L'impact
du zapatisme en Amérique latine |
par Raùl Zibechi, La Fogata (Argentine), 12 décembre 2003. Original
en espagnol : "Los impactos del zapatismo en América Latina",http://www.lafogata.org.
Traduit par Hapifil, pour RISAL (http://risal.collectifs.net)
« La plus mortelle de ses attaques, l'EZLN ne l'a pas lancée contre
les forces gouvernementales mexicaines, mais contre les bibliothèques,
contre les manuels, contre le savoir révolutionnaire établi » Francisco
Ferrara
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quelle a été l'influence du néozapatisme sur
les mouvements sociaux d'Amérique Latine, suppose que l'on
dépasse ses aspects visibles et les pratiques institutionnelles.
Dans les nouveaux mouvements, les ruptures avec les traditions héritées
des années 60 et 70 ne sont pas aussi évidentes que
les continuités. Pour les découvrir il faut interroger
au delà des expressions publiques et des programmes, pénétrer
les pratiques, les manières de vivre et les relations sociales
qui se construisent à l'intérieur des mouvements, car
ce sont celles qui façonnent les nouvelles manières
de faire de la politique et préfigurent la société à laquelle
les nouveaux sujets aspirent.
D'une part, on peut suivre les traces du zapatisme dans certains des mouvements
les plus récents et les moins institutionnalisés ; d'autre part,
ces traces incluent certains thèmes qui ont pris place au centre des
débats ouverts par les nouveaux acteurs sociaux : parmi les plus saillants,
la question du pouvoir, l'autonomie et l'autogestion, les temps du « dehors » et
du « dedans » et la manière de comprendre le changement
social. Ces impacts, cependant, se mêlent souvent à des idées
et des attitudes plus « traditionnelles » et, sauf exceptions,
comme la Mesa de Escrache Popular de Buenos Aires, certaines assemblées
de quartiers et certains groupes de piqueteros, la ligne dominante semble être
un impact relativement fort sur les thèmes relatifs au pouvoir étatique,
et d'autres impacts plus superficiels, en particulier ceux rattachés
aux temps intérieurs et à la manière de concevoir le changement
social.
On peut suivre les traces de l'influence du zapatisme dans une grande partie
des mouvements de jeunes et d'étudiants de tout le continent ; il existe
une forte empathie entre les mouvements indigènes continentaux et le
zapatisme, sans doute parce qu'ils partagent une même vision du monde
; par contre l'impact du zapatisme hors de ces espaces n'est pas aussi évident,
quoique les crises des gauches de partis et les difficultés que traverse
le mouvement populaire aient fait de l'EZLN une référence nécessaire,
bien qu'encore lointaine. En lignes générales, les traces que
laisse le zapatisme en Amérique Latine sont plus visibles dans le mouvement
social argentin qui a émergé pendant les journées des
19 et 20 décembre 2001, que dans le reste du continent. Peut-être
parce qu'il s'agit du plus récent, du moins institutionnalisé et
du plus ouvert des mouvements qui se propagent dans la région.
Pouvoir, contre-pouvoir & anti-pouvoir
La proposition zapatiste désormais célèbre « nous
ne voulons pas prendre le pouvoir » a été reprise par des
intellectuels et des dirigeants politiques et sociaux, mais elle imprègne
aussi une bonne part des débats de certains mouvements importants du
continent. Elle appelle cependant l'attention sur le fait que l'ensemble des
partis politiques de gauche de la région - qui se rejoignent au sein
du Forum de Sao Paulo - continuent d'ignorer l'importance stratégique
de ce débat : depuis les courants les plus modérés, proches
de la troisième voie, jusqu'aux mouvements guérilleros, tous
ont passé sous silence pendant une décennie la possibilité de
reconsidérer leur proposition de conquérir le pouvoir étatique,
point axial à partir duquel ils comptent articuler les changements,
et ils restent absorbés dans la vieille polémique sur les voies,
révolutionnaires ou réformistes, qui conduisent à l' « objectif
final ». Chez les intellectuels, les choses ne sont pas très différentes.
Les plus haut placés, ou les plus institutionnalisés, ont choisi
d'éluder le débat. D'autres sont intervenus dans le débat
sur un ton accusateur, reprochant à ceux qui défendent la thèse « ne
pas prendre le pouvoir étatique » de montrer des signes de « faiblesse » (c'est
le cas de James Petras) ou de défendre des idées qui « conduisent à la
défaite » (comme le soutient le philosophe argentin Ruben Dri).
Moins fréquents ont été les désaccords réels
qui ne visaient pas à diaboliser l'adversaire, comme la polémique
entre Atilio Borón et John Holloway (Borón, 2001 ; Holloway,
2001).
Dans les cas où le débat a été repris par les gauches
de partis, le résultat a été peu encourageant. Le Parti
communiste révolutionnaire d'Argentine, maoïste et inspirateur
de l'association de piqueteros Corriente Clasica y Combativa, le groupe de
chômeurs le plus nombreux et le mieux structuré, s'oppose de toute
son énergie au livre Changer le monde sans prendre le pouvoir, de John
Holloway (Holloway, 2002), mais comme les autres partis de gauche, il se déclare
en faveur de l'EZLN. Sans pouvoir abandonner les schémas les plus classiques,
le PCR soutient que la thèse « ne pas prendre le pouvoir » « sert
les classes dominantes », vu qu'elles se proposent d'« éloigner
les masses du pouvoir pour le garder aux mains des classes dominantes » (Nassif,
2002 :71). Le ton employé par le Parti des travailleurs socialistes
(PTS), organisation trotskiste fortement présente dans les usines récupérées
Brukman et Zanón, est encore plus agressif : Holloway et les défenseurs
de la non prise du pouvoir étatique seraient des victimes de l' « éclectisme
méthodologique », des « réformistes » et des « petits-bourgeois »,
si l'on s'en tient aux qualificatifs les plus doux qu'ils emploient à leur égard
(Rau, 2002 :174). L'influence du zapatisme en Argentine et l'impact médiatique
de ses thèses principales ont provoqué un contre-mouvement qui
s'étend des espaces académiques jusqu'aux plus importants mouvements
sociaux, mais dont le fer de lance est représenté par quelques
intellectuels et par les partis de la vieille gauche.
Au contraire, la polémique sur le pouvoir étatique est présente
dans quelques mouvements importants, surtout dans les mouvements équatorien
et argentin. Le débat a lieu parfois de manière latérale,
peut-être pour éviter de rejeter directement les propositions
zapatistes, peut-être à cause du prestige énorme dont jouissent
le sous-commandant Marcos et le commandement indigène. Dans les deux
cas, le débat survient pour des raisons différentes. En Équateur,
comme nous le verrons, il a résulté de l'expérience du
21 janvier 2000, lorsque le mouvement indigène et des militaires nationalistes
prirent en mains pendant quelques heures le pouvoir étatique en décomposition.
Ce bref hold-up de l'État provoqua une situation de crise dans les principales
organisations du monde indien. En Argentine, les événements des
19 et 20 décembre 2001 ont donné lieu à des lectures idéologisées
de la réalité : depuis ceux qui ont cru y voir une situation
pré-révolutionnaire qu'il faudrait canaliser vers la révolution
- prise du pouvoir, jusqu'à ceux qui prétendent que laisser ouvertes
les questions posées par des événements qui défient
les savoirs des révolutionnaires est un moyen de maintenir active la
créativité sociale.
L'impact du « ne pas prendre le pouvoir étatique » sur le
mouvement des piqueteros et des assembléistes peut se vérifier
d'une manière plus directe : l'Argentine est le pays où la thèse
d'Holloway et celles de l'EZLN ont franchi les frontières du monde intellectuel
et du monde militant pour s'incarner dans de vastes franges du mouvement social,
et y disposent d'une diffusion inhabituelle dans d'autres pays latino-américains.
Un document récent de plusieurs MTD [Mouvements de travailleurs sans
emploi] de la Coordinadora Aníbal Verón, un des groupes piqueteros
indépendants des partis et des centrales syndicales, indique : « nous
prenons nos distances à l'égard des visions qui limitent l'idée
du pouvoir à la conquête de l'appareil de l'État, comme
objectif et fin ultimes », et il met l'accent sur une conception du pouvoir
qui semble tirée de l'idéologie zapatiste : « Le pouvoir
n'est pas une 'chose' qui nous est étrangère, au sujet de laquelle
nous devons choisir d'être pour ou contre : nous préférons
le comprendre comme une relation sociale. Le pouvoir populaire se construit
depuis et dans les bases, avec une démocratie et une participation conscientes,
avec des relations qui préfigurent la société à laquelle
nous aspirons » (MTDs, 2003).
Il vaut la peine de souligner qu'une bonne partie de ceux qui se réfèrent à la
Coordination Aníbal Verón sont des jeunes qui se sont formés
aux lectures zapatistes, lorsque les communiqués du sous-commandant
Marcos captivaient les jeunes au milieu des années 90, depuis les étudiants
des universités jusqu'aux chômeurs des quartiers périphériques.
Une des particularités du cas argentin à l'égard du zapatisme,
c'est l'identification d'une partie des rockeurs, public et groupes de rock, à Marcos
et à l'EZLN.
Mais les influences de ce débat sont plus vastes et parviennent à d'autres
endroits du continent, surtout où la population indigène est
importante. L'expérience récente du mouvement équatorien,
le plus important du continent avec le mouvement argentin, a montré un
infléchissement en raison de l'insurrection qui a renversé le
président Jamil Mahuad en janvier 2000. Juste après le soulèvement,
le débat sur la conception du pouvoir a repris avec force dans le mouvement
indigène. Luis Macas, dirigeant de la Confédération des
nationalités indigènes de l'Équateur (Conaie), a rappelé qu'en
langue quechua ushay, le pouvoir, « est la capacité à nous
développer collectivement » (Macas, 2000 :151). L'assertion de
Macas coïncide remarquablement avec la proposition d'Holloway de différencier
le pouvoir - faire (comme capacité humaine de base) du pouvoir - domination
(Holloway, 2003).
Issu d'une réflexion sur la même expérience, le travail
de l'économiste Pablo Dávalos conclut que l'insurrection du 21
janvier clôt un cycle, pendant lequel en effet « la dynamique du
pouvoir s'est intégrée à un mouvement dont l'action a
toujours été coordonnée par sa capacité à se
transformer en contre-pouvoir social » (Dávalos, 2001).
Les dirigeants de la Conaie se sont éloignés du projet initial
des indiens, lequel repose sur la défense d'un État plurinational
qui garantisse l'autonomie des peuples et des nations indigènes. La
dissolution des trois pouvoirs de l'État en janvier 2000 a abouti à ce
qu'une bonne partie de la direction succombe à la « tentation » du
pouvoir étatique. A ce moment, la Conaie a franchi le seuil qui sépare
un mouvement social d'un mouvement politique, mais en agissant ainsi, elle
a mis « tout son acquis historique » en jeu, puisque « se
transformer en pouvoir signifiait laisser de côté son projet le
plus stratégique et le plus à long terme de construire une société vraiment
plurinationale ». La Conaie cessa d'être pour un temps le « contre-pouvoir
le plus réel existant dans la société, celui qui fut capable
d'exercer un pouvoir effectif de veto sur les initiatives les plus anti-populaires
des élites » (Dávalos, 2001).
Plus grave encore, l'option du pouvoir (brève dans le temps, mais aux
conséquences dramatiques pour le mouvement) obligeait à laisser
de côté « les dynamiques propres de la résistance
et à construire des formats plus institutionnels qui puissent à la
longue servir de mécanismes de contrôle au surgissement de résistances
possibles de la part d'autres acteurs sociaux ». En somme, le mouvement
ne peut pas se transformer en pouvoir sans laisser de côté son
expérience en tant que contre-pouvoir.
Un an plus tard, en janvier 2001, un nouveau soulèvement des bases,
qui n'a pas été appelé par les dirigeants, reprend le
projet original avec une plate-forme de lutte plus modeste. Les dirigeants
qui s'étaient distingués un an plus tôt adoptèrent
un profil bas sous la pression des bases qui comprenaient que se changer en
option de pouvoir conduisait à la fracture du mouvement. Une conclusion
s'imposa : « Il est plus important de transformer un pays déchiré par
le racisme, l'autoritarisme et la toute-puissance que d'accéder au contrôle
du gouvernement » (Dávalos, 2001).
Dans d'autres cas, comme celui du mouvement uruguayen des jeunes et des étudiants,
on a pu voir l'empathie des jeunes avec des mouvements comme les Sans Terre
et le zapatisme dans le type d'organisation qu'ils créèrent :
une coordination qui porta plus loin les occupations des centres d'étude
en hiver 1996. Ils définirent que la coordination « n'est pas
la direction du mouvement, parce que la direction dépend du mouvement
lui-même » ; ils discutèrent pendant des heures et des jours
les propositions, mais ils tirèrent au sort leurs représentants
et placèrent les assemblées de centre au-dessus de la coordination
(Zibechi, 1997 :213). Une chose semblable s'est produite en avril 2000 pendant
l'insurrection pour l'eau à Cochabamba. Là, « la multitude
réunie délibère directement », abolissant « l'habitude
de déléguer du pouvoir étatique », au point que
la multitude redéfinit le rôle des dirigeants, qui ne sont plus
désormais que des courroies de transmission (Gutiérrez, García,
Tapia, 2000 :170). Dans les deux cas, l'organisation du mouvement (elles assumèrent
toutes deux la forme de coordinations) s'est construite sur la double logique
de disperser le plus possible le pouvoir et parallèlement de refléter
en son sein les réseaux sociaux des secteurs sociaux impliqués.
Cette double caractéristique a conquis un espace, des têtes et
des coeurs dans la majorité des mouvements sociaux du continent.
Les nouvelles images du changement social : horizontalité et communauté
Le changement social commence à se lier de plus en plus à la
capacité de faire plutôt qu'à la conquête du pouvoir.
C'est pourquoi les piqueteros de la Coordinadora Aníbal Verón
affirment avec insistance que leurs initiatives de production « préfigurent » la
société qu'ils désirent. Une image qui gagne du terrain
parmi les nouveaux mouvements, c'est celle que montrent de nombreux médias
: groupes de voisins, de sans-emploi et de paysans travaillant dans des entreprises
collectives ou communautaires, une image parmi celles que montrent les femmes
des secteurs populaires. La gamme va des cliniques de santé autogérées
aux boulangeries communautaires, des potagers de voisins jusqu'aux petites
fabriques de conserves, et parfois, comme dans un quartier du sud de Buenos
Aires, les sans-emploi eux-mêmes (qui survivent avec 40 dollars par mois)
ont installé une fabrique de briques avec lesquelles ils construisent
leurs logements de moins en moins précaires.
Ces images toutes simples, beaucoup moins « héroïques » que
celles que nous avons connues dans les années 60 et 70, font partie
du nouveau paysage du mouvement populaire. Elles incluent l'idée de
renforcer l'autonomie, qui repose sur la création de fait de territoires
où les collectifs construisent leur nouveau monde, gagnant des espaces
dans lesquels ils cherchent à assurer la nourriture quotidienne mais également à établir
des relations solidaires et égalitaires (Fernandes, 1996).
L'une des questions qui traversent le mouvement piquetero (nommé « zapatisme
urbain » par Holloway), est celle du « comment » produire
sa subsistance. Un débat encore inachevé embrasse tout un ensemble
d'organisations sur la nécessité d'une rotation dans les charges,
sur le fait que les équipes de travail n'aient pas de contremaîtres,
sur celui de savoir comment adoucir la division du travail et la hiérarchie
des compétences (Zibechi, 2003). Quelques collectifs, comme le MTD de
Solano, rejettent même l'idée qu'il puisse exister des dirigeants,
se posant ainsi comme radicalement différents des mouvements comme les
Sans Terre qu'ils considèrent comme des frères et des inspirateurs
(Colectivo Situaciones, 2002b :42).
Depuis le milieu des années 90, grâce à la double influence
de l'expérience zapatiste et des nouvelles cultures des jeunes, l'idée
d'horizontalité a gagné du terrain. A l'origine, il s'agissait
d'un rejet viscéral des pratiques centralistes et hiérarchiques
de la gauche et des syndicats. Mise en marche, l'horizontalité elle-même
a gagné des espaces, elle s'est étendue et a fini par enrichir
la vie quotidienne de groupes de femmes, de jeunes, et de plus en plus de sans-emploi
et de paysans. Le cas de l'organisation HIJOS (les ENFANTS des disparus de
la dictature) d'Argentine mérite d'être mis en relief. La profondeur
de ses définitions va de pair avec la profondeur de ses actions : en
un petit nombre d'années, ils ont gagné le respect de l'ensemble
du mouvement populaire, des médias et des intellectuels, et surtout,
ils ont obtenu que l'action qui les caractérise, l'« escrache » (concentration
devant le domicile d'un tortionnaire pour que toute la communauté puisse
le connaître) a été adopté par de vastes franges
de la société dans les périodes de mobilisations majeures.
S'arrêter sur l'expérience de HIJOS suppose que l'on mette en
lumière une façon très semblable à celle du zapatisme
de mener debout les luttes sociales. HIJOS se définit comme une « organisation
horizontale à volonté consensuelle ». Elle a fait de l'asymétrie
le signe de son identité. « Cela n'a pas de sens de toujours nous
référer à l'ennemi ; si l'ennemi dit 'blanc', nous devons
dire 'noir' pour combattre le système » (Situaciones, 2002a).
Ils ne cherchent pas à obtenir que la justice châtie les génocidaires,
ils ne proposent même pas un « châtiment populaire »,
mais quelque chose de plus profond : que chaque quartier dans lequel ils habitent
soit leur prison, que chaque voisin soit leur geôlier. En pariant sur
le châtiment social, ils cherchent à impliquer (et le font) l'ensemble
des réseaux et des organisations de chaque lieu dans les « escraches »,
si bien qu'ils travaillent avec eux pendant des mois, se démarquant
des temps du système et des médias et s'occupant seulement des « temps
intérieurs » du mouvement social. Les résultats sont surprenants
: non seulement des dizaines d'assemblées de voisins ont effectué au
cours de 2002 des centaines d'« escraches » contre les militaires
génocidaires, mais beaucoup de ces derniers ont dû déménager,
vu que les voisins refusaient de les saluer et qu'il leur était très
difficile d'acheter du pain et le journal dans leur quartier.
Pour HIJOS, l'horizontalité et la reconstruction des liens solidaires
détruits par la dictature sont des axes aussi importants que le châtiment
des génocidaires. Autrement dit, des questions de principes.
« L'horizontalité est
une vision particulière de la démocratie. On pourrait
dire que l'horizontalité est un chemin, et en même temps
une manière de marcher sur ce chemin (...) L'horizontalité est
fondamentalement un effort, une demande à chacun de donner
le meilleur de lui-même, de ne pas se reposer sur les savoir-faire
d'autrui, d'accepter les décisions et les temps du collectif.
Toutes les organisations indiquent dans leur manière de travailler
le pôle qu'ils veulent atteindre. La manière de faire
de la politique est (ou devrait être) un témoignage
du monde, de la société dans laquelle ils veulent vivre ».
(Zibechi, 2003 :58).
HIJOS est d'une certaine manière l'organisation la plus « purement » zapatiste
du monde non indigène d'Amérique Latine. Bien sûr, il s'agit
d'un collectif très particulier. Ses membres sont tous enfants de militants
des années 60 et 70, de disparus, d'emprisonnés ou d'exilés
; ce sont des jeunes actifs et formés, dont beaucoup sont étudiants
; parmi leurs textes de référence figurent en premier lieu les
communiqués de l'EZLN.
Visions du changement social : une façon de marcher
D'une manière très inégale, une idée différente
du changement social gagne du terrain. Il ne s'agit pas d'une proposition nette,
délimitée et précise, mais de la conviction que les changements
doivent être liés au rétablissement des liens que le système
détruit quotidiennement depuis des siècles. Et, d'autre part,
du sentiment que les changements sont "notre affaire à nous",
ou tout simplement ne sont pas.
La récente décision de l'EZLN de clore l'expérience des
Aguascalientes et de construire à leur place les Caracoles comme espace
de l'autonomie locale et régionale sera une inspiration stimulante.
Les zapatistes ont décidé de mettre en pratique l'autonomie de
fait, sans attendre que l'État mexicain la leur concède.
Ce n'est pas un chemin très distinct de celui sur lequel ils marchaient,
ni très différent de celui sur lequel avancent les indigènes équatoriens
(mais aussi d'autres parties du continent et du Mexique), qui décidèrent
de se rendre forts dans les municipalités où ils ont l'hégémonie
ethnique, pour créer à partir de là les bases de la nouvelle
société.
L'idée de forger une nouvelle sociabilité, de nouvelles relations
entre les personnes et l'environnement, dans les espaces-îles que contrôlent
les mouvements sociaux, est déjà le patrimoine de vastes franges
de personnes organisées sur les fronts les plus variés. La métaphore
de Marcos, selon laquelle il y a des gens qui « passent leur vie à imaginer
que le gouvernail existe et à se disputer sa possession », tandis
que d'autres « font d'une île non pas un refuge pour leur autosatisfaction,
mais un bateau pour rencontrer une autre île, et une autre, et une autre... »,
cette métaphore commence à devenir une manière de vivre
pour une partie considérable de ceux qui consacrent leur vie à changer
le monde à partir des mouvements sociaux.
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