08/06/06 - Pourquoi les USA s'intéressent
tant au Darfour
par Sara Flounders, Workers World, 3 juin 2006.
Original : http://www.workers.org/2006/world/darfur-0608/.
Traudit de français par Jean-Marie Flémal
pour http://www.michelcollon.info/articles.php?dateaccess=2006-06-06%2017:49:47&log=invites
L'auteure fait partie de l'International
Action Center, dirigé par Ramsey Clark, ancien ministre de la
Justice du Président Johnson et l'un des avocats de Saddam Hussein.
Elle a fait partie d'une délégation de l'IAC qui a enquêté
au Soudan en 1998, sur le bombardement par l'aviation usaméricaine
de l'usine pharmaceutique d'El Shifa.
Qu'est-ce qui alimente la campagne poussant aujourd'hui
les États-Unis à vouloir « arrêter le génocide
au Darfour » ? Sur les campus, des organisations se sont brusquement
mises à lancer pétitions, rassemblements et appels en
ce sens. Une manifestation a eu lieu le 30 avril sur le Mall de Washington,
DC, afin de « Sauver le Darfour ».
Chaque fois, inlassablement, on nous répète qu'il faut
faire « quelque chose ». Les « forces humanitaires
» et les « garants américains de la paix »
doivent se déployer sans attendre pour mettre un terme aux «
épurations ethniques ». Il faut engager les troupes de
l'ONU ou celles de l'Otan pour faire cesser le « génocide
». Le gouvernement américain a la « responsabilité
morale d'empêcher un nouvel holocauste ».
L'indignation est provoquée par les récits des médias
à propos de viols massifs et par les innombrables photos de réfugiés
désespérés. Les accusations prétendent que
des dizaines de milliers d'Africains sont tués par les milices
arabes soutenues par le gouvernement soudanais. Le Soudan est catalogué
à la fois comme « État terroriste » et «
État raté ». Même lors des rassemblements
contre la guerre, on a distribué des signes proclamant «
Hors de l'Irak ! » Le New York Times a lui aussi répété
l'appel.
Qui se trouve derrière la campagne et quelles
actions ces personnes réclament-elles ?
Même un regard superficiel sur les personnes
qui soutiennent la campagne montre le rôle proéminent des
chrétiens évangélistes de droite et des principaux
groupes sionistes dans cet appel pour « sauver le Darfour ».
Un article du Jerusalem Post du 27 avril, intitulé « Les
juifs américains dirigent la planification du rassemblement en
faveur du Darfour », a décrit le rôle des principales
organisations sionistes dans la mise sur pied du rassemblement du 30
avril. Dans le New York Times, une publicité d'une page entière
en faveur du rassemblement était signée par bon nombre
d'organisations juives, y compris UJA Affairs.
Mais il n'y avait pas que des groupes sionistes, dans cet appel. Le
rassemblement était sponsorisé par une coalition de 164
organisations comprenant l'Association nationale des évangélistes,
l'Alliance évangéliste mondiale et d'autres groupes religieux
qui ont été les plus fervents supporters de l'invasion
de l'Irak décidée par l'administration Bush. Le groupe
évangéliste Sudan Sunrise, du Kansas, a contribué
à affréter des cars et à fournir des orateurs,
a effectué de très larges collectes de fonds et a mis
sur pied un dîner rassemblant 600 personnes.
Ce fut à peine un rassemblement contre la guerre ou en faveur
de la justice sociale. Les organisateurs ont bénéficié
d'une entrevue personnelle avec le président George W. Bush juste
avant le rassemblement. Il leur a dit : « J'accueille favorablement
votre participation. Et je tiens à remercier les organisateurs
d'être présents ici aujourd'hui. »
À l'origine, la manifestation projetait d'attirer plus de 100.000
personnes. La couverture médiatique fit état de «
plusieurs milliers de participants », allant de 5.000 à
7.000. La manifestation rassemblait une écrasante majorité
de Blancs. En dépit de son assistance clairsemée, elle
reçut une large couverture médiatique qui se concentra
sur des orateurs vedettes comme le lauréat de l'Academy Award,
l'acteur George Clooney. Des démocrates et des républicains
de premier plan lui ont donné leur bénédiction.
Parmi ces politiciens, le sénateur démocrate de l'Illinois
Barack Obama, le secrétaire d'État adjoint aux Affaires
africaines Jendayi Frazer et le gouverneur du New Jersey Jon Corzine.
Ce dernier, soit dit en passant, a dépensé 62 millions
de ses « propres » dollars pour être élu.
Les médias traditionnels ont fait beaucoup plus de battage autour
de ce rassemblement qu'autour de la manifestation de 300.000 personnes
contre la guerre à New York, la veille, ou des manifestations
de plusieurs millions de personnes, à travers tout le pays et
en faveur des droits des immigrés, le lendemain.
L'ambassadeur des États-Unis aux Nations unies, John Bolton,
l'ancien secrétaire d'État le général Colin
Powell, la secrétaire d'État Condoleezza Rice, le général
Wesley Clarke et le Premier ministre britannique Tony Blair ont tous
avancé des arguments en faveur d'une intervention au Soudan.
Ces éminents architectes de la politique impérialiste
font souvent allusion à un autre modèle lorsqu'ils parlent
en faveur de cette intervention : la guerre « humanitaire »
menée à bien en Yougoslavie et qui, après une campagne
de bombardements massifs, a installé au Kosovo une administration
gérée directement par l'ONU et l'Otan.
Le musée de l'Holocauste à Washington a lancé une
« alerte au génocide ». Des dirigeants chrétiens
ont signé une lettre réclamant avec insistance du président
Bush qu'il envoie des troupes américaines pour mettre un terme
au génocide du Darfour. Un cours national spécial à
l'attention des étudiants a été instauré
afin de générer un soutien de masse à une intervention
américaine.
De nombreuses organisations non gouvernementales (ONG) financées
par le National Endowment for Democracy (NED Fondation nationale
en faveur de la démocratie) ont pleinement soutenu la campagne.
Des voix libérales, comme Amy Goodman, de Democracy Now, le rabbin
Michael Lerner, de TIKKUN, ainsi que Human Rights Watch ont également
fait la promotion de la campagne pour « Sauver le Darfour ».
Une diversion à la débâcle en Irak
L'invasion criminelle et les bombardements massifs
de l'Irak, la destruction de ses infrastructures qui a laissé
le peuple sans eau potable et sans électricité courante,
ainsi que les horribles photos du recours à la torture par les
militaires américains à Abou Ghraïb ont suscité
l'indignation à l'échelle mondiale. Au point qu'en septembre
2004, le secrétaire d'État le général Colin
Powell s'est rendu au Soudan et a annoncé au monde entier que
la solution à ce « génocide », qualifié
de crime du siècle, était d'exiger des Nations unies qu'elles
imposent des sanctions contre l'un des pays les plus pauvres du monde
et que des troupes américaines soient envoyées sur place
en tant que « garantes de la paix ».
Mais le reste du Conseil de sécurité des Nations unies
n'a pas voulu accepter ce point de vue, ni les preuves américaines
ni les actions proposées.
La campagne contre le Soudan a gagné en ampleur même quand
les preuves ont été fournies de ce que l'invasion américaine
de l'Irak reposait sur un mensonge absolu. Les mêmes médias
qui avaient apporté de la crédibilité à
l'allégation du gouvernement américain prétendant
qu'il était justifié d'envahir l'Irak parce que ce pays
détenait des « armes de destruction massive », embraie
désormais sur des rapports faisant état de « crimes
de guerre » perpétrés par les forces arabes au Soudan.
Cette campagne du Darfour réalisé certains objectifs de
la politique impérialiste américaine. Elle surenchérit
dans la diabolisation des peuples arabes et musulmans. Elle détourne
l'attention de la catastrophe sur le plan des droits de l'homme causée
par la guerre brutale des États-Unis et l'occupation de l'Irak,
qui ont tué et mutilé des centaines de milliers d'Irakiens.
C'est également une tentative de détourner l'attention
du financement et du soutien par les États-Unis de la guerre
israélienne contre le peuple palestinien.
Et, plus important encore, elle ouvre un nouveau front dans la détermination
du pouvoir des compagnies américaines à vouloir contrôler
la région tout entière.
Les intérêts américains au Soudan
Le Soudan est le plus vaste pays d'Afrique en superficie.
Il est situé stratégiquement sur la mer Rouge, immédiatement
au sud de l'Égypte et il a des frontières communes avec
sept autres pays africains. Il a grosso modo les dimensions de l'Europe
occidentale mais sa population n'est que de 35 millions d'habitants.
Le Darfour est la région occidentale du Soudan. Il a la taille
de la France, avec une population de 6 millions d'habitants.
Des ressources récemment découvertes ont suscité
parmi les compagnies américaines un intérêt très
grand pour le Soudan. On croit qu'il possède des réserves
en pétrole rivalisant avec celles de l'Arabie saoudite. Il possède
également de vastes poches de gaz naturel et son sous-sol abrite
en outre l'un des trois gisements les plus importants au monde d'uranium
de haute pureté, sans oublier qu'on y trouve aussi le quatrième
gisement le plus important en cuivre.
Au contraire de l'Arabie saoudite, toutefois, le gouvernement soudanais
a conservé son indépendance vis-à-vis de Washington.
Incapable de contrôler la politique pétrolière du
Soudan, le gouvernement impérialiste des États-Unis a
multiplié les efforts pour entraver le développement par
le Soudan de ses précieuses ressources naturelles. Par ailleurs,
la Chine a travaillé avec le Soudan en lui fournissant la technologie
nécessaire pour la prospection, les forages, le pompage et la
construction d'un pipeline. Elle achète en outre une grande quantité
du pétrole soudanais.
La politique américaine vise à bloquer les exportations
de pétrole via des sanctions et l'attisement des antagonismes
nationaux et régionaux. Durant plus de deux décennies,
l'impérialisme américain a soutenu un mouvement séparatiste
dans le sud du Soudan, où l'on avait trouvé du pétrole
pour la première fois. Cette longue guerre civile a épuisé
les ressources du gouvernement central. Lorsqu'un accord de paix a enfin
été négocié, l'attention américaine
a tout de suite glissé vers le Darfour, dans le Soudan occidental.
Récemment, un accord similaire entre le gouvernement soudanais
et des groupes rebelles au Darfour a été rejeté
par l'un des groupes, de sorte que les combats se poursuivent. Les États-Unis
jouent aux médiateurs neutres et continuent à exercer
des pressions sur Khartoum en vue des concessions supplémentaires
mais, « par le biais de leurs alliés africains les plus
proches, ils ont contribué à entraîner les rebelles
darfouriens de la SLA et de la JEM, ce qui a engendré de violentes
réactions de la part de Khartoum ». (www.afrol.com)
Sur le plan ethnique, le Soudan présente l'une des populations
les plus diversifiées de la planète. Plus de 400 groupes
ethniques ont leurs propres langues et dialectes. L'arabe est la seule
langue commune. Le grand Khartoum, la plus grande ville du pays, compte
une population de quelque 6 millions d'habitants. Environ 85 pour 100
de la population soudanaise se consacre à l'agriculture de subsistance
ou dans l'élevage de bétail.
Les médias traditionnels américains sont unanimes pour
décrire de façon simpliste la crise du Darfour comme étant
une série d'atrocités commises par les milices jawid du
Jan, soutenues par le gouvernement central de Khartoum. Et on parle
dans ce cas d'une agression « arabe » contre le peuple «
africain ».
C'est une distorsion totale de la réalité. Comme le faisait
remarquer le Commentateur noir, le 27 octobre 2004 : « Toutes
les parties impliquées dans le conflit du Darfour, soit comme
arabes, soit comme africaines, sont en fait composées d'indigènes
et de noirs, absolument au même titre. Tous sont des musulmans,
tous sont des locaux. Toute la population du Darfour parle arabe ainsi
que de nombreux dialectes locaux. Toutes ces personnes sont des musulmans
sunnites. »
Sécheresse, famine et sanctions
La crise du Darfour tire ses origines dans les luttes
entre tribus. Une lutte désespérée s'est développée
autour d'une eau de plus en plus rare et des droits de pâturage
dans une vaste région de l'Afrique du Nord qui a été
durement touchée par des années de sécheresse et
de famine croissante.
Le Darfour compte plus de 35 tribus et groupes ethniques. Plus ou moins
la moitié de la population consiste en petits fermiers pratiquant
une agriculture de subsistance, l'autre moitié était constituée
de bergers à demi nomades. Depuis des centaines d'années,
la population nomade fait paître ses troupeaux de bétail
et de camélidés dans des grands espaces de plaines herbeuses.
Fermiers et bergers se partagent les puits. Durant plus de 5.000 ans,
ce pays fertile a entretenu les populations, tant du Darfour, dans l'ouest,
que de l'est du pays, le long du Nil.
Aujourd'hui, en raison de la sécheresse et de l'immense désert
saharien qui ne cesse de gagner du terrain, il n'y a plus assez de pâturages
ni de terres cultivables dans ce qui est pourtant censé être
le grenier de l'Afrique. L'irrigation et le développement des
riches ressources du Soudan pourrait résoudre bon nombre de ces
problèmes. Les sanctions et l'intervention militaire des États-Unis
n'en résoudront aucun.
Bien des gens, et particulièrement des enfants, sont morts au
Soudan de maladies absolument faciles à prévenir et à
guérir et ce, en raison d'une attaque par missiles de croisière
américains commandée par le président Bill Clinton
le 20 août 1998 contre l'usine pharmaceutique d'El Shifa, à
Khartoum. Cette usine, qui produisait des médicaments bon marché
pour traiter la malaria et la tuberculose, fournissait 60 % des médicaments
disponibles au Soudan.
Les États-Unis avaient prétendu que le Soudan gérait
là une usine de fabrication du gaz toxique VX. Aucune preuve
n'étayait cette accusation. Cette simple usine de médicaments,
totalement détruite par 19 missiles, ne fut pas reconstruite
et le Soudan ne reçut pas un centime de dommages.
Le rôle de l'ONU et de l'Otan au Soudan
Actuellement, 7.000 militaires de l'Union africaine
sont au Darfour. La soutien logistique et technique est assuré
par les forces des États-Unis et de l'Otan. En outre, des milliers
de membres du personnel de l'ONU supervisent les camps de réfugiés
accueillant des centaines de milliers de personnes déplacées
en raison de la sécheresse, de la famine et de la guerre. Toutes
ces forces extérieures font bien plus que de distribuer la nourriture
nécessaire. Elles constituent également une source d'instabilité.
Comme les conquérants capitalistes en devenir le font depuis
des centaines d'années, elles dressent consciemment les divers
groupes les uns contre les autres.
L'impérialisme américain est lourdement impliqué
dans la région tout entière. Le Tchad, situé directement
à l'ouest du Darfour, a participé l'an dernier à
un exercice militaire international organisé par les États-Unis
et qui, selon le département américain de la Défense,
était le plus important jamais mis sur pied en Afrique depuis
la Seconde Guerre mondiale. Le Tchad est une ancienne colonie française
et tant les troupes françaises que les troupes américaines
sont profondément impliquées dans le financement, l'entraînement
et l'équipement de l'armée du chef militaire du Tchad,
Idriss Deby, qui a soutenu des groupes de rebelles au Darfour.
Durant plus d'un demi-siècle, la Grande-Bretagne a dirigé
le Soudan, y rencontrant une résistance largement répandue.
La politique coloniale britannique était profondément
enracinée dans la tactique consistant à « diviser
pour régner » et à maintenir ses colonies dans un
état de sous-développement et d'isolement censé
faciliter le pillage de leurs ressources.
Ces dernières années, l'impérialisme américain,
qui a remplacé les puissances coloniales européennes dans
de nombreuses parties du monde, a saboté l'indépendance
économique des pays qui essayaient de sortir du sous-développement
colonial. Ses principales armes économiques ont consisté
en des sanctions combinées aux exigences d'« ajustement
structurel » exprimées par le Fonds monétaire international,
qu'il contrôle. En échange de prêts, les gouvernements
visés doivent tailler dans les budgets qu'ils ont prévus
pour le développement de leurs infrastructures.
Comment des exigences de sanctions émanant d'organisations occidentales
et se traduisant par le maintien du sous-développement et de
l'isolement, pourraient-elles résoudre le moindre de ces problèmes
?
Washington a souvent utilisé son pouvoir terrible au sein du
Conseil de sécurité des Nations unies pour faire passer
des résolutions censées appliquer ses plans, c'est-à-dire
envoyer des troupes américaines dans d'autres pays. Il n'y eut
jamais de missions humanitaires !
Des troupes américaines arborant le drapeau des Nations unies
envahirent la Corée en 1950 et la guerre se traduisit par plus
de 4 millions de morts. Arborant toujours ce même drapeau, les
troupes américaines ont d'ailleurs occupé et divisé
la péninsule coréenne durant plus de 50 ans.
En 1961, sur l'insistance des États-Unis, des troupes de l'ONU
ont été déployées au Congo, où elles
aller jouer un rôle dans l'assassinat de Patrice Lumumba, le tout
premier Premier ministre du pays.
En 1991, les États-Unis ont été à même
d'obtenir un mandat de l'ONU pour bombarder massivement toutes les infrastructures
de la population civile irakienne, y compris des sites d'épuration
des eaux, des sites d'irrigation et de traitement de la nourriture et
appliquer des sanctions destinées à affamer la population.
Le tout se traduisit par la mort de plus de 1,5 million d'Irakiens.
Les troupes des Nations unies en Yougoslavie et en Haïti ont été
une couverture pour l'intervention américaine et européenne
et la réconciliation via l'occupation.
Les puissances impérialistes américaine et européennes
sont responsables de la traite génocidaire des esclaves qui a
décimé l'Afrique, du génocide des populations indigènes
des Amériques, des guerres et occupations coloniales qui ont
pillé les trois quarts de la planète. C'est l'impérialisme
allemand qui fut responsable du génocide du peuple juif. Lancer
un appel en faveur d'une intervention militaire par ces mêmes
puissances afin de répondre aux conflits qui opposent certains
peuples du Darfour équivaut à ignorer tout simplement
cinq siècles d'histoire.
L'offensive gouvernementale menace les civils
du Darfour
par Human Rights Watch, 27 avril 2006
Le gouvernement soudanais a lancé une nouvelle offensive militaire
au Sud Darfour qui met gravement en danger les civils, a déclaré
aujourd'hui Human Rights Watch.
L'attaque du 24 avril contre un village situé en territoire
sous contrôle des rebelles a été menée de
façon non sélective, avec un avion Antonov et des hélicoptères
de combat, en violation totale du droit de la guerre. Cette attaque
a déplacé des milliers de civils qui avaient trouvé
refuge sur place. L'attaque s'est produite juste une semaine avant la
date limite du 30 avril sur la fin des négociations de paix à
Abuja au Nigeria. Deux autres villages dans la région ont également
été attaqués au cours des 10 derniers jours. Le
25 avril, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté
une résolution qui a inscrit quatre ressortissants soudanais
impliqués dans le conflit armé sur la liste des personnes
à sanctionner, leur interdisant les voyages à l'étranger
et gelant leurs avoirs.
« Les nouvelles attaques de Khartoum contre des civils montrent
que le Conseil de sécurité doit bouger rapidement sur
la question d'une force de protection des Nations unies au Darfour,
» a déclaré Peter Takirambudde, directeur de la
division Afrique à Human Rights Watch. « Ces attaques montrent
également que les sanctions, si elles sont bienvenues, ne frappent
probablement pas assez fort ni assez haut et que les civils
vont continuer à en payer le prix. »
L'attaque du 24 avril contre le village de Joghana semble s'inscrire
dans une offensive gouvernementale plus vaste au Sud Darfour, dans le
but apparemment de consolider le territoire avant la date limite du
30 avril fixée par l'Union africaine pour conclure les négociations
de paix. La région située à 110 kilomètres
au sud est de la capitale du Sud Darfour, Nyala, est depuis longtemps
une zone explosive, opposant le gouvernement et les milices Janjaweed
à deux groupes rebelles. Les groupes rebelles se sont aussi parfois
opposés les uns aux autres à cet endroit. Toutes les parties
ont contribué à la polarisation ethnique du conflit et
au déplacement massif des populations dans la région.
Selon les récits de témoins, les forces du gouvernement
et les milices ont commencé à attaquer Joghana à
7 heures du matin le 24 avril. Les civils qui ont fui la ville ont affirmé
qu'un avion Antonov et deux hélicoptères de combat avaient
été utilisés et que l'Antonov avait largué
des bombes qui ont tué des civils. Le nombre de morts et de blessés
n'a cependant pas pu être vérifié.
Des milliers de personnes déplacées vivaient à
Joghana, sous contrôle du groupe rebelle de l'Armée de
libération du Soudan (SLA), après avoir fui de préalables
attaques contre leurs villages. Joghana est situé à environ
10 kilomètres de Greida, une autre ville sous contrôle
du SLA où au moins 80 000 personnes déplacées ont
cherché refuge.
« Si le gouvernement soudanais poursuit cette offensive alors
Greida sera certainement la prochaine cible, » a déclaré
Takirambudde. « Les civils là- bas, en particulier ceux
qui sont de la même ethnie que les groupes rebelles, pourraient
se retrouver très exposés. »
Les groupes rebelles le SLA et le Mouvement pour la justice
et l'égalité (JEM) ont tous les deux été
très actifs dans la région de Greida au cours de l'année
écoulée en dépit de la demande de l'Union africaine
d'un retrait des forces SLA de la ville de Greida où les forces
de l'Union africaine ont une base.
La localisation stratégique de Greida, sur la route principale
de Nyala au sud de Buram, a fait de cette ville et des villages environnants,
un point de fixation pour des accrochages armés au cours des
six derniers mois. Depuis novembre 2005, Human Rights Watch a recueilli
des récits sur une douzaine d'attaques, d'ampleur variable, menées
par les milices soutenues par le gouvernement contre des villages situés
autour de Greida. Au cours de ces attaques, des milliers de civils ont
été déplacés et ont perdu le cheptel qui
leur restait ainsi que d'autres biens. Les forces rebelles auraient
attaqué d'autres villages de la région en représailles.
Depuis janvier 2006, des témoins ont signalé la présence
massive de milices pro- gouvernementales autour de la ville et début
mars 2006, au moins 60 villages autour de Greida ont essuyé des
attaques.
L'offensive du gouvernement soudanais contre Joghana et les villages
environnants s'apparente à des opérations antérieures
au Sud Darfour, fin 2004 lorsque des responsables soudanais avaient
affirmé « nettoyer la route » autour de Nyala pour
des raisons de sécurité alors qu'ils menaient en fait
une offensive brutale contre les populations civiles vivant dans des
régions stratégiquement importantes sous contrôle
SLA.
L'opération actuelle avait été préalablement
très clairement planifiée et coordonnée. Human
Rights Watch a appris de sources crédibles que les responsables
du gouvernement soudanais avaient récemment informé la
mission de l'U.A. au Darfour de leur intention de « nettoyer la
route » de Nyala à Buram.
« Il ne s'agit pas d'une attaque menée au hasard, »
a déclaré Takirambudde. « Ceci est le résultat
de mois de préparation par les responsables soudanais et de coordination
avec les milices. »
Comme dans d'autres régions du Darfour, les responsables soudanais
ont exacerbé les tensions ethniques locales en continuant à
recruter, soutenir et utiliser des milices ethniques dans la région
de Greida. Les autorités soudanaises dont Al Haj Atta Al Mannar,
le wali ou gouverneur du Sud Darfour, ont mis en place de soi-disant
mécanismes de réconciliation, censés apaiser les
tensions ethniques à Greida. Mais ces efforts, notamment l'installation
de responsables de milices bien connus responsables de crimes de guerre
dans les comités de réconciliation, représentent
la poursuite de la politique du gouvernement soudanais qui construit
des alliances militaires sur une base ethnique, sans se préoccuper
de leur impact nocif sur les relations inter-ethniques.
Le gouverneur du Sud Darfour est un personnage clef dans le réseau
des alliances de milices soutenues par le gouvernement au Sud Darfour,
comme l'a décrit le rapport de Human Rights Watch de décembre
2005, « Impunité inébranlable : responsabilité
gouvernementale dans les crimes internationaux commis au Darfour ».
« Les responsables locaux, comme le gouverneur du Sud Darfour,
ont joué un rôle clef dans la stratégie soudanaise
visant à déchirer le Darfour, » a déclaré
Takirambudde. « Leurs noms doivent s'ajouter à la liste
des Nations unies des personnes à sanctionner et ils doivent
faire l'objet d'une enquête pour le rôle qu'ils ont joué
en soutenant et coordonnant les attaques contre les civils. »
La Chine, la Russie et le Qatar se sont abstenus de voter la résolution
du Conseil de sécurité du 25 avril imposant des sanctions
à quatre ressortissants soudanais, prétextant qu'une telle
action pourrait interférer avec les négociations de paix
de l'U.A. en cours au Nigeria. Les quatre personnes, dont deux commandants
rebelles, le responsable Janjaweed le plus connu, Musa Hillal et un
ancien officier de l'armée de l'air, n'ont plus le droit de se
déplacer à l'étranger et leurs avoirs sont gelés.
Parmi ces quatre personnes, aucune n'est un responsable de haut rang
impliqué dans les négociations, ni un gouverneur ou ministre
fédéral impliqué dans de graves abus.
Pour consulter le rapport de décembre 2005, « Impunité
inébranlable : responsabilité gouvernementale dans les
crimes internationaux commis au Darfour », veuillez consulter
: http://hrw.org/reports/2005/darfur1205/
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