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RESISTANCE
: MEXIQUE |
Situation dans les zones sinistrées du Chiapas (III)
Chiapas, 25 octobre 2005. Au troisième jour de notre visite des zones affectées par l'ouragan "Stan", nous arrivons à Tapachula, ville à laquelle il était impossible d'accéder, il y a quelques jours encore. Des familles membres des bases d'appui zapatistes y vivent, dispersées dans plusieurs cités et quartiers de la ville tels que les quartiers Girasoles, 5-Février, Franboyanes, Los Reyes, Santa Clara et Democracia, ainsi que dans d'autres communes voisines, comme Cacahuatán. Pour nous y rendre, nous avons dû franchir la rivière Coatán. Sur des centaines de mètres le long de ses berges, tout n'est que désolation. La ville n'a pas meilleure mine, mais, de façon incompréhensible, cette zone n'est pas déclarée zone de catastrophe, alors que nos yeux le démentent à chaque instant. Visiblement, les habitants non plus ne sont pas d'accord, pas plus que les avenues ravagées, les maisons ensevelies, les parents qui pleurent leurs défunts. Personne, en fait. La vue dantesque offre un contrepoint aux affiches officielles qui semblent ironiser en déclarant : "Le gouvernement de Pablo (Salazar) fait de Tapachula la ville que nous méritons." Nous n'avons pu voir la maison que d'un seul compa, Martín, les autres étant au travail ou ne pouvant être localisés. Les compas y avaient sept machines à écrire, un micro-ordinateur, deux réfrigérateurs, des lits.. tout est enseveli aujourd'hui. Juste à côté, il y avait l'école autonome avec ses tableaux, ses pupitres, ses cahiers.. elle a souffert beaucoup de dégâts, la moitié du bâtiment est enterré. Le compa raconte : "Je n'ai pas pu sortir, j'ai passé quatre jours là-haut (sur le toit) sans avoir rien à manger ni rien. Et il pleuvait sans arrêt. Un homme a été emporté par le courant, il agitait les bras.. Nous ne l'avons pas revu." Il ajoute qu'à Cancún la catastrophe n'a pas été aussi importante parce que les autorités ont prévenu à temps. Les habitants ont pu barricader portes et fenêtres et s'enfuir. Indigné, il demande : "Pourquoi ne nous a-t-on pas prévenus, à nous ?" Il donne lui-même la réponse en disant que c'est parce que, eux, à Cancún, ils produisent, tandis que lui et les autres, non. "Mais les gens ne s'en rendent pas compte, de ça. C'est normal, parce que le gouvernement ne veut pas que ça se sache. Ça te donne sacrément envie d'aller leur casser la tête à ceux du gouvernement, mais on se retient parce qu'on est zapatistes." Il n'a pas été plus tendre envers les aides officielles : "Pendant deux jours, il n'y a qu'un seul hélicoptère qui s'est pointé, quand Fox et Pablo sont venus traîner leurs basques, à déverser leurs mensonges." Le pire, d'après ce qu'il nous dit, c'est qu'il a entendu à la radio qu'il avait pu emporter avec lui sur le toit que les hélicoptères n'évacuaient que les enfants des fonctionnaires, des artistes et des fils à papa. "Les petits des marranos (des cochons) étaient plus propres que les refuges, où il n'y avait rien." Et d'ajouter : "Ça m'enrage de savoir que même les gens qui sont pour le gouvernement, ils ne les aidaient pas. C'était humiliant, ils leurs donnaient une poignée de lentilles pour cinq personnes. Si nous, les zapatistes, on avait de quoi, on donnerait tout aux pauvres, qu'ils soient avec notre lutte ou non. Nous, nous n'attendions rien d'eux. S'ils étaient venus me chercher, je ne serais pas descendu (du toit), je ne lutte pas depuis hier." Le prix des denrées de base a presque quintuplé. Le prix d'une demi-douzaine d'¦ufs, par exemple, est passé de 20 à 90 pesos. Du coup, c'est cocasse de lire des annonces du style "les programmes d'aide sociale ne s'échangent pas contre des votes ou de l'argent. Ne vous laissez pas duper !". Surtout juste après qu'on nous a raconté que les gens proches du gouvernement réceptionnent les aides matérielles et font du trafic. Par ailleurs, selon ce qu'il nous dit encore, les dirigeants corrompus du PRI racolent les clients et passent de maison en maison en disant que les aides sont arrivées. À l'approche des élections, curieusement. "C'est maintenant qu'ils essaient de se rallier les habitants, en profitant de leurs besoins, mais les gens sont furieux." Comme à l'accoutumée, les compas ne pensent qu'à tenir le coup et continuer. "On a beaucoup de boulot devant nous. Ça n'est pas facile, mais on y arrivera, lentement, parce que nous n'avons pas de moyens. Dans la lutte, il s'agit de vivre. Survivre, on le fait déjà." Il nous explique aussi qu'être en résistance signifie également, entre autres, ne rien donner au gouvernement et ne rien recevoir de lui. "Le seul gouvernement que nous reconnaissions, c'est celui du Conseil de bon gouvernement. Nos affaires, nous les réglons d'abord avec le Conseil autonome, puis avec le Conseil de bon gouvernement. Ça prend du temps, mais c'est notre chemin." Accompagnés de Martín, nous avons pris place à bord de la Compamobile, "la chacharina", un véhicule avec la plaque délivrée par le Conseil, et traversé toute la ville pour aller au marché. Là, nous avons discuté avec des compas qui gagnent leur vie en vendant les aliments qu'ils emportent sur leurs triporteurs, eux aussi équipés de la plaque du Conseil. Nous étions complètement étourdis car cette rencontre avait lieu dans un marché bondé et le moindre recoin occupé par des stands, et aussi parce que c'était en ville. En ce qui les concerne, ils n'ont pas été directement affectés par les pluies, mais des parents à eux, si, et ils nous ont confié qu'ils n'avaient aucune nouvelles de leurs compañeros et ignoraient dans quelle situation ils se trouvaient. Quand nous leur avons expliqué que nous venions de différents pays européens et que nous communiquions leur situation à travers nos collectifs respectifs, Martín fut visiblement saisi d'émotion et nous a dit que le fait que nous soyons là est un véritable rêve pour eux. Au moment de se dire au revoir, il nous a offert ces quelques mots : "Nous, nous nous battons pour ceux d'en bas, pour les endormis, pour les sans-voix. C'est à nous qu'il revient de le faire, il n'y a d'autres moyens. L'ennemi est ailleurs, pas ici. Il vaut mieux crever de faim que vivre à genoux, mais ce n'est pas de faim que nous allons mourir. Nous sommes tous comme un seul bras." Des membres de quatre collectifs d'Europe : Collectif de solidarité avec la rébellion zapatiste (Barcelone), Campagne "Une école pour le Chiapas" (Athènes), CSPCL (Paris), "Terres à terres" (Le Havre). Traduit par Angel Caído pour http://cspcl.ouvaton.org Situation dans les zones sinistrées du Chiapas : suite du rapport de mission de militants européens
Nous écrivons ce rapport de Huixtla, dans la zone côtière, une ville où vivent des familles zapatistes de la Commune autonome rebelle Tierra y Libertad, rattachée au Caracol de La Realidad. Nous y avons constaté l’ampleur du désastre, nous avons appris l’histoire des tricicleros bases d’appui zapatiste et été mis au courant de leurs besoins immédiats. Le matin, nous entamons notre parcours à bord de trois triporteurs zapatistes, dûment équipés de leur plaque et de leur permis concédés par le Conseil de bon gouvernement. Nous sommes allés voir, une par une, les ruines des douze maisons qu’ils ont perdues et dont certaines ont complètement disparu, ne laissant aucune trace. Tous les habitants vivent dans des colonias, des cités, très pauvres, qui ont été les plus affectés par les pluies. Deux maisons ont disparu dans le quartier de San Francisco, deux autres dans la Colonia Florida, une autre dans la Colonia La Granja, six autres dans la Colonia El Paraíso et une dernière dans la Colonia Progreso.
À chaque endroit, les compas nous expliquaient comment l’eau était arrivée brusquement, avec une force terrible, emportant leur maison et tous leurs biens. Nous avons rencontré une gigantesque ceiba centenaire (un fromager) ravagée par la furie de la rivière, juste à côté de la maison d’une compañera. "La rivière a tout balayé, nous n’avons même pas eu le temps d’emporter le linge et les vêtements. Nous avons pensé que nous aurions le temps, parce que la rivière se gonflait et qu’après le niveau rebaissait, mais d’un seul coup nous avons été piégés et nous avons dû nous échapper en nous encordant, on ne pouvait plus passer. Nous avons vu les maisons s’effondrer pendant que nous nous échappions. Après, nous avons dû passer deux jours dans la rue et dormir devant un hôtel, jusqu’à ce qu’un cousin de mon mari nous héberge", raconte la compañera, mère de cinq enfants, dont le plus âgé a douze ans. Par la suite, on nous a expliqué que la rivière Huixtla, toute petite et paisible avant, avait enflé et occupé dix fois son lit habituel, et qu’elle s’était divisée en trois bras, emportant tout sur son passage. Le cours de la rivière Cuil a dévié, elle a dévasté des colonies entières. Un monstre fait d’eau, de boue, de débris de maisons, de troncs... a même détruit les deux ponts de la commune, construits par l’État. Six familles zapatistes ont trouvé leur maison inondée et, bien qu’ils puissent la réoccuper, "l’eau a tout emporté", comme le raconte une compañera de la Colonia El Progreso. Elle est restée chez elle, dans la maison, avec ses affaires, après avoir fait sortir ses cinq enfants. On a dû l’évacuer quand l’eau lui arrivait à la ceinture et qu’elle était prise au piège. Un autre compa, de la Colonia La Florida, nous dit : "J’ai seulement pu sauver ma famille, c’est ce qui était le plus important. Nous avons vu les maisons s’écrouler et la rivière charriait des cadavres, et même un chango (un cochon) qui criait. Les hommes sont restés près des maisons, sur une butte, pendant quatre jours, pour qu’on ne nous vole pas... mais de toute façon on n’a rien pu sauver. Nous étions coupés de tout." Sa famille a loué une maison, pendant qu’ils se construisent quelque chose, loin de la rivière. Lui travaille avec son triporteur, qu’il a pu sauver parce qu’il l’entreposait dans une autre partie de la ville. Un autre témoignage nous apprenait ce qui s’est passé le mardi, le 4 octobre : "L’eau est arrivée à 3 heures du matin. Les autorités (officielles) ne nous ont pas prévenus jusqu’à ce qu’il soit trop tard et que la catastrophe se produise. Nous avons pu nous échapper en nous attachant avec des cordes. Nous avons dû percer une brèche dans le grillage de la clôture parce que par la rue c’était impossible. Nous n’avons pu emporter que quelques vêtements et des documents. Nous aurions eu besoin d’un véhicule pour sortir les meubles et les appareils électroménagers, mais personne n’en avait, et ceux qui passaient allaient porter secours à leurs parents et à leurs amis plus loin." On nous explique que certains compas qui ont été isolés, coupés de tout pendant six jours, avaient pu passer la nuit avec d’autres victimes de la catastrophe, mais qu’aucun d’entre eux n’a reçu de l’aide, juste des galettes et des biscuits. Et puis... "L’aide a ses préférences, ses amitiés privilégiées… Les riches aussi ont été touchés, mais ce sont eux qui ont reçu le plus d’aide." Un compa âgé nous raconte qu’il a perdu connaissance parce que l’eau l’a heurté en plein et que son gendre l’a sauvé en le tirant à lui à travers la cour de la maison. Ils ont tout perdu... "Nous n’avons pas eu droit à la distribution de vivres comme les autres. Heureusement qu’il y a les amis, ce sont eux qui nous ont donné de quoi manger. À part ça, nous n’avons rien reçu sauf ce que nous a envoyé le Conseil [de bon gouvernement]." Une image émouvante nous a accompagnés toute la journée d’aujourd’hui. Celle d’un vieil homme aveugle, accompagnée de son petit-fils, qui vivait à El Paraiso, une colonia qui gît maintenant sous les eaux et sous la boue. Il est l’un des plus anciens membres de l’organisation zapatiste dans cette zone. Plus tard, nous sommes arrivés à l’endroit où sont relogées provisoirement quelques-unes des familles zapatistes affectées. Il n’y a qu’un toit de tôle qu’elles ont acheté avec le soutien du Conseil de La Realidad et une petite maison appartenant à l’une des compañeras. Sur place, les habitants nous ont expliqué leur histoire... La plupart travaillent avec des triporteurs qui ont même une plaque et les permis concédés par le Conseil de bon gouvernement, comme nous l’avons déjà dit. C’est pour eux une façon de développer leur autonomie dans un contexte urbain. Ils gagnent aussi leur vie avec de petits commerces et en pratiquant la vente ambulante. Les tricicleros zapatistes nous expliquent que l’année dernière l’administration municipale et la police de la route leur avaient confisqué plusieurs triporteurs, qu’ils ont pu récupérer après sept mois de lutte. Pendant tout ce temps, ils ont vu diminuer leurs revenus, bien qu’ils se soient prêté les triporteurs les uns aux autres. "Nous avons eu nos premiers triporteurs en 1983 (avant de devenir zapatistes), en chargeant les bagages à la gare d’autobus, et maintenant ils veulent nous faire payer." Le certificat du Conseil de bon gouvernement dit littéralement, comme nous avons pu nous en rendre compte, qu’ils sont exemptés de tout impôt par le Conseil, en leur qualité de base d’appui de l’EZLN et parce qu’ils sont en résistance. La terrible force des eaux a emporté deux triporteurs. Cinq autres sont doublement à l’amende : ils sont confisqués et bouclés dans les installations du gouvernement mais, en plus, maintenant ils sont ensevelis. Ils nous racontent eux aussi qu’ils ne possèdent pas de terres, que ce sont les riches qui les ont et que beaucoup de ces terres sont en friche et ne servent à rien. Évoquant les besoins les plus urgents, ils nous expliquent que certaines familles pourront réintégrer leurs maisons une fois déblayé toute la boue et la terre, mais qu’en attendant ils auraient besoin d’aliments de base (haricot, farine de maïs, sucre et huile...), d’outils et de casseroles pour faire la cuisine, de tuyaux en plastique, de récipients pour conserver l’eau, etc. Les douze familles qui ont perdu leur maison ont aussi besoin de tôle pour les toits, de matériaux de construction, d’outils pour travailler le bois, etc. Une des priorités pour qu’ils puissent reconstruire eux-mêmes leurs maisons, c’est de respecter leur moyen de subsistance et de leur rendre leurs triporteurs. En dépit de tout ce qui est arrivé, le sentiment de camaraderie, le courage et la bonne volonté qui caractérisent ces compas se voient renforcer dans ces circonstances dramatiques. C’est ainsi qu’ils ont terminé leur récit par un salut fraternel aux compas des autres zones zapatistes et à leurs frères des autres pays. "Nous sommes toujours là et nous vous saluons à tous. Vous êtes les bienvenus, si vous voulez nous rencontrer vous nous trouverez ici."
Signé : Des membres de quatre collectifs d’Europe : Collectif de solidarité avec la rébellion zapatiste (Barcelone), Campagne "Une école pour le Chiapas" (Athènes), CSPCL (Paris) et "Terres à terres" (Le Havre). Ce texte est le deuxième rapport que nous avons envoyé.
Le "lien" suivant vous permettra de voir quelques photos que
nous avons mises en ligne : http://www.fzln.org.mx/index.php?module=My_eGallery&do=showgall&gid=54&p
Appel pour les communautés zapatistes sinistrées par les pluies
Au peuple du Mexique
Frères et soeurs, UN. Comme tout le monde le sait, les fortes pluies des dernières semaines ont provoqué de graves dégâts chez les populations pauvres de plusieurs États de la République mexicaine, parmi eux l'État du Chiapas. À cause de cette catastrophe, les plus pauvres se retrouvent sans rien et, en plus de supporter la douleur de perdre le peu qu'ils avaient, ils doivent maintenant supporter l'incapacité des mauvais gouvernements à fournir l'aide humanitaire, le pillage médiatique que les politiques font du malheur et le fait que les zones dévastées se convertissent en produit électoral. DEUX. En dehors des bureaucraties et des corrompus de la classe politique mexicaine (qui ont transformé le malheur des plus pauvres en annonce publicitaire), des organisations non gouvernementales honnêtes, des collectifs, des groupes, des organisations sociales, des organisations politiques de gauche, des individus organisent l'aide pour les personnes affectées. TROIS. Ces jours-ci, des autorités du Conseil de bon gouvernement de la zone Selva-Frontalière et de la Commune autonome rebelle zapatiste "Terre et Liberté", qui comprend les communautés de la frontière, la montagne et la côte du Chiapas, se sont rendues personnellement à la zone affectée pour constater la situation dans laquelle se trouvaient les compagnons et compagnes des bases de soutien zapatistes qui habitent ces endroits. QUATRE. La commission de bon gouvernement a seulement pu se rendre dans certaines zones parce que les chemins qui vont vers certaines communautés et villages zapatistes sont coupés. Le premier rapport de la commission de bon gouvernement parle, jusqu'à maintenant, de près de 300 bases de soutien zapatistes qui ont souffert des dommages provoqués par les pluies, les glissements de terrain et le débordement des rivières, 62 maisons ont été détruites, 37 d'entre elles complètement et 25 avec des dégâts graves. CINQ. Le Conseil de bon gouvernement de La Realidad emploie une partie de ses ressources pour soutenir ces compagnons et compagnes ; les populations zapatistes d'autres zones organisent aussi l'aide et l'EZLN a destiné une partie de ses fonds de guerre pour l'assistance à nos bases de soutien de ces zones, mais ce n'est pas suffisant et nous avons des difficultés pour le transport. SIX. Pour cela, le CCRI-CG de l'EZLN s'adresse respectueusement à ses compagnons et compagnes de l'Autre Campagne et aux personnes, groupes et collectifs d'autres pays, et les appelle à organiser, en bas à gauche des gouvernements et partis politiques, l'aide directe à cette zone. Nous nous adressons particulièrement aux compagnons et compagnes de l'Autre Campagne du Chiapas afin qu'ils fournissent des locaux et des moyens de transport. SEPT. Selon ce qui a été proposé au Conseil de bon gouvernement de La Realidad, l'approvisionnement est collecté dans les lieux suivants de San Cristobal de las Casas, Chiapas (pour, de là, les emmener dans les lieux qui en ont besoin) : Desmi A.C., Enlace Civil et Melel Xolobal. L'aide humanitaire sera reçue directement par les indigènes zapatistes sinistrés. Démocratie !! Liberté !! Justice !! Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain Pour le Comité clandestin révolutionnaire indigène - Commandement général de l'Armée zapatiste de libération nationale, sous-commandant insurgé Marcos Mexique, octobre 2005 Traduit par Cybèle pour le Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte , http://cspcl.ouvaton.org
Au réseau européen de soutien aux zapatistes : rapport de mission au Chiapas
par des membres du Collectif de solidarité avec la rébellion zapatiste (Barcelone, Espagne), de la Campagne "Une école pour le Chiapas" (Athènes, Grèce), du CSPCL (Paris, France) et "Terres à terres" (Le Havre, France), 23 octobre 2005. Traduit par Angel Caído pour ttp://cspcl.ouvaton.org Nous sommes six compañeros de différents collectifs européens qui visitons une zone affectée par l'ouragan "Stan" où se trouvent des bases d'appui zapatistes, après une entrevue avec le Conseil de bon gouvernement de La Realidad. Nous sommes allés à Belisario Domínguez, d'où nous nous sommes rendus à la communauté de Che Guevara qui appartient à la Commune rebelle autonome Tierra y Libertad. Celle-ci recouvre une trentaine d'hectares repris à un grand propriétaire terrien qui se les était appropriés, il y a dix ans de cela. Les communautés de cette commune, réparties entre les secteurs Sierra [Montagne], Costa [Côte] et Fronteriza [Frontière avec le Guatemala], sont rattachées au Caracol de La Realidad. Nous y avons rencontré les 11 familles zapatistes qui y vivent, 48 personnes au total, réfugiées dans une seule maison. Il était très tard quand nous sommes arrivés, mais elles nous attendaient, réveillées. Le lendemain matin, elles ont partagé avec nous le peu d'aliments qu'elles avaient envoyés par le Conseil et nous ont accompagnés pour aller voir leur communauté en ruine. Nous nous sommes d'abord rendus sur une plage déserte, occupée auparavant par la maison et par les plantations du promoteur de santé qui y vivait : il n'en reste pas une trace, absolument plus rien. Il y avait aussi un centre de santé qui dispensait des soins aux habitants des trois secteurs (quoique, nous a-t-on dit, chaque village a son promoteur de santé). Un peu plus loin, nous avons découvert le centre de formation, entièrement dévasté. C'est là qu'étaient formés les promoteurs de santé et d'éducation des trois secteurs. Il avait fallu un an d'efforts et d'organisation pour le monter et il ne fonctionnait que depuis trois mois. Le centre était aussi équipé de dortoirs, d'une cuisine et d'une salle de bains. De l'école autonome, on ne voit plus que le toit, le reste a été entièrement enseveli. On nous a aussi montré la tombe d'une femme très âgée qui ne pouvait plus marcher et que les habitants n'ont pas pu évacuer à temps. La seule victime, pour l'instant. Un autre "compa", qui n'a pas voulu quitter les lieux, refusant d'abandonner son maïs et ses quelques biens, est à l'hôpital, grièvement blessé. De retour à la maison où s'entassent ces onze familles, on nous raconte ce qui s'est passé : "Au bout de trois jours de pluies, l'eau a commencé à frapper. Nous n'avons eu le temps de ne rien emporter, à part les vêtements que nous portions et nos enfants. Derrière nous, les maisons ont commencé à s'effondrer." "Dans la communauté, à ce moment-là, il y a avait des promoteurs en formation, et, tous ensemble, plus de 60 personnes, nous avons dû grimper dans les collines, en pleine nuit. Derrière nous, on entendait le bruit que faisait la tôle des toits en étant emportée. Mais la colline elle-même a commencé à s'écrouler et nous avons dû nous enfoncer plus loin. Nous avons passé toute la nuit agrippés à des arbres, sous la pluie battante." "Le matin suivant, nous avons envoyé deux commissions. L'une pour vérifier l'état dans lequel se trouvait la communauté, qui était entièrement dévastée, et l'autre pour s'enfoncer plus loin dans la montagne pour chercher un endroit où nous pourrions rester. Un homme nous a ouvert sa maison et nous a offert des vêtements et de quoi manger." Deux jours après, nous ont-ils raconté, ils sont retournés au village et se sont installés dans la paroisse, avec d'autres de Belisario Domínguez, affectés eux aussi, qui s'étaient dit que "c'en est fini des zapatistes !". Ils ont eu des problèmes, parce que les priistes les ont accusés, leur disant que c'était à cause de leur présence que les secours n'arrivaient pas. Alors, ils sont partis et se sont réfugiés chez le cousin de l'un d'eux, tandis que les promoteurs ont pu retourner dans leurs communautés. C'est à ce moment-là qu'ils ont reçu les aides du Conseil de bon gouvernement, les seules qu'ils aient reçues. Ils ont déjà commencé à reconstruire. Le plus urgent est de bâtir des logements provisoires et un petit pont en bois. Sur notre demande, les habitants nous ont communiqué ce dont ils avaient un besoin urgent. Pour le pont, il leur faudrait de gros câbles et des poulies. Des vivres : haricot, farine de maïs, sucre, huile. Et puis aussi du chlore, du savon, des produits pour rendre l'eau potable, des tuyaux de plastique, du paracétamol (pour adultes et pour enfants), du naproxen, des thermomètres, des antibiotiques, de l'aspirineŠ Le promoteur de santé nous a confié qu'après la nuit passée dans la montagne ils ont la fièvre, la diarrhée, la toux, la grippe... surtout les enfants. La situation est d'autant plus grave qu'ils ont perdu leurs outils pour cultiver, sans compter la déchiqueteuse, le séchoir et les citernes pour le café, le sellier, les abeilles et d'autres animaux. Si rien n'est fait rapidement, ce qui a pu être sauvé de leur récolte risque d'être perdu. Au bout du compte, la situation est grave, et selon ce que nous ont dit certains compas, dans les communautés où nous nous rendrons dans les jours prochains la situation est pire encore. Malgré cela, nous avons été surpris par la sérénité que dégagent les compas. Même si, comme ils nous l'ont dit : "On va essayer de voir si on trouve un meilleur endroit plus haut, mais... Où serons-nous en sécurité ? Il n'y a plus de sécurité. Nous sommes réduits à zéro. Nous n'avons rien. Mais la vie continue, nous ne pouvons pas faire autrement que lutter."
L'autre campagne : une provocation à l'imagination
Marches, consultations, conventions et rencontres ont
marqué la stratégie politique de l'Armée Zapatiste
de Libération Nationale (EZLN) tout au long de cette décennie,
avec un appel permanent à la participation de la société
civile nationale et internationale. La Sixième Déclaration
de la Forêt Lacandone (Œla Sixième Déclaration',
publiée en juin 2005) s'inscrit dans cette lignée, affirmant
plus que jamais que la guerre existant au Chiapas a les mêmes
racines que les autres guerres dans d'autres régions du Mexique
et du monde entier. De manière parallèle, elle revendique
que la solution radicale aux demandes zapatistes et au conflit armé
du Chiapas passe par la transformation du système économique
néolibéral. La Forêt Lacandone, un laboratoire expérimental
pour l'Autre Campagne L'Autre Campagne pendant la période électorale La Session Plénière : le Plan de l'Autre
Campagne Mort(e)s, prisonniers/ières politiques et disparu(e)s
dans l'Autre Campagne
A quel endroit de la géographie te trouves-tu
? Carnet de route d'un voyage au Chiapas
par George Lapierre, Oaxaca, le 9 octobre 2005
Les têtes devant moi dodelinent mollement à chaque tope, seules deux nuques raides comme des piquets témoins attestent un état de veille et une certaine vigilance, l'une d'elle appartient heureusement au chauffeur, je la surveille du coin de l'¦il. Nous allons à Dolores Hidalgo, petite communauté zapatiste perdue dans les creux et les bosses des cañadas. Ma compagne a eu l'idée d'adhérer à "l'autre campagne", qui correspond à une initiative zapatiste d'une contre campagne électorale pour 2006, année de l'élection du président de la République. Nous nous rendons à la rencontre prévue pour ceux qui ne font pas partie d'une organisation particulière, politique, sociale, artistique ou autre. Nous avons passé la caserne de Rancho Nuevo, qui se trouve à la sortie de San Cristobal de las Casas, à la bifurcation des routes de Comitán et d'Ocosingo. Nous avons pris celle d'Ocosingo et les feux des projecteurs de la prison qui se trouve à droite ont éclairé un bref instant l'intérieur assoupi du véhicule. Les aspirations qui animent le mouvement zapatiste et tous ceux qui se sentent proches de ce mouvement sont finalement très anciennes, elles ont inspiré les anarchistes espagnols comme les cosaques d'Ukraine, c'est la révolte de l'opprimé contre l'oppresseur, "Terre et liberté !" criaient déjà les paysans insurgés du Morelos en 1910. L'armée insurrectionnelle zapatiste est entrée dans la capitale Mexico derrière l'étendard de la Vierge de Guadalupe et c'était déjà la Vierge de Guadalupe qui portait les aspirations du peuple au cours de la guerre pour l'indépendance, en 1810, un siècle avant. "Vive Notre Dame de Guadalupe, vive l'indépendance !", cette lutte pour l'indépendance derrière les curés Miguel Hidalgo et José María Morelos y Pavón avait un côté révolutionnaire et millénariste qui pouvait rappeler la révolution des paysans français à la fin du XVIIIe siècle. Les Mexicains furent trahis par les conservateurs et les libéraux, qui s'allièrent aux Espagnols pour faire échec à cette révolution populaire. Toutes les luttes pour l'indépendance dans les pays d'Amérique latine au début du XIXe siècle ont fini par prendre la forme d'une contre-révolution bourgeoise, conservatrice et libérale, comme en France en 1789, ce ne fut qu'à ce prix que ces pays purent accéder à l'indépendance. Si nous continuons ainsi notre voyage dans le temps, nous rencontrons les révoltes d'inspiration millénariste qui ont accompagné durant tout le Bas Moyen Âge l'irrésistible ascension du grand bourgeois. C'est la révolte de la société qui se trouve atteinte dans ses fondements. C'est à la fois la résistance de la société face aux puissances qui la débilitent et la désagrègent et l'aspiration à un retour au commencement, aux principes premiers, fondateurs de la vie sociale, ce que les millénaristes concevaient comme un retour à l'âge d'or. "Liberté, égalité, fraternité", les millénaristes ont su nommer ces principes, je ne sais pas si nous pourrions encore le faire, tant la vie sociale s'est dégradée depuis cette lointaine époque. La liberté, la liberté du peuple souverain qui n'est sous le joug d'aucune puissance, la liberté de l'individu qui n'est soumis à aucune autorité extérieure ; l'égalité, l'égalité des individus reposant sur la reconnaissance mutuelle, cette reconnaissance mutuelle ne pouvant exister qu'en dehors de tout système hiérarchique occulte ou visible à l'intérieur de la société ; la fraternité, c'est le sentiment d'appartenance à une même phratrie, l'ancêtre commun des membres d'un clan ou d'une tribu dans les sociétés premières, c'est le sentiment de solidarité des membres d'une même phratrie dans la pratique du potlatch, des échanges réciproques de cadeaux, avec les autres phratries, nous pouvons ajouter que ce lien de fraternité peut s'étendre du clan à la tribu, de la tribu à la société et au peuple, pensons aux Trobriandais, aux Argonautes du Pacifique sud. Le sens de ces termes s'est bien appauvri et dévoyé depuis qu'ils se trouvent sur le fronton de nos mairies, au point que nous éprouvons quelques difficultés à les entendre de nos jours. Avec les communautés zapatistes, nous retrouvons le sens de ces mots, et nous devons admettre qu'ils n'ont pas trop vieillis. Je devine, légèrement à contrebas, dans la gorge de deux montagnes, à gauche de la route, les lumières parcimonieuses de Huixtán. C'est à Huixtán que l'incendie de la rébellion de Cancuc fut stoppé le 26 août 1712. L'insurrection des Indiens tzeltal, puis tzotzil et chol s'était, à partir de Cancuc, propagée à la vitesse de l'incendie dans cette région maya, jusqu'à la frontière avec Tabasco et au nord de Palenque. La peur des coletos (descendants d'Espagnols, ³créoles², NDLR) de San Cristobal fut si grande que des messes y étaient encore dites des années après l'indépendance, qui célébraient cette victoire de l'armée espagnole. Là encore il fut question de la Vierge Marie apparue à une jeune femme tzeltal de Cancuc, María de la Candelaria. Le refus des autorités ecclésiastiques de reconnaître cette apparition a entraîné la révolte de la population indienne. En refusant de reconnaître le miracle, les Espagnols se sont mis de leur propre initiative hors de la communauté chrétienne, autant dire hors de l'humanité, et ont révélé ainsi leur duplicité, leur véritable nature. Il s'agissait donc pour les insurgés de remettre le monde à l'endroit. Le peuple indien est le peuple élu de la Vierge, consacré par l'universel et les Espagnols qui n'ont pas voulu reconnaître la Vierge sont disqualifiés, ils sont comme les juifs qui n'ont pas reconnu le Christ. En portant les aspirations des peuples du maïs, la Vierge Marie a vite retrouvé les attributs d'une déesse chtonienne pour prendre subrepticement l'apparence du jaguar, ce condensé musculeux et surnaturel des forces spirituelles de la terre. Les feux vacillants de Huixtán disparaissent dans la nuit. Les sentiments qui nous animent et qui se trouvent à la source de nos idées et de nos engagements ne répondent pas toujours à une logique, ils sont faits de nostalgie, de convictions intimes, de croyances, de rêves et d'aspirations. Hegel, puis Marx ont bien cherché à mettre un peu de logique dans ce qui nous tient lieu de pensée, l'introduction à l'Encyclopédie de Hegel est d'ailleurs intitulée ainsi, Logik. Il ne s'agit pas d'une logique au sens courant du mot, mais d'une ontologie ou science de l'être. C'est cette ambition qui a fait le succès et surtout l'intérêt de ces deux théoriciens : derrière les accidents, les drames et les tragédies de l'être se cache une logique qu'il s'agit de mettre à jour, mais dont le sens ne se dévoilera vraiment qu'à la fin de la pièce, ou, si l'on veut, de l'Histoire de l'humanité. L'un et l'autre se veulent les philosophes de notre civilisation ou de notre monde, occidental pour l'un et marchand pour l'autre. Hegel part de la relation maître/esclave, qui fut le fondement de la civilisation grecque, dont nous sommes les héritiers ; Marx, de la relation bourgeois/prolétaire à partir de laquelle s'est érigée la société capitaliste. Ils font de cette opposition originelle le point de départ de l'Histoire, du travail de l'Histoire, qui a pour fin la résolution de cette opposition. Pour eux, l'Histoire de l'humanité commence avec la lutte pour le prestige ou la lutte des classes. Ils ignorent ou ils effacent d'un grand effet de manche tout ce qui pourrait bien exister avant. Pourtant l'esclave fut homme avant d'être réduit en esclavage, il connaissait une vie sociale au sein de laquelle il était reconnu comme être humain et cette reconnaissance ne lui venait pas de la lutte mais de sa participation au circuit des échanges. C'est le fait d'être captif, de ne plus pouvoir respecter les tabous de sa culture, qui le met d'emblée hors de l'universel, c'est son isolement social à l'intérieur d'une culture qui n'est pas la sienne qui le fait esclave et qui le réduit à l'état de bête de somme ou d'animal domestique. Le prolétaire n'est pas un homme sans culture, c'est d'ailleurs ce qui fait la différence entre l'esclave antique, qui a perdu son environnement culturel, et le prolo moderne qui a pu le garder ou le recréer dans des conditions hostiles et contraires, et qui se font de plus en plus hostiles. Cette culture prolétaire, nous pourrions la définir brièvement comme culture de la solidarité et de l'échange de services, née du sentiment de l'autre et du respect d'un ensemble de règles généralement implicites. Dans son extension barbare et totalitaire, le monde marchand est destructeur des cultures, qui représentent pour lui des obstacles, il décompose et défait les modes de vie des sociétés non marchandes, et alimente et renouvelle ainsi dans son sein la culture décadente des travailleurs, ces exilés de la société, culture qu'il s'empresse de combattre en retour. Ces deux formes de vie sociale, la première, qui est celle de la société traditionnelle et souveraine, la seconde, qui est la forme de vie sociale qui subsiste quand la société traditionnelle est défaite, sont dépréciées par nos deux philosophes, qui veulent voir dans le monde occidental et marchand le devenir d'une humanité qui n'est pas encore accomplie. Pour ma part, je pense que l'humanité s'est réalisée par le don et le contre-don, c'est-à-dire à travers les règles des échanges réciproques, fondatrices de la vie sociale. C'est bien encore ce substrat culturel, aussi appauvri et menacé soit-il, qui donne consistance et contenu à ma révolte. Je me sens solidaire du mouvement zapatiste dans la mesure où il s'appuie sur la reconnaissance de la culture et des droits traditionnels des peuples indigènes. Nous longeons le marché d'Oxchuc encore endormi à cette heure de la nuit. Oxchuc est un grand bourg tzeltal sur la route d'Ocosingo et son marché est renommé dans toute la région, jusqu'à Cancuc. Oxchuc signifie en langue indienne trois caracoles, escargots. Dans son imposante église dédiée à saint Thomas, qui date du début de la colonisation, on a découvert récemment trois caracoles sculptés cachés sous le revêtement. Les maçons indigènes avaient placé ces symboles préhispaniques à l'intérieur des murs à l'insu des missionnaires dominicains. Une façon pour les Indiens de consacrer l'église et de continuer à garder en secret le contact ave les cultes anciens. L'escargot est le symbole du dieu maya de la pluie, Chac, mais comme toujours son sens est extensif et multiple, c'est le tourbillon du vent, le tourbillon des cyclones, c'est la spirale qui appréhende l'espace et le temps dans son mouvement cyclique, pensons aux photographies des nébuleuses. Par la création des caracoles, les zapatistes renouent avec une cosmovision, une appréhension de l'homme et de l'univers et une conception de la réalité qui remontent aux origines de la civilisation maya et sans doute aux origines encore plus enfouies de la civilisation mésoaméricaine. Avec les caracoles, ils rompent d'une certaine manière avec notre mode de pensée pour, avec délicatesse, trouver les mots d'une autre sensibilité : "Madre de los caracoles del mar de nuestros sueños" (mère des caracoles de la mer de nos rêves), "Torbellino de nuestras palabras" (tourbillon de nos paroles), "Resistencia hacia un nuevo amanecer" (résistance jusqu'à un nouveau lever du jour), "El caracol que habla para todos" (le caracol qui parle pour nous tous), "Resistencia y rebeldia por la humanidad" (résistance et rébellion pour l'humanité). La spirale est aussi le signe de Vénus, l'étoile du matin, qui annonce le lever du soleil, et, par conséquent, celui de Quetzalcóatl, le Serpent aux plumes de quetzal, le dieu jumeau et sculpteur, le dieu au bec de canard, Ehécatl, le dieu du vent, qui porte sur sa poitrine un coquillage tronqué en forme de caracol. Selon une version de l'histoire du monde préhispanique, qui circulait, dès le début de la conquête, parmi les gens d'Eglise intrigués par la présence de croix chez les Indiens, l'apôtre Thomas serait venu dans les premiers temps du christianisme évangéliser les peuples des Amériques, on retrouve d'ailleurs ses empruntes de pieds jusqu'au Brésil. Bartolomé de las Casas se fait écho de cette rumeur, avec prudence, je dois dire : "Finalmente, secretos son estos que solo Dios los sabe" (Finalement, ce sont des secrets que seul Dieu connaît). Les Indiens auraient donné le nom de Quetzalcóatl (souvenons-nous que Quetzalcóatl est vu comme un homme blanc et barbu) à l'apôtre Thomas, le tailleur de pierres. Le jour de la fête de saint Thomas, les Indiens viennent de très loin à l'église d'Oxchuc. Saint Thomas-Quetzalcóatl ? Ce ne serait pas la première fois que nous nous trouverions face à ce genre de superpositions sémantiques au sujet des représentations religieuses, songeons à Guadalupe-Tonantzin ou sainte Marie-Coatlicue, Tonantzin, Notre Mère, nom donné par les Indiens à Coatlicue, la déesse à la jupe de serpents, songeons à sainte Anne-Toci, "notre aïeule", déesse du temazcal (rituel des bains de vapeur) et des plantes médicinales, à saint Jean-Tezcatlipoca, un des premiers dieux du panthéon aztèque... Légèrement à l'écart de l'église Saint-Thomas, au sommet d'un monticule qui recouvre certainement une ancienne pyramide, s'élève une chapelle, fort ancienne elle aussi, consacrée à la Vierge Marie de Guadalupe. Sur l'autel, il n'y a pas une image de la Vierge de Guadalupe, mais trois, une grande au milieu et deux petites de chaque côté. Les Tzeltal ont coutume d'ériger trois croix au lieu d'une, qui sont des portes d'entrée dans le monde sacré des dieux, un univers parallèle au nôtre mais qui se trouve dans une autre dimension du temps. Oxchuc, trois caracoles, trois croix, trois images de la Vierge de Guadalupe... Le 12 décembre 1794, dans la basilique de Guadalupe Tepeyac, en présence du vice-roi de la Nouvelle-Espagne et de l'évêque de Mexico, le frère Servando Teresa de Mier prétend que l'image de la Vierge Marie ne fut pas imprimée sur le manteau de l'Indien Juan Diego comme le veut la tradition mais sur la cape de saint Thomas. Le saint a ensuite caché cette image de la Vierge, qui ne fut découverte qu'en 1531, dix ans après la conquête, par Juan Diego sur les indications de la Vierge. La conquête du Mexique fut donc complètement inutile puisque les Indiens avaient déjà été évangélisés. Le moment n'était pas très bien choisi pour redonner vigueur à cette vieille théorie, quand un vent de fronde et d'indépendance commençait à souffler sur le Mexique. Servando Teresa de Mier connut donc les cachots de l'Inquisition et entre évasions et détentions, il fut persécuté dans toute l'Europe pour ses idées, qui n'avaient plus l'heur de plaire aux puissants. Oxchuc est déjà loin derrière nous quand notre véhicule aborde en tanguant la longue descente qui conduit vers les plaines d'Ocosingo. "La Œotra campaña' se propone pues, organizar la escucha, organizar el puente, organizar la resistencia, organizar la rebeldía, hacerla colectiva, y convertirla en un movimiento de transformación profunda y radical, con los de abajo, desde abajo y para los de abajo." (L'Autre Campagne se propose d'organiser l'écoute, d'organiser le pont, d'organiser la résistance, d'organiser la rébellion, la faire collective, et la convertir en un mouvement de transformation profonde et radicale, avec ceux d'en bas, depuis le bas et pour ceux d'en bas.) Par cette déclaration, les zapatistes prennent en compte cette base sociale dont nous parlons, le Mexique profond, qui subsiste encore bien qu'elle soit mise à mal par l'activité marchande. C'est cette vie sociale des petites gens qui a surgi des profondeurs pour devenir visible lors du tremblement de terre de 1985, quand ceux d'en bas se sont organisés dans un vaste réseau de solidarité pour faire face au désastre. Pour Monsiváis, 1985 marque la date de naissance de la société civile mexicaine, à mon sentiment, cette assise sociale a toujours existé, c'est elle qui fait encore obstacle au devenir totalitaire du monde : un supermarché où, dans un parfait isolement social, nous serons tour à tour employés et consommateurs, protégés de la horde des pauvres et des laissés-pour-compte par de hauts murs de la honte difficilement franchissables, sans parler de la police et des milices privées. En Europe, nous sommes entrés de plain-pied dans cet univers fiction pour évangélistes, le Mexique se trouve encore en grande partie de l'autre côté du mur, ce qui lui donne ce petit côté humain que nous apprécions tant. Comment réveiller l'esprit de ce Mexique profond, el Votán Zapata ? Face au désastre humain engendré par le monde libéral, la société mexicaine trouvera-t-elle en elle la force de réagir comme elle a su le faire face au tremblement de terre ? C'est le pari des zapatistes, qui s'appuie non seulement sur l'importance numérique des organisations politiques et sociales constituées, mais aussi sur la richesse d'un mouvement informel de contestation prêt à surgir et à se condenser autour d'un objectif précis comme ce fut le cas à Atenco contre le projet de l'aéroport en 2001, comme c'est le cas aujourd'hui face au projet de construction d'un barrage à La Parota, près d'Acapulco. Pourtant, la société mexicaine sort affaiblie, exsangue, d'une politique libérale entreprise à marche forcée depuis la fin des années 80, cette politique a fait son ¦uvre de décomposition des rapports sociaux. La mise en place d'une telle politique a été rendue possible grâce à une offensive militaire sans précédent contre les forces vives de la population à partir de 1968, comme cela s'est passé dans toute l'Amérique latine. La guerre contre l'humanité dont parle le sous-commandant Marcos ne date pas d'hier et si les aspirations restent inchangées, les conditions se sont considérablement modifiées. Il n'est plus possible d'envisager une insurrection armée comme en 1910, le rapport des forces n'est plus le même. D'un autre côté, le monde marchand s'est engagé trop avant dans ce pays pour se permettre une guerre sociale dont le coût sur le plan commercial, financier et politique risquerait d'être désastreux. Face à cette hésitation, bien perceptible, du pouvoir, les mouvements sociaux au Mexique et, plus généralement, en Amérique latine reprennent du poil de la bête. Devant une telle situation, la solution la moins onéreuse pour Big Brother serait encore celle d'une intégration plus en douceur au capitalisme : calmer un peu le jeu afin d'en garder le contrôle, et tolérer des gouvernements réformistes qui, en s'appuyant sur une classe moyenne élargie, comme Lula au Brésil, Kirchner en Argentine... et bientôt Lopez Obrador au Mexique, faciliteraient par quelques mesures ou réformes chocs, mais sans conséquence, la transition au monde marchand. Dans un avenir proche, la marge de man¦uvre des zapatistes risque de se rétrécir dangereusement. L'EZLN est l'armée coup de poker, la menace d'une guerre que le gouvernement hésite à entreprendre, se confinant dans des tâches de basse police ; c'est l'armée bouclier qui a dégagé un espace de liberté permettant la construction d'une autonomie politique parmi les peuples du Chiapas. Maintenant nous devons constater que l'initiative d'un mouvement radical d'opposition ne vient pas de la société, mais revient à l'EZLN et, plus précisément, au Comité clandestin révolutionnaire indigène (CCRI). Face à la déliquescence de la société, ce sont deux formes d'organisation hiérarchique (l'EZLN et le CCRI), héritées des années de guérilla d'extrême gauche, qui peuvent avoir l'initiative d'impulser dans la société un mouvement de résistance et de rébellion. Ces deux formations tout en gardant un pouvoir de décision (et de réflexion) centralisé commander se sont profondément métamorphosées au point d'être à l'écoute de la société commander en obéissant (mandar obedeciendo). Beaucoup ont adhéré à la Sixième Déclaration de la Selva Lacandona et ont répondu à l'invitation des zapatistes sachant qu'ils seront écoutés. L'EZLN ne s'est pas engagée dans un conflit armé dans le but de prendre le pouvoir, l'armée zapatiste est, comme nous l'avons dit, une armée épouvantail, ou comme le dit Marcos, une armée qui n'existe que pour disparaître comme armée. Le CCRI n'est pas un centre séparé de prises de décisions en fonction d'une idéologie préfabriquée, un comité central avec commissaires politiques, il est en osmose avec la société indienne qu'il consulte régulièrement et dont il est l'émanation. Ce dialogue constant avec la société fait des membres du Comité des leaders reconnus par la population. Les zapatistes s'inspirent par exemple de l'organisation sociale des communautés indiennes et en particulier de son système des charges qui veut que les "autorités" désignées par l'assemblée soient au service de la communauté et non l'inverse... mais sans aller jusqu'au bout puisque le Comité clandestin, comme son nom l'indique, reste à l'écart de ce fonctionnement communautaire et public pour se présenter comme une formation autonome au service de la société, ce qui n'est pas sans présenter un côté ambigu, celui d'un comité qui reste l'_expression de la volonté collective par la grâce de la bonne volonté de ses membres. La position du Comité clandestin révolutionnaire indigène, par le recul qu'elle implique, offre un avantage stratégique certain, elle permet des initiatives sur le plan régional et national en fonction d'une analyse critique de la situation. Nous lui devons au niveau régional la mise en place de mécanismes de régulation de la vie politique que sont les conseils de bonne gouvernance et leur contrôle par la population et, au niveau national, cette initiative d'une "autre campagne" : être à l'écoute des gens afin de favoriser la cristallisation de l'insatisfaction diffuse dans la société en un mouvement de contestation qui aura sa propre vie. La commission désignée par le CCRI pour parcourir le pays sera le fil conducteur, l'élément catalyseur qui devrait permettre ce précipité des forces éparses autour d'objectifs communs, tels qu'ils sont en partie définis dans la Sixième Déclaration. Ce procédé n'est pas si nouveau, il a été expérimenté avec succès il y a vingt ans au Chiapas. La ligne blanche de l'aube barre le ciel au-dessus des ruines de Tonina, ce centre cérémoniel d'une grande beauté des seigneurs mayas de la région des morts. Source : cspcl.ouvaton.org
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