L'appel au secours dune libérale, prise
dans le collimateur de Ben Ali
par Neila Charchour Hachicha, 23 avril 2006
A l'attention publique
Après la publication de Fighting to speak* et sa version française
sur le site du PLM (ci-dessous), le régime tunisien ma tout simplement
et illégalement censuré de nouveau.
Cela démontre clairement le refus du régime de respecter
la liberté dexpression de ses citoyens ainsi que son total refus
daccepter une quelconque critique fondée qui lui est dirigée.
Comment peut-il dans ces conditions voir ou corriger ses propres erreurs
et ses propres dérives?
La réouverture de mes sites nétait en réalité
qu'un geste visible, loin de toute sincérité, alors que
ce même régime continue de menacer ma famille pour me faire
taire. Il a suffit que je le dénonce pour qu'il censure de nouveau.
Un régime qui ne dialogue pas et ne répond pas a ses citoyens
et tout simplement un régime irresponsable car our être
responsable, il doit être en mesure de répondre publiquement
et non de censurer ou de terroriser sournoisement ses citoyens.
* Combattre pour parler : à lire sur http://www.plmonline.info/id328.html
Lire aussi Neila Charchour ou le fiasco du Programme Américain
de Démocratie dans le Monde Arabe sur quibla.net/mda2006/tunisie2006.htm
Grande inquiétude pour le journaliste Slim
Boughdir dans sa dix-huitième journée de grève
de la faim
par la Commission arabe des droits humains, Malakoff, 21 avril 2006
Nous venons dapprendre que le journaliste Slim Boughdir, qui est entré
le 4 avril dernier en grève de la faim, a vu son état
de santé se détériorer de manière importante.
Selon le médecin qui l'a examiné, il se plaint d'une apparition
de sang dans les urines en provenance des reins, mais refuse dêtre
transporté aux urgences et affirme sa volonté de ne pas
se soigner et daller jusquau bout de sa grève malgré d'autres
troubles et une perte de poids de onze kilos.
Correspondant à Tunis du site Internet de la chaîne de
télévision satellitaire Al-Arabiya, Slim Boughdir travaillait
pour le journal gouvernemental Al-Chourouk. Mais les autorités
ne lui pardonnent pas davoir soutenu activement le mouvement des grévistes
du 18 octobre, déclenché à loccasion du SMSI en
novembre 2005, où il a notamment publié sur internet les
déclarations des grévistes quil a interviewés.
Depuis, il a été, selon la méthode de la mort lente
utilisée dans ce pays, lobjet de persécutions policières,
de retrait de passeport, de salaire gelé, etc.
Nous avons appris aussi lentrée, depuis le mercredi 19 avril
2006, en grève de la faim dune collègue de Slim Boughdir,
la journaliste Shéhérazade Akacha, et ce pour protester
contre son licenciement abusif. La Direction du même journal gouvernemental
Al-Chourouk lui a dicté un article quelle a refusé, faisant
connaître ces pressions sur internet. Ce qui a motivé son
licenciement et son harcèlement incessant par la police politique.
De son côté, l'avocat Mohammed Abbou est toujours en grève
de la faim depuis le 11 mars 2006, où il a été
condamné à trois ans de prison pour un article publié
sur internet il y a deux ans. On ne lui a pas pardonné davoir
dénoncé la torture en Tunisie lors du SMSI de novembre
2005.
La Commission Arabe des Droits Humains, qui a déjà attiré
l'attention lors de ce sommet sur la dégradation de la situation
des droits de l'homme dans ce pays et qui a reçu les plaintes
des militants des droits de lhomme soumis depuis aux pires exactions,
affirme sa solidarité avec ces grévistes de la faim et
appelle les démocrates dans le monde à une large solidarité
avec eux et avec tous les victimes de la chape de plomb qui s'abat depuis
de longues années sur la Tunisie.
Le
Général Ben Ali avec l'homme qu'il devrait charger de
représenter la Tunisie au Conseil des droits de l'homme des Nations
unies, le tortionnaire en chef Mohamed Ali Ganzoui. Pour que les choses
soient claires.
Parcours de Ganzoui :
Directeur général de la Sûreté en 1989, directeur
général des services spéciaux en 1990, secrétaire
d'Etat à la Sûreté nationale en 1995, consul général
de Tunisie à Düsseldorf puis à Jeddah et ambassadeur
de Tunisie à Damas, PDG de la Société immobilière
et de participations SIMPAR, de nouveau secrétaire d'État
à la Sûreté nationale depuis novembre 2005.
Un vrai militant des droits de l'homme et du citoyen version Ben Ali
!
Appel à tous les Tunisiens libres : laisserons-nous
la Tunisie de Ben Ali siéger au Conseil des droits de l'homme
des Nations unies ?
par Ahmed Manaï, ITRI, 19 avril 2006
Chers compatriotes,
Que vous soyez dissidents de l'intérieur ou de l'extérieur,
exilés dans votre propre pays ou aux quatre coins de la planète,
réfugiés, emprisonnés ou en semi-liberté,
en sursis ou condamnés, cet appel vous concerne.
Le 9 mai prochain, le nouveau Conseil des droits de l'homme va être
élu par l'Assemblée générale des Nations
unies à New York. 13 sièges sur 47 sont réservés
pour les pays africains. Le Conseil sera intronisé le 19 juin
à Genève.
Parmi les candidatures, celle de la Tunisie aux côtés de
celles du Maroc et de l'Algérie. Nos frères algériens
ont lancé une campagne contre la candidature de l'Algérie,
assortie d'une demande de création d'un Tribunal pénal
international sur l'Algérie.
Allons-nous, Tunisiens épris de justice, de liberté et
démocratie, regarder ce cirque sans rien dire ? Ce serait indigne
de nous.
Je vous propose donc, en tant que militant indépendant de la
liberté du peuple tunisien, de nous concerter rapidement pour
lancer une campagne coup de poing" contre la candidature indigne
de la Tunisie de Ben Ali à ce siège prestigieux. Contactez-moi
par mail à <tunisielibre@yahoo.fr> ou <contact_tunisitri@yahoo.fr>
pour que nous organisions une campagne très rapidement.
Essayons d'oublier les rancoeurs, les inimitiés, les reproches
sur le passé proche ou lointain et sachons nous unir ponctuellement
sur un objectif clair : faire entendre à la communauté
internationale la voix de l'autre Tunisie, celle des hommes et des femmes
droits !
Vous trouverez ci-dessous tous les liens utiles pour connaître
dans les détails les objectifs et les modalités de mise
en place du Conseil des droits de l'homme, ainsi que les documents par
lesquels la Tunisie (en anglais) et l'Algérie (en français)
ont présenté et argumenté leur candidature (le
texte de candidature du Maroc n'a pas été communiqué).
Ce sont deux textes dignes d'une anthologie de la littérature
surréaliste karakouzique. Je vous signale d'ailleurs que le seul
pays à présenter sa candidature aussi en langue arabe
a été...Cuba !
Devrions-nous envisager un exil de masse vers cette île paradisiaque
? Bien sûr, me direz-vous, peut-être notre Oncle Sam préfèrerait-il
nous voir là-bas, mais dans un charmant club de vacances situé
à Guantanamo Bay ! Remarquons d'ailleurs que les USA, qui avaient
tenté de s'opposer à la création du Conseil des
droits de l'homme - avec leurs habituels alliés, les Iles Marshall,
Palau et Israël -, n'ont pas présenté leur candidature,
ce que M. Kofi Annan a regretté de tout son coeur !!!
Documents à consulter
Résolution 60/251 du 15 mars 2006 de l'Assemblée générale
instituant le Conseil des droits de l'homme
http://daccessdds.un.org/doc/UNDOC/GEN/N05/502/67/PDF/N0550267.pdf?OpenElement
Modalités des élections du Conseil des droits de l'homme
http://daccessdds.un.org/doc/UNDOC/GEN/N06/292/40/PDF/N0629240.pdf?OpenElement
Liste des candidatures
http://www.un.org/french/ga/60/elect/hrc/
La création d'un Conseil des droits de l'homme, une décision
« historique », selon Kofi Annan
http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=12033&Cr=Annan&Cr1=CDH
Conseil des droits de l'homme : Kofi Annan regrette que les
Etats-Unis ne présentent pas leur candidature
http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=12167&Cr=&Cr1=
Déclaration de candidature de la Tunise
http://www.un.org/ga/60/elect/hrc/tunisia.pdf
Déclaration de candidature de l'Algérie
http://www.un.org/ga/60/elect/hrc/algeria.pdf
Lettre à Kofi Annan de la Coordination Nationale des
Familles de Disparus en Algérie
et "Ubu roi d'Alger : la candidature de l'Algérie aux élections
du Conseil des Droits de l'Homme" - Communiqué de Justitia
Universalis, La Haye, le 8 avril 2006
http://www.justitia-universalis.net/
Pour suivre au jour le jour les nouvelles des Nations unies à
Genève
http://www.unog.ch/80256EDD006B9C2E/(httpHomepages)/15406DAB6CB569F080256F04006E8812?OpenDocument&cntxt=027E3&cookielang=fr
Neila Charchour ou le fiasco du Programme Américain
de Démocratie dans le Monde Arabe
par Mondher Sfar, 8 avril 2006. Courriel : msfar@wanadoo.fr
Neila Charchour réside à Tunis. Elle
est la fille d'une importante personnalité de l'ère bourguibienne.
Elle est fondatrice du Parti Libéral Méditerranéen
(blog : http://plmonline.blogs.com/) et activiste dans les forums tunisiens
où on l'a soupçonnée injustement de velléités
pro-benaliennes. Le 13 Janvier 2006 elle a été conviée
à la première conférence organisée par l'American
Enterprise Institute à Washington sur le thème de «
Dissidence et Réformes dans le monde arabe ». Peu après,
elle donne une interview sur Al Jazeera, en faveur de la démocratie.
C’en était trop pour le démocrate Ben Ali : le mari
de Neila écope immédiatement de dix mois de prison pour
une affaire qui remonte à une décennie miraculeusement
déterrée et jugée à ses dépens. La
voiture de Neila est confisquée, et sa fille sujette à
un chantage de type pornographique, spécialité benalienne.
Ce qui est important dans cette affaire, c’est l'incapacité
quasi-totale de l'Administration Bush à exercer la moindre pression
pour sauver Neila de ce pétrin. Cela nous révèle
que ce ne sont pas les Américains qui décident des affaires
tunisiennes malgré leur prépondérance politique,
stratégique voire militaire en Tunisie. Alors, qui décide
à leur place (question à 7 centimes de shekel) ?
Il n'y a plus aucun doute pour les militants démocrates du monde
arabe : Le Programme Américain pour la Démocratie dans
le Monde Arabe est mort de sa belle mort. Il est définitivement
enterré par ses propres promoteurs américains ! Ceux-ci
n'ont même pas pu défendre leur illustre et néanmoins
courageuse protégée : Neila Charchour. Elle est leur première
victime, et espérons qu'elle en reste la dernière.
Espérons aussi que les centaines de militants du monde arabe
qui ont appuyé le programme américains en tirent les leçons
et ne se fassent pas Œcouillonner' à leur tour.
Les militants arabes doivent savoir que les Américains investissent
énormément en Tunisie et ils ont établi des programmes
de tous genres avec la Tunisie. Cependant, Ben Ali est en perte de vitesse
et il est affaibli et isolé. Le peuple le déteste parce
qu'il lui a menti en lui promettant la démocratie et les libertés.
Même les hommes d'affaires ne trouvent plus leur compte avec le
régime. Et pourtant, il aurait suffi de la part de Bush d'une
simple remarque pour que Ben Ali s'exécute. Mais l'administration
américaine ne l'a pas fait. Et elle ne l'a pas fait parce qu'elle
n'a jamais voulu sérieusement démocratiser le monde arabe.
Au fond d'elle-même, elle pense que la démocratie et la
liberté sont contraires stratégiquement parlant avec les
intérêts se son principal allié : Israël.
En somme, avec ou sans le pseudo Programme de Démocratisation,
le Monde arabe va continuer pour encore quelques décennies à
vivre sous la férule des dictatures soutenues par les promoteurs
de ce Programme de Démocratisation.
La situation ne changera qu'avec l'arrivée des Islamistes purs
et durs au pouvoir, comme en Palestine. C'est la seule issue qui reste
pour le rétablissement de laŠ démocratie !
Le 9 avril 1938 : début de la lutte de
libération nationale en Tunisie
par Ahmed Manaï, 9 avril 2006
Au cours de son deuxième Congrès, tenu du 30 octobre
au 2 novembre 1937, rue du Tribunal à Tunis, le Néo-Destour
retire le "préjugé favorable" accordé
au gouvernement français du Front populaire. C'est aussi
la rupture avec une politique menée pendant de longues années
sous le signe de la co-souveraineté. Les événements
vont s'accélérer et les autorités du Protectorat
vont réagir en décrétant le 23 février 1938
l'interdiction aux Tunisiens d'arborer le drapeau national.
Au matin du 8 avril 1938, une première grande manifestation
féminine est organisée dans les rues de Tunis et principalement
devant le consulat des États-Unis d'Amérique. La manifestation
est réprimée avec violence.
Dans l'après -midi, une deuxième manifestation, réunissant
des centaines de milliers de Tunisiens est organisée. Conduits
par Ali Balahouane et Mongi Slim , les manifestants réclamaient
« Barlamane Tounsi », un Parlement Tunisien.
Ali Balahouane, proclamé déjà à cette
époque le leader de la jeunesse, tient un discours virulent devant
le siège de la Résidence française, se prononçant
contre le Protectorat et ses représentants. Il est arrêté
ainsi que de nombreux dirigeants et manifestants.
Le lendemain, 9 avril 1938, une manifestation de protestation se forme
spontanément pour protester contre la répression opposée
aux manifestants, l'arrestation de Ali Balahouane et de ses amis. Les
forces armées et la police interviennent et tirent dans la foule
: des dizaines de martyrs, des centaines de blessés, plus de
trois mille arrestations. Des procès en série devant le
tribunal militaire sont organisés, prononçant des condamnations
à mort, à l'exil ou à la déportation. Les
événements s'enchaînent avec les exécutions
de militants condamnés, la dissolution du Néo- Destour
et l'arrestation de ses dirigeants. Certains d'entre eux seront
ultérieurement transférés au Fort Saint-Nicolas
à Marseille.
Le 9 avril 1938 tunisien, début d'une lutte de libération,
encore inachevée de la Tunisie, est aussi significatif que le
9 avril 1948 palestinien, quand les forces sionistes perpétrèrent
le crime de Dir Yassine en vue de vider la terre de Palestine de son
peuple. La lutte continue.
La situation de Me Mohamed Abbou s'aggrave à
son 19ème jour de grève de la faim
par la FIDH et l’OMCT, 30 mars 2006
La Fédération internationale des ligues des droits de
l'Homme (FIDH) et l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT),
dans le cadre de leur programme conjoint, l'Observatoire pour la protection
des défenseurs des droits de l'Homme, expriment leur vive préoccupation
au vu de la détérioration de l'état de santé
de Me Mohamed Abbou, ancien dirigeant du Conseil national pour les libertés
en Tunisie (CNLT) et de l'Association internationale pour le soutien
des prisonniers politiques (AISPP), en grève de la faim depuis
le 11 mars 2006.
Me Mohamed Abbou a en effet perdu connaissance, alors qu'il recevait
aujourd'hui une visite de son épouse, Mme Samia Abbou, et de
sa fille, à la prison de Kef, où il est détenu
depuis le 1er mars 2005.
Par ailleurs, selon les informations qu'a pu recueillir sa femme, Me
Abbou a été maltraité le 19 mars 2006, à
la suite de son refus de partager une cellule où sont détenus
des prisonniers de droit commun.
L’Observatoire rappelle que M. Mohamed Abbou a été
condamné au terme d'un procès inique, pour avoir notamment
publié une tribune sur Internet en août 2004, dans laquelle
il dénonçait les conditions de détention en Tunisie.
M. Mohamed Abbou observe une grève de la faim, afin de protester
contre ses conditions de détention qui se sont aggravées
depuis le 2 mars 2006, date à laquelle de nombreuses personnes
se sont rassemblées devant la prison de Kef, malgré l’interdiction
de la police et la garde nationale.
L'Observatoire demande aux autorités tunisiennes de garantir
en toutes circonstances l'intégrité physique et psychologique
de Me Mohamed Abbou et de procéder à sa libération
immédiate en raison du caractère arbitraire de sa détention.
L'Observatoire demande plus généralement aux autorités
tunisiennes de mettre un terme aux actes de harcèlement et de
violence dont sont l'objet les défenseurs des droits de l'Homme
tunisiens et de se conformer en toutes circonstances aux dispositions
de la Déclaration sur les défenseurs des droits de l'Homme,
adoptée par l'Assemblée générale des Nations
unies le 9 décembre 1998, et aux instruments relatifs aux droits
de l'Homme liant la Tunisie.
Contact presse : OMCT : Anne-Laurence Lacroix : +41 22 809 49 39 FIDH
: Gaël Grilhot : +33 1 43 55 25 18
Ben Ali dans les habits de Bourguiba
Pour les 50 ans de l'indépendance de la Tunisie, le raïs
monopolise l'image du «combattant suprême».
Par José GARÇON, Libération, 21 mars 2006
C'est en grande pompe que le président Zine ben Ali a célébré
hier le 50e anniversaire de l'indépendance de la Tunisie. Il
devait notamment déposer une gerbe au mausolée de Habi
b Bourguiba, le «combattant suprême» qu'il démit
le 7 novembre 1987 par coup d'Etat médical et contraignit à
finir sa vie treize ans plus tard en reclus dans sa ville natale de
Monastir. Après plus d'une décennie passée à
tenter d'effacer jusqu'au nom du père de l'indépendance
de la Tunisie, Ben Ali monopolise depuis sa mort son image comme pour
mieux s'en attribuer les mérites. Fort d'une ambition modernisatrice
exceptionnelle dans le monde arabo-musulman, Bourguiba fit beaucoup
pour lever les tabous sociaux et religieux qu'il voyait comme autant
d'entraves au développement de son pays. Et il dota les femmes
d'un statut quasi-révolutionnaire car abolissant la polygamie
et les rendant électrices et éligibles dès 1957.
Commémorations. Si rien n'aura manqué à la célébration,
hier, de cet anniversaire (du «rassemblement populaire»
au défilé «illustrant 50 ans de réalisations»),
les cérémonies voulues par Ben Ali sont aux antipodes
des commémorations organisées par le Maroc. Ce pays célébrait
aussi le cinquantenaire de sa libération, la France ayant reconnu
son indépendance dix-huit jours avant celle de la Tunisie. Multipliant
festivités et colloques à l'étranger, les Marocains
en profitaient pour publier deux rapports visant à accréditer
la volonté de changement de Mohammed VI et à promouvoir
«le nouveau Maroc» : celui de l'Instance équité
et réconciliation sur le règlement des années de
plomb et celui sur «cinquante ans de développement humain
et perspectives pour 2025».
Ben Ali ne s'est guère aventuré à trop externaliser
ces cérémonies de crainte qu'elles occasionnent des manifestations
de protestation contre les atteintes aux libertés et la caporalisation
ubuesque de la société. Du coup, le ministre des Affaires
étrangères, Abdelwahab Abdallah, a préféré
s'en prendre - une constante à Tunis - à «la minorité
de détracteurs qui cherchent à déstabiliser la
marche du pa ys, à ternir son image de marque et à nuire
à ses intérêts en faisant antichambre dans les chancelleries
des pays étrangers».
Gérant la Tunisie comme le chef de la sécurité
intérieure qu'il fut, Ben Ali, une fois enterrées ses
promesses de changement, n'aura fait que provoquer l'élargissement
du cercle des opposants au-delà du petit noyau de militants des
droits de l'homme. Quadrillant un pays paisible et peu enclin à
l'extrémisme, il a privatisé l'Etat au profit des clans
qui cherchent aujourd'hui à prendre l'avantage en vue de sa succession.
Dérive autoritaire. Il aura ainsi réussi une double prouesse
: recréer un mythe Bourguiba en dépit de la fin de règne
désastreuse et marquée par la dérive autoritaire
d'un «combattant suprême» très diminué.
Mais surtout, il aura créé un vide politique tel qu'en
dépit de la répression, les islamistes apparaissent comme
la seule opposition crédible.
20 mars 1956 - 20 mars 2006
: 50 ans d’indépendance tunisienne - Le rêve brisé.
Comment mettre fin au cauchemar ? Un entretien avec Ahmed Manaï,
réalisé par Bilel,
pour http://www.elkhadra.org, 19 mars
2006
Q : Que représente cette date du vingt mars
pour vous en tant que patriote tunisien ?
R : Je n’évoquerai pas l’émotion
collective et l’enivrement général qui ont saisi
tout un peuple à la proclamation de l’indépendance,
il y a cinquante ans, parce que cela m’attriste profondément
et m’incite à verser de chaudes larmes, au vu des tristes
réalités d’aujourd’hui. Le 20 mars 1956, il
a semblé à nos parents et aux jeunes de ma génération
que nous avions libéré notre pays d’une colonisation
de peuplement qui nous a fait violence et humilié pendant trois
quarts de siècle, qui nous a dépossédé de
nos terres, de notre souveraineté et même de notre humanité.
Pour savoir vraiment ce que représente l’indépendance,
il faut avoir connu et vécu l’état qui l’a
précédé, ses violences physiques et morales, ses
affres en tout genre mais aussi la fierté et l’immense
bonheur d’avoir fait un tant soit peu pour que le rêve devienne
réalité. Rêve brisé pour beaucoup et transformé
en cauchemar pour certains, puisque cinquante après, la dépouille
d’un exilé tunisien, décédé à
l’étranger, a dû attendre trois semaines dans une
morgue parisienne avant d'être admise à être enterrée
dans son pays; qu’un autre Tunisien, qui ne revendique pour lui,
dans sa patrie, que l'emplacement où il sera enterré,
soit contraint de négocier sa capitulation, pour pouvoir rentrer
chez lui, revoir les vivants et faire une prière sur les morts
et que tous les ans, par milliers, les Tunisiens fuient le pays, souvent
au prix de leur vie, pour respirer et essayer de vivre !
Q : Les dates commémoratives, qui sont honorables
et naturelles pour chaque peuple qui se respecte, ne croyez-vous pas
qu’elles servent aujourd’hui plus que jamais à la
propagande de la dictature pour endormir la société, comme
pour le « leurre » de l’affaire des caricatures du
prophète Muhammad SAW ?
R : Certes la dictature se sert de ces dates et les
commémore avec éclat pour se refaire une virginité
et pour mobiliser autour de leurs thèmes. Mais le régime
actuel ne peut tromper personne, puisqu’il est complètement
étranger à la lutte de libération et à l’indépendance.
Il n’y a aucun responsable du RCD, y compris Hamed Karoui, le
plus vieux d’entre eux, dont le nom soit mêlé de
près ou de loin à cette époque. Et c’est
une imposture qu’il se revendique de la lutte pour l’indépendance,
d’autant qu’il a effacé le souvenir de toutes le
figures historiques. C’est tout simplement un héritier
illégitime. Mais ce n’est pas parce que le thème
est exploité par la dictature que les patriotes doivent s’en
détourner. Ils ont eux aussi, le droit et le devoir de commémorer
ces dates, à leur façon, parce que nous sommes à
un moment crucial de notre histoire. Nous sommes en train de perdre
lentement mais sûrement notre souveraineté nationale et
de renouer avec la décennie qui a précédé
le protectorat. Nous sommes aussi à un moment crucial de l’histoire
du monde, parce que le colonialisme est de retour. Quand les anglo-américains
se lancent dans la conquête du monde et qu’une ancienne
puissance coloniale, la France, tente de réhabiliter son œuvre
coloniale, il y a péril dans la demeure. Quand on voit ce qui
se passe plus largement dans l’aire arabo- musulmane, le ventre
mou du monde, les tentatives de déstabilisation des régimes,
certes pourris, de démantèlement des pays et d’émiettement
des sociétés, au nom de la démocratie, de la liberté
et de la libéralisation économique, il faut se poser des
questions. Pour moi et d’autres, le combat pour la démocratie
et la liberté ne doit pas être mené séparément
de celui de la consolidation de l’indépendance et de l’affirmation
de la souveraineté nationale. La Tunisie n’est pas «
l’échantillon archétypique de l’État
importé » comme l’écrivait un jeune chercheur
de l’opposition il y a un an, mais c’est un Etat, né
il y a au moins trois siècles, avec la dynastie husseinite, dont
le développement et l’accomplissement ont été
perturbés.
Q : La conquête de l'opinion, de la rue pour
la désobéissance civile, les grèves, les manifestations,
le refus d'accepter les diktats de la dictature, sa marginalisation
à tous les niveaux etc..., pensez-vous que cette façon
de procéder qui est quand même l’expression d’un
haut degré civilisateur, d’un grand courage, d’un
sens du sacrifice transcendantal aux antipodes de l’attentisme
actuel qui semble donner une image résignée de la Tunisie,
et aussi désigner les limites de ce qu’un peuple civilisé
peut supporter, pense que cette façon de lutter est dans la culture
des Tunisiens ?
R : Je vais vous faire une confidence. Au début
de l’été 1998, un universitaire allemand qui avait
enseigné longtemps en Tunisie et qui devait y retourner en touriste,
avait demandé à me rencontrer et j’ai répondu
à son invitation. Nous avions discuté pendant des heures
de la situation en Tunisie et au Maghreb puis on s’est quittés
avec la promesse de nous revoir dès son retour de Tunisie. Ce
qui fut fait deux mois après. Au cours de cette deuxième
rencontre, il m’avait fait une analyse très correcte de
la situation, tenant en deux points. Le premier est que s’il y
avait un jour une manifestation à Tunis de mille ou de deux milles
personnes, les forces de police n’hésiteraient pas à
tirer sur les manifestants et faire de nombreux morts et blessés,
mais que si le lendemain, les manifestants revenaient à la charge,
ce serait la chute assurée du régime. Le deuxième
point est qu’il n’y avait aucun parti ou organisation politique
ou syndicale capable de faire descendre une centaine de personnes dans
la rue. Nous l’avons tous constaté au cours de ces dernières
années, alors que les Tunisiens avaient de multiples occasions
de manifester leur ras-le-bol et de s’en prendre au pouvoir. Je
crois qu’il faut être plein d’espoir et de patience.
L'alchimie de la réflexion, de l'approfondissement dans la douleur
commence déjà à opérer dans le peuple. De
l'épreuve de la répression, de ses morts, de ses humiliés,
et surtout de cette grande paupérisation résultant d’une
libéralisation débridée et des limites du consumérisme,
sortira un jour, un peuple plus fort. On a tout misé et attendu
jusqu’ici des ONG et des partis, alors qu’il fallait être
à l’écoute des gens dans leur cadre de vie, au quotidien
: le village, le quartier, l’usine, pour se rendre compte que
ça bouge. Que chacun essaie de faire l’inventaire des petites
actions de résistance ou de contestation dans son propre village
ou quartier, au cours d’une période donnée et l’on
se rendra compte que les Tunisiens ne sont pas résignés
mais que leurs priorités et leur agenda ne coïncident pas
avec ceux de leurs politiques ! Un ami m’a envoyé un document
d’une valeur inestimable : Yaoumilletou Karia : Chronique d’un
village qui s’étend sur 10 ans !!! Nul doute que c’est
là que se préparent les transformations d’une société.
Ce ton apparemment résigné, ne doit pas décourager
et encore moins empêcher les activistes politiques et associatifs
de continuer leur œuvre. Mais ce ne sont pas eux, leurs appels
et leurs mots d’ordre lancés de l’étranger,
qui feront descendre les gens dans la rue.
Le Muezzin appelle à la prière cinq fois
par jour, mais seuls les croyants convaincus y répondent et encore,
il y a quelques années, des jeunes croyants s’interdisaient
de prier à la mosquée de peur d’être fichés
ou poursuivis.
Q : Beaucoup de Tunisiens, surtout parmi les jeunes,
pratiquent une résistance et une révolte individualiste
et totalement désorganisée, qui par le refus de participer
aux rares actions de l’opposition, qui par la fuite à l’étranger
coûte que coûte, même au prix de sa vie ou par l’aliénation,
qui par une sorte de nihilisme criminel à s’intégrer
dans les logiques de la dictature, qui par l’oisiveté et
le renoncement, qui par la débrouille et les prébendes
etc… Que conseillez-vous à ces Tunisiens qui sont en fait
la majorité des victimes du système ?
R : Accrochez-vous au pays, à tout prix. «
Il n’y a pas plus douloureux que la perte d’une patrie ».
Q : Vous avez déclaré que les opposants
démocratiques doivent dialoguer avec l’islam politique
qui est une réalité en Tunisie, le fait que les caciques
d’ENNAHDA s’affichent avec les leaders du bloc démocratique
est-il une preuve irréfutable de leur nouvel état d’esprit?
R : Chacun est libre de choisir le drapeau sous lequel
il mène son combat. Mais il ne suffit pas de s’autoproclamer
démocrate pour être crû sur parole. Les gens qui
se réclament de ce bloc ont chacun un itinéraire intellectuel
et politique. Ils ont été marxistes- léninistes-
trotskistes maoïstes, bâathistes, progressistes de gauche,
c'est-à-dire les tenants d’idéologies totalitaires
qui ont à leur compte de nombreux génocides à travers
l’histoire, dans une multitude de pays. Je n’ai pas souvenir
que l’un d’entre eux ait pris la peine d’expliquer
à ses compatriotes, comment et quand il a fait sa mutation et
s’est transformé en démocrate. A l’exception
d’un seul, feu Ahmed Ben Othman, un ancien de « Perspectives
tunisiennes », qui a eu l’honnêteté de reconnaître,
quelques années avant sa mort, « qu’il avait milité
pour l’établissement d’un régime plus totalitaire
que celui qu’il combattait ». Le dialogue auquel j’avais
appelé et qui aurait dû précéder les rapprochements
ou les alliances politiques, tactiques ou stratégiques, est plutôt
d’ordre intellectuel et théorique, tel que par exemple
la place de l’islam dans la cité et son rapport à
l’Etat, source de graves malentendus. Ceci dit, leur rencontre
sur des actions ponctuelles peut leur permettre de se connaître
un peu plus, de créer un climat de confiance entre eux et de
mettre fin à leur guerre idéologique. Mais à lire
les écrits des uns et des autres, j’ai l’impression
que celle-ci continuera comme si de rien n’était. Un autre
dialogue aurait été plus prometteur, c’est celui
qui aurait dû se faire entre activistes du même bord, de
la même famille idéologique. Cela aurait pu aboutir à
la formation de blocs politiques homogènes, plus forts, capables
de résister à l’usure du temps et aux facteurs de
dissension.
Q : Croyez vous que des hommes comme Messieurs Ghannouchi
ou Hamma Hammami, puissent renoncer aux énoncés fondamentaux
de leur idéologies, et définitivement, ou ne s’agit-il
pas, comme le disent beaucoup parmi ceux qui vous reprochent votre esprit
de synthèse, votre pragmatisme et votre intégrité,
que ce n’est que de la naïveté, une illusion et une
certaine forme de Taqqiya, de stratégie et de réflexes
tactiques qui guident ces derniers ?
R : Avant de répondre à cette question,
je suis allé sur le site Albadil et j’ai lu, en résumé,
que le PCOT « est toujours attaché à la lutte des
classes qui doit aboutir à la dictature du prolétariat
et agit toujours pour le démantèlement de l’Etat
néocolonial bourgeois », ce à quoi ont renoncé
depuis deux décennies de nombreux partis communistes, et «
lutte contre beaucoup de choses et notamment l’islamisme ».
Cela a le mérite de la clarté. Ce qui n’est pas
toujours le cas d’Ennahdha qui n’a pas réussi, au
cours de ses 25 ans d’existence officielle, à élaborer
un discours politique clair, continuant à balancer entre «
le tout-religieux et le tout-politique ». A mon humble avis, aucun
des deux ne renoncera aux « fondamentaux de son idéologie
», parce que l’un et l’autre sont avant tout des idéologues
et leur rencontre ne peut durer que le temps d’une campagne !
Q : Sincèrement, croyez vous que Gannouchi et
son dernier cercle de prétoriens sont encore représentatifs
de l’islam politique tunisien ? R : Je me contente de vous reproduire
un extrait de la réponse que j’avais donnée en novembre
1992 à Jean Dabaghy du magazine Arabies : « Le mouvement
de Rached Ghannouchi n’a plus le choix : soit il se transforme
en groupuscule sans aucune emprise sur la réalité politique
du pays, soit il disparaît pour devenir un mythe. En effet, Ennahdha
connaît une hémorragie grave dans ses rangs. A l’intérieur
du pays, outre l’emprisonnement de ses cadres les plus actifs
et les plus influents, beaucoup de militants et de cadres intermédiaires
ont préféré la rupture, alors qu’à
l’extérieur, en particulier en France, les cadres ont soit
démissionné, soit gelé leurs activités,
tandis que d’autres ont, malgré eux, maintenu un semblant
de présence pour pouvoir survivre économiquement. Le malaise
est général car une grande partie des militants demande
des comptes et un examen approfondi des raisons de l’échec
de la stratégie du mouvement. Ils réclament surtout un
débat politique et idéologique, ce qui n’a jamais
été le fort d’Ennahdha »…« Les
profondes divergences qui secouent actuellement le mouvement s’articulent
autour de la nécessité ou non d’une analyse critique
de la période précédente. Ainsi, les détracteurs
de Rached Ghannouchi posent-ils clairement la question de la responsabilité
du déclenchement des hostilités à l’égard
du pouvoir. L’accusé principal est la direction clandestine,
laquelle avait pris la décision, au lendemain des législatives
de 1989, de renverser le régime par la force, avec pour unique
justification que le pouvoir avait fermé la porte au dialogue….
……….». Arabies : page 25, novembre 1992, Paris.
Ceci dit, on peut tout imaginer. Le jour où
Cheikh Abdel Aziz Thaalbi, quittait la Tunisie pour l’exil, en
novembre 1923, douze personnes, douze exactement, l’accompagnèrent
au port de Tunis. A son retour, quinze ans après, en juillet
1937, il était acclamé et fêté par une foule
évaluée à 30 000 personnes, du port à Bab
Souika (Le Petit Matin du 9 juillet 1937, p.2, in Mohamed TURKI : Abdel
Aziz Laroui, témoin de son temps, Tunis 1988).
Pourquoi cette réponse centrée sur Ennahdha
et Rached Ghannouchi ? Parce que le mouvement islamique a été
réduit à la composante Ennahdha, certes la plus importante,
il y a une quinzaine d’années et, cette dernière,
à son chef, alors qu’en réalité, la mouvance
islamique est historiquement antérieure au MTI/ Ennahdha, beaucoup
plus vaste, plus diversifiée par ses idées et plus riche
par ses hommes. En fait, le MTI puis Ennahdha après, ont tout
fait depuis 25 ans, pour combattre toute forme de diversité dans
la mouvance islamique. Je me souviens de la campagne de dénigrement
menée dans les années 80, contre l’équipe
15/21 et leurs anciens frères Hamida Ennifer et Salah Eddine
Jourchi…Cela continue et va jusqu’à la négation
de réalités toutes simples. Ainsi, 17 ans après
les élections législatives de 1989, auxquelles des listes
indépendantes, soutenues par Ennahdha, avaient participé
et obtenu près de 20% des voix, Rached Ghannouchi écrit
récemment sur aljazeera.net, que « Ennahdha avait obtenu
au cours des ces élections 80% des voix ». Rien que ça,
avec des candidats subalternes et sans ses chefs historiques, lui-même,
Cheikh Abdel Fettah Mourou, Hammadi Jebali et j’en passe. Mais
alors comment, avec 80% des voix, ce qui représentait 3 millions
de Tunisiens, le Cheikh n’avait pas fait soulever les foules et
abattu légitimement le pouvoir, se contentant d’un communiqué
de protestation contre le truquage et choisissant de partir en exil
!!!
Q : Nous savons tous, que dans tous les courants politiques
de l’opposition tunisienne, d’ENNAHDA et la masse de ses
militants dissidents jusqu’au PCOT en passant par le CPR, le PDP
et même le RCD, la majorité de ceux qui sont engagés
ou sympathisants de ces mouvements revendiquent une vérité
commune : l’identité arabo- musulmane. Pensez vous que
cette revendication doit être une condition sine qua non à
tout projet politique en Tunisie ?
R : L’identité arabo- musulmane est une
donnée de base de la société tunisienne depuis
des siècles. Elle est le fondement de notre culture et aucun
Tunisien, même s’il se sent d’origine amazigh ou turque
ne la conteste ou ne la met en doute. La colonisation a essayé
de le faire, mais elle n’y est pas parvenue. Franchement, je ne
vois pas comment elle devrait être à la base d’un
projet politique à moins de vouloir la figer et d’en faire
une icône. L’identité est d’autre part quelque
chose qui évolue dans le temps, enrichit et s’enrichit
de l’apport des autres. Mais le problème est qu’il
y a des gens qui croient avoir pour mission de défendre «
la pureté identitaire », ce qui conduit souvent à
des projets politiques totalitaires. Que ferons-nous demain de l’apport
culturel des émigrés tunisiens des deuxième et
troisième génération, Français, Suisses,
Allemands et autres, qui continuent à se réclamer de l’arabité
alors que la plupart du temps, ils ne parlent pas l’arabe ?
Q : Ne croyez vous pas que pour cette réalité
culturelle, sociale et politique , il est urgent de pousser les forces
de la réforme au-delà des disciplines des partis, surtout
en cette période d’affrontement avec la dictature et de
définir les stratégies communes ?
R : La culture est pratiquement absente des préoccupations
des partis et je ne crois pas qu’il soit possible de négocier
une stratégie culturelle commune entre des partis qui n’arrivent
pas à se mettre d’accord sur un programme politique minimum.
A ce niveau, les initiatives personnelles, telles que le Club Al Jahiz,
La Fondation Temimi, le Collège international de Tunis et d’autres
me semblent plus faciles à réaliser et elles sont plus
prometteuses. Il est néanmoins curieux que de telles initiatives
n’aient pas vu le jour dans les pays d’émigration
où la liberté est totale.
Q : La grève du 18 octobre 2005 avait donné
beaucoup d’espoir, elle a fait la preuve qu’un véritable
bloc démocratique peut s’imposer sur la scène politique
tunisienne, et surtout mobiliser beaucoup d’énergies supposées
antagonistes, ne croyez vous pas que face à la dictature, nous
n’avons que le choix de la voie de la cohérence et du rassemblement
des forces pour espérer mobiliser la masse tunisienne A votre
avis, parce qu’il faut parler d’échec dans la durée,
et tout l’après de cette grève l’espoir assassiné
de sa pérennité post SMSI, sa gestion etc... , à
quoi est dû cet échec qui est plus nocif qu’il ne
paraît encore ?
R : Je n’ai jamais soutenu une grève de
la faim parce qu’il me semble que c’est une forme de lutte
qui n’est pas très adaptée à notre culture.
Faire la grève de la faim, c’est se faire violence pour
toucher la conscience de l’adversaire et l’amener à
prendre en compte les revendications du gréviste. En alertant
l’opinion publique, nationale et internationale, le gréviste
s’assure un soutien à ses revendications qui peut conduire
à faire plus de pression sur l’adversaire, en l’occurrence
le pouvoir et Ben Ali en personne. Or ce que beaucoup de gens ignorent
ou feignent d’ignorer, c’est que Ben Ali n’a jamais
cédé sous la pression et encore moins celle des grévistes
de la faim. Il y a eu des centaines de grèves dans les prisons,
au cours des quinze dernières années, certaines suivies
par des centaines de prisonniers durant des semaines. Aucune n’avait
abouti à faire avancer une revendication maximaliste, telle que
la libération de l’intéressé. Par contre
les grèves menées pour l’amélioration des
conditions carcérales ont souvent abouti à quelque chose.
Je ne connais pas les détails de l’organisation de la grève
du 18 octobre, mais il me semble qu’il y a eu trois erreurs d’appréciation.
La première est d’avoir omis de préciser une position
claire par rapport à la tenue du SMSI à Tunis : oui au
Smsi parce que c’est un acquis pour le pays, mais pas dans ces
conditions. Le régime a beaucoup joué sur cette ambiguïté
et a réussi. La deuxième est d’avoir déclaré
la grève ouverte, c'est-à-dire illimitée et la
troisième enfin est d’avoir réclamé le Smig
démocratique, et c’est ainsi qu’ils n’ont pas
eu même le Smag. La fin de la grève a été
plutôt décevante puisque les grévistes qui pouvaient
sortir du pays étaient venus en Europe. Je crois que s’ils
avaient entrepris une tournée en Tunisie, même dans les
conditions difficiles que nous connaissons tous, ils auraient eu plus
de succès auprès de la population. Maintenant beaucoup
continuent à vivre sur ce rêve. Ceci dit, je respecte le
choix des grévistes et je salue leur courage. Ils ont fait rêver
certains pendant des semaines, au point de croire qu’il s’agissait
d’une réédition de la révolution de 17 octobre
!
Q- Franchement croyez vous à la possible existence
d’un islam politique à la tunisienne, un islam politique
démocratique, institutionnel, légaliste ?
R : Oui sûrement, parce que l’islam continuera
pendant longtemps à constituer une source importante d’inspiration
des projets politiques et sociaux. Mais un tel projet est à reconstruire
entièrement. Il faut en élaborer les fondements théoriques,
avec une nouvelle vision du rapport de la religion à l’Etat
et à l’exercice de la politique, avec des jeunes et moins
jeunes qui auraient tiré les leçons des échecs
passés, en Tunisie et ailleurs, qui ne se présentent pas
tour à tour comme Mufti, définissant le licite et l’illicite
et comme homme politique. Le seul modèle pouvant servir aux Tunisiens
dans ce domaine est celui de la Turquie d’aujourd’hui, avec
laquelle nous partageons une longue histoire et dont les fondements
de l’Etat moderne ne nous sont pas étrangers.
Q : Pensez vous que la société tunisienne,
en ce début de ce millénaire, par rapport au bien- être
matériel, la course à l’avoir au dépens de
l’être, l’état sinistré de pratiquement
toutes les sociétés africaines qui sont quand même
notre environnement immédiat, celui des pays arabes et musulmans,
puisse se soucier des droits civiques et des libertés ?
R : La société tunisienne est profondément
atteinte par le virus du consumérisme. Souvenez-vous : le premier
jour d’ouverture du Carrefour dans la banlieue de Tunis, une foule
évaluée à 50.000 personnes l’avait pris d’assaut.
Les exemples sont multiples et divers. Mais le phénomène
va s’estomper parce que nous n’avons pas les moyens de l’alimenter.
Il y aura des pauses, des questionnements et des ruptures. Espérons
simplement que cela ne conduise pas à des choix extrêmes.
Mais je crois que toute société perturbée, comme
c’est le cas de la nôtre, parvient au bout d’une génération,
à rétablir une échelle de valeurs dans laquelle
les gens trouvent leur équilibre et la paix des cœurs. Notre
situation n’est pas très différente de notre environnement
géographique et culturel, même si les Tunisiens ont pris
l’habitude de se considérer comme meilleurs sinon supérieurs
aux autres. Le fléau de la balance retrouvera toujours sa position
de milieu et les gens finiront, pas tous, d’être sensibles
à l’appel de la liberté et de revendiquer leurs
droits civiques.
Q : quelle est votre position en ce qui concerne la
réconciliation nationale ?
R : Je pense que ce qui s’est passé en
Tunisie, qui est abominable, n’est pas de nature à empêcher
une réconciliation nationale. Celle-ci ne peut se faire aux conditions
des victimes à moins que leurs représentants ne prennent
le pouvoir. J’ai regardé récemment une émission
sur Aljazeera consacrée à la loi d’amnistie générale
en Algérie. Ce que j’ai entendu était tout simplement
surréaliste avec des comparaisons de l’Algérie avec
le Maroc et l’Afrique du Sud. Personne n’a pris la peine
de mentionner que dans ce dernier pays, les victimes noires de l’apartheid
avaient pris le pouvoir mais qu’au Maroc comme en Algérie,
ce sont toujours les mêmes décideurs qui gouvernent. Ils
voulaient tout simplement se faire une nouvelle virginité. C’est
pour cette raison que les criminels ont accepté d’amnistier
d’autres criminels, de réparer certaines injustices et
de garantir leur propre impunité. Une réconciliation n’est
pas une trêve ou un armistice entre deux camps, fatigués
de se guerroyer, mais plutôt l’aboutissement d’un
cheminement intellectuel et politique des protagonistes, concluant à
la nécessité de faire la paix. Une paix totale et durable,
dans la société et dans les esprits. Une réconciliation
se prépare et doit être précédée par
un effort de vérité à faire sur les événements
de ces quinze dernières années et sur les responsabilités
des uns et des autres.
Q : La justice devra-t-elle s’exprimer et se
prononcer, à la libération de la Tunisie, sur la période
post-coloniale, la période de plomb ?
R : La période post-coloniale n’est plus
du ressort de la justice. La plupart des victimes et des « criminels
» n’est plus de ce monde et les crimes de torture et de
disparition, ne sont devenus imprescriptibles que tout récemment.
Cette période est le champ d’investigation de l’historien
et c’est à lui de faire son travail de vérité
qui représente une certaine forme de deuil pour les victimes
ou leurs ayants droit.
Q : Sur les tués, les torturés, et ceux
qui ont passé la moitié de leurs existences dans les mouroirs
et sous le joug de l’arbitraire ?
R : Le crime de torture est imprescriptible et ses
victimes pourront toujours demander justice et réparation. Mais
si on veut vraiment une réconciliation nationale, il faut éviter
de s’engager dans des séries de procès sans fin.
Après tout, les pays de l’Est européen, qui ont
connu le stalinisme et ses horreurs, n’ont pas eu besoin de procès.
Ni l’Espagne, ni le Portugal n’ont eu besoin de passer par
là. Il suffit de quelques procès symboliques, comme en
Argentine, de quelques réparations matérielles pour les
plus démunis et d’excuses officielles de l’Etat aux
victimes, le jour où il y aura à sa tête un président
élu démocratiquement.
Q : Il y eu énormément d’expropriations
illégales en Tunisie et dans tous les domaines. Des familles
ruinées, et d’autres qui se sont enrichies du jour au lendemain.
Y aur- t-il une commission chargée de rendre justice à
tous ces Tunisiens spoliés de leurs biens ?
R - C’est tout à fait vrai et j’en
connais quelque chose. Je pense que le moment venu, une commission spéciale,
dotée de pouvoirs spéciaux, doit se pencher sur tous ces
problèmes d’expropriations illégales, de spoliations,
parfois de la part de voisins et de proches. Mais cela ne peut se faire
que sur dossier. Je suis étonné que les opposants, qui
sont souvent des hommes de droit, rechignent à travailler sur
dossier. Il n’y a pratiquement rien sur la corruption en dehors
des quelques généralités diffusées de temps
à autre sur Internet. J’espère que les victimes
des expropriations et spoliations conservent leurs dossiers !
Q : La société tunisienne recèle
en elle de grandes potentialités et ce à tous les niveaux
et dans tous les domaines, ceci dit sans aucune forme de chauvinisme,
c’est une évidence sur la scène internationale et
vous en êtes un parfait exemple. Croyez vous vraiment en cas d’élections
libres, que les extrêmes auront une chance d’accéder
au pouvoir ?
R : En effet, notre pays est très riche à
ce niveau, c’est même sa plus grande richesse. C’est
un des rares pays au monde à être sur-représenté
dans les organismes d’expertise et de gestion, régionaux
et internationaux. Et la source est intarissable parce que le pays continue,
malgré tout, à investir dans le domaine de l’enseignement
et de la formation. Depuis des années, je suis les promotions
des grandes écoles et les thésards tunisiens dans les
universités parisiennes. C’est un véritable sujet
de fierté pour moi et il devait l’être pour tous
les Tunisiens. Il est regrettable qu’aucun organisme officiel,
je pense surtout à l’Institut des études stratégiques
du premier ministère, n’ait fait ne serait-ce qu’un
début d’inventaire des compétences tunisiennes,
produit de l’école publique et de la sueur du peuple. Il
est dommage aussi que tous ce jeunes ne profitent pas tous du développement
du pays et que de plus en plus, nombre d’entre eux s’expatrient.
Pour revenir à votre question, je crois qu’en Tunisie,
mais c’est aussi valable un peu partout dans le monde, les extrêmes
ont peu de chance d’accéder démocratiquement au
pouvoir, d’autant plus qu’ils ont rarement l’expérience
de la gestion des affaires publiques. Or, il ne faut pas croire que
le Tunisien moyen donne facilement son cou à des gens sans expérience,
même s’ils lui sont sympathiques par ailleurs.
Q : La Constitution tunisienne dans ses fondements,
qui n’a jamais été appliquée depuis l’indépendance,
ni dans l’esprit ni dans la lettre, pensez-vous qu’un pouvoir
démocratique issu d’élections libres aura la tâche
de la réformer, pour mettre à jour certains sujets sensibles,
comme les droits de la femme, l’arabisation, la religion etc…
?
R : La Constitution a été amendée
huit fois depuis 1987. Je crois qu’après près d’un
demi-siècle, il faut aller vers une Constituante qui donnera
au pays une constitution plus conforme aux exigences nouvelles de sa
population. Si Ben Ali était bien intentionné, il l’aurait
fait à son arrivée au pouvoir en 1987.
Q : Comment expliquez-vous le manque d’engagement
incroyable des Tunisiens dans les partis de l’opposition démocratique,
le parti unique ou ceux des partis collaborationnistes, et encore moins
dans les organisations non gouvernementales(ONG) de la société
civile, qui dans l’histoire des peuples ont toujours été
un contre-pouvoir des plus efficaces ?
R : Au RCD, il y a plus de 2,5 millions d’adhérents,
du moins officiellement. Il n’a donc aucun problème de
ce côté. Pourquoi les Tunisiens ne s’engagent pas
ailleurs, tout simplement parce qu’ils ont peur ou qu’ils
n’ont aucun intérêt à le faire ? C’est
au Rcd qu’ils trouvent la solution à leurs problèmes
et ils y vont.
Q : Quelle la stratégie globale doit se mettre
en place d’après vous, pour démocratiser efficacement
la Tunisie, et surtout avec quels partenaires ?
R : Pour démocratiser la Tunisie, il faut commencer
dès maintenant par réduire les tensions politiques et
sociales, régler les problèmes nés de la crise
des quinze dernières années, particulièrement la
libération des derniers prisonniers politiques, la réhabilitation
morale et la réintégration de tous les anciens dans la
vie économique et sociale. Rétablir un climat de confiance
entre les divers partenaires et notamment entre les principaux d’entre
eux, ouvrir les vannes de la liberté et rétablir la justice.
Mais je développerai cette question dans un écrit à
paraître à la fin de l’année. Avec quels partenaires
? Il y a deux partenaires principaux en Tunisie : les Destouriens et
les Islamistes et c’est entre eux que doit se régler le
vieux contentieux des années 90 qui est aussi le leur. Après,
le champ s’ouvre aux autres acteurs de la vie politique. Mais
je crains que certains ne veuillent pas régler ce contentieux
parce qu’ils ne peuvent exister que dans un climat de tension.
C’est pour cette raison qu’ils ont mal accueilli la libération
de certains prisonniers politiques et font tout pour retarder la solution
de ce problème.
Q : Puisque qu'il est indispensable d'avoir un leader
pour espérer quitter l'état de stagnation actuel de l'opposition
et susciter une importante réaction en faveur du changement,
pourquoi les personnalités en vue ne parviennent-elles pas à
dépasser leurs égoïsmes personnels pour choisir au
nom de l'intérêt général l'une d'entre elles
comme leader ?
R : C’est en effet une nécessité
absolue. Je suis tout à fait d’accord pour agir dans ce
sens et pour peu que l’on se mette d’accord sur l’homme
(je le ferais aussi pour une femme si les dispositions constitutionnelles
étaient favorables à sa candidature), je me mets à
sa disposition pour le servir loyalement et faire avancer le programme
commun.
1) Un leader jeune pour une population jeune :
Notre pays est jeune mais il a été souvent
gouverné par des vieux. Il l’est toujours d’ailleurs
et ceux qui aspirent à le gouverner sont déjà bien
vieux et risquent de l’être davantage à la vacance
du pouvoir. Bourguiba avait 72 ans quand il a été élu
président à vie en 1975, après 20 ans de pouvoir.
S’il n’y avait pas eu ce coup d’Etat de 1987, il serait
resté à la tête du pays jusqu’à sa
mort en avril 2000, c'est-à-dire jusqu’à l’âge
de 97 ans. Ben Ali avait 51 ans quand il a pris le pouvoir en 1987.
Il en aura 73 en 2009 et 78 en 2014… Alors opposons-lui dès
maintenant un jeune, entre 45 et 55 ans, plus représentatif de
la majorité de la population tunisienne. 2) Un leader pondéré
et engagé dans le combat dans le pays : Quelqu’un d’étranger
aux appareils des partis mais aussi à la « prétendue
élite historique » qui aurait droit, selon Hammadi Rdissi
à « une rente viagère ». Quelqu’un de
pas trop marqué idéologiquement, qui ne souffre pas d’une
enflure de l’ego, qui ne se soit pas rendu complice de la dictature,
qui ne cultive pas non plus la victimisation et qui ne traîne
pas trop de casseroles. Quelqu’un qui soit demeuré en Tunisie
et non pas un exilé à l’étranger et qui n’est
pas connu pour être un suppôt d’une quelconque puissance
étrangère. Ce sont là quelques critères
que d’autres pourront affiner, pour cerner le profil d’un
leader de large consensus. Il faut aussi définir les objectifs
de la prochaine étape. Si c’est pour continuer à
revendiquer plus de liberté d’expression et d’association,
la libération des prisonniers et l’amnistie générale,
lesquelles ne mobilisent que les quelques dizaines d’activistes,
alors il vaut mieux s’abstenir de s’engager dans cette voie
et continuer dans le bricolage actuel. La prochaine étape doit
viser la réalisation du seul objectif politique digne de ce nom,
le départ de Ben Ali. J’ai un nom : Mohamed ABBOU. Faisons
de lui le candidat symbolique à l’élection présidentielle
de 2009.
http://www.tunisitri.net, le site web de l'Institut
tunisien des relations internationales : une adresse à ajouter
dans vos favoris !
Me Mohamed Abbou en grève de la faim
et aggravation de ses conditions de détention
par l’ORGANISATION MONDIALE CONTRE LA TORTURE (OMCT), Genève,
15 mars 2006
Le Secrétariat international de l’Organisation mondiale
contre la torture (OMCT) a été informé par le Conseil
national pour les libertés en Tunisie (CNLT), membre du réseau
SOS-Torture, de la grève de la faim que vient d’entamer
Me. Mohamed Abbou, ancien dirigeant de l’Association des jeunes
avocats (AJA), membre du Conseil national pour les libertés en
Tunisie (CNLT) et de l’Association internationale pour le soutien
des prisonniers politiques (AISSP).
En effet, selon les informations reçues, depuis le 11 mars 2006,
Me Mohamed Abbou, incarcéré depuis le 1er mars 2005 pour
avoir publié une tribune sur Internet en août 2004, dans
laquelle il dénonçait les conditions de détention
en Tunisie, est en grève de la faim. Il entend ainsi protester
contre ses conditions de détention qui se sont aggravées
depuis le 2 mars 2006, date à laquelle de nombreuses personnes
se sont rassemblées devant la prison de Kef où il est
détenu, malgré l’interdiction de la police et la
garde nationale.
Depuis lors, Me Mohamed Abbou a été réveillé
à plusieurs reprises en pleine nuit par les gardiens qui ont
procédé à des fouilles par mesure de rétorsion.
L’administration carcérale aurait également incité
certains co-détenus de droit commun à le harceler et colporter
des rumeurs touchant à son honneur et celui de sa famille. De
même, les gardiens ont interrompu la visite hebdomadaire après
trois minutes, malgré l’insistance de sa mère, qui
ne l’avait pas vu depuis trois mois. Sa femme, Mme Samia Abbou,
a décidé depuis le 2 mars 2006 de ne plus rencontrer son
mari derrière les barreaux durant la visite hebdomadaire, et
de se contenter d’un sit-in devant la prison chaque jeudi, jour
de visite, en signe de protestation contre le sort injuste que subit
son mari. Un impressionnant dispositif policier l’a alors entourée
durant son sit-in. De nombreuses voitures de la sûreté
de l’Etat et de la garde nationale l’ont également
« escortée » durant tout le trajet qui mène
de Tunis à Kef (170
Km) et la voiture de Me Idoudi, qui l’avait accompagnée,
a été « contrôlée » une dizaine
de fois durant ce trajet, les documents de sa voiture ont été
saisis et un procès-verbal a été dressé
à son encontre.
Le Secrétariat international de l’OMCT exprime sa vive
inquiétude au sujet des conditions de détention de Me
Abbou et quant à son intégrité physique et psychologique,
et demande la libération immédiate de Me Abbou. L’OMCT
demande également aux autorités tunisiennes de mettre
un terme aux actes de harcèlement à l’encontre de
la famille de Me Abbou.
Contact presse : Eric Sottas : +41 22 809 49 39
Les organisations de défense de la liberté
d'_expression appellent la Tunisie à libérer Mohammed
Abbou et tous les autres prisonniers d'opinion
A l'occasion du premier anniversaire de l'emprisonnement de l'avocat
et défenseur de droits humains Mohammed Abbou, les organisations
internationales de défense de la liberté d'_expression
saluent la récente libération de nombreux prisonniers
d'opinion tunisiens, notamment le journaliste Hamadi Jebali, emprisonné
durant plus de 15 ans, et les jeunes de Zarzis, dont la libération
était au coeur d'une campagne internationale. Ils expriment cependant
leur consternation quant au maintien en prison d'Abbou et l'escalade
des violations liées à la liberté d'_expression.
Abbou a été emprisonné le 1er mars 2005 et condamné
à l'issue d'un procès inéquitable sur la base d'une
charge "d'agression" non prouvée, et pour la publication
d'une information "de nature à troubler l'ordre public"
et "outrage à l'institution judiciaire".
Ce cas est l'un d'une série de cas d'atteinte à la liberté
d'_expression documentés par le groupe d'observation de la Tunisie
(TMG), qui comprend 14 membres.
La liberté de réunion est sévèrement restreinte
en Tunisie. Partis politiques, groupes de droits humains et activistes
de la société civile ont été physiquement
empêchés par la police de tenir des réunions pacifiques
dans des lieux privés. Des réunions de l'Association tunisienne
des femmes démocratiques (ATFD), du Forum démocratique
pour le travail et la liberté (FDLT), du Conseil national pour
les libertés (CNLT), ainsi que plusieurs réunions de la
ligue tunisienne de droits de l'homme (LTDH) ont tous été
interdits dernièrement.
Le contrôle sur des téléphones, des fax et d'Internet
sont toujours en vigueur trois mois après la tenue du sommet
sur la société de l'information (SMSI) en novembre 2005.
Les services de sécurité ont interpellé plusieurs
défenseurs de droits de l'homme en février, y compris
des membres du bureau de rédaction du journal interdit Kalima,
et ont confisqué des copies du journal en leur possession. Les
autorités tunisiennes ont interdit la diffusion d'hebdomadaires
tels que Al Maoukif, organe du Parti d'opposition PDP ainsi que Akhbar
Joumhouria. Les journaux étrangers ont fait face à des
interdictions de diffusion, notamment le quotidien français Le
Monde et le magazine Al Maraa Al Youm édité à Dubai.
En dépit de l'abrogation du système de dépôt
légal qui obligeait les périodiques tunisiens à
envoyer à l'administration les copies des journaux avant leur
diffusion, le système est toujours en vigueur pour la presse
étrangère. Il permet aux autorités de réduire
au silence les médias qui critiquent le gouvernement et évoquent
les sujets tabous.
Nous appelons le gouvernement tunisien à:
- libérer Mohammed Abbou et tous les prisonniers d'opinion encore
détenus.
- cesser la censure des publications en Tunisie, en usant du système
du dépôt légal pour arrêter la distribution
des médias étrangers.
- lever les obstacles légaux qui supposent que les nouveaux périodiques
doivent être officiellement enregistrés avant leur publication.
- autoriser la diffusion de radios indépendantes.
- assurer la liberté de réunion à toutes les ONG
indépendantes et tous les partis.
- cesser le harcèlement et l'intimidation des défenseurs
de droits de l'homme.
Note aux journalistes :
Le groupe d'observation de la Tunisie (TMG) est une coalition de 14
organisations créée en 2004 pour suivre de près
la liberté d'_expression en Tunisie dans les mois qui conduisent
au Sommet Mondial sur la Société de l'Information (SMSI)
et dans les mois qui suivent. Ces 14 organisations sont toutes membres
de l'Echange international de la liberté d'_expression (IFEX),
un réseau mondial de 72 organisations nationales, régionales
et internationales engagées dans la défense de la liberté
d'_expression.
Les membres du TMG sont :
ARTICLE 19, Royaume-Uni
L'Association mondiale des journaux (AMJ), France
L'Association mondiale des radiodiffuseurs communautaires (AMARC), Canada
Le Centre PEN norvégien, Norvège
Le Comité des écrivains en prison du PEN international
(WiPC), Royaume-Uni
La Fédération internationale des journalistes (FIJ), Belgique
Index on Censorship, Royaume-Uni
International Federation of Library Associations and Institutions (IFLA),
Pays-Bas
Journalistes canadiens pour la liberté d'_expression (CJFE),
Canada
Journaliste en danger (JED), République démocratique du
Congo
Media Institute of Southern Africa (MISA), Namibie
L'Organisation égyptienne des droits de l'homme (EOHR), Egypte
L'Union internationale des éditeurs (UIE), Suisse
World Press Freedom Committee (WPFC), États-Unis
Pour tout renseignement complémentaire, veuillez contacter Steve
Buckley, AMARC, tél: +216 95 703 827, courrier électronique:
sbuckley@gn.apc.org; ou Alexis Krikorian, UIE, tél: +41 79 214
55 30, courrier électronique: krikorian@ipa-uie.org, Internet:
http://campaigns.ifex.org/tmg
DIFFUSÉ(E) PAR LE SECRÉTARIAT DU RÉSEAU IFEX,
L'ÉCHANGE INTERNATIONAL DE LA LIBERTÉ D'_EXPRESSION
489, rue College, bureau 403, Toronto (ON) M6G 1A5 CANADA
tél: +1 416 515 9622 téléc: +1 416 515 7879
courrier électronique: alerts@ifex.org boîte générale:
ifex@ifex.org
site Internet: http://www.ifex.org/
Hamadan wa Choukran Lillahi
! Grâce présidentielle en Tunisie : ibération de
1657 prisonniers, dont 65 prisonniers politiques
par Ahmed Manaï, http://www.tunisitri.net/,
26 février 2006
L’heureuse nouvelle de la libération le
25 février 2005, de près de soixante dix (70) prisonniers
politiques en Tunisie dont Hamadi Jebali, les 5 jeunes de Zarzis (internautes
de Zarzis) et de nombreux autres nous réjouit et nous comble
de bonheur. A cette occasion, nous leur présentons nos félicitations
ainsi qu’à leurs familles et à toutes les femmes
et les hommes de bonne volonté, à toutes les organisations
tunisiennes, arabes et internationales qui les ont soutenus tout au
long de leur calvaire. Nous osons espérer que leur libération
sera suivie prochainement par celle des nombreux frères, amis
et camarades qu’ils ont laissés derrière eux et
que Maître Mohamed Abbou le soit aussi à l’occasion
du cinquantième anniversaire de l’indépendance.
Ce n’est qu’un début !!!
Et pour les accueillir ce témoignage de Ali
La Pointe sur elkhadra.net de ce dimanche 26/02/ :
« En prison je peux témoigner qu'ils
étaient plus maltraités que tout le monde , et pourtant
ils ne déviaient pas d'une once, les vendus, les balances et
les cabranes (=kapos en arabe, NDLR) ne venaient jamais de chez eux
, grâce à leur solidarité , et aussi , oui oui,
leur haut degré de réflexion politique et leur culture
politique très au fait et très éclectique; la plus
part des tunisiens qui ne sont pas d'ENNAHDA ont trouvé du réconfort
et de l'aide de la part de ses militants, à ma sortie je fus
choqué par certaines ingratitudes gratuites , certains de ceux
qui poussent des cris de joie hypocrites aujourd'hui ne seront jamais
crédibles. Patience et vigilance ...Je ne ferais jamais confiance
à un animal aussi haineux que Ben Ali, ni à une aliénation
révérencieuse et calculatrice, je dirais que la libération
des prisonniers politique ce jour en Tunisie cache peut-être en
réalité quelque chose de plus profond, l'avenir nous le
dira ».
Nous reviendrons plus tard sur ces libérations
et nous donnons ci après la liste des personnes libérées
:
Les internautes de Zarzis :
MAHROUG Hamza, BEL HAJJ IBRAHIM Ridha, GUIZA Abdelghaffar, RACHED Omar,
MCHAREK Aymen, CHLENDI Omar.
Les prisonniers du mouvement Ennahdha libérés (d’après
le site nahdha.net) :
Brahim Zoghlami ; 2) Ahmed Abdelli ; 3)Amine Zidi ;
4) Bilel Beldi ; 5) Taoufik Fatnassi ; 6) Jaber Maaroufi ; 7) Habib
Saïdi ; 8) Hammadi Jebali ; 9) Khaled Riahi ; 10) Khaled El Kout
; 11) Khaled El Kaouach ; 12) Rachid Jaïdane ; 13) Ridha Echine
; 14) Sassi Almay ; 15) Samir Ayadi ; 16) Soufiène Derouiche
; 17) Selim Gritli ; 18) Selim Ben Romdhane ; 19) Samir Bennour ; 20)
Chedly Ben Cheikh ; 21) Chokri Zoughlami ; 22) Chokri Oueddei ; 23)
Saber Hamrouni ; 24) Salah Eddine Dhouaifi ; 25) Taha Bagga ; 26) Adel
Zerrouk ; 27) Abdel magid Abboud ; 28) Abdel Hamid Médiouni ;
29) Abdel Hamid Abdel Krim ; 30) Abderraouf Draouil ; 31) Abderrahmane
Mediouni ; 32) Abdel Magid Ghidhaoui ; 33) Larbi Oueslati ; 34) Iriène
Mbazzaa ; 35) Azzeddine Hammami ; 36) Ali Lahrabi ; 37) Ali Oueslati
; 38) Imed Naouar ; 39) Omar Ferchichi ; 40) Fayçal Ayadi ; 41)
Kaïs Ben saïd ; 41) Kamel Hajjar ; 42) Kamel Ben Rejeb ; 43)
Kilani Mountasser ; 44) Lassad El Hani ; 45) Mabrouk Chniter ; 46) Mohamed
Habib Ayachi ; 47) Mohamed Hachani ; 48) Mohamed El Moncef El Ouergui
; 49) Mohamed Ali M’hedhbi ; 50) Mohamed Ali Ben Rjeb ; 51) Mohamed
Néjib Gharbi ; 52) Mohamed Chennaoui ; 53) Mahmoud Balti ; 54)
Mourad Tayeb ; 55) Mourad Hammami ; 56) Mokdad Arbaoui ; 57) Monji Khalfi
; 58) Mounir Chekir ; 59) Néji Fatnassi ; 60) Nacer Bjaoui ;
61) Nacer Adouani ; 62) Noureddine Lassoued ; 63) Hédi Jerbi
; 64) Hichem Sâadi ; 65) Lotfi Farhat (Il semblerait que ce dernier
a été libéré au mois de Juillet 2005 et
a pu quitter la Tunisie, à moins qu’il ne s‚agisse
d’un homonyme) ; 66) Mohamed Chinaoui ;
67) Moncef Werghi.
Et voici la dépêche AFp annonçant
la bonne nouvelle :
Grâce présidentielle en Tunisie: libération de dizaines
d'islamistes
Des dizaines d'islamistes et sept jeunes internautes purgeant de lourdes
peines pour "constitution de bande ayant pour objet la préparation
d'attentats" ont été libérés dans le
cadre d'une grâce présidentielle, a-t-on appris samedi
à Tunis de sources concordantes.
En vertu de cette grâce accordée par le président
Zine El Abidine Ben Ali, 1.298 détenus ont été
élargis et 359 autres ont bénéficié de la
liberté conditionnelle, avait annoncé plus tôt l'agence
officielle TAP.
Plus de soixante-dix islamistes, membres du parti Ennahda (Renaissance,
interdit), ont été libérés, a-t-on appris
auprès de certains de leurs avocats et de source judiciaire.
Parmi eux figurent plusieurs dirigeants du parti, dont le journaliste
Hamadi Jebali qui dirigeait le journal d'Ennahada, Al Fajr (L'Aurore).Ces
islamistes avaient été condamnés dans les années
90 à de lourdes peines de prison. Ils étaient principalement
accusés d'appartenance à Ennahda et de tentative de prise
de pouvoir par la violence.
Jusqu'à ce jour, quelque 400 islamistes, que les autorités
ne considèrent pas comme des détenus politiques, étaient
prisonniers en Tunisie, et plusieurs ONG de défense des droits
de l'homme demandaient leur libération, en particulier celle
de M. Jebali.
Un groupe de sept jeunes internautes, connu sous le nom du "groupe
de Zarzis" (ville du sud tunisien), a également bénéficié
de cette grâce, a-t-on appris de source judiciaire. Ils avaient
été condamnés en avril 2004 à dix-neuf ans
et trois mois de prison, une peine ramenée en appel, en décembre
2004, à treize ans, pour "constitution de bande ayant pour
objet la préparation d'attentats, tentative de vol et détention
de produits explosifs".
Les autorités avaient accusé certains d'entre eux de s'être
rendus à l'étranger et d'avoir "sollicité
le soutien logistique du réseau terroriste Al-Qaïda".
La grâce présidentielle comprend également une réduction
de peine pour certains détenus, dont le nombre n'a pas été
précisé.
Les grâces présidentielles, accordées lors de fêtes
religieuses ou de la fête nationale, bénéficient
habituellement aux seuls prisonniers de droit commun, mais le président
Ben Ali avait déjà accordé l'amnistie en 2004 et
2005 à des dizaines d'islamistes.
Source : AFP, 25 février 2006
Décès du Sheikh Abd Errahmane Khlif
:
Inna Lillahi Wa Inna Ilaihi Rajioûn
« Nous sommes à Dieu et à Lui nous retournons
» !
Quelques souvenirs personnels, par Ahmed Manaï
Cheikh Abderrahmane Khelif.
Imam de La Grande Mosquée Okba
à Kairouan |
Le Cheikh Abd Errahmane Khlif qui vient de nous quitter était
certainement l’un des derniers
représentants de l’Islam institutionnel de l’après
indépendance, issu et organisé autour de la vieille et
traditionnelle Ezzeitouna. Mais il ne se serait peut-être pas
distingué de la masse des Zeitouniens de sa génération
s’il n’avait symbolisé, en 1961, l’une des
rares actions de résistance à l’empiètement
trop flagrant du politique dans le domaine religieux.
Bourguiba voulait légitimement insuffler un vent de réforme
dans une société tunisienne en proie aux archaïsmes
de tout genre et l’avait entamé dès le début
de l’indépendance, avec la promulgation du statut de la
femme et de la famille. Un acte qui a certes brusqué une longue
tradition patriarcale et de domination masculine mais qui a été
dans l’ensemble assez vite amorti parce qu’il ne venait
pas du néant.
En effet, de larges pans de la société tunisienne y étaient
préparés par les idées réformistes véhiculées
surtout par certains enseignants de cette même Zeitouna depuis
les années 1930 et par le travail de terrain des associations
de femmes qui leur étaient proches. Trois au moins : l’Union
musulmane des femmes de Tunisie de Bchira Ben Mrad (1936), la section
féminine de l’Association des jeunes musulmans et le Club
de la jeune fille tunisienne, dans les années
1940 et 1950.
Les choses ne se passèrent pas différemment quand Bourguiba
s’attaqua frontalement deux années plus tard, à
l’un des cinq piliers de l’Islam, à savoir le jeûne
de Ramadan. C’était en 1958 comme l’avait précisé
l’ami Ahmed Kedidi et non pas en 1961, comme l’avaient fait
croire, sciemment ou par ignorance, nombre d’auteurs d’articles,
plus enflammés les uns
que les autres, publiés ces derniers jours autour du décès
du Cheikh Abd Errahmane Khlif.
Autant que je m’en souvienne, il n’y a pas eu de réactions
violentes et encore moins de révolte populaire face à
l’acte de rupture publique du jeûne de Ramadan par Bourguiba
ni suite à son appel aux Tunisiens à « manger pour
pouvoir combattre leur ennemi : Ouftourou Li Takwou Ala Adouwikoum».
C’était son discours annonçant le passage du : petit
jihad au grand jihad !
Le jeûne du Ramadan était pourtant l’obligation religieuse
la plus suivie à l’époque mais la réaction
des gens était des plus passives. Il y avait certes un malaise
général, perceptible jusque dans les cercles du pouvoir
et parmi certains proches collaborateurs de Bourguiba. Certains d’entre
eux s’étaient entêtés à passer outre
les consignes du chef et à respecter le
jeûne, ce qui n’était pas du goût de Bourguiba,
d’autant que des journaux marocains n’avaient pas manqué
de le signaler à l’époque. Mais pas plus. Les réactions
étaient plutôt individuelles et s’apparentaient aux
commentaires : tels que « Si Lahbib n’aurait pas dû
faire ça » ou bien « que chacun est libre de ses
actes », « son appel n’engage que lui » «Koul
Chah Maâllaka Min Kraha » et les plus téméraires
l’accusaient in petto d'être un « mécréant
».
Sur le terrain, la lutte contre le jeûne battait son plein : tous
les éléments des corps constitués, armée,
Garde nationale et un peu moins la police, parce que moins nombreuse
et surtout moins concentrée, devaient faire la preuve de leur
discipline en buvant publiquement le matin, qui un verre d’eau,
qui un café, qui autre chose. Et je me rappelle d’un jeune
soldat en 1958 qui faisait la queue avec son unité pour boire
le verre d’eau le mettant en règle avec les consignes.
Arrivé en face de son officier qui se tenait à côté
du seau d’eau, le soldat lui dit calmement: vous gagnerez le paradis
si vous preniez une douche « Touhr » avec cette eau et que
vous faisiez votre prière et commenciez votre jeûne ! Le
jeune soldat passa devant le tribunal militaire, et sans le concours
de son frère, qui était officier de la première
promotion, il aurait été condamné sévèrement.
On le déclara malade mental et il passa quelques mois à
l’hôpital Razi. Depuis près de 50 ans, c’est
le fou de mon village, et pour moi, cet homme est l’un de ses
rares sages. Le soldat indiscipliné de 1958, toujours en vie,
s’appelle Salah Saïdana. Son frère officier avait
interrompu sa carrière militaire à la fin des années
1970, refit sa vie et décéda à Paris en 1998. C’était
le colonel Ali Saïdana.
Au cours de cette même année 1958 et à l’autre
bout de l’échelle sociale, un Cheikh de la Zeitouna n’eut
pas le courage de ce jeune soldat. Invité au palais de la Marsa
en pleine journée de Ramadan, il n’osa pas refuser le verre
de jus que lui proposa Bourguiba avec insistance. Avant de le boire,
il prit soin néanmoins de regarder à droite et gauche
pour s’assurer que… !
Dans les lycées et autres institutions d’enseignement et
de formation, les externes pouvaient faire librement le carême.
Les internes par contre étaient soumis à un régime
spartiate qui décourageait les pratiquants les plus convaincus.
Les repas, toujours plus riches au mois de Ramadan, étaient servis
aux heures normales : le petit déjeuner après le début
du jeûne, le déjeuner à midi, le repas du soir longtemps
après la rupture du jeûne. Et pour couronner le tout, il
leur était interdit, sous peine de graves sanctions, de prendre
des victuailles dans leurs
casiers du dortoir.
J’étais externe au lycée de garçons de Sousse
et je faisais souvent des courses pour mes amis jeûneurs. Oh je
n’avais pas besoin de caddy ni même d’un couffin :
cela tenait à un bout de pain pour chacun d’entre eux,
de l’harissa ou un morceau de fromage, des variantes et pour les
plus riches, une boîte de sardines. Certains se contentaient de
50 g de pois chiches pour
affronter une longue journée de jeûne. On a de la peine
à imaginer aujourd’hui à quoi tenait la ration alimentaire
d’un élève de lycée à cette époque.
Mais on peut se faire une petite idée en regardant les reportages
de télévision sur certains pays africains.
Après ma première partie du Bac, en 1961, j’étais
nommé pion et j’avais la responsabilité d’un
dortoir de trois classes terminales, c'est-à-dire près
d’une centaine d’élèves. C’était
là, trois ans après le début de la croisade contre
le jeûne, que j’ai découvert la grande misère
à laquelle étaient soumis des élèves croyants
et pratiquants. Ma chambre de pion servit au cours du Ramadan de cette
année là de réfectoire à la dizaine de jeûneurs
que nous étions, ravitaillés par une sœur aisée
et généreuse qui habitait dans le voisinage.
C’était cette année aussi que j’ai entendu
parler pour la première fois de Cheikh Khlif. C’était
déjà notre chevalier vaillant qui osa s’opposer
à l’autoritarisme de Bourguiba aux cris d’Allahou
Akbar Ma Iemchich !
En fait très peu de gens en dehors des Kairouanais, savaient
exactement le pourquoi de cette manifestation qui coûta la vie
à 5 personnes, fit de nombreux blessés et provoqua l’arrestation
d’un grand nombre de manifestants. Certains continuent à
l’ignorer ou à entretenir la confusion autour de ses motifs.
C’est pourquoi le témoignage direct et précis d’un
homme
comme Ahmed Kedidi est vital pour comprendre les événements
de cette époque.
En ce début de 1961, Bourguiba et son ministre de l’éducation
nationale Mahmoud Messadi, décidèrent d’introduire
la mixité dans les écoles et d’interdire le port
du voile de l’époque. Ce dernier, appelé Khama,
tenait en deux pièces : la première de satin, le plus
souvent de couleur noire à Kairouan, qui couvrait la tête
et arrivait jusqu’aux hanches de la jeune fille et la deuxième
couvrait la partie inférieure du visage et nouée par derrière
la tête. Cet habit arrivait jusqu’aux genoux et rarement
jusqu’aux pieds.
Mais il y avait plus grave : le gouvernement décida aussi de
fermer certaines annexes de l’enseignement zeitounien, et de concentrer
celui-ci dans certaines villes. Celle de Kairouan, dirigée par
Cheikh Khlif depuis 1957, subissait ce sort : les élèves
étaient transférés à l’annexe de Sousse
et Cheikh Khlif ainsi que Cheikh Salah Bahri étaient mutés
à Sousse par une mesure disciplinaire.
C’était le clash. Une grande manifestation partit de la
mosquée Okba après la prière du vendredi en direction
de la Wilaya, sur laquelle régnait en Sultan Mamelouk, un autre
ancien Zeitounien, Amor Chéchia. On connaît la suite. Cheikh
Khlif a été jugé et condamnée à la
peine capitale, commuée en 20 ans de travaux forcée. En
fait il passa seulement deux ou trois
années en prison et reprit son enseignement à Sousse.
C’est à Sousse que je l’ai connu une dizaine d’années
plus tard et souvent côtoyé à la librairie Dar El
Kitab où il venait souvent. Notre ami commun, feu Taïeb
Kacem, décédé en 1995, un fin lettré et
lui aussi Zeitounien, adepte de la non-violence et grand admirateur
de Gandhi, patron de la librairie, facilita le contact. Nous avions
sympathisé rapidement, ce qui m’a permis au fil des années
de découvrir en lui un homme tout à fait aux antipodes
de l’image de bigot que certains donnaient de lui. C’était
l’exemple même de l’humilité, si rare chez
nos concitoyens, de la discrétion mais surtout un homme de grande
conviction ce qui ne l’empêchait pas d’être
curieux et ouvert, prêt à débattre de tout avec
n’importe qui et sans
préalable. D’ailleurs, nombre de l’entourage de Taïeb
Kacem et de ses propres fréquentations, étaient des hommes
de gauche de l’intelligentsia du Sahel.
Revenant une fois avec lui sur cet épisode de 1961, je lui ai
raconté la galère des lycéens internes qui faisaient
le Ramadan en Tunisie et comment, se retrouvant l’année
d’après en France, ils furent admis par le CROUS à
profiter du régime très favorable du restaurant médico-
social, dont les horaires de service correspondaient, du moins en 1962,
à l’heure
de la rupture du jeûne. Avec la qualité de la nourriture
en plus. Il n’en fut guère étonné, convaincu
que ces Européens appliquaient les préceptes de l’Islam
sans croire à son message!
Cheikh Khlif a eu droit au dernier procès de sa vie au début
de 2003. Un procès par contumace et en l’absence de la
défense, en direct sur la chaîne télévisée
Elhiwar. C’était suite à son « commentaire
», jugé diffamatoire, du livre de Mohamed Charfi du haut
du Minbar de la mosquée Okba. La « société
civile » vint au secours de Charfi dans ce qui avait été
perçu comme une machination contre lui. Le Cheikh était
jugé instrument du pouvoir, obscurantiste et autres qualificatifs
du même genre. On a rappelé plusieurs fois comme il convient,
le fait qu’il a été député du RCD,
mais on a omis de dire ne serait-ce qu’une seule fois, que son
adversaire était à la même époque, ministre
dans l’exécutif dirigé par ce même RCD.
Ainsi va la justice !
Cheikh Khlif nous a quittés à un mois du cinquantième
anniversaire de l’indépendance, d’une Tunisie profondément
musulmane depuis des siècles, mais tiraillée depuis une
trentaine d’années, entre les prétentions arrogantes
de trois franges de l’élite politique : une véritable
élite historique destourienne, ayant perdu depuis longtemps sa
légitimité, mais qui s’ingénie à
continuer de disposer de la Tunisie et des Tunisiens.
Une prétendue élite historique de « gauche »,
au poids insignifiant, mais qui estime avoir hérité du
pays « en rente viagère », et enfin une troisième,
non moins arrogante, qui veut disposer des croyants au motif qu’elle
tire sa légitimité de la défense de l’islam.
Entre les trois, les simples musulmans, l’écrasante majorité
des Tunisiens qui veulent vivre leur foi en paix, se cherchent une voie
du salut !
Rahima Allahou Abderrahmane Khlif.
Mohamed Abbou au mémorial de Caen
par Imed Daïmi, Chokri Hamrouni et Vincent Geisser,
25 janvier 2006
L'affaire Mohamed Abbou, avocat de la liberté injustement emprisonné
depuis presque onze mois continue à mobiliser plusieurs de ses
confrères avocats et nombre de défenseurs des droits de
l’Homme partout dans le monde.
Ainsi, Maître Eric Rocheblave, jeune avocat au barreau de Montpellier,
a décidé de faire entendre la voix de Maître Mohamed
Abbou ce dimanche 29 janvier 2006 au mémorial de Caen, à
l’occasion du 17ème Concours International de Plaidoiries
des Avocats pour les Droits de l'Homme (http://www.memorial-caen.fr/portail/concours/index.asp).
Le Comité de sélection de ce concours a retenu son plaidoyer
intitulé « Mohamed ABBOU : la censure jusqu'au bout des
lèvres » parmi les plaidoiries sélectionnées.
Ce concours est un évènement international, médiatique
et mobilisateur. Il attire chaque année plusieurs centaines de
personnalités du monde politique, juridique, artistique et d'associations
pour la défense des Droits de l'Homme. Il se déroulera
cette année sous la présidence de Madame Barbara Hendricks
Cantatrice, ambassadrice de bonne volonté pour le Haut Commissariat
aux réfugiés (http://www.memorial-caen.fr/portail/concours/jury.asp).
Maître Rocheblave, entend utiliser cette formidable tribune internationale
pour « exposer la situation intolérable des avocats et
citoyens tunisiens » et pour « faire avancer la cause des
Droits de l'Homme en Tunisie en dénonçant les violations
qui y sont perpétrées ».
Cette sélection est très importante pour la suite du combat
que nous menons tous pour la libération de Mohamed. En effet,
et comme le souligne Me Rocheblave, un Comité de suivi en faveur
|