Qui sont les terroristes ?
Hizb Allah, le Parti de Dieu
Par Nir Rosen, truthdig, 3 octobre 2006.
Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier et révisé
par Fausto Giudice, membres de Tlaxcala, le réseau de traducteurs
pour la diversité linguistique. Cette traduction est en Copyleft
: elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter
l'intégrité et d'en mentionner sources et auteurs. URL
de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1309&lg=fr.
Cet article a été refusé
par le journal usaméricain The Nation
Nir Rosen est journaliste, membre de la New America Foundation, spécialisé
dans l'occupation de l'Afghanistan et de l'Irak. Il est l’auteur
de l’ouvrage : « Dans le ventre de l’Oiseau vert
: Le triomphe des Martyrs en Irak » [In the Belly of the Green
Bird : The Triumph of the Martyrs in Iraq. » Il écrit
actuellement un ouvrage consacré à la bataille d’Aita
Al Chaab.
Deux jeunes femmes libanaises arborent
des T-shirts ornés du portrait du dirigeant du Hezbollah,
Sayyid Hassan Nasrallah, qui est devenu le leader sans doute
le plus populaire au Moyen-Orient, au lendemain de la guerre
infligée trente-trois jours durant au Hezbollah, cet
été. Elles ont été prises en photo
le 22 septembre, lors du rassemblement fêtant la victoire
du Hezbollah, dans la banlieue Sud de Beyrouth. Photo Nir Rosen
|
Au lendemain d’une guerre de trente-trois jours contre Israël,
le Hezbollah, mouvement islamique apparu voici vingt-quatre ans [au
Liban], est devenu le parti politique le plus populaire au Moyen-Orient.
Voici les raisons pour lesquelles cela ne doit en aucun cas nous inquiéter.
Plus d’un million de Libanais se sont rassemblés sur
une immense place, dans la banlieue sud de Beyrouth, le 22 septembre,
afin de célébrer la campagne militaire largement couronnée
de succès de leur pays contre Israël. Sayyed Hasan Nasrallah,
le secrétaire général du Hezbollah, a risqué
sa vie, apparaissant en public bien que les dirigeants israéliens
aient juré de le descendre ; il a parlé à ses
partisans éperdus d’admiration – à ses partisans,
tant au Liban que partout ailleurs dans le monde.
Beaucoup d’enfants avaient été dispensés
d’école, et des bus avaient acheminé des supporters
depuis toutes les localités du Liban, afin de célébrer
cette victoire. Le Liban venait de subir trente-trois jours de guerre.
Or, non seulement le Hezbollah n’avait pas été
vaincu, mais il avait pratiquement égalisé le score
des pertes avec la soldatesque israélienne – une première
absolue dans l’histoire des guerres arabo-israéliennes.
Dans un monde arabe dont les dirigeants étaient des dictateurs
menteurs et corrompus, faisant de fausses promesses et dépendants
des USA, Nasrallah était réputé pour son intégrité
et pour sa capacité à maintenir coûte que coûte
les capacités de défense de son mouvement au Liban.
Cela a fait de lui le leader le plus populaire de l’ensemble
du monde arabe.
Femmes, enfants et hommes agitaient les drapeaux du Liban et du Hezbollah
par les vitres des autobus et des voitures, et ils chantaient leur
joie, patientant dans de monstrueux embouteillages. On pouvait voir
aussi, en abondance, des drapeaux de la Palestine et de divers mouvements
palestiniens, ceux de mouvements libanais chrétiens, celui
du Parti communiste libanais, ceux de mouvements libanais sunnites
et druzes, ainsi que ceux de mouvements laïcs nationalistes arabes.
Si beaucoup des participants à cette célébration
étaient des hommes portant la barbe ou des femmes portant un
fichu sur la tête, beaucoup ne portaient ni l’une ni l’autre…
Il y avait des jeunes en tenue branchée, et des jeunes filles
en jeans moulants, cheveux au vent, qui avaient transformé
leurs T-shirts du Hezbollah en accessoires de mode dernier cri.
Coincés dans la foule en compagnie de mon épouse américaine
enceinte de sept mois, nous avons opté pour une meilleure vue,
depuis le balcon d’un appartement donnant sur la place et sur
sa foule. Les chants du Hezbollah, puis les hymnes du Hezbollah et
du Liban ayant pris fin, Nasrallah commença à parler.
C’est alors que les femmes qui se trouvaient à côté
de nous, sur ce balcon, se mirent à crier comme si elles assistaient
à un concert de rock ; elles rentrèrent précipitamment
au salon, pour vérifier sur la télé que c’était
bien Nasrallah… Elles agitaient les bras, et elles se mirent
à pleurer, tandis qu’un frisson d’émotion
parcourait les hommes réunis au salon, scotchés devant
la télé.
Nasrallah ne s’adressa pas à ses seuls soutiens naturels,
les chiites libanais. Il s’adressa tour à tour aux habitants
de la Palestine, de la Syrie, de l’Iran, du Koweït et de
Bahraïn. Il a dit à ses auditeurs qu’ils étaient
en train d’envoyer au monde un message politique et moral, dont
l’essentiel était que la résistance libanaise
était plus forte que jamais, que leur victoire était
la victoire de tous les opprimés, des personnes endeuillées
et de tous les hommes et femmes libres de par le monde, ainsi qu’une
inspiration pour tous ceux qui rejettent la subjugation ou l’humiliation
imposées par les USA. Il s’est moqué des dirigeants
arabes incapables d’utiliser les ressources pétrolières
de leurs pays respectifs comme arme stratégique, et qui interdisent
les manifestations, qui ne soutiennent pas les Palestiniens et qui
font des courbettes devant Condoleezza Rice. Il a exprimé la
douleur et l’empathie de son peuple pour les Palestiniens en
train d’être bombardés et assassinés quotidiennement,
et dont les maisons sont détruites sans que le monde, et en
particulier le monde arabe, ne bouge le petit doigt.
En voyant cette foule compacte de personnes exulter – femmes
et enfants, adolescents et jeunes enfants –, célébrant
leur identité et leur résistance en musique, j’ai
su qu’il ne s’agissait en rien de fondamentalisme religieux
ni de terrorisme. J’ai été frappé par le
contraste entre la réalité du Hezbollah et l’image
déformée qu’on en donne en Occident. En effet,
bien que le Hezbollah, le Parti de Dieu, soit indubitablement d’origine
chiite, c’est, de fait, un mouvement séculier, qui s’occupe
de problèmes réels et on ne peut plus temporels et concrets,
dont les leaders tiennent un discours nationaliste évitant
soigneusement tout sectarisme et toutes métaphores religieuses.
Ils participent à la vie politique, se compromettant et négociant,
et ne cherchent nullement à imposer la loi islamique à
autrui. La preuve en est déjà palpable dans les fiefs
du Hezbollah, où beaucoup de ses partisans sont des laïcs
qui soutiennent le Hezbollah parce que ce parti incarne leurs intérêts
politiques et parce qu’il les défend.
Dans l’ensemble du pays, des femmes portant le tchador croisent
des beautés dont la tenue transparente laisse peu de place
à l’imagination. Tout au long des autoroutes du Liban,
ou plutôt de ce qu’il en reste, des panneaux célébrant
la « victoire divine » du Hezbollah sur Israël côtoient
de grands placards publicitaires avec des femmes à moitié
dénudées mettant en valeur des jeans ou de la lingerie.
Le Hezbollah peut avoir des préférences, mais contrairement
aux dirigeants autoritaires et psychorigides des Talibans ou de l’Arabie
saoudite, il ne les impose nullement.
Ce mouvement n’a pas non plus fait montre d’une incapacité
indurée à se réconcilier avec des adversaires,
voire des ennemis. De manière extrêmement frappante,
après le retrait d’Israël du territoire libanais,
en 2000, des milliers de collaborateurs chiites et chrétiens
se retrouvèrent soudain exposés aux règlements
de comptes et à la justice expéditive de Libanais dont
on peut comprendre la colère et le chagrin. Toutefois, le Hezbollah
ayant donné des ordres impérieux de ne pas se venger
sur eux, l’immense majorité de ces collaborateurs n’a
nullement été inquiétée. Au contraire
: on les a remis à l’armée libanaise, et c’est
le gouvernement libanais qui s’est occupé d’eux.
Ils ont été mis en prison quelques jours, puis amnistiés
prématurément, alors même que cette mesure avait
un caractère offensant pour beaucoup de Libanais. Néanmoins,
aujourd’hui, on peut les rencontrer dans les villes du Sud ;
tout le monde sait qui ils sont, et personne ne touche à un
seul de leurs cheveux. On le voit : nous sommes très loin,
là, du type de comportement auquel on s’attendrait de
la part d’une organisation terroriste fondamentaliste…
Et puis, qu’avaient donc de tellement irraisonnable les revendications
du Hezbollah ? Ce mouvement voulait que des prisonniers libanais soient
libérés par Israël, que ce pays évacue la
totalité du territoire libanais et que l’armée
libanaise, qui n’a jamais (de toute son histoire) défendu
le Liban – alors, le Sud, n’en parlons même pas
! – se manifeste enfin, avec un plan de défense nationale.
Trente années de brutalité israélienne avérée
et soixante années d’impéritie du gouvernement
libanais et de négligence du Sud du pays conféraient
naturellement au Hezbollah une raison d’être, dont pourtant
ses dirigeants insistaient à dire qu’ils n’en voulaient
pas.
Et, contrairement à ses homologues en Irak, Nasrallah s’applique
sincèrement à créer une unité nationale
au Liban. Au cours de son discours du 22 septembre, il s’est
surpassé, recourant presque uniquement à la rhétorique
du nationalisme libanais et condamnant le sectarisme. Au cours de
précédents discours, Nasrallah avait déclaré
qu’il combattait pour la Oumma, la communauté mondiale
musulmane, laquelle, nous le savons, est très majoritairement
sunnite. Il a littéralement vampé les Libanais, lors
d’une interview télévisée récente
: il regardait la journaliste qui l’interviewait droit dans
les yeux, l’autorisant à l’interrompre et souriant
– c’est tout juste s’il ne la draguait pas…
On trouve des posters de Nasrallah en Irak, en Palestine, en Égypte
; son nom est prononcé avec respect et fierté en Arabie
saoudite. Dans la capitale de la Somalie, Mogadiscio, j’ai vu
des boutiques ayant des enseignes à son nom, et j’ai
entendu un religieux local comparer le conflit opposant les tribunaux
islamiques – mouvement auquel il appartenait – aux chefs
de guerre soutenus par l’Éthiopie et les USA, au combat
du Hezbollah contre des Israéliens tenus à bout de bras
par les Usméricains.
Les tenants et aboutissants de ce conflit (en Somalie) sont instructifs,
car là encore, j’ai constaté l’erreur tragique
inhérente à la politique de l’administration Bush,
consistant à voir la totalité du monde musulman à
travers le prisme de la « guerre au terrorisme », au lieu
de juger chaque conflit pour lui-même. En Somalie, on croit
très généralement que la CIA finance une bande
de seigneurs de guerre impopulaires et criminels contre un mouvement
islamique très populaire (ce que la CIA ne confirme, ni ne
dément, bien entendu). Ce soutien usaméricain est fortement
soupçonné, alors même que la plupart des analystes
pensent que les milices n’abritent en leur sein aucun terroriste
d’envergure et qu’elles ne semblent nullement avoir l’intention
d’instaurer un régime singeant les Talibans dans leur
propre pays. Résultat : en Somalie, tout le monde a l’impression
que les USA se sont alliés aux seigneurs de la guerre qui terrorisent
la population, dans une tentative d’étouffer dans l’œuf
une nébuleuse « insurrection » populaire «islamiste
».
C’est ce même prisme déformant de la guerre anti-terroriste
qui a conduit l’administration Bush à ne voir dans les
combattants de la résistance irakienne que de fieffés
terroristes, alors qu’il s’agit d’éléments
actifs d’un mouvement populaire composé de chiites et
de sunnites ayant de réels motifs de dol contre une occupation
oppressive et de plus en plus coûteuse. Le résultat,
c’est que les habitants de villes et de provinces irakiennes
entières ont été taxés d’être
des terroristes et des « forces anti-irakiennes », et
traités en tant que tels. Quand je me suis rendu à Falloujah,
au printemps 2004, il était évident que la grande majorité
des défenseurs de cette ville étaient des habitants
convaincus de livrer un combat d’autodéfense contre un
ennemi déterminé à détruire leur ville
et à les opprimer. C’étaient des nationalistes,
qui se battaient contre une occupation étrangère. Leur
ville (de 300 000 habitants) a été pratiquement entièrement
détruite : elle a été transformée en ce
sinistre « parking » métaphorique. Falloujah est
devenue légendaire, dans l’ensemble du monde musulman,
en raison de sa résistance à l’occupation et de
ses martyrs – d’une manière très comparable
à ces villages du Sud Liban, lesquels, à l’instar
de Aita Al Chaab, se glorifient de leur volonté de mourir pour
défendre leurs idéaux et aussi de leur longanimité
– de leur çumûd.
Au cours de son discours du 22 septembre, Nasrallah a rendu hommage
à ce çumûd, mais il a également parlé
de l’unité nationale, en insistant sur le fait que la
résistance avait évité que la guerre civile ne
se rallume au Liban. Il a exhorté le gouvernement libanais
à devenir fort, juste, compétent et intègre.
Quand l’Etat sera en mesure de protéger le Liban, alors
la résistance renoncera à ses armes, a-t-il promis.
Le Hezbollah n’est pas un mouvement totalitaire, a-t-il insisté,
et il ne s’érige pas personnellement en grand chef –
ce que ne feront pas non plus ses enfants.
Le soutien au Hezbollah transcende les fractures sociales et les différences
entre chiites laïcs et religieux. Le Hezbollah est un des rares
mouvements, au Liban, qui s’attèle à des problèmes
très lourds qui concernent toutes les appartenances confessionnelles
et partisanes, comme la corruption, la justice sociale, le rejet du
projet de nouvel Moyen-Orient de l’UsUsamérique, la résistance
à l’occupation israélienne et le soutien aux Palestiniens
opprimés.
Aujourd’hui, le Hezbollah a des alliés et des sympathisants
puissants parmi la plupart des communautés chrétiennes
du Liban (qui représentent 40 % de la population) ; il bénéficie
aussi du soutien de la majorité des 400 000 réfugiés
palestiniens qui vivent dans les camps du Liban. De fait, la guerre
n’a fait que renforcer les soutiens au Hezbollah. J’ai
parlé au Cheikh Maher Hamoud, un puissant dirigeant sunnite
de Saïda, qui m’a dit que bien qu’il ait été
opposé à plusieurs prises de position du Hezbollah avant
le conflit, il a soutenu ce parti durant la guerre et il n’a
aucun désaccord avec les militants du Hezbollah aujourd’hui.
La victoire du Hezbollah est celle du Liban, des Arabes et de tous
les musulmans, m’a-t-il dit, ajoutant : « nous avons recouvré
notre dignité ». J’ai parlé à Joseph
Moukarzel, propriétaire du journal Ad-Dabbour, et un des principaux
organisateurs du mouvement du 14 mars, principal opposant au Hezbollah
au Liban. « J’étais en faveur de la confiscation
des armes du Hezbollah avant la guerre, et c’est toujours le
cas aujourd’hui, m’a-t-il confié, ajoutant : «
mais, durant la guerre, j’avais deux options : soit être
avec le Hezbollah, soit être avec Israël. J’ai choisi
le Hezbollah. [Dans cette guerre], le Hezbollah était David,
quant à Goliath, c’était Israël ! »
Les ressortissants d’autres communautés libanaises –
grecs orthodoxes, maronites, sunnites, druzes – suivent allègrement
leurs leaders non pas en raison de leurs positions [de potentats],
et non pas en raison de leurs idées. Le Hezbollah est un mouvement
populaire, qui a émergé en 1982, sous la forme d’un
embryon de mouvement fédérant les marginalisés
et les opprimés, et entretenant une culture de résistance
à l’oppression et à l’injustice.
C’est précisément cette culture de résistance
qui a porté le Hezbollah à sa victoire – surprise,
qui est désormais dénommée au Liban « la
Sixième Guerre » avec Israël [je fais ici une remarque
au sujet de mon expression « victoire – surprise »
: si la guerre est bien la poursuite de la politique par d’autres
moyens, alors Israël a échoué dans son objectif
non déclaré d’épurer le Sud Liban de tous
les chiites et d’intimider la résistance libanaise et
palestinienne : deux échecs que même les propres généraux
d’Israël commencent à admettre. Le Hezbollah, en
revanche, a non seulement survécu, pratiquement intact, au
conflit, avec relativement peu de pertes humaines, mais il a infligé
des pertes relativement élevés à l’armée
israélienne, et il s’est acquis une popularité
inouïe, en se gagnant les cœurs des musulmans du monde entier,
et de nombreux non-musulmans, en particulier au Liban.)
Le 17 septembre, j’ai assisté à une cérémonie
de recueillement et d’hommage aux soldats du Hezbollah tombés
au combat, dans la petite ville d’Aita Al Chaab, à seulement
une centaine de mètres de la frontière israélienne.
Aita Al Chaab a subi de nombreuses attaques israéliennes, depuis
1970 ; mais, au cours de la guerre, ce sont près de 85 % de
la ville qui ont été détruits. Il n’y avait
que cent combattants du Hezbollah qui se battaient, à Aita
Al Chaab, dont 60% originaires de cette localité même.
Dans leur immense majorité, il ne s’agissait pas de combattants
professionnels. Les neuf martyrs du cru, qui sont morts au cours des
trente-trois jours de la guerre, étaient représentatifs
des combattants du Hezbollah. Il s’agissait d’un professeur
d’histoire, du principal d’un collège, du propriétaire
d’un petit magasin, de deux bacheliers s’apprêtant
à s’inscrire en ingénierie à l’université,
d’un étudiant en université, revenu passer les
vacances d’été dans sa famille. C’étaient
aussi des garçons de restaurant, des paysans, des mécaniciens
auto, des boulangers. Ils avaient suivi un entraînement du Hezbollah
dans un camp clandestin, et ils étaient retournés à
leur vie normale, suivant dans certains cas des cours de rattrapage,
d’une manière très semblable à nos réservistes
ou aux hommes de notre Garde Nationale [aux USA, NdT].
Les habitants d’Aita Al Chaab accusaient autant l’Usamérique
qu’Israël de la guerre qu’on leur imposait. Au cours
de la cérémonie d’hommage, le représentant
du Hezbollah, Nawaf Al Mussaoui a évoqué une guerre
« américaine, britannique et israélienne contre
le Liban ». Même les enfants en bas âge étaient
au courant des commentaires ahurissants de Condoleezza Rice au sujet
des « douleurs de l’enfantement » du « nouveau
Moyen-Orient », et le petit Sajah Bajouk, sept ans, se moquait
de Rice et de Jonn Bolton [l’ambassadeur US à l’ONU,
NdT], jouant sur les mots et changeant le « nouveau Moyen-Orient
» - en arabe : al-sharq al-awsat al-jadîd – en «
le nouvel Orient parfaitement dégueulasse » - en arabe
: al-sharq al-awsakh al-jadîd !
Dans le récent conflit, la plupart des combattants du Hezbollah
avaient entre dix-huit et vingt-cinq ans, et ils n’avaient jamais
combattu auparavant. D’une certaine manière, ces cent
combattants du Hezbollah ont tenu la ville d’Aita Al Chaab ;
en effet, ils ne se sont jamais rendus à l’armée
israélienne. La plupart des personnes âgées de
la ville étaient restées chez elles, et elles préparaient
à manger pour les combattants du Hezbollah, qu’elles
soignaient quand ils étaient blessés. D’autres
habitants, qui avaient décidé de partir, laissèrent
leurs magasins ouverts à l’intention de ces combattants.
On peut dire que la ville entière était Hezbollah. Et
c’est la ville entière qui s’était rassemblée,
en ce dimanche 17 septembre, pour pleurer ses morts et célébrer
sa victoire. Des centaines de femmes toutes de noir vêtues se
rendirent en cortège, en empruntant une piste poussiéreuse,
au tout nouveau cimetière des martyrs, où ont été
enterrés les neufs soldats du Hezbollahs et neufs victimes
civiles. Beaucoup de ces femmes éplorées portaient de
grands portraits encadrés de leurs chers disparus.
Après la cérémonie, des milliers de repas soigneusement
préemballés, composés de riz et de viande, furent
distribués aux citadins. Les habitants d’Aita Al Chaab
ont réaffirmé leur soutien au Hezbollah, après
quoi ils se sont immédiatement remis à rebâtir
leur existence. Comme on l’entend si souvent répéter
au Liban, c’est vrai : le Sud est entièrement dévoué
au Hezbollah. Et, cela, Israël le savait ; c’est la raison
pour laquelle sa guerre était dirigée en particulier
contre les civils du Sud Liban. Mais tous ces civils ne pouvaient
pas être des terroristes, n’est-ce pas ? Israël prétend
avoir donné un avertissement quarante-huit heures à
l’avance, ordonnant aux civils de quitter le Sud, sous peine
de mort. Toutefois, en vertu du droit international, les civils ne
perdent en aucun cas leur immunité. De plus, il est bien connu
que, dans plusieurs cas, Israël n’a donné aucun
avertissement qu’il allait attaquer des zones civiles de manière
imminente (cela s’est produit, par exemple, dans la vallée
de la Bekaa).
Quand on crapahute dans les décombres des écoles, des
stations-services, des magasins, des routes et des ponts détruits
par les bombes au Sud Liban, ou encore quand on traverse en voiture
village rasé au sol et pulvérisé après
village rasé au sol et pulvérisé par la terreur
qui s’est abattue en rafales sur eux, il est évident
que la population civile a été délibérément
prise pour cible. Les Israéliens ont balancé plus d’un
million de bombes à sous-munitions [dites à fragmentation,
NdUsa], et 40 % des sous-munitions, n’ayant pas explosé,
représentent autant de pièges mortels. Ces sous-munitions
sont là, au Sud du Liban ; elles attendent, sournoises, que
des enfants jouent avec, ou que des paysans marchent malencontreusement
dessus, c’est en quelque sorte un cadeau permanent, toujours
prêt à détruire celui qui le recevra. Les champs
dont l’économie du Sud, essentiellement agricole, dépend
en grande partie, sont détruits. Alors comme aujourd’hui,
Israël sait ce que lui-même et l’Usamérique
continuent à nier : le Hezbollah, c’est le peuple. Dès
lors, la seule manière de repousser le Hezbollah au nord de
la rivière Litani, objectif proclamé d’Israël,
consistait à vider le Sud de sa population chiite et à
s’assurer qu’il serait trop dangereux, et économiquement
impossible pour eux d’y retourner. Mais les chiites du Liban
sont fiers de leur fermeté, et de leur culture de résistance
à l’oppression. On ne peut les déloger aussi facilement.
A la fin des combats, ils sont revenus, et ils se sont fermement installés
sur les ruines de leurs maisons, confiants que le Hezbollah tiendrait
sa promesse de les aider et de les récompenser pour leur loyauté.
Très vite, les médias ont oublié le Liban : les
Américains en ont été distraits par ce que l’ancien
républicain Mark Foley a écrit à des journaux
du Congrès ; beaucoup de musulmans, dans le monde entier, s’occupent
plutôt de la question de savoir si, oui ou non, le pape a insulté
l’Islam, que de celle de savoir qui, actuellement, est en train
de massacrer des musulmans. Tandis que le million de réfugiés
libanais qui ont fui la terreur israélienne retournent passer
au crible les gravats de leur maison pour y retrouver quelque maigre
souvenir de leur vie passée, ils vont devoir slalomer entre
les bombes à fragmentation, tout en ayant confiance que le
Hezbollah va leur fournir un abri contre le rude hiver qui avance
à grands pas. Tandis que nous, les Usaméricains, nous
pleurons nos disparus dans les attentats du onze septembre 2001 et
au cours de la guerre contre le terrorisme qui leur a fait suite (qui
a d’ores et déjà coûté plus de vies
usaméricaines que les attentats eux-mêmes), il convient
de nous demander ce qu’est, au juste, le terrorisme ? Si la
réponse à cette question est que le terrorisme, c’est
le fait d’infliger la violence à des civils innocents
pour des raisons politiques, alors, il faudra nous poser cette deuxième
question : « Dans ce cas, QUI sont les terroristes ? »