28/01/05
- 300 Tzotzils se sont convertis à l'Islam
« Au début, c'était dur d'apprendre les prières
en arabe, mais maintenant je les ai dans mon coeur » : Mohamed
Emin Lopez, un marchand de fruits et légumes de 46 ans, est sans
doute le premier Indien tzotzil (un des peuples mayas du Chiapas, qui
compte 330 000 âmes) à s'être converti à l'Islam,
en 1995. Il fait ses cinq prières quotidiennes, a réalisé
son haj à La Mecque et fréquente un petite mosquée,
édifiée sur un champ de maïs dans les environs de
San Cristobal de Las Casas. Comme Lopez, 300 Tzotzils du Chipas se sont
convertis à l'Islam depuis une dizaine d'années. La plupart
d'entre eux étaient des protestants évangéliques
expulsés de leurs résidences au cours de conflits sanglants
avec d'autres Tzotzils, catholiques. 30 000 protestants ont été
chassés de leurs villages et une centaine sont morts dans des
affrontements avec les catholiques. La plupart des conversions ont été
opérées par un groupe d'Européens convertis à
l'Islam et baptisés les "Mourabitoune". Ces derniers
avaient contacté l'Armée zapatiste de libération
nationale en février 1995 et avaient proposé aux zapatistes
de se convertir à l'Islam. Ceux-ci avaient décliné
l'invitation. Les Mourabitoune ont alors ouvert une mosquée,
une madrasa et des commerces, dont une pizzeria halal à San Cristobal.
Les Mourabitoune ont été fondés par un Écossais
coverti à l'Islam durant un séjour au Maroc dans les années
1960. Ils sont sunnites orhodoxes mais ont intégré certains
rites soufis. Opposés aux États-nations et à la
monnaie, ils sont en faveur d'émirats islamiques et du remplacement
de la monnaie-papier par des pièces d'or. Ils sont évidemment
farouchement opposés à l'usure. «Notre modèle
n'est ni idéologique ni utopique, mais fondé sur la vie
de notre prophète Mohamed », peut-on lire sur leur site
web http://www.islammexico.org.mx.
Source : Reuters, 25 janvier 2005
07/01/05
- « Vous écoutez Radio Insurgente »
Un voyage
passionnant au coeur de la zone semi-libérée zapatiste
: « Il est interdit de dire je ne peux pas. Ici tout est possible,
sauf de se rendre »
par Gloria Muñoz Ramírez, septembre 2004. Original paru
dans La Jornada (> http://www.jornada.unam.mx/) et Rebeldía
(> http://www.revistarebeldia.org/).
Traduit de l’espagnol par Isabelle Dos Reis, pour RISAL (>
http://risal.collectifs.net).
L’auteure est une journaliste mexicaine, qui vient de publier
la traduction française de son livre "EZLN 20 et 10 - Le
feu et la parole", aux éditions Nautilus, en vente dans
toutes les bonnes librairies.
«
Bonjour. Tu écoutes Radio Insurgente, la voix des sans voix.
La voix officielle de l’Armée zapatiste de libération
nationale (ELZN). Il est quatre heure du matin, heure de combat dans
le sud-est ».
La lumière du jour n’apparaît pas encore, les femmes
jettent les premières tortillas dans le comal [1], et les hommes
se préparent à aller travailler dans les champs de maïs,
tandis que les enfants continuent à dormir en files de trois,
cinq ou même dix dans une chambre étroite, au toit de taule
et au sol en terre.
La seule lumière dans ce hameau zapatiste est celle qui provient
des fourneaux tout juste allumés, et le silence est presque total.
Les femmes s’éloignent quelques instants du comal, et règlent
leurs vieux postes radio. « On voit déjà l’horizon,
combattant zapatiste, le chemin sera tracé pour ceux qui viendront
après... », entend-t-on à la radio. Tout de suite
après se fait entendre une voix claire, nette, d’une indigène
insurgée : « Bonjour. Vous écoutez Radio Insurgente...
Nous espérons que vous allez bien, compañeros et compañeras,
vous qui résistez, où que vous soyez. Aux bases d’appui
de l’EZLN : nous vous demandons de rester calmes et de faire votre
travail. A ceux qui ne sont pas zapatistes : nous vous saluons également.
Vous écoutez la voix des sans voix. »
L’animatrice insurgée, une femme qui combine le fusil et
le microphone, annonce alors une partie de la programmation du jour
: « Aujourd’hui, nous écouterons des programmes avec
notre parole, la parole de l’EZLN, nous aurons aussi les dédicaces
de vos musiques préférées, et les messages que
vous envoyez. Nous transmettrons aussi des programmes sur la santé,
pour ne pas tomber malade et pour nous soigner ; en plus des programmes
sur le travail et les droits des femmes, et beaucoup d’autres
choses encore.... Souvenez-vous que vous écoutez Radio Insurgente,
et que nous sommes une radio libre faite pour le peuple, pour que tout
le monde connaisse ses luttes ».
La femme devant le comal prépare des tortillas et écoute
en même temps. Sa fille, une adolescente, non seulement écoute,
mais on la dirait gagnée par l’impatience. Arrive le moment
des messages et des dédicaces, et on finit par comprendre ce
qui la rend inquiète. On entend à la radio : « Nous
avons ici une petite lettre qui est arrivée jusqu’à
ce studio, et c’est avec grand plaisir que nous allons la lire
: Bonjour à Rosa, du municipe autonome San Pedro Michoacan, pour
elle je voudrais vous demander la chanson « La Carcel »,
par les Bukis. Merci de la passer les 8, 9 et 10 de ce mois, à
six heures du matin, huit heures et à midi, car elle écoutera
Radio Insurgente à ce moment-là. Bonjour au Sous-commandant
Marcos, à tous les insurgés et à toutes les bases
d’appui... » Signé Pablo, du même municipe
autonome.
Les yeux de l’adolescente brillent alors, la femme devant le comal
semble indifférente, et l’homme de la maison, qui n’a
pas dû trouver drôle du tout cette dédicace, prend
sa machette et sa besace, et part pour sa journée aux champs.
Il emporte un poste radio à piles.
Dans les Altos du Chiapas, à plus de 10 heures de la forêt
tzeltal et tojolabal, au même instant, des tzotziles de San Juan
Chamula travaillent dans les plantations de café. Ils ne sont
pas zapatistes, loin s’en faut, mais ils ont installé un
haut-parleur ou porte-voix tourné en direction du champ, et là,
tandis qu’ils récoltent le café, ils écoutent
Radio Insurgente Zona Altos.
Il se passe la même chose dans la caserne militaire de San Quintin,
dans la forêt frontalière, où, bien qu’il
soit interdit aux soldats d’écouter la station des rebelles,
ils le font pourtant en cachette de leurs supérieurs. Dans les
piquets et les garnisons qui, n’existant pas officiellement, ne
peuvent être qu’une illusion d’optique, la troupe
de l’armée fédérale, échauffée
et de mauvaise humeur, se divertit avec la musique zapatiste. Les ondes
hertziennes de Radio Insurgente arrivent aussi jusque sur les terrains
de foot boueux et les immanquables terrains de basket où, tout
en jouant, les indigènes priistes [2] écoutent à
fond la voix de l’EZLN.
Un des effets les plus notoires des transmissions, commente le coordinateur
général des trois stations de Radio Insurgente, c’est
que « nous avons reçu des demandes de centaines de familles
qui travaillaient avec des groupes paramilitaires, et qui maintenant
veulent intégrer l’EZLN ; et il y a aussi des demandes
de gens du PRI qui nous demandent de la documentation sur notre lutte,
pour mieux la connaître. »
Radio Insurgente doit faire face à chaque émission à
l’interférence de l’Armée fédérale.
Dans de nombreux hameaux, dès que commence la programmation,
on entend sur la fréquence d’autres stations ou des chansons
en anglais. Les programmes qui visiblement fâchent le plus le
gouvernement, ce sont les contes racontés par le sous-commandant
Marcos, et les flashs d’informations.
L’autre problème est le manque de moyens et les conditions
dans lesquelles on émet. Les stations, précaires, se trouvent
dans la montagne, où les animateurs doivent se rendre pour chaque
transmission avec une partie ou la totalité de l’équipement
et les bidons d’essence sur le dos. Les orages et la foudre parfois
‘foutent tout en l’air’, comme c’est arrivé
une fois avec la station émettrice de la forêt de la zone
frontalière.
Et c’est précisément cette station émettrice
qui se trouve dans la montagne la plus haute. L’animateur insurgé
(accompagné d’une insurgée et de moi-même)
monte un coteau avec tout l’équipement sur son dos, soutenu
par une sangle de porteur. Une montée à pic sur un terrain
rocailleux nous coupe la respiration. L’insurgé passe devant,
il a encore un autre voyage à faire avec 20 litres d’essence.
Le bruit du moteur nous annonce que la cime de la montagne est proche.
Nous arrivons et tout seul, sous un toit de plastique, l’animateur
de service a commencé la transmission : « Bonjour. Il est
11 heures du matin, heure du combat dans le sud-est. Vous écoutez
Radio Insurgente, la voix des sans voix qui émet depuis les montagnes
du sud-est mexicain, territoire libéré de l’oppression
du néolibéralisme ».
Une petite table de liane est l’unique décor. Y repose
une table de mixage et les casques audio. Une antenne et un moteur en
sont le complément. Le chant des oiseaux, les grillons et la
chute d’eau sont des bruits naturels qui se mélangent aux
chansons et aux messages. L’insurgé ne lâche pas
son arme. Il transmet avec elle à ses côtés, tout
en s’occupant du micro.
Dans cette zone, les responsables des émissions font des interviews
dans le conseil de bon gouvernement, aux femmes « promoteurs »,
à la société civile qui rend visite au «
caracol » [3]. Ils ont également retransmis des débats
en direct, sur des thèmes autour du néolibéralisme
; et un programme, dont tout le monde se souvient, sur les salaires
indécents des députés, sénateurs et présidents
de municipes.
C’est la fin de la transmission. L’insurgé débranche
l’équipement et, à nouveau, avec plus de 30 kg sur
le dos, il descend la montagne. Le lendemain l’histoire se répétera,
il montera à nouveau le coteau, et comme toutes les fins de semaines,
on entendra à nouveau sa voix jusqu’au Guatemala.
Radio Insurgente existe depuis le 14 février 2002. Aujourd’hui
elle opère dans trois régions zapatistes : dans Los Altos,
dans la forêt tzeltal, et dans la forêt de la zone frontière.
Il s’agit de trois stations émettrices distinctes, qui
en fonction de leur localisation et leur puissance, transmettent des
messages en espagnol, en tzotzil, en tzeltal et en tojolabal. La programmation
est faite par chaque unité insurgée, même s’il
existe des programmes généraux que se répartissent
les trois stations. Les horaires de chaque station émettrice
ne sont pas les mêmes et varient en fonction des conditions climatiques
(orages), économiques (ressources de la station) et politiques
(interférences).
Toutes les stations opèrent en modulation de fréquence
(FM), et il y en a une qui transmet aussi en onde courte. Cette dernière
a son antenne orientée vers le nord du pays, vers l’Amérique
centrale et l’Amérique du Sud : « Radio Insurgente,
voix officielle de l’Armée zapatiste de lLibération
nationale, transmet sur la fréquence 6.0 megahertz sur la bande
des 49 mètres en onde courte sur votre radio », peut-on
écouter tous les vendredi dans des pays tels que le Guatemala,
El Salvador, Nicaragua et le reste de l’Amérique centrale
- il reste encore à recevoir des confirmations de pays d’Amérique
du Sud.
Pour le moment, et pour anticiper l’élargissement de la
couverture, on transmet un spot d’identification en japonais,
turc, allemand, français, chinois et italien, enregistré
par des sympathisants de la lutte qui ont rendu visite aux communautés.
Un mélange mis en musique de langues et de sons dans lequel,
pour qui ne parle qu’espagnol, les seuls mots reconnaissables
sont « Radio Insurgente ».
La programmation, « ce qui rend vivante notre radio », propose
des programmes de santé et d’éducation autonome,
de droits et travail collectif des femmes, des contes pour enfant, des
campagnes contre l’alcoolisme, la lecture des communiqués
de l’EZLN, des pièces de théâtre audio sur
la résistance et l’autonomie, des flashs d’informations,
et régulièrement, ce qui a le plus de succès, c’est
un conte écrit, produit et raconté par le « sous-commandant
insurgé Marcos », dans son rôle d’animateur
et de producteur.
« Quand les gens entendent la voix du Sous-commandant, ils pensent
forcément que c’est en direct. Parfois oui, il parle en
direct, mais parfois aussi ce sont des contes enregistrés. Les
compañeros nous demandent souvent de les retransmettre, et donc
on les repasse, car sur Radio Insurgente on passe ce qu’on nous
demande », affirme l’une des animatrices interviewées.
Le conte « El Chompiras », qui parle de la camaraderie,
et celui de « La sorcière Panfila et la princesse Panfililla
», qui traite des droits des femmes, sont les productions les
plus récentes du sous-commandant Marcos. Dans les deux, il fait
des voix différentes, il plaisante avec les auditeurs potentiels,
avec la troupe et avec son équipe de production, qui met les
récits en musique et les accompagne d’effets spéciaux.
L’espace réservé aux messages et aux dédicaces
musicales est le moment le plus attendu dans toutes les régions.
Les bases d’appui zapatistes, et même certains priistes
ou d’autres organisations, demandent, via les centaines de lettres
envoyées aux stations, la transmission d’une interminable
série de messages et de chansons.
Los Bukis, le groupe Brindis, Los Temerarios, Los Ángeles Negros,
Juan Gabriel et même Julio et Enrique Iglesias (qui l’aurait
cru) partagent l’espace rebelle avec les groupes locaux qui interprètent
des chansons ou bien des chants révolutionnaires, pour la plupart
de nouvelles compositions qui parlent de la lutte zapatiste. Des groupes
comme Dos vientos de voz y fuego, Nuevo Amanecer, Jacinto et sa guitare,
et los Veteranos del Sur, sont les succès du moment à
Los Altos et dans la forêt zapatiste.
A travers les chansons, on assiste aussi à un échange
culturel entre les bases d’appui et les groupes pro-zapatistes
du Mexique et d’autres parties du monde. Il n’est pas rare
qu’à l’heure des dédicaces, les demandes se
portent vers « Maldita Vecindad », « Panteon Rococo
», « Los de Abajo », « Manu Chao » ou
« Amparanoia ». Pedro Infante, bien sûr, est toujours
présent ; et le jazz, « y’a que le sous-commandant
pour aimer ça », dit-on.
À
Los Altos
« Il est interdit de dire je ne peux pas. Ici tout est possible,
sauf de se rendre », est-il écrit sur une affiche en carton,
fixée sur l’un des murs du studio de Radio Insurgente -
Los Altos. Au fond du local, petit mais propre, rangés en ordre
rigoureux, attendent leur tour Sergent Garcia, Oscar Chavez, Perez Prado,
et une liste interminable de chanteurs et de groupes locaux, nationaux
et étrangers. Une mappemonde, une horloge et la programmation
du jour occupent les autres murs de bois, tapissés de boîtes
à œufs en carton, pour isoler du bruit.
Tandis qu’un animateur s’occupe de la transmission en direct,
l’insurgée Angélica laisse pour quelques instants
ses deux armes : le fusil et le micro, et raconte à La Jornada
[4] son expérience en tant qu’animatrice : « Mon
travail d’animatrice consiste à animer les bases, programmer,
éditer, changer la musique. Le matin je mets mon hymne zapatiste,
on commence à 6 heures pile. Après l’hymne, je souhaite
la bienvenue aux auditeurs, et on met de la musique. A 6h30 je passe
les dédicaces, et ensuite je passe ce que nous avons programmé
sur la santé, l’éducation, des discours ou autre,
selon les programmes. »
« Ces jours-ci, dit-elle, nous transmettons des programmes sur
les médecines préventives. Nous avons interviewé
les sages-femmes des villages. On leur demande comment elles aident
les compañeras enceintes. Elles nous expliquent, à travers
la radio, comment il faut prendre des plantes pour que l’enfant
se sente bien. On fait tout en tzotzil, puis ensuite on traduit en espagnol.
»
D’autres reportages préparés par les insurgées
évoquent un projet de magasin coopératif des femmes de
Polhó ; un autre d’une boulangerie, et un autre d’un
collectif de métiers à tisser. « On apprend à
être comme des reporters », affirme Angélica, fière
et satisfaite de son nouveau travail.
« Tout cela - continue-t-elle - est très important pour
que les gens voient les avancées de chaque municipe. Il y a des
municipes autonomes qui ne s’organisent pas, et quand on passe
à la radio ce qui se fait ailleurs, ça leur donne envie,
et ils commencent à travailler. »
Les installations de Radio Insurgente dans cette région possèdent
une autre petite pièce de travail, tapissée de dizaines
de lettres envoyées à la station, et à côté,
le studio d’édition. Là, devant l’ordinateur
où à ce moment-là on imprime les messages envoyés
de France, de Grèce et d’Espagne, Rosa, une autre insurgée,
poursuit : « Une fois, on a reçu une lettre qui nous disait
de continuer, et qu’un jour, elle, celle qui a écrit la
lettre, nous rejoindra. Elle dit : ” je me sens très triste
car je ne suis pas bien, parce que je ne fais partie d’aucun parti
politique, je me sens seule. Appelez-moi si je peux venir à Radio
Insurgente. Je veux être zapatiste” ».
« Il se passe une autre chose, continue Rosa : dans les fêtes
des villages, on ne passe plus de cassettes ou de disques, maintenant
on met la musique de Radio Insurgente. Avant nous passions de la musique
classique ou instrumentale, mais une fois on nous a dit : “on
n’aime pas ça, ça nous endort”. Aujourd’hui,
on ne passe plus que des cumbias, des musiques tropicales, révolutionnaires,
romantiques, des groupes, des slows, des poèmes, du rock, presque
de tout. Le conte ” La Sorcière Panfila... ” du Sous-commandant,
nous l’avons repassé plein de fois, depuis qu’il
est sorti. Il est très utile pour parler du respect envers les
femmes, et en même temps, il amuse les gens ».
On transmet aussi des messages sur la violence envers les femmes, et
des programmes pour favoriser la participation féminine, «
pour qu’elles ne laissent pas leurs maris les empêcher de
sortir ». Il y a des émissions destinées aux pères
et aux mères de famille, « pour qu’ils ne frappent
pas leurs enfants » ; on transmet aussi des spots sur les véhicules
de contrebande « pour ne pas les acheter car ils sont illégaux
», et des campagnes d’hygiène et de prévention
de maladies « où l’on dit comment soigner une diarrhée,
comment éviter les grippes (cette zone est très froide),
ou comment les femmes doivent s’occuper de leur santé.
»
A La Garrucha
A douze heures pile, « heure du sud-est », les transmissions
commencent dans la forêt tzeltal. Dans le magasin zapatiste Smaliyel,
situé dans le « caracol » de la Garrucha, on essaye
de capter la station depuis quelques minutes. Comme dans les autres
régions, les accords de l’hymne zapatiste lancent l’émission,
d’abord en version tzeltal et, le lendemain, par la rockeuse espagnole
Amparanoia.
C’est le week-end, et il y plus de gens que d’habitude à
se promener dans cette communauté qui abrite le conseil de bon
gouvernement « El camino del futuro » (le chemin du futur).
Après le message de bienvenue, on commence la transmission avec
« les mañanitas révolutionnaires » (une chanson
de joyeux anniversaire), pour « tous les compañeros et
compañeras de nos villages dont c’est l’anniversaire
aujourd’hui. » On reçoit le signal jusqu’à
la station de taxis pro-zapatistes qui se trouve à l’entrée
du village de Ocosingo, et traverse aussi la vallée de Patiwitz
et les municipes autonomes San Manuel et Francisco Villa.
Pendant la première heure, consacrée à la voix
et à la parole zapatiste, on transmet à cette occasion
des « disques qui ont été faits en faveur de notre
cause zapatiste ». L’animatrice de cette région explique
que Los Nakos « sont un groupe qui a fait un disque intitulé
” Va por Chiapas ” (soutiens le Chiapas), dont on va vous
passer une chanson ». On entend alors Los Nakos, avec leur «
pour chaque fusil une école, et que l’amour soit ton soleil
».
L’éphéméride donne place à un chant
zapatiste interprété par le groupe Los Miserables, qui
sert de musique de fond au passage de plus de 20 véhicules remplis
de militaires, la mitrailleuse pointée vers les gens du village.
Des scènes quotidiennes dans cette zone, depuis plus de dix ans.
Les soldats sont à peine passés qu’on entend un
spot sur la santé dans la résistance. La deuxième
heure est l’heure des messages et des dédicaces, et c’est
le moment où Clara, une jeune fille de la région, court
auprès du poste radio situé dans le magasin-restaurant
zapatiste, et sans retenir son sourire, elle écoute le message
qu’elle a envoyé à sa famille. Le visage satisfait,
elle s’éloigne du haut-parleur une fois son message passé.
La programmation se poursuit, et un troisième moment commence,
celui de « la poésie, du conte et du récit ».
C’est l’année du centenaire de la naissance du poète
chilien Pablo Neruda, et en territoire zapatiste, cela ne passe pas
inaperçu. L’animatrice de service explique : « Neruda
a lutté et écrit sur l’amour, la femme, la guerre
et la paix... c’est un poète qui a appuyé la lutte
populaire au Chili. C’est pour cette raison qu’à
Radio Insurgente, on commémore son souvenir... ». Une jolie
lecture de « Crepusculario » (fuiste mía y fui tuyo...
tu as été mienne, et j’ai été tien)
clôt l’intervention.
Un autre anniversaire occupe les ondes, celui de la lutte sandiniste
au Nicaragua. Puis un autre élément de l’éphéméride
fait référence à Pancho Villa. On parle aussi de
la lutte de « nos frères indigènes à Los
Loxicas, dans l’état de Oaxaca ». A l’heure
des dédicaces, font leur apparition, bien entendu, Los Temerarios
et Los Bukis.
Dans toutes les stations de Radio Insurgente, on peut entendre un message
envoyé, avec humour, par le sous-commandant Marcos aux paramilitaires
: « Nous saluons les paramilitaires qui se promènent dans
la région et qui menacent nos bases d’appui. Je tiens à
vous dire clairement que ça ne se passera plus comme avant, on
ne se contentera plus de vous regarder faire le mal, cette fois on va
vous le faire payer bien cher (bruit de deux couteaux). Vous feriez
mieux d’écouter Radio Insurgente, la voix de l’ELZN,
qui transmet aussi pour les indigènes non zapatistes, et leur
explique notre lutte, pour qu’eux aussi s’organisent et
entrent dans la lutte ».
Les soldats sont eux aussi des destinataires de Radio Insurgente. Dans
les camps et les casernes militaires de la forêt et de Los Altos,
ils peuvent écouter le message suivant : « Toi le soldat
qui vient du peuple, écoute : tu es comme nous, tu es aussi pauvre
que nous. Si tu renonces à être soldat, tu vas gagner ta
vie dignement. Arrête de te battre contre ton propre peuple....
Rejoins la vie dans la résistance, c’est une vie intéressante,
libre, et digne... Laisse tomber l’Armée. Le moment est
venu d’ouvrir les yeux ».
L’objectif de Radio Insurgente, explique le coordinateur général,
« c’est de maintenir informées les bases d’appui
sur la lutte, les aider dans leur formation politique, mettre en avant
la santé et l’éducation autonome, divertir et amuser
les gens. La radio est une arme très puissante que nous apprenons
à connaître ».
Grâce à la radio, explique-t-il encore, « on renforce
aussi les traditions des village, on passe de la musique indigène,
on fait des campagnes de prévention de maladies, on fait la couverture
d’activités importantes, telles que des fêtes ou
des mobilisations zapatistes, on fait en sorte, donc, que la radio soit
vivante ».
Actuellement, on cherche aussi à augmenter la couverture et à
ouvrir de nouvelles stations émettrices, car il y a encore des
trous sur le territoire en résistance, endroits où ne
parviennent pas les ondes insurgées. Ils n’ont pas de moyens,
mais ils produisent leurs propres disques, dont les ventes permettent
l’acquisition de matériel et d’équipement.
Radio Insurgente a ses propres studios d’enregistrement, où
des groupes tels que Nuevo Amanecer produisent les disques qu’ils
vendent ensuite. De cette façon, on soutient les musiciens, et
on obtient un bénéfice pour l’entretien de la station
émettrice.
Le coordinateur général explique : « Il y a beaucoup
de travail, et surtout, de nouvelles idées. La page web de la
Radio [5] sera bientôt prête, vous pourrez y écouter
en direct les transmissions, tout comme les émissions antérieures,
et il y sera expliqué comment vous pouvez collaborer sur ce projet.
La radio a un grand potentiel, et comme tout le reste, nous n’en
sommes qu’au commencement ».
NOTES:
[1] Plaque
chauffante sur laquelle on fait cuire ou frire certaines nourritures
et en particulier les tortillas. (ndlr)
[2] Partisans du PRI, Parti révolutionnaire institutionnel. Au
pouvoir durant sept décennies. (ndlr)
[3] Le 9 août 2003, l’Armée zapatiste de libération
nationale (EZLN) décrétait la naissance des « conseils
de bon gouvernement » (Juntas de Buen Gobierno) dans les cinq
zones territoriales sous son contrôle, appelées «
caracoles ». Il s’agit en fait de structures d’autogouvernement.
(ndlr)
[4] Quotidien mexicain de gauche. (ndlr)
[5] Page web de Radio Insurgente : http://www.radioinsurgente.org/.
Visitez-là, ça vaut le coup, même si on ne maîtrise
pas l’espagnol ! Et vous pouvez toujours envoyer un message dans
n’importe quelle langue aux zapatistes !
15/12/04
- Pour les besoins de la cause zapatiste, Marcos se met au polar
par Jean-Michel Caroit, Le Monde, 14 décembre 2004
Après un long silence, le "sous-commandant" Marcos
reprend la parole. Cultivant à son habitude l'effet de surprise,
le leader des insurgés zapatistes resurgit en auteur de roman
policier. Depuis la marche sur Mexico (2001), Marcos refusait les interviews.
Réfugié au Chiapas, il affirmait avoir rendu le pouvoir
aux communautés indigènes, se contentant de quelques communiqués
sur Internet pour railler la corruption de la classe politique et des
médias.
Le rebelle au passe-montagne noir a profité de la Foire internationale
du livre de Guadalajara, l'un des principaux rendez-vous des lettres
hispaniques, pour lancer son premier roman, Morts incommodes, rédigé
"à quatre mains" avec l'auteur mexicain de polars à
succès Paco Ignacio Taibo II. "Ce roman, en cours d'écriture,
est conçu comme une partie de ping-pong où chaque auteur
et son personnage réagissent à ce que l'autre écrit,
en une histoire qui promet de plonger dans les tripes du désastre
national",avertit le prologue publié avec le premier chapitre
par le quotidien mexicain La Jornada.
Une fois terminé, l'ouvrage sera publié par la maison
d'édition espagnole Planeta. Des négociations sont en
cours pour des éditions en Italie, en France (avec Rivages),
aux Etats-Unis, en Grèce et en Turquie. "Les droits d'auteur
seront entièrement destinés à des projets sociaux
en territoire zapatiste, par le biais d'une ONG que nous n'avons pas
encore choisie", a précisé Taibo II à la Foire
de Guadalajara.
Dans le premier chapitre, "Cela prend parfois plus de 500 ans",
situé dans les montagnes contrôlées par les rebelles,
Marcos se met en scène au côté du protagoniste,
Elias Contreras, un zapatiste chargé d'enquêter sur la
disparition de Maria, une indigène. Elias ne tarde pas à
découvrir que Maria, zapatiste exemplaire, a fui les mauvais
traitements du mari.
"La parole et le livre synthétisent la résistance
de l'humanité face à la guerre néolibérale,
explique le "sous-commandant". Le monde se porterait beaucoup
mieux si les politiciens professionnels lisaient plus de poésie
et de romans et moins de rapports statistiques et de revues de presse."
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