quibla.net

   
 
RESISTANCE : MEXIQUE
 
 

20/09/04 - Chiapas : Autonomie sans autorisation
par Luis Hernández Navarro, La Jornada , México, 7 septembre 2004. Traduit de l'espagnol par Anne Vereecken http://risal.collectifs.net.
En 1994, Oventic était à peine une communauté rurale peu peuplée proche de chefs lieux municipaux d'importance comme San Andrés. Dix ans plus tard, cette localité s'est transformée en un centre urbain doté d'une école secondaire, d'un hôpital orné de fresques et de coopératives. C'est aussi le siège de la « junta de buen gobierno Corazón Céntrico de los Zapatistas Delante del Mundo » [« conseils de bonne gouvernance » ] [ 1].
Comme pour d'autres entités urbaines de différentes régions du Chiapas, l'explosion de l'infrastructure urbaine de la localité découle de son rôle politique central. Les municipalités autonomes de San Andrés Sakamchén de los Pobres, San Juan de la Libertad, San Pedro Polhó, Santa Catarina, Magdalena de la Paz, 16 de Febrero et San Juan Apóstol Cancuc en font partie.
Oventic est une des capitales de la rébellion indigène du sud-est mexicain. Une preuve que le zapatisme n'est pas seulement une référence politique et morale pour la gauche, mais aussi un laboratoire de transformation des relations sociales. Sa dynamique de résistance s'est convertie en une école de gouvernement et une politique alternative.
Depuis le début, les communautés en rébellion ont rompu avec les hiérarchies de pouvoir traditionnelles. Elles en ont fini avec le monopole de la représentation politique de lettrés et de caciques indiens, elles ont brisé les institutions fermées que les excluaient et ont réorganisé les circuits économiques et d'échange. En dix ans, elles ont nommé de nouvelles autorités, elles se sont dotées de leurs propres lois et ont rendu une justice conforme à celles-ci.
Le rapport de la première année d'activité des caracoles  [ 2] et des juntas de buen gobierno -dont Oventic -, présenté dans le document du sous-commandant Marcos Leer un video , rend compte de la façon dont, sans demander d'autorisation et en revendiquant les accords de San Andrés [ 3], les peuples zapatistes construisent leur autonomie, c'est-à-dire, investissent les relations sociales. Dans les faits, ils se sont eux-mêmes dotés d'un organe de gouvernement propre pourvu de fonctions, de facultés, de compétences et de ressources. Ils ont repris le contrôle de leur société, ils sont en train de la réinventer.
Ce n'est pas la première fois dans l'histoire du Chiapas que de grands soulèvements indigènes s'approprient les institutions, réforment les pratiques religieuses, fondent de nouveaux centres politiques, ouvrent des marchés, dominent les échanges communautaires et désignent de nouvelles autorités. Exprimées en termes religieux, des révoltes de longue haleine ont eu lieu en 1712 et 1869 dans la région de los Altos contre le pouvoir colonial en réponse à la surexploitation qui avait désorganisé leur société et provoqué l'instabilité et les pénuries.
A la différence de ce qui s'était passé lors de ces deux soulèvements, ce qui exprime les angoisses et les aspirations du groupe n'est pas un oracle, mais un réseau d'institutions politiques laïques : les peuples auto-organisés. Si à Cancuc et Chamula [municipalités du de l'Etat du Chiapas, Mexique. (ndlr)] c'étaient une apparition de la vierge ou trois pierres d'obsidienne [roche volcanique. (ndlr)] parlantes qui émettaient les messages définissant les buts collectifs et les moyens pour y parvenir, en 2004 ce sont les indigènes organisés eux-mêmes qui fixent leur mission et les étapes pour l'accomplir.
L'insurrection de 1994, qui a débouché sur la commune de la Lacandona, continue sur la lancée idéale des mouvements libertaires : l'abolition des gouvernants professionnels, la rotation des fonctionnaires publics, le rejet de l'idée que l'administration gouvernementale revient uniquement à des personnes spécifiques. La complexité inévitable de la vie moderne et la nécessité d'instances de médiation politique n'ont pas empêché le développement de ce laboratoire de nouvelles relations sociales.
L'expérience autogestionnaire du Chiapas a rapidement dépassé les frontières nationales dans lesquelles une certaine gauche se réfugie pour situer son action dans une perspective globale. Selon Leer un video , les caracoles ont été visité en un an par des personnes provenant de 43 pays différents, beaucoup d'entre elles sont activement impliquées dans des travaux qui dépassent la solidarité traditionnelle. Elles s'y rendent non seulement pour aider mais aussi pour vivre - même temporairement - une autre vie. Leur participation ne vient pas uniquement de leur désir d'aider ceux que l'on considère comme démunis, mais de leur désir de faire partie d'un processus d'auto-émancipation. Les indigènes rebelles ne sont pas des victimes que l'on doit assister : ce sont les acteurs d'une épopée avec lesquels on veut collaborer.
Si, comme le souligne Eugenio del Río ( Poder político y participación popular )"ce qu'a fait la gauche, c'est remettre à l'Etat la responsabilité de l'activité solidaire et exiger de lui qu'il l'assume de façon appropriée" , la commune de la Lacandona , quant à elle, a récupéré la vieille prétention socialiste de transformer la société au travers de l'union des bases à l'échelle planétaire et a créé une solidarité horizontale novatrice et efficace.
Cet exercice d'autonomie a lieu sans autre couverture légale que celle qui se dégage des accords de San Andrés. L'autonomie ne naît pas, dans ce cas, d'un décret légal, elle naît de la volonté et de la décision de ceux qui exercent la désobéissance. Ce n'est pas un régime, c'est une pratique.
On ne peut pas passer sous silence le fait que ce laboratoire de nouvelles relations sociales existe en dépit d'une présence militaire hostile, de politiques sociales qui cherchent à réduire la base sociale rebelle et de l'existence d'institutions gouvernementales qui co-existent sur le même territoire sur lequel se déploient les juntas de buen gobierno et les municipalités autonomes.
La Commune de la Lacandona fait revivre les vieux désirs des mouvements pour l'auto-émancipation : la libération doit être l'œuvre de ses bénéficiaires, il ne doit pas exister d'autorités au-dessus du peuple, les sujets sociaux doivent avoir la pleine capacité de décision sur leur destin. Son existence n'est pas l'_expression d'une nostalgie morale, mais l'_expression vivante d'une nouvelle politique. Notes:
[1] En août 2003, les Zapatistes ont lancé une nouvelle initiative : la création de cinq Caracoles dans les régions rebelles du Chiapas. Cette initiative était un nouveau pas dans l'affirmation de l'autonomie zapatiste, l'établissement des Caracoles (escargots, spirales) vise à mettre en pratique les accords de San Andres dans les territoires « rebelles » par la voie des faits. La bonne trentaine de communes autoproclamées « autonomes zapatistes » depuis décembre 1994 y ont leur gouvernement régional - les cinq « conseils de bonne gouvernance » - chargé de l'éducation, de la santé, de la justice et du développement. (ndlr)
[2] Les caracoles sont les centres de las juntas de buen gobierno. Il y a cinq centres de gouvernement qui regroupent chacun plusieurs communes autonomes : le conseil Hacia la esperanza , le conseil Corazón del arcoiris de la esperanza , le conseil El Camino del futuro , le conseil Nueva semilla que va a producir et le conseil Corazón céntrico de los zapatistas delante del mundo (N.d.T.)
[3] Accords entre autres sur l'autonomie indigène signés le 16 février 1996 entre l'EZLN et le gouvernement fédéral, que celui-ci n'a jamais voulu appliquer. (ndlr)

 

11/08/04 - Bonne et mauvaise gouvernance
Des milliers d'Indiens du Chiapas, dans le sud du Mexique, menaçaient lundi de brûler le maire de San Juan Chamula et cinq de ses collaborateurs, accusés de corruption et séquestrés depuis dimanche.
Pendant ce temps à Oventik, 3.000 sympathisants de l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) du sous-commandant Marcos, célébraient dans une ambiance de fête le premier anniversaire des Conseils de bonne gouvernance, structures politiques autonomes, qui coïncide avec la journée internationale des peuples indigènes.
Les Indiens de l'ethnie tsotsil, qui occupent la mairie, réclament la destitution du maire, José Gomez, et de son équipe qu'ils accusent d'avoir détourné trois millions de pesos (222.000 euros) qui devaient être investis dans des projets publics. Les six hommes, dont le chef de la police municipale, sont détenus dans la prison municipale située dans la mairie, selon la même source.
Environ 500 hommes de la police anti-émeute ont pris position dimanche soir autour du bâtiment de la municipalité de San Juan Chamula et des points stratégiques de ce village rural.
Le commandant des pompiers de San Cristobal a annoncé que la maison du secrétaire de la mairie avait été brûlée par les manifestants.
Les Indiens ont bloqué avec des pylônes en bois les accès au village et demandent l'intervention du gouvernement de l'Etat du Chiapas "pour qu'il fasse justice".
Les négociations à San Cristobal de Las Casas, capitale de l'Etat du Chiapas, entre le gouvernement du Chiapas et les insurgés ont été infructueuses.
Faute d'information, des touristes étrangers continuaient de se rendre à San Juan Chamula, un des villages les plus visités du Chiapas.
A Oventik, entre musiques et danses traditionnelles, les Zapatistes ont appelé à poursuivre la lutte pour la reconnaissance des droits des peuples indigènes du Mexique.
Des responsables du Conseil de bonne gouvernance, le visage caché par des passe-montagne ou des foulards, ont rendu compte de leurs activités, en fait une déclaration politique reprenant les slogans de l'EZLN et du sous-commandant Marcos: résister "pour défendre nos droits à la liberté, à la démocratie, à l'autonomie et à la Justice".
Des célébrations similaires à celles de Oventik se déroulaient lundi dans les cinq Conseils de bonne gouvernance, qui rassemblent une trentaine de municipalités contrôlées par les Zapatistes.
A Oventik, des "touristes révolutionnaires", comme les appelle l'EZLN, mexicains et étrangers, ont participé aux festivités.
Les 12 millions d'Indiens du Mexique survivent avec un revenu par personne d'à peine un peu plus de 3.000 pesos (environ 210 euros) par an, selon la Confédération nationale paysanne, qui relève que les plus pauvres vivent dans les Etats du Chiapas (sud-est), Veracruz (est) et Puebla (centre).
Source : AFP, 10 août 2004

 

10/08/04 - Une école pour l'Armée zapatiste
L’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), mouvement révolutionnaire né en 1994 sous la gouverne du sous-commandant Marcos, a maintenant son école. Ce projet, qui montre bien la manière dont les zapatistes entendent gérer leur autonomie et leurs relations avec la société civile internationale, a été inauguré les 5 et 6 août avec la participation d’une centaine d’invités venus du continent américain et même d’Europe, rapporte le quotidien mexicain La Jornada.
Blotti au cœur de la jungle chiapanèque, au sein de la Culebra, une communauté appartenant à la municipalité de Ricardo Flores Magón, le Centre de formation des promoteurs d’éducation Compañero Manuel s’occupera d’enseigner la “résistance” à de futurs professeurs âgés de 15 à 25 ans, qui transmettront ce savoir à leur tour dans leurs villages. Financée en partie par une organisation danoise, cette initiative a pu voir le jour grâce à l’étroite collaboration entre un groupe d’Indiens et de métis tzeltal et un collectif de solidarité venant de Grèce, qui a notamment fourni les plans et les matériaux pour la construction de l’école.
Une association multiculturelle avec un seul objectif : former cent promoteurs indigènes (ainsi les appelle-t-on) d’éducation autonome. “Ce n’est pas pour rien que les premiers mots que les enfants zapatistes apprendront seront 'toit, travail, éducation, justice, démocratie, indépendance', au lieu de 'papa, maman et ballon'”, commente le quotidien de gauche mexicain. Fini les phrases simples à mémoriser que tous les enfants répètent, les enfants de 8 ans et plus “réfléchiront sur l’Histoire, les mathématiques, la langue, la vie et l’environnement, associant chaque nouvelle connaissance aux treize requêtes de la lutte zapatiste”, explique le journal.
" Nous étions tout petits lorsqu’a débuté le soulèvement de notre armée de libération nationale. Nous ne connaissons pas autre chose que la lutte”, raconte Hortense, une jeune “promoteur” d’éducation. “Nous pensons que l’éducation ne consiste pas seulement à enseigner à lire, à écrire, à compter ; c’est aussi résoudre les problèmes que nous avons dans nos villages. Qu’on nous apprenne plutôt à nous défendre et à continuer de lutter”, poursuit-elle.
L’école, de style “gréco-tzeltal”, se situe sur une sorte de campus, avec cafétéria, logements, parc, etc., qui occupe une superficie de 1,6 km2. L’inauguration a eu lieu avant même que la construction de l’ensemble ne soit tout à fait finie. Le complexe a coûté au total plus de 100 000 euros.
Source : Courrier international, 9 août 2004

 

La tour de Babel : se grimer ou s’enfermer dans un placard
par le sous-commandant insurgé Marcos
, EZLN, Chiapas, Mexique, mars 2003. Source : Grano de Arena 188 - informativo@attac.org. Traduction : Coordination des traducteurs bénévoles, Courriel d’information ATTAC - http://attac.org/

 

XXIème siècle. Le siècle nouveau confirme et au-delà la vocation du siècle précédent : les propositions politiques se fondent sur la domination ou sur l’exclusion de l’autre. Qu’y-a-t-il de nouveau ?
Comme auparavant, on recourt aujourd’hui à la guerre, au mensonge, à la simulation, à la mort. Le pouvoir répète la même histoire et tente de nous convaincre que désormais il remplira sa page d’écriture en s’ appliquant.
Le projet mondial du néolibéralisme n’est rien de plus qu’une réédition de la tour de Babel. Selon le récit de la Genèse, dans leur volonté obstinée d’atteindre les hauteurs, les hommes s’entendent sur un projet extraordinaire : construire une tour si haute qu’elle atteindra le ciel. Le dieu des chrétiens châtie leur arrogance par la diversité. Parlant désormais des langues différentes, les hommes ne peuvent plus continuer l’édification de la tour et se dispersent.
Le néolibéralisme s’attaque à la même tâche, mais non pas pour atteindre un ciel improbable, mais pour se défaire une fois pour toutes de la diversité, qu’il considère comme une malédiction, et pour assurer le pouvoir qu’il ne sera plus menacé. Le besoin d’éternité apparaît, dès le début de l’histoire écrite, avec ceux qui sont « le pouvoir ».
La tour de Babel néolibérale ne s’entreprend cependant pas dans le but d’arriver à l’homogénéité nécessaire à sa construction. L’égalité qui détruit l’hétérogénéité est en fait une égalité alignée sur un modèle.
« Soyons pareils à cela », nous dit la nouvelle religion de l’argent.
Les hommes ne ressemblent plus à eux-mêmes, ni les uns aux autres, mais à un schéma imposé par celui qui « hégémonise », celui qui commande, qui se trouve au sommet de cette tour qu’est le monde moderne. En bas se trouvent tous les gens qui diffèrent. Et l’unique égalité existant dans les étages inférieurs est le renoncement à la différence ou bien le choix d’une différence qui a honte d’elle même.
Le nouveau dieu de l’argent reprend la malédiction primitive, mais de façon inverse : que soit condamné celui qui est différent, l’Autre. Dans le rôle de l’enfer : la prison et le cimetière. Le boom des bénéfices des grandes entreprises transnationales est accompagné par la prolifération des prisons et des cimetières .
Dans la nouvelle tour de Babel, la tâche commune est l’allégeance à celui qui commande. Et celui qui commande le fait seulement parce qu’ il compense le manque de raison par l’excès de force. L’ordre est que toutes les couleurs se griment pour adopter la couleur terne de l’argent, ou bien qu’elles ne se dévoilent que dans l’obscurité de la honte. Le maquillage ou le placard. Cela vaut également pour les homosexuels, les lesbiennes, les migrants, les musulmans, les indigènes, les gens « de couleur », les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux, les inadaptés et tous ceux qui sont autres, quel que soit leur nom, en tout lieu du monde.
C’est cela, le projet de la mondialisation : faire de la planète une nouvelle tour de Babel. Dans tous les sens du terme. Homogène dans sa façon de penser, dans sa culture, dans son modèle. Homogénéisée par qui n’a pas la raison mais la force.
Dans la tour de Babel de la préhistoire, l’unanimité était possible grâce à une parole commune (un même langage). Dans l’histoire néolibérale, le consensus s’obtient par la force, les menaces, l’ arbitraire, la guerre.
Puisque vivre dans le monde implique de cohabiter avec celui qui est différent, nous n’avons de choix qu’entre dominer ou être dominé.
Mais la sphère des dominants est pleine et la qualité de dominant héréditaire. Au contraire, il y a toujours de la place chez les dominés : pour y entrer il suffit de renier sa différence ou de la cacher.
Il existe pourtant des différents qui veulent le rester. Pour les habitants de la tour qui ne se trouvent pas à son sommet, il est plusieurs manières d’affronter ces « inadaptés » : par la condamnation ou l’indifférence, le cynisme ou l’hypocrisie. Dans les lois de la tour néolibérale, accepter la différence est un délit sanctionné. Le seul chemin autorisé est la soumission.
A l’époque moderne, l’Etat national est un chateau de cartes face au vent néolibéral. Les classes politiques locales jouent à décider souverainement de la forme et de la hauteur de la construction, mais le pouvoir économique a cessé depuis longtemps de s’intéresser à ce jeu-là et laisse les hommes politiques locaux et leurs partisans s’ amuser.. avec un jeu de cartes qui ne leur appartient pas. Après tout, c’est la construction de la nouvelle tour de Babel qui est intéressante, et tant que ne manquent pas les matériaux de construction ( c’est-à-dire des territoires détruits et repeuplés par la mort), les contremaîtres et les commissaires des politiques nationales peuvent continuer leur spectacle ( sans aucun doute le plus cher au monde et celui dont le public est le plus clairsemé).
Dans la nouvelle tour, l’architecture est la guerre faite au « différent », les pierres sont nos propres os et le mortier est notre propre sang. Le grand assassin se dissimule derrière le grand architecte (qui ne se donne pas le nom de « Dieu » parce qu’il ne veut pas pêcher par fausse modestie).
Dans le récit de la Bible, le dieu chrétien châtie l’arrogance des hommes en leur imposant la diversité. Dans l’histoire moderne du pouvoir, dieu n’est rien de plus que l’agent de relations publiques de la guerre (qui n’est moderne que par le nombre de morts et le volume de destruction qu’elle réclame à chaque minute).

II - LA GEOGRAPHIE DES MOTS
Il n’est pas très important de savoir si la préhistoire s’est terminée il y a trois ans ou vingt siècles. Tout en haut, ceux qui incarnent le pouvoir et le destin s’acharnent à nous convaincre que l’histoire se répète, quoi qu’en dise le calendrier. Anihiler l’ « autre » est une mode toujours renouvelée. Bien que par nature il n’y ait rien de différent entre les catapultes de l’Empire Romain et les « bombes intelligentes » de Bush, l’avancée technologique fonctionne de nos jours comme le nouvel aumônier des troupes d’occupation ( elle humanise ce qui demeure un crime à distance) et sa mise en scène spectaculaire (les bombardements à la télévision deviennent un divertissement pyrotechnique « fascinant » - CNN dixit -).
Peu importe que nous nous en rendions compte ou non, le pouvoir construit et impose une nouvelle géographie des mots. Les noms sont les mêmes, mais ce qu’ils désignent a changé.
C’est ainsi que l’erreur devient doctrine politique et la vérité devient hérésie. Le « différent » devient maintenant le « contraire », l’ « autre » est l’ « ennemi ». La démocratie est l’unanimité dans l’ obéissance. La liberté se limite à celle de choisir la façon de cacher notre différence. La paix est la soumission passive. Et la guerre est maintenant une méthode pédagogique d’enseignement de la géographie.
Où les raisons manquent, les dogmes pullulent. Le dogme renforce d’ abord la cause, il la déforme ensuite et la convertit en destin.
Dans la longue-vue du pouvoir, l’horizon est toujours le même, immuable et éternel. La lentille du pouvoir est un miroir. Le « différent » sera toujours inattendu et à l’inattendu on opposera toujours la peur. Et la peur sera toujours fortement présente dans le dogme, afin d’écraser ce qui est inattendu. Dans la longue-vue du pouvoir, le monde est plat, sale et délavé .
Si l’on ne peut se souvenir d’un homme d’Etat pour son oeuvre humanitaire, alors que ce soit pour ses crimes. C’est ainsi que l’ histoire du pouvoir se répète : les « hommes illustres » d’hier se parent aujourd’hui de toutes leurs bassesses et leurs rancoeurs. Les « illuminés de Dieu » d’aujourd’hui seront les hérétiques de demain.
Les mots changent et les images aussi. Auparavant, le dogme se faisait pierre dans la géographie des statues, afin d’honorer ses fanatiques.
Aujourd’hui, c’est sur la couverture des revues, des quotidiens et des journaux télévisés et radiophoniques que le dogme se perpétue dans la section « périodiques » , et qu’il s’assure de servir d’alibi à ceux qui perpétuent les cauchemars fondamentalistes.
Dans la théorie moderne de l’Etat, les êtres humains naissent différents. Leur incorporation à la société se fait par un processus d ’éducation qui ferait l’envie de la maison de redressement la plus cruelle. L’effort de l’ensemble de l’appareil de l’Etat vise à « égaliser » cet être humain, c’est-à-dire à l’homogénéiser sous l’ hégémonie de celui qui a le pouvoir. Le degré de réussite sociale se mesure alors à la proximité ou à l’éloignement du modèle.
Homogénéiser ne signifie pas que nous soyons tous pareils, mais que nous tentions tous de nous assimiler à ce modèle. Et ce modèle est construit par celui qui détient le pouvoir. L’hégémonie ne signifie pas seulement que quelqu’un détienne le pouvoir, mais qu’en plus nous nous efforcions tous de lui obéir.
Voilà ce qu’est l’homogénéité. Nous n’avons pas tous les mêmes richesses (sans même parler du fait que certains détiennent leurs richesses aux dépens de beaucoup d’autres) ; nous n’avons pas les mêmes chances, mais nous avons bien tous le même maître et la même volonté de lui obéir ( une autre façon de dire de « le servir).
Quand on fait une similitude entre la société et la famille, et que l’ on nous dit qu’il faut des règles pour cohabiter, on « oublie » que le problème, c’est justement « ces » régles particulières. Ici, les mots changent de géographie, ils ne signifient plus ce qu’ils signifiaient par eux-mêmes, mais ce que les gens au pouvoir veulent qu’ils disent.
A un certain moment de l’histoire moderne, la légalité supplée la légitimité ; quand la légalité est détruite par ceux d’ « en haut », ce sont les lois qu’il faut adapter. Lorsqu’elle est détruite par ceux d’ « en bas », les lois au contraire doivent être appliquées... il s’ agit de châtier leur absence d’exécution.

III - LA GEOGRAPHIE DU POUVOIR
Dans la géographie du pouvoir, on ne naît pas dans une partie du monde, mais plutôt avec la possibilité ou non de dominer une ou l’ autre partie du globe. Si autrefois le critère de supériorité était l’ appartenance à la race, aujourd’hui c’est la géographie. Par ceux qui habitent au nord, on entend ceux qui habitent non pas le nord géographique mais le nord social, c’est-à-dire ceux du « dessus ». Ceux qui vivent au sud sont « en dessous ». La géographie s’est simplifiée : il y a un haut et en bas. Le haut est étroit et ne peut contenir que quelques élus. Le bas est si vaste qu’il s’étend à toute la planète et peut contenir toute l’humanité.
Dans la tour de Babel moderne une société est dite supérieure si elle en conquiert d’autres, et pas si elle abrite davantage de progrès scientifiques, culturels, artistiques, de meilleures conditions de vie, une meilleure coexistence.
A l’époque moderne, le pouvoir mène de multiples guerres de conquête.
Je ne dis pas « multiples » dans le sens de « nombreuses » mais dans le sens de « en de nombreux lieux et selon de nombreuses formes ». Ainsi, les guerres mondiales sont aujourd’hui plus mondiales que jamais. Car si le vainqueur continue à être unique, les vaincus sont maintenant nombreux et se trouvent partout.
Par l’argument des bombes on adjuge les espaces : les lanceurs de bombes sont au nord, en « haut » de la tour ; ceux qui les reçoivent sont « en bas », au sud.
Mais ce ne sont pas les bombes qui modifient la géographie. Les bombes modifient la répartition de la géographie, son domaine. Ainsi, dans cet espace limité par des points et des traits, aujourd’hui l’un domine, et demain ce sera un autre. C’est ce que l’on appelle « géopolitique ». En réalité les cartes géographiques ne montrent pas les richesses naturelles, les personnes, les cultures, les histoires, mais celui ou ceux qui en sont les maîtres.
Pour le puissant, l’humanité entière est un enfant, qui peut être docile ou rebelle. Les bombes rappellent à l’enfant humain l’avantage d’être l’un et l’inconvénient d’être l’autre.
Aujourd’hui, voilà que les civils en Irak, les hommes, les enfants, les femmes, les vieillards, ont quelque chose en commun avec le prospère entrepreneur américain. Ce dernier fabrique les missiles de croisière, eux les reçoivent. Les armées des Etats Unis et de la Grande-Bretagne ne sont que les aimables préposés des postes qui unissent deux points si éloignés géographiquement. De sorte que nous devons être reconnaissant à des personnes comme Bush, Blair, Aznar, d’ avoir pris la peine d’être nés à notre époque. Sans des gens comme eux, la géographie moderne serait impensable.
Mais cette guerre n’est pas contre l’Irak, ou du moins pas seulement contre l’Irak. Elle se fait contre toute tentation , présente ou future, de désobéir. C’est une guerre contre la rebellion, c’ est-à-dire contre l’humanité. C’est une guerre mondiale par ses effets, et surtout, par le NON qu’ils provoquent.

IV - LE DESTIN DE POLYPHEME
La guerre de l’axe tragi-comique Bush-Blair-Aznar et leurs machinistes des démocraties occidentales a déjà connu son premier échec. Elle a tenté de nous convaincre que l’Irak est au Moyen-Orient, eh bien non ! Ainsi que le dit tout livre de géographie qui se respecte, l’Irak est en Europe, dans l’Union américaine, en Océanie, en Amérique Latine ; dans les montagnes du sud-est mexicain, et dans ce « NON » mondial et rebelle qui dessine une nouvelle carte où la dignité et la honte sont notre foyer et notre drapeau.
Les mobilisations sur toute la planète prouvent, entre autres choses, que ceci est une guerre contre l’humanité.
Si quelqu’un a bien compris que l’Irak se trouve maintennat en tout lieu de la terre, ce sont les jeunes. Quand d’autres regardent une carte et se consolent en mesurant les milliers de km qui séparent Bagdad de leurs propres territoires, les jeunes ont compris que ces bombes ( les explosives et celles de la désinformation) ne veulent pas seulement « casser » du territoire irakien, mais aussi le droit à être différent.
Et quand un jeune peint un « NON » sur une affiche, dans un graffiti, sur un cahier, dans une voix, il ne dit pas seulement « Non à la guerre en Irak » il dit aussi « Non à la nouvelle tour de Babel », « Non à l’homogénéisation »,« non à l’hégémonie », parce que les jeunes rebelles peignent avec ce « Non », et qu’avec ce « Non » à la fois à la main et dans le regard, ils dessinent et imaginent une autre géographie.
Comme le cyclope de la littérature grecque, Polyphème, le pouvoir voit par le seul oeil de la haine de l’ « autre ». Il est vraiment très fort, et il paraît invincible. Mais, tout comme à Polyphème, un fantôme nommé « Personne » lui lance un défi.
Quand le puissant se réfère aux autres, avec mépris il les appelle « Personne ». Et « Personne » , c’est la majorité de la planète. Si l’ argent veut reconstruire le monde comme une tour qui satisfasse son arrogance, le « Personne » qui fait tourner la roue de l’histoire veut aussi un autre monde, mais un monde rond, qui inclue toutes les différences avec dignité, c’est-à-dire avec respect. L’humanité n’ aspire pas au ciel mais à la terre.
Et ainsi , « Personne » érode le ciment de la nouvelle tour de Babel.
Parce que la terre est ronde pour tourner.
Dans le monde qui est à faire, à la différence de celui-ci et des mondes antérieurs, dont la fabrication s’attribuait à des dieux variés, quand quelqu’un demandera « qui a fait ce monde ? »la réponse sera « Personne ».
Et pour imaginer ce monde et commencer à le construire, il est nécessaire de voir très loin dans la géographie du temps. Celui qui est « en haut » a la vue courte et se trompe quand il confond un miroir avec une longue-vue. Celui qui est « en bas », « Personne », ne se hisse même pas sur la pointe des pieds pour savoir ce qui va suivre.
Parce que la longue-vue du rebelle ne sert même pas à voir quelques pas devant soi. Ce n’est qu’un kaléidoscope où les formes et les couleurs, complices avec la lumière, ne sont pas des outils de prophète, mais résultent d’une intuition : le monde, l’histoire, la vie, auront des formes et des façons que nous ne connaissons pas encore, mais que nous désirons. Avec son kaléidoscope, le rebelle voit plus loin que le puissant avec sa longue-vue digitale : il voit le lendemain.
Oui, les rebelles marchent dans la nuit de l’histoire, mais c’est pour arriver au lendemain. Les ombres ne les empêchent pas d’agir maintenant et dans leur géographie locale.
Les rebelles n’essaient pas de procéder à une critique ou de réécrire l’histoire pour en changer les mots et la distribution géographique, ils cherchent simplement une carte neuve où il y ait de l’espace pour toutes les paroles.
Une carte où la différence entre les manières d’énoncer le mot « vie » ne dépende pas de celui qui les dit, mais de la totalité des différentes manières existantes de le prononcer. Parce que la musique ne se compose pas d’une seul note, mais de beaucoup, et que la danse n’est pas seulement le même pas répété jusqu’à l’écoeurement.
Ainsi, la paix sera un concert ouvert de mots et de regards sur une autre géographie.
Depuis l’Irak des montagnes du sud-est mexicain, et en voyant le ciel assombri par les avions et les hélicoptères militaires de l’opération Sentinelle,
Sous-commandant insurgé Marcos