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RESISTANCE
: MEXIQUE |
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![]() Une zapatiste à Juan Diego le 27 août 2005 |
par le Sous-commandant Marcos, 27 août 2005
Cette histoire a été racontée par Marcos en ouverture
de la 4ème réunion préparatoire de L'Autre Campagne
- avec les ONG, groupes et collectifs - dans la communauté de
Juan Diego, Chiapas, Mexique.
« Je lui avais raconté l'histoire du combat d'Ulysse contre
le géant Polyphème, qui n'avait qu'un ¦il. Il avait
bien ri quand je lui racontais comment Ulysse répondait qu'il
s'appelait « personne » et comment il vint à bout
du cyclope. Monsieur Ik' se mit à me la raconter à sa
façon. Puis il se tut, et alluma une cigarette avec une brindille
allumée aux tisons du foyer. Il la gardait à la main,
puis me regarda et me dit : "Dis-donc, camarade Sous-commandant,
j'ai l'impression que l'heure de personne est arrivée" ».
La communauté de Juan Diego, récemment
inaugurée, fait partie de la commune autonome zapatiste Francisco
Gomez. Autrefois, c'était une propriété qui s'appelait
Santa Rita, de 6 000 hectares ; son ancien propriétaire était
Adolfo Nájera Domínguez, de Comitán, au Chiapas.
Il y a bien longtemps, les parents et grand-parents de certains de nos
camarades zapatistes y travaillèrent. Ils défrichaient
des pâturages et plantaient les poteaux pour clôturer le
terrain. Ils étaient payés 7 pesos par journée
de travail, de 6 heures du matin à 6 heures du soir. Douze heures
de travail pour 7 pesos [1 peso = 7 centimes d'Euro, NDLR].
Voilà 13 ans, quand les habitants de la communauté de
San Miguel voulaient aller à la pêche, ramasser des coquillages
ou couper du bois, le propriétaire le leur interdisait. Il avait
pour cela des « gardes blancs », des vachers armés
pour menacer les indigènes qui n'obéissaient pas. Les
barbelés et les armes des gardiens empêchaient vos parents
et grand-parents d'aller jusqu'à la rivière, et d'emprunter
les chemins qui traversaient la propriété. Ni eux ni leurs
bêtes ne pouvaient poser le pied sur ces 6 000 ha.
Si par hasard, un cheval ou une autre bête traversait, les ordres
du propriétaire étaient clairs : ce qui était sur
son terrain faisait partie de sa propriété ; de sorte
que les bêtes étaient confisquées et cachées,
jusqu'à ce leur maître légitime en fasse son deuil.
Ainsi donc, les indigènes avaient eux-mêmes mis en place,
à la sueur de leur front, la clôture qui les maintenait
en dehors des bonnes terres, de la modernité, de la justice.
La communauté de San Miguel décida alors de se réunir
et s'entendit pour demander un rendez-vous au sieur Adolfo Nájera.
La commission s'adressa à lui pour lui demander un accès
à la rivière, et la protection des bêtes qui s'égaraient
sur ses terres. La brèche qui séparait San Miguel de Santa
Rita était tout près, à 200 mètres de là
où nous nous trouvons avec vous. Il ne comprit pas et ne les
écouta pas. Il se moqua d'eux, les maltraita, les menaça
et les pourchassa. Le lendemain il fit renforcer la clôture de
barbelés. Pour ce faire il loua les services de ces mêmes
indigènes, à 14 pesos la journée de 12 heures.
Les maths ne sont pas mon fort, mais il me semble que cela fait 7 pesos
de différence.
La communauté se réunit une nouvelle fois, et fit les
comptes : d'un côté, des centaines d'indigènes,
avec quelques hectares de mauvaises terres, pierreuses et sur les pentes
raides. C'est ce que l'on peut voir là-bas : les contreforts
de la Sierra de Corralchén. De l'autre côté de la
brèche, une personne avait 6 mille ha de bonne terre, fertile,
bien irriguée, bien facile à parcourir. Ils firent donc
les comptes, et réclamèrent une parcelle pour eux, comme
font tous les paysans. Et, comme dit la chanson, le temps passa, tandis
qu'ils frappaient à toutes les portes avec leurs requêtes,
de bureau en bureau, remettant tous les papiers qu'on leur demandait,
sans l'ombre d'un résultat. On ne répondit jamais à
leurs demandes.
C'est alors qu'un petit bonhomme arriva, pour discuter avec certains
d'entre eux. C'était un indigène comme eux, brun comme
eux, tzeltal et Mexicain tout comme eux. Son nom de guerre était
Hugo, mais il se faisait appeler Monsieur Ik', en jouant sur les deux
sens du mot Ik', qui en tzeltal peut signifier le vent et la couleur
noire. De son vrai nom, il s'appelait Francisco Gómez. Avec son
élocution lente, il expliquait l'exploitation, le mépris,
la répression. Il parlait de révolte et de désorganisation.
Il y a une parole, disait M. Ik', qui s'appelle zapatiste et qui dit
que la terre appartient à celui qui la travaille, et que nous
devons nous organiser et nous battre pour notre liberté en tant
que paysans, indigènes et Mexicains que nous sommes ».
Il faisait probablement nuit noire ; il expliquait des choses cachées,
c'était un secret, et il fallait le protéger, ce secret.
Aussi se déplaçait-il la nuit, il parlait la nuit, il
retrouvait les gens la nuit. Ceux qui l'écoutèrent cette
fois-là, quand le jour ne pointait pas encore, dirent qu'ils
étaient d'accord. Il s'en allaient lorsqu'on lui passa une boule
de pozol [préparation ancestrale et régionale à
base de maïs, NDT] et on lui demanda : « Et comment s'appelle
notre organisation ? » Il rangea la boule de pozol dans son sac
à dos, et répondit : « Nous nous appelons tous Armée
Zapatiste de Libération Nationale ».
Puis il s'en alla, il marcha encore pendant des nuits, on le vit dans
d'autres villages, parler d'autres nuits durant avec les indigènes
de la région. D'abord quelques-uns, puis des dizaines de villages,
de régions. Mais cela changeait. Au bout d'un moment, il ne parlait
plus, il écoutait, il écoutait l'indignation et la rage.
Il avait déjà entendu tout cela, mais il y a avait une
différence : c'était une indignation et une rage organisées.
Il écoutait, il cheminait dans la nuit, et à nouveau il
se retrouva dans notre camp, en face de moi, à boire une tasse
de café sans sucre, non par goût mais parce qu'il n'y en
avait pas. Il commença par nous faire un rapport sur son dernier
tour des communautés, non pas sur ce qu'il avait dit, mais sur
ce qu'il avait vu et fait. Puis il se tut, et nous ne disions riens.
Alors, sans transiton, il commença à nous parler d'une
autre nuit, des années auparavant, où nous venions juste
de faire connaissance, et où nous campions à côté
de son village. Je lui avais raconté alors l'histoire du combat
d'Ulysse contre le géant Polyphème, qui n'avait qu'un
¦il. Il avait bien ri quand je lui racontais comment Ulysse répondait
qu'il s'appelait « personne » et comment il vint à
bout du cyclope. Monsieur Ik se mit à me la raconter à
sa façon. Puis il se tut, et alluma une cigarette avec une brindille
allumée aux tisons du foyer. Il la gardait à la main,
puis me regarda et me dit : « Dis-donc, camarade Sous-commandant,
j'ai l'impression que l'heure de personne est arrivée ».
Ils étaient des dizaines, de camarades et de dirigeants naturels
de leurs communautés et régions, qui faisaient la même
chose que lui, et qui disaient la même chose : « l'heure
de personne est arrivée. » C'était en 1992. Nous
avons tenu conseil, puis voté la guerre.
L'année 1993 a passé en préparatifs. Le 23 mai
est arrivé. Là-haut, dans cette montagne qu'on ne voit
pas bien d'ici, nous avions un camp insurgé qui s'appelait El
Calabazar. Une colonne de fédéraux était entrée
dans la vallée, et à partir d'une base à La Garrucha,
était partie dans la montagne. Nous avons eu un affrontement
avec les troupes fédérales. Après quelques combats,
nos troupes se sont repliées et ont été accueillies
par les habitants de San Miguel puis accompagnées par eux jusqu'à
une zone sûre. Tout l'EZLN s'est alors replié. A notre
avis, le soulèvement devait se produire quand nous le deciderions,
et non pas quand l'ennemi en déciderait. Depuis bien longtemps
nous avions appris que nous ne devions jamais nous soumettre au calendrier
de l'adversaire redoutable, mais suivre notre propre calendrier et l'imposer
à l'autre. Et nous avons continué à le faire. Aussi
ils s'impatientaient.
Le 1er janvier 1994 le jour se leva et les colonnes de combattants de
l'EZLN n'avaient pas fini de défiler, sur la route en direction
d'Ocosingo. Plus de 200 hommes et femmes du Troisième Régiment
d'Infanterie Zapatiste, et autant du cinquième Régiment,
traversèrent cette partie de la Jungle Lacandone, s'emparèrent
des armes des « gardes blancs » des propriétaires
et prirent d'assaut grâce à elle le bourg principal. Après
plusieurs jours de combat sur le marché d'Ocosingo contre des
troupes aéroportées de l'Armée fédérale,
les troupes zapatistes se replièrent. La suite, vous la connaissez
parce que vous en avez été les acteurs principaux.
Toutes les propriétés de la région ont été
récupérées, et après 1995, les terres ont
été réparties par la commission agraire du canton
rebelle zapatiste (Marez) Francisco Gómez. Sans demander l'autorisation
de personne, les indigènes zapatistes ont démoli la clôture
qui entourait Santa Rita, et les terres ont été réparties
entre les habitants de San Miguel et d'Ach'Lumal, qui veut dire terre
nouvelle.
Puis les camarades se sont rassemblés, et ils ont fait les comptes,
non pas des hectares, mais des morts. Dans la bataille d'Ocosingo, le
2 janvier 19994, un camarade de San Miguel, dont le nom de guerre était
Juan, avait péri. A Nueva Estrella, un autre camarade avait été
assassiné par l'armée fédérale lors de la
trahison des zedillistes, en février 1995, et on l'appelait Diego.
Les camarades réfléchirent, firent les comptes et se souvinrent
; le nouveau village prit donc le nom de « Juan Diego ».
Par là, ils ne désignaient pas la mort, mais la lutte.
(Traduction : Yolanda Peorovich, pour http://quibla.net. Courriel :
yolapeor@hotmail.com)
Juan Diego, 27 août : Marcos
face aux ONG |
Les zapatistes de l’EZLN ont engagé début
août la ronde de consultations avec tous les secteurs de la société
civile pour préparer “l’autre campagne” à
laquelle la Sixième déclaration de la jungle lacandone
a appelé fin juin [voir http://quibla.net/mzapatiste/zapatiste2005.htm].
Cette “autre campagne” sera une manière de faire
entendre un autre son de cloche dans la campagne électorale pour
la présidentielle du 2 juillet 2006. L’EZLN, qui a déclaré
ouvertement qu’elle ne soutiendrait aucun candidat, ne donnera
aucune consigne, ni de vote ni d’abstention. Dès le début
des consultations, le sous-commandant Marcos, porte-parole de l’EZLN,
a clairement indiqué que les zapatistes ne fondaient aucun espoir
sur le PRD - le parti de centre-gauche - et son vraisemblable candidat,
Lopez Obrador. Et il a rappelé, pour justifier cette position,
considérée par certains comme dogmatique, la longue série
d’agressions commises par des militants et responsables du PRD
contre des paysans indigènes et des militants zapatistes. Le
but de “l’autre campagne” est donc, au-delà
des élections, de construire un mouvement anticapitaliste horizontal
à l’échelle de tout le Mexique.
Les six rencontres - dont cinq ont déjà eu lieu - se déroulent
toutes sur le territoire autogéré de la Jungle Tzeltal,
dont le QG se trouve à La Garrucha.
La première rencontre a eu lieu du 5 au 7 août à
San Rafael, dans la commune autonome de Francisco Gomez, du nom d’un
combattant zapatiste tué par l’armée en mai 1993.
Étaient invitées les organisations politiques de gauche
mexicaines. Le sous-commandant Marcos y est apparu en public pour la
première fois depuis la marche de la Digniète indigène
de 2001 sur Mexico.
La deuxième rencontre a eu lieu du 12 au 14 août dans l’ancien
ranch de San Juan, un millier d’hectares de terres indigènes
récupérées par les zapatistes en 1994 et renommé
Communauté Javier Hernandez, du nom d’un combattant zapatistes
tombé au combat en 1994. Y ont assisté les représentants
d’une soixantaine d’organisations indigènes de tout
le pays. Au cours de cette rencontre, Marcos a invité publiquement
Lopez Obrador à un débat public, ce que le candidat à
la candidature a presque aussitôt décliné. Marcos
a déclaré que “l’autre campagne” durerait
plusieurs années et a invité les communautés indigènes
à travers le pays à accueillir les commandants zapatistes
qui vont voyager à travers le pays pour mettre en route “l’autre
campagne”.
La troisième rencontre, avec une centaine d’organisations
sociales mexicaines, a eu lieu du 19 au 21 août dans la communauté
Dolorès Hidalgo, de la commune autonome de San Manuel. Anciennement
appelée Campo Grande, cette grande exploitation agricole était
contrôlée par des militaires, des grands propriétaires
et des notables du PRI - le parti unique qui a été au
pouvoir pendant 70 ans - qui en avaient chassé les paysans en
1982, avant d’être elle aussi récupérée
par les paysans zapatistes en 1994. Elle s’appelle “Dolores”
(douleurs) à cause des douleurs subies pendant 500 ans de résistance
et “Hidalgo” en l’honneur de Miguel Hidalgo y Costilla,
héros de l’indépendance mexicaine.
![]() San Rafael, 6 août 2005 : Marcos et des membres de la Commission de la 6ème déclaration |
Du 26 au 28 août, avait lieu la rencontre entre
les zapatistes et les ONG, artistiques, culturelles, groupes et collectifs,
à laquelle ont participé un millier de personnes : 650
délgués d’ONG, groupes et collectifs et 258 observateurs
Du 2 au 4 septembre, rencontre avec des hommes, femmes, anciens, enfants,
venus à titre individuel, familial, communautaire, de rue ou
de quartier.
Et enfin, la dernière rencontre - prévue du 9 au 11 septembre
- est une rencontre de “rattrapage” pour tous ceux et toutes
celles qui n’ont pas pu assisster à une des rencontres
précédentes.
Après cette série de rencontres, les zapatistes se sont
engagés à rédiger un document prenant en compte
toutes propositions faites au cours des rencontres. Toutes les rencontres
ont été présidées par la Commission créée
par l’EZLN pour la mise en oeuvre de la sixième déclaration.
Cette commission est composée de 16 commandants - hommes et femmes
- et Marcos.
À la date du 24 août, avaient adhéré à
la sixième déclaration : 48 organisations politiques de
gauche, 95 organisations indigènes, 135 regroupements sociaux,
287 ONG, groupes et collectifs, 1079 individus au Mexique et 286 individus
à l’étranger.
Le sociologue Pablo González Casanova, un intellectuel respecté
de la capitale, ancien recteur de l’Université nationale
autonome, a commenté en ces termes ces rencontres, lors de la
quatrième, à laquelle il a participé activement
: « C’est une nouveauté : une réunion politique
où, au lieu de vous dire ce que vous devez faire, on vous demande
ce que vous êtes en train de faire. Voilà la merveilleuse
lutte pour la dignité, l’autonomie, qui instaure toute
une force physique. » Il a ajouté qu’il aimerait
bien qu’un de ces jours, il y ait une “septième déclaration
de la jungle lacandone et que celle-ci proclame : ‘Nous avons
gagné’”.
Sources : EZLN, La Jornada, Left turn, août-septembre 2005
L'Armée zapatiste de libération nationale, établie
au Chiapas, n'est pas la seule armée de guérilla mexicaine.
En 1996 apparaissait dans les États du Guerrero et de Oaxaca
l'Armée populaire révolutionnaire (EPR), dont plusieurs
combattants sont en prison, condamnés à de lourdes peines
de prison. Voici maintenant qu'une nouvelle armée de guérilla
vient de proclamer son existence. Il s'agit de l'Armée de réeconstruction
régionale (ERR). Dans une longue proclamation diffusée
le 18 août 2005, cette ERR affirme être née il y
a 25 mois (juillet 2003) dans 4 États voisins de la Sierra madre
occidentale et être aujourd'hui présente dans 9 États
du Nord-ouest du pays (Aguascalientes, Sonora, Colima, Durango, Jalisco,
Chihuahua, Sinaloa, Nayarit et Coahuila), avec plusieurs milliers de
combattants commandés par 40 commandants et actifs dans 400 localités.
Si les zapatistes se réclament d'Emiliano Zapata, le chef historique
de l'Armée de libération du Sud pendant la révolution
de 1910, l'ERR se réclame, elle, de Pancho Villa, le leader historique
des révolutionnaires du Nord.
L'ERR justifie son choix de la lutte armée par l'état
catastrophique dans lequel le pouvoir a mis le pays : corruption, narcotrafic
et démocratie manipulée. Elle s'affirme régionaliste
et fédéraliste. Elle explique qu'elle s'appuie sur les
mouvements sociaux - paysans, enseignants, étudiants, travailleurs,
indigènes - et que les femmes jouent un rôle important
dans ses rangs : « Nous soulignons la participation du contingent
de femmes qui nous soutiennent aux côtés des gens de la
montagne. Les femmes, toujours entubées, utilisées et
abandonnées ont désormais pris conscience, elles sont
en train d'apprendre à tuer. Les femmes de Juárez sont
bien vivantes parmi nous [NDLR : allusion aux 500 jeunes femmes assassinées
depuis 10 ans à Ciudad Juárez). Les camarades femmes qui
nous appuient dans les villes sont déjà nombreuses et
sont plus efficaces que les universitaires. »
«Tuez les dinosaures »
Les auteurs de la proclamation écrivent : «
Ne tuez pas d'innocents. Ne soyez pas corrompus. Nous maintenons notre
tactique : ne pas procéder à des enlèvements ni
à des actes terroristes ni à des actes de provocation
inutile; continuer à obtenir de l'argent des banques [NDLR :
par des hold-ups], des armes de l'armée et du matériel
de communication par les polices et le gouvernement. L'ordre est de
tuer ceux qui donnent les ordres, tuez des dinosaures, des hauts fonctionnaires
des gouvernements des États de la zone. Ce sont les seuls qu'il
faut éliminer. Visez plus haut, là d'où viennent
les ordres. Se méfier de la police et du narco qui contrôle
les forces de sécurité, c'est la même chose. Ne
pas laisser passer les narcos...»
La proclamation se conclut par une "déclaration de guerre"
:
« Nous ne reconnaissons aucun gouvernement de la région
qui soit parvenu au pouvoir avec moins d'un tiers des votes enregistrés.
Car ils ont été nommés candidats par une coupole
réduite, parce qu'ils n'ont pas obtenu la représentation
souveraine suffisante, parce que nous ne faisons pas confiance aux institutions
électorales dans ces États qui les ont élus et
parce que le processus électoral a été vicié
par l'argent narco et la corruption.
Si c'est une minorité qui doit décider qui doit gouverner,
nous préférons que ce soit une minorité révolutionnaire,
solidaire et pour le changement, comme la nôtre. Nous vous appelons
à la résistance, à la lutte armée, contre
les délinquants électoraux, contre les hommes corrompus
des partis, contre la narcopolitique qu'ils représentent. Vive
Villa, bande de salopards !»
Le gouvernement "prêt au dialogue"
Quel crédit accorder à cette proclamation
? Le sous-secrétaire du Gouvernement fédéral, Felipe
González González, a immédiatement déclaré
que le gouvernement était disposé à dialoguer avec
l'ERR, "afin de trouver des solutions aux problèmes graves
qu'elle pose". Constatant que l'ERR ne s'est à ce jour rendue
coupable d'aucun délit, il a ajouté que le gouvernement
ne ferait pas appel à l'armée fédérale pour
la combattre, si elle se contente de présenter des revendications
sociales. Proclamant que le gouvernement tient toujours "la porte
ouverte" aux groupes rebelles, il a conclu que de tels groupes
surgissent parce qu'il y a des problèmes sociaux, mais "je
dis à ces personnes qui croient avoir été marginalisées
ou lésées dans leurs droits que nous sommes prêts
à discuter avec elles. » En cette période préélectorale,
le gouvernement fédéral marche sur des oeufs, c'est le
moins qu'on puisse dire.
Sources : www.lacrisis.com.mx et Notimex, 18 août 2005
par George Lapierre, Oaxaca, 12 août 2005
L'auteur, co-auteur du livre L'incendie millénariste, réside
dans l'État du Oaxaca, au Mexique
Les zapatistes ont senti venir le danger avec Andrés Manuel López
Obrador, alias señor AMLO. Ils ont senti les cornes du taureau,
et nous devons leur reconnaître une intelligence de la guerre
peu commune. Si AMLO gagne les élections, et il a de fortes chances
de les gagner s'il a le soutien des Etats-Unis, il mettra tout en ¦uvre
pour en finir avec les zapatistes. Il pourra d'autant mieux arriver
à ses fins qu'il se présentera comme un "démocrate
sincère" et "homme de gauche", proche des gens.
Les Etats-Unis le savent et le fait qu'il se soit entouré de
transfuges du PRI, anciens compagnons d'armes de Salinas de Gortari,
confirme les excellentes intentions, aux yeux de l'empire du Nord, du
señor AMLO. Il fallait donc en toute hâte élever
un pare-feu, c'est "l'autre campagne" lancée par les
zapatistes, qui n'est pas une campagne électorale, mais un appel
à la mobilisation des forces de gauche : attention, le PRD est
en train de nous trahir, du moins ceux qui composent la coupole du parti
et qui sont aux commandes.
Certes, ce n'est pas dit d'une façon aussi brutale car il faut
ménager le militant de base de ce parti, qui a souvent risqué
sa vie pour le PRD, comme dans le Guerrero où il y a eu des centaines
d'assassinats de militants, qui a toujours soutenu les zapatistes et
qui ne saisit pas ce qui se passe ; il s'agit donc d'amener ce militant
à prendre conscience de l'énorme fracture qui existe désormais
entre le parti et sa base sociale, c'est le but de "l'autre campagne".
Disons pour les Français que Lopez Obrador est le François
Mitterrand du Mexique, qui va se prévaloir des idéaux
de la gauche pour faire avaler la pilule du néolibéralisme.
Le feu est dans la maison
L'EZLN avait perçu le danger depuis quelque
temps, non seulement quand elle s'est rendu compte qu'AMLO allait avoir
le soutien des Etats-Unis, et nous pouvons supposer à quelles
conditions, mais dès avril 2001, quand le PRD a rejoint les partis
de droite, le PAN et le PRI, pour falsifier les accords de San Andrés
sur l'autonomie indienne. Cela signifiait que les bureaucrates du PRD,
"los bribones y sinvergüenzas", ne voulaient pas que
l'EZLN retournât à la vie politique et qu'ils entendaient
garder ainsi la haute main sur la gauche mexicaine. Marcos a fort bien
révélé ces man¦uvres secrètes du
PRD dans une de ses "stèles", écrites à
la suite de la Marche de la couleur de la terre.
L'EZLN était devenue l'ennemi à abattre des bureaucrates
de gauche. Ce premier indice a été confirmé ensuite
par l'attitude des gens de ce parti au Chiapas envers les zapatistes.
A Zinacantán, par exemple, la mairie aux mains du PRD a coupé
l'eau aux zapatistes parce que ceux-ci refusaient de faire partie du
conseil municipal. Cet événement me paraît assez
révélateur de ce qui risque de se passer avec el señor
AMLO à la tête de l'Etat : ou vous jouez le jeu du pouvoir
et nous vous faisons une petite place, ou vous disparaissez. L'équipe
municipale et les militants de base n'ont pas hésité à
tirer sur les zapatistes lors d'une manifestation pacifique. Un peu
partout, quand ils avaient une parcelle de pouvoir, les militants du
PRD ont cherché noise aux zapatistes.
A Las Margaritas, ce furent les militants d'une organisation paysanne
perrediste [du PRD], la CIOAC, qui, avec l'appui de la municipalité,
ont séquestré des compagnons zapatistes pour une vague
histoire de dette et de camion ; à Ocosingo et Altamirano, ce
furent les militants d'une autre organisation paysanne du PRD, l'ORCAO,
qui s'en sont pris aux bases d'appui zapatistes pour une question de
privatisation de la terre à laquelle s'opposaient les zapatistes.
En 2006, avec l'élection présidentielle, se joue l'avenir
de l'EZLN. Les gens du PRI et du PAN n'ont ni l'envergure "morale"
ni le soutien populaire qui leur permettraient d'en finir avec le mouvement
zapatiste, López Obrador, oui, qui a su se construire une image
d'homme politique sérieux et presque honnête, réformiste,
certes, ayant l'appui d'hommes d'affaires qui ne semblent pas trop compromis
avec les cartels de la drogue, mais, tout de même, homme de gauche,
qui a aidé les vieux (plus de 70 ans) de la capitale.
La bêtise des hommes politiques de droite, cherchant à
le mettre hors jeu en lui intentant un mauvais procès, a fait
le reste, il a désormais un soutien populaire indéfectible.
La situation est critique et extrêmement préoccupante pour
l'EZLN. Au risque de ne pas être comprise et de créer un
trouble dans les esprits de "gauche", trouble qui pourrait
se retourner contre elle, l'Armée zapatiste de libération
nationale se devait de prendre cette initiative d'une "autre campagne"
afin de tenter de contrebalancer l'effet AMLO. Si la constitution d'une
force de gauche s'appuyant sur les organisations sociales, les organisations
indiennes, les partis d'extrême gauche, ne parvient pas à
empêcher l'élection de López Obrador, du moins évitera-t-elle
le démantèlement "annoncé" de l'EZLN.
Nous pouvons espérer qu'AMLO, face à ce mouvement de gauche
en alerte et vigilant, hésitera à deux fois avant de prendre
des mesures définitives.
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