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Monde arabe - Tunisie
 
 

L'appel au secours dune libérale, prise dans le collimateur de Ben Ali


par Neila Charchour Hachicha, 23 avril 2006


A l'attention publique
Après la publication de Fighting to speak* et sa version française sur le site du PLM (ci-dessous), le régime tunisien ma tout simplement et illégalement censuré de nouveau.
Cela démontre clairement le refus du régime de respecter la liberté dexpression de ses citoyens ainsi que son total refus daccepter une quelconque critique fondée qui lui est dirigée. Comment peut-il dans ces conditions voir ou corriger ses propres erreurs et ses propres dérives?
La réouverture de mes sites nétait en réalité qu'un geste visible, loin de toute sincérité, alors que ce même régime continue de menacer ma famille pour me faire taire. Il a suffit que je le dénonce pour qu'il censure de nouveau.
Un régime qui ne dialogue pas et ne répond pas a ses citoyens et tout simplement un régime irresponsable car our être responsable, il doit être en mesure de répondre publiquement et non de censurer ou de terroriser sournoisement ses citoyens.
* Combattre pour parler : à lire sur http://www.plmonline.info/id328.html
Lire aussi Neila Charchour ou le fiasco du Programme Américain de Démocratie dans le Monde Arabe sur quibla.net/mda2006/tunisie2006.htm

 


Grande inquiétude pour le journaliste Slim Boughdir dans sa dix-huitième journée de grève de la faim


par la Commission arabe des droits humains, Malakoff, 21 avril 2006


Nous venons dapprendre que le journaliste Slim Boughdir, qui est entré le 4 avril dernier en grève de la faim, a vu son état de santé se détériorer de manière importante. Selon le médecin qui l'a examiné, il se plaint d'une apparition de sang dans les urines en provenance des reins, mais refuse dêtre transporté aux urgences et affirme sa volonté de ne pas se soigner et daller jusquau bout de sa grève malgré d'autres troubles et une perte de poids de onze kilos.
Correspondant à Tunis du site Internet de la chaîne de télévision satellitaire Al-Arabiya, Slim Boughdir travaillait pour le journal gouvernemental Al-Chourouk. Mais les autorités ne lui pardonnent pas davoir soutenu activement le mouvement des grévistes du 18 octobre, déclenché à loccasion du SMSI en novembre 2005, où il a notamment publié sur internet les déclarations des grévistes quil a interviewés. Depuis, il a été, selon la méthode de la mort lente utilisée dans ce pays, lobjet de persécutions policières, de retrait de passeport, de salaire gelé, etc.
Nous avons appris aussi lentrée, depuis le mercredi 19 avril 2006, en grève de la faim dune collègue de Slim Boughdir, la journaliste Shéhérazade Akacha, et ce pour protester contre son licenciement abusif. La Direction du même journal gouvernemental Al-Chourouk lui a dicté un article quelle a refusé, faisant connaître ces pressions sur internet. Ce qui a motivé son licenciement et son harcèlement incessant par la police politique.
De son côté, l'avocat Mohammed Abbou est toujours en grève de la faim depuis le 11 mars 2006, où il a été condamné à trois ans de prison pour un article publié sur internet il y a deux ans. On ne lui a pas pardonné davoir dénoncé la torture en Tunisie lors du SMSI de novembre 2005.
La Commission Arabe des Droits Humains, qui a déjà attiré l'attention lors de ce sommet sur la dégradation de la situation des droits de l'homme dans ce pays et qui a reçu les plaintes des militants des droits de lhomme soumis depuis aux pires exactions, affirme sa solidarité avec ces grévistes de la faim et appelle les démocrates dans le monde à une large solidarité avec eux et avec tous les victimes de la chape de plomb qui s'abat depuis de longues années sur la Tunisie.


 

Le Général Ben Ali avec l'homme qu'il devrait charger de représenter la Tunisie au Conseil des droits de l'homme des Nations unies, le tortionnaire en chef Mohamed Ali Ganzoui. Pour que les choses soient claires.


Parcours de Ganzoui :
Directeur général de la Sûreté en 1989, directeur général des services spéciaux en 1990, secrétaire d'Etat à la Sûreté nationale en 1995, consul général de Tunisie à Düsseldorf puis à Jeddah et ambassadeur de Tunisie à Damas, PDG de la Société immobilière et de participations SIMPAR, de nouveau secrétaire d'État à la Sûreté nationale depuis novembre 2005.
Un vrai militant des droits de l'homme et du citoyen version Ben Ali !

 

 

 

 

 

 

 

 

Appel à tous les Tunisiens libres : laisserons-nous la Tunisie de Ben Ali siéger au Conseil des droits de l'homme des Nations unies ?
par Ahmed Manaï, ITRI, 19 avril 2006



Chers compatriotes,
Que vous soyez dissidents de l'intérieur ou de l'extérieur, exilés dans votre propre pays ou aux quatre coins de la planète, réfugiés, emprisonnés ou en semi-liberté, en sursis ou condamnés, cet appel vous concerne.
Le 9 mai prochain, le nouveau Conseil des droits de l'homme va être élu par l'Assemblée générale des Nations unies à New York. 13 sièges sur 47 sont réservés pour les pays africains. Le Conseil sera intronisé le 19 juin à Genève.
Parmi les candidatures, celle de la Tunisie aux côtés de celles du Maroc et de l'Algérie. Nos frères algériens ont lancé une campagne contre la candidature de l'Algérie, assortie d'une demande de création d'un Tribunal pénal international sur l'Algérie.
Allons-nous, Tunisiens épris de justice, de liberté et démocratie, regarder ce cirque sans rien dire ? Ce serait indigne de nous.

Je vous propose donc, en tant que militant indépendant de la liberté du peuple tunisien, de nous concerter rapidement pour lancer une campagne coup de poing" contre la candidature indigne de la Tunisie de Ben Ali à ce siège prestigieux. Contactez-moi par mail à <tunisielibre@yahoo.fr> ou <contact_tunisitri@yahoo.fr> pour que nous organisions une campagne très rapidement.

Essayons d'oublier les rancoeurs, les inimitiés, les reproches sur le passé proche ou lointain et sachons nous unir ponctuellement sur un objectif clair : faire entendre à la communauté internationale la voix de l'autre Tunisie, celle des hommes et des femmes droits !
Vous trouverez ci-dessous tous les liens utiles pour connaître dans les détails les objectifs et les modalités de mise en place du Conseil des droits de l'homme, ainsi que les documents par lesquels la Tunisie (en anglais) et l'Algérie (en français) ont présenté et argumenté leur candidature (le texte de candidature du Maroc n'a pas été communiqué). Ce sont deux textes dignes d'une anthologie de la littérature surréaliste karakouzique. Je vous signale d'ailleurs que le seul pays à présenter sa candidature aussi en langue arabe a été...Cuba !
Devrions-nous envisager un exil de masse vers cette île paradisiaque ? Bien sûr, me direz-vous, peut-être notre Oncle Sam préfèrerait-il nous voir là-bas, mais dans un charmant club de vacances situé à Guantanamo Bay ! Remarquons d'ailleurs que les USA, qui avaient tenté de s'opposer à la création du Conseil des droits de l'homme - avec leurs habituels alliés, les Iles Marshall, Palau et Israël -, n'ont pas présenté leur candidature, ce que M. Kofi Annan a regretté de tout son coeur !!!

Documents à consulter

Résolution 60/251 du 15 mars 2006 de l'Assemblée générale instituant le Conseil des droits de l'homme

http://daccessdds.un.org/doc/UNDOC/GEN/N05/502/67/PDF/N0550267.pdf?OpenElement

Modalités des élections du Conseil des droits de l'homme


http://daccessdds.un.org/doc/UNDOC/GEN/N06/292/40/PDF/N0629240.pdf?OpenElement

Liste des candidatures

http://www.un.org/french/ga/60/elect/hrc/

La création d'un Conseil des droits de l'homme, une décision « historique », selon Kofi Annan

http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=12033&Cr=Annan&Cr1=CDH

Conseil des droits de l'homme : Kofi Annan regrette que les Etats-Unis ne présentent pas leur candidature

http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=12167&Cr=&Cr1=

Déclaration de candidature de la Tunise


http://www.un.org/ga/60/elect/hrc/tunisia.pdf

Déclaration de candidature de l'Algérie

http://www.un.org/ga/60/elect/hrc/algeria.pdf

Lettre à Kofi Annan de la Coordination Nationale des Familles de Disparus en Algérie

et "Ubu roi d'Alger : la candidature de l'Algérie aux élections du Conseil des Droits de l'Homme" - Communiqué de Justitia Universalis, La Haye, le 8 avril 2006

http://www.justitia-universalis.net/


Pour suivre au jour le jour les nouvelles des Nations unies à Genève
http://www.unog.ch/80256EDD006B9C2E/(httpHomepages)/15406DAB6CB569F080256F04006E8812?OpenDocument&cntxt=027E3&cookielang=fr

 

Neila Charchour ou le fiasco du Programme Américain de Démocratie dans le Monde Arabe


par Mondher Sfar, 8 avril 2006. Courriel : msfar@wanadoo.fr

Neila Charchour réside à Tunis. Elle est la fille d'une importante personnalité de l'ère bourguibienne. Elle est fondatrice du Parti Libéral Méditerranéen (blog : http://plmonline.blogs.com/) et activiste dans les forums tunisiens où on l'a soupçonnée injustement de velléités pro-benaliennes. Le 13 Janvier 2006 elle a été conviée à la première conférence organisée par l'American Enterprise Institute à Washington sur le thème de « Dissidence et Réformes dans le monde arabe ». Peu après, elle donne une interview sur Al Jazeera, en faveur de la démocratie. C’en était trop pour le démocrate Ben Ali : le mari de Neila écope immédiatement de dix mois de prison pour une affaire qui remonte à une décennie miraculeusement déterrée et jugée à ses dépens. La voiture de Neila est confisquée, et sa fille sujette à un chantage de type pornographique, spécialité benalienne.
Ce qui est important dans cette affaire, c’est l'incapacité quasi-totale de l'Administration Bush à exercer la moindre pression pour sauver Neila de ce pétrin. Cela nous révèle que ce ne sont pas les Américains qui décident des affaires tunisiennes malgré leur prépondérance politique, stratégique voire militaire en Tunisie. Alors, qui décide à leur place (question à 7 centimes de shekel) ?
Il n'y a plus aucun doute pour les militants démocrates du monde arabe : Le Programme Américain pour la Démocratie dans le Monde Arabe est mort de sa belle mort. Il est définitivement enterré par ses propres promoteurs américains ! Ceux-ci n'ont même pas pu défendre leur illustre et néanmoins courageuse protégée : Neila Charchour. Elle est leur première victime, et espérons qu'elle en reste la dernière.
Espérons aussi que les centaines de militants du monde arabe qui ont appuyé le programme américains en tirent les leçons et ne se fassent pas Œcouillonner' à leur tour.
Les militants arabes doivent savoir que les Américains investissent énormément en Tunisie et ils ont établi des programmes de tous genres avec la Tunisie. Cependant, Ben Ali est en perte de vitesse et il est affaibli et isolé. Le peuple le déteste parce qu'il lui a menti en lui promettant la démocratie et les libertés. Même les hommes d'affaires ne trouvent plus leur compte avec le régime. Et pourtant, il aurait suffi de la part de Bush d'une simple remarque pour que Ben Ali s'exécute. Mais l'administration américaine ne l'a pas fait. Et elle ne l'a pas fait parce qu'elle n'a jamais voulu sérieusement démocratiser le monde arabe. Au fond d'elle-même, elle pense que la démocratie et la liberté sont contraires stratégiquement parlant avec les intérêts se son principal allié : Israël.
En somme, avec ou sans le pseudo Programme de Démocratisation, le Monde arabe va continuer pour encore quelques décennies à vivre sous la férule des dictatures soutenues par les promoteurs de ce Programme de Démocratisation.
La situation ne changera qu'avec l'arrivée des Islamistes purs et durs au pouvoir, comme en Palestine. C'est la seule issue qui reste pour le rétablissement de laŠ démocratie !

 

Le 9 avril 1938 : début de la lutte de libération nationale en Tunisie

 

par Ahmed Manaï, 9 avril 2006

Au cours de son deuxième Congrès, tenu du 30 octobre au 2 novembre 1937, rue du Tribunal à Tunis, le Néo-Destour retire le "préjugé favorable" accordé au gouvernement français du Front populaire. C'est aussi la rupture avec une politique menée pendant de longues années sous le signe de la co-souveraineté. Les événements vont s'accélérer et les autorités du Protectorat vont réagir en décrétant le 23 février 1938 l'interdiction aux Tunisiens d'arborer le drapeau national.

Au matin du 8 avril 1938, une première grande manifestation féminine est organisée dans les rues de Tunis et principalement devant le consulat des États-Unis d'Amérique. La manifestation est réprimée avec violence.

Dans l'après -midi, une deuxième manifestation, réunissant des centaines de milliers de Tunisiens est organisée. Conduits par Ali Balahouane et Mongi Slim , les manifestants réclamaient « Barlamane Tounsi », un Parlement Tunisien.

Ali Balahouane, proclamé déjà à cette époque le leader de la jeunesse, tient un discours virulent devant le siège de la Résidence française, se prononçant contre le Protectorat et ses représentants. Il est arrêté ainsi que de nombreux dirigeants et manifestants.

Le lendemain, 9 avril 1938, une manifestation de protestation se forme spontanément pour protester contre la répression opposée aux manifestants, l'arrestation de Ali Balahouane et de ses amis. Les forces armées et la police interviennent et tirent dans la foule : des dizaines de martyrs, des centaines de blessés, plus de trois mille arrestations. Des procès en série devant le tribunal militaire sont organisés, prononçant des condamnations à mort, à l'exil ou à la déportation. Les événements s'enchaînent avec les exécutions de militants condamnés, la dissolution du Néo- Destour et l'arrestation de ses dirigeants. Certains d'entre eux seront ultérieurement transférés au Fort Saint-Nicolas à Marseille.

Le 9 avril 1938 tunisien, début d'une lutte de libération, encore inachevée de la Tunisie, est aussi significatif que le 9 avril 1948 palestinien, quand les forces sionistes perpétrèrent le crime de Dir Yassine en vue de vider la terre de Palestine de son peuple. La lutte continue.

 

 

La situation de Me Mohamed Abbou s'aggrave à son 19ème jour de grève de la faim


par la FIDH et l’OMCT, 30 mars 2006
La Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH) et l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT), dans le cadre de leur programme conjoint, l'Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l'Homme, expriment leur vive préoccupation au vu de la détérioration de l'état de santé de Me Mohamed Abbou, ancien dirigeant du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT) et de l'Association internationale pour le soutien des prisonniers politiques (AISPP), en grève de la faim depuis le 11 mars 2006.
Me Mohamed Abbou a en effet perdu connaissance, alors qu'il recevait aujourd'hui une visite de son épouse, Mme Samia Abbou, et de sa fille, à la prison de Kef, où il est détenu depuis le 1er mars 2005.
Par ailleurs, selon les informations qu'a pu recueillir sa femme, Me Abbou a été maltraité le 19 mars 2006, à la suite de son refus de partager une cellule où sont détenus des prisonniers de droit commun.
L’Observatoire rappelle que M. Mohamed Abbou a été condamné au terme d'un procès inique, pour avoir notamment publié une tribune sur Internet en août 2004, dans laquelle il dénonçait les conditions de détention en Tunisie.
M. Mohamed Abbou observe une grève de la faim, afin de protester contre ses conditions de détention qui se sont aggravées depuis le 2 mars 2006, date à laquelle de nombreuses personnes se sont rassemblées devant la prison de Kef, malgré l’interdiction de la police et la garde nationale.
L'Observatoire demande aux autorités tunisiennes de garantir en toutes circonstances l'intégrité physique et psychologique de Me Mohamed Abbou et de procéder à sa libération immédiate en raison du caractère arbitraire de sa détention. L'Observatoire demande plus généralement aux autorités tunisiennes de mettre un terme aux actes de harcèlement et de violence dont sont l'objet les défenseurs des droits de l'Homme tunisiens et de se conformer en toutes circonstances aux dispositions de la Déclaration sur les défenseurs des droits de l'Homme, adoptée par l'Assemblée générale des Nations unies le 9 décembre 1998, et aux instruments relatifs aux droits de l'Homme liant la Tunisie.
Contact presse : OMCT : Anne-Laurence Lacroix : +41 22 809 49 39 FIDH : Gaël Grilhot : +33 1 43 55 25 18

 

Ben Ali dans les habits de Bourguiba


Pour les 50 ans de l'indépendance de la Tunisie, le raïs monopolise l'image du «combattant suprême».
Par José GARÇON, Libération, 21 mars 2006
C'est en grande pompe que le président Zine ben Ali a célébré hier le 50e anniversaire de l'indépendance de la Tunisie. Il devait notamment déposer une gerbe au mausolée de Habi b Bourguiba, le «combattant suprême» qu'il démit le 7 novembre 1987 par coup d'Etat médical et contraignit à finir sa vie treize ans plus tard en reclus dans sa ville natale de Monastir. Après plus d'une décennie passée à tenter d'effacer jusqu'au nom du père de l'indépendance de la Tunisie, Ben Ali monopolise depuis sa mort son image comme pour mieux s'en attribuer les mérites. Fort d'une ambition modernisatrice exceptionnelle dans le monde arabo-musulman, Bourguiba fit beaucoup pour lever les tabous sociaux et religieux qu'il voyait comme autant d'entraves au développement de son pays. Et il dota les femmes d'un statut quasi-révolutionnaire car abolissant la polygamie et les rendant électrices et éligibles dès 1957.
Commémorations. Si rien n'aura manqué à la célébration, hier, de cet anniversaire (du «rassemblement populaire» au défilé «illustrant 50 ans de réalisations»), les cérémonies voulues par Ben Ali sont aux antipodes des commémorations organisées par le Maroc. Ce pays célébrait aussi le cinquantenaire de sa libération, la France ayant reconnu son indépendance dix-huit jours avant celle de la Tunisie. Multipliant festivités et colloques à l'étranger, les Marocains en profitaient pour publier deux rapports visant à accréditer la volonté de changement de Mohammed VI et à promouvoir «le nouveau Maroc» : celui de l'Instance équité et réconciliation sur le règlement des années de plomb et celui sur «cinquante ans de développement humain et perspectives pour 2025».
Ben Ali ne s'est guère aventuré à trop externaliser ces cérémonies de crainte qu'elles occasionnent des manifestations de protestation contre les atteintes aux libertés et la caporalisation ubuesque de la société. Du coup, le ministre des Affaires étrangères, Abdelwahab Abdallah, a préféré s'en prendre - une constante à Tunis - à «la minorité de détracteurs qui cherchent à déstabiliser la marche du pa ys, à ternir son image de marque et à nuire à ses intérêts en faisant antichambre dans les chancelleries des pays étrangers».
Gérant la Tunisie comme le chef de la sécurité intérieure qu'il fut, Ben Ali, une fois enterrées ses promesses de changement, n'aura fait que provoquer l'élargissement du cercle des opposants au-delà du petit noyau de militants des droits de l'homme. Quadrillant un pays paisible et peu enclin à l'extrémisme, il a privatisé l'Etat au profit des clans qui cherchent aujourd'hui à prendre l'avantage en vue de sa succession.
Dérive autoritaire. Il aura ainsi réussi une double prouesse : recréer un mythe Bourguiba en dépit de la fin de règne désastreuse et marquée par la dérive autoritaire d'un «combattant suprême» très diminué. Mais surtout, il aura créé un vide politique tel qu'en dépit de la répression, les islamistes apparaissent comme la seule opposition crédible.

 

 

20 mars 1956 - 20 mars 2006 : 50 ans d’indépendance tunisienne - Le rêve brisé. Comment mettre fin au cauchemar ? Un entretien avec Ahmed Manaï, réalisé par Bilel,

 

pour http://www.elkhadra.org, 19 mars 2006

 

Q : Que représente cette date du vingt mars pour vous en tant que patriote tunisien ?

R : Je n’évoquerai pas l’émotion collective et l’enivrement général qui ont saisi tout un peuple à la proclamation de l’indépendance, il y a cinquante ans, parce que cela m’attriste profondément et m’incite à verser de chaudes larmes, au vu des tristes réalités d’aujourd’hui. Le 20 mars 1956, il a semblé à nos parents et aux jeunes de ma génération que nous avions libéré notre pays d’une colonisation de peuplement qui nous a fait violence et humilié pendant trois quarts de siècle, qui nous a dépossédé de nos terres, de notre souveraineté et même de notre humanité. Pour savoir vraiment ce que représente l’indépendance, il faut avoir connu et vécu l’état qui l’a précédé, ses violences physiques et morales, ses affres en tout genre mais aussi la fierté et l’immense bonheur d’avoir fait un tant soit peu pour que le rêve devienne réalité. Rêve brisé pour beaucoup et transformé en cauchemar pour certains, puisque cinquante après, la dépouille d’un exilé tunisien, décédé à l’étranger, a dû attendre trois semaines dans une morgue parisienne avant d'être admise à être enterrée dans son pays; qu’un autre Tunisien, qui ne revendique pour lui, dans sa patrie, que l'emplacement où il sera enterré, soit contraint de négocier sa capitulation, pour pouvoir rentrer chez lui, revoir les vivants et faire une prière sur les morts et que tous les ans, par milliers, les Tunisiens fuient le pays, souvent au prix de leur vie, pour respirer et essayer de vivre !

Q : Les dates commémoratives, qui sont honorables et naturelles pour chaque peuple qui se respecte, ne croyez-vous pas qu’elles servent aujourd’hui plus que jamais à la propagande de la dictature pour endormir la société, comme pour le « leurre » de l’affaire des caricatures du prophète Muhammad SAW ?

R : Certes la dictature se sert de ces dates et les commémore avec éclat pour se refaire une virginité et pour mobiliser autour de leurs thèmes. Mais le régime actuel ne peut tromper personne, puisqu’il est complètement étranger à la lutte de libération et à l’indépendance. Il n’y a aucun responsable du RCD, y compris Hamed Karoui, le plus vieux d’entre eux, dont le nom soit mêlé de près ou de loin à cette époque. Et c’est une imposture qu’il se revendique de la lutte pour l’indépendance, d’autant qu’il a effacé le souvenir de toutes le figures historiques. C’est tout simplement un héritier illégitime. Mais ce n’est pas parce que le thème est exploité par la dictature que les patriotes doivent s’en détourner. Ils ont eux aussi, le droit et le devoir de commémorer ces dates, à leur façon, parce que nous sommes à un moment crucial de notre histoire. Nous sommes en train de perdre lentement mais sûrement notre souveraineté nationale et de renouer avec la décennie qui a précédé le protectorat. Nous sommes aussi à un moment crucial de l’histoire du monde, parce que le colonialisme est de retour. Quand les anglo-américains se lancent dans la conquête du monde et qu’une ancienne puissance coloniale, la France, tente de réhabiliter son œuvre coloniale, il y a péril dans la demeure. Quand on voit ce qui se passe plus largement dans l’aire arabo- musulmane, le ventre mou du monde, les tentatives de déstabilisation des régimes, certes pourris, de démantèlement des pays et d’émiettement des sociétés, au nom de la démocratie, de la liberté et de la libéralisation économique, il faut se poser des questions. Pour moi et d’autres, le combat pour la démocratie et la liberté ne doit pas être mené séparément de celui de la consolidation de l’indépendance et de l’affirmation de la souveraineté nationale. La Tunisie n’est pas « l’échantillon archétypique de l’État importé » comme l’écrivait un jeune chercheur de l’opposition il y a un an, mais c’est un Etat, né il y a au moins trois siècles, avec la dynastie husseinite, dont le développement et l’accomplissement ont été perturbés.

Q : La conquête de l'opinion, de la rue pour la désobéissance civile, les grèves, les manifestations, le refus d'accepter les diktats de la dictature, sa marginalisation à tous les niveaux etc..., pensez-vous que cette façon de procéder qui est quand même l’expression d’un haut degré civilisateur, d’un grand courage, d’un sens du sacrifice transcendantal aux antipodes de l’attentisme actuel qui semble donner une image résignée de la Tunisie, et aussi désigner les limites de ce qu’un peuple civilisé peut supporter, pense que cette façon de lutter est dans la culture des Tunisiens ?

R : Je vais vous faire une confidence. Au début de l’été 1998, un universitaire allemand qui avait enseigné longtemps en Tunisie et qui devait y retourner en touriste, avait demandé à me rencontrer et j’ai répondu à son invitation. Nous avions discuté pendant des heures de la situation en Tunisie et au Maghreb puis on s’est quittés avec la promesse de nous revoir dès son retour de Tunisie. Ce qui fut fait deux mois après. Au cours de cette deuxième rencontre, il m’avait fait une analyse très correcte de la situation, tenant en deux points. Le premier est que s’il y avait un jour une manifestation à Tunis de mille ou de deux milles personnes, les forces de police n’hésiteraient pas à tirer sur les manifestants et faire de nombreux morts et blessés, mais que si le lendemain, les manifestants revenaient à la charge, ce serait la chute assurée du régime. Le deuxième point est qu’il n’y avait aucun parti ou organisation politique ou syndicale capable de faire descendre une centaine de personnes dans la rue. Nous l’avons tous constaté au cours de ces dernières années, alors que les Tunisiens avaient de multiples occasions de manifester leur ras-le-bol et de s’en prendre au pouvoir. Je crois qu’il faut être plein d’espoir et de patience. L'alchimie de la réflexion, de l'approfondissement dans la douleur commence déjà à opérer dans le peuple. De l'épreuve de la répression, de ses morts, de ses humiliés, et surtout de cette grande paupérisation résultant d’une libéralisation débridée et des limites du consumérisme, sortira un jour, un peuple plus fort. On a tout misé et attendu jusqu’ici des ONG et des partis, alors qu’il fallait être à l’écoute des gens dans leur cadre de vie, au quotidien : le village, le quartier, l’usine, pour se rendre compte que ça bouge. Que chacun essaie de faire l’inventaire des petites actions de résistance ou de contestation dans son propre village ou quartier, au cours d’une période donnée et l’on se rendra compte que les Tunisiens ne sont pas résignés mais que leurs priorités et leur agenda ne coïncident pas avec ceux de leurs politiques ! Un ami m’a envoyé un document d’une valeur inestimable : Yaoumilletou Karia : Chronique d’un village qui s’étend sur 10 ans !!! Nul doute que c’est là que se préparent les transformations d’une société. Ce ton apparemment résigné, ne doit pas décourager et encore moins empêcher les activistes politiques et associatifs de continuer leur œuvre. Mais ce ne sont pas eux, leurs appels et leurs mots d’ordre lancés de l’étranger, qui feront descendre les gens dans la rue.

Le Muezzin appelle à la prière cinq fois par jour, mais seuls les croyants convaincus y répondent et encore, il y a quelques années, des jeunes croyants s’interdisaient de prier à la mosquée de peur d’être fichés ou poursuivis.

Q : Beaucoup de Tunisiens, surtout parmi les jeunes, pratiquent une résistance et une révolte individualiste et totalement désorganisée, qui par le refus de participer aux rares actions de l’opposition, qui par la fuite à l’étranger coûte que coûte, même au prix de sa vie ou par l’aliénation, qui par une sorte de nihilisme criminel à s’intégrer dans les logiques de la dictature, qui par l’oisiveté et le renoncement, qui par la débrouille et les prébendes etc… Que conseillez-vous à ces Tunisiens qui sont en fait la majorité des victimes du système ?

R : Accrochez-vous au pays, à tout prix. « Il n’y a pas plus douloureux que la perte d’une patrie ».

Q : Vous avez déclaré que les opposants démocratiques doivent dialoguer avec l’islam politique qui est une réalité en Tunisie, le fait que les caciques d’ENNAHDA s’affichent avec les leaders du bloc démocratique est-il une preuve irréfutable de leur nouvel état d’esprit?

R : Chacun est libre de choisir le drapeau sous lequel il mène son combat. Mais il ne suffit pas de s’autoproclamer démocrate pour être crû sur parole. Les gens qui se réclament de ce bloc ont chacun un itinéraire intellectuel et politique. Ils ont été marxistes- léninistes- trotskistes maoïstes, bâathistes, progressistes de gauche, c'est-à-dire les tenants d’idéologies totalitaires qui ont à leur compte de nombreux génocides à travers l’histoire, dans une multitude de pays. Je n’ai pas souvenir que l’un d’entre eux ait pris la peine d’expliquer à ses compatriotes, comment et quand il a fait sa mutation et s’est transformé en démocrate. A l’exception d’un seul, feu Ahmed Ben Othman, un ancien de « Perspectives tunisiennes », qui a eu l’honnêteté de reconnaître, quelques années avant sa mort, « qu’il avait milité pour l’établissement d’un régime plus totalitaire que celui qu’il combattait ». Le dialogue auquel j’avais appelé et qui aurait dû précéder les rapprochements ou les alliances politiques, tactiques ou stratégiques, est plutôt d’ordre intellectuel et théorique, tel que par exemple la place de l’islam dans la cité et son rapport à l’Etat, source de graves malentendus. Ceci dit, leur rencontre sur des actions ponctuelles peut leur permettre de se connaître un peu plus, de créer un climat de confiance entre eux et de mettre fin à leur guerre idéologique. Mais à lire les écrits des uns et des autres, j’ai l’impression que celle-ci continuera comme si de rien n’était. Un autre dialogue aurait été plus prometteur, c’est celui qui aurait dû se faire entre activistes du même bord, de la même famille idéologique. Cela aurait pu aboutir à la formation de blocs politiques homogènes, plus forts, capables de résister à l’usure du temps et aux facteurs de dissension.

Q : Croyez vous que des hommes comme Messieurs Ghannouchi ou Hamma Hammami, puissent renoncer aux énoncés fondamentaux de leur idéologies, et définitivement, ou ne s’agit-il pas, comme le disent beaucoup parmi ceux qui vous reprochent votre esprit de synthèse, votre pragmatisme et votre intégrité, que ce n’est que de la naïveté, une illusion et une certaine forme de Taqqiya, de stratégie et de réflexes tactiques qui guident ces derniers ?

R : Avant de répondre à cette question, je suis allé sur le site Albadil et j’ai lu, en résumé, que le PCOT « est toujours attaché à la lutte des classes qui doit aboutir à la dictature du prolétariat et agit toujours pour le démantèlement de l’Etat néocolonial bourgeois », ce à quoi ont renoncé depuis deux décennies de nombreux partis communistes, et « lutte contre beaucoup de choses et notamment l’islamisme ». Cela a le mérite de la clarté. Ce qui n’est pas toujours le cas d’Ennahdha qui n’a pas réussi, au cours de ses 25 ans d’existence officielle, à élaborer un discours politique clair, continuant à balancer entre « le tout-religieux et le tout-politique ». A mon humble avis, aucun des deux ne renoncera aux « fondamentaux de son idéologie », parce que l’un et l’autre sont avant tout des idéologues et leur rencontre ne peut durer que le temps d’une campagne !

Q : Sincèrement, croyez vous que Gannouchi et son dernier cercle de prétoriens sont encore représentatifs de l’islam politique tunisien ? R : Je me contente de vous reproduire un extrait de la réponse que j’avais donnée en novembre 1992 à Jean Dabaghy du magazine Arabies : « Le mouvement de Rached Ghannouchi n’a plus le choix : soit il se transforme en groupuscule sans aucune emprise sur la réalité politique du pays, soit il disparaît pour devenir un mythe. En effet, Ennahdha connaît une hémorragie grave dans ses rangs. A l’intérieur du pays, outre l’emprisonnement de ses cadres les plus actifs et les plus influents, beaucoup de militants et de cadres intermédiaires ont préféré la rupture, alors qu’à l’extérieur, en particulier en France, les cadres ont soit démissionné, soit gelé leurs activités, tandis que d’autres ont, malgré eux, maintenu un semblant de présence pour pouvoir survivre économiquement. Le malaise est général car une grande partie des militants demande des comptes et un examen approfondi des raisons de l’échec de la stratégie du mouvement. Ils réclament surtout un débat politique et idéologique, ce qui n’a jamais été le fort d’Ennahdha »…« Les profondes divergences qui secouent actuellement le mouvement s’articulent autour de la nécessité ou non d’une analyse critique de la période précédente. Ainsi, les détracteurs de Rached Ghannouchi posent-ils clairement la question de la responsabilité du déclenchement des hostilités à l’égard du pouvoir. L’accusé principal est la direction clandestine, laquelle avait pris la décision, au lendemain des législatives de 1989, de renverser le régime par la force, avec pour unique justification que le pouvoir avait fermé la porte au dialogue…. ……….». Arabies : page 25, novembre 1992, Paris.

Ceci dit, on peut tout imaginer. Le jour où Cheikh Abdel Aziz Thaalbi, quittait la Tunisie pour l’exil, en novembre 1923, douze personnes, douze exactement, l’accompagnèrent au port de Tunis. A son retour, quinze ans après, en juillet 1937, il était acclamé et fêté par une foule évaluée à 30 000 personnes, du port à Bab Souika (Le Petit Matin du 9 juillet 1937, p.2, in Mohamed TURKI : Abdel Aziz Laroui, témoin de son temps, Tunis 1988).

Pourquoi cette réponse centrée sur Ennahdha et Rached Ghannouchi ? Parce que le mouvement islamique a été réduit à la composante Ennahdha, certes la plus importante, il y a une quinzaine d’années et, cette dernière, à son chef, alors qu’en réalité, la mouvance islamique est historiquement antérieure au MTI/ Ennahdha, beaucoup plus vaste, plus diversifiée par ses idées et plus riche par ses hommes. En fait, le MTI puis Ennahdha après, ont tout fait depuis 25 ans, pour combattre toute forme de diversité dans la mouvance islamique. Je me souviens de la campagne de dénigrement menée dans les années 80, contre l’équipe 15/21 et leurs anciens frères Hamida Ennifer et Salah Eddine Jourchi…Cela continue et va jusqu’à la négation de réalités toutes simples. Ainsi, 17 ans après les élections législatives de 1989, auxquelles des listes indépendantes, soutenues par Ennahdha, avaient participé et obtenu près de 20% des voix, Rached Ghannouchi écrit récemment sur aljazeera.net, que « Ennahdha avait obtenu au cours des ces élections 80% des voix ». Rien que ça, avec des candidats subalternes et sans ses chefs historiques, lui-même, Cheikh Abdel Fettah Mourou, Hammadi Jebali et j’en passe. Mais alors comment, avec 80% des voix, ce qui représentait 3 millions de Tunisiens, le Cheikh n’avait pas fait soulever les foules et abattu légitimement le pouvoir, se contentant d’un communiqué de protestation contre le truquage et choisissant de partir en exil !!!

Q : Nous savons tous, que dans tous les courants politiques de l’opposition tunisienne, d’ENNAHDA et la masse de ses militants dissidents jusqu’au PCOT en passant par le CPR, le PDP et même le RCD, la majorité de ceux qui sont engagés ou sympathisants de ces mouvements revendiquent une vérité commune : l’identité arabo- musulmane. Pensez vous que cette revendication doit être une condition sine qua non à tout projet politique en Tunisie ?

R : L’identité arabo- musulmane est une donnée de base de la société tunisienne depuis des siècles. Elle est le fondement de notre culture et aucun Tunisien, même s’il se sent d’origine amazigh ou turque ne la conteste ou ne la met en doute. La colonisation a essayé de le faire, mais elle n’y est pas parvenue. Franchement, je ne vois pas comment elle devrait être à la base d’un projet politique à moins de vouloir la figer et d’en faire une icône. L’identité est d’autre part quelque chose qui évolue dans le temps, enrichit et s’enrichit de l’apport des autres. Mais le problème est qu’il y a des gens qui croient avoir pour mission de défendre « la pureté identitaire », ce qui conduit souvent à des projets politiques totalitaires. Que ferons-nous demain de l’apport culturel des émigrés tunisiens des deuxième et troisième génération, Français, Suisses, Allemands et autres, qui continuent à se réclamer de l’arabité alors que la plupart du temps, ils ne parlent pas l’arabe ?

Q : Ne croyez vous pas que pour cette réalité culturelle, sociale et politique , il est urgent de pousser les forces de la réforme au-delà des disciplines des partis, surtout en cette période d’affrontement avec la dictature et de définir les stratégies communes ?

R : La culture est pratiquement absente des préoccupations des partis et je ne crois pas qu’il soit possible de négocier une stratégie culturelle commune entre des partis qui n’arrivent pas à se mettre d’accord sur un programme politique minimum. A ce niveau, les initiatives personnelles, telles que le Club Al Jahiz, La Fondation Temimi, le Collège international de Tunis et d’autres me semblent plus faciles à réaliser et elles sont plus prometteuses. Il est néanmoins curieux que de telles initiatives n’aient pas vu le jour dans les pays d’émigration où la liberté est totale.

Q : La grève du 18 octobre 2005 avait donné beaucoup d’espoir, elle a fait la preuve qu’un véritable bloc démocratique peut s’imposer sur la scène politique tunisienne, et surtout mobiliser beaucoup d’énergies supposées antagonistes, ne croyez vous pas que face à la dictature, nous n’avons que le choix de la voie de la cohérence et du rassemblement des forces pour espérer mobiliser la masse tunisienne A votre avis, parce qu’il faut parler d’échec dans la durée, et tout l’après de cette grève l’espoir assassiné de sa pérennité post SMSI, sa gestion etc... , à quoi est dû cet échec qui est plus nocif qu’il ne paraît encore ?

R : Je n’ai jamais soutenu une grève de la faim parce qu’il me semble que c’est une forme de lutte qui n’est pas très adaptée à notre culture. Faire la grève de la faim, c’est se faire violence pour toucher la conscience de l’adversaire et l’amener à prendre en compte les revendications du gréviste. En alertant l’opinion publique, nationale et internationale, le gréviste s’assure un soutien à ses revendications qui peut conduire à faire plus de pression sur l’adversaire, en l’occurrence le pouvoir et Ben Ali en personne. Or ce que beaucoup de gens ignorent ou feignent d’ignorer, c’est que Ben Ali n’a jamais cédé sous la pression et encore moins celle des grévistes de la faim. Il y a eu des centaines de grèves dans les prisons, au cours des quinze dernières années, certaines suivies par des centaines de prisonniers durant des semaines. Aucune n’avait abouti à faire avancer une revendication maximaliste, telle que la libération de l’intéressé. Par contre les grèves menées pour l’amélioration des conditions carcérales ont souvent abouti à quelque chose. Je ne connais pas les détails de l’organisation de la grève du 18 octobre, mais il me semble qu’il y a eu trois erreurs d’appréciation. La première est d’avoir omis de préciser une position claire par rapport à la tenue du SMSI à Tunis : oui au Smsi parce que c’est un acquis pour le pays, mais pas dans ces conditions. Le régime a beaucoup joué sur cette ambiguïté et a réussi. La deuxième est d’avoir déclaré la grève ouverte, c'est-à-dire illimitée et la troisième enfin est d’avoir réclamé le Smig démocratique, et c’est ainsi qu’ils n’ont pas eu même le Smag. La fin de la grève a été plutôt décevante puisque les grévistes qui pouvaient sortir du pays étaient venus en Europe. Je crois que s’ils avaient entrepris une tournée en Tunisie, même dans les conditions difficiles que nous connaissons tous, ils auraient eu plus de succès auprès de la population. Maintenant beaucoup continuent à vivre sur ce rêve. Ceci dit, je respecte le choix des grévistes et je salue leur courage. Ils ont fait rêver certains pendant des semaines, au point de croire qu’il s’agissait d’une réédition de la révolution de 17 octobre !

Q- Franchement croyez vous à la possible existence d’un islam politique à la tunisienne, un islam politique démocratique, institutionnel, légaliste ?

R : Oui sûrement, parce que l’islam continuera pendant longtemps à constituer une source importante d’inspiration des projets politiques et sociaux. Mais un tel projet est à reconstruire entièrement. Il faut en élaborer les fondements théoriques, avec une nouvelle vision du rapport de la religion à l’Etat et à l’exercice de la politique, avec des jeunes et moins jeunes qui auraient tiré les leçons des échecs passés, en Tunisie et ailleurs, qui ne se présentent pas tour à tour comme Mufti, définissant le licite et l’illicite et comme homme politique. Le seul modèle pouvant servir aux Tunisiens dans ce domaine est celui de la Turquie d’aujourd’hui, avec laquelle nous partageons une longue histoire et dont les fondements de l’Etat moderne ne nous sont pas étrangers.

Q : Pensez vous que la société tunisienne, en ce début de ce millénaire, par rapport au bien- être matériel, la course à l’avoir au dépens de l’être, l’état sinistré de pratiquement toutes les sociétés africaines qui sont quand même notre environnement immédiat, celui des pays arabes et musulmans, puisse se soucier des droits civiques et des libertés ?

R : La société tunisienne est profondément atteinte par le virus du consumérisme. Souvenez-vous : le premier jour d’ouverture du Carrefour dans la banlieue de Tunis, une foule évaluée à 50.000 personnes l’avait pris d’assaut. Les exemples sont multiples et divers. Mais le phénomène va s’estomper parce que nous n’avons pas les moyens de l’alimenter. Il y aura des pauses, des questionnements et des ruptures. Espérons simplement que cela ne conduise pas à des choix extrêmes. Mais je crois que toute société perturbée, comme c’est le cas de la nôtre, parvient au bout d’une génération, à rétablir une échelle de valeurs dans laquelle les gens trouvent leur équilibre et la paix des cœurs. Notre situation n’est pas très différente de notre environnement géographique et culturel, même si les Tunisiens ont pris l’habitude de se considérer comme meilleurs sinon supérieurs aux autres. Le fléau de la balance retrouvera toujours sa position de milieu et les gens finiront, pas tous, d’être sensibles à l’appel de la liberté et de revendiquer leurs droits civiques.

Q : quelle est votre position en ce qui concerne la réconciliation nationale ?

R : Je pense que ce qui s’est passé en Tunisie, qui est abominable, n’est pas de nature à empêcher une réconciliation nationale. Celle-ci ne peut se faire aux conditions des victimes à moins que leurs représentants ne prennent le pouvoir. J’ai regardé récemment une émission sur Aljazeera consacrée à la loi d’amnistie générale en Algérie. Ce que j’ai entendu était tout simplement surréaliste avec des comparaisons de l’Algérie avec le Maroc et l’Afrique du Sud. Personne n’a pris la peine de mentionner que dans ce dernier pays, les victimes noires de l’apartheid avaient pris le pouvoir mais qu’au Maroc comme en Algérie, ce sont toujours les mêmes décideurs qui gouvernent. Ils voulaient tout simplement se faire une nouvelle virginité. C’est pour cette raison que les criminels ont accepté d’amnistier d’autres criminels, de réparer certaines injustices et de garantir leur propre impunité. Une réconciliation n’est pas une trêve ou un armistice entre deux camps, fatigués de se guerroyer, mais plutôt l’aboutissement d’un cheminement intellectuel et politique des protagonistes, concluant à la nécessité de faire la paix. Une paix totale et durable, dans la société et dans les esprits. Une réconciliation se prépare et doit être précédée par un effort de vérité à faire sur les événements de ces quinze dernières années et sur les responsabilités des uns et des autres.

Q : La justice devra-t-elle s’exprimer et se prononcer, à la libération de la Tunisie, sur la période post-coloniale, la période de plomb ?

R : La période post-coloniale n’est plus du ressort de la justice. La plupart des victimes et des « criminels » n’est plus de ce monde et les crimes de torture et de disparition, ne sont devenus imprescriptibles que tout récemment. Cette période est le champ d’investigation de l’historien et c’est à lui de faire son travail de vérité qui représente une certaine forme de deuil pour les victimes ou leurs ayants droit.

Q : Sur les tués, les torturés, et ceux qui ont passé la moitié de leurs existences dans les mouroirs et sous le joug de l’arbitraire ?

R : Le crime de torture est imprescriptible et ses victimes pourront toujours demander justice et réparation. Mais si on veut vraiment une réconciliation nationale, il faut éviter de s’engager dans des séries de procès sans fin. Après tout, les pays de l’Est européen, qui ont connu le stalinisme et ses horreurs, n’ont pas eu besoin de procès. Ni l’Espagne, ni le Portugal n’ont eu besoin de passer par là. Il suffit de quelques procès symboliques, comme en Argentine, de quelques réparations matérielles pour les plus démunis et d’excuses officielles de l’Etat aux victimes, le jour où il y aura à sa tête un président élu démocratiquement.

Q : Il y eu énormément d’expropriations illégales en Tunisie et dans tous les domaines. Des familles ruinées, et d’autres qui se sont enrichies du jour au lendemain. Y aur- t-il une commission chargée de rendre justice à tous ces Tunisiens spoliés de leurs biens ?

R - C’est tout à fait vrai et j’en connais quelque chose. Je pense que le moment venu, une commission spéciale, dotée de pouvoirs spéciaux, doit se pencher sur tous ces problèmes d’expropriations illégales, de spoliations, parfois de la part de voisins et de proches. Mais cela ne peut se faire que sur dossier. Je suis étonné que les opposants, qui sont souvent des hommes de droit, rechignent à travailler sur dossier. Il n’y a pratiquement rien sur la corruption en dehors des quelques généralités diffusées de temps à autre sur Internet. J’espère que les victimes des expropriations et spoliations conservent leurs dossiers !

Q : La société tunisienne recèle en elle de grandes potentialités et ce à tous les niveaux et dans tous les domaines, ceci dit sans aucune forme de chauvinisme, c’est une évidence sur la scène internationale et vous en êtes un parfait exemple. Croyez vous vraiment en cas d’élections libres, que les extrêmes auront une chance d’accéder au pouvoir ?

R : En effet, notre pays est très riche à ce niveau, c’est même sa plus grande richesse. C’est un des rares pays au monde à être sur-représenté dans les organismes d’expertise et de gestion, régionaux et internationaux. Et la source est intarissable parce que le pays continue, malgré tout, à investir dans le domaine de l’enseignement et de la formation. Depuis des années, je suis les promotions des grandes écoles et les thésards tunisiens dans les universités parisiennes. C’est un véritable sujet de fierté pour moi et il devait l’être pour tous les Tunisiens. Il est regrettable qu’aucun organisme officiel, je pense surtout à l’Institut des études stratégiques du premier ministère, n’ait fait ne serait-ce qu’un début d’inventaire des compétences tunisiennes, produit de l’école publique et de la sueur du peuple. Il est dommage aussi que tous ce jeunes ne profitent pas tous du développement du pays et que de plus en plus, nombre d’entre eux s’expatrient. Pour revenir à votre question, je crois qu’en Tunisie, mais c’est aussi valable un peu partout dans le monde, les extrêmes ont peu de chance d’accéder démocratiquement au pouvoir, d’autant plus qu’ils ont rarement l’expérience de la gestion des affaires publiques. Or, il ne faut pas croire que le Tunisien moyen donne facilement son cou à des gens sans expérience, même s’ils lui sont sympathiques par ailleurs.

Q : La Constitution tunisienne dans ses fondements, qui n’a jamais été appliquée depuis l’indépendance, ni dans l’esprit ni dans la lettre, pensez-vous qu’un pouvoir démocratique issu d’élections libres aura la tâche de la réformer, pour mettre à jour certains sujets sensibles, comme les droits de la femme, l’arabisation, la religion etc… ?

R : La Constitution a été amendée huit fois depuis 1987. Je crois qu’après près d’un demi-siècle, il faut aller vers une Constituante qui donnera au pays une constitution plus conforme aux exigences nouvelles de sa population. Si Ben Ali était bien intentionné, il l’aurait fait à son arrivée au pouvoir en 1987.

Q : Comment expliquez-vous le manque d’engagement incroyable des Tunisiens dans les partis de l’opposition démocratique, le parti unique ou ceux des partis collaborationnistes, et encore moins dans les organisations non gouvernementales(ONG) de la société civile, qui dans l’histoire des peuples ont toujours été un contre-pouvoir des plus efficaces ?

R : Au RCD, il y a plus de 2,5 millions d’adhérents, du moins officiellement. Il n’a donc aucun problème de ce côté. Pourquoi les Tunisiens ne s’engagent pas ailleurs, tout simplement parce qu’ils ont peur ou qu’ils n’ont aucun intérêt à le faire ? C’est au Rcd qu’ils trouvent la solution à leurs problèmes et ils y vont.

Q : Quelle la stratégie globale doit se mettre en place d’après vous, pour démocratiser efficacement la Tunisie, et surtout avec quels partenaires ?

R : Pour démocratiser la Tunisie, il faut commencer dès maintenant par réduire les tensions politiques et sociales, régler les problèmes nés de la crise des quinze dernières années, particulièrement la libération des derniers prisonniers politiques, la réhabilitation morale et la réintégration de tous les anciens dans la vie économique et sociale. Rétablir un climat de confiance entre les divers partenaires et notamment entre les principaux d’entre eux, ouvrir les vannes de la liberté et rétablir la justice. Mais je développerai cette question dans un écrit à paraître à la fin de l’année. Avec quels partenaires ? Il y a deux partenaires principaux en Tunisie : les Destouriens et les Islamistes et c’est entre eux que doit se régler le vieux contentieux des années 90 qui est aussi le leur. Après, le champ s’ouvre aux autres acteurs de la vie politique. Mais je crains que certains ne veuillent pas régler ce contentieux parce qu’ils ne peuvent exister que dans un climat de tension. C’est pour cette raison qu’ils ont mal accueilli la libération de certains prisonniers politiques et font tout pour retarder la solution de ce problème.

Q : Puisque qu'il est indispensable d'avoir un leader pour espérer quitter l'état de stagnation actuel de l'opposition et susciter une importante réaction en faveur du changement, pourquoi les personnalités en vue ne parviennent-elles pas à dépasser leurs égoïsmes personnels pour choisir au nom de l'intérêt général l'une d'entre elles comme leader ?

R : C’est en effet une nécessité absolue. Je suis tout à fait d’accord pour agir dans ce sens et pour peu que l’on se mette d’accord sur l’homme (je le ferais aussi pour une femme si les dispositions constitutionnelles étaient favorables à sa candidature), je me mets à sa disposition pour le servir loyalement et faire avancer le programme commun.

1) Un leader jeune pour une population jeune :

Notre pays est jeune mais il a été souvent gouverné par des vieux. Il l’est toujours d’ailleurs et ceux qui aspirent à le gouverner sont déjà bien vieux et risquent de l’être davantage à la vacance du pouvoir. Bourguiba avait 72 ans quand il a été élu président à vie en 1975, après 20 ans de pouvoir. S’il n’y avait pas eu ce coup d’Etat de 1987, il serait resté à la tête du pays jusqu’à sa mort en avril 2000, c'est-à-dire jusqu’à l’âge de 97 ans. Ben Ali avait 51 ans quand il a pris le pouvoir en 1987. Il en aura 73 en 2009 et 78 en 2014… Alors opposons-lui dès maintenant un jeune, entre 45 et 55 ans, plus représentatif de la majorité de la population tunisienne. 2) Un leader pondéré et engagé dans le combat dans le pays : Quelqu’un d’étranger aux appareils des partis mais aussi à la « prétendue élite historique » qui aurait droit, selon Hammadi Rdissi à « une rente viagère ». Quelqu’un de pas trop marqué idéologiquement, qui ne souffre pas d’une enflure de l’ego, qui ne se soit pas rendu complice de la dictature, qui ne cultive pas non plus la victimisation et qui ne traîne pas trop de casseroles. Quelqu’un qui soit demeuré en Tunisie et non pas un exilé à l’étranger et qui n’est pas connu pour être un suppôt d’une quelconque puissance étrangère. Ce sont là quelques critères que d’autres pourront affiner, pour cerner le profil d’un leader de large consensus. Il faut aussi définir les objectifs de la prochaine étape. Si c’est pour continuer à revendiquer plus de liberté d’expression et d’association, la libération des prisonniers et l’amnistie générale, lesquelles ne mobilisent que les quelques dizaines d’activistes, alors il vaut mieux s’abstenir de s’engager dans cette voie et continuer dans le bricolage actuel. La prochaine étape doit viser la réalisation du seul objectif politique digne de ce nom, le départ de Ben Ali. J’ai un nom : Mohamed ABBOU. Faisons de lui le candidat symbolique à l’élection présidentielle de 2009.

http://www.tunisitri.net, le site web de l'Institut tunisien des relations internationales : une adresse à ajouter dans vos favoris !

 

 

Me Mohamed Abbou en grève de la faim et aggravation de ses conditions de détention


par l’ORGANISATION MONDIALE CONTRE LA TORTURE (OMCT), Genève, 15 mars 2006
Le Secrétariat international de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) a été informé par le Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT), membre du réseau SOS-Torture, de la grève de la faim que vient d’entamer Me. Mohamed Abbou, ancien dirigeant de l’Association des jeunes avocats (AJA), membre du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT) et de l’Association internationale pour le soutien des prisonniers politiques (AISSP).
En effet, selon les informations reçues, depuis le 11 mars 2006, Me Mohamed Abbou, incarcéré depuis le 1er mars 2005 pour avoir publié une tribune sur Internet en août 2004, dans laquelle il dénonçait les conditions de détention en Tunisie, est en grève de la faim. Il entend ainsi protester contre ses conditions de détention qui se sont aggravées depuis le 2 mars 2006, date à laquelle de nombreuses personnes se sont rassemblées devant la prison de Kef où il est détenu, malgré l’interdiction de la police et la garde nationale.
Depuis lors, Me Mohamed Abbou a été réveillé à plusieurs reprises en pleine nuit par les gardiens qui ont procédé à des fouilles par mesure de rétorsion. L’administration carcérale aurait également incité certains co-détenus de droit commun à le harceler et colporter des rumeurs touchant à son honneur et celui de sa famille. De même, les gardiens ont interrompu la visite hebdomadaire après trois minutes, malgré l’insistance de sa mère, qui ne l’avait pas vu depuis trois mois. Sa femme, Mme Samia Abbou, a décidé depuis le 2 mars 2006 de ne plus rencontrer son mari derrière les barreaux durant la visite hebdomadaire, et de se contenter d’un sit-in devant la prison chaque jeudi, jour de visite, en signe de protestation contre le sort injuste que subit son mari. Un impressionnant dispositif policier l’a alors entourée durant son sit-in. De nombreuses voitures de la sûreté de l’Etat et de la garde nationale l’ont également « escortée » durant tout le trajet qui mène de Tunis à Kef (170
Km) et la voiture de Me Idoudi, qui l’avait accompagnée, a été « contrôlée » une dizaine de fois durant ce trajet, les documents de sa voiture ont été saisis et un procès-verbal a été dressé à son encontre.
Le Secrétariat international de l’OMCT exprime sa vive inquiétude au sujet des conditions de détention de Me Abbou et quant à son intégrité physique et psychologique, et demande la libération immédiate de Me Abbou. L’OMCT demande également aux autorités tunisiennes de mettre un terme aux actes de harcèlement à l’encontre de la famille de Me Abbou.
Contact presse : Eric Sottas : +41 22 809 49 39

 

Les organisations de défense de la liberté d'_expression appellent la Tunisie à libérer Mohammed Abbou et tous les autres prisonniers d'opinion


A l'occasion du premier anniversaire de l'emprisonnement de l'avocat et défenseur de droits humains Mohammed Abbou, les organisations internationales de défense de la liberté d'_expression saluent la récente libération de nombreux prisonniers d'opinion tunisiens, notamment le journaliste Hamadi Jebali, emprisonné durant plus de 15 ans, et les jeunes de Zarzis, dont la libération était au coeur d'une campagne internationale. Ils expriment cependant leur consternation quant au maintien en prison d'Abbou et l'escalade des violations liées à la liberté d'_expression.
Abbou a été emprisonné le 1er mars 2005 et condamné à l'issue d'un procès inéquitable sur la base d'une charge "d'agression" non prouvée, et pour la publication d'une information "de nature à troubler l'ordre public" et "outrage à l'institution judiciaire".
Ce cas est l'un d'une série de cas d'atteinte à la liberté d'_expression documentés par le groupe d'observation de la Tunisie (TMG), qui comprend 14 membres.
La liberté de réunion est sévèrement restreinte en Tunisie. Partis politiques, groupes de droits humains et activistes de la société civile ont été physiquement empêchés par la police de tenir des réunions pacifiques dans des lieux privés. Des réunions de l'Association tunisienne des femmes démocratiques (ATFD), du Forum démocratique pour le travail et la liberté (FDLT), du Conseil national pour les libertés (CNLT), ainsi que plusieurs réunions de la ligue tunisienne de droits de l'homme (LTDH) ont tous été interdits dernièrement.
Le contrôle sur des téléphones, des fax et d'Internet sont toujours en vigueur trois mois après la tenue du sommet sur la société de l'information (SMSI) en novembre 2005. Les services de sécurité ont interpellé plusieurs défenseurs de droits de l'homme en février, y compris des membres du bureau de rédaction du journal interdit Kalima, et ont confisqué des copies du journal en leur possession. Les autorités tunisiennes ont interdit la diffusion d'hebdomadaires tels que Al Maoukif, organe du Parti d'opposition PDP ainsi que Akhbar Joumhouria. Les journaux étrangers ont fait face à des interdictions de diffusion, notamment le quotidien français Le Monde et le magazine Al Maraa Al Youm édité à Dubai.
En dépit de l'abrogation du système de dépôt légal qui obligeait les périodiques tunisiens à envoyer à l'administration les copies des journaux avant leur diffusion, le système est toujours en vigueur pour la presse étrangère. Il permet aux autorités de réduire au silence les médias qui critiquent le gouvernement et évoquent les sujets tabous.
Nous appelons le gouvernement tunisien à:
- libérer Mohammed Abbou et tous les prisonniers d'opinion encore détenus.
- cesser la censure des publications en Tunisie, en usant du système du dépôt légal pour arrêter la distribution des médias étrangers.
- lever les obstacles légaux qui supposent que les nouveaux périodiques doivent être officiellement enregistrés avant leur publication.
- autoriser la diffusion de radios indépendantes.
- assurer la liberté de réunion à toutes les ONG indépendantes et tous les partis.
- cesser le harcèlement et l'intimidation des défenseurs de droits de l'homme.
Note aux journalistes :
Le groupe d'observation de la Tunisie (TMG) est une coalition de 14 organisations créée en 2004 pour suivre de près la liberté d'_expression en Tunisie dans les mois qui conduisent au Sommet Mondial sur la Société de l'Information (SMSI) et dans les mois qui suivent. Ces 14 organisations sont toutes membres de l'Echange international de la liberté d'_expression (IFEX), un réseau mondial de 72 organisations nationales, régionales et internationales engagées dans la défense de la liberté d'_expression.
Les membres du TMG sont :
ARTICLE 19, Royaume-Uni
L'Association mondiale des journaux (AMJ), France
L'Association mondiale des radiodiffuseurs communautaires (AMARC), Canada
Le Centre PEN norvégien, Norvège
Le Comité des écrivains en prison du PEN international (WiPC), Royaume-Uni
La Fédération internationale des journalistes (FIJ), Belgique
Index on Censorship, Royaume-Uni
International Federation of Library Associations and Institutions (IFLA), Pays-Bas
Journalistes canadiens pour la liberté d'_expression (CJFE), Canada
Journaliste en danger (JED), République démocratique du Congo
Media Institute of Southern Africa (MISA), Namibie
L'Organisation égyptienne des droits de l'homme (EOHR), Egypte
L'Union internationale des éditeurs (UIE), Suisse
World Press Freedom Committee (WPFC), États-Unis
Pour tout renseignement complémentaire, veuillez contacter Steve Buckley, AMARC, tél: +216 95 703 827, courrier électronique: sbuckley@gn.apc.org; ou Alexis Krikorian, UIE, tél: +41 79 214 55 30, courrier électronique: krikorian@ipa-uie.org, Internet: http://campaigns.ifex.org/tmg
DIFFUSÉ(E) PAR LE SECRÉTARIAT DU RÉSEAU IFEX,
L'ÉCHANGE INTERNATIONAL DE LA LIBERTÉ D'_EXPRESSION
489, rue College, bureau 403, Toronto (ON) M6G 1A5 CANADA
tél: +1 416 515 9622 téléc: +1 416 515 7879
courrier électronique: alerts@ifex.org boîte générale: ifex@ifex.org
site Internet: http://www.ifex.org/

 

Hamadan wa Choukran Lillahi ! Grâce présidentielle en Tunisie : ibération de 1657 prisonniers, dont 65 prisonniers politiques


par Ahmed Manaï, http://www.tunisitri.net/, 26 février 2006

 

L’heureuse nouvelle de la libération le 25 février 2005, de près de soixante dix (70) prisonniers politiques en Tunisie dont Hamadi Jebali, les 5 jeunes de Zarzis (internautes de Zarzis) et de nombreux autres nous réjouit et nous comble de bonheur. A cette occasion, nous leur présentons nos félicitations ainsi qu’à leurs familles et à toutes les femmes et les hommes de bonne volonté, à toutes les organisations tunisiennes, arabes et internationales qui les ont soutenus tout au long de leur calvaire. Nous osons espérer que leur libération sera suivie prochainement par celle des nombreux frères, amis et camarades qu’ils ont laissés derrière eux et que Maître Mohamed Abbou le soit aussi à l’occasion du cinquantième anniversaire de l’indépendance. Ce n’est qu’un début !!!

Et pour les accueillir ce témoignage de Ali La Pointe sur elkhadra.net de ce dimanche 26/02/ :

« En prison je peux témoigner qu'ils étaient plus maltraités que tout le monde , et pourtant ils ne déviaient pas d'une once, les vendus, les balances et les cabranes (=kapos en arabe, NDLR) ne venaient jamais de chez eux , grâce à leur solidarité , et aussi , oui oui, leur haut degré de réflexion politique et leur culture politique très au fait et très éclectique; la plus part des tunisiens qui ne sont pas d'ENNAHDA ont trouvé du réconfort et de l'aide de la part de ses militants, à ma sortie je fus choqué par certaines ingratitudes gratuites , certains de ceux qui poussent des cris de joie hypocrites aujourd'hui ne seront jamais crédibles. Patience et vigilance ...Je ne ferais jamais confiance à un animal aussi haineux que Ben Ali, ni à une aliénation révérencieuse et calculatrice, je dirais que la libération des prisonniers politique ce jour en Tunisie cache peut-être en réalité quelque chose de plus profond, l'avenir nous le dira ».

Nous reviendrons plus tard sur ces libérations et nous donnons ci après la liste des personnes libérées :
Les internautes de Zarzis :
MAHROUG Hamza, BEL HAJJ IBRAHIM Ridha, GUIZA Abdelghaffar, RACHED Omar, MCHAREK Aymen, CHLENDI Omar.
Les prisonniers du mouvement Ennahdha libérés (d’après le site nahdha.net) :

Brahim Zoghlami ; 2) Ahmed Abdelli ; 3)Amine Zidi ; 4) Bilel Beldi ; 5) Taoufik Fatnassi ; 6) Jaber Maaroufi ; 7) Habib Saïdi ; 8) Hammadi Jebali ; 9) Khaled Riahi ; 10) Khaled El Kout ; 11) Khaled El Kaouach ; 12) Rachid Jaïdane ; 13) Ridha Echine ; 14) Sassi Almay ; 15) Samir Ayadi ; 16) Soufiène Derouiche ; 17) Selim Gritli ; 18) Selim Ben Romdhane ; 19) Samir Bennour ; 20) Chedly Ben Cheikh ; 21) Chokri Zoughlami ; 22) Chokri Oueddei ; 23) Saber Hamrouni ; 24) Salah Eddine Dhouaifi ; 25) Taha Bagga ; 26) Adel Zerrouk ; 27) Abdel magid Abboud ; 28) Abdel Hamid Médiouni ;
29) Abdel Hamid Abdel Krim ; 30) Abderraouf Draouil ; 31) Abderrahmane Mediouni ; 32) Abdel Magid Ghidhaoui ; 33) Larbi Oueslati ; 34) Iriène Mbazzaa ; 35) Azzeddine Hammami ; 36) Ali Lahrabi ; 37) Ali Oueslati ; 38) Imed Naouar ; 39) Omar Ferchichi ; 40) Fayçal Ayadi ; 41) Kaïs Ben saïd ; 41) Kamel Hajjar ; 42) Kamel Ben Rejeb ; 43) Kilani Mountasser ; 44) Lassad El Hani ; 45) Mabrouk Chniter ; 46) Mohamed Habib Ayachi ; 47) Mohamed Hachani ; 48) Mohamed El Moncef El Ouergui ; 49) Mohamed Ali M’hedhbi ; 50) Mohamed Ali Ben Rjeb ; 51) Mohamed Néjib Gharbi ; 52) Mohamed Chennaoui ; 53) Mahmoud Balti ; 54) Mourad Tayeb ; 55) Mourad Hammami ; 56) Mokdad Arbaoui ; 57) Monji Khalfi ; 58) Mounir Chekir ; 59) Néji Fatnassi ; 60) Nacer Bjaoui ; 61) Nacer Adouani ; 62) Noureddine Lassoued ; 63) Hédi Jerbi ; 64) Hichem Sâadi ; 65) Lotfi Farhat (Il semblerait que ce dernier a été libéré au mois de Juillet 2005 et a pu quitter la Tunisie, à moins qu’il ne s‚agisse d’un homonyme) ; 66) Mohamed Chinaoui ;
67) Moncef Werghi.

Et voici la dépêche AFp annonçant la bonne nouvelle :
Grâce présidentielle en Tunisie: libération de dizaines d'islamistes
Des dizaines d'islamistes et sept jeunes internautes purgeant de lourdes peines pour "constitution de bande ayant pour objet la préparation d'attentats" ont été libérés dans le cadre d'une grâce présidentielle, a-t-on appris samedi à Tunis de sources concordantes.
En vertu de cette grâce accordée par le président Zine El Abidine Ben Ali, 1.298 détenus ont été élargis et 359 autres ont bénéficié de la liberté conditionnelle, avait annoncé plus tôt l'agence officielle TAP.
Plus de soixante-dix islamistes, membres du parti Ennahda (Renaissance, interdit), ont été libérés, a-t-on appris auprès de certains de leurs avocats et de source judiciaire.
Parmi eux figurent plusieurs dirigeants du parti, dont le journaliste Hamadi Jebali qui dirigeait le journal d'Ennahada, Al Fajr (L'Aurore).Ces islamistes avaient été condamnés dans les années 90 à de lourdes peines de prison. Ils étaient principalement accusés d'appartenance à Ennahda et de tentative de prise de pouvoir par la violence.
Jusqu'à ce jour, quelque 400 islamistes, que les autorités ne considèrent pas comme des détenus politiques, étaient prisonniers en Tunisie, et plusieurs ONG de défense des droits de l'homme demandaient leur libération, en particulier celle de M. Jebali.
Un groupe de sept jeunes internautes, connu sous le nom du "groupe de Zarzis" (ville du sud tunisien), a également bénéficié de cette grâce, a-t-on appris de source judiciaire. Ils avaient été condamnés en avril 2004 à dix-neuf ans et trois mois de prison, une peine ramenée en appel, en décembre 2004, à treize ans, pour "constitution de bande ayant pour objet la préparation d'attentats, tentative de vol et détention de produits explosifs".
Les autorités avaient accusé certains d'entre eux de s'être rendus à l'étranger et d'avoir "sollicité le soutien logistique du réseau terroriste Al-Qaïda".
La grâce présidentielle comprend également une réduction de peine pour certains détenus, dont le nombre n'a pas été précisé.
Les grâces présidentielles, accordées lors de fêtes religieuses ou de la fête nationale, bénéficient habituellement aux seuls prisonniers de droit commun, mais le président Ben Ali avait déjà accordé l'amnistie en 2004 et 2005 à des dizaines d'islamistes.
Source : AFP, 25 février 2006


Décès du Sheikh Abd Errahmane Khlif :
Inna Lillahi Wa Inna Ilaihi Rajioûn


« Nous sommes à Dieu et à Lui nous retournons » !

Quelques souvenirs personnels, par Ahmed Manaï

 


Cheikh Abderrahmane Khelif.
Imam de La Grande Mosquée Okba
à Kairouan

Le Cheikh Abd Errahmane Khlif qui vient de nous quitter était certainement l’un des derniers
représentants de l’Islam institutionnel de l’après indépendance, issu et organisé autour de la vieille et traditionnelle Ezzeitouna. Mais il ne se serait peut-être pas distingué de la masse des Zeitouniens de sa génération s’il n’avait symbolisé, en 1961, l’une des rares actions de résistance à l’empiètement trop flagrant du politique dans le domaine religieux.

Bourguiba voulait légitimement insuffler un vent de réforme dans une société tunisienne en proie aux archaïsmes de tout genre et l’avait entamé dès le début de l’indépendance, avec la promulgation du statut de la femme et de la famille. Un acte qui a certes brusqué une longue tradition patriarcale et de domination masculine mais qui a été dans l’ensemble assez vite amorti parce qu’il ne venait pas du néant.
En effet, de larges pans de la société tunisienne y étaient préparés par les idées réformistes véhiculées surtout par certains enseignants de cette même Zeitouna depuis les années 1930 et par le travail de terrain des associations de femmes qui leur étaient proches. Trois au moins : l’Union musulmane des femmes de Tunisie de Bchira Ben Mrad (1936), la section féminine de l’Association des jeunes musulmans et le Club de la jeune fille tunisienne, dans les années
1940 et 1950.
Les choses ne se passèrent pas différemment quand Bourguiba s’attaqua frontalement deux années plus tard, à l’un des cinq piliers de l’Islam, à savoir le jeûne de Ramadan. C’était en 1958 comme l’avait précisé l’ami Ahmed Kedidi et non pas en 1961, comme l’avaient fait croire, sciemment ou par ignorance, nombre d’auteurs d’articles, plus enflammés les uns
que les autres, publiés ces derniers jours autour du décès du Cheikh Abd Errahmane Khlif.
Autant que je m’en souvienne, il n’y a pas eu de réactions violentes et encore moins de révolte populaire face à l’acte de rupture publique du jeûne de Ramadan par Bourguiba ni suite à son appel aux Tunisiens à « manger pour pouvoir combattre leur ennemi : Ouftourou Li Takwou Ala Adouwikoum». C’était son discours annonçant le passage du : petit jihad au grand jihad !
Le jeûne du Ramadan était pourtant l’obligation religieuse la plus suivie à l’époque mais la réaction des gens était des plus passives. Il y avait certes un malaise général, perceptible jusque dans les cercles du pouvoir et parmi certains proches collaborateurs de Bourguiba. Certains d’entre eux s’étaient entêtés à passer outre les consignes du chef et à respecter le
jeûne, ce qui n’était pas du goût de Bourguiba, d’autant que des journaux marocains n’avaient pas manqué de le signaler à l’époque. Mais pas plus. Les réactions étaient plutôt individuelles et s’apparentaient aux commentaires : tels que « Si Lahbib n’aurait pas dû faire ça » ou bien « que chacun est libre de ses actes », « son appel n’engage que lui » «Koul Chah Maâllaka Min Kraha » et les plus téméraires l’accusaient in petto d'être un « mécréant ».
Sur le terrain, la lutte contre le jeûne battait son plein : tous les éléments des corps constitués, armée, Garde nationale et un peu moins la police, parce que moins nombreuse et surtout moins concentrée, devaient faire la preuve de leur discipline en buvant publiquement le matin, qui un verre d’eau, qui un café, qui autre chose. Et je me rappelle d’un jeune soldat en 1958 qui faisait la queue avec son unité pour boire le verre d’eau le mettant en règle avec les consignes.
Arrivé en face de son officier qui se tenait à côté du seau d’eau, le soldat lui dit calmement: vous gagnerez le paradis si vous preniez une douche « Touhr » avec cette eau et que vous faisiez votre prière et commenciez votre jeûne ! Le jeune soldat passa devant le tribunal militaire, et sans le concours de son frère, qui était officier de la première promotion, il aurait été condamné sévèrement. On le déclara malade mental et il passa quelques mois à l’hôpital Razi. Depuis près de 50 ans, c’est le fou de mon village, et pour moi, cet homme est l’un de ses rares sages. Le soldat indiscipliné de 1958, toujours en vie, s’appelle Salah Saïdana. Son frère officier avait interrompu sa carrière militaire à la fin des années 1970, refit sa vie et décéda à Paris en 1998. C’était le colonel Ali Saïdana.
Au cours de cette même année 1958 et à l’autre bout de l’échelle sociale, un Cheikh de la Zeitouna n’eut pas le courage de ce jeune soldat. Invité au palais de la Marsa en pleine journée de Ramadan, il n’osa pas refuser le verre de jus que lui proposa Bourguiba avec insistance. Avant de le boire, il prit soin néanmoins de regarder à droite et gauche pour s’assurer que… !
Dans les lycées et autres institutions d’enseignement et de formation, les externes pouvaient faire librement le carême. Les internes par contre étaient soumis à un régime spartiate qui décourageait les pratiquants les plus convaincus. Les repas, toujours plus riches au mois de Ramadan, étaient servis aux heures normales : le petit déjeuner après le début du jeûne, le déjeuner à midi, le repas du soir longtemps après la rupture du jeûne. Et pour couronner le tout, il leur était interdit, sous peine de graves sanctions, de prendre des victuailles dans leurs
casiers du dortoir.
J’étais externe au lycée de garçons de Sousse et je faisais souvent des courses pour mes amis jeûneurs. Oh je n’avais pas besoin de caddy ni même d’un couffin : cela tenait à un bout de pain pour chacun d’entre eux, de l’harissa ou un morceau de fromage, des variantes et pour les plus riches, une boîte de sardines. Certains se contentaient de 50 g de pois chiches pour
affronter une longue journée de jeûne. On a de la peine à imaginer aujourd’hui à quoi tenait la ration alimentaire d’un élève de lycée à cette époque. Mais on peut se faire une petite idée en regardant les reportages de télévision sur certains pays africains.
Après ma première partie du Bac, en 1961, j’étais nommé pion et j’avais la responsabilité d’un dortoir de trois classes terminales, c'est-à-dire près d’une centaine d’élèves. C’était là, trois ans après le début de la croisade contre le jeûne, que j’ai découvert la grande misère à laquelle étaient soumis des élèves croyants et pratiquants. Ma chambre de pion servit au cours du Ramadan de cette année là de réfectoire à la dizaine de jeûneurs que nous étions, ravitaillés par une sœur aisée et généreuse qui habitait dans le voisinage.
C’était cette année aussi que j’ai entendu parler pour la première fois de Cheikh Khlif. C’était déjà notre chevalier vaillant qui osa s’opposer à l’autoritarisme de Bourguiba aux cris d’Allahou Akbar Ma Iemchich !
En fait très peu de gens en dehors des Kairouanais, savaient exactement le pourquoi de cette manifestation qui coûta la vie à 5 personnes, fit de nombreux blessés et provoqua l’arrestation d’un grand nombre de manifestants. Certains continuent à l’ignorer ou à entretenir la confusion autour de ses motifs. C’est pourquoi le témoignage direct et précis d’un homme
comme Ahmed Kedidi est vital pour comprendre les événements de cette époque.
En ce début de 1961, Bourguiba et son ministre de l’éducation nationale Mahmoud Messadi, décidèrent d’introduire la mixité dans les écoles et d’interdire le port du voile de l’époque. Ce dernier, appelé Khama, tenait en deux pièces : la première de satin, le plus souvent de couleur noire à Kairouan, qui couvrait la tête et arrivait jusqu’aux hanches de la jeune fille et la deuxième couvrait la partie inférieure du visage et nouée par derrière la tête. Cet habit arrivait jusqu’aux genoux et rarement jusqu’aux pieds.
Mais il y avait plus grave : le gouvernement décida aussi de fermer certaines annexes de l’enseignement zeitounien, et de concentrer celui-ci dans certaines villes. Celle de Kairouan, dirigée par Cheikh Khlif depuis 1957, subissait ce sort : les élèves étaient transférés à l’annexe de Sousse et Cheikh Khlif ainsi que Cheikh Salah Bahri étaient mutés à Sousse par une mesure disciplinaire.
C’était le clash. Une grande manifestation partit de la mosquée Okba après la prière du vendredi en direction de la Wilaya, sur laquelle régnait en Sultan Mamelouk, un autre ancien Zeitounien, Amor Chéchia. On connaît la suite. Cheikh Khlif a été jugé et condamnée à la peine capitale, commuée en 20 ans de travaux forcée. En fait il passa seulement deux ou trois
années en prison et reprit son enseignement à Sousse.
C’est à Sousse que je l’ai connu une dizaine d’années plus tard et souvent côtoyé à la librairie Dar El Kitab où il venait souvent. Notre ami commun, feu Taïeb Kacem, décédé en 1995, un fin lettré et lui aussi Zeitounien, adepte de la non-violence et grand admirateur de Gandhi, patron de la librairie, facilita le contact. Nous avions sympathisé rapidement, ce qui m’a permis au fil des années de découvrir en lui un homme tout à fait aux antipodes de l’image de bigot que certains donnaient de lui. C’était l’exemple même de l’humilité, si rare chez nos concitoyens, de la discrétion mais surtout un homme de grande conviction ce qui ne l’empêchait pas d’être curieux et ouvert, prêt à débattre de tout avec n’importe qui et sans
préalable. D’ailleurs, nombre de l’entourage de Taïeb Kacem et de ses propres fréquentations, étaient des hommes de gauche de l’intelligentsia du Sahel.
Revenant une fois avec lui sur cet épisode de 1961, je lui ai raconté la galère des lycéens internes qui faisaient le Ramadan en Tunisie et comment, se retrouvant l’année d’après en France, ils furent admis par le CROUS à profiter du régime très favorable du restaurant médico- social, dont les horaires de service correspondaient, du moins en 1962, à l’heure
de la rupture du jeûne. Avec la qualité de la nourriture en plus. Il n’en fut guère étonné, convaincu que ces Européens appliquaient les préceptes de l’Islam sans croire à son message!
Cheikh Khlif a eu droit au dernier procès de sa vie au début de 2003. Un procès par contumace et en l’absence de la défense, en direct sur la chaîne télévisée Elhiwar. C’était suite à son « commentaire », jugé diffamatoire, du livre de Mohamed Charfi du haut du Minbar de la mosquée Okba. La « société civile » vint au secours de Charfi dans ce qui avait été perçu comme une machination contre lui. Le Cheikh était jugé instrument du pouvoir, obscurantiste et autres qualificatifs du même genre. On a rappelé plusieurs fois comme il convient, le fait qu’il a été député du RCD, mais on a omis de dire ne serait-ce qu’une seule fois, que son adversaire était à la même époque, ministre dans l’exécutif dirigé par ce même RCD.
Ainsi va la justice !
Cheikh Khlif nous a quittés à un mois du cinquantième anniversaire de l’indépendance, d’une Tunisie profondément musulmane depuis des siècles, mais tiraillée depuis une trentaine d’années, entre les prétentions arrogantes de trois franges de l’élite politique : une véritable élite historique destourienne, ayant perdu depuis longtemps sa légitimité, mais qui s’ingénie à
continuer de disposer de la Tunisie et des Tunisiens.
Une prétendue élite historique de « gauche », au poids insignifiant, mais qui estime avoir hérité du pays « en rente viagère », et enfin une troisième, non moins arrogante, qui veut disposer des croyants au motif qu’elle tire sa légitimité de la défense de l’islam. Entre les trois, les simples musulmans, l’écrasante majorité des Tunisiens qui veulent vivre leur foi en paix, se cherchent une voie du salut !
Rahima Allahou Abderrahmane Khlif.

 

 

Mohamed Abbou au mémorial de Caen


par Imed Daïmi, Chokri Hamrouni et Vincent Geisser, 25 janvier 2006
L'affaire Mohamed Abbou, avocat de la liberté injustement emprisonné depuis presque onze mois continue à mobiliser plusieurs de ses confrères avocats et nombre de défenseurs des droits de l’Homme partout dans le monde.
Ainsi, Maître Eric Rocheblave, jeune avocat au barreau de Montpellier, a décidé de faire entendre la voix de Maître Mohamed Abbou ce dimanche 29 janvier 2006 au mémorial de Caen, à l’occasion du 17ème Concours International de Plaidoiries des Avocats pour les Droits de l'Homme (http://www.memorial-caen.fr/portail/concours/index.asp). Le Comité de sélection de ce concours a retenu son plaidoyer intitulé « Mohamed ABBOU : la censure jusqu'au bout des lèvres » parmi les plaidoiries sélectionnées.
Ce concours est un évènement international, médiatique et mobilisateur. Il attire chaque année plusieurs centaines de personnalités du monde politique, juridique, artistique et d'associations pour la défense des Droits de l'Homme. Il se déroulera cette année sous la présidence de Madame Barbara Hendricks Cantatrice, ambassadrice de bonne volonté pour le Haut Commissariat aux réfugiés (http://www.memorial-caen.fr/portail/concours/jury.asp).
Maître Rocheblave, entend utiliser cette formidable tribune internationale pour « exposer la situation intolérable des avocats et citoyens tunisiens » et pour « faire avancer la cause des Droits de l'Homme en Tunisie en dénonçant les violations qui y sont perpétrées ».
Cette sélection est très importante pour la suite du combat que nous menons tous pour la libération de Mohamed. En effet, et comme le souligne Me Rocheblave, un Comité de suivi en faveur