".
Le marchandage anglo-américain
Dans cet "accord secret", directement préjudiciable
à l'ensemble de la population chagossienne, les Américains
prennent l'engagement d'installer une importante base militaire dans
cette région pour défendre les intérêts
du camp occidental, à la double condition que le territoire
anglais retenu pour l'abriter échappe au processus de la décolonisation
et que sa population en soit entièrement évacuée
pour des raisons de sécurité.
Les Américains sont alors obnubilés par le principe
: "No people, no problem" ! En contrepartie, ils offrent
un rabais de 14 millions de dollars sur les fusées Polaris
que les Britanniques envisagent alors d'acheter pour équiper
leurs sous-marins nucléaires. Ce marchandage politique anglo-américain
réalisé au détriment et à l'insu des populations
des Chagos a été plus tard avoué par le département
d'État ainsi que le révèle le "New York
Times" du 17 octobre 1975 (4).
À la suite de ces tractations, intervenues au plus haut niveau,
le gouvernement de Londres a institué le BIOT par un "order
in council" du 8 novembre 1965. Ce décret-loi avait pour
objet d'introduire des dispositions nouvelles pour l'administration
de certaines îles exiguës et peu peuplées. Concrètement,
il s'agissait du groupe des Chagos situé au Sud des Maldives
et à 2.150 kilomètres au Nord-Est de Port-Louis, et
de trois îlots dispersés dans la partie occidentale de
l'océan Indien et postés en sentinelle au Nord de la
grande île de Madagascar, à proximité du canal
de Mozambique (Aldabra, Desroches et Farquhar). Appelées encore
les "Ziles-là-haut" par les créolophones d'Agalega
(une dépendance mauricienne située à 935 kilomètres
au Nord-Ouest de Maurice), les îles Chagos étaient jusqu'ici
administrées par le gouvernement autonome de Port-Louis, et
les trois autres îlots, par le Conseil exécutif de Victoria.
Le BIOT
Réalisée à une époque où la désagrégation
du Commonwealth était déjà engagée - dès
lors que la plupart des territoires coloniaux britanniques accédaient
à l'indépendance - et à un moment où l'on
a pu parler d'une "présence crépusculaire"
de la Grande-Bretagne dans l'océan Indien, la création
de cette nouvelle entité administrative par un État
qui a cessé d'être la première Puissance maritime
depuis la fin de la Seconde guerre mondiale et qui n'aspire plus qu'à
jouer le rôle de "Puissance auxiliaire" auprès
d'une puissance plus forte - les États-Unis - n'a pas manqué
d'intriguer. À l'occasion, les États riverains ont,
pour la plupart, élevé de vives protestations dès
l'annonce de la création du BIOT. C'est le cas de l'Inde qui
a toujours été ouvertement hostile à la rivalité
politique des superpuissances dans l'océan afro-asiatique et
à la création de bases militaires occidentales dans
la région.
Concrètement, le BIOT est à la fois la dernière
colonie créée par le gouvernement de Londres et le dernier
confetti de l'Empire britannique qui subsiste dans la région
de l'océan Indien. Bien que discrètement mis de côté
par les Anglais avec cette arrière-pensée quasi atavique
de protéger les routes maritimes traditionnelles de cette région,
le "reliquat colonial" a connu de nombreux avatars, dont
certains appartiennent aujourd'hui à l'Histoire.
Ainsi, le BIOT a-t-il été administré, de 1965
à 1976, par le gouverneur anglais des Seychelles agissant en
qualité de commissaire au nom de la Couronne britannique. Le
décret-loi consacrait en effet à l'origine un mécanisme
de "dédoublement fonctionnel". Pendant une dizaine
d'années, une même autorité a été
responsable de deux collectivités territoriales britanniques
ultramarines et Victoria - située dans l'île de Mahé
- a été le centre administratif à la fois de
la colonie des Seychelles et du BIOT. Mais, depuis la rétrocession
d'Aldabra, de Desroches et de Farquhar à la République
des Seychelles le 28 juin 1976, jour de son accession à l'indépendance
(5), le BIOT se réduit désormais aux seules îles
Chagos, dont tous les habitants ont été déportés.
Notes :
(1) Voir "Archipel des Chagos. Toutes les îles interdites
d'accès aux Chagossiens", "Le Mauricien", mercredi
16 juin 2004, p. 5.
(2) Voir A/56/PV. 46, p. 17.
(3) Voir Labrousse (H.), "Le Golfe et le Canal. La réouverture
du canal de Suez et la paix internationale", 1973, Éditions
Presses Universitaires de France (PUF), Paris, p. 23.
(4) Pour l'ensemble de la question, voir Oraison (A.), "À
propos du litige anglo-mauricien sur l'archipel des Chagos (La succession
d'États sur les îles Diego Garcia, Peros Banhos et Salomon)",
RBDI, 1990/1, pp. 5-53.
(5) Voir Cadoux (Ch.), "Seychelles : l'An I de la République",
APOI, 1976, Volume III, pp. 397-407.
Des
victimes de la guerre froide
Descendants pour la plupart d'esclaves d'origine africaine, notamment
malgache et mozambicaine, qui reçurent le nom de "Noirs
des îles" - comme le souligne l'historien Auguste Toussaint
- et dont les premiers occupants viennent de La Réunion et
de Maurice à la fin du XVIIIème siècle, les Chagossiens
sont alors en majorité analphabètes, catholiques romains
et monolingues créoles.
Avant le déplacement forcé de l'intégralité
de ses habitants vers les colonies anglaises des Seychelles et de
Maurice afin de faciliter l'établissement d'une base militaire
américaine aéronavale à Diego Garcia, l'archipel
des Chagos était peu peuplé. Selon un rapport Prosser
publié en 1976, il comptait quelque 1.400 personnes réparties
en 426 familles, vivant quasiment en régime autarcique depuis
quatre ou cinq générations et s'adonnant aux cultures
vivrières, au maraîchage, à la pêche côtière
artisanale, à l'élevage d'animaux de basse-cour et au
ramassage des noix de coco selon un mode de vie qui était resté
- jusqu'à la date de leur exil - celui du temps de la marine
à voile et des lampes à huile (1). Les seules îles
habitées étaient celles de Diego Garcia (en fait la
plus grande et la plus peuplée), de Peros Banhos et de Salomon.
Mais quand et comment les Chagossiens ont-ils été "déplacés"
vers Maurice et les Seychelles ? Leur "rapatriement" s'est
étalé entre 1967 et 1973. Mais il faudra attendre 1975,
avec les débats ouverts au Congrès des États-Unis
sur l'engagement croissant du Pentagone dans la région de l'océan
Indien, pour que l'opinion publique internationale découvre
à la fois le sort tragique des Chagossiens, l'incurie des autorités
mauriciennes à les accueillir décemment et le cynisme
de la diplomatie anglo-américaine à propos de l'implantation
de la base militaire de Diego Garcia.
De violentes critiques se sont alors élevées dans la
presse américaine (2) : dans son éditorial du 11 septembre
1975, intitulé "The Diego Garcians", le "Washington
Post" n'hésite pas à écrire, par exemple,
que les Chagossiens avaient été traités d'une
manière honteuse ("in a shameful way") (3). De son
côté, la presse mauricienne a été unanime
à décrire le malheur des "Îlois" - nom
donné aux habitants des Chagos par les autorités administratives
de Port-Louis - et à tenter d'y remédier.
Menaces d'expulsion et de bombardement
De fait, la méthode utilisée pour les obliger à
s'exiler est révoltante. Pour la blâmer, il faut savoir
que le cocotier, plus encore qu'aux Seychelles, a conditionné
pendant longtemps l'économie des îles Chagos. En vérité,
en raison de leur coprah, on les a souvent appelées les "Îles
à huile" ("Oil Islands"). C'est ainsi qu'elles
étaient désignées à partir de 1875 dans
les actes administratifs de la colonie anglaise de Maurice. L'exploitation
du coprah remonte à la fin du XIXème siècle comme
le révèle Auguste Toussaint :
"En 1883 prit naissance ce qui est apparemment la première
société assez bien organisée pour l'administration
desdites "Îles à huile" : la Société
huilière de Diego et Peros... En 1941, cette société
fut remplacée par une autre sous le nom de Diego Limited qui,
elle-même, vendit ses droits à une troisième société
dénommée Chagos, Agalega Limited en 1962" (4).
C'est à cette société que le commissaire du British
indian ocean territory (BIOT) a racheté, le 3 avril 1967, les
plantations de cocotiers qu'elle exploitait aux Chagos pour la somme
de 660.000 livres sterling. Prise pour le compte de la Couronne britannique,
la première décision d'importance a eu pour effet immédiat
de mettre un terme à l'exploitation du coprah dans l'archipel
et de laisser sans emploi la plupart des "Îlois" (5).
Par la suite et afin de se conformer à l'une des deux conditions
posées par les Américains en 1961 au Gouvernement de
Londres, les Chagossiens ont été obligés d'abandonner
leurs terres natales sans exception et sans espoir de retour en application
directe d'une "Immigration Ordinance". Édicté
16 avril 1971 par le commissaire du BIOT, cet étrange document
est ainsi rédigé, dans sa section 4 : "Aucune personne
ne peut pénétrer sur le Territoire ou, si elle se trouve
sur le Territoire, ne peut y être présente ou y rester,
à moins d'être en possession d'un permis ou à
moins que son nom ne soit porté sur un permis".
Parallèlement, les caboteurs mauriciens qui visitaient régulièrement
jusqu'en 1967 les îles Chagos pour les ravitailler en produits
divers de première nécessité (farine, lait, riz,
sel, sucre), vêtements, médicaments et courrier - notamment
le "Nordvaer" - cessèrent graduellement par la suite,
voyage après voyage, de leur apporter les approvisionnements
nécessaires. À la même époque, les centres
administratifs, les écoles et les dispensaires des Chagos sont
progressivement fermés. Ces multiples défaillances "volontaires"
de la part des Britanniques, assorties de menaces d'expulsion - et
même de bombardement à partir de 1971 - obligèrent
en 1973 les derniers Chagossiens récalcitrants, encore réfugiés
à Peros Banhos, à quitter à jamais les îles
où ils étaient nés et où ils avaient grandi
(6).
Désormais privée de sa population "autochtone",
cette mini-colonie de la Couronne britannique ne fait plus partie,
à partir de 1973, de la "Franconésie". Ce
néologisme a été forgé par l'historien
Auguste Toussaint pour désigner l'ensemble des petites îles
et mini-archipels créolophones et francophones de la région
occidentale de l'océan Indien dispersés à l'Est
et au Nord-Est de Madagascar, c'est-à-dire principalement les
Seychelles, les Mascareignes (La Réunion, Maurice, Rodrigues)
et le groupe des Chagos (7). Depuis le 29 juin 1976, la gestion administrative
du BIOT est confiée à un commissaire agissant au nom
de la Couronne britannique dont le siège est désormais
fixé à Londres, plus exactement au "Foreign and
Commonwealth Office", tandis que sa représentation sur
place, sur l'atoll de Diego Garcia, est assurée par un officier
de liaison de la "Royal Navy".
50 kilomètres carrés de terres émergées
Quelles sont alors les caractéristiques physiques des Chagos
dont la superficie totale est dérisoire - à peine 50
kilomètres carrés de terres émergées -
et qui restent seules intégrées dans le BIOT à
partir du 29 juin 1976 ? D'abord, on peut dire avec Auguste Toussaint
que "le volcanisme n'a eu aucune part à leur formation".
Isolées à 1.200 milles nautiques au Nord-Est de Maurice
et à 700 milles marins au Sud des Maldives, ces îles
madréporiques (constituées d'organismes favorisant la
formation de corail - NDLR) sont fixées entre les parallèles
04°41' et 07°39' Sud et les méridiens 70°47' et
72°41' Est. C'est dire qu'elles sont à une distance sensiblement
équivalente des côtes de l'Afrique orientale, des grands
archipels indonésiens, de l'Australie, du territoire irakien
- occupé par les Américains depuis avril 2003 - et du
Proche-Orient - où se poursuit le conflit israélo-arabe
dans lequel sont impliqués, par le biais des menaces terroristes
islamistes, les États-Unis en raison de leur collaboration
politique pérenne avec l'État d'Israël. Les îles
Chagos sont enfin ancrées à proximité de l'Asie
du Sud où perdure une rivalité de plus en plus préoccupante
entre le Pakistan et l'Inde à propos du Cachemire, province
indienne à majorité musulmane revendiquée par
les autorités d'Islamabad.
Les Chagos sont presque à égale distance des routes
maritimes traditionnelles, vitales pour les puissances industrialisées.
Elles sont presque à mi-chemin du canal de Mozambique, qui
est un bras de mer entre l'Afrique orientale et Madagascar, et du
détroit d'Ormuz, qui sert de voie de passage obligée
entre le golfe Persique - d'où est extrait l'"or noir"
- et la mer d'Oman. Les Chagos sont encore situées à
proximité du détroit de Bab El-Mandeb ("La Porte
des Pleurs") qui met en communication la mer Rouge et l'océan
Indien. Le groupe des Chagos est enfin ancré dans le voisinage
des goulots malais et indonésiens - notamment les détroits
de Lombok, de Malacca et de la Sonde - qui comptent parmi les principaux
"verrous" de cette partie du monde dès lors qu'ils
assurent le passage de tous les navires en provenance ou à
destination des pays de l'Extrême-Orient et des Philippines
entre l'océan Indien et le Pacifique, via la mer de Chine méridionale
et la mer de Célèbes. C'est dire l'importance de ces
îles sur le double plan géopolitique et géostratégique
pour les États-Unis, désormais capables d'intervenir
- à partir de la décennie "70" - dans les
moindres délais et dans tous les recoins de cette partie du
monde.
Recouverts d'une végétation où dominent les filaos
(casuarinas) et les cocotiers, une soixantaine d'atolls et d'écueils
coralliens émergent de quelques mètres à peine
au-dessus des flots. Ils sont rassemblés en six composantes
principales, elles-mêmes éparpillées autour du
grand banc des Chagos qui s'étend sur 180 kilomètres
d'Est en Ouest et de 120 kilomètres du Nord au Sud. Auguste
Toussaint précise qu'à l'exception de quelques récifs,
ce banc est principalement un atoll immergé "d'une forme
ovale irrégulière" dont la couronne, "très
accore (escarpée)vers le large", est couverte par 7 à
20 mètres d'eau tandis qu'à l'intérieur, les
profondeurs peuvent croître jusqu'à 90 mètres
(8).
Un "porte-avions avancé"
En les mentionnant du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest, voici
les différents éléments du groupe des Chagos.
Dans la partie septentrionale et l'extérieur du banc se détachent
deux mini-archipels : les îles Salomon ou Onze-Îles à
l'est et Peros Banhos (27 îlots) à l'Ouest. Sont également
postés en sentinelles mais sur la bordure immédiate
du banc, des îlots qui ont été toujours inhabités
: au Nord, l'île Nelson ; à l'Ouest, les Trois-Frères,
l'île de l'Aigle, flanquée de l'île aux Vaches
marines, et l'île Danger. Il faut encore mentionner au Sud-Ouest
le groupe des îles Egmont. Enfin, dans la partie la plus méridionale
de l'archipel mais très nettement à l'extérieur
du banc, par 07°19' de latitude Sud et 72°29' de longitude
Est - c'est-à-dire pratiquement au c¦ur de l'océan
Indien - émerge la plate-forme la plus vaste de l'archipel
des Chagos par sa superficie (45 kilomètres carrés)
et celle qui fut la plus peuplée jusqu'en 1971 : l'île
de Diego Garcia.
C'est bien à l'origine dans le cadre de la compétition
idéologique Est-Ouest et de la "chasse aux îles"
dans la région de l'océan Indien qu'une base américaine
aéronavale a été implantée sur l'atoll
de Diego Garcia. Par suite, les Chagossiens ont bien été
les premières victimes - au début de la décennie
"60" - de la confrontation des grandes Puissances maritimes
et nucléaires dans l'océan Indien.
Considérée en ce début de XXIème siècle,
par tous les observateurs avertis, comme un super "porte-avions
avancé" destiné à assurer la sécurité
des intérêts des Puissances anglo-américaines
et, par ricochet, la défense des pays alliés traditionnels
comme l'Australie et la Nouvelle-Zélande, la base militaire
de Diego Garcia est aujourd'hui placée en "alerte rouge".
En coopération avec les autres forces militaires américaines
et alliées déjà prépositionnées
sur le pourtour de la péninsule Arabique, elle est pleinement
opérationnelle et prête, en conséquence, à
être utilisée en cas de menaces directes contre les intérêts
occidentaux dans l'océan Indien.
On sait maintenant quand a commencé le drame des Chagossiens.
Mais pourquoi ne peuvent-ils pas revenir aujourd'hui sur leurs terres
natales ? En vérité, l'excision des îles Chagos
de la colonie mauricienne a permis - pour une période indéterminée
- l'implantation par les États-Unis d'une base militaire aéronavale
de premier plan à Diego Garcia, l'île principale des
Chagos.
Notes :
(1) Voir Rapport Prosser (conseiller pour les questions sociales au
ministère britannique du département d'outre-mer) in
"Mauritius-Resettlement of persons transferred from Chagos Archipelago",
september 1976, Government Printer, Port-Louis, île Maurice
(7 pages).
(2) Au moment d'obtenir les crédits indispensables à
l'aménagement de la base militaire de Diego Garcia, le gouvernement
de Washington avait osé affirmer devant le Congrès,
en septembre 1975, que l'atoll était à l'époque
inhabité, oubliant de dire que la "déportation"
des Chagossiens réalisée par les Britanniques - à
son initiative (dès 1961) - venait tout juste d'être
achevée ! Voir Rousseau (Ch.), "Chronique des faits internationaux",
RGDIP, 1976/1, pp. 253-256.
(3) Voir Franceschini (P.-J.), "La grande misère des déportés
de Diego Garcia", "Le Monde", 26 septembre 1975, p.6.
(4) Voir Toussaint (A.), "Histoire des Îles Mascareignes",
1972, Éditions Berger-Levrault, Paris, p. 273, note 1.
(5) Voir Rousseau (Ch.), "Chronique des faits internationaux",
RGDIP, 1967/4, p. 1100.
(6) Plus précisément, l'atoll de Diego Garcia a été
complètement évacué le 15 octobre 1971, l'archipel
des Salomon le 31 octobre 1972 et le groupe des Peros Banhos le 27
avril 1973. Voir Toussaint (J.), "Chagos : État des lieux",
Le Mauricien, samedi 27 septembre 1997, p. 5 et Malaisé (H.),
"Exil forcé loin de Diego Garcia", Le Monde Diplomatique,
décembre 2001, p. 21.
(7) Voir Toussaint (A.), "L'Océan Indien au XVIIIème
siècle", 1974, Éditions Flammarion, Paris, pp.
57-58.
(8) Voir Toussaint (A.), "Histoire des îles Mascareignes",
1972, Éditions Berger-Levrault, Paris, pp. 16-17.
L'installation progressive de la base aéronavale
"Malte de l'océan Indien", "Nouvelle Okinawa"
ou encore "Diego Garcia, marchepied vers la liberté"
: en sa qualité d'observateur de l'océan Indien, Philippe
Leymarie note - déjà en 1976 - que les formules ne manquent
pas dans les états-majors des grandes puissances comme dans
la presse spécialisée, pour qualifier la base militaire
aéronavale édifiée par les États-Unis
au début des années "70" et, par la suite,
sans cesse modernisée (1).
Est-il besoin de préciser que ces formules demeurent d'actualité
en 2004, en dépit de la fin de la querelle idéologique
et politique Est-Ouest et de l'implosion de l'Union soviétique,
il y a maintenant près de quinze ans ?
Comment en est-on arrivé à cette évidente et
durable suprématie du monde anglo-saxon dans la région
de l'océan Indien ? Quel est plus le processus de l'implantation
américaine sur la plate-forme corallienne de Diego Garcia ?
Un flash-back s'impose. Sur un plan strictement juridique, l'opération
visant à assurer la militarisation de l'atoll de Diego Garcia
afin de défendre les intérêts du monde occidental
s'est déroulée en trois grandes étapes à
partir de la décennie "60".
Chacune d'entre elles a été ponctuée par un accord
diplomatique anglo-américain conclu en forme simplifiée
à Londres sous forme d'échanges de notes, selon la pratique
anglo-saxonne, et entré en vigueur le jour même.
Le premier traité anglo-américain signé à
Londres le 30 décembre 1966 est capital : il donne le coup
d'envoi d'une course américano-soviétique aux armements
dans un espace maritime jusque-là considéré comme
un "lac de paix britannique". Pour nombre d'observateurs,
les puissances occidentales seraient chronologiquement responsables
de l'extension de l'affrontement idéologique et politique Est-Ouest
dans la région de l'océan Indien.
Sur un plan juridique, cet engagement international peut s'analyser
en une "cession à bail" de caractère stratégique,
c'est-à-dire en une technique impliquant une cession de territoire
sans transfert de souveraineté.
Le but principal de l'accord est bien en effet de "rendre disponible"
à titre temporaire - en fait pour une période bien déterminée
mais généralement très longue et éventuellement
renouvelable - et à des fins militaires, tous les îlots
intégrés dans le British indian ocean territory (BIOT),
lui-même dénommé "le Territoire" dans
le présent traité (2).
Après avoir décrété de manière
péremptoire, dans son article 1er, que le "Territoire
demeurera sous la souveraineté du Royaume-Uni", le Traité
dispose en effet dans son article 11 : "Le gouvernement des États-Unis
et le gouvernement du Royaume-Uni prévoient que les îles
resteront disponibles pendant un laps de temps indéterminé
afin de répondre aux besoins éventuels des deux gouvernements
en matière de défense. En conséquence, après
une période initiale de 50 ans, le présent accord demeurera
en vigueur pendant une période supplémentaire de 20
ans, à moins qu'un des deux gouvernements, deux ans au plus
avant la fin de la période initiale, notifie à l'autre
sa décision d'y mettre fin, auquel cas le présent accord
expirera deux ans après la date de cette notification".
Une position géostratégique idéale
Passant outre aux objections formulées par la plupart des États
riverains - notamment l'Inde et le Sri Lanka - et concrétisant
une intention exprimée dans ce traité, les deux États
occidentaux sont allés plus loin à la suite d'un entretien
au sommet à Camp David entre le président américain
Richard Nixon et le Premier ministre britannique Edward Heath. Dans
un communiqué conjoint, daté du 15 décembre 1970,
ils ont en effet annoncé leur intention de signer un nouvel
accord en vue d'installer, non une "base militaire" proprement
dite à Diego Garcia, mais une "station commune de communications
par satellites" afin de combler un vide dans le système
de communications des États-Unis et de la Grande-Bretagne dans
une région hautement stratégique où la pénétration
navale soviétique était de nature à préoccuper,
à l'époque, les deux pays (3).
Formellement conclu le 24 octobre 1972 et entré en vigueur
le jour même, le deuxième accord anglo-américain
est appelé à rester en vigueur aussi longtemps que le
premier. Mais pourquoi les U.S.A. ont-ils plus précisément
jeté leur dévolu sur Diego Garcia ?
Le choix de cet atoll est compréhensible. L'île de Diego
Garcia est située à proximité de quatre grandes
masses continentales environnantes : Afrique, Antarctique, Asie et
Australie. Portant le nom d'un capitaine portugais qui la découvrit
en 1532, pratiquement inconnue du monde de la géostratégie
avant 1965, très difficile à trouver sur un atlas normal
et ne semblant pas, jusqu'à cette date, digne de figurer dans
l'"Encyclopædia Britannica", Diego Garcia a été
choisie en raison de sa position privilégiée.
Un "porte-avions indestructible"
L'atoll est semblable à un "porte-avions indestructible"
- pour reprendre l'_expression de Sir Winston Churchill en parlant
de Malte - à proximité duquel passent nécessairement
tous les navires et aéronefs qui veulent traverser l'océan
Indien de part en part. Incontestablement, sa situation stratégique
de poste d'observation privilégié a été
déterminante pour les deux puissances occidentales lorsqu'elles
ont voulu ériger ce qu'elles ont appelé pudiquement
dans un premier temps, afin de ne pas effaroucher les pays riverains,
un "centre commun de communications navales" dans cette
partie du monde.
Mais ses caractéristiques physiques ont également été
décisives pour les États-Unis lorsqu'ils ont voulu installer
une base militaire dans l'archipel des Chagos. Étendue sur
la quasi-totalité de la couronne d'un atoll allongé
et presque complètement fermé qui rappelle la forme
d'un fer à cheval, Diego Garcia est la plus vaste des îles
Chagos avec une superficie de 45 kilomètres carrés.
Basse, sablonneuse et sans relief, l'île s'étire sur
25 kilomètres. Dans sa partie la plus resserrée, sa
largeur est de l'ordre de 5 kilomètres (lagon compris). Quant
à la couronne récifale, elle a une épaisseur
moyenne de quelques centaines de mètres et une largeur maximale
de 3 kilomètres.
Elle abrite un immense lagon interne - cas plutôt rarissime
dans l'océan Indien - dont la largeur extrême peut atteindre
10 kilomètres et la profondeur 31 mètres. Capable d'accueillir
une véritable armada de navires de surface, y compris des porte-avions,
et de sous-marins nucléaires, le lagon n'est toutefois accessible
que par le Nord.
Un complexe aéronaval ultramoderne
Dans une déclaration du 5 février 1974, le secrétaire
au "Foreign and Commonwealth Office" avait, par la suite,
précisé qu'un document plus complet serait élaboré
"en temps utile" par les deux parties intéressées
et que les troupes de la Grande-Bretagne auraient la possibilité
d'utiliser les diverses installations militaires édifiées
par les États-Unis à Diego Garcia. Se substituant au
Traité du 24 octobre 1972, un nouvel Accord anglo-américain
est effectivement signé à Londres le 25 février
1976 sous forme d'un échange de notes et - comme les précédents
- il est entré en vigueur le jour même.
Entièrement supportés par le gouvernement de Washington,
les nouveaux travaux d'aménagement tous azimuts ont eu pour
objectif de créer une véritable base militaire. Au fil
des ans, cette plate-forme madréporique a été
érigée au rang de complexe aéronaval ultramoderne,
permanent et polyvalent, destiné à servir bien au-delà
de 2016 - date d'expiration du bail initial fixé à 50
ans - et pour lequel les Américains ont déjà
dépensé des centaines de millions de dollars, d'abord
pour son édification, puis pour son extension et, maintenant,
pour son entretien et son utilisation (4).
De fait, une décennie après avoir été
l'un des pivots des raids aériens dirigés contre l'Irak
pendant la guerre du Golfe, lors de l'opération "Tempête
du désert" menée après l'invasion du Koweït
par l'armée de Saddam Hussein dans la nuit du 1er au 2 août
1990, la base de Diego Garcia est devenue l'une des "têtes
de pont" du dispositif militaire américain dans l'océan
Indien, lors de la guerre engagée contre le gouvernement pro-talibans
de Kaboul et les membres opérationnels des réseaux islamistes
de l'organisation Al-Qaida.
Dans le cadre de l'opération "Liberté immuable",
la base de Diego Garcia a été largement utilisée
par l'aviation américaine - notamment par les superbombardiers
B-52 - qui a pilonné de jour comme de nuit de vastes zones
abritant les forteresses talibanes installées en Afghanistan,
ainsi que les repaires des combattants d'Al-Qaida dans les grottes
de la région montagneuse de Tora Bora dans l'Est du pays, avant
de les chasser du pouvoir le 12 novembre 2001 et d'installer un régime
démocratique de transition à Kaboul, dès le 24
novembre suivant (5).
Un rôle de second plan en 2004
Paradoxalement, la base militaire aéronavale américaine
installée sur l'atoll de Diego Garcia ne semble pas avoir joué
un rôle de premier plan dans la deuxième guerre du Golfe.
Mais il faut dès à présent insister sur le fait
que cette nouvelle guerre contre l'État irakien - accusé
à tort ou à raison de produire ou de détenir
des armes de destruction massive - ne ressemble pas à la première
sur le plan de la légalité internationale.
Déclenchée après un ultimatum lancé le
17 mars 2003 par le Président George W. Bush, au mépris
des dispositions les plus fondamentales de la Charte de San Francisco,
sans l'aval des Nations-unies et plus précisément en
violation manifeste de la Résolution 1441 adoptée à
l'unanimité par le Conseil de sécurité le 8 novembre
2002, elle a suscité les protestations les plus vives de l'opinion
publique internationale en raison de son évident caractère
illicite (6).
Sur le plan strictement militaire, cette opération a été
conduite essentiellement à partir de multiples bases installées
dans les pays arabes du Proche-Orient - comme le Koweït ou le
Qatar - et à partir des porte-avions et des navires de guerre
américains et britanniques présents dans le golfe Persique
et dans l'océan Indien septentrional.
Violation du droit international public coutumier
Quant aux fameux bombardiers stratégiques B-52, qui ont pilonné
pendant plusieurs semaines les sites stratégiques irakiens
et notamment ceux de Bagdad, ils étaient stationnés
en Europe et plus exactement sur la base militaire de Fairford en
Grande-Bretagne (7). Il est cependant trop tôt pour en tirer
des conclusions et pour parler du déclin, même relatif,
de la base militaire aéronavale de Diego Garcia.
En vérité, les États-Unis semblent aujourd'hui
déterminés dans leur lutte contre les attentats terroristes
anti-occidentaux, plus ou moins tolérés par certains
pays riverains de l'océan Indien (dont l'Irak), comme ils étaient
hier résolus à freiner l'expansion du communisme soviétique
dans cette région du monde.
C'est dire qu'ils ne sont pas prêts à renoncer en ce
début de XXIème siècle à leur unique base
militaire aéronavale installée au c¦ur de l'océan
Indien.
C'est dire aussi, par ricochet, que les Chagossiens ne pourront pas
revenir de sitôt sur leurs terres natales confisquées
brutalement en 1965 par le gouvernement de Londres. Pour sa part,
le micro-État qu'est l'île Maurice continuera à
invoquer, comme il le fait déjà depuis 1980, la violation
par la Grande-Bretagne du droit international public coutumier de
la décolonisation et la restauration des droits des Chagossiens.
Notes :
(1) Voir Leymarie (Ph.), "Grandes man¦uvres dans l'océan
Indien. La base de Diego Garcia, sur la route des pétroliers
et des cargos", "Le Monde diplomatique", 1976, décembre,
p. 19.
(2) Voir Oraison (A.), "Une base militaire américaine
au c¦ur de l'océan Indien (La cession à bail
stratégique de l'archipel britannique des Chagos aux États-Unis
et la militarisation progressive de l'atoll de Diego Garcia)",
RDISDP, 2002/3, pp. 223-263.
(3) Voir Rousseau (Ch.), "Chronique des faits internationaux",
RGDIP, 1972/1, pp. 182-184.
(4) Voir Winchester (S.), "La plus grande base américaine
du monde. Diego Garcia, ses plages et ses superbombardiers",
Courrier international, 25-30 octobre 2001, pp. 52-53.
(5) Voir Harrison (S.), ""Bavures" américaines,
famines et luttes de clans. L'Afghanistan retombe dans le chaos",
"Le Monde Diplomatique", mai 2002, p. 12.
(6) Voir Franck (Th.), "La Charte des Nations-unies est-elle
devenue un chiffon de papier ?", "Le Monde", mercredi
2 avril 2003, p. 18 et Pellet (A.), "L'agression", "Le
Monde", dimanche 23-lundi 24 mars 2003, pp. 1 et 12.
(7) Voir Claude (P.), "La "bataille de Bagdad"",
"Le Monde", dimanche 6-lundi 7 avril 2003, p. 3.
La violation du droit par la Grande-Bretagne
Ils ont agi conformément à l'accord secret anglo-américain
conclu en 1961 entre Harold MacMillan et John Fitzgerald Kennedy.
Le gouvernement de Londres a tout mis en ¦uvre pour "amputer"
les Chagos de la colonie anglaise de Maurice avant son accession à
la souveraineté et pour les dépeupler sans l'assentiment
de leurs habitants.
Réalisée moins de trois ans avant l'indépendance
de Maurice, proclamée le 12 mars 1968, l'excision des Chagos
est certes conforme au droit interne anglais : le décret-loi
du 8 novembre 1965 a en effet été édicté
en application du "Colonial Bounderies Act" de 1895.
Mais ce texte réglementaire méconnaît le droit
international public de la décolonisation et notamment le principe
coutumier de l'intangibilité des frontières coloniales
ainsi que le "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes",
tel qu'il est inscrit dans la Charte des Nations-unies. Cette violation
des règles les plus élémentaires du droit international
au détriment des Chagossiens et des Mauriciens est, par ailleurs,
périodiquement dénoncée par le gouvernement de
Port-Louis (1).
Le Premier ministre mauricien, Sir Anerood Jugnauth, a une nouvelle
fois revendiqué, le 11 novembre 2001, à l'assemblée
générale de l'Organisation mondiale, le groupe des Chagos,
en invoquant le droit international de la décolonisation.
Les "Palestiniens de l'océan Indien"
Avant d'insister sur la situation particulièrement critique
des Chagossiens : "Nous nous préoccupons également
des souffrances de tous ces Mauriciens que l'on appelle "Îlois"
et qui, en violation flagrante de leurs droits fondamentaux, ont été
évincés de force (c'est nous qui soulignons) par la
puissance coloniale des îles qui forment l'archipel. Nous appuyons
leur revendication légitime pour que des mesures appropriées
soient prises (2)".
Étrangers au monde de la géopolitique, les Chagossiens
ont bien été les premières victimes des desseins
stratégiques des puissances occidentales dans l'océan
Indien et, plus généralement, de la rivalité
idéologique Est-Ouest dans cette partie du monde.
Comment auraient-ils pu imaginer qu'un jour leur modeste et paisible
archipel perdu au c¦ur de l'océan Indien serait conduit
à abriter la plus importante base militaire aéronavale
occidentale dans cette partie du monde ?
Le sort de ces insulaires a été pendant longtemps tragique.
L'hospitalité mauricienne a fait défaut : aucune structure
digne de ce nom n'a été mise en place pour les accueillir
à Port-Louis. La totale désinvolture des autorités
locales peut surprendre.
Si les Mauriciens ont obtenu leur indépendance de manière
pacifique et démocratique en 1968, c'est en grande partie à
la suite du sacrifice imposé aux Chagossiens par les Britanniques
avec la complicité des autorités mauriciennes, ces dernières
ayant abandonné avec légèreté en 1965
leur souveraineté sur les Chagos.
Exilés dans un pays relativement lointain, plutôt pauvre
à l'époque et déjà surpeuplé -
ceux qu'on a parfois appelés, dans la presse progressiste des
Mascareignes, les "Palestiniens de l'océan Indien"
- ont été purement et simplement "dispatchés"
dans les bas-quartiers de Port-Louis - notamment dans les bidonvilles
de Baie du Tombeau, de Cassis, de Pointe aux Sables et Roche Bois
- et abandonnés à leur sort le jour même de leur
arrivée à Maurice !
Mystère sur la compensation financière
Très nombreux sont ceux qui, pendant longtemps, n'ont pas trouvé
de travail, ont souffert de malnutrition et de sous-nutrition ou ont
sombré dans l'alcoolisme, la délinquance, la prostitution
ou la toxicomanie quand ce n'est pas dans le désespoir, la
violence, la démence ou le suicide.
Presque tous ont connu l'exclusion sociale ou le mépris de
la population mauricienne ou ont eu des difficultés considérables
à s'insérer dans une société pourtant
réputée "arc-en-ciel", multiraciale et multiculturelle.
En outre, le passage d'une économie de troc statique à
une économie monétarisée et déjà
dynamique a certainement pesé très lourd sur la vie
quotidienne des Chagossiens à Maurice.
Sur un autre plan, un épais mystère a entouré
le sort de la première compensation financière de 650.000
livres sterling versée le 28 octobre 1972 au gouvernement de
Port-Louis par la Grande-Bretagne à la suite d'un accord anglo-mauricien
dans le but de faciliter la "réinsertion" des Chagossiens
à Maurice.
Pendant plus de cinq ans, ces derniers n'ont rien reçu. Philippe
Leymarie fait observer que les dirigeants mauriciens ont même
tenté de justifier la rétention des indemnités
allouées par le gouvernement de Londres : "il faut du
temps pour s'assurer que l'argent sera dépensé comme
il faut" a, par exemple, déclaré Sir Veerasamy
Ringadoo en sa qualité de Premier ministre adjoint et ministre
des Finances.
Celui-ci aurait même soutenu, non sans un certain cynisme, qu'"il
serait stupide de distribuer cet argent brusquement à des gens
simples qui ont jusqu'ici vécu dans un monde où l'argent
n'avait pas de valeur et qui ne sauraient comment le dépenser"
(3).
C'est seulement à la suite du rapport Prosser, publié
en 1976, que les exilés ont perçu, le 10 mars 1978,
une indemnité de 7.590 roupies mauriciennes, c'est-à-dire
une somme d'autant plus dérisoire - à peine suffisante
pour remplacer leur modeste garde-robe ! - qu'ils avaient été
obligés de tout abandonner aux Chagos (maisons, meubles, emplois,
jardins, animaux de compagnie, volailles, bétail, récoltes,
écoles, églises, cimetières).
Mais certains d'entre eux, 250 environ, se sont plaints du fait qu'ils
n'avaient bénéficié d'aucune compensation tandis
que d'autres, qui avaient pourtant reçu des dédommagements,
ont réclamé une somme additionnelle afin de tenir compte
d'une inflation hyper-galopante à l'île Maurice.
Pour l'obtenir, les Chagossiens unanimes ont alors déclenché
des meetings de protestation avec l'appui du Front national de soutien
aux Îlois (FNSI), créé en 1980.
Un million de roupies données par Indira Gandhi
Finalement, dans un esprit de bonne volonté, la Grande-Bretagne
leur a attribué une compensation supplémentaire de 4
millions de livres sterling - "pour solde de tout compte"
("in full and final discharge") - en vertu d'un nouvel accord
anglo-mauricien signé à Port-Louis le 7 juillet 1982,
tout en écartant par ailleurs le principe de la souveraineté
de Maurice sur les îles Chagos (4).
Pour compléter cette aide britannique, les autorités
mauriciennes ont pour leur part octroyé, la même année,
aux Chagossiens un million de livres sterling sous forme de lopins
de terre.
Enfin, lors d'une visite officielle effectuée à Port-Louis
en août 1982, en tant que Premier ministre de l'Inde, Indira
Gandhi leur a fait don d'un million de roupies indiennes. Avec ces
diverses indemnités, plutôt modestes, la plupart des
Chagossiens ont finalement opté pour l'acquisition de maisonnettes
dont la construction - toujours à la périphérie
immédiate de Port-Louis - a été achevée
en 1986.
En tant que président du Groupe Réfugiés Chagos
(GRC), fondé en 1983, et qui apparaît aujourd'hui comme
le principal représentant de la communauté chagossienne
à Maurice, Olivier Bancoult n'entend pas prendre parti dans
le conflit territorial anglo-mauricien proprement dit sur les Chagos.
Revendication de la double nationalité
En revanche, il a formulé une série de nouvelles revendications
auprès du gouvernement de Londres. Il a revendiqué au
profit des Chagossiens de souche - auxquels il convient d'ajouter
leurs conjoints et leurs descendants directs (enfants et petits-enfants)
nés à Maurice, soit 8.500 personnes recensées
en 2004 - la nationalité britannique à part entière
tout en conservant la nationalité mauricienne.
Il a également demandé une troisième et très
forte compensation financière de la part de la Grande-Bretagne
et des États-Unis et le versement d'une pension à vie
pour réparer les préjudices de toute nature, causés
par la déportation des Chagossiens dans l'intérêt
des puissances occidentales ; ainsi qu'un "droit de retour définitif"
de ces populations sur toutes les îles qui composent l'archipel
et le droit d'y travailler.
Sur ce dernier point, la Haute Cour de justice britannique a déjà
donné raison aux membres du GRC qui l'avaient saisie. Dans
sa décision du 3 novembre 2000, la Haute instance juridictionnelle
considère en effet illégale l'"Immigration Ordinance"
édictée le 16 avril 1971 par le commissaire du British
indian ocean territory (BIOT) en vue de déclarer "persona
non grata" sur leurs propres terres natales les habitants des
"Zîles-là-haut" (5) !
Dispensés de visas pour La Réunion
Par ailleurs, le gouvernement de Londres a récemment accordé
aux habitants de 14 territoires d'outre-mer dépendants de la
Grande-Bretagne la citoyenneté britannique à part entière.
Cette démarche fait suite au vote définitif par le Parlement
de Londres du "British overseas territories act"(BOTA) qui
pose le principe de l'octroi de la pleine citoyenneté britannique
à tous les citoyens des territoires d'outre-mer qui en font
la demande (6).
Applicable depuis le 21 mai 2002, cette loi vise toutes les personnes
nées dans l'archipel des Chagos avant leur expulsion vers l'île
Maurice et leurs enfants nés à Maurice de père
chagossien ou de mère chagossienne. Elle est importante dans
la mesure où elle les dispense de visa pour se rendre, à
titre touristique ou professionnel, sur le territoire des pays membres
de l'Union européenne dont la Grande-Bretagne - y compris en
théorie les îles du BIOT - et la France - y compris le
département de La Réunion qui est le plus accessible
en raison de sa proximité géographique, linguistique
et culturelle.
Mais les États-Unis ont fait savoir qu'ils s'opposeraient catégoriquement
au retour des Chagossiens à Diego Garcia aussi longtemps que
ce territoire insulaire serait utile aux intérêts des
puissances occidentales et d'abord aux leurs bien compris.
De surcroît, le gouvernement de Londres vient d'édicter
le 10 juin 2004 un nouveau décret-loi interdisant aux Chagossiens
"déplacés" à Maurice et aux Seychelles
de retourner sur leurs terres natales pour une période indéterminée
(7).
Ainsi, les Chagossiens se retrouvent-ils à la case départ
après avoir constaté une légère embellie
à leur situation. Beaucoup parmi eux sont déjà
morts en exil à Maurice ou aux Seychelles et parmi les survivants
- nés aux Chagos - combien peuvent raisonnablement espérer
revoir les lieux de leur enfance avant de mourir ? Il est difficile
de répondre et on ne peut qu'être pessimiste même
si "l'espoir au c¦ur humain est toujours vivace".
Notes :
(1) Voir tout particulièrement Oraison (A.), "Le différend
anglo-mauricien sur l'archipel des Chagos à la lumière
de la théorie des vices du consentement (Le consentement des
dirigeants mauriciens a-t-il été entaché par
les vices de violence, de dol et de lésion en 1965 lors de
la cession à la Grande-Bretagne des îles de Diego Garcia,
Peros Banhos et Salomon ?)", RRJDP, 2003/4, pp. 2837-2865.
(2) Voir A/56/PV. 46, p. 17.
(3) Voir "Île Maurice. Le "Diego-Garcia Case",
Océan Indien Actuel, juillet 1978, n° 8, p. 18.
(4) Voir Cmnd. 8785 et Treaty Series, n° 6, 1983.
(5) Voir Balmond (L.), "Chronique des faits internationaux",
RGDIP, 2001/1, p. 186.
(6) Voir "Un passeport britannique et européen pour les
Chagossiens. God save the Chagos", "Le Quotidien de La Réunion",
23 mai 2002, p. 18.
(7) Voir notamment "Archipel des Chagos. Toutes les îles
interdites d'accès aux Chagossiens", "Le Mauricien",
mercredi 16 juin 2004, p. 5.
Un combat interminable contre les maîtres du monde
La création du Territoire britannique de l'océan Indien
(BIOT) en 1965 et sa militarisation croissante à partir de
la décennie "70" ont, dans une très large
mesure, contribué à assurer la déstabilisation
de la région de l'océan Indien, devenue dès lors
une "zone de convoitises" pour les grandes puissances maritimes.
Cette double initiative occidentale, à l'origine de la déportation
des Chagossiens à Maurice et aux Seychelles, et la riposte
prévisible de l'Union soviétique sur le plan militaire,
ont suscité les critiques les plus vives des États riverains.
Prenant de plus en plus conscience du danger, ces derniers se prononcent
pour la suppression des bases militaires étrangères
dans l'océan Indien et proposent, depuis 1971, la transformation
de cet espace - "afro-asiatique par excellence" - en "zone
de paix".
Certes, la rivalité idéologique Est-Ouest a pris fin
avec l'implosion en 1991 de l'Union soviétique en tant que
superpuissance et État fédéral. Mais il est clair
aujourd'hui que cette fin heureuse et inattendue ne sonne pas pour
autant le glas de l'unique base américaine aéronavale
dans l'océan Indien.
Compte tenu de remous persistants à sa périphérie,
ne serait-il pas téméraire de répondre par l'affirmative,
au moins pour la période qui nous sépare de la date
butoir de l'an 2016, date de l'expiration du bail consenti aux États-Unis
par la Grande-Bretagne ?
Les autoroutes des hydrocarbures et des matières premières
stratégiques, qui traversent l'océan Indien de part
en part, ne paraissent-elles pas trop importantes pour que l'Aigle
américain, conscient à la fois de son "leadership"
aujourd'hui incontesté et de ses responsabilités au
niveau planétaire, se retire spontanément de cette zone
?
États-Unis, France et Grande-Bretagne tenaces
Au moment où par ailleurs l'opinion publique américaine
exige de nouveaux résultats concrets, décisifs et surtout
durables dans la "guerre contre le terrorisme international anti-occidental"
en général et contre le terrorisme anti-américain
en particulier, après le renversement réussi du régime
des Talibans d'Afghanistan en 2001 et du régime de Saddam Hussein
en Irak en 2003, les idées sur la "crédibilité"
et la "théorie des dominos" forgées par le
président Ronald Reagan et reprises à son compte par
le Président George Bush et leurs successeurs - Bill Clinton
et George W. Bush - ne vont-elles pas, de surcroît, continuer
à paralyser la vision que la superpuissance américaine
a des risques d'un changement en profondeur (1) ?
Certes, dans la dernière Résolution 58/29, votée
le 8 décembre 2003 et relative à la création
d'une zone de paix dans la région de l'océan Indien,
l'assemblée générale des Nations-unies "se
déclare convaincue que la participation de tous les membres
permanents du Conseil de sécurité et des principaux
utilisateurs maritimes de l'océan Indien aux travaux du Comité
spécial est importante et contribuerait à faire progresser
un dialogue bénéfique à tous, en vue d'instaurer
des conditions de paix, de sécurité et de stabilité
dans la région de l'océan Indien" (2).
Il est vrai par ailleurs que ce texte a été adopté
dans le même esprit et dans les mêmes termes que les précédents,
c'est-à-dire avec détermination et à la quasi-unanimité
des États participants (130 voix), un grand nombre d'abstentions
(42) et malgré l'opposition traditionnelle des trois grandes
puissances occidentales qui entretiennent des bases militaires aéronavales
dans l'océan Indien et s'opposent, jusqu'à nouvel ordre,
à leur propre éviction de cette partie du monde.
En raison précisément de cette opposition tenace des
États-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne, la Résolution
58/29 n'apporte concrètement rien de nouveau en la matière
par rapport au "vote historique", le 16 décembre
1971, de la Résolution 2832 (XXVI).
Maurice menace de quitter le Commonwealth
De surcroît, le dialogue semble s'envenimer entre la Grande-Bretagne
et Maurice. Récemment, le chef du gouvernement de Port-Louis
- Paul Bérenger - a menacé de porter le différend
territorial sur les îles Chagos devant la Cour internationale
de justice (CIJ) (3).
Pour parvenir à ses fins, le Premier ministre mauricien a indiqué
le 9 juillet 2004 au Secrétaire général du Commonwealth
qu'il était prêt à quitter cette vénérable
organisation, dans la mesure où une des réserves à
la déclaration d'acceptation facultative de la juridiction
obligatoire de la Cour de La Haye, déposée par le gouvernement
de Londres au secrétariat des Nations-unies le 1er janvier
1969, interdit qu'un litige opposant la Grande-Bretagne à un
État membre du Commonwealth soit tranché par "l'organe
judiciaire principal des Nations-unies" (4).
David contre Goliath
Mais, afin de ne pas être traîné devant le prétoire
international contre sa volonté par l'État mauricien
et craignant de perdre son procès sur les îles Chagos,
le gouvernement de Londres avait peu de temps auparavant changé
les règles du jeu.
Dès le 5 juillet 2004, il a tout simplement modifié
le contenu de la réserve à sa déclaration facultative
de juridiction obligatoire de la Cour de La Haye dans une lettre adressée
au Secrétaire général des Nations-unies. La nouvelle
réserve précise en effet que ne pourront pas être
portés devant cette Haute instance juridictionnelle les litiges
qui opposent la Grande-Bretagne non seulement à un État
actuellement membre du Commonwealth mais également à
un ancien État membre du Commonwealth (5).
L'objectif avoué du gouvernement britannique est bien de dissuader
l'État mauricien de quitter cette institution. Pour plus de
précaution, la nouvelle réserve britannique vise à
exclure de la compétence de la juridiction de La Haye tout
litige international antérieur au 1er janvier 1974, ce qui
est une autre façon d'exclure "ipso facto" de la
compétence de la CIJ le différend territorial anglo-mauricien
sur les Chagos, puisque ce contentieux remonte au 8 novembre 1965.
Dès lors, il est donc bien difficile de dire aujourd'hui quand
prendra fin l'interminable combat de David contre Goliath, l'éternel
combat du "pot de terre" contre le "pot de fer".
En vérité, les questions lancinantes et connexes relatives
au démantèlement du Territoire britannique de l'océan
Indien et à la démilitarisation intégrale de
toutes les composantes de l'archipel des Chagos et, d'une manière
plus générale, à la création d'une zone
de paix dans la région de l'océan Indien ne risquent-elles
pas encore - pendant une période indéterminée
- de défrayer la chronique dans la Communauté internationale
tout entière, dans la plupart des pays riverains de cette région
du monde, parmi les instances politiques dirigeantes de Port-Louis
et, en dernier ressort, dans les faubourgs déshérités
de la capitale mauricienne où un grand nombre de Chagossiens
et de Chagossiennes survivent, depuis parfois des décennies,
dans la précarité tout en caressant l'espoir de revenir
vivre sur leurs terres natales ou sur la terre de leurs ancêtres
et notamment sur l'atoll de Diego Garcia, l'île principale des
"Zîles-là-haut" ?
Notes :
(1) Voir Oraison (A.), "Diego Garcia : enjeux de la présence
américaine dans l'océan Indien", Afrique contemporaine,
Automne 2003, pp. 115-132.
(2) Voir Procès-verbal de l'Assemble générale
des Nations-unies pour l'année 2003 (A/RES/58/29).
(3) Voir Oraison (A.), "À propos du litige anglo-mauricien
sur l'archipel des Chagos (La succession d'États sur les îles
Diego Garcia, Peros Banhos et Salomon)", RBDI, 1990/1, pp. 5-53.
(4) Voir Michel (P.), "Hier après-midi à Londres.
Commonwealth : tête-à-tête d'une heure Bérenger/McKinnon",
"Le Mauricien", samedi 10 juillet 2004, pp. 1 et 3.
(5) Voir Michel (P.), "Commonwealth : Londres change les règles
du jeu", "Le Mauricien", jeudi 8 juillet 2004, p. 3.
Source : http://www.temoignages.re/article.php3?id_article=10319