Dixième
anniversaire du soulèvement zapatiste |
Un
millier de rebelles et de sympathisants ont fêté jeudi dans le
calme à Oventic le dixième anniversaire du soulèvement zapatiste
du 1er janvier 1994 contre le gouvernement mexicain. Un contraste saisissant
avec la démonstration de force de l'époque.
L'année dernière, environ 15.000 personnes avaient marché sur
San Cristobal de las Casas, exigeant davantage de droits pour les indiens et
critiquant le président mexicain Vicente Fox.
Au Chiapas, Etat du sud-est du Mexique, les combattants de l'Armée zapatiste
de libération nationale (ELZN) avaient entamé le 1er janvier 1994
une rébellion, au nom du combat pour la liberté, la justice et
la démocratie. Ils avaient pris San Cristobal de las Casas et d'autres
villes le jour où l'Accord de libre-échange nord-américain
(ALENA) entrait en vigueur.
Après douze jours de combats, un cessez-le-feu avait été décrété,
mais les rebelles ne sont jamais officiellement parvenus à un accord de
paix avec le gouvernement. Les accords de San Andrès conclus en 1997 sur
les droits des indigènes n¹ont jamais été appliqués
par le gouvernement.
" Aujourd'hui, nous sommes réunis pour nous souvenir du soulèvement
zapatiste, la date la plus importante de toute notre histoire en tant qu'Indiens",
a déclaré Daniel, un chef rebelle masqué, à Oventic, à 30km
au nord de San Cristobal de las Casas.
" Aujourd'hui, nous marquons 10 ans de guerre, 10 ans de bataille et de
résistance", a-t-il ajouté. "Nous avons passé 10
ans à vivre sous les menaces, le harcèlement et entourés
de forces militaires et paramilitaires".
Il a appelé les auditeurs à "s'organiser et à se battre
dans vos propres villes contre l'ennemi commun: les projets et les plans des
néolibéraux".
Des centaines de sympathisants étrangers ont participé au dixième
anniversaire de la rébellion, dansant sur de la musique marimba aux côtés
des indiens tzotzils. Tous ont scandé "Vive les zapatistes!" Des
feux d'artifice ont illuminé le ciel nocturne.
Le sous-commandant Marcos, figure emblématique du mouvement, n'a pas diffusé de
communiqué de presse.
Source : AP, 1er janvier 2004
La lutte contre la globalisation est une question de survie
par le sous-commandant insurgé Marcos , EZLN, Chiapas, octobre 2003
Nous publions ci-dessous l'un des textes les plus récents de Marcos,
le porte-parole masqué des zapatistes mexicains. Porteur d'une expérience
de lutte de plus de 20 ans, Marocs était un intellectuel urbain blanc.
Il s'est installé parmi les communautés indiennes du Chiapas,
avec cinq autres camarades, en 1983. Dix ans plus tard, l'Armée zapatiste
de libération nationale (EZLN), créée par la population
du Chiapas, se faisait connaître au monde entier le 1er janvier 1994. En
dix ans, les zapatistes sont parvenus non seulement à tenir tête à l'armée
mexicaine mais à organiser des structures politiques et économiques
autogérées. Leur message est universel. Écoutons-le. Durito
est un scarabée qui apparaît souvent dans les textes de Marcos,
qui a horreur des monologues.
Mon
nom est Marcos, sous-commandant insurgé Marcos.
J'ai été invité au Forum pour la défense de l'humanité pour
dire quelques mots.
Je vous remercie pour l'invitation, mais je dois vous avertir que je suis
un soldat, un soldat de l'Armée zapatiste de libération nationale
(EZLN, sigles en espagnol). Je vous avertis parce que, d'après ce qu'on
m'a dit, j'interviendrai avec des intellectuels et des leaders socio-politiques.
Ma voix pourra peut-être donc apparaître discordante (je veux
dire, en plus de l'enregistrement) et hors de propos.
Discordante ou non, il y aura peut-être dans ce que je vais dire des ponts
et des coïncidences. Il arrive que parfois la plume et l'épée
coïncident. Nous coïncidons parfois dans la recherche d'un débat
nécessaire et d'un échange d'idées qui aident à éclaircir
un peu cet horizon confus et désordonné que certains appellent
histoire contemporaine et qui, par moments, fait du trivial et du grotesque un
sujet d'intérêt mondial et qui, d'autre fois, fait du terrible et
de l'aberrant quelque chose qui, à force de se répéter,
devient un air monotone et inaperçu.
Je mentionnerai rapidement quelques aspects de la globalisation et du néolibéralisme
ou, plutôt, ce que nous parvenons à percevoir (et à souffrir)
de ces aspects, et sur les résistances en général et notre
résistance en particulier.
Comme on peut s'y attendre, le schématisme et la réduction y dominent,
mais je crois qu'ils parviennent à dessiner une ou beaucoup de lignes
de discussion, de dialogue, de réflexion. Ou, mieux encore, de mémoire
et de honte.
« La honte, c'est ce que tu devrais avoir, pour m'avoir exclu » dit
Durito qui est venu se mettre à l'abri de la pluie.
« Je ne t'ai pas exclu. Ce qui se passe, c'est qu'on ne t'a pas invité mais
moi, si » lui dis-je en cachant le tabac discrètement.
« L'un va avec l'autre. Dans le cas présent, un nez avec une carapace.
Ou bien mon écuyer grippé prétend-il priver ces bonnes personnes
du délice d'entendre mes sages paroles, de s'illuminer de ma sagesse et
de s'éveiller de la léthargie dans laquelle tes paroles commencent à les
plonger ? » demande Durito en me piquant le nez avec Excalibur, l'épée
légendaire.
« Cette épée ressemble étrangement à une plume
que j'ai perdue l'autre jour » lui dis-je, changeant de conversation. Comme
si de rien n'était, Durito répond :
« Ne change pas de thème ! Tu peux choisir : ou tu me donnes un
espace pour mes sages exposés, ou tu péris sous ma plume, je veux
dire, sous mon épée » dit Durito d'un ton que lui envierait
n'importe quel fonctionnaire du Fonds monétaire international parlant à un
gouvernement latino-américain quelconque.
Alors, appliquant ce que j'ai appris des gouvernements « nationaux »,
j'ai cédé. Voici donc la partie que Don Durito de La Lacandona,
la fine fleur de la chevalerie, a envoyée à ce forum.
Elle s'intitule :
Ballons ou boutiques.
Le monde est comme un ballon gonflé. Ou plutôt, comme une vessie
gonflée. Autrement dit, quand on dit qu'il y a globalisation, c'est
qu'il y a la mondialisation des parties du monde. Mais il y a, comme dirait
l'autre, une mondialisation de ceux qui ont beaucoup d'argent. Et il y a aussi,
comme dirait l'autre, la mondialisation de la lutte, ou plutôt de la
résistance.
Dans la mondialisation de l'argent, ou plutôt, dans la globalisation
des puissants, il y a beaucoup de méchanceté, mais la méchanceté ne
reste pas tranquille à l'intérieur d'un pays, elle se met dans
tous les pays. Et cette méchanceté se met dans d'autres pays
parfois par la guerre, parfois par l'argent, parfois par l'idée, parfois
par la politique.
Autrement dit, ce qui se passe avec la mondialisation de la méchanceté,
c'est que ceux qui sont beaucoup très riches ne sont plus contents d'être
de riches exploiteurs dans un pays, ou plutôt, de leur peuple, mais ils
veulent plus d'argent et ils se mettent dans d'autres pays pour gagner plus
d'argent, et alors, ils ne respectent rien parce qu'ils aiment seulement leur
habileté d'exploiteurs et tout ce qu'ils veulent, c'est gagner de l'argent
bien qu'ils en aient déjà beaucoup, ça ne leur suffit
pas, ils en veulent plus.
Et alors l'argent se met dans un autre pays et ne respecte pas ce pays à cause
de la globalisation de l'argent qui ne respecte ni les pays ni les gens.
Autrement dit, chaque pays est comme un ballon qui crève et il en sort
tout ce qui le faisait spécial, disons, comme sa coutume, sa parole,
sa culture, son économie, sa politique, ses gens, sa manière,
quoi.
Et alors le pays, il faut voir comme il se casse, et le monde entier se met
dans ce pays, et ce pays n'est déjà plus ce pays, mais le monde
entier. Mais pas le monde des gens, mais le monde de l'argent où les
gens ne comptent pas.
C'est comme si quelqu'un se cassait, comme ça, et qu'il ne serait plus
une personne, mais que toutes les méchancetés se mettent dans
cette personne et la mangent, et lors il n'y a plus de personne, il y a seulement
ce qui a mangé la personne.
Et c'est pourquoi nous disons, nous, que la globalisation des puissants, ou
plutôt, de l'argent, mange les pays et mange les gens qui vivent dans
ces pays. Parce qu'un pays, c'est comme une maison où vivent les gens
du pays. Et l'argent mondial détruit la maison, ou plutôt, le
pays, et les gens restent sans maison et sans âme parce qu'ils ne se
connaissent plus entre eux et ils sont comme des inconnus, avec la méfiance
dans les yeux et dans les paroles, tristes, quoi. Et alors, quand un pays reste
sans âme, l'âme de l'argent s'y met.
Et ce pays qui s'est cassé n'est plus la maison où vivent les
gens de ce pays, mais c'est une petite boutique où on vend et où on
achète des choses et des gens.
Parce que, dans la globalisation, l'argent met des boutiques là où il
y avait avant des pays. Et alors, comme le pays n'est plus un pays mais une
boutique, les gens ne sont donc plus des gens, mais seulement des acheteurs
et des vendeurs.
Et les gens ne sont pas propriétaires de la boutique, c'est l'argent
mondial qui commande. Et alors, donc, comme nous disons, la pensée qui
commande est la pensée de l'argent. Et, par exemple, quelqu'un pense à un
nuage et c'est quelqu'un pensant à un nuage et qui peint sa pensée
en bleu par exemple, et voilà, et ce quelqu'un va avec sa pensée
d'un nuage bleu et il est content avec sa pensée de nuage bleu, et s'il
trouve un ballon, il le gonfle et il le peint en bleu et il le donne à un
petit garçon ou à une fillette, et la fillette, ou bien le garçon,
joue avec le ballon bleu qui était une pensée d'un nuage bleu.
Parce que les gens, quand ils pensent comme des gens, ils pensent des pensées
pour les gens.
Mais l'argent ne pense pas aux gens, il pense à plus d'argent. Autrement
dit, l'argent n'en a jamais assez, il mange tout pour faire plus d'argent.
Autrement dit, l'argent ne pense pas à un nuage, il pense à une
marchandise qu'il va vendre et à tirer plus d'argent.
Plutôt : dans la globalisation de l'argent, se mondialise aussi la pensée
de l'argent. Et cette pensée de l'argent est comme une religion qui
adore le dieu de l'argent et les temples de cette religion, ce sont les banques
et les boutiques, et les prières, ce sont les comptes qu'on fait avec
l'argent quand on vend, quand on gagne.
Cette religion de l'argent s'appelle « néolibéralisme »,
ce qui veut dire qu'il y a une nouvelle liberté pour l'argent. Ou plutôt
que l'argent est libre de faire ce qu'il a envie. Et les gens n'ont plus alors
de liberté, mais l'argent, si.
Et dans la globalisation de l'argent, le monde mondial se détruit, ou
plutôt, le ballon du monde se casse, la vessie mondiale crève,
et alors l'argent met une boutique là où il y avait avant un
pays, autrement dit, là où il y avait avant une maison avec des
gens, il y a maintenant une boutique.
Onc, la globalisation du pouvoir détruit les pays pour faire des boutiques.
Et les boutiques, c'est alors pour vendre et acheter.
Et si quelqu'un, par exemple, n'a pas les sous, ou ne veut pas acheter, il
ne compte pas, autrement dit, il faut le détruire.
La globalisation du pouvoir, c'est comme une guerre contre les gens et leurs
maisons, autrement dit, c'est une guerre contre l'humanité.
La globalisation du pouvoir détruit les maisons des gens, disons, les
pays et, parfois, elle vient détruire par une guerre. D'autres fois,
elle entre parce que quelqu'un de l'intérieur lui ouvre la porte pour
qu'elle entre détruire.
Et ceux qui ouvrent la porte, ce sont les politiques, disons, ceux qui commandent
dans les pays, autrement dit, dans les maisons des gens. Et alors, les politiques
ne servent plus à commander parce qu'ils ne commandent plus par eux-mêmes
parce que celui qui commande, c'est l'argent mondial.
Et alors, les politiques deviennent des boutiquiers ou, plutôt, ceux
qui ont la charge de la boutique qui était auparavant un pays ou, autrement
dit, une maison de gens. Et les politiques ne sont plus bons pour tenir la
boutique et il vaut mieux en mettre d'autres qui, bien sûr, étudient
et apprennent à être chargés de boutique. Ceux-là sont
les nouveaux politiques, autrement dit, les boutiquiers.
Et peu importe s'ils ne savent rien de ce que c'est gouverner mais ce qui importe,
c'est qu'ils sachent tenir la boutique et rendent de bons comptes à leur
patron qui est l'argent mondial. Alors, dans les pays détruits par la
globalisation du pouvoir, il n'y a plus de politiques, il y a des boutiquiers.
Et là, dans les boutiques qui étaient des pays avant, les élections
ne sont pas pour mettre un gouvernement, mais pour mettre un boutiquier.
Et alors, ils se mettent à être candidats, autrement dit à se
battre entre eux, les gros, les maigres, les grands, les pots à tabac,
de couleurs différentes, qui commencent à parler et à parler,
et vas-y que je te parle, mais ils ne disent rien du plus important, autrement
dit, ils sont tous différents de visage mais ils sont tous pareils parce
qu'ils vont être boutiquiers. La globalisation du pouvoir s'en moque
alors, si le boutiquier est vert, bleu, rouge ou jaune. Ce qu'il faut, c'est
que le boutiquier remette de bons comptes.
Les boutiquiers changent, mais il continue à y avoir un boutiquier.
Et là, dans la globalisation du pouvoir, le monde n'est plus rond comme
un ballon gonflé, il crève et à sa place il reste une
très grande boutique.
Et les boutiques, comme chacun sait, sont carrées, pas rondes.
C'est comme ça, plus ou moins, que fonctionne la globalisation qui est,
si l'on peut dire, comme la « ballonisation ».
(Fin de l'exposé de Durito)
« Ballonisation » ?
Je reviens enfin au sérieux et au formel.
En
plus de ce que Durito a exprimé de façon si particulière,
nous pensons aussi ce qui suit :
PREMIEREMENT. Si dans la politique « ancienne » (c'est-à-dire
depuis l'Athènes grecque jusqu'aux républiques modernes), l'État était
la « mère » de l'individu et le sein dans lequel la société prenait
racine, croissait et se reproduisait, dans le monde globalisé, l'État
ne peut plus remplir cette fonction. L'individu n'a plus de raison de se référer à une
patrie, une culture, une race ou une langue. Le ventre maternel est maintenant
une méga-sphère que certains appellent encore « planète
terre ». Le citoyen n'est plus le membre de la polis, mais le navigant
de la méga-polis, et il a donc besoin d' « autres » connaissances
et moyens que l'État national ne peut lui offrir.
DEUXIEMEMENT. De la même façon, les « hommes d'État »,
ces super-hommes auteurs de citations classiques, de guerres, d'empires, de
lois et de répressions n'existent plus en tant que tels. Ce vieil « entraînement » interne
qui existait dans les classes politiques pour préparer leurs membres à se
révéler les uns aux autres, est obsolète. Les moyens de
la politique classique (art oratoire, habileté à diriger, sensibilité,
modération, connaissance historique, philosophie, jurisprudence, relation
adaptée) relèvent aujourd'hui de la nostalgie du cirque. Le protocole
du pouvoir, ce mélange complexe de signaux et d'attitudes ne s'apprend
ni ne s'exerce plus à l'intérieur de l'état
TROISIEMEMENT. L'État national tend à ne plus être le chargé de
la reproduction des hommes (j'emploie « reproduction » dans son
sens le plus large, c'est-à-dire les conditions économiques,
politiques, culturelles et sociales en vue de la reproduction sociale), mais
l'administrateur qui contient les désordres de cette reproduction. Le
méga-pouvoir dont on ne sait pas grand chose, impose maintenant une
reproduction plus importante, celle de l'argent.
QUATRIEMEMENT. La lutte contre la globalisation du pouvoir (et contre son soutien
idéologique : le néolibéralisme) n'est pas l'apanage d'une
pensée, d'une famille politique ou d'un territoire géographique,
c'est une question de survie humaine. De même que pendant la Seconde
guerre mondiale une multitude de forces ont résisté et lutté contre
le fascisme, aujourd'hui, les forces qui résistent et luttent contre
le néolibéralisme sont nombreuses.
CINQUIEMEMENT. Dans les États nationaux, le processus du couple globalisation
- néolibéralisme produit un phénomène de résistance
qui incorpore de façon toujours plus accentuée de vastes secteurs
de la population, SANS QUE LEUR CLASSE SOCIALE OU LE LIEU QU'ILS OCCUPENT DANS
LE PROCESSUS DE REPRODUCTION DU CAPITAL SOIT PRIMORDIAL.
SIXIEMEMENT. Par exemple, il apparaît des groupes déconcertants
(de fait, la théorie avait décidé leur disparition ou
leur « absorption » par ceux d'en haut) : d'un côté les
indigènes qui parlent des langues incompréhensibles (c'est-à-dire
inutilisables pour l'échange des marchandises) et qui défient
avec des armes en bois des hélicoptères, des tanks, des avions,
des mitrailleuses, des bombes, et d'un autre côté des jeunes chômeurs
(le « lumpen » qui, théorie oblige, devrait être en
train de grossir les rangs des appareils répressifs de l'État)
qui se mobilisent contre le gouvernement et exigent le respect ou, au-delà,
les homosexuels, les lesbiennes et les transsexuels qui demandent la reconnaissance
de leur différence.
SEPTIEMEMENT. Ces phénomènes de résistance (« bourses
de résistance » comme nous les appelons pour les opposer aux « autres » bourses,
celles des valeurs) essaient de trouver un lien avec des phénomènes
semblables dans d'autres parties du monde. Les super-autoroutes de l'information
conçues pour faciliter le flux des marchandises et de l'argent commencent à voir
(non sans frayeur) qu'elles sont empruntées par des vieilles charrettes,
des bêtes de somme et des piétons qui n'échangent ni marchandises
ni capitaux, mais quelque chose de très dangereux : des expériences,
des soutiens mutuels, des HISTOIRES.
Je parle évidemment de ce qui est à portée de main : notre
guerre, nos armes, notre histoire.
Mais il y a d'autres exemples qui nous parlent d'une nouvelle émergence,
de quelque chose de nouveau qui surgit ça et là et que nous n'arrivons
pas à diriger et à comprendre, en partie parce que les évènements
se précipitent, en partie parce que le présent est le pire endroit
pour penser le présent, en partie parce qu'il y a encore beaucoup de
choses qui doivent se définir.
Mais quelque chose commence à se faire de plus en plus clair : il n'est
pas sûr que nous ayons perdu et, surtout, il n'est pas sûr qu'ils
aient gagné. L'histoire qui compte, celle que nous faisons, hommes et
femmes, a encore beaucoup de fils à tisser, et on n'a pas fini de deviner
ni le dessin ni la couleur de cette gigantesque tapisserie que l'humanité devra
avoir. Nous, et avec nous beaucoup comme nous, nous savons déjà que,
en tous cas, la couleur n'en est pas le gris qu'on impose actuellement, ni
le dessin qui n'est que douleur et mort. Il y a aussi beaucoup d'autres couleurs.
Et il y a aussi beaucoup d'espoir.
Il est certain que si la planète a des blessures ouvertes et sanglantes
en sa ronde géographie, nous ne les soignons pas en les nommant, mais
nous faisons un geste d'humanité qui par moments paraît perdu.
Nommons, donc, la Palestine, et que la honte nous
recouvre.
Nommons les Balkans et que la mémoire s'actualise.
Nommons Euskal Erria et admirons la résistance silencieuse et incomprise
d'un peuple qui, depuis des siècles, refuse d'être conquis. Là-bas,
de l'autre côté de l'Atlantique, un peuple est encerclé dans
une classique man¦uvre de pince : d'un côté la superbe
d'un pouvoir qui, derrière le parapet de juges éblouis par les
flashes des caméras, dirige une authentique guerre d'extermination,
et d'un autre côté, la lâcheté d'un secteur qui se
dit progressiste et qui, plus attaché au politiquement correct, garde
un silence complice alors que la culture basque est traitée de « terroriste ».
Nommons Cuba et que le sang latino-américain cherche les ponts où nous
nous sommes rencontrés hier et où nous nous rencontrerons demain.
Dans les Caraïbes, un peuple fait face à un encerclement qui n'a
rien d'une figure littéraire. Ce peuple a fait que son seul nom convoque
une histoire de lutte et de résistance, de générosité et
de courage, de noblesse et de fraternité. On dit « Cuba » comme
on dit « dignité ».
Nommons la Bolivie et saluons la marche héroïque des Quechuas et
des Aymaras qui défendent la terre. Saluons ceux qui font qu'être
indigène est une fierté et qui, par leur révolte, font
trembler tous les boutiquiers de l'Amérique.
Nommons le Chiapas et découvrons dans les pieds des plus petits l'avenir
du « tout pour tous ».
Nommons quelque recoin que ce soit de la planète et soyons poursuivis
avec les homosexuels, les lesbiennes et les transsexuels, résistons
avec les femmes au destin de décoration idiote qu'on leur impose, résistons
avec les jeunes à la machine broyeuse des non-conformismes et des révoltes,
résistons avec les ouvriers et les paysans à la saignée
qui, dans l'alchimie néolibérale, change la mort en dollars,
marchons le pas des indigènes de l'Amérique Latine et, avec leurs
pieds, faisons le monde rond pour qu'il roule.
Nommons ceux qui n'ont pas de nom. Regardons ceux qui n'ont pas de visage.
Nommons et regardons le monde qui n'existe pas encore, mais qui commencera à exister
dans nos paroles et dans nos regards.
Nommons, donc, les douleurs de l'humanité. Pas seulement parce qu'elles
sont nos douleurs. Aussi parce qu'en les nommant, nous nous faisons un peu
plus humains. Parce que, face à ces blessures, le silence est renoncement,
reddition, claudication, mort.
Si quelqu'un a fait de la plume une épée, qu'elle illumine l'air
de son éclat, qu'en montrant nos blessures elle s'ennoblisse, qu'en
nous nommant elle nous fasse partie prenante d'un casse-tête que sera
demain un monde non exempt de mémoire et de honte.
Parce que, toutes deux, la mémoire et la honte, sont ce qui nous fait
des êtres humains. Ne soyons pas les moutons de notre histoire, de notre
conscience, les traîtres à la parole que nous avons élevée
hier et qui nous convoque aujourd'hui pour être affilée et unie
dans la mémoire et dans la honte.
Voilà. Salut et que la plume soit aussi une épée et son
fil coupe le mur sombre par lequel l'avenir devra se faufiler.
Depuis les montagnes du sud-est mexicain, sous-commandant insurgé Marcos,
Mexique, octobre 2003.
Traduction de l'espagnol : MF Ressouches. Texte original en espagnol : "La
lucha contra la globalización es cuestión de supervivencia",
La Jornada 26-10-03.
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