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Mexique
George
Orwell Oaxaca
est en paix et reflète Ulises
Ruiz, 10 mai 2007
A une année de l'éclatement du conflit des enseignants, Oaxaca est
le miroir du Mexique. Le processus de droitisation avance à pas gigantesques,
mais la rébellion avance aussi qui cherche et parfois trouve de nouveaux
chemins. La pauvreté dans laquelle vivent environ 67% des Oaxaquègnes
(2.349.570 personnes sur un total de 3.506.821, selon les chiffres officiels)
et l'inégalité « sont une caractéristique qui les empêchent de
former une partie active dans la société », selon Creuset de cultures indigènes et métisses, dans les dernières années
la capitale de l'État s'est transformée en une immense pompe à touristes
qui apporte beaucoup d'argent à des investisseurs locaux, nationaux
et étrangers, mais très peu aux citoyens de base. Avec l'arrivée d'Ulises
Ruiz Ortiz (URO) comme gouverneur à la fin 2004, cette situation s'est
vue exacerbée par un cycle autoritaire renouvelé, caractérisé par l'usage
discrétionnaire des ressources publiques, l'augmentation du narcotrafic,
la destruction du patrimoine historique et naturel, le harcèlement des
moyens de communication indépendants, et tout type de répression. Homme
bas et impitoyable, Ruiz Ortiz n'a pas gagné dans les urnes mais, comme
Felipe Calderón, par la voie de la fraude. Les guerres d'URO La perpétuation dans sa charge d'URO et le soutien qu'il a reçu de
la part des deux exécutifs fédéraux (celui de Vicente Fox et celui de
Felipe Calderón) ne détonnent pas dans le panorama national : les premiers
mois de la nouvelle administration paniste se caractérisent par la militarisation
des principales régions indigènes du pays, de nombreux assassinats perpétrés
par l'armée et la demande aux USA de doter le Mexique d'un « Plan
Colombie » sous prétexte de lutte contre le narcotrafic. [3] Dans le cas du gouvernant oaxaquègne, son caractère arbitraire est
apparu dès sa campagne électorale. Le 27 juillet 2004, dans un acte
prosélyte commis à Huautla de Jimenez, ses partisans tuèrent à coups
de bâtons le professeur Serafín Garcia au motif qu'il était opposé à
sa candidature. Comme beaucoup d'autres, le crime est resté impuni.
[4] Le 1er août, jour du scrutin, le système de comptage des voix s'arrêta
trois fois, de manière que la « victoire » d'URO - surnommé
le mapache mayor [5]- fut contestée par la coalition « Todos
somos Oaxaca » conduite par Gabino Cué. Ce fut en vain : les jeux
étaient faits, le poste de gouverneur étant le prix payé pour la guerre
sale que, des années plus tôt, URO avait coordonné dans l'État de Tabasco
contre Andrés Manuel Lopez Obrador, le grand ennemi du pré-candidat
présidentiel du PRI, Roberto Madrazo. Comme on sait, le premier acte du tout nouveau gouverneur fut de
déclencher une autre guerre, cette fois contre le périodique local indépendant
Noticias de Oaxaca, jugé coupable du crime de dissidence. Le
17 juin 2005, des hommes de main dirigés par le député priiste et « leader
syndical » David Aguilar, firent irruption dans les locaux du quotidien.
Devant le refus de la rédaction de se mettre en « grève »,
les assaillants séquestrèrent les 31 journalistes présents durant plus
d'un mois. [6] Néanmoins, Noticias continua à paraître, car les séquestrés
trouvèrent le moyen de produire de l'information par l'intermédiaire
d'internet et le journal fut imprimé à Tuxtepec, à plus de Un autre événement caractéristique est l'agression contre Santiago
Xanica, une communauté indigène zapotèque dans Un peu après URO se lança dans une coûteuse et écologiquement nocive
restructuration du zócalo (place principale, Ndt) de Oaxaca qui lui
attira l'antipathie de la classe moyenne locale, mais lui permit de
distribuer une énorme quantité d'argent à ses proches. Jusqu'à fin mai 2006, il y avait à Oaxaca environ soixante-dix prisonniers
politiques. Pas satisfait, le gouverneur ouvrit le feu contre Depuis des années, à l'approche du jour de l’enseignant (15 mai),
les enseignants installent un « plantón » (camp permanent
de manifestation) dans le centre de la ville pour exposer leurs revendications.
Les citoyens se plaignaient, râlaient mais leur marchandaient rarement
leur sympathie. Catalyseurs de la conscience sociale, dévoués à leur
travail et connaissant en profondeur la réalité locale, les enseignants
sont très respectés localement. À cette occasion, ils demandaient l'homologation de leur maigre salaire
aux normes nationales, une revendication qui implique aussi les autorités
fédérales. Au printemps 2006, cependant, se fermèrent toutes les portes
de la négociation. URO lança des menaces tentant de manipuler une des
fractions du mouvement contre l'autre pendant que le gouvernement fédéral
paniste fit la sourde oreille sur le sujet en pensant asséner un coup
certain au PRI. Le plantón commença le 22 mai, sans rencontrer grand écho
dans la population. Encouragé, le 14 juin URO ordonna son évacuation,
confiant dans l'effet de surprise. Vers les 4h 50 du matin, des agents
de divers corps appuyés par des hélicoptères qui jetaient des grenades
toxiques agressèrent les professeurs avec des armes à feu. En plus de
causer une panique dans la population, les policiers détruisirent tout
ce qu'ils purent, y inclus les installations de la radio des enseignants
« Radio Plantón ». Le résultat fut de 200 blessés, plus un
nombre indéterminé de disparus. URO montra ainsi son talent pour faire face au non-conformisme social,
comme l'avait fait quelques semaines plus tôt à Atenco le gouverneur
-aussi priiste - de l'État de Mexico, Enrique Peña Nieto, avec la collaboration
enthousiaste de l'exécutif fédéral paniste. [8]. A la veille des élections
présidentielles, le gouverneur d'Oaxaca envoyait, en plus, le message
de son chef, Roberto Madrazo : le PRI est le parti de l'ordre. Dès lors
les élections étaient déjà ensanglantées. L'incendie Ces derniers se regroupèrent affrontant les policiers avec des pierres
et des bâtons, désormais aidés par les universitaires, les organisations
sociales et les citoyens de base. En l'espace de quelques heures, la
multitude enflammée reprit le zócalo, réinstallant le plantón
au dépit de URO. Acte suivant, les enseignants contestèrent le gouverneur,
exigeant dès lors sa démission comme condition préalable et incontournable
pour résoudre le conflit du travail. Le 16 juin, une mégamarche de 300.000 personnes montra la force des
enseignants. Les citoyens-étudiants, pères de famille, travailleurs,
bureaucrates et même commerçants, les reçurent par des applaudissements
et quand quelqu'un brandissait une pancarte qui disait « dehors
Ulises », tout le monde applaudissait. Pendant ce temps, l'Union des Communautés Indigènes de Le mouvement prit un tournant quand le 18 juin, il annonça la constitution
de l'Assemblée Populaire du Peuple d'Oaxaca (APPO) dans laquelle, en
plus des enseignants, convergèrent 350 organisations de caractère très
varié : des syndicats, des collectifs libertaires, de vieux groupes
de la gauche marxiste-léniniste, des organisations citoyennes, des indigènes,
des travailleurs, des artistes, des étudiants et des individus sans
parti. L'APPO surgit ainsi par l'initiative des enseignants comme une forme
pour canaliser l'appui social à leur mouvement revendicatif mais elle
les dépassa rapidement. Le 20, ses membres décidèrent de créer une direction
collective provisoire constituée de 30 personnes intégrant un front
commun « pour commencer une lutte prolongée, jusqu'à obtenir la
disparition des pouvoirs constitués, la destitution d'Ulises Ruiz Ortiz
et l'arrivée du pouvoir populaire ». Même si le terme « pouvoir populaire » peut gêner par les
expériences historiques qu'il évoque, il exprimait l'idée de transformer
les conditions de vie en posant les bases d'une nouvelle relation société-gouvernement. Rapidement naquirent des commissions internes, comme celles de la
presse, des barricades et de la propagande. « Nous commençons à
constituer un réseau d'organisations, et toute action que nous voudrions
réaliser doit passer par une consultation des bases, tant des enseignants
que de l'APPO ». [11]. Selon Gustavo Esteva, au sein de l'APPPO confluèrent trois luttes
démocratiques distinctes. [12]. La première se bat pour la démocratie
formelle: comment améliorer les conditions de représentation; comment
en finir avec les pièges et fraudes du système électoral, délimiter
la manipulation des médias et assurer le fonctionnement correct des
institutions de l'État de droit. Ces revendications sont très vigoureuses
à Oaxaca et très visibles au sein de l'APPO. Le second courant prône
la démocratie participative, c'est-à-dire le renforcement de l'initiative
populaire, l'institution des figures juridiques du référendum et du
plébiscite, la possibilité de révoquer les mandats et l'option de ce
qu'on appelle budget participatif, afin que les services publics se
réalisent avec la participation des citoyens et non de manière arbitraire.
La troisième, que l'on peut dénommer démocratie radicale dit : nous
n'avons besoin d'aucun pouvoir au-dessus de nous; nous pouvons avoir
besoin de formes de coordinations administratives, mais rien de plus.
Ce courant lutte pour une société dans laquelle l'origine de la loi
réside dans l'autonomie individuelle et collective de tous les êtres
humains. C'est un courant transversal qui au Mexique s'inspire de l'expérience
des peuples indigènes, mais aussi des luttes urbaines et de l'anarchisme. Selon les mots de David Venegas, « el Alebrije » (figures
colorées en papier mâchée inventées par Pedro Linares López, NdT),
conseiller de l'APPO, prisonnier depuis le 13 avril 2007 dans la prison
d'Ixcotel, « il est possible de vivre dans un ordre social propre,
émanant de la volonté collective et non de l'imposition d'un gouvernement
qui est étranger aux intérêts et besoins des peuples, un ordre social
où les valeurs qui règnent sont la fraternité, la solidarité, la coopération
et la défense communautaire et non plus un ordre social basé sur le
châtiment, l'autorité, la raillerie publique ou la prison. » [13] Ce qu'exprime David a à voir avec la revendication d'auto-organisation
et d'auto-gouvernement des masses qui s'incorporent au mouvement et
avec l'aspiration de créer un monde nouveau des entrailles de l'ancien.
En plus d'expliquer le débordement des syndicats et des organisations
marxistes-léninistes, ces aspirations sont la meilleure garantie que
le danger de fascisation butte contre une barrière infranchissable. Loin d'être extrémiste, la « démocratie radicale » a une
position réaliste, c'est-à-dire pas éloignée des faits. Elle n'est pas
idéologique, étant donné qu'elle ne s'identifie avec aucune organisation
particulière. De même, elle est consciente de n'être pas dominante dans
l'ensemble du pays. Au Mexique, il existe une caricature de démocratie
formelle, un peu de démocratie participative, pendant que la démocratie
radicale a des expressions dans les communautés indigènes, chez les
zapatistes et comme aspiration dans quelques lutte urbaines. « Donc
-conclut Esteva-nous coexistons avec les deux premiers courants, parce
que nous vivons au Mexique. Nous ne prétendons pas nous séparer du Mexique.
Nous continuons ici et nous allons accepter différentes choses de la
démocratie formelle, mais nous allons tenter de faire les choses à notre
manière ». La fête En cette fin juin 2006, convergèrent dans l'APPO une multiplicité
non seulement d'organisations mais d'approches, d'individus et de sensibilités
qui d'une certaine manière renvoient à la vieille tradition libertaire
du magonisme (des frères Ricardo, Enrique et Jesús Flores Magón,
célèbres anarchistes mexicains, NdT) qui reste vivante dans l'entité. Au fur et à mesure que croit l'indignation, le mouvement prend de
la force, de la créativité et de la richesse. Pour les élections présidentielles
du 2 juillet, l'APPO propose un vote de sanction d'Ulises Ruiz. Bien
que beaucoup de ses membres défendent une position clairement abstentionniste-et
en dépit des manipulations et subterfuges habituels-, le résultat fut
indiscutable : Lopez Obrador l'emporta par une marge très nette et le
PRI se retrouva en troisième position, quelques chose d'inédit dans
cet État. Ce qui suit est une histoire très complexe dont nous ne reprendrons
que quelques faits marquants. Dès son origine, l'APPO s'est inspirée
des pratiques démocratiques des zapotèques, mixtèques, mixes, amuzgos
et autres peuples originaires. Pour cela, elle changea rapidement son
nom- un peu anachronique - d' « Assemblée Populaire du Peuple »
(au singulier) par « Assemblée Populaire des Peuples » (au
pluriel). Si l'idée d' « assemblée » évoquait les formes autogestionnaires
qui demeurent en vigueur dans 80% des 570 municipalités d'Oaxaca, encore
était-il nécessaire de prendre note que ces assemblées ont des expressions
multiples et diverses. La capitale de l'État elle-même est, entre autres choses, une métropole
indigène car plusieurs de ses colonies sont composées principalement
de migrants qui viennent des peuples originaires. Beaucoup d'entre eux
se joignirent aux protestations; certains étaient enseignants, la plupart
artisans et vendeurs ambulants. [14] En prenant connaissance des faits,
les communautés se joignirent en apportant leur énorme expérience et
leur inépuisable mémoire des injustices: misère, oppression, marginalisation,
dépouillement, oubli... En même temps, vinrent de jeunes urbains dont l'identité collective
se construit dans le quartier, la musique, l'habillement et l'art. « Groupes
marginalisés et discriminés, non seulement par le gouvernement, comme
prostitué-e-s, homosexuels, lesbiennes, se firent présents, quoique
de manière discrète », afin que « les injustices dont ils
souffrent fassent partie du cri collectif de justice et de liberté pour
tous ». [15] Ce ne fut pas un mouvement de classe au sens traditionnel, car la
classe ouvrière est quasi inexistante dans l'Oaxaca. [17]. Ce fut plutôt
un mouvement des mouvements. Il y avait des gens avec la faucille et
le marteau côtoyant des étendards de Ce ne fut pas non plus uniquement un mouvement local : « l'expérience
que nous avons aujourd'hui doit aussi à ce qui s'est fait en Équateur,
au Brésil et en Argentine. Nous avons été liés à tous les processus
qu'il y a eu en Amérique latine, et aussi aux USA avec nos camarades
migrants » [18] Ce fut encore moins un mouvement à la recherche du pouvoir, en dépit
des délires staliniens de certains de ses participants. Cela fut consigné,
par exemple, dans un graffiti qu'on pouvait lire jusqu'à fin octobre
2006 dans la rue Tinoco y Palacios du centre historique d'Oaxaca : « Ils
veulent nous obliger à gouverner, nous n 'allons pas tomber dans
cette provocation ». Qu'est-ce que cela signifie ? Gustavo Esteva
répond : « Nous ne sommes pas intéressés à prendre ce gouvernement;
ce gouvernement est une structure de domination pour contrôler les gens
et nous ne voulons pas occuper cette fonction » [20] Devant les atrocités d'URO, les gens commencèrent un processus novateur
d'auto- organisation et durant des mois la capitale passa par la
singulière expérience d'une vie sans gouvernement et sans bureaucratie,
mais ouverte au dialogue et à l'innovation. La sagesse collective s'imposa
de manière pacifique sur les caravanes de la mort, les disparitions
forcées et les violations amplement établies par les organisations de
droits humains nationales et internationales. Dans une authentique révolution sociale, beaucoup de personnes découvrirent
dans l 'action leurs capacités cachées. La participation des femmes
fut intense. Certaines d'entre elles avaient voté pour le PRI, mais
le mouvement les éveilla à une nouvelle conscience. Une dame, déjà âgée,
complètement seule et sans autre arme que sa dignité rebelle, détourna
un autobus pour le mettre au service de la cause. Et ce fut un collectif
de femmes qui fit marcher la télévision durant 20 jours, essayant dans
les faits la communication alternative. Il faut étudier le rôle des médias récupérés car ils furent le fer
de lance de la mobilisation. La prise de 12 radios commerciales et du
Canal 9 de la télévision locale furent des mesures défensives face à
la destruction de Radio Plantón et aux dommages infligés à Radio Universidad,
les seules voix indépendantes de la ville. Il est évident que le mouvement
ne se serait pas développé si rapidement sans la radio. Nous avons tous appris à reconnaître sa voix quelque peu enrouée
qui avec calme et sérénité transmettait les besoins des manifestants
pendant que pleuvaient les balles et les gaz. Le 3 novembre, jour qui
suivit la bataille de On a beaucoup parlé des barricades et on a vu là une preuve de la
« violence » exercée par l'APPO. La réalité est que les barricades
surgirent comme des mesures défensives pour contenir les assassinats
des caravanes de la mort d'URO. Il y en a eu au moins 1500, bien que
personne ne les ait compté et que nous ne saurons jamais leur nombre
exact. Il est certain que ses participants- en grande partie des habitants
des colonies- ont expérimenté durant de longues nuits de nouvelles formes
de sociabilité et une véritable fête collective. [21bis] L'aspect festif, fut, me semble t-il, l'unique comparaison pertinente
avec Il faudrait ajouter que les gens d'Oaxaca ne parlent pas de « commune »
mais de « communalité », terme qui renvoie aux expériences
indigènes locales. [21ter] Il est clair que les jeunes des barricades
n'étaient pas des « professionnels » ni des militants au sens
traditionnel. Ils étaient des gens du peuple-y compris des enfants de
la rue comme on peut le voir dans une vidéo du collectif Mal de ojo
[22]-, des gens qui ne savaient rien de la guérilla urbaine. Et maintenant ? Le grand mouvement qui a frappé la société oaxaquègne est un des
événements les plus importants de l'histoire récente du Mexique, quelque
chose qui peut se comparer uniquement avec l'insurrection zapatiste
de 1994. La résistance populaire aux abus d'URO fut autant inespérée
que massive, créative et porteuse d'espérance. A l'écologie de la peur
les Oaxaquègnes répondirent par l'écologie de la fête qui est très enracinée
dans la tradition locale. Contre les délires du pouvoir, ils réaffirmèrent
leur droit au tyrannicide non-violent qui s'exprime dans le slogan :
« Il est tombé, Ulises est tombé ». L'APPO est le résultat d'un long processus d'accumulation d'expériences
historiques -d'erreurs et de bonnes réponses- qui convergent dans l'objectif
commun de démocratiser les structures du pouvoir. Même si on a vu que
le contenu de cette démocratisation fait débat, il est certain que ce
fut l'axe qui rassembla un mouvement multiforme qu'on ne peut pas comprendre
à partir des analyses traditionnelles marxistes ni de type sociologique. « Ce qui s'ébauche à Oaxaca se situe dans la ligne de continuité
de Vaneigem a raison dans la mesure où ce qui est arrivé à Oaxaca en
2006 est porteur d'espérance pour tous ceux qui cherchent des alternatives
à la barbarie régnante à l'intérieur et à l'extérieur du Mexique. Cependant,
il est vrai également que la répression a anéanti ces mêmes espérances.
Je ne vais pas évoquer ici le calvaire vécu par le peuple d'Oaxaca à
partir du 27 octobre 2006, jour au cours duquel furent assassinés le
journaliste Brad Will à Santa Lucia del Camino et un nombre indéterminé
de personnes à Santa Maria Coyotepec. La meilleure source à ce sujet demeure le rapport de « La commission estime que les faits qui se sont déroulés à
Oaxaca constituent un maillon d'une stratégie juridique, policière et
militaire, avec des dimensions psychosociales et communautaires dont
l'objectif ultime est d'instaurer le contrôle et l'intimidation de la
population civile, dans des zones où se développent des processus d'organisation
des citoyens ou des mouvements à caractère social non dirigés par les
partis ». [24] J'ai participé à l'expérience et je suis témoin que cette conclusion
est modérée en regard de la réalité. Si nous pouvons effectivement vérifier
qu'il y a eu au moins 23 victimes jusqu'à la seconde quinzaine du mois
de janvier 2007 (toutes du côté du mouvement), nous ne pouvons déterminer
le nombre exact de disparus, nombreux, depuis le début du conflit. Pourquoi
? Parce que la terreur est telle que les gens n'osent pas déclarer la
disparition de leurs proches, même devant une instance aussi fiable
que Les abus de la force publique ne furent pas des « excès »
ni des « erreurs » mais une froide expérience d'ingénierie
sociale dans laquelle les pouvoirs fédéraux agirent en coordination
avec les pouvoirs locaux. Que voulaient-ils ? Probablement mesurer combien
de répression supporte une peuple, sans que la situation leur échappe.
Armando Bartra l'a bien exprimé : « se préparer à affronter des
masses enflammées c'est supposer qu'elles vont apparaître » [25] Quel est le bilan de sept mois de contre-insurrection ? L'état de
terreur se poursuit, en dépit des déclaration officielles en sens contraire.
Les prisonniers ont été libérés de manière arbitraire et au
compte-gouttes, en application de la même stratégie de contre-insurrection
qui a prévalu à leur arrestation. [25ter]
Face au lent retrait des masses, les voix participatives de la pluralité
se taisent et les groupes de la vieille gauche gagnent des espaces qu'avant
ils n'avaient pas. Ou pour le dire autrement, certains de ses dirigeants
avaient ces espaces en tant que participants légitimes du mouvement,
non en tant que membres de tel ou tel groupe. Certains d'entre eux travaillent jour et nuit pour transformer l'APPO
en une organisation politique verticale de type stalinien. Cela s'est
vu, par exemple, dans le Congrès Constitutif de l'APPO (10-12 novembre
2006) ou lors de l' « Assemblée Populaire des Peuples du
Mexique »- tentative en grande partie manquée d' « exporter »
le modèle APPO - quand un représentant connu du « Frente Popular
Revolucionario » (FPR) affirma sans entraves que « le mouvement
d'Oaxaca est un mouvement de dirigeants ». [26] Aux luttes traditionnelles entre vieilles organisations qui portent
sur le dos 30 années de défaites, s'ajouta à partir de février 2007
la division au sujet de la question électorale : participer ou non aux
élections locales de fin juin. Il se forma, au sein de l 'APPO,
un bloc électoral (FPR, FALP, NIOax, etc.) qui entreprit une bataille
à mort contre le bloc abstentionniste (VOCAL, CODEP, CIPO, POS, etc.).
À son tour le bloc électoraliste se fractura sur des conflits internes.
Avec sa générosité habituelle, le PRD leur attribua une seule candidature.
Les dommages, en revanche, furent incalculables. Un est, très probablement,
la détention de David Venegas-conseiller de l'APPO, élu par le secteur
barricades-membre de VOCAL, libertaire et abstentionniste. Le 13 avril,
David fut arrêté alors qu'il se rendait à une réunion de l'APPO, sous
la charge fantaisiste de posséder Des semaines plus tard, il lança de la prison de graves accusations
contre quelques dirigeants connus du bloc électoral qu'il accusa de
la responsabilité de sa capture. Sans entrer dans le fond de la question,
le fait est que David a été arrêté sous la même imputation qui avait
circulé conte lui avant sa détention. [27] Il y a plus : au cours du
mois de mars, comme partie de sa contre- offensive, la police avait
semé des explosifs dans les environs de ce qui avait été la barricade
de Brenamiel, accusation immédiatement démentie par David lui-même dans
une conférence de presse. [28] Les choses étant ce qu'elles sont, ce serait un vain exercice de
chercher les organisations pures, de séparer les « bonnes »
des « mauvaises » ou les « révolutionnaires » des
« réformistes ». Les lignes de division ne passent pas par
les organisations, mais les traversent. Même chez les staliniens du
FPR, il y a des camarades de valeur. Revitaliser le mouvement n'est
pas, non plus, une affaire ethnique. L'apport des indigènes est fondamental,
d'autant qu'ils sont immunisés de la corruption et de la funeste séduction
de la politique professionnelle. David suggère que « si le cours qu'offre l'APPO [...] est étroit
et limité, ce peuple héroïque saura chercher et trouver les chemins
de sa libération » [29]. Le diagnostic est sévère mais ne semble
pas très éloigné de la réalité. Ainsi tout n'est pas perdu. A Oaxaca
circule une question : comment recréer le moment magique vécu l'an dernier
? Seuls les femmes et les hommes qui ont participé au mouvement peuvent
trouver la réponse. Notes [1] Cité par: Luís Arellano Mora, “Oaxaca: la pobreza en cifras”, http://lavoladora.net/content/view/690/82/ [21ter] Sur le concept de communalité dans les communautés indigènes,
voir : Benjamin Maldonado, La comunalidad indígena, http://www.antorcha.net/biblioteca_virtual/politica/comunalidad/comunalidad.html [22] Ce collectif
a réalisé un magnifique travail de prises de vues sur les événments
d’Oaxaca. Voir www.maldeojotv.net [23] Raoul Vaneigem, “Llamado de un partisano
de la autonomía individual y colectiva”, [25bis] [25ter]
Selon Noticias de Oaxaca du 9 juin 2007, seuls restent
détenus six membres de l’APPO et 20 mandats d’arrêt sont lancés contre
d’autres. À ceux-ci il faut ajouter un nombre indéterminé de prisonniers politiques d’autres conflits,
en particulier dans la région de los Loxicas et de Santiago Xanica. [26] 11-12 novembre 2006, local del SITUAM,
México, DF. Original :
www.rebelion.org/noticia.php?id=52119 |
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