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RESISTANCE : MEXIQUE
 
 


Un pingouin dans la forêt lacandonienne,

 

parties I/II et II/II

 

Par le sous-commandant insurgé Marcos, Armée zapatiste de libération nationale,juillet 2005.
Source : (La Fogata )


Traduit de l’espagnol par, Yolanda Peorovitch, yolapeor@hotmail.com, pour Quibla


Une toute petite maison, dans une rue qui s’appelle Mexique, d’un quartier nommé Amérique latine, au cœur d’une ville appelée Monde : voilà ce que c’est, le zapatisme.

Vous n’allez pas me croire, mais au quartier général de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale il y a un pingouin. Vous allez dire que j’ai pété les plombs, mais pourtant c’est comme ça. D’ailleurs tandis que j’écris ceci, lui, le pingouin, il se tient à mes côtés, et il bouffe le même pain dur et rance (tellement moisi que c’est presque de la pénicilline pure) qui est ma ration d’aujourdhui, avec un peu de café. Eh oui , c’est comme ça, un pingouin. Je vous en reparle bientôt, mais d’abord parlons un peu de la Sixième Déclaration.

Nous avons lu attentivement toutes les observations, critiques et discussions sur ce que nous proposons dans la Sixième Déclaration. Peut-être pas tout, en fait, mais ce n’est pas par paresse, c’est à cause de la pluie et de la boue qui rendent les chemins encore plus interminables dans les montagnes du Sud-est mexicain. J’aborderai certaines des questions soulevées, sinon toutes : l’appel intercontinental ; le caractère national mexicain de la Sixième Déclaration, et, dans son prolongement, la proposition de faire le lien entre le combat des indigènes et celui d’autres secteurs de la société, particulièrement les secteurs des travailleurs de la ville et de la campagne. D’autres remettent sur le tapis la définition de la gauche anti-capitaliste, en disant que la Sixième traite des « sujets dépassés » ou manie des concepts « éculés ». D’autres encore nous signalent des dangers : que le thème indigène soit évacué au profit d’autres questions, ce qui reviendrait à marginaliser les peuples indiens comme sujets des transformations ; l’avant-garde et le centralisme, questions qui pourraient se poser dans la politique d’alliances avec les organisations de gauche ; le remplacement, au titre de projet directeur, de la question sociale par la question politique ; le fait que la droite utilise les zapatistes pour porter ses coups contre López Obrador, c’est à dire le centre politique (je sais que ceux qui font ces observations disent que l’AMLO (Alliance Mexicaine de López Obrador) est de gauche, mais lui-même dit que c’est une alliance centriste ; nous nous en tiendrons à ce qu’il dit, non à ceux qui parlent à sa place). La plupart de ces remarques partent de bonnes intentions et cherchent à rendre service, soit en signalant les obstacles qui nous attendent, soit en apportant des opinions sur la façon dont pourrait se développer le mouvement que la Sixième veut faire surgir. Nous en tenons compte, nous remercions pour tous ces apports, que nous apprécions.

La colle et les ciseaux

Je laisserai de côté ceux qui regrettent que l’alerte rouge n’ai pas débouché sur une reprise des combats offensifs à partir de l’EZLN. Nous regrettons de n’avoir pas satisfait leurs espoirs de sang, de mort et de destruction. Mais si mais si, nous vous présentons nos excuses ; une autre fois peut-être… Nous laissons aussi de côté les critiques malhonnêtes, de même que celles qui viennent de gens qui éditent le texte de la Sixième Déclaration de façon à lui faire dire ce qu’ils veulent, eux. M. Victor Toledo fait ce genre de choses quand il publie un article sous le titre “Le zapatisme dépassé. Possibilités, résistances indigènes et néolibéralisme », publié dans le journal mexicain La Jornada (18 juillet 2005). On peut très bien critiquer les objectifs et les méthodes énoncés dans la Sixième Déclaration sans avoir recours à la malhonnêteté ; en appliquant la méthode de « la colle et les ciseaux », ce Toledo cite la Sixième pour faire remarquer qu’il manque… ce qu’il en a coupé. Il écrit : « On s’étonne de voir l’EZLN décider de joindre ses efforts à ceux des paysans, travailleurs, ouvriers, étudiants, jeunes, femmes, homosexuels, transsexuels, prêtres, religieuses et travailleurs, sans la moindre référence aux milliers de communautés indigènes qui se consacrent à la recherche de possibilités raisonnables ».
Eh bien les citations choisies par M. Toledo disent justement le contraire. Par exemple, là où nous reconnaissons l’existence de résistances et d’alternatives au néolibéralisme au Mexique, et d’abord dans l’énumération de celles-ci, il précise : « C’est ainsi que l’on découvre qu’il y a des indigènes, à qui l’on retire leurs terres ici au Chiapas, qui construisent leur autonomie et défendent leur culture, et qui prennent soin de la terre, des forêts et de l’eau. » Peut-être que M. Toledo attendait un rappel détaillé de ces combats, mais c’est très différent, d’affirmer que nous n’y faisons pas une seule référence En effet, dans sa citation, il a tout simplement coupé la mention du premier groupe : « en accord avec la majorité des gens que nous allons écouter, parce que nous menons un combat avec tous, indigènes, ouvriers, paysans etc… ». Ce n’est pas tout ; dans l’article premier, pour les peuples indiens du Mexique il est écrit : « Nous allons continuer à nous battre non seulement pour eux ni seulement avec eux, mais pour tous les exploités et dépossédés du Mexique, avec eux tous, et dans tout le pays ». Et en conclusion à nouveau : « Nous invitons les indigènes, ouvriers, paysans etc… » Bref, j’imagine qu’il y aura bien, chez les gens irrités par nos critiques à López Obrador et au PRD, quelques objections plus sérieuses et plus honnêtes. Peut-être qu’un jour ils auront des idées sur certains sujets d’un certain point de vue, et qu’ils nous les soumettront. Nous attendrons, c’est notre spécialité, la patience.

On ne veut pas de toi dans le quartier

Il y a aussi les critiques, plus souterraines, sur les projections internationales de la Sixième Déclaration. Certains critiquent le fait que nous mentionnions le blocus que le gouvernement étasunien fait peser sur le peuple cubain. « C’est une vieille histoire », disent-ils. Comment ça, vieille ? Aussi vieille que les blocus en général ? Ou aussi vieille que la résistance des peuples indiens au Mexique ? C est quoi, les sujets « modernes » ? Qui donc peut , en toute honnêteté, voir le monde tel qu’il est et laisser courir, « parce que c’est une vieille histoire », constater l’agression contre un peuple qui fait ce que doivent faire tous les peuples, à savoir, choisir son cap, son allure et son but en tant que Nation (« défendre la souveraineté nationale », comme ils disent) ? Qui peut ignorer les décennies de résistance de tout un peuple face à l’arrogance étasunienne ? Qui, sachant qu’il peut faire quelque chose, même si c’est très peu, pour faire reconnaître cet effort, ne le fait pas ? Qui peut ignorer que ce peuple doit se relever après chaque catastrophe naturelle, non seulement sans les crédits et les renforts dont jouissent les autres pays, mais aussi au milieu d’un encerclement brutal et inhumain ? Qui peut ne pas tenir compte de la base étasunienne de Guantánamo en territoire cubain, du laboratoire de tortures qu’elle est devenue, de la blessure que cela représente dans la souveraineté d’une nation et dire : « Voyons, c’est une vieille histoire » ?

D’un autre côté, ne vous semble-t-il pas naturel que, dans un mouvement majoritairement indigène comme le mouvement zapatiste, l’action des indigènes d’Equateur et de Bolivie suscite la sympathie et l’admiration ? Et que les paysans sans terre du Brésil soient ressentis comme des frères ? Et que les chômeurs piqueteros d’Argentine, et les Mères de la Place de Mai aussi soient dans leur cœur ? Il faut percevoir les ressemblances en expérience et en organisation avec les Mapuches du Chili et les indigènes de Colombie. Et voir au Vénézuela ce qui est évident, à savoir que le gouvernement étasunien fait tout son possible pour attaquer la souveraineté de ce pays. Et saluer avec enthousiasme les grandes mobilisations en Uruguay pour s’opposer à l’imposition de la « stabilité macroéconomique ».

La Sixième Déclaration ne se rapporte pas aux institutions au sommet, bonnes ou mauvaises. La Sixième regarde en bas. Et elle s’attache à une réalité que connaissent tous les pays qui partagent aujourd’hui le nom d’Amérique latine depuis les conquêtes espagnole et portugaise. Peut-être que ce sentiment d’appartenance à la « grande patrie » qu’est l’Amérique Latine est « une vieille histoire », et peut qu’il serait plus moderne de tourner ses regards et ses aspirations vers le Nord « brutal et turbulent » [Les Etats-Unis, selon les termes du Cubain José Martí]. C’est possible, mais s’il y a bien une vieille histoire dans ce petit coin du Mexique, de l’Amérique et du monde, c’est la résistance des peuples indiens.

On ne veut pas de toi dans notre rue

Il y a aussi les critiques parce que nous voulons « nationaliser et même universaliser » notre discours et notre combat. La Sixième retombe dans ces incongruités, nous dit-on. On nous recommande de confiner l’EZLN au Chiapas, de fortifier les Directoires de bonne gouvernance, de nous en tenir au compartiment étanche où le sort nous a placés. Une fois que nous aurons consolidé ce projet et que nous aurons prouvé que nous pouvons « mettre en pratique une modernité alternative au néolibéralisme sur nos propres territoires », alors peut-être nous pourrions nous lancer à l’échelle nationale, internationale et galactique. Face à ces arguments, nous invoquons notre réalité. Nous ne prétendons faire concurrence à personne pour voir qui est le plus anti-néolibéral, ou qui est le plus fort en résistance, mais notre niveau et notre contribution sont là, en toute modestie, dans nos Directoires de bonne gouvernance. On peut venir, discuter avec les autorités ou avec les gens, omettre les lettres et communiqués où nous avons rendu compte de ce processus et enquêter sur le terrain pour voir ce qui se passe ici, les problèmes à régler, et comment ils sont réglés. Je ne sais pas à qui nous devons prouver que tout cela c’est « mettre en pratique une modernité alternative au néo-libéralisme dans les territoires », pour qu’ensuite, quelqu’un nous décerne une notation et nous autorise à faire une sortie pour joindre notre combat à celui d’autres secteurs.

D’ailleurs, nous avons le pressentiment que ces critiques se changeraient en louanges… si la Sixième déclarait l’appui inconditionnel au centre politique représenté par López Obrador. Et, si nous disions : « Nous allons nous joindre aux réseaux citoyens de soutien à l’AMLO », là ce serait l’enthousiasme, les oui, bien sûr, il ne faut pas se laisser enfermer, il est temps que le zapatisme quitte sa tanière et joigne son expérience à celle des masses qui attendent tout de … López Obrador. Il vient de proposer son « Projet alternatif de nation » aux réseaux citoyens. Nous éprouvons de la méfiance et ne voyons là qu’une opération de maquillage et de charme, variable en fonction d l’interlocuteur, et une liste de promesses en l’air. Quoi qu’il en soit, peut-être quelqu’un pourrait dire à l’AMLO qu’il ne peut pas promettre de « tenir les promesses des Accords de San Andrés » parce que cela signifierait, entre autres, réformer la Constitution et, si ma mémoire est bonne, c’est au Congrès de le faire. En tout cas, c’est un parti politique qui devrait faire la promesse, en indiquant que ses candidats s’y tiendront s’ils sont élus. Autrement, il faudrait proposer que l’exécutif fédéral prenne le pas sur tous les autres pouvoirs, ou s’assoie dessus, c’est à dire une dictature. Mais il ne s’agit pas de cela, à moins que si, justement ?

Dans la haute politique, les projets cherchent, en période électorale, à rassembler, à additionner. Mais en additionnant les uns, on soustrait les autres. Aussi ils décident de regrouper le plus grand nombre de gens, et de soustraire la minorité. Comme structure parallèle au PRD, l’AMLO a créé les « réseaux citoyens », et son objectif est de regrouper tous ceux qui ne sont pas du PRD. Dans ce cadre, ce sont 6 personnes qui vont coordonner, au niveau national, les partisans de Lopez Obrador non affiliés au PRD. Voyons le cas de deux d’entre eux :
Socorro Diaz Palacios, qui était au secrétariat à la protection civile dans le gouvernement de Carlos Salinas de Gortari. Le 3 janvier 1994, tandis que les fédéraux massacraient sur le marché d’Ocosingo, elle a déclaré (je cite le Bulletin de Presse du Secrétariat Général) : « Les groupes violents qui agissent au Chiapas présentent un mélange de national et d’étranger, à la fois d’intérêts et de personnes. Ils montrent des affinités avec d’autres factions violentes qui opèrent dans des pays voisins d’Amérique Centrale. Certains indigènes ont été recrutés, sous la pression des chefs de ces groupes, et aussi, certainement, manipulés en ce qui concerne leurs réclamations historiques, qui doivent être satisfaites. » Et plus loin : « L’armée mexicaine, de son côté, continuera d’agir en respectant les droits individuels et collectifs, jusqu’à répondre sans équivoque à la demande d’ordre et de sécurité etc. etc. etc. » Les jours suivants, la Force Aérienne bombardait les communautés indigènes au sud de San Cristóbal de las Casas, et l’armée fédérale détenait, torturait et assassinait 3 indigènes dans la communauté de Morelia, qui se trouvait dans le canton de Altamirano, au Chiapas mexicain.

Ricardo Monral Avil. En janvier 1998, à peine quelques jours après la tuerie d’Acteal, le député du PRI et membre de la Commission permanente du Congrès de l’Union commenta : « l’EZLN est un groupe paramilitaire, comme ceux qui ont massacré 45 indigènes tzotziles le 22 décembre 1997 à Chenalhó, au Chiapas. Paramilitaires sont tous ceux qui agissent comme l’armée, sans en faire partie, et qui prennent les armes alors que ce sont des civils. Il faut tous les désarmer, parce qu’ils ont tous contribué à cette violence innécessaire, injuste et brutale qui a endeuillé tous les Mexicains » (El Informador, Guadalajara, Jalisco, 3 janvier 1998). Quelques jours plus tard, avant de passer au PRD parce que au PRI on avait refusé sa candidature au gouvernement de Zacatecas, il devait déclarer (je cite la note de Ciro Pérez et d’Andrea Becerril, dans La Jornada, le 7 janvier 1998) que les événements de Chenalho (autrement dit le carnage de Acteal) étaient bien programmés, « mais non par celui que désigne le leader blanc des indigènes à la peau sombre », et il considère que la position de l’EZLN au sujet du massacre tente de «justifier Marcos et les intérêts qu’il protège » ; et il finit par prévenir que l’armée zapatiste sert des intérêts étrangers qui cherchent à « obtenir le contrôle de l’Isthme de Tehuantepec, de ses ressources et de son emplacement stratégique, objectif auquel se plient tant Marcos que les armées qui s’emparent du drapeau indigène ». Tout ça me rappelle quelque chose… voilà, c’est le point 28 du programme d’AMLO qui dit, textuellement : « Nous établirons la liaison entre Pacifique et Atlantique par l’isthme de Tehauntepec, en construisant deux ports commerciaux : l’un à Salina Cruz (dans l’Etat d’Oaxaca), l’autre à Coatzacoalcos (dans l’Etat de Veracruz), ainsi qu’une voie ferrée pour le transport de containers et l’élargissement de la route existante ».

Avec ces personnages, Lopez Obrador s’est parfaitement défini, il a additionné les uns, et avec eux il a soustrait, parmi d’autres, les néo-zapatistes.
Mais d’un autre côté, pourquoi n’y a-t-il rien dans ce programme sur les prisonniers et disparus politiques de la « sale guerre » des années 1970-80 ? Rien non plus sur le châtiment aux ex-gouvernants qui se sont enrichis de façon illicite ; ni sur les éclaircissements sur les massacres de Acteal, El Bosque, Aguas Blancas, El Charco. Je crains que, en fait, López Obrador soit en train d’offrir « d’effacer l’ardoise », ce qui, paradoxalement, n’est pas nouveau du tout. Avant de revenir aux critiques de la Sixième déclaration en matière de perspective nationale, latino-américaine et mondiale, qu’il nous soit permis de dire ceci :

Sortir du bois

Nous allons sortir du bois, quitter la forêt lacandonienne, autant se faire à l’idée sans attendre. Et il n’y a que 4 façons de nous en empêcher :

? Une attaque préventive, comme cela se fait beaucoup ces temps-ci, dans le cadre du néo-libéralisme. Les étapes prévisibles seront : accusation de liens avec le narco-trafic, ou, plus généralement, avec le crime organisé ; invocations de l’état de droit etc ; une intense campagne médiatique ; une double attaque (contre les communautés et contre le Commandement général) ; le contrôle des dommages (distribution d’argent, de concessions et de privilèges parmi les soi-disant « représentants de l’opinion publique ») ; les autorités appellent à prendre les choses calmement ; les politiciens disent que l’essentiel c’est que le processus électoral se déroule paisiblement ; après une brève impasse, les candidats recommencent leurs campagnes.

? Une arrestation au moment où nous nous montrons, o pendant le déroulement de « L’autre Campagne ». Etapes : réunions clandestines entre directions du PRI, du PAN et du PRD pour nouer des accords (comme en 2001, au moment de la contre-réforme indigène) ; la Cocopa déclare que le dialogue est rompu ; le Congrès vote l’annulation de la Loi pour le dialogue ; la PGR active les ordres de détention ; un commando de AFI, avec le soutien de l’armée fédérale, fait prisonniers les délégués zapatistes ; simultanément, l’armée fédérale encercle les communautés indigènes rebelles « pour éviter les troubles et préserver la paix et la stabilité nationales » ; contrôle de la situation, etc.

? Nous faire tuer. Etapes : on engage un tueur, on monte une provocation, le crime a lieu, les autorités déplorent l’événement et annoncent une enquête « que rien ne saurait arrêter ». Autre alternative : « un regrettable accident a provoqué la mort de la délégation zapatiste qui se trouvait en train de etc etc etc ». Dans les deux cas : situation contrôlée.

?Nous faire disparaître. Je veux parler d’une disparition forcée, comme celle qui s’est pratiquée sur des centaines d’opposants politiques dans l’étape de la « stabilité » sous le gouvernement du PRI. Cela pourrait se passer comme suit : les délégués zapatistes n’arrivent pas ; « la dernière fois qu’ils ont été vus etc. etc. etc.…, les autorités sont tout à fait disposées à enquêter… ; l’hypothèse d’un crime passionnel n’est pas à écarter …; les autorités déclarent qu’elles n’écartent aucune piste, et qu’il n’est pas exclu que la délégation ait profité de sa sortie pour prendre la fuite, avec quelque menue monnaie, vers quelque paradis fiscal… ; Interpol a pris le relais aux îles Caiman ; la situation est contrôlée ».

Tels sont les dangers initiaux qui attendent la Sixième. Nous nous y sommes préparés pendant des années, et c’est pour cette raison que l’alerte rouge n’a pas été levée pour les troupes insurgées, mais seulement pour les villages. Pour la même raison, l’un des communiqués signalait que l’EZLN peut perdre, par emprisonnement, meurtre ou disparition malgré elle, une partie ou la totalité de sa direction, sans renoncer pour autant au combat.

Un pingouin dans la forêt lacandonienne 2/2

Je vous parlais des critiques que nous avons reçues au sujet des projections internationales de la Sixième, et j’ai des questions à poser, sur le thème :

Vous êtes de trop

Qu’est-ce qui se passe, depuis disons dix ans, quand une petite fille de 4 à 6 ans, mexicaine et indigène, voit que son père, ses frères, ses oncles, ses cousins ou ses voisins prennent les armes, des sandwichs, et « partent à la guerre » ? Et quand certains n’en reviennent jamais ?

Cette petite fille grandit, et au lieu d’aller faire des fagots comme tant d’autres, pour que sa mère puisse faire à manger, elle va à l’école pour apprendre à lire et à écrire, à partir de l’histoire des luttes de son peuple.

Elle grandit, et depuis douze ans, elle a appris à connaître des militants du monde entier, de toute nationalité, elle a entendu parler de leurs pays, de leurs combats, de leurs différents univers : mexicains, basques, étasuniens, italiens, espagnols, catalans, hollandais, allemands, suisses, britanniques, finlandais, danois, suédois, grecs, russes, japonais, australiens, philippins, coréens, argentins, chiliens, canadiens, vénézuéliens, colombiens, équatoriens, guatémaltèques, portoricains, dominicains, uruguayens, brésiliens, cubains, haïtiens, nicaraguayens, honduriens, boliviens et d’autres encore.

Elle voit que ces hommes et femmes partagent avec sa propre communauté la pénurie, les difficultés, l’angoisse et les joies.

Qu’est-ce qui va bien pouvoir se passer, quand cette petite fille aura grandi, et qu’elle aura écouté et vu en action les représentants des « sociétés civiles » pendant douze ans, qui ont apporté avec eux non seulement des projets, mais aussi leur histoire et leur expérience, depuis différents coins du Mexique et du monde, qu’est-ce qui va donc se passer ?

La suite, c’est qu’elle voit et qu’elle écoute les électriciens qui travaillent avec des Italiens et des Mexicains à l’installation d’un générateur qui permettra de fournir l’éclairage à toute la communauté. Puis elle rencontre les jeunes universitaires, comme lors de la grande grève de 1999-2000. Elle découvre que le monde ne se compose pas seulement d’hommes et de femmes, mais que l’amour et l’attirance mutuelle empruntent toutes sortes de chemins inattendus. Et elle écoute ce que disent les paysans autour d’Amador Hernández, dans tout le Mexique : ils lui parlent du massacre d’Acteal et des villageois délogés des hauteurs du Chiapas.
Puis elle entend parler des accords et des avancées des villages et des organisations du congrès National Indigène ; et elle apprend que les partis politiques ont ignoré la mort des siens, et qu’ils ont décidé d’ignorer les accords de San Andrès. Puis on lui raconte comment les paramilitaires du PRD ont attaqué une marche zapatiste, pacifique, une marche où il s’agissait d’amener l’eau à d’autres indigènes ; les paramilitaires ont tiré et blessé par balle plusieurs camarades, précisément un 10 avril. Et les soldats fédéraux qui passent tous les jours avec leurs chars, leurs véhicules équipés d’artillerie, leurs fusils braqués sur les maisons des habitants, sur sa maison. Et elle entend parler de Ciudad Juarez, où des jeunes filles comme elle sont enlevées, violées, assassinées, sans que les autorités interviennent. Elle entend ses frères et sœurs, et ses parents et ses cousins, raconter la marche des 1111 en 1997, le rassemblement des 5000 en 1999, et ce qu’ils y avaient vu et entendu, et les familles qui les avaient reçus, parce qu’ils ont leur façon à eux de se battre, de ne pas se laisser faire.
Et elle voit par exemple Eduardo Galeano, Pablo González Casanova, Adolfo Gilly, Alain Touraine et Neil Harvey, dans la boue jusqu’aux cuisses, qui se retrouvent à La Realidad, pour discuter du néo-libéralisme ; elle entend Daniel Viglietti entonner « A desalambrar ! » dans une communauté ; elle assiste à la représentation de « Zorro la Godasse », une pièce que les petits Français de Tameratong ont joué en terre zapatiste. Et elle voit -et elle l’écoute- José Saramago qui parle, qui lui parle à elle. Et Oscar Chavez qui chante en tzotzil. Et un indigène Mapuche qui raconte son expérience de la résistance et du combat au Chili. Et dans une réunion, elle fait connaissance d’un piquetero qui raconte comment eux ils s’organisent et tiennent bon, là-bas loin, en Argentine. Et elle entend un indigène de Colombie raconter que, en pleine guérilla, contre les paramilitaires, les soldats et les conseillers militaires étasuniens, ses camarades tentent de se construire, comme les indigènes qu’ils sont. Elle entend les « citoyens musicos » jouer du rock au milieu d’un camp de réfugiés. Et elle apprend que l’équipe de foot italienne Internazionale de Milan envoie de l’aide aux blessés et aux réfugiés de Zinacantán. Puis elle voit arriver un groupe d’hommes et de femmes des Etats-Unis, d’Allemagne et d’Angleterre, avec des appareils électroniques, et elle les entend raconter ce qu’ils font dans leurs pays pour en finir avec l’injustice, tout en lui apprenant à monter ces appareils et à s’en servir ; et bientôt c’est elle qui se retrouve devant le micro et qui prononce : « Vous écoutez Radio Insurrection, la Voix des Sans-voix, qui émet à partir des montagnes du sud-est mexicain, et nous allons commencer par une cumbia qui s’appelle ‘La belle-mère’, et voici un message pour les promoteurs de santé : vous pouvez passer à El Caracol prendre les vaccins, ils sont prêts. » Elle entend dire au siège du gouvernement indigène qu’il y a un Catalan qui est arrivé pour remettre en mains propres les fruits d’une collecte de solidarité qu’il a organisée là-bas, pour soutenir la résistance. Et un Américain commercialise notre café, notre miel et notre artisanat, sans rien réclamer pour lui, depuis des années, en ne rendant compte qu’à nous autres. Et les Grecs trouvent le financement des matériaux pour l’école, et ils sont sur le chantier avec les indigènes zapatistes. Une résistante vient livrer un camion rempli de médicaments, d’appareils médicaux, de lits d’hôpital et d’uniformes et de chaussures pour les promoteurs de santé ; d’autres jeunes se répartissent dans les cliniques communautaires comme assistants. Et les gens du projet « Une école pour le Chiapas » arrivent et repartent en laissant effectivement sur place une école, un autobus scolaire, des crayons, des ardoises, et des cahiers. Il y a aussi une école de langues à Oventik, tenue par un camarade « citoyen » dans des conditions héroïques ; il y vient des Hindous, des Coréens, des Australiens, des Slovènes, des Iraniens. Et voilà qu’on remet à la commission de vigilance un livre en arabe, en japonais ou en kurde, où les communiqués de l’EZLN sont traduits, et on remet au Comité les droits d’auteur qui leur reviennent.

Quand une petite fille a grandi dans la résistance zapatiste pendant douze ans, dans les montagnes du Sud Est mexicain, qu’est-ce qui va bien pouvoir se passer ?

Je vous pose la question parce qu’il y a par exemple ici deux insurgées qui montent la garde devant le Quartier général de l’EZLN, et qui sont, comme disent les compas, 100% indigènes et 100 % mexicaines. L’une a 18 ans, l’autre 16, en 1994 elles en avaient 6 et 4. Il y en a des dizaines comme elles, dans nos postes en pleine montagne, des centaines dans les milices, des milliers dans les tâches organisationnelles et celles de la communauté, des dizaines de milliers dans les villages zapatistes. Le chef des deux filles qui sont de garde est un lieutenant insurgé, indigène, qui a 22 ans, qui en avait 10 en 1994. La garnison est sous le commandement d’un capitaine insurgé, lui aussi indigène, qui aime -et c’est ce qu’il faut- la littérature, et qui a 24 ans, c’est à dire qu’il avait 12 ans quand le soulèvement a commencé. Et partout, sur ces terres, il y a des hommes et des femmes qui sont passés de l’enfance à la jeunesse, de la jeunesse à la maturité, au cœur de la résistance zapatiste.

Voilà pourquoi je vous demande : et maintenant, que faut-il leur dire ? Que le monde est vaste mais qu’il ne leur appartient pas ? De ne pas s’occuper de ce qui ne les regarde pas ? D’ignorer ce qui se passe ailleurs, dans le reste du Mexique, en Amérique latine et dans le monde, à l’échelle nationale et internationale ? Que nous devons nous enfermer et nous boucher les oreilles, nous mentir en croyant que nous pourrons obtenir par nos seuls propres moyens ce pour quoi nos parents se sont tant battus ? Que nous devons fermer les yeux sur tous les signes qui nous indiquent que nous ne pourrons pas survivre si nous restons isolés ? Que nous devons respecter et appuyer ces mêmes politiciens qui nous ont refusé une issue honorable pour mettre fin à la guerre ? Et, avant de quitter la montagne, nous devrions nous soumettre à un examen, devant un jury qui déciderait si ce que nous avons construit en 12 ans est assez méritant ?

Dans la Sixième Déclaration, nous parlons des nouvelles générations qui s’intègrent au combat. Nouvelles, elles ont aussi d’autres expériences, d’autres histoires. Nous ne l’avons pas dit dans la Sixième, mais je vous le dis maintenant : ces jeunes sont meilleurs que nous, nous qui avons déclenché le soulèvement, et mis en place l’EZLN. Ils voient plus loin, ils ont une démarche plus solide, ils sont plus ouverts, mieux préparés, plus intelligents, plus décidés, plus conscients.

La Sixième ne propose pas un produit « importé », élaboré par un groupe de savants dans un laboratoire aseptisé puis implanté dans un groupe social. La Sixième, elle vient de ce que nous sommes à présent, et de là où nous en sommes. D’où ces premiers chapitres de rappel, où nous expliquons ce qu’ont été notre expérience, notre organisation, notre histoire. Quand je dis « notre histoire », je ne parle pas seulement de l’EZLN, mais aussi de tous ces hommes et femmes du Mexique, de l’Amérique latine et du monde qui ont été avec nous toutes ces années, même si nous ne les avons pas vus, parce qu’ils sont eux aussi dans leurs mondes propres, et qu’ils ont leurs combats à eux, leurs expériences, leurs histoires propres.

Le combat zapatiste c’est une toute petite maison, une maisonnette de plus, peut-être la plus modeste et la plus simple parmi toutes celles que les gens bâtissent, dans la peine et dans la pénurie, dans cette rue qui s’appelle le Mexique. Nous qui habitons cette maisonnette, nous nous sentons appartenir à ce faubourg, à cette banlieue qu’on appelle l’Amérique latine, et nous aspirons à rendre un peu plus habitable la grande ville qui s’appelle le Monde. Si nous avons tort, condamnez donc tous ces hommes et toutes ces femmes qui, en se battant à partir de leurs logements, de leurs quartiers, de leurs villes, c’est à dire, dans leur univers à eux, ont joué un rôle parmi nous, ni au-dessus ni au-dessous de nous, mais à égalité avec nous.

Un pingouin dans la forêt lacandonienne

Chose due, chose faite : la voici, mon histoire de pingouin, ce pingouin qui habite les montagnes du sud-est mexicain.

Ca se passait dans l’une des positions insurgées, il y a un peu plus d’un mois, à la veille de l’alerte rouge. J’étais de passage, en direction de ce qui allait devenir le Quartier général du Commandement de l’EZLN. Je devais prendre au passage les insurgés qui composeraient mon unité durant l’Alerte Rouge. Le chef, un lieutenant colonel insurgé, venait de lever le camp, et prenait les mesures pour mettre en route le convoi. Pour ne pas trop se surcharger avec toute l’intendance que l’arrière envoie aux troupes, les combattants de cette unité avaient mis en place des moyens de subsistance propres : un potager et un poulailler. Il fut décidé qu’on emporterait ce qu’on pourrait pour les légumes, et que le reste serait abandonné à la grâce de Dieu. Pour les poules, coqs et poulets, il fallait choisir, les manger ou les laisser. « Autant les manger nous mêmes plutôt que de les laisser à l’armée fédérale ennemie », dirent-ils, non sans raison, ces hommes et ces femmes (des jeunes de moins de 20 ans en général), qui tenaient la position. L’un après l’autre, les bestiaux se retrouvèrent dans la marmite, et de là, dans les gamelles des combattants. Ca ne faisait pas un gros troupeau, si bien qu’en quelques jours, la population aviaire se réduisit à deux ou trois échantillons. Et quand il n’en resta plus qu’un, le jour du départ, ce qui devait arriver arriva…

Le dernier poulet se mit à marcher fièrement, espérant peut-être se confondre parmi nous et passer inaperçu avec son air martial. Je ne connais pas grand chose à la zoologie, mais apparemment l’anatomie des poulets ne se prête pas à cette allure martiale, si bien que le poulet se dandinait et tanguait sans arriver à garder le cap. Alors quelqu’un dit : « on dirait un pingouin », ce qui fit rire tout le monde, et on eut de la sympathie pour lui. C’est vrai, le poulet avait tout à fait l’air d’un pingouin, il ne lui manquait que le jabot blanc. Toujours est-il que les plaisanteries finirent par le sauver de la triste fin de ses camarades de poulailler.

L’heure du départ arriva, et en vérifiant qu’ils n’oubliaient rien, ils découvrirent que le Pingouin était toujours là, titubant, mais sans revenir à une position naturelle. « Emmenons-le », dis-je, et tout le monde me regardait, en se demandant si j’étais sérieux. C’est Tonita l’insurgée qui s’offrit pour le porter. Il commençait à pleuvoir, elle prit dans ses bras, sous la lourde cape en plastique avec laquelle elle protégeait son arme et son sac de la pluie. Nous nous mîmes en marche sous la pluie.

Le Pingouin arriva jusqu’au quartier général de l’EZLN et s’adapta rapidement à la routine de l’alerte rouge. Souvent, il se joignait, mais sans perdre sa belle allure de pingouin, aux insurgés, à l’heure du cercle d’études politiques. Ces jours-là, le sujet à étudier était la question des 13 exigences zapatistes, que les camarades résument sous le titre : « Pourquoi nous luttons ». Eh bien vous n’allez pas me croire, mais quand je me suis approché de la réunion de cellule, sous prétexte de chercher un peu de café chaud, c’est le Pingouin qui écoutait le mieux. Et même, il donne des petits coups de bec aux camarades qui ont tendance à s’assoupir.

Il n’y a pas d’autre bestiole dans le QG, sauf bien sûr les serpents, les tarentules, deux rats des champs, les grillons, les fourmis, un certain nombre (assez élevés) de moustiques, et une petite grive qui se met à chanter, probablement parce qu’elle se sent appelée par toutes les cumbias, rancheras, les corridos d’amour ou de dépit qui sortent de la petite radio que nous utilisons pour écouter les informations du matin, avec Pascal Beltrán sur Antena Radio, avant d’écouter « La place publique », de Miguel Angel Granados Chapa sur Radio UNAM.

Donc, comme je vous disais, comme il n’y a pas d’autre animal, il peut paraître bien naturel que le Pingouin s’imagine que nous sommes des congénères, et qu’il ait tendance aussi à se comporter comme nous. Nous n’avions pas remarqué à quel point on en était, jusqu’au jour où il a refusé de manger dans le coin qu’on lui réservait, et où il s’est approché de notre table en rondins. Et notre Pingouin a fait tout un scandale, plus dans le style poulet que pingouin, d’ailleurs, jusqu’au moment où nous avons compris qu’il voulait manger avec nous. Comprenez bien que la nouvelle identité du Pingouin interdit absolument à l’ex-poulet de battre un tant soit peu des ailes, juste assez pour grimper sur le banc, si bien que c’est l’insurgée Erika qui le fait monter et qui le fait manger dans son assiette.

Le capitaine insurgé me dit que le poulet, je veux dire le Pingouin, n’aime pas dormir seul le soir, peut-être bien qu’il a peur d’être pris pour un poulet par les sarigues, et il proteste jusqu’à ce qu’il se trouve quelqu’un pour le ramener près de lui. Il n’y en pas plus pour longtemps avant que Erika et Tonita lui fabriquent un petit jabot blanc (elles voulaient le blanchir avec de la chaux ou de la peinture pour les murs, mais je crois j’ai réussi à les en dissuader… du moins j’espère), pour être sûr qu’on ne le prenne pas pour un vulgaire poulet.

Vous allez dire que je délire, ou que nous délirons tous, mais pourtant c’est vrai. Pingouin fait désormais partie du Commandement général de EZLN, et vous pourrez peut-être le voir de vos propres yeux, si vous venez aux réunions de préparation de l’ Autre Campagne. On peut aussi supposer que Pingouin deviendra la mascotte officielle de l’équipe de foot de l’EZLN lors des prochaines rencontres avec l’Internazionale de Milan. Peut-être qu’à ce moment quelqu’un prendra une photo. Et peut-être que plus tard, un petit garçon ou une petite fille demanderont en regardant l’image : « C’est qui, les gens qui sont à côté du Pingouin, dis-Maman ? » (Soupir).

Vous savez quoi ? Je me dis que c’est nous, maintenant, qui faisons comme le Pingouin, en nous efforçant de nous redresser et de nous faire petite place au Mexique, en Amérique latine et dans le monde. Comme notre anatomie ne s’y prête pas naturellement, nous allons probablement avancer avec un certain tangage, et on se moquera de nous. Et peut-être aussi, comme le Pingouin, nous attirerons la sympathie, et quelqu’un, généreusement, nous prendra sous son aile et nous aidera, et marchera avec nous, pour faire ce que tout homme, toute femme et tout pingouin a le devoir de faire, c’est à dire essayer toujours d’être meilleurs, de la seule façon possible, c’est à dire en se battant.

Voilà. Salut et bonne santé à tous, le Pingouin vous embrasse très fort ( ?), depuis les montagnes du Sud-est mexicain.

Les zapatistes commencent à mettre en oeuvre la Sixième déclaration de la jungle lacandone

 

Quibla a traduit de l'espagnol deux communiqués du 13 juillet de l'EZLN qui expliquent comment les zapatistes entendent mettre en oeuvre le programme défini dans la sixième déclaration de la la jungle lacandone de juin 2005.


Communiqué du Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène, commandement général de l'Armée Zapatiste de Libération Nationale, Mexico.

13 juillet 2005


Au peuple mexicain, notre message :
1. l'EZLN a désigné une commission, au sein de l'équipe dirigeante, pour l'application de la Sixième Déclaration de la forêt lacandone, dans le respect et la coopération, avec les organisations, associations, collectifs et individus qui se joindront à cette nouvelle initiative civile et respectueuse de tous au Mexique.
2. La Sixième Déclaration est claire quant à son contenu et ses objectifs, et elle a été comprise par ses destinataires ; seuls les politiciens et les chefs d'entreprise ont prouvé qu'ils n'y comprenaient rien, et ils se sont ridiculisés.
3. Nous avons lu attentivement les différentes réactions à notre initiative ; nous remercions ceux qui nous alertés sur les risques et les dangers encourus, et qui nous ont apporté leurs conseils pour la suite. Nous prenons acte des multiples démarches d'adhésion qui nous sont parvenues par différents canaux.
4. En accord avec la revue mexicaine de gauche « Rebeldía », nous prions chacun de nous faire parvenir tout commentaire critique ou offre de coopération aux adresses électroniques ci-dessous, en nous indiquant le moyen de garder le contact afin de réaliser des rencontres et des activités conjointes. Pour les opinions favorables, prière d'écrire à conlasexta@revistarebeldia.org ; pour les opinions défavorables, qui seront prises en compte avec tout le sérieux qu'elles méritent, prière d'écrire à contralasexta@revistarebeldia.org . Nous recommandons à chacun de consulter régulièrement le site www.revistarebeldia.org
5. La commission publiera le 1er août 2005 une première liste des personnes et organisations de gauche qui auront adhéré à notre sixième Déclaration et nous mettrons en ¦uvre des rencontres préparées de façon à ce que chacun en soit prévenu à temps, et selon ses centres d'intérêt.
6. Nous prions chaque organisation, collectif, association ou autre, de nature politique ou sociale, indigène, non gouvernementale, culturelle, artistique, scientifique, féminine, homosexuelle, lesbienne, transsexuelle, « chacun son truc » etc, de bien vouloir nommer à l'avance ses délégués et représentants pour participer aux réunions de travail projetées.
Démocratie, liberté, justice !
Depuis les montagnes du sud-est mexicain, pour le Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène, Commandement Général de l'Armée Zapatiste de Libération nationale, Mexique, juillet 2005.


Aux personnes, organisations, collectifs et autres associations de gauche qui adhèrent aux conclusions de la Sixième Déclaration de la Forêt lacandone,

Amis et camarades,


Tous les membres de l'EZLN, hommes femmes, enfants et aïeuls vous saluent ; je vous écris pour vous tenir au courant de nos réflexions pour avancer dans le cadre de la Campagne Nationale pour une Autre Politique, pour un Programme National de Lutte de Gauche et pour une nouvelle constitution. Comme tout ceci est un peu long, nous avons l'habitude de dire simplement : « L'autre Campagne ». Voici comment nous nous organisons pour cela : nous nous sommes partagés en commissions, en petits groupes à qui on donne une tâche et qui rendent compte à tous des avancées de leur travail ; là, les gens n'agissent pas selon leurs inspirations du moment, mais selon les orientations élaborées en commun.
Les uns, la majorité, se charge des villages zapatistes, de les défendre, de les soutenir dans leur autonomie et de les conseiller ; il s'agit du groupe CCRJ-CG de l'EZLN à proprement parler.
Une partie des premiers se chargera de l'échelle nationale de la campagne ; nous l'appelons « Commission pour la Sixième Déclaration », ou tout simplement « La Sixième ». Elle va prendre contact avec tous les groupes de gauche d'accord avec les objectifs de « L'autre Campagne », et qui ne participent pas aux élections. Tous ensemble, nous allons pouvoir élaborer un plan pour parcourir tout le Mexique, enfin plus exactement, tout le territoire où nous serons invités. Si on ne veut pas de nous quelque part, ce n'est pas à nous d'imposer notre façon de penser.
« La Sixième » s'est mise d'accord avec la Revue Rebeldías, qui nous fera parvenir la liste de ceux qui sont d'accord avec nous ; certains sont provisoirement dans l'attente, il y en a qui misent encore sur López Obrador pour leur offrir une occasion de candidature ou sur Cardenas, qui pourrait quitter le PRD et devenir candidat d'un autre parti. D'autres encore ne connaissent pas encore nos propositions. Ils se décideront bientôt, il n'y a pas à se faire de souci.
Avec tous ceux qui nous auront fait connaître leur accord avant le 31 juillet, nous commencerons à nous réunir, par petits groupes d'abord, puis en sessions plénières. Cela se passera dans le Chipas, dans les communautés zapatistes où on voudra bien de nous. Nous avons choisi des week end pour ne pas trop perturber les uns ou les autres dans leurs obligations. Et il pourra y avoir des modifications.


Programme de rencontres :

Organisations politiques de gauche : arrivée le vendredi 5 août, réunion le samedi 6 août, retour le 7 août.
Organisations indigènes et peuples indiens du Mexique : du vendredi 12 août au dimanche 14 août.
Organisations sociales de gauche : du vendredi 19 août au dimanche 21 août.
ONG, associations culturelles, artistiques etc : du 26 au 28 août.
Hommes, femmes, aïeuls, enfants, à titre personnel, familial, communautaire, de quartier ou de voisinage : du samedi 3 septembre au dimanche 4 septembre.
Autres (tous ceux qui n'auront pas pu venir aux dates précédentes) : du vendredi 9 septembre au dimanche 11 septembre).
Nous espérons pouvoir faire une déclaration publique conjointe le 16 septembre. Et nous continuerions les rencontres avec tous ceux qui nous rejoindraient ultérieurement. Nous faisons cette annonce bien à l'avance pour que chacun prépare à l'avance son matériel de couchage, les repas à emporter, de quoi écrire, s'éclairer la nuit, se protéger de la pluie et de la boue (il pleut beaucoup et cela va continuer, par ici), etc. Les communautés vont nous recevoir avec toute leur générosité habituelle, mais nous demandons à chacun de ne pas Abouser, et de penser à apporter de quoi se préparer des repas individuels. Nous demandons aussi à chacun de venir avec des argumentaires et des projets aux réunions, pour ne pas perdre de temps en débats inutiles, tandis que les politiciens ne perdent pas une minute pour saccager notre pays.
Que chacun y mette tout son c¦ur, parce que nous avons plus à perdre qu'on ne le croit : c'est notre patrie, qu'on essaie de nous voler.
Bonne santé à tous, et que nos c¦urs battent tous ensemble très fort, à leur place naturelle, c'est à dire à gauche.
Depuis les montagnes du sud-est mexicain, pour « La Sixième », à partir du Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène, Commandement Général de l'Armée zapatiste de libération Nationale, le Sous-Commandant Marcos.