Dossier
L'Autre campagne
L'Autre campagne, lancée par l'Armée zapatiste de libération
nationale en juin dernier par la 6ème Déclaration de la
jungle lacandone, est entrée le 1er janvier dans sa phase active.
Plusieurs milliers de membres des bases d'appui zapatistes et de militants
venus du monde entier ont défilé dans l'après-midi
du dimanche 1er janvier 2006 dans les rues de San Cristobal de las Casas.
Le Sous-commndant Marcos, qui s'est rebaptisé "sous-délégué
zéro" était présent. Sorti de la jungle à
l'occasion du 12ème anniversaire de l'insurrection zapatiste, Marcos
entame ainsi une tournée qui le conduira dans les 32 états
du Mexique jusqu'au mois de juin. Il a commencé sa tournée
à bord d'une motocyclette, clin d'oeil à l'histoire et au
fameux voyage en motocyclette à travers l'Amérique ltine
effectué par jeune Ernesto Guevara lorsqu'il n'était pas
encore le "Che".
Voici le calendrier des déplacements de Marcos, qui organisera
des rencontres à chaque étape de sa tournée :
2-8 janvier : Chiapas.
9-15 janvier : Yucatán et Quintana Roo.
16-22janvier : Campeche et Tabasco.
23 -29janvier : Veracruz
30 janvier - 5 février : Oaxaca
6-12 février : Puebla.
13-19 février : Tlaxcala.
20-26 février : Hidalgo.
27 février - 5 mars : Querétaro.
6-12 mars : Guanajuato et Aguascalientes.
13-19 mars : Jalisco.
20-26 mars : Nayarit et Colima.
27 mars - 2 avril : Michoacán.
3- 9 avril : Guerrero.
10-16 avril : Morelos.
17-23 avril : État de México et District Fédéral
24 - 30 avril : District Fédéral et État de México
1er-7 mai : San Luis Potosí.
8- 14 mai : Zacatecas.
15-21 mai : Nuevo León et Tamaulipas.
22 -28 mai : Coahuila et Durango.
29 mai - 4 juin : Chihuahua et première rencontre avec les camarades
chicanos de l'autre côté [USA]
5-11 juin : Sinaloa et Sonora.
12-18 juin : Baja California Norte, Baja California Sur et deuxième
réunion avec les Mexicains de l'autre côté.
19-25 juin : proposition d'une séance plénière d'information
pour la nuit de la Saint-Jean, le samedi 24 juin, dans le District fédéral
et l'État de Mexico.
25 juin : retour au Chiapas, et...advienne que pourra !
À lire ci-dessous
> L'EZLN dénonce un harcèlement
contre l'Autre Campagne
> La conception zapatiste de l'action politique
- Une interview de Sergio Rodríguez, directeur de la revue zapatiste
Rebeldía, Viento Sur, novembre 2005
> La Sixième déclaration de la jungle lacandone, EZLN,
juin 2005
L'EZLN dénonce un harcèlement contre
l'Autre Campagne
Au peuple du Mexique ; Aux adhérent(e)s de l'Autre Campagne ;
Aux peuples du monde ; Frères et soeurs ; Compañeros et
compañeras ; L'Armée Zapatiste de Libération Nacionale
signale :
Premièrement : Alors que s'approche le début de la participation
directe de l'EZLN au travers de sa sixième commission et de milliers
de Mexicain(e)s dans l'Autre Campagne, le climat de harcèlement,
de menace et de persécution contre ceux qui sont engagés
dans cette initiative est en train de s'affirmer.
Deuxièmement : Au Chiapas, ont reçu des attaques directes
et des menaces les compagnons Gustavo Jiménez et Gabriel Ramirez,
en plus de ceux du Centre des Droits Humains Fray Bartolomé de
las Casas et de l'organisation "Maderas del Pueblo". Dans
d'autres points de notre pays des menaces et des attaques semblables
ont lieu, comme la détention à Oaxaca de Joel Aquino,
les agressions continues contre les compagnons qui s'opposent dans l'Etat
du Guerrero à la construction de la prison de La Parota et aux
fermetures ou tentatives de fermetures de radios communautaires indigènes.
Troisièmement : Dans les zones chiapanèques des différents
Conseils de bonne gouvernance zapatistes croît la belligérance
des organisations corporatives du Parti Révolutionnaire Institutionnel
(PRI) et de son frère honteux, le Parti de la Révolution
Démocratique (PRD).
Quatrièmement : Dans le cas du PRI, la dénommée
OPDICCH avance dans sa conformation comme groupe paramilitaire, avec
le consentement du gouvernement fédéral et de l'Etat du
Chiapas, et monte des provocations dans divers points de la jungle Lacandone.
Dans la zone nord, des organisations du PRI maintiennent leurs menaces
contre des bases d'appui zapatistes et des membres d'autres organisations
s¦urs.
Cinquièmement. La dite CIOAC-historique, filiale du PRD, attribue
des méfaits provoqués, encouragés et perpétrés
par sa direction aux bases d'appui zapatistes. Les dirigeants de la
CIOAC-historique, l'un des soutiens de la campagne de López Obrador
dans l'État, utilisent les morts de ses compagnons (assassinés
par des membres de la même CIOAC) pour obtenir des positions dans
les prochaines élections au Chiapas tandis que des centaines
de déplacés, femmes, hommes, enfants et personnes âgées,
membres de son organisation, errent sans nourriture ni toit.
Sixièmement. Tout est occulté par la mauvaise tragi-comédie
des élections d'en haut avec un double but : se défaire
de tout ce qui n'est pas dans la logique d'en haut ; et présenter,
à l'opinion internationale, l'apparence de "normalité
démocratique" du climat électoral.
Septièmement. L'EZLN appelle à toutes et tous les adhérent(e)s
de la Sixième Déclaration et de l'Autre Campagne à
lever la voix de protestation, à se solidariser avec tous les
agressés, poursuivis et menacés, et à ne pas arrêter
leurs travaux dans la construction d'un mouvement national anticapitaliste
et de gauche.
Démocratie ! Liberté ! Justice !
Depuis les montagnes du sud-est mexicain.
Pour le Comité Clandestin Révolucionaire Indígène-Commandement
Général et la Sixième Commission de l'Armée
Zapatiste de Libération Nacionale.
Sous-commandant insurgé Marcos., Mexique, Décembre 2005.
Traduction : fab , santelmo@no-log.org
La conception zapatiste de l'action politique
Une interview de Sergio Rodríguez, directeur de la revue zapatiste
Rebeldía, réalisée par Miguel Romero à Mexico
le 6 octobre 2005, pour la revue Viento Sur, n°83, novembre 2005.
Source : www.vientosur.info
La 6ème Déclaration de la forêt lacandone rendue
publique par l'EZLN au mois de juin dernier a eu un énorme impact
au Mexique. de cette déclaration est née une expérience
orginale, l'Autre campagne, qui a changé radicalement la situation
de la gauche politique et sociale mexicaine et est en train de mobiliser
et d'organiser des milliers de personnes, particulièrement des
jeunes. Nous avons eu une longue conversation avec Sergio Rodríguez,
directeur de la revue zapatiste Rebeldía [www.rebeldia.org] sur
ces thèmes qui méritent tout particulièrement l'attention
de la gauche alternative.
Dans l'interview il y a des références à des faits
concrets de l'expérience zapatiste que nous allons résumer
de manière succincte. On peut trouver sur le site web de Rebeldía
et de l'EZLN [http://www.ezln.org.mx/] toutes les informations utiles.
- Les Accords de San Andrés, signés entre le gouvernement
mexicain et l'EZLN en février 1996, co,ntenaient les revendications
fondamentales pour donner une solution démocratique à
l'oppression des peuples indigènes.
- Par la suite, la Commission de Concorde et de participation du Congrès
mexicain, constituée de députés du PRI, du PAN,
du PRD et du PT, a élaboré la Loi COCOPA ou Loi indigène.
L'EZLN appuya cette loi dans la mesure où elle reprenait les
points fondamentaux des Accords de San Andrés. En fin de compte,
le gouvernement et le Congrès ont trahi leurs engagements.
- La Marche indigène convoquée par l'EZLN en décembre
2000 a traversé tout le Mexique jusqu'en avril 2001.
- En août 2003, l'EZLN décréta la création
de Conseils de Bonne Gouvernance [Juntas de Buen Gobierno ] dans les
cinq territoires qu'elle contrôle. Appelées escargots [caracoles],
ces Conseils sont composées d'indigènes élus par
leurs communautés. Ils fonctionnenet parallèlement aux
municipalités officielles mais sont complètement indépendants
du gouvernement de l'État du Chiapas et du gouvernement fédéral.
Miguel Romero : L'objectif de cette interview est de mieux connaître
l'expérience du mouvement social et politique impulsé
par la VIe Déclaration de la Selva Lacandona et qui se développe
autour de "l'autre campagne". A la différence des années
passées, je crois qu'on sait très peu de choses dans la
gauche européenne sur ce qui se passe ici. Et pour ce que je
vois et ce que j'entends, il me semble important de le faire connaître,
de raviver l'intérêt pour le zapatisme qui, à mon
avis, a faibli. Pour plus de clarté, suivons un ordre chronologique.
Revenons à "l'alerte rouge" lancée le 19 juin
par l'EZLN qui a d'abord alarmé tout le monde parce qu'il semblait
qu'une attaque militaire de l'armée mexicaine était imminente.
Ensuite, c'était plutôt, comme dans mon cas, l'incertitude.
Sergio Rodríguez : "L'alerte rouge" est d'une certaine
façon le point culminant de trois années de débat
dans les communautés zapatistes, après la "marche
indigène" du printemps 2001, avec pour objectif d'élaborer
une nouvelle initiative. La formation des "juntes de bon gouvernement"
en août 2003 a été une première réponse
pour consolider le zapatisme dans ses bases. Mais il fallait aller au-delà
et donner une échéance au processus de consultation au
sein des communautés. Jusqu'ici, ils [2] procédaient à
cette consultation en se déplaçant dans les communautés.
Ils ont décidé alors qu'elles désigneraient leurs
représentants pour se réunir en assemblée et adopter
la VIe Déclaration de la Selva Lacandona. L'alerte rouge était
une mise en alerte de l'armée zapatiste pour garantir la sécurité
de cette réunion. Elle a été levée dès
la fin de l'assemblée.
M.R.: La VIe Déclaration de la Selva Lacandona ne marque peut-être
pas un tournant politique mais pour le moins la prise en compte de thèmes
qui n'apparaissaient pas jusqu'ici dans le discours de l'EZLN. A ton
avis, pourquoi maintenant et quel en est le contenu fondamental ?
S.R.: C'est bien un tournant politique. Il y a une modification substantielle
à la fois du sujet auquel s'adresse cette déclaration
et du sujet qui la justifie. Il s'agit d'une déclaration fondatrice
qui ne s'adresse pas aux peuples indigènes, comme les accords
de San Andrés, ni à une société civile informelle.
Elle ne demande pas seulement l'adoption d'une série de dispositions
dans la constitution mexicaine. Elle a un objectif très différent.
Une fois consolidés les territoires propres de l'autonomie, avec
les "juntes de bon gouvernement", il s'agit de créer
une perspective à l'échelle nationale, de catalyser un
processus latent dans le pays par ce fait nouveau que constitue "l'autre
campagne". C'est un changement politique mais pas un changement
idéologique. La VIe Déclaration de la Selva Lacandona
parle d'un programme anticapitaliste antinéolibéral, d'un
nouveau processus constituant, dans un sens qui n'est pas proprement
juridique, d'un "nouveau pays". Dans les circonstances actuelles,
l'objectif fondamental apparaît comme la construction d'un nouveau
mouvement social et politique, la naissance d'un mouvement autonome
et indépendant de la politique de l'Etat mexicain et de ses institutions.
Le programme qui s'en dégagera sera le résultat d'un long
processus. Un deuxième point fondamental est que ce processus
cherche à impulser, à dynamiser un espace où les
gens puissent développer et construire des mécanismes
d'auto-organisation. Attention, cela ne veut pas dire que rien n'existait
auparavant. Il y a quelques mois encore on disait qu'il n'y avait pas
de processus d'auto-organisation sociale au Mexique en dehors du Chiapas.
Ce que nous ont montré les réunions de "l'autre campagne",
c'est qu'il existe des processus d'auto-organisation très profonds,
souterrains, apparus après le soulèvement zapatiste de
1994, mais qui restaient invisibles et qui se révèlent
maintenant.
M.R.: J'aimerais que tu développes deux questions d'ordre pratique
qui apparaissent dans la VIe Déclaration de la Selva Lacandona.
Il s'agit d'abord de l'enquête conçue comme une méthode
de travail : ce qui est proposé au départ n'est pas un
programme, pas même dans ses dispositions les plus élémentaires,
mais un questionnement adressé à "ceux d'en bas"
pour connaître leurs préoccupations, leurs propositions,
leurs attentes. La deuxième question porte sur la façon
dont "l'autre campagne", dès le départ, même
si ce n'est pas explicite, se propose de construire un mouvement et
s'engage même dans sa construction. Tout à l'heure un groupe
de jeunes de l'université est venu te voir pour te dire qu'ils
voulaient s'intégrer à la campagne et ils t'ont demandé
d'organiser une réunion pour parler de ce qu'ils pouvaient faire
: là, il ne s'agit plus d'une enquête mais bien d'organiser
un mouvement.
S.R.: Je crois que les deux questions que tu as soulevées sont
différentes. Les zapatistes disent aux gens qu'ils vont les écouter
et ils le font, même si cela a pu donner lieu à des réunions
marathon avec les participants venus à la selva qui ont duré
jusqu'à 36 heures. Nous en reparlerons. Le premier engagement
de l'EZLN est bien d'écouter. Ils le préconisent aussi
comme méthode, écouter ce que les gens ont à dire.
Qui est à même de faire un diagnostic de ce qui se passe
ici ou là ? Evidemment, en tout premier lieu, ceux qui y vivent.
Cela tient à l'expérience qu'a connue l'EZLN. Ils sont
arrivés dans les communautés, ont pris la parole, ont
proposé un programme, une conception politico-militaire et se
sont heurtés à un mur. Le dialogue n'était pas
possible. Ils ont finalement réussi à établir le
contact avec certains membres des communautés qui leur ont dit
: "Vous devez d'abord nous écouter et vous verrez ensuite
ce que vous pouvez faire de ce que vous aurez entendu". Les zapatistes
parlent souvent de "modes". Par exemple, ils disent qu'ils
ont mis dix ans à comprendre le "mode indigène".
Il faut maintenant comprendre les "modes" des différents
mouvements sociaux et créer l'espace du dialogue. Mais il ne
s'agit pas d'une écoute passive. Il s'agit d'écouter et
de construire. On disait "avancer en questionnant". Il faut
maintenant "avancer en écoutant".
M.R.: Revenons à la chronologie des événements.
La VIe Déclaration de la Selva Lacandona s'adresse à la
gauche politique, aux communautés, aux mouvements sociaux, aux
ONG, etc. Elle leur propose de se rendre au Chiapas pour écouter
et être écoutés et c'est comme ça que des
centaines et des centaines de personnes ont pris la route de la selva,
en parcourant parfois des milliers de kilomètres. Raconte-nous
cette expérience.
S.R.: Après la publication de la VIe Déclaration de la
Selva Lacandona, un plan de travail a été élaboré
qui prévoyait la tenue de six réunions spécifiques
avec les organisations politiques, indigènes, sociales, les collectifs
et les ONG et une sixième avec ceux qu'ils appellent "les
autres", c'est-à-dire ceux qui ne se reconnaissent pas dans
le cadre de ces réunions ou n'ont pas pu y assister. Enfin, il
y a eu une assemblée plénière. Au total quelque
6 500 personnes ont participé à ces réunions, ce
qui est considérable quand on sait que le Chiapas est très
loin du centre du pays. Pour un étudiant de Chihuahua cela représente
un voyage de plusieurs jours. La première réunion, celle
concernant les organisations politiques, a vu la participation de 34
organisations et d'environ 120 personnes. Trois conceptions s'y sont
exprimées. Il y avait d'abord ceux qui estimaient clairement
que la VIe Déclaration de la Selva Lacandona leur ouvrait un
espace politique nouveau et n'y voyaient aucun problème idéologique,
aucun obstacle à leur propre construction, parce qu'on n'a demandé
à personne de se dissoudre ou d'édulcorer ses positions
politiques ou idéologiques. D'autres ont considéré
que "l'autre campagne" était une bonne chose parce
qu'elle conduisait à prendre position dans le processus électoral
mais pour construire une alternative, pas pour voter en faveur du PRD.
Cela renvoie à un grand débat au Mexique. Les sondages
créditent Marcos de 18 à 21 % de préférences
électorales. Paradoxalement, c'est utilisé pour dénigrer
l'EZLN parce que ce serait la preuve qu'il ne peut pas gagner les élections.
Mais par un effet boomerang, beaucoup pensent au contraire qu'un tel
résultat avant même le début de la campagne est
très important et ils veulent y participer. D'autres enfin considèrent
que "l'autre campagne" est une très bonne chose mais
que le plus important c'est la victoire de López Obrador et qu'il
faut organiser une force sociale autonome pour le contraindre à
respecter ses engagements en faveur des couches populaires. L'EZLN a
prononcé une allocution initiale et le discours de clôture.
M.R.: Ils n'ont parlé qu'au début et à la fin
?
S.R.: Oui. Ils étaient là pour écouter, prendre
des notes.
M.R.: Combien a duré la réunion ?
S.R.: Avec les organisations politiques, de 9 heures du matin le samedi
jusqu'à 1 heure du matin le dimanche, avec une pause pour le
repas. C'est la plus courte : il n'y a eu que 36 intervenants. Laisse-moi
te dire quelque chose d'important avant de poursuivre. L'endroit où
se sont tenues les réunions a une grande signification. Il ne
s'agissait pas d'un lieu d'échange politique et culturel, comme
les Aguascalientes qui se sont tenus là où vivent les
communautés. Ils ont décidé cette fois-ci de se
réunir dans des "propriétés récupérées"
par l'EZLN après le 1er janvier 1994, dont les possédants
étaient particulièrement racistes, allant jusqu'à
pendre des indigènes. Ce sont des propriétés que
l'EZLN a gardées sous son contrôle malgré les incursions
de l'armée mexicaine. Ce choix symbolique avait, je crois, trois
significations. D'abord, l'échec de la réforme agraire
de Salinas qui a privatisé les terres dans les années
90. Ensuite, le fait que la dynamique de l'action et de la lutte conduisait
finalement à des victoires partielles, contrairement aux visions
"ultimatistes" du processus de lutte sociale. Enfin, la menace
toujours présente, parce qu'il n'est pas possible que les "caracoles"
et les "juntes de bon gouvernement" coexistent à long
terme avec la domination néolibérale. Ils ont voulu adresser
ce triple message aux organisations de gauche. Dans leur conclusion
ils ont déclaré : "C'est pourquoi nous reconnaissons
l'apport de la tradition militante de la gauche mexicaine qui est venue
ici parce que, au-delà des erreurs politiques, programmatiques
ou autres, vous avez maintenu le cap de la rupture avec le néolibéralisme."
En introduction, Marcos a exposé un refus sans ambiguïté
d'apporter un quelconque soutien à la candidature de López
Obrador. Au moment de conclure, après avoir demandé un
délai d'une heure environ pour préparer leur réponse,
ils ont précisé notamment qu'ils ne demandaient à
personne de faire aujourd'hui un choix électoral, parce que ce
n'était pas le sens de "l'autre campagne". Des gens
qui votent pour López Obrador peuvent y participer, mais on leur
demande de ne pas en faire état dans le cadre de "l'autre
campagne", pour éviter justement à l'EZLN d'avoir
à intervenir sur cette question, ce qui nuirait au processus
fondamental de travail. Evidemment, le lendemain, ce que les médias
ont mis en avant c'est l'affrontement Marcos-López Obrador. Le
quotidien La Jornada a même fait dire à Marcos : "Soit
ils sont avec moi, soit ils sont contre moi". Une phrase totalement
inventée.
M.R.: Le Front zapatiste de libération nationale (FZLN) a participé
à cette réunion. Quel est le rôle de cette organisation
aujourd'hui ? Vu de l'extérieur, c'est un mystère. A sa
création, il semblait très vigoureux et on pensait qu'il
était une perspective essentielle pour l'EZLN. Mais depuis on
ne sait rien de lui.
S.R.: Je crois que le FZLN a été parfois jugé
injustement. Souviens-toi des conditions de sa création. A la
veille des accords de San Andrés, en 1996, la IVe Déclaration
de la Selva Lacandona est rendue publique et l'adoption de la "loi
indigène" par la chambre des députés se fait
au moment de la constitution du FZLN. On pensait alors que le FZLN serait
en quelque sorte la piste d'atterrissage où viendrait bientôt
se poser un avion nommé EZLN. Mais face à l'évidence
que le gouvernement et les partis politiques vont trahir leurs engagements,
l'EZLN adresse une déclaration au congrès de fondation
du FZLN où il lui donne toute liberté de définir
son propre avenir. Il est facile de comprendre que c'est très
différent pour le FZLN de se considérer comme piste d'atterrissage
de l'EZLN ou comme une organisation autonome. On a alors assisté
à un processus long, compliqué, contradictoire mais très
intéressant. On est parti d'une conception très différente
de celle de l'armée zapatiste. Il n'était pas question
de rechercher un quelconque impact médiatique. Le FZLN a ainsi
participé à d'importantes luttes sans que cela apparaisse
publiquement. C'est aujourd'hui une organisation consolidée dans
une grande partie du pays, qui compte quelque 800 militants confirmés.
M.R.: Davantage donc que la majorité des organisations de gauche
qui se sont rendues au Chiapas.
S.R.: Sans aucun doute. Et avec une implantation plus importante dans
l'ensemble du pays. Les militants sont très jeunes. Les trois
quarts ont moins de 30 ans. Ils ont été très marqués
par le soulèvement de 1994 quand, encore adolescents, ils ont
participé aux caravanes de la paix, aux campagnes de soutien,
des jeunes qui interviennent dans le secteur de la santé et de
l'éducation et qui ont donc vécu cette expérience
politique originale. Le quart restant provient de différentes
organisations de la gauche mexicaine [3].
M.R.: Bon, revenons aux réunions.
S.R.: Oui, reprenons le fil. Le sous-commandant Marcos a annoncé
qu'il avait demandé à la revue Rebeldía de participer
à "l'autre campagne". Au début de chaque réunion
nous avons inscrit les collectifs et leur avons demandé s'ils
souhaitaient être participants ou observateurs. Beaucoup ont adhéré
sur-le-champ à "l'autre campagne" et parfois même
décidé de former un collectif, des plates-formes ou des
fronts unitaires entre des syndicats et d'autres organisations. C'est
un thème important qui concerne la façon dont "l'autre
campagne" se situe par rapport aux initiatives autonomes qui apparaissent
dans ce processus. Dans les réunions, chacun a le même
droit de parole. Notre revue a pour rôle de faire une sorte de
compte-rendu de l'ensemble des interventions, de le soumettre aux participants
pour qu'ils s'assurent que l'essentiel de leur intervention a bien été
consigné. S'ils ne donnent pas leur accord, ce n'est pas publié.
Dès qu'il y a accord, le compte-rendu est communiqué à
tous ceux qui ont signé la VIe Déclaration de la Selva
Lacandona et nous le publions sur le site web de "l'autre campagne",
pour que tout le monde, participant ou non, puisse en prendre connaissance.
La deuxième réunion s'est faite avec les peuples indigènes.
C'était très émouvant, les premières retrouvailles
depuis la marche indigène de 2001. Certains se sont plaints :
"Nous nous sommes battus sans que l'EZLN nous soutienne."
L'EZLN leur a donné raison et expliqué que "l'autre
campagne" voulait répondre à ce type de problèmes
et faire que nous puissions nous défendre tous ensemble de toutes
les attaques de l'Etat mexicain. Il y avait une soixantaine de délégations
de peuples indigènes, celles des communautés les plus
importantes mais aussi de communautés indigènes migrantes
qui ont commencé à s'organiser notamment dans la capitale.
Elles ont pu témoigner des brutales agressions et de la violence
qu'elles subissaient de la part du gouvernement de la ville de Mexico
présidé par López Obrador. La troisième
concernait les organisations sociales avec près de 120 organisations
du MUP (mouvement urbain populaire), des organisations féministes
qui ne se situent pas dans un objectif de "pouvoir" –
c'est-à-dire autonomes par rapport au pouvoir –, des organisations
lesbiennes, homosexuelles. Beaucoup de participants étaient des
syndicalistes, des métallurgistes, des électriciens, des
ouvriers de l'industrie pétrolière aussi bien des secrétaires
généraux, des membres d'instances de direction que des
représentants de courants syndicaux et des collectifs de travailleurs
qui se sont constitués dans des entreprises pour s'intégrer
à "l'autre campagne". C'est important de le souligner
parce que jusqu'ici les organisations syndicales n'avaient pratiquement
pas participé aux initiatives zapatistes. Il y a eu des débats
très divers, des critiques visant les conceptions politiques
"tournées vers le pouvoir", des propositions de revendications
concrètes. C'est dans le cadre de cette réunion que l'EZLN
a particulièrement insisté sur l'idée d'écoute.
Chaque réunion a pris un sens spécifique. La première,
une définition politique vis-à-vis des élections.
La deuxième, l'engagement pour l'autonomie indigène. La
troisième, la nécessité de l'écoute. Beaucoup
voyaient dans "l'autre campagne" une initiative comparable
à la marche indigène, une action de masse spectaculaire
qui avait réuni dans de nombreuses villes bien plus de gens que,
par exemple, la campagne électorale que mène actuellement
López Obrador. Il ne s'agit plus maintenant de grands rassemblements,
d'actions d'envergure, mais de dialogue à la base, de discussion
avec les gens. Autrement dit, il ne s'agit pas d'une initiative médiatique
mais qui vise au contraire à construire par en bas les réseaux
de liaisons, d'échanges, de débats entre différents
secteurs et différentes sensibilités.
M.R.: Et dans cette rencontre, il y avait beaucoup de monde.
S.R.: Oui, environ 900 personnes. Rien que leur venue, comme tu peux
l'imaginer, était déjà une aventure. Les compañeros
avaient construit des abris pour faire dormir les participants mais
les estimations étaient erronées. Ils attendaient autour
de 100 personnes à la première et il en est venu 200 ;
300 à la deuxième et il en est venu 500 ; 500 à
la troisième et il en est venu 900.
M.R.: Et outre les commandants zapatistes, les 900 ont écouté
la totalité des débats ?
S.R.: Je ne dirais pas les 900 mais bien 700. Il n'y avait pas de conciliabules
en marge de la réunion. Et chaque intervenant, quelle que soit
son intervention, était également applaudi même
s'il avait dit le contraire de son prédécesseur immédiat.
M.R.: Je le crois volontiers. C'est une des bonnes – et enviables
– surprises que j'ai eues ici, de voir que les débats sont
tranchés et parfois très vifs, mais que les gens peuvent
s'exprimer sans problème, quelle que soit leur intervention,
et que cela ne compromet pas l'action commune.
S.R.: C'est la réalité. La quatrième réunion
a été la plus significative de l'impact du zapatisme dans
la société mexicaine. Je ne parle pas tant des ONG, même
si elles ont joué leur rôle, mais des collectifs. Il y
a eu environ 1 100 participants et quelque 200 collectifs et ONG. Une
assistance très jeune. Sur les 1 100, au moins 900 étaient
des jeunes de quatorze, quinze ou vingt ans à peine. Beaucoup
avaient déjà l'expérience d'une organisation ou
d'une lutte, contre la répression par exemple, ou ils se réclamaient
d'une culture alternative, des groupes de rock – certains connus
– qui ont chanté parce que chacun pouvait intervenir selon
son choix, en chantant, en parlant, en dansant, en jouant une pièce,
une performance, que sais-je encore, à la seule condition que
cela se rapporte au sujet débattu. C'est la réunion qui
a duré le plus longtemps. Elle a démarré un samedi
à 9 heures du matin et s'est terminée le lendemain dimanche
à 6 heures de l'après-midi avec seulement quelques heures
de sommeil, entre 4 heures et 9 heures du matin. Tout ce temps a été
consacré à écouter, écouter, écouter
encore. Enfin s'est tenue la réunion avec "les autres".
L'assemblée plénière, elle, a été
organisée à Aguascalientes les 16, 17 et 18 septembre.
Nous avons enregistré 2 160 participants, mais il y en a eu bien
plus parce que les files d'attente pour s'inscrire étaient interminables
et beaucoup sont passés outre. Le compte-rendu que nous avons
diffusé sur internet nous a valu de nombreuses réactions.
Les minutes de cette réunion représentent plus de 200
pages et peuvent être consultées sur internet.
M.R.: Nous allons essayer de dégager quelques éléments.
Nous ne pouvons pas faire maintenant un résumé exhaustif.
J'imagine que vous publierez un document de synthèse.
S.R.: Bien. Une première question importante, c'est que rien
n'a été soumis au vote. La VIe Déclaration de la
Selva Lacandona et toutes les propositions qui ont été
faites sont mises en débat avec les collectifs, les organisations,
les individus. Au terme des débats on prendra acte des points
d'accord et des divergences qu'il faudra continuer à discuter.
Par contre, on a déjà décidé que Marcos
se rendrait dans tout le pays, on a fixé les dates, les mécanismes
de coordination .
M.R.: Mais le contenu politique n'est pas définitivement arrêté.
S.R.: Non, on est d'accord pour que les contenus politiques puissent
rester ouverts longtemps et pour considérer qu'ils évolueront
avec la campagne elle-même.
M.R.: Mais il y a une base politique commune, non ? L'anticapitalisme,
l'antinéolibéralisme, l'autonomie totale vis-à-vis
des institutions politiques mexicaines.
S.R.: Tout à fait. C'est inscrit dans la VIe Déclaration
de la Selva Lacandona.
M.R.: Si je comprends bien, on passe maintenant à une autre
étape avec la tournée du sous-commandant dans tout le
pays à la rencontre des communautés, des quartiers populaires,
des organisations, etc. L'idée est encore d'être "à
l'écoute" ?
S.R.: Oui, mais il y aura évidemment aussi échange et
on cherchera des formes de coordination.
M.R.: L'idée de coordonner ce processus est donc quelque chose
d'acquis. Tous ceux qui participent à "l'autre campagne"
sont conscients de participer d'une certaine façon à l'organisation
d'un mouvement.
S.R.: Effectivement, c'est une conviction largement partagée.
La forme et les modalités peuvent être très diverses.
On a souvent avancé l'idée que, ici ou là, il serait
possible de mettre en place une coordination à l'échelle
d'un Etat. Peut-être, mais ailleurs ce ne sera pas possible et
il faudra commencer par des coordinations municipales ou sectorielles.
M.R.: La tournée de Marcos va se faire avant la campagne électorale
?
S.R: Elle va se faire en parallèle, au cours du premier semestre
de l'an prochain, précisément jusqu'au 26 juin, une semaine
avant le scrutin. Le lieutenant colonel insurgé Moisés,
en clôture de l'assemblée plénière, a déclaré
: "Voilà, nous remettons le sous-commandant Marcos entre
vos mains." Autrement dit l'EZLN reste au Chiapas et Marcos va
faire "l'autre campagne". Il va se rendre dans les 31 Etats
du pays et dans la capitale, cinq ou six jours dans chacun. Ce sera
essentiellement des réunions restreintes, des échanges
d'expérience, mais il pourra aussi y avoir des meetings publics.
On passera ensuite à la phase d'évaluation, de discussion,
etc. On n'acceptera aucun financement de la campagne. Les zapatistes
ont pu compter sur beaucoup d'aides provenant de réseaux nationaux
et internationaux. Mais ils ont maintenant décidé : "Nous
allons marcher sur nos propres jambes." Si les gens veulent que
Marcos vienne, ils doivent se préoccuper de son voyage, de son
hébergement, ce qui contribue aussi à organiser la campagne.
M.R.: Tout à l'heure on parlait de ce que "l'autre campagne"
pouvait se concevoir comme une sorte de "campagne d'alphabétisation"
à l'envers avec ceux "d'en bas" qui n'attendent pas
d'être alphabétisés mais au contraire allaient être
en quelque sorte les "alphabétiseurs". Marcos serait
alors une espèce de maillon.
S.R.: Je dirais plutôt un "catalyseur" d'expériences,
de processus, de dynamiques sociales qui sont déjà présentes.
Marcos et l'EZLN ont déclaré d'entrée quelque chose
de très important : "Nous n'allons pas nous réunir
avec n'importe qui mais avec ceux qui luttent et qui veulent s'organiser."
Marcos est un outil que l'EZLN met à la disposition de la campagne.
Ce n'est pas un dirigeant ni un coordinateur, mais un outil pour permettre
que les gens apportent au processus de coordination leurs idées,
leurs expériences ou leurs façons de lutter contre le
pouvoir.
M.R.: Il y a un problème que vous avez certainement pris en
compte, mais que je ne saisis toujours pas. Une campagne aussi longue
qui doit durer jusqu'à la fin de l'année 2006, vu l'état
du monde et celui du Mexique, sera certainement influencée par
des événements importants et ne se déroulera pas
dans un espace autonome de la réalité sociale et politique.
Tous ces événements interpelleront la campagne et appelleront
des prises de position. Y a-t-il dans la campagne un mécanisme
qui permette de répondre à ce problème ?
S.R.: Une question fondamentale, d'abord : le processus ne prend pas
fin en 2006. Une deuxième phase très importante est déjà
prévue à partir du 1er janvier 2007. Ce sera la sortie
du Chiapas des dirigeants de l'EZLN, de nombreux miliciens et miliciennes,
des membres des bases de soutien zapatistes, etc. Ils sortiront du Chiapas
non pas pour faire une tournée mais pour rester dans une région
déterminée, dans un Etat, au moins une année. Ensuite,
on verra s'ils restent là ou se déplacent vers une autre
région et sont remplacés par d'autres camarades. Mais
on aura le temps de rediscuter de tout ça. Pour ce qui est des
mécanismes de prises de position, ils existent et des déclarations
sont déjà prévues. Par exemple, Fox a présenté
devant la Chambre un projet de privatisation de l'énergie. Une
déclaration est en préparation sur ce sujet. Ou sur la
privatisation des retraites. On cherchera les possibilités d'avoir
des prises de position communes sur des aspects ponctuels où
un accord clair est possible. Par ailleurs, chaque organisation et chaque
mouvement, y compris l'EZLN comme tel, a tous les droits de rendre publiques
ses propres positions. Il y a aussi un mécanisme d'échanges
de vue avec les assemblées plénières. Elles peuvent
agir comme véhicule d'opinion si elles fonctionnent avec dynamisme,
avec énergie . Mais quand aura lieu la prochaine assemblée
plénière ? Quand ce sera nécessaire, peut-être
très vite, peut-être pas. Plutôt que de programmer
des assemblées plénières à dates fixes,
elles auront lieu en fonction des événements. Par ailleurs,
elles ne résolvent pas en elles-mêmes les problèmes
de prises de position et c'est très compliqué de réunir
autant de personnes. Sur chaque question, les opinions sont innombrables
et très variées, certaines ont un impact sur d'autres,
et cela donne lieu à des accords, à des débats.
C'est très enrichissant mais extrêmement complexe. Il ne
faut pas oublier que nous sommes dans une année électorale.
Le PRD, un parti qu'on pouvait dire de gauche à l'origine, et
son candidat López Obrador peuvent l'emporter. Certains nourrissent
des attentes de cette éventuelle victoire. Nous allons voir comment
se déroule le processus électoral et analyser son impact
possible sur "l'autre campagne". Je pense qu'il y aura peu
de choses à dire sur le terrain électoral. Je ne vois
pas pourquoi il faudrait choisir entre un imbécile du PAN et
le populisme conservateur que représente au fond López
Obrador. Dans la mesure où il a été décidé
de laisser les gens libres de leur vote le 2 juin prochain, la pression
peut s'évacuer et ce problème ne pèsera pas substantiellement
sur "l'autre campagne".
M.R.: Le moment est venu de conclure. Tout ce que tu viens de dire
me confirme les raisons pour lesquelles j'ai souhaité faire cette
interview, la conviction que votre expérience est passionnante
dans un monde où il est devenu pratiquement impossible de se
passionner pour quelque chose qui touche à la politique. Ce que
vous faites est très spécifique et il serait absurde de
prétendre l'exporter. Mais je crois que vous êtes le seul
courant avec une influence politique de cette ampleur qui pose sérieusement
la question de ce thème si souvent invoqué "faire
de la politique autrement". Et il y a là de quoi parler
et de quoi discuter sans fin. J'ai toujours pensé que la qualité
du zapatisme c'est qu'il ne te donne pas un modèle mais qu'il
t'oblige, au contraire, à te poser des problèmes compliqués
et nécessaires, autrement dit qu'il te complique la vie. Et je
voudrais vous renvoyer la balle. Etes-vous influencés, interpellés
par ce qui se passe hors du Mexique ? Est-ce que ça vous complique
la vie ? Dans la VIe Déclaration de la Selva Lacandona il y a
des phrases très fraternelles et solidaires à l'intention
de la gauche alternative dans le monde, du Venezuela, de Cuba. Mais
j'ai l'impression que, au-delà de la solidarité, ce qui
se passe dans le monde a peu d'influence sur l'EZLN, la crise du PT
au Brésil, l'évolution de Rifondazione en Italie, l'expérience
des usines expropriées en Argentine, le prochain sommet de l'OMC.
Disons que l'EZLN m'apparaît très solidaire mais aussi
très distante de ce qui se passe dans le monde.
S.R.: Je ne crois pas. En fait, le zapatisme rompt avec une conception
utilitaire de la gauche européenne qui prévalait dans
la gauche latino-américaine. Fausto Bertinotti m'a expliqué
que lors de sa rencontre avec Marcos, il lui avait dit : "Je ne
viens pas faire un geste de solidarité mais discuter de politique
avec les zapatistes." Et Marcos lui a répondu : "Enfin
!" Effectivement, cette discussion politique est très importante.
Le zapatisme a des liens étroits avec des organismes de solidarité
mais il va au-delà de la seule solidarité. Les "rencontres
pour l'humanité et contre le néolibéralisme"
ont reflété cette volonté et ce choix. Indépendamment
des conditions concrètes de ces rencontres, elles ont manifesté
une autre façon de considérer les relations internationales
avec la gauche latino-américaine réunie alors à
l'occasion du Forum de São Paulo, qui était déjà
en crise. Il faut prendre en compte aussi qu'ils reconnaissent leur
grande ignorance de beaucoup de questions internationales et que cela
les rend prudents. Mais par exemple la guerre en Irak a été
essentielle pour les zapatistes, au point qu'ils ont pris contact avec
beaucoup de composantes du mouvement antiguerre en Europe et aux Etats
Unis. C'est la seule fois que l'EZLN a signé un manifeste international,
celui qu'avait impulsé Chomsky aux USA. Je crois qu'on interprète
mal parfois la non-participation des zapatistes aux forums internationaux.
On peut croire à une sorte de sentiment de supériorité,
mais il faut y voir au contraire une preuve de prudence et de modestie.
Dans la VIe Déclaration de la Selva Lacandona, la partie consacrée
aux questions internationales est plus importante que dans les précédentes.
Et dans "l'autre campagne", la situation internationale est
très présente. Nous verrons comment les choses se développent.
M.R.: A combien estimes-tu le nombre de participants dans "l'autre
campagne" ?
S.R.: Je pense que dans les trois mois écoulés, quelque
45 000 personnes s'y sont engagées.
M.R.: Bien malin qui les attrapera ! Salut et bonne chance, hermano
!
Notes :
[1] On trouvera une information très complète sur le
site de "Rebeldía", notamment la VIe Déclaration
de la Selva Lacandona et les activités de "l'autre campagne".
[2] Sergio utilise habituellement ce "ils" quand il parle
de l'armée zapatiste, pour éviter sans doute toute que
ses opinions soient reçues à tort comme celles d'un porte-parole
; mais cela ne signifie en aucun cas qu'il se sentirait extérieur
à "eux". [3] NdT : postérieurement à
cette interview, l'EZLN a fait connaître la décision de
dissolution du FZLN.
DOCUMENT
Les zapatistes engagent une nouvelle étape
de leur lutte
"Nous sommes arrivés à un point au-delà duquel
nous ne pouvons pas aller, et, en plus, il est possible que nous perdions
tout ce que nous avons en restant où nous sommes et en ne faisant
rien pour avancer. Autrement dit l'heure est arrivée de prendre
des risques une nouvelle fois et de faire un pas dangereux mais qui
vaut la peine." Dans cette nouvelle déclaration, les zapatistes
font un bilan de leurs douze années de lutte et lancent un double
appel aux Mexicains et aux peuples du monde avec une série de
propositions pratiques. Ils proposent notamment d'organiser une nouvelle
rencontre "intergalactique" fin 2005 - début 2006. Leur objectif
: engager une nouvelle étape dans la lutte pour un autre monde
et aussi faire entendre un autre son de cloche dans la campagne pour
l'élection présidentielle mexicaine de 2006. Lisez ce
document historique !
Armée zapatiste de libération nationale, Mexique :
Sixième déclaration de la jungle lacandone
Juin 2005
I - CE QUE NOUS SOMMES
II - OÙ NOUS EN SOMMES MAINTENANT
III - COMMENT NOUS VOYONS LE MONDE
IV- COMMENT NOUS VOYONS NOTRE PAYS QUI EST LE
MEXIQUE
V - CE QUE NOUS VOULONS FAIRE
VI - COMMENT NOUS ALLONS FAIRE
Ceci est notre parole simple qui cherche à toucher le c¦ur
des gens modestes et simples comme nous, mais aussi comme nous, dignes
et rebelles. Ceci est notre parole simple pour parler de ce qui a été
notre parcours et où nous nous trouvons aujourd'hui, pour expliquer
comment nous voyons le monde et notre pays, pour dire ce que nous pensons
faire et comment nous pensons le faire, et pour inviter d'autres personnes
à marcher avec nous dans quelque chose de très grand qui
s'appelle Mexique et quelque chose de plus grand encore qui s'appelle
monde. Ceci est notre parole simple pour faire savoir à tous
les c¦urs qui sont honnêtes et nobles, ce que nous voulons
au Mexique et dans le monde. Ceci est notre parole simple, parce que
c'est notre idée d'appeler ceux qui sont comme nous et nous unir
à eux, où qu'ils vivent et luttent.
I. CE QUE NOUS SOMMES
Nous sommes les zapatistes de l'EZLN, bien qu'on nous appelle aussi
"néo-zapatistes". Bon, et bien nous les zapatistes
de l'EZLN nous avons pris les armes en janvier 1994 parce que nous avons
vu qu'il y en avait assez de tant de malveillance des puissants, qui
ne font que nous humilier, nous voler, nous emprisonner, et nous tuer,
et que personne ne dit ni ne fait rien. C'est pour ça que nous
avons dit "¡Ya Basta!" (Ça suffit), autrement
dit que nous n'allons plus permettre qu'ils nous amoindrissent et nous
traitent pire que des animaux. Et ainsi, nous avons aussi dit que nous
voulons la démocratie, la liberté et la justice pour tous
les Mexicains, bien que nous nous soyons concentrés sur les peuples
indiens. Parce qu'il se trouve que nous l'EZLN, sommes presque tous
de purs indigènes d'ici, du Chiapas, mais nous ne voulons pas
lutter seulement pour notre bien ou seulement pour le bien des indigènes
du Chiapas, ou seulement pour les peuples indiens du Mexique, mais que
nous voulons lutter ensemble avec tous ceux qui sont modestes et simples
comme nous et qui ont de grands besoins et qui souffrent de l'exploitation
et des vols des riches et de leurs mauvais gouvernements ici dans notre
Mexique et dans d'autres pays du monde.
Et alors notre petite histoire est que nous nous sommes fatigués
de l'exploitation des puissants et ainsi nous nous sommes organisés
pour nous défendre et pour lutter pour la justice. Au début
nous ne sommes pas beaucoup, à peine quelques-uns allant d'un
côté à l'autre, parlant et écoutant d'autres
personnes comme nous. C'est ce que nous avons fait pendant de nombreuses
années et nous l'avons fait en secret, sans faire de raffut.
Autrement dit, nous avons uni notre force en silence. Nous avons passé
à peu près 10 ans comme ça, et après nous
avons grandi et nous étions déjà plusieurs milliers.
Alors nous nous sommes bien préparés avec la politique
et les armes, et soudain, quand les riches fêtaient le nouvel
an, et bien nous les avons rejoints dans leurs villes et nous les avons
prises, et nous leur avons dit à tous que nous sommes là,
qu'il doivent nous prendre en compte. Et alors que les riches ont eu
la peur de leur vie et nous ont envoyé leurs grandes armées
pour nous achever, comme ils le font toujours quand les exploités
se rebellent, et qu'ils les font tous disparaître. Mais ils ne
nous ont pas achevés, parce que nous nous sommes très
bien préparés avant la guerre et nous sommes entraînés
dans nos montagnes. Et là-bas les armées nous cherchaient
et nous envoyaient leurs bombes et balles, et ils étaient déjà
en train de faire leurs plans de tuer une fois pour toutes tous les
indigènes parce qu'ils ne distinguent pas les zapatistes des
autres. Et nous, courant et combattant, combattant et courant, comme
l'ont fait nos ancêtres. Sans nous donner, sans nous rendre, sans
nous dérouter.
Et c'est alors que les gens des villes sont descendus dans les rues
et ont commencé avec leurs clameurs pour que la guerre s'arrête.
Et alors nous avons arrêté notre guerre et les avons écoutés,
ces frères et s¦urs de la ville, qui nous disent d'essayer
de trouver un arrangement, enfin, un accord avec la malgouvernance pour
que le problème soit résolu sans massacre. Et nous avons
tenu compte des gens, parce que ces gens sont comme on dit "le
peuple", enfin, le peuple mexicain. Ainsi nous avons mis de côté
le feu et nous avons sorti la parole.
Et il se trouve que les gouvernements ont dit que oui, ils vont bien
se conduire et vont dialoguer et vont faire des accords et vont tenir
ces promesses. Et nous avons dit que c'était bien, mais nous
avons aussi pensé que c'était bien de connaître
ces gens qui sont descendus dans les rues pour arrêter la guerre.
Alors, pendant que nous étions en train de dialoguer avec la
malgouvernance, nous avons aussi parlé à ces personnes
et nous avons vu que la majorité était des gens modestes
et simples comme nous, et nous avons bien compris pourquoi nous luttions,
eux et nous. Et ces gens nous les avons appelés "société
civile" parce que la majorité n'était pas de partis
politiques, mais étaient des gens comme ça, courants et
ordinaires, comme nous, des gens simples et modestes.
Mais il se trouve que la malgouvernance ne voulait pas de bon arrangement,
sinon que c'était seulement une ruse de dire que nous allions
parler et trouver un accord, et ils préparaient leurs attaques
pour nous éliminer une fois pour toutes. Et alors ils nous ont
attaqué plusieurs fois, mais il ne nous ont pas vaincu parce
que nous avons bien résisté et beaucoup de gens dans le
monde entier se sont mobilisés. Et alors la malgouvernance a
pensé que le problème est que beaucoup de gens voient
ce qui se passe avec l'EZLN, et ont commencé à faire comme
s'il ne se passait rien. Et pendant ce temps-là, il nous encerclaient,
nous assiégeaient, et ont attendu que, comme de fait nos montagnes
sont isolées, les gens oublient parce que la terre zapatiste
est lointaine. Et régulièrement, les magouvernants nous
ont mis à l'épreuve, ont essayé de nous mentir
ou nous ont attaqué, comme en février 1995 quand ils nous
ont envoyé une grande quantité d'armées mais ne
nous ont pas vaincus. Parce que, comme ils disent parfois, nous n'étions
pas seuls et beaucoup de gens nous ont soutenu et nous avons bien résisté.
Et ainsi la malgouvernance a dû passer des accords avec l'EZLN,
et ces accords s'appellent "Accords de San Andrés" parce que
"San Andrés" est le nom de la commune où ont été
signés ces accords. Et dans ces discussions nous n'étions
pas tout seuls à parler avec la malgouvernance [1], mais nous
avons invité beaucoup de gens et d'organisations qui étaient
ou sont en lutte pour les peuples indiens du Mexique, et tous avaient
la parole et tous ensemble nous avons convenu de ce que nous allions
dire aux malgouvernants. Et ainsi a été ce dialogue, où
ne se trouvaient pas seulement les zapatistes d'un côté
et les gouvernements de l'autre, sinon qu'avec les zapatistes se trouvaient
les peuples indiens du Mexique et ceux qui les soutiennent. Et alors
dans ces accords, les malgouvernants ont dit que oui, ils allaient reconnaître
les droits des peuples indiens du Mexique et respecter leur culture,
et en faire une loi dans la Constitution. Mais après avoir signé,
les malgouvernants ont fait comme s'ils avaient oublié et plusieurs
années sont passées et ces accords n'ont jamais été
respectés. Au contraire, le gouvernement a attaqué les
indigènes pour qu'ils reculent dans la lutte, comme le 22 décembre
1997, date à laquelle Zedillo a fait assassiner 45 hommes, femmes,
anciens et enfants dans le village du Chiapas qui s'appelle ACTEAL.
Ce crime atroce ne s'oublie pas si facilement et c'est une preuve de
comment la malgouevrnance n'hésite pas à attaquer et assassiner
ceux que se rebellent contre les injustices. Et pendant que tout cela
survient, les zapatistes nous faisions tout pour que les accords soient
respectés, et résistant dans les montagnes du Sud-Est
mexicain. Et alors nous avons commencé à parler avec les
autres peuples indiens du Mexique et leurs organisations et nous avons
accordé avec eux que nous allions lutter ensemble pour la même
chose, c'est-à-dire pour la reconnaissance des droits et de la
culture indigènes. Et bon, nous ont aussi soutenu beaucoup de
gens du monde entier et des personnes qui sont très respectées,
dont la parole est très grande parce que ce sont de grands intellectuels,
artistes, scientifiques du Mexique et du monde entier. Et nous avons
aussi fait des rencontres internationales, où nous nous sommes
réunis pour discuter avec des personnes d'Amérique et
d'Asie et d'Europe et d'Afrique et d'Océanie, et nous avons connu
leurs luttes et leurs manières, et nous avons dit que c'était
des rencontres "intergalactiques" seulement pour être drôles
et parce que nous avons aussi invité ceux qui viennent d'autres
planètes mais il semble qu'ils ne soient pas arrivés ou
peut-être qu'ils sont arrivés mais ne l'ont pas dit clairement.
Mais de toute façon les malgouvernants ne tenaient pas leurs
promesses et nous avons alors planifié de parler avec beaucoup
de Mexicains pour qu'ils nous soutiennent. Et donc nous avons d'abord
fait, en 1997, une marche à Mexico qui s'appelait "des 1
111" parce qu'y allait un compagnon ou une compagne de chaque village
zapatiste, mais le gouvernement n'y a pas prêté attention.
Puis, en 1999, nous avons fait une consultation dans tout le pays et
on a vu que la majorité était d'accord avec les réclamations
des peuples indiens, mais les mauvais gouvernements n'y ont pas non
plus prêté attention. Et enfin, en 2001, nous avons fait
ce qui s'est appelé "la marche pour la dignité indigène"
qui a reçu un grand soutien de millions de Mexicains et d'autres
pays, et est arrivée jusqu'aux députés et sénateurs,
c'est-à-dire au Congrès de l'Union, pour exiger la reconnaissance
des indigènes mexicains.
Mais finalement non, les politiques du parti PRI, du parti PAN et du
parti PRD se sont mis d'accord entre eux et n'ont tout simplement pas
reconnu les droits et la culture indigène. C'était en
avril 2001 et là les politiques ont démontré clairement
qu'ils n'avaient aucune décence et sont insolents, qu'ils ne
pensent qu'à gagner leur bon argent en mauvais gouvernants qu'ils
sont. Cela il faut s'en souvenir parce que vous allez voir qu'ils vont
dire maintenant que oui, ils vont reconnaître les droits indigènes,
mais c'est un mensonge pour que l'on vote pour eux, mais ils ont eu
leur opportunité et ils n'ont pas tenu leur parole.
Et ainsi nous avons vu clairement que le dialogue et la négociation
avaient été vains avec la malgouvernance du Mexique. Autrement
dit que ça ne sert à rien de parler avec les politiques
parce ni leur c¦ur ni leur parole ne sont loyaux, mais vicieux
et menteurs, ne tenant pas leurs promesses. Ainsi, le jour où
les politiques du PRI, PAN et PRD ont approuvé une loi qui ne
sert à rien, ils ont démoli une fois pour toutes le dialogue
et dit clairement que ce qu'ils accordaient et signaient n'avait pas
d'importance parce qu'ils n'avaient pas de parole. Et alors nous n'avons
plus pris contact avec les pouvoirs fédéraux parce que
nous avons compris que le dialogue et la négociation avaient
échoué à cause de ces partis politiques. Nous avons
vu qu'ils se fichaient du sang, de la mort, de la souffrance, des mobilisations,
des consultations, des efforts, des déclarations nationales et
internationales, des rencontres, des accords, des signatures, des engagements
pris. De cette manière, la classe politique n'a pas seulement
fermé la porte, une fois de plus, aux peuples indiens, elle a
aussi donné un coup fatal à la solution pacifique, discutée
et négociée de la guerre. Et on ne peut plus croire non
plus qu'ils tiennent leur promesse sur les accords obtenus avec qui
que ce soit. Pour que vous voyiez et compreniez ce qui nous est arrivé.
Et alors nous avons vu tout ça et nous avons pensé dans
nos c¦urs à ce que nous allions faire. Et la première
chose que nous avons vu c'est que notre c¦ur n'est plus comme
avant, quand nous avons commencé notre lutte, mais qu'il était
plus grand parce que nous avons touché le c¦ur de beaucoup
de gens généreux. Et nous avons aussi vu que notre c¦ur
était plus abîmé, plus blessé. Et non pas
blessé par la tromperie des malgouvernants, mais parce que quand
nous avons touché les c¦urs des autres, nous avons aussi
touché leurs douleurs. Comme si nous nous étions vus dans
un miroir.
II - OÙ NOUS EN SOMMES MAINTENANT
Alors, en bon zapatistes que nous sommes, nous avons pensé qu'il
ne suffisait pas d'arrêter de dialoguer avec le gouvernement,
mais qu'il était nécessaire de continuer la lutte malgré
ces parasites fainéants de politiques. L'EZLN a donc décidé
la mise en application, seule et de son côté (comme on
dit "unilatéral" parce que d'un seul côté),
des Accords de San Andrés à propos des droits et de la
culture indigènes. Pendant 4 ans, de mi-2001 à mi-2005,
nous nous sommes consacrés à ça et à d'autres
choses que nous allons vous dire.
Bon, nous avons donc commencé à mettre en place les communes
autonomes rebelles zapatistes, qui est la manière dont se sont
organisés les villages pour gouverner et se gouverner, pour les
rendre plus forts. Ce mode de gouvernement autonome n'a pas été
inventé comme ça par l'EZLN, puisqu'il provient de plusieurs
siècles de résistance indigène et de l'expérience
zapatiste propre, et c'est comme un auto-gouvernement des communautés.
Autrement dit, personne ne vient de l'extérieur pour gouverner,
mais les villages eux-mêmes décident, entre eux, qui gouverne
et comment, et s'il n'obéit pas, il est écarté.
C'est-à-dire que si celui qui dirige n'obéit pas au village,
on le renvoie, il perd son autorité et quelqu'un prend sa place.
Mais alors nous avons vu que les communes autonomes n'était
pas à égalité, mais que certaines étaient
plus avancées et avaient plus de soutien de la société
civile, et d'autres étaient plus isolées. Il fallait donc
s'organiser pour que ce soit plus juste. Et nous avons aussi vu que
l'EZLN avec sa partie politico-militaire se mêlait de décisions
qui concernaient les autorités démocratiques, comme on
dit "civiles". Et le problème c'est que la partie politico-militaire
de l'EZLN n'est pas démocratique, parce que c'est une armée,
et nous avons vu que ce n'était pas bien que le militaire soit
en haut, et le démocratique en bas, parce que ce qui est démocratique
ne doit pas se décider militairement, mais ce doit être
l'inverse : autrement dit qu'en haut, le politique démocratique
décide et en bas, le militaire obéit. Ou peut-être
que c'est mieux qu'il n'y ait rien en bas mais que tout soit bien à
plat, sans militaire, et c'est pour ça que les zapatistes sont
des soldats, pour qu'il n'y ait pas de soldats. Bon, mais alors, de
ce problème, ce que nous avons fait a été de commencer
à séparer ce qui est politico-militaire de ce que sont
les formes d'organisations autonomes et démocratiques des communautés
zapatistes. Et ainsi, des actions et des décisions qui avant
étaient faites et prises par l'EZLN, sont passées petit
à petit aux mains des autorités élues démocratiquement
dans les villages. Bien sûr que c'est facile à dire, mais
dans la pratique c'est compliqué, parce ce sont de nombreuses
années, d'abord de préparation de la guerre, ensuite de
guerre elle-même, et on s'habitue au politico-militaire. Mais
quoiqu'il en soit nous l'avons fait parce que c'est notre manière
de faire ce que l'on dit, parce que sinon, pourquoi va-t-on dire quelque
chose que nous ne faisons pas ensuite.
C'est ainsi que sont nées les Assemblées de Bon Gouvernement,
en août 2003, et avec elles on a continué avec l'auto-apprentissage
et l'exercice du "commander en obéissant".
Depuis, et jusqu'à mi-2005, la direction de l'EZLN n'a plus
donné d'ordres sur les questions civiles , mais a accompagné
et soutenu les autorités élues démocratiquement
par les villages, et, en plus, a surveillé qu'on informait bien
les populations et la société civile nationale et internationale
des soutiens reçus et à quoi ils étaient utilisés.
Et maintenant, nous passons le travail de vigilance du bon gouvernement
aux bases de soutien zapatistes, comme charges temporaires avec un roulement,
de manière à ce que tous et toutes apprennent et effectuent
cette tâche. Parce que nous pensons qu'un peuple qui ne surveille
pas ses dirigeants est condamné à être esclave,
et nous nous battons pour être libres, pas pour changer de maître
tous les six mois.
L'EZLN, pendant ces 4 ans, a aussi fourni aux Assemblées de
Bon Gouvernement et aux Communes Autonomes les soutiens et les contacts
qui, dans tout le Mexique et le monde entier, ont été
obtenus pendant ces années de guerre et de résistance.
De plus, pendant ce temps, l'EZLN a constitué un soutien économique
et politique qui permet aux communautés zapatistes d'avancer
avec moins de difficultés dans la construction de leur autonomie
et d'améliorer leurs conditions de vie. Ce n'est pas beaucoup,
mais c'est bien plus à ce qu'il y avait avant le début
du soulèvement, en janvier 1994. Si vous regardez une de ces
études que font les gouvernements, vous allez voir que les seules
communautés indigènes qui améliorent leurs conditions
de vie, c'est-à-dire de santé, éducation, alimentation,
habitation, ont été celles qui se trouvent en territoire
zapatiste, comme nous appelons l'endroit où se trouvent nos peuples.
Et tout cela a été possible grâce aux progrès
des villages zapatistes et le soutien très important qui a été
reçu de personnes généreuses et nobles, que nous
appelons "société civile", et de leurs organisations
du monde entier. Comme si toutes ces personnes avaient rendu réelle
l'idée qu'un "autre monde est possible", mais dans
les faits, pas dans les bavardages.
Et alors les peuples ont eu de bonnes avancées. Maintenant il
y a plus de compagnons et de compagnes qui apprennent à gouverner.
Et bien que, petit à petit, plus de femmes prennent ces fonctions,
on manque encore de respect aux compagnes et elles devraient participer
plus dans les tâches de la lutte. Avec les Assemblées de
Bon Gouvernement aussi, la coordination entre les communes autonomes
et la résolution de problèmes avec d'autres organisations
et avec les autorités gouvernementales officielles s'est améliorée.
Il y a aussi eu des progrès dans les projets des communautés,
et la répartition des projets et des soutiens de la société
civile du monde entier est plus équitable : la santé et
l'éducation se sont améliorées bien qu'il manque
encore autant pour arriver à ce que ça doit être,
de même pour le logement et l'alimentation ; et dans certaines
zones le problème de la terre a bien avancé puisque des
terres récupérées aux grands propriétaires
ont été réparties, même s'il reste des zones
qui continuent de manquer de terres à cultiver. Il y a aussi
eu des progrès dans le soutien de la société civile
nationale et internationale, parce qu'avant chacun allait où
il voulait, et maintenant les Assemblées de Bon Gouvernement
les orientent où c'est nécessaire. Et pour les mêmes
raisons, il y a partout plus de compagnons et de compagnes qui apprennent
à se lier avec les personnes d'autres régions du Mexique
et du monde, qui apprennent à respecter et exiger le respect,
qui apprennent qu'il y a plusieurs mondes qui ont tous leur place, leur
temps, leur manière, et qu'il faut donc se respecter mutuellement
entre tous.
Bon, et bien nous les zapatistes de l'EZLN nous avons consacré
ce temps à notre principale force : les villages qui nous soutiennent.
Et ainsi, la situation s'est améliorée, et personne ne
peut dire que l'organisation et la lutte zapatistes ont été
vaines, puisque même s'ils nous éliminent complètement,
notre lutte a servi à quelque chose.
Mais non seulement les villages zapatistes ont grandi, mais l'EZLN
aussi. Parce que ce qui s'est passé pendant ce temps, c'est que
des nouvelles générations ont renouvelé toute notre
organisation. Il ont en quelque sorte donné une nouvelle force.
Les commandants et commandantes, qui étaient adultes au début
du soulèvement en 1994 ont aujourd'hui l'expérience acquise
pendant 12 ans de guerre et de dialogue avec des milliers d'hommes et
de femmes du monde entier. Les membres du CCRI, la direction politique
et organisatrice zapatiste, conseillent et orientent maintenant les
nouveaux qui vont entrer dans la lutte et ceux qui vont prendre des
postes de direction. Il y a déjà un moment que les "comités"
(comme on les appelle ici) ont préparé toute une nouvelle
génération de commandants et commandantes qui, après
une période d'instruction et d'épreuves, commencent à
connaître les tâches de gestion de l'organisation et à
les accomplir. Et il se trouve aussi que nos insurgés, insurgées,
miliciens, miliciennes, responsables locaux et régionaux, tout
comme les bases de soutien, qui étaient jeunes au début
du soulèvement, sont maintenant des hommes et des femmes mûres,
des combattants vétérans, et des leaders naturels dans
leurs unités et communautés. Et ceux qui étaient
enfants en janvier 94, sont maintenant des jeunes qui ont grandi dans
la résistance, et ont été formés pendant
ces 12 ans de guerre dans la digne rébellion soulevée
par leur aînés. Ces jeunes ont une formation politique,
technique et culturelle que nous n'avions pas, ceux qui ont commencé
le mouvement zapatiste. Cette jeunesse alimente aujourd'hui, toujours
un peu plus, tant nos troupes que les postes de direction de l'organisation.
Et bon, nous tous nous avons vu les mensonges de la classe politique
mexicaine et la destruction que ses actions provoquent dans notre patrie.
Et nous avons vu les grandes injustices et massacres que provoque la
globalisation néo-libérale dans le monde entier. Nous
reparlerons de ça plus tard.
Ainsi, l'EZLN a résisté pendant 12 ans de guerre, d'attaques
militaires, politiques, idéologiques et économiques, de
siège, de harcèlement, de persécution, et ils ne
nous ont pas vaincu, nous ne nous sommes pas vendus ni rendus, et nous
avons avancé. Plus de compagnons de nombreux endroits sont entrés
dans la lutte, et ainsi, au lieu de nous affaiblir, après tant
d'années, nous sommes devenus plus forts. Bien sûr qu'il
y a des problèmes qui peuvent être résolus en séparant
plus le politico-militaire du civil-démocratique. Mais il y a
des choses, les plus importantes, que sont nos revendications pour lesquelles
nous luttons, qui n'ont pas été réussi entièrement.
Selon notre pensée et ce que nous voyons dans notre c¦ur,
nous sommes arrivés à un point au-delà duquel nous
ne pouvons pas aller, et, en plus, il est possible que nous perdions
tout ce que nous avons en restant où nous sommes et en ne faisant
rien pour avancer. Autrement dit l'heure est arrivée de prendre
des risques une nouvelle fois et de faire un pas dangereux mais qui
vaut la peine. Parce que peut-être unis avec d'autres secteurs
sociaux qui ont les mêmes insuffisances que nous, il sera possible
de trouver ce dont nous avons besoin et que nous méritons. Un
nouveau pas en avant dans la lutte indigène n'est possible que
si l'indigène s'unit aux ouvriers, paysans, étudiants,
enseignants, employés.. en fait les travailleurs de la ville
et la campagne.
III - COMMENT NOUS VOYONS LE MONDE
Maintenant nous allons vous expliquer comment nous, les zapatistes,
nous voyons ce qui se passe dans le monde. Et bien nous voyons que le
capitalisme est le plus fort en ce moment. Le capitalisme est un système
social, c'est-à-dire une forme selon laquelle dans une société
sont organisées les choses et les personnes, et qui possède
et qui ne possède pas, qui comande et qui obéit. Dans
le capitalisme il y en a certains qui ont de l'argent c'est-à-dire
le capital et les usines et les commerces et les champs et beaucoup
de choses, et d'autres qui n'ont rien, seulement leur force et leur
savoir pour travailler ; et dans le capitalisme, commandent ceux qui
ont l'argent et les choses, et obéissent ceux qui n'ont rien
d'autre que leur capacité de travail.
Ainsi le capitalisme signifie qu'il n'y en que quelques-uns qui ont
des grandes richesses, mais pas parce qu'ils ont gagné un prix
ou qu'ils ont trouvé un trésor ou qu'ils ont hérité
d'un parent, mais parce qu'ils obtiennent ces richesses en exploitant
le travail de beaucoup de gens. Autrement dit, le capitalisme repose
sur l'exploitation des travailleurs, ce qui veut dire qu'il pressure
les travailleurs et leur prend tout ce qui peut lui rapporter. Cela
se fait avec des injustices parce qu'il ne paye pas justement la besogne
du travailleur, mais lui donne à peine un salaire pour qu'il
puisse manger et se reposer un peu, et le jour suivant retourner travailler
à l'exploitation, que ce soit à la campagne ou en ville.
Aussi le capitalisme s'enrichit en dépouillant, c'est-à-dire
par le vol, puisqu'il prend aux autres ce qu'il désire, par exemple
les terres et les richesses naturelles. Autrement dit, le capitalisme
est un système où les voleurs sont libres, admirés
et montrés en exemple.
Et, en plus d'exploiter et de dépouiller, le capitalisme réprime
parce qu'il emprisonne et tue ceux qui se rebellent contre l'injustice.
Au capitalisme, ce qui l'intéresse le plus sont les marchandises,
parce que quand on les achète et les vend, on s'enrichit. Ainsi
le capitalisme convertit tout en marchandises : les personnes, la nature,
la culture, l'histoire, la conscience. Selon le capitalisme, tout doit
pouvoir s'acheter et se vendre. Et il cache tout derrière les
marchandises pour que nous ne voyions pas l'exploitation. Alors les
marchandises s'achètent et se vendent sur un marché. Et
il se trouve que le marché, en plus de servir à acheter
et à vendre, sert aussi à cacher l'exploitation des travailleurs.
Par exemple, sur le marché, on voit le café déjà
emballé, dans un petit sachet ou un flacon très joli,
mais on ne voit pas le paysan qui a souffert pour récolter le
café, et on ne voit pas l'exploitant qui lui a mal payé
son travail, et on ne voit pas les travailleurs dans la grande entreprise
qui emballent sans arrêt le café. Ou on voit un appareil
pour écouter de la musique comme des cumbias, des rancheras ou
des corridos ou selon les goûts de chacun, et on voit qu'il est
bien parce qu'il a un bon son, mais on ne voit pas l'ouvrière
de l'usine qui a bataillé de nombreuses heures pour souder les
fils et les parties de l'appareil, et elle a été payée
une misère, et elle habite loin de son lieu de travail, et elle
dépense beaucoup d'argent pour s'y rendre, et en plus elle risque
de se faire enlever, violer ou tuer comme ça arrive à
Ciudad Juárez au Mexique [2].
Autrement dit, sur le marché on voit des marchandises, mais
on ne voit pas l'exploitation avec laquelle elles ont été
fabriquées. Et donc le capitalisme a besoin de beaucoup de marchés..
ou un marché très grand, un marché mondial.
Ainsi, le résultat c'est que le capitalisme d'aujourd'hui n'est
pas comme celui d'avant, quand les riches étaient contents d'exploiter
les travailleurs dans leur pays, puisqu'il en est maintenant à
une étape qui s'appelle Globalisation Néolibérale.
Cette globalisation veut dire que les capitalistes dominent les travailleurs
non seulement dans un ou plusieurs pays, mais qu'ils essayent de tout
dominer dans le monde entier. Le monde, c'est-à-dire la planète
Terre, on l'appelle aussi "globe terrestre" et c'est pour
ça qu'on parle de "globalisation", autrement dit le
monde entier.
Et le néolibéralisme, eh bien c'est l'idée que
le capitalisme est libre de dominer le monde entier et tant pis, il
faut se résigner et s'y conformer et ne pas faire de remous,
c'est-à-dire ne pas se rebeller. En fait le néolibéralisme
c'est comme la théorie, le plan, de la globalisation capitaliste.
Et le néolibéralisme a des plans économiques, politiques,
militaires et culturels. Dans tous ces plans, il s'agit de dominer tout
le monde, et celui qui n'obéit pas est réprimé
ou écarté pour qu'il ne passe pas ses idées de
rébellion à d'autres.
Donc, dans la globalisation néolibérale, les grands capitalistes
qui vivent dans les pays puissants, comme les Etats-Unis, veulent que
le monde entier se transforme en une grande entreprise où on
produit des marchandises et en une sorte de grand marché. Un
marché mondial, un marché pour tout acheter et tout vendre,
et pour cacher l'exploitation de tout le monde. Alors les capitalistes
globalisés se mêlent de tout, autrement dit vont dans tous
les pays, pour faire leurs grandes affaires, c'est-à-dire leurs
grandes exploitations. Et ils ne respectent rien et s'installent comme
ils veulent. En fait, ils effectuent comme une conquête d'autres
pays. C'est pour cela que nous autres zapatistes nous disons que la
globalisation néolibérale est une guerre de conquête
du monde, une guerre mondiale, une guerre que fait le capitalisme pour
dominer mondialement. Et ainsi cette conquête se fait parfois
avec des armées qui envahissent un pays et le conquièrent
par la force. Mais d'autres fois c'est avec l'économie : les
grands capitalistes investissent leur argent dans un autre pays ou lui
prêtent de l'argent, mais avec la condition d'obéir à
ce qu'ils disent. Ils arrivent aussi avec leurs idées, c'est-à-dire
avec la culture capitaliste qui est la culture de la marchandise, du
gain, du marché.
Donc celui qui fait la conquête, le capitalisme, fait comme il
veut : il détruit et change ce qui ne lui plait pas et élimine
ce qui le gêne. Par exemple, ceux qui ne produisent ni n'achètent
ni ne vendent les marchandises de la modernité ou ceux qui se
rebellent à cet ordre, le gênent. Et à ceux-là
qui ne lui servent à rien, il les dédaigne. C'est pour
ça que les indigènes gênent la globalisation néolibérale,
et qu'ils sont dépréciés et qu'on veut les éliminer.
Et le capitalisme néolibéral supprime aussi les lois qui
ne le laissent faire ses nombreuses exploitations et avoir beaucoup
de profits. Par exemple il impose qu'on puisse tout vendre et tout acheter,
et comme le capitalisme a beaucoup d'argent, il achète tout.
Le capitalisme semble ainsi vouloir détruire les pays qu'il conquiert
avec la globalisation néolibérale, mais semble aussi vouloir
remettre tout en ordre ou tout refaire mais à sa manière,
c'est-à-dire de manière à en tirer des bénéfices
sans qu'on le dérange. Alors la globalisation néolibérale
ou capitaliste, détruit ce qu'il y a dans ces pays, détruit
leur culture, leur langue, leur système économique, leur
système politique, et détruit même les modes de
relations de ceux qui vivent dans ce pays. Autrement dit, tout ce qui
fait qu'un pays est un pays est détruit.
Donc la globalisation néolibérale veut détruire
les Nations du monde et qu'il ne reste qu'une seule Nation ou pays,
celui de l'argent, du capital. Et le capitalisme veut que tout soit
comme il veut, à sa manière, et ce qui est différent
ne lui plait pas, et il le poursuit, et il l'attaque ou le met à
l'écart dans un recoin et fait comme s'il n'existait pas.
Alors, en résumé, comme on dit, le capitalisme de la
globalisation néolibérale se fonde sur l'exploitation,
le pillage, le mépris et la répression contre ceux qui
ne se laissent pas faire. C'est-à-dire comme avant, mais maintenant
globalisé, mondial.
Mais ce n'est pas si facile pour la globalisation néolibérale,
parce que les exploités de chaque pays ne se laissent pas faire
et ne se résignent pas, mais se rebellent ; et ceux qui sont
gênants ou de trop résistent et ne se laissent pas éliminer.
C'est pour ça qu'on peut voir dans le monde entier ceux qui sont
démunis résister pour ne pas se laisser faire, et se rebeller,
et pas seulement dans un pays, mais partout ; ainsi, comme il y a une
globalisation néolibérale, il y a une globalisation de
la rébellion.
Et dans cette globalisation de la rébellion, il n'y a pas que
les travailleurs des champs et de la ville, il y a aussi beaucoup d'autres
personnes qui sont poursuivies et humiliées parce qu'elles ne
se laissent pas non plus dominer, comme les femmes, les jeunes, les
indigènes, les homosexuels, lesbiennes, transsexuels, les migrants
et beaucoup d'autres groupes du monde entier, mais que nous ne les voyons
pas jusqu'à ce qu'ils crient qu'il y en a assez de ceux qui les
méprisent, et qu'ils se soulèvent, et alors nous les voyons,
et nous les entendons, et nous les connaissons.
Alors nous voyons que tous ces groupes de gens luttent contre le néolibéralisme,
c'est-à-dire contre le plan de la globalisation capitaliste,
et qu'ils luttent pour l'humanité.
Tout cela provoque en nous une grande frayeur en voyant la stupidité
des néolibéralistes qui veulent détruire toute
l'humanité avec leurs guerres et leurs exploitations, mais aussi
une grande satisfaction de voir que partout il y a des résistances
et des rébellions, comme la nôtre qui est un peu petite,
mais nous sommes là. Et nous voyons tout cela dans le monde entier
et notre c¦ur apprend que nous ne sommes pas seuls.
IV.- COMMENT NOUS VOYONS NOTRE PAYS QUI EST LE MEXIQUE
Maintenant nous allons vous parler de ce que nous voyons se passer dans
notre Mexique. Bon, eh bien ce que nous voyons c'est que notre pays
est gouverné par les néolibéralistes. C'est-à-dire
que, comme nous l'avons expliqué, les dirigeants que nous avons
sont en train de détruire ce qui est notre Nation, notre Patrie
mexicaine. Et leur travail, de ces mauvais dirigeants, ce n'est pas
d'envisager le bien-être du peuple, mais seulement de s'occuper
de celui des capitalistes. Par exemple, ils font des lois comme celles
du Traité de Libre Échange, qui laissent dans la misère
beaucoup de Mexicains, que ce soit des paysans ou des petits producteurs,
parce qu'ils sont "mangés" par les grandes entreprises
agro-industrielles ; tout comme les ouvriers et les petits entrepreneurs
parce qu'ils ne peuvent pas concurrencer les grandes transnationales
qui s'installent sans que personne ne leur dise quoique ce soit et on
les remercie même, et elles imposent leurs bas salaires et leurs
prix élevés. En fait, comme on dit, certaines des bases
économiques de notre Mexique, qui étaient l'agriculture,
l'industrie et le commerce nationaux, sont détruits et il ne
reste que quelques vestiges qui vont sûrement aussi être
vendus.
Et ce sont de grands malheurs pour notre Patrie. Parce que dans la
campagne on ne produit plus les aliments, seulement ceux que vendent
les grands capitalistes, et les bonnes terres sont volées astucieusement
avec le soutien des politiques. Il se passe donc dans la campagne la
même chose qu'à l'époque du porfirisme [3], sauf
qu'à la place des haciendas, il y a aujourd'hui des entreprises
étrangères qui maintiennent la campagne dans la misère.
Et où avant il y avait des crédits et des prix de protection,
il n'y plus que des aumônes.. et parfois même pas.
Du côté du travailleur de la ville, les usines ferment,
et le laissent sans travail ou on ouvre ce que l'on appelle les maquiladoras
[4], qui sont étrangères et qui payent une misère
pour beaucoup d'heures de travail. Et peu importe le prix des produits
dont la population a besoin, parce que, chers ou pas, personne ne peut
se les payer. Et si quelqu'un travaillait dans une petite ou moyenne
entreprise, et bien plus maintenant, parce qu'elle a fermé ou
a été rachetée par une grande transnationale. Et
si quelqu'un avait un petit commerce, il a aussi disparu ou il s'est
mis à travailler clandestinement pour les grandes entreprises
qui l'exploitent cruellement, et font même travailler les enfants.
Et si le travailleur était dans un syndicat pour demander ses
droits légalement, eh bien non, maintenant même le syndicat
lui dit qu'il faut supporter que le salaire ou la journée de
travail baisse ou que des prestations soient supprimées, parce
que sinon l'entreprise va fermer et partir dans un autre pays. Et après
il y a aussi la "micro-échoppe", qui est en quelque
sorte le programme économique du gouvernement pour que tous les
travailleurs de la ville se mettent à vendre des chewing-gums
ou des cartes téléphoniques au coin de la rue. Autrement
dit, il n'y a que de la destruction économique aussi dans les
villes.
Alors ce qui se passe, c'est que, comme l'économie de la population
est pitoyable tant à la campagne qu'à la ville, et bien
beaucoup de Mexicains et Mexicaines doivent quitter leur Patrie, la
terre mexicaine, et aller chercher du travail dans un autre pays, les
USA, et là-bas on ne les traite pas bien, ils sont exploités,
persécutés et humiliés, parfois même tués.
Le néolibéralisme que nous imposent les malgouvernants
n'a pas amélioré l'économie, au contraire, la campagne
est dans le besoin et dans les villes, il n'y a pas de travail. Et ce
qui se passe, c'est que le Mexique se convertit en un lieu où
naissent, vivent un temps puis meurent ceux qui travaillent pour la
richesse des étrangers, principalement les riches gringos. C'est
pour cela que nous disons que le Mexique est dominé par les USA.
Bon, mais ce n'est pas tout ce qui se passe, le néolibéralisme
a aussi changé la classe politique du Mexique ou plutôt
les politiques, parce qu'ils sont devenus une sorte d'employés
de magasin, qui doivent tout faire pour tout vendre et pas cher. D'ailleurs
ils ont changé les lois pour enlever l'article 27 de la Constitution
et faire en sorte que les terres ejidales et communales puissent être
vendues. C'était Salinas de Gortari, et lui et sa bande ont dit
que c'était pour le bien de la campagne et du paysan, et que
ce dernier va ainsi prospérer et vivre mieux. Est-ce que ça
a été le cas ? La campagne mexicaine est pire que jamais
et les paysans plus miséreux qu'à l'époque de Porfirio
Díaz. Et ils ont aussi dit qu'ils allaient privatiser c'est-à-dire
vendre aux étrangers les entreprises de l'État pour soutenir
le bien-être de la population. Parce qu'elles ne fonctionnent
pas bien et qu'elles doivent être modernisées, et qu'il
valait mieux les vendre. Mais, au lieu de progresser, les droits sociaux
qui ont été acquis à la révolution de 1910
font aujourd'hui pitié.. et enrager. Et ils ont dit aussi qu'il
faut ouvrir les frontières pour que tout le capital étranger
entre, qu'ainsi les entrepreneurs mexicains vont se presser à
mieux faire les choses. Mais maintenant nous voyons qu'il n'y a plus
d'entreprises nationales, les étrangers ont tout avalé,
et ce qu'ils vendent est pire que ce qui se faisait au Mexique.
Et bon, maintenant les politiques mexicains veulent aussi vendre PEMEX
[5], c'est-à-dire le pétrole qui appartient aux Mexicains,
et la seule différence c'est que certains disent qu'ils vendent
tout et d'autres seulement une partie. Et ils veulent aussi privatiser
la sécurité sociale, et l'électricité, et
l'eau, et les forêts, et tout, jusqu'à ce qu'il n'y ait
plus rien du Mexique et que notre pays ne soit plus qu'un terrain vague
ou un lieu pour les loisirs des riches du monde entier, et nous autres
Mexicains et Mexicaines soyons comme leurs subordonnés, attentifs
à ce que nous pouvons leur offrir, vivant mal, sans racines,
sans culture, sans Patrie.
Autrement dit, les néolibéralistes veulent tuer le Mexique,
notre patrie mexicaine. Et les partis politiques électoraux non
seulement ne le défendent pas, mais sont les premiers à
se mettre au service des étrangers, principalement des USA, et
sont ceux qui se chargent de nous tromper, nous faisant regarder de
l'autre côté pendant qu'ils vendent tout et restent avec
le profit. Tous les partis politiques électoraux qu'il y a aujourd'hui,
pas seulement certains. Réfléchissez s'ils ont fait quelque
chose de bien et vous verrez que non, seulement des vols et des arnaques.
Et voyez comment les politiques électoraux ont toujours leurs
belles maisons, et leurs belles voitures, et leur luxe. Et ils veulent
encore que nous les remerciions, et que nous votions de nouveau pour
eux. Et c'est que clairement, comme ils disent parfois, ils n'ont pas
honte ["ils n'ont pas de mère" littéralement,
NDT]. Et ils ne l'ont pas parce que de fait ils n'ont pas de Patrie,
ils n'ont que des comptes bancaires.
Et nous voyons aussi que le narcotrafic et les crimes augmentent. Et
parfois nous pensons que les criminels sont comme on les montre dans
les chansons (corridos) et les films, et peut-être que certains
le sont, mais ce ne sont pas les vrais chefs. Les vrais chefs sont bien
habillés, ont fait leurs études à l'étranger,
sont élégants, ne se cachent pas mais mangent dans des
bons restaurants et paraissent dans les journaux bien beaux et bien
habillés dans leurs fêtes ; ce sont, comme on dit, des
"gens bien", et certains sont mêmes des dirigeants,
députés, sénateurs, secrétaires d'État,
entrepreneurs prospères, chefs de police, généraux.
Nous sommes en train de dire que la politique ne sert à rien
? Non, ce que nous voulons dire c'est que CETTE politique ne sert à
rien. Et elle ne sert à rien parce qu'elle ne tient pas compte
du peuple, ne l'écoute pas, ne s'en occupe pas, elle ne s'en
rapproche qu'au moment des élections, et il n'y a même
plus besoin de votes, les sondages suffisent pour dire qui a gagné.
Et donc, ce ne sont que des promesses pour dire qu'ils vont faire plein
de choses, et après, salut, et on ne les revoit plus, seulement
aux informations pour dire qu'ils ont volé beaucoup d'argent
et qu'il ne va rien leur arriver parce que la loi, que ces mêmes
politiques ont faite, les protège.
Parce que c'est ça le problème, c'est que la Constitution
est complètement trafiquée et changée. Ça
n'est plus celle des droits et des libertés du peuple travailleur,
mais celle des droits et des libertés des néolibéralistes
pour obtenir leurs grands profits. Et les juges sont là pour
servir ces néolibéralistes, parce qu'ils les défendent
toujours, et ceux qui ne sont pas riches ont droit aux injustices, aux
prisons, aux cimetières.
Bon eh bien même malgré cette confusion que font régner
les néolibéralistes, il y a des Mexicains et des Mexicaines
qui s'organisent, luttent et résistent.
Et ainsi nous avons su qu'il y a des indigènes, que leurs terres
sont loin d'ici, du Chiapas, et qu'ils sont autonomes et défendent
leur culture et prennent soin de la terre, des forêts, de l'eau.
Et il y a des travailleurs de la campagne, des paysans donc, qui s'organisent
et font des manifestations et des mobilisations pour exiger des crédits
et des soutiens à l'agriculture.
Et il y a des travailleurs de la ville qui ne permettent pas qu'on
leur retire leurs droits ou qu'on privatise leur travail, mais protestent
et se manifestent pour qu'on ne leur retire pas le peu qu'ils ont et
qu'on ne retire pas au pays ce qui est à lui de fait, comme l'électricité,
le pétrole, la sécurité sociale, l'éducation.
Et il y a des étudiants qui ne permettent pas qu'on privatise
l'éducation et luttent pour qu'elle soit gratuite et populaire
et scientifique, autrement dit qu'elle ne soit pas payante, que tout
le monde puisse apprendre, et que dans les écoles on n'enseigne
pas de stupidités.
Et il y a des femmes qui ne permettent pas qu'on les traite comme des
objets ou qu'on les humilie et les méprise simplement parce qu'elles
sont des femmes, mais s'organisent et luttent pour le respect qu'elles
méritent en tant que femmes.
Et il y a des jeunes qui n'acceptent pas qu'on les abrutisse avec les
drogues ou qu'on les harcèle pour leurs manières d'être,
mais prennent conscience avec leur musique et leur culture, leur rébellion
en fait.
Et il y a des homosexuels, lesbiennes, transsexuels et beaucoup d'autres
pratiques, qui n'acceptent pas qu'on se moque d'eux, et les méprise,
et les maltraite, et parfois les tue parce qu'ils ont une pratique différente,
et qu'on les traite d'anormaux ou de délinquants, mais s'organisent
pour défendre leur droit à la différence.
Et il y a des prêtres et des religieuses et ceux qu'on appelle
les séculiers, qui ne sont ni avec les riches ni résignés
dans la prière, mais s'organisent pour accompagner les luttes
des peuples.
Et il y a ceux qu'on appelle les travailleurs sociaux, qui sont des
hommes et des femmes qui ont passé toute leur vie à lutter
pour le peuple exploité, et ce sont les mêmes qui participent
aux grandes grèves et aux actions ouvrières, aux grandes
mobilisations citoyennes, aux grands mouvements paysans, et qui ont
souffert les grandes répressions, et quoiqu'il en soit, bien
que certains soient âgés, ils ne renoncent pas, et vont
de tous côtés cherchant la lutte, l'organisation, la justice
et mettent en place des organisations de gauche, des organisations non-gouvernementales,
des organisations des droits humains, des organisations de défense
des prisonniers politiques et de retour des disparus, des publications
de gauche, des organisations d'enseignants ou d'étudiants, autrement
dit la lutte sociale, et même des organisations politico-militaires,
et ils ne s'arrêtent jamais, et beaucoup savent parce qu'ils ont
vu, et entendu, et vécu et lutté.
Et ainsi en général, nous voyons que dans notre pays,
qui s'appelle le Mexique, il y a beaucoup de gens qui ne se laissent
pas faire, qui ne se rendent pas, qui ne se vendent pas. Autrement dit,
des gens dignes. Et nous sommes très contents et heureux parce
qu'avec tous ces gens, les néolibéralistes ne vont pas
gagner si facilement, et peut-être que nous arriverons à
sauver notre Patrie des grands vols et destructions qu'ils réalisent.
Et nous espérons que notre "nous" pourra inclure toutes
ces rebellions..
V - CE QUE NOUS VOULONS FAIRE.
Bon, eh bien maintenant nous allons vous dire ce que nous voulons faire
dans le monde et au Mexique, parce que nous ne pouvons pas regarder
tout ce qui se passe sur notre planète et seulement rester muets,
comme si nous étions les seuls à en être là.
Ainsi, dans le monde, ce que nous voulons, c'est dire à tous
ceux qui résistent et luttent à leurs manières
et dans leurs pays, que vous n'êtes pas seuls, que nous, les zapatistes,
même si nous sommes tout petits, nous vous soutenons et nous allons
voir comment nous pouvons vous aider dans vos luttes et parler avec
vous pour apprendre, parce que, de fait, ce que nous avons appris, c'est
à apprendre.
Et nous voulons dire aux peuples latino-américains que c'est
pour nous une fierté d'être une partie de vous, même
petite. Nous nous sommes si bien entendus quand il y a quelques années
le continent s'illuminait et une lumière s'appelait Che Guevara,
et avant s'appelait Bolívar, parce que parfois les peuples prennent
un nom pour dire qu'ils prennent un étendard.
Et nous voulons dire au peuple de Cuba, qui résiste depuis de
nombreuses années à sa manière, que vous n'êtes
pas seuls et que nous ne sommes pas d'accord avec le blocus que vous
subissez, et que nous allons voir comment vous envoyer quelque chose,
même si ce n'est que du maïs, pour votre résistance.
Et nous voulons dire au peuple nord-américain, que nous ne mélangeons
pas et savons que vos mauvais gouvernements qui nuisent à tout
le monde sont une chose, et qu'une autre très différente
sont les nord-américains qui luttez dans votre pays et êtes
solidaires des luttes des autres peuples. Et nous voulons dire aux frères
et s¦urs Mapuche, au Chili, que nous voyons et apprenons de vos
luttes. Et aux vénézuéliens que nous admirons comment
vous défendez votre souveraineté c'est-à-dire le
droit de votre Nation à décider dans quelle direction
aller. Et aux frères et s¦urs indigènes d'Équateur
et de Bolivie, nous disons qu'à toute l'Amérique Latine
vous nous donnez une bonne leçon d'histoire parce qu'enfin vous
stoppez la globalisation néolibérale. Et aux piqueteros
et aux jeunes d'Argentine nous voulons dire ceci : que nous vous aimons.
Et à ceux qui, en Uruguay veulent un meilleur pays, que nous
vous admirons. Et à ceux qui sont sans terre au Brésil,
que nous vous respectons. Et à tous les jeunes d'Amériq |