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Liban |
Analyse géostratégique
Comment
le Hezbollah a vaincu Israël
Par Alastair Crooke et Mark Perry, Asia Times, 12-14
octobre 2006
Traduit par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice
[La victoire du Hezbollah dans son récent conflit
avec Israël est beaucoup plus significative que bien des analystes, tant aux
USA qu’en Europe, ne semblent en avoir pris conscience. La victoire du
Hezbollah est en effet un renversement total de la guerre de 1967, qui avait vu
une défaite écrasante de l’Égypte, de
INTRODUCTION
Ecrivant
cinq années après les attentats du 11 septembre 2001, l’expert militaire usaméricain
Anthony Cordesman a publié un rapport sur le conflit entre le Hezbollah et
Israël. Ce rapport, intitulé « Preliminary Lessons of the Israeli-Hezbollah
War » [Les premières leçons à tirer de la guerre entre Israël et le Hezbollah],
a suscité un intense intérêt au Pentagone, où il a été étudié par les stratèges
de l’état-major conjoint des trois armées. Plus largement, il a circulé de
main en main chez les experts militaires à Washington. Cordesman n’a pas fait
de cachotteries sur ses modestes conclusions ; il a reconnu, honnêtement,
que non seulement son étude était « préliminaire », mais qu’elle ne tenait
aucun compte de la manière dont le Hezbollah avait mené la guerre et dont
il en évaluait l’issue.
Ainsi,
Cordesman a fait observer que « Cette analyse était… limitée, du fait qu’aucune
visite d’étude n’avait été effectuée dans ce cadre au Liban, le Hezbollah
n’ayant a fortiori pas été rencontré. » Mais, aussi imparfaite qu’ait été son
étude, Cordesman a satisfait à deux demandes : il a apporté une base permettant
de comprendre la guerre du point de vue israélien et il a soulevé les bonnes
questions sur la manière dont le Hezbollah a combattu, ainsi que sur le degré
de succès qu’il a atteint. Près de deux mois après la fin du conflit entre
Israël et le Hezbollah, il est désormais possible de compléter certaines des
lignes laissées en pointillés par Cordesman.
La
description que nous présentons ici est elle-même limitée. Les responsables
du Hezbollah ne s’expriment bien entendu ni publiquement, ni « for the record
» sur la manière dont ils ont combattu ; ils n’exposent pas en détail leurs
déploiements, et ils ne sont pas enclins à débattre avec quiconque de leur
stratégie future. Mais cela n’empêche que les leçons de la guerre, du point
de vue du Hezbollah, commencent aujourd’hui à émerger et que quelques modestes
leçons sont en train d’en être retirées par les planificateurs stratégiques
usaméricains et israéliens. Nos conclusions sont fondées sur les évaluations
effectuées sur le terrain au cours de la guerre, sur des interviews d’experts
militaires israéliens, usaméricains et européens, sur les compréhensions du
conflit émergeant au cours de discussions avec des stratégistes militaires,
ainsi que sur un réseau de hauts responsables au Moyen-Orient, intensément
intéressés par l’issue du conflit, et avec lesquels nous avons échangé. Notre
conclusion générale contredit le point de vue que certains responsables de
La
réalité est l’exact contraire. Dès le début du conflit et jusqu’à ses dernières
opérations, les commandants du Hezbollah ont réussi à pénétrer le cycle de
prise de décision stratégique et tactique d’Israël, grâce à un ensemble
d’opérations de renseignement, d’opérations militaires et d’opérations politiques,
avec pour résultat le fait que le Hezbollah a enregistré une victoire décisive
et complète dans sa guerre contre Israël.
![]() « Le missile israélien se dirigeait vers son objectif quand une famille libanaise s’est interposée dans sa trajectoire. » |
PREMIERE
PARTIE : LA GUERRE DU RENSEIGNEMENT
Au
lendemain du conflit, le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah
a reconnu que la réplique militaire d’Israël à l’enlèvement de deux de ses
soldats et à la perte de huit autres, le 12 juillet au matin – précisément,
à 9 heures 4 minutes – a surpris la direction du Hezbollah.
Ce
commentaire de Nasrallah mit fin à des rumeurs journalistiques selon lesquelles
le Hezbollah aurait délibérément provoqué une guerre avec Israël et que ces
enlèvements auraient fait partie d’un plan approuvé conjointement par le Hezbollah
et l’Iran. Le Hezbollah ayant répété, depuis plusieurs années, qu’il avait
l’intention d’enlever des militaires israéliens, il y avait de bonnes raisons
de supposer qu’il ne le ferait pas au plus fort de l’été – c’est-à-dire en
une saison où un grand nombre de familles chiites aisées de la diaspora ont
l’habitude de venir au Liban (dépenser leur argent dans la communauté chiite),
et où les Arabes des pays du Golfe étaient attendus en grand nombre dans le
pays, comme chaque année.
Il
n’est pas exact non plus, comme cela a été dit au début du conflit, que le
Hezbollah ait coordonné son action avec celle du Hamas. Le Hamas a été pris
par surprise par les enlèvements, et même si le leadership du Hamas a défendu
l’action du Hezbollah, il est facile de subodorer, avec un peu d’intuition,
qu’elle n’a pas dû vraiment lui plaire : pendant même le conflit au Liban,
Israël a en effet lancé de nombreuses opérations militaires contre le Hamas,
à Gaza, tuant des dizaines de combattants et des centaines de civils. Cette
offensive est passée largement inaperçue en Occident, remettant en circulation
le vieil adage qui veut que « quand le Moyen-Orient brûle, on oublie les Palestiniens…
»
En
vérité, l’enlèvement des deux militaires israéliens, accompagné de la mort
de huit autres, a pris le leadership du Hezbollah par surprise ; il n’a été
effectué que parce que les unités du Hezbollah déployées le long de la frontière
libano-israélienne avaient des ordres permanents d’exploiter les faiblesses
militaires d’Israël. Nasrallah avait lui-même signalé depuis longtemps l’intention
du Hezbollah de kidnapper des soldats israéliens, après que l’ex-Premier ministre
israélien Ariel Sharon eut renié son engagement à libérer tous les prisonniers
du Hezbollah – au total, trois – au cours du dernier échange de prisonniers
du Hezbollah contre des prisonniers israéliens.
Ces
enlèvement, furent, en réalité, plus que tentants : des militaires israéliens,
à proximité de la frontière, ont apparemment violé des procédures opérationnelles
en vigueur, laissant leurs véhicules à la vue de positions du Hezbollah, et
cela, alors qu’ils n’étaient plus au contact de leurs commandants, et hors
couverture.
Nous
relevons qu’alors que les médias occidentaux ont déformé de manière constante
les événements survenus à la frontière israélo-libanaise, le quotidien israélien
Ha’aretz a confirmé substantiellement ce déroulé des événements : « Une force
composée de tanks et de transports de troupes blindés a été immédiatement
envoyée à l’intérieur du Liban afin de pourchasser les assaillants [du Hezbollah].
C’est au cours de cette poursuite, à environ 11 heures du matin, qu’un tank
Merkava a roulé sur une mine de forte puissance, renfermant sans doute de
200 à
Les
enlèvements donnèrent le signal du début d’une série de bobards de l’armée
israélienne, à base de commandants agissant en violation de leurs procédures
frontalières normales. Des membres de la patrouille en cause étaient dans
les derniers jours de leur déploiement au nord et leur garde était amoindrie.
Il n’est pas vrai non plus que les combattants du Hezbollah aient tué les
huit Israéliens au cours de leur opération d’enlèvement des deux soldats israéliens.
Les huit soldats ont été tués du fait qu’un commandant garde-frontière de
l’armée israélienne, apparemment gêné d’avoir enfreint les procédures en vigueur,
a donné l’ordre à des véhicules blindés de pourchasser les kidnappeurs. Les
deux véhicules blindés ont pénétré à l’intérieur d’un réseau de mines anti-tanks
du Hezbollah, et c’est la raison de leur destruction. Les huit militaires
israéliens ont été tués au cours de cette opération, ou au cours d’actions
de combat qui l’ont immédiatement suivie.
Le
fait qu’une unité de l’armée israélienne ait pu errer si près de la frontière
sans être couverte par l’artillerie et qu’elle ai pu ainsi s’exposer à une
attaque du Hezbollah a conduit des officiers israéliens à se poser la question
de savoir si cette unité n’aurait pas agi, par hasard, en-dehors de la chaîne
de commandement. Une commission d’enquête interne a été apparemment convoquée
par des hauts gradés de l’armée israélienne, immédiatement après l’incident,
afin d’établir les faits et de reconsidérer les procédures relatives au commandement
d’unités agissant au long de la frontière nord [d’Israël]. Les résultats des
constats de cette commission n’ont toujours pas été annoncés.
Bien
que surpris par la réplique israélienne, les combattants du Hezbollah au Sud-Liban
ont été placés en état d’alerte maximale durant les minutes qui ont suivi
les enlèvements et des commandants de l’arsenal ont été mis en alerte par
leurs supérieurs. Les défenses du Hezbollah, particulièrement robustes et
encore renforcées étaient le résultat de six années de travaux acharnés, entrepris
dès le retrait israélien de la région, en 2000. Beaucoup des bunkers de commandement
dessinés et construits par les ingénieurs du génie du Hezbollah étaient fortifiés,
et certains d’entre eux disposaient même d’une installation d’air conditionné.
Le
creusement des dépôts d’armes, au cours des années précédentes, s’était
accompagné d’un programme d’installation de leurres, certains bunkers étant
construits à l’air libre, à la vue des observations des drones israéliens et au
vu et au su de civils libanais fortement liés aux Israéliens. A de rares
exceptions près, ces bunkers étaient des leurres. La construction des
véritables bunkers se poursuivait, sur ces entrefaites, dans des zones interdites
à la population libanaise. Les bunkers de commandement et d’entreposage d’armes
les plus importants étaient creusés à l’intérieur des collines rocheuses du
Liban, à un profondeur atteignant jusqu’à quarante mètres. Près de 600 bunkers
d’entreposage d’armes et de munitions furent ainsi creusés en des positions
stratégiques au Sud de la rivière Litani.
Pour des raisons de sécurité, aucun commandant ne connaissait à lui seul la
localisation de chacun de ces bunkers, et chaque unité distincte de la milice
du Hezbollah se voyait affecter seulement trois bunkers – un bunker de
munitions de première intention et deux bunkers de munitions de secours, au cas
où ce premier bunker aurait été détruit. Des points séparés de commandement du
front et de l’arrière avaient été également assignés à chaque unité
combattante, les unités combattantes ayant été chargées de s’armer, de se
ravitailler et de combattre à l’intérieur de zones de combat spécifiques et
précisément délimitées. Les protocoles de sécurité concernant le commandement
des troupes étaient observés avec une diligence extrême. Aucun membre du
Hezbollah n’avait individuellement connaissance de l’ensemble de la structure
des bunkers.
Les
arsenaux de première intention et les points de commandement du Hezbollah ont
été pris pour cibles par l’aviation israélienne durant les 72 premières heures
du conflit. Les commandants israéliens avaient identifié ces bunkers grâce à un
recoupement de rapports des services de renseignement – interceptions de
signaux de communications du Hezbollah, photos de reconnaissance par satellite
glanées grâce à des accords de coopération avec l’armée usaméricaine, analyses
de clichés réalisés au cours des survols de la région par l’aviation
israélienne, photos prises par les drones déployés au-dessus du Sud Liban et,
surtout, réseau de sources humaines de renseignement, recrutées par des
officiers du renseignement israélien vivant au Sud Liban, dont un certain
nombre de « nationaux » étrangers (non-libanais), enregistrés en tant que coopérants
dans le pays.
L’attaque
initiale contre les points de commandement et les principaux complexes de
bunkers du Hezbollah, au cours des 72 premières heures de la guerre, échoua. Le
15 juillet, l’aviation israélienne s’en prenait [donc] au QG de la direction du
Hezbollah, à Beyrouth. Cette attaque fut elle aussi un échec. A aucun moment de
la guerre, aucune personnalité majeure du Hezbollah n’a été tuée, en dépit de
l’insistance constante d’Israël sur l’information selon laquelle le
commandement de cette organisation aurait essuyé des pertes.
Selon
un responsable usaméricain qui a suivi la guerre de très près, l’offensive de
l’aviation israélienne n’a détruit, « tout au plus, que 7 % » des ressources
militaires dont les combattants du Hezbollah disposaient durant les trois
premiers jours de combats, ajoutant qu’à son avis, les attaques aériennes
israéliennes contre les dirigeants du Hezbollah étaient « absolument futiles ».
Des informations selon lesquelles la haute hiérarchie du Hezbollah aurait
trouvé refuge à l’ambassade d’Iran à Beyrouth (qui n’a pas été atteinte par
l’offensive aérienne israélienne) ne sont pas véridiques, même si on ne sait
pas précisément où les dirigeants du Hezbollah se sont réfugiés. « Je ne savais
pas, moi-même, où je me trouvais », a dit à un de ses associés le chef du
Hezbollah, Hassan Nasrallah. Même en tenant compte de tous ces éléments, il
n’est pas avéré que les plans de l’armée israélienne visant à détruire la
totalité de l’infrastructure libanaise auraient résulté de l’incapacité de
l’aviation israélienne à dégrader les capacités militaires du Hezbollah durant
les premiers jours du conflit.
Les
plans de l’armée israélienne prônaient un bombardement précoce et soutenu des
principales autoroutes et des principaux ports du Liban, en sus de ses projets
de détruire les atouts militaires et politiques du Hezbollah. Le gouvernement
israélien n’a absolument pas caché son intention, à savoir saper le soutien
dont bénéficiait le Hezbollah auprès des communautés libanaises chrétiennes,
sunnite et druze. Cette idée de punir le Liban pour avoir donné asile au
Hezbollah, de façon à retourner le peuple libanais contre cette milice, faisait
partie du plan d’Israël depuis le retrait israélien du Sud Liban, en 2000.
Contrairement
aux responsables de l’armée israélienne, annonçant tant en privé que
publiquement le succès de son offensive, ses hauts commandants recommandaient
au Premier ministre Ehud Olmert de donner le feu vert à une intensification des
raids aériens contre des caches potentielles du Hezbollah, dans des zones
cibles marginales, à la fin de la première semaine des bombardements. Olmert
approuva ces attaques, bien qu’il sût pertinemment qu’en présentant une telle
requête, ses hauts officiers n’avaient fait que reconnaître que leurs
évaluations initiales des dommages infligés au Hezbollah avaient été
manifestement exagérément optimistes.
Le
résultat de l’approbation par Olmert de « l’élargissement de l’ampleur de la
cible » fut [le massacre de] Qana. Un expert militaire israélien ayant suivi le
conflit de très près a fait ce commentaire, après le bombardement de Qana : «
Les choses ne sont pas aussi complexes qu’on se plaît à le dire. Après l’échec
de la campagne initiale, les officiers planificateurs de l’aviation ont repris
leurs fichiers de cibles afin de voir s’ils n’avaient pas raté quelque chose
d’important. Ayant décidé que ça n’était pas le cas, quelqu’un s’est
probablement levé pour passer dans la pièce attenante, après quoi il en est
revenu avec de nouvelles enveloppes de cibles dans des zones densément
peuplées, disant : « Eh, les mecs, qu’est-ce que vous pensez de ces nouvelles
zones à cibler ? » Et c’est ainsi qu’ils en convinrent. » C’est-à-dire, que le
bombardement de cibles « très rapprochées » des zones du Sud-Liban densément
peuplées a été résultat de l’échec des Israéliens dans la manière de mener leur
guerre – et absolument pas de leur succès.
L’
« extension des cibles visées » n’a cessé de connaître une escalade tout au
long du conflit ; frustrée par son incapacité à identifier et détruire les
principaux atouts militaires du Hezbollah, l’aviation israélienne entreprit de
se venger en s’en prenant aux écoles, aux centres communautaires et aux
mosquées – croyant que son incapacité à identifier et à frapper d’interdit les
bunkers du Hezbollah était la conséquence d’une volonté délibérée du Hezbollah
de dissimuler ses principaux atouts stratégiques à l’intérieur des
concentrations de civils.
Des
officiers de l’aviation arguèrent aussi du fait que la capacité du Hezbollah à
poursuivre inlassablement ses attaques par roquettes contre Israël signifiait
que cette milice était réapprovisionnée en continu. Qana est un carrefour de
communication, cinq autoroutes s’y croisent et, cela, au cœur du territoire du
Hezbollah. Supprimer la chaîne d’approvisionnement du Hezbollah, voilà qui
allait fournir à l’aviation israélienne l’opportunité d’apporter la preuve que,
si le Hezbollah était en mesure de poursuivre ses opérations, c’était en raison
de sa dépendance en un approvisionnement que lui fournissaient, précisément,
ces villes – nœuds routiers. Toutefois, en réalité, les hauts dirigeants de
l’armée de l’air savaient que l’élargissement du nombre des cibles [des
bombardements] au Liban allait s’avérer très peu efficace en terme de
dégradation des capacités du Hezbollah, parce que celui-ci poursuivait ses
attaques en l’absence de tout espoir en un quelconque réapprovisionnement,
ainsi qu’en raison de la possibilité qui était la sienne de s’approvisionner à
partir de caches contenant des armes et des roquettes, qui avaient été
fortifiées au point de les rendre inexpugnables par les Israéliens. Au
lendemain du massacre de Qana, dans lequel vingt-huit civils furent tués,
Israël concéda un cessez-le-feu de 48 heures.
Ce
cessez-le-feu fut la première preuve que le Hezbollah avait soutenu avec succès
les attaques aériennes israéliennes et qu’il envisageait une défense soutenue
et prolongée du Sud-Liban. Les commandants du Hezbollah respectèrent le
cessez-le-feu, sur les ordres de leur hiérarchie politique. A deux ou trois
exceptions près, il n’y eut aucun tir de roquettes contre Israël durant cette
période de cessez-le-feu. Bien que la capacité du Hezbollah d’effectivement
faire « cesser le feu » a été largement ignorée par les experts ès
renseignement israéliens et occidentaux, la capacité du Hezbollah à imposer sa
discipline sur les commandants de terrain a provoqué une surprise sidérante
pour les hauts gradés de l’armée israélienne, qui en tirèrent la conclusion que
les capacités de communication du Hezbollah avaient survécu au blitz aérien
israélien, que le Hezbollah était au contact de ses commandants sur le terrain
des opérations et que ces commandants étaient en mesure de maintenir un réseau
robuste de communications, en dépit des efforts déployés par les Israéliens
pour les mettre hors d’usage.
Plus simplement, la capacité du Hezbollah à faire respecter un cessez-le-feu
signifiait que l’objectif consistant, pour Israël, à couper les combattants du
Hezbollah de leur structure de commandement (considéré comme une nécessité
absolue par les armées modernes menant une guerre sur un champ de bataille high
tech) n’avait pas été atteint. Les hauts commandants de l’armée israélienne ne
purent en tirer qu’une seule conclusion : ses renseignements antérieurs à la
guerre sur les atouts stratégiques du Hezbollah étaient fâcheusement
incomplets, voire mortellement erronés.
De
fait, durant deux années, les responsables du renseignement du Hezbollah
avaient réussi à édifier une importante capacité d’émettre des signaux de
contre-renseignement. Tout au long de la guerre, les commandants du Hezbollah
ont été en mesure de prédire où et quand les combattants et les bombardiers
israéliens allaient frapper. De plus, le Hezbollah avait identifié les atouts
humains clés en matière de renseignement au Liban [c’est-à-dire les espions
israéliens, NdT]. Un mois avant l’encerclement de la patrouille frontalière
israélienne et l’attaque qui s’en est ensuivie, les responsables libanais du
renseignement avaient réussi à démanteler un réseau d’espionnage israélien
opérant à l’intérieur du pays.
Les
responsables du renseignement tant libanais qu’hezbollahis avaient en effet
arrêté au minimum 16 espions israéliens au Liban, bien qu’ils n’aient pas été
en mesure de trouver, ni a fortiori d’arrêter, le chef du réseau. De plus,
pendant deux ans, depuis 2004 jusqu’à la veille de la guerre, le Hezbollah
avait réussi à « retourner » un certain nombre d’agents israéliens libanais
chargés de donner aux services de renseignement d’Israël des indications sur
les principales caches d’armes du Hezbollah au Sud-Liban. Dans un petit nombre
d’une particulière importance, les hauts responsables du renseignement
hezbollahi ont été capable de « renvoyer » de la fausse information sur leurs
plus importants emplacements de la milice du Hezbollah vers Israël – ce qui eut
pour effet que les dossiers d’identification de cibles potentielles d’Israël
comportaient des emplacements qui, de fait, étaient vides…
Enfin,
l’aptitude du Hezbollah à intercepter et à « lire » les actions israéliennes a
eu un impact décisif sur l’offensive terrestre qui allait se produire à la fin
de la guerre. Les responsables du renseignement hezbollahi avaient perfectionné
leur capacité à déchiffrer les signaux ennemis à un tel point qu’ils étaient en
mesure d’intercepter les communications terrestres entre commandants
israéliens. Israël, se fiant à un ensemble hautement sophistiqué de techniques
de « sauts de fréquences » censé permettre à ses commandants de communiquer
entre eux, a sous-estimé la capacité du Hezbollah à maîtriser les technologies
des contre-signaux. Le résultat allait avoir un impact crucial sur les
Israéliens, qui escomptaient que l’effet de surprise allait à lui seul ménager
une marge permettant à ses soldats de gagner la guerre. Il est aujourd’hui
évident que l’establishment politique israélien a été choqué par l’échec
rencontré par ses forces armées à remplir ses objectifs primordiaux, dans cette
guerre, dont notamment la destruction d’un nombre suffisant d’arsenaux du
Hezbollah, ainsi que celle de ses capacités opérationnelles de commandement.
Mais
l’establishment politique israélien n’avait pratiquement rien fait afin de se
préparer au pire : la première réunion du cabinet de sécurité israélien, au
lendemain de l’enlèvement des deux militaires, le 12 juillet, ne dura que trois
heures. Et si Olmert et son cabinet de sécurité ont demandé des détails précis
sur le plan de l’armée israélienne prévu pour les trois premiers jours de la
guerre, ses membre ont été incapables de formuler des objectifs politiques
clairs en ce qui concerne l’après-conflit, ni d’esquisser une stratégie
politique de sortie, au cas où l’offensive échouerait. Olmert et son cabinet de
sécurité ont violé le premier principe s’imposant lors de toute guerre : ils
ont montré du mépris pour leur ennemi. A bien des égards, Olmert et son cabinet
étaient prisonniers d’une confiance absolue dans l’efficacité de la dissuasion
israélienne. A l’instar de l’opinion publique israélienne, ils voyaient dans
toute interrogation quant aux capacités de l’armée israélienne un sacrilège.
L’échec du renseignement israélien en cours de conflit a été catastrophique. Il
a eu pour conséquence qu’après l’échec de la campagne aérienne israélienne
visant à détruire de manière significative les atouts du Hezbollah au cours des
trois premiers jours de conflit, la chance, pour Israël de remporter une
victoire décisive contre le Hezbollah était devenue de plus en plus, et pour
finir, hautement improbable.
«
Israël a perdu la guerre durant les trois premiers jours », a dit un expert
militaire usaméricain. « Si vous êtes confronté à ce type de surprise et que
vous disposez de ce niveau de puissance de feu, vous avez intérêt à gagner
! Sinon, vous êtes cuits, et durablement. »
Les hauts responsables de l’armée israélienne ont conclu qu’en raison de l’échec
de la campagne aérienne, ils n’avaient donc plus qu’une seule option : envahir
le Liban au moyen de troupes terrestres, dans l’espoir de détruire la volonté
de victoire du Hezbollah.
DEUXIEME PARTIE :
REMPORTER L’OFFENSIVE TERRESTRE
![]() Les locaux d’Al Manar, avant et après les bombardements israéliens |
La
décision prise par Israël de lancer une offensive terrestre afin d’accomplir
ce que son aviation avait été incapable de réaliser a été prise de manière
hésitante et hasardeuse. Tandis que des unités de l’armée israélienne opéraient
des percées à l’intérieur du territoire du Sud-Liban, durant la deuxième semaine
de la guerre, le commandement demeurait indécis sur la question de savoir
quand et où – et même si – il devait déployer ses unités terrestres.
Pour
partie, le degré d’indécision de l’armée quant à la question de savoir où
, quand et si elle devait déployer ses principales unités terrestres dépendait
des affirmations de victoire de l’aviation. L’aviation israélienne continuait
en effet à clamer qu’elle allait réussir, depuis les airs – seulement une
journée de plus… et puis encore une autre… Cette indécision s’est reflétée
dans l’incertitude occidentale quand à la question de savoir quand une campagne
terrestre allait avoir lieu – voire même s’il allait en être question.
De
hauts responsables israéliens continuaient à dire à leurs contacts dans la
presse que le timing d’une offensive terrestre était rigoureusement gardé
secret, alors qu’en réalité, ils ne le connaissaient pas eux-mêmes… L’hésitation
était aussi la conséquence de l’expérience acquise par de petites unités de
l’armée israélienne, qui avaient d’ores et déjà pénétré en territoire libanais.
Des unités spéciales de l’armée israélienne opérant au Sud-Liban rapportaient
à leurs commandants que, dès le 18 juillet, des unités du Hezbollah se battaient
avec ténacité pour conserver leurs positions sur la première ligne de fortifications
dominant Israël depuis le haut d’une falaise.
C’est
à ce moment-là que le Premier ministre Ehud Olmert prit une décision politique
: il allait déployer toute la puissance de l’armée israélienne afin de battre
le Hezbollah, au moment même où ses conseillers directs signifiaient qu’Israël
était prêt à accepter un cessez-le-feu et le déploiement de forces internationales…
Olmert était déterminé à ce qu’Israël ne mette pas les pouces : Israël accepterait
le déploiement d’une force de l’ONU, mais seulement en dernier recours.
Tout
d’abord, décida Olmert, Israël dirait qu’il accepterait une force de l’OTAN.
C’est conformément à cette stratégie que les forces de réserve israéliennes
furent réquisitionnées et envoyées sur le front, le 21 juillet. La mobilisation
surprise (surprise, car l’armée israélienne était censée battre le Hezbollah
avec l’aviation, puis – en cas d’échec – recourir à ses forces régulières,
sans faire appel aux réservistes) fut à l’origine du caractère prématuré et
brouillon du déploiement initial des bataillons de réservistes. (Il est vraisemblable,
encore une fois, qu’Israël ne pensait pas avoir à faire appel à ses réservistes
durant ce conflit, sinon, il les aurait mobilisés bien plus tôt).
De
plus, la décision de faire appel aux réservistes a pris par surprise y compris
des officiers supérieurs de réserve, lesquels sont généralement les premiers
à être informés d’une mobilisation imminente. La mobilisation des réservistes
a été réalisée de manière chaotique, le « train » du soutien logistique ayant
de vingt-quatre à quarante-huit heures de retard sur le déploiement des unités
de réserve.
Cette
mobilisation du 21 juillet a donné un signal patent aux militaires du Pentagone
que la guerre d’Israël ne se déroulait pas comme sur des roulettes. Ceci explique
aussi pourquoi les troupes israéliennes de réserve sont arrivées sur le front
sans l’équipement indispensable, sans plan de bataille cohérent, et sans même
les munitions indispensables pour poursuivre le combat. (Tout au long du conflit,
Israël a eu du mal à apporter un soutien logistique suffisant à ses réservistes
: les fournitures de nourriture, de munitions et même d’eau potable ne parvenaient
aux unités qu’après un délai minimum allant de un à deux jours de retard sur
l’arrivée d’une unité sur la base de déploiement qui lui avait été désignée,
dans le Nord d’Israël).
L’effet
de cette désorganisation a été immédiatement perçu par les observateurs militaires.
« Les troupes israéliennes semblaient non-prêtes, rétives et démoralisées
», a ainsi relevé un haut gradé usaméricain. « Cela n’avait rien à voir avec
la flamboyante Tsahal que nous avions connue lors de précédentes guerres.
»
En
conformité avec le pli politique pris par Olmert, l’objectif de destruction
totale du Hezbollah que l’armée israélienne s’était fixé était lui aussi considérablement
diminué. « Il y a une sorte de frontière entre nos objectifs militaires et
nos objectifs politiques », a ainsi déclaré le général de brigade Ido Nehushtan,
membre de l’état-major israélien, au lendemain de la mobilisation des réservistes.
« L’objectif n’est pas nécessairement d’éliminer jusqu’à la moindre roquette
du Hezbollah. Ce qu’il faut faire, c’est casser la logique militaire du Hezbollah.
J’aurais tendance à dire que cela n’est toujours pas une question seulement
de jours… »
C’était
décidément là une manière bien étrange de présenter une stratégie militaire
– mener une guerre à seule fin de « casser la logique militaire » d’un ennemi,
quel qu’il soit… La déclaration de Nehushtan a fait l’effet d’une douche froide
sur les commandants des unités de l’armée israélienne sur le terrain, qui
se demandèrent quel pouvait bien être, exactement, le but de cette guerre
? Mais d’autres commandants avaient, quant à eux, le moral – même si l’aviation
israélienne n’était pas parvenue à arrêter les attaques du Hezbollah contre
les villes israéliennes, au moyen de roquettes, ces tirs de roquettes n’avaient
jamais diminué autant, autour des 19, 20 et 21 juillet qu’à aucune autre période
(un très petit nombre de roquettes a été enregistré le 19, et il en est tombé
au maximum une quarantaine, le 20 juillet, même chose le 21, et une cinquantaine,
le 22).
Ce
même 22 juillet vit aussi la première réponse militaire des USA au conflit.
Tard dans la nuit du 21,
La
requête israélienne fut promptement approuvée [comme d’hab’, NdT] et les munitions
commencèrent à être chargées et expédiées vers Israël dès l’aube du 22 juillet.
De hauts responsables du Pentagone étaient profondément inquiets de ces expéditions
d’armes, étant donné qu’elles signifiaient qu’Israël avait employé la plupart
de ses munitions au cours des dix premiers jours de la guerre – ce qui représentait
une énorme dépense de tirs, suggérant qu’Israël avait abandonné l’option des
frappes stratégiques sur les atouts du Hezbollah et qu’il était déterminé
à s’attaquer à tout ce qui pouvait rester debout en fait d’infrastructures
libanaises, une stratégie qui n’avait pas marché durant
Mais
il y eut peu de rodomontades au Pentagone, même si un ex-officier d’active
a fait observer que la fourniture de munitions usaméricaines à Israël rappelait
une requête similaire, formulée par Israël en 1973 – au plus fort de la guerre
d’Octobre. « Cela ne peut signifier qu’une seule chose… », commenta alors
cet officier : « … Ils ont du fil à retordre ».
En
dépit de leur profonde déconvenue au sujet de la réplique israélienne (et
cette déconvenue, même si personne n’en a fait état, était extrêmement profonde
et grave – elle s’étendait jusqu’aux échelons supérieurs de l’Armée de l’air
usaméricaine), des officiers supérieurs de l’armée usaméricaine n’ont pas
fait état publiquement de leurs opinions. Et il y avait, à cela, une très
bonne raison : des critiques à l’encontre de la requête d’envoi d’armes formulée
par Israël au plus fort de la guerre de 1973 avaient en effet abouti à la
démission du responsable des états-majors unis des armées de l’époque, le
général George Brown. Brown était ulcéré que des armes et des munitions soient
expédiées en Israël au moment même où le commandement de l’aviation usaméricaine
au Vietnam protestait contre l’insuffisance des approvisionnements dont il
avait besoin pour mener sa guerre en Asie du Sud-Est…
Le
responsable actuel de cet état-major conjoint, Peter Pace, qui est resté remarquablement
silencieux durant la guerre entre Israël et le Hezbollah, a bien compris la
leçon donnée par l’Histoire. Claquant les talons, il choisit de saluer et
de fermer sa gueule. Mais les commandants supérieurs de l’état-major conjoint
et des différents corps d’armée n’étaient pas les seuls responsables usaméricains
à être profondément inquiets en raison des piètres performances d’Israël.
Tandis que les nouvelles munitions usaméricaines volaient vers Israël (via
Prestwick, en Ecosse), les responsables du renseignement procédaient à de
premières évaluations des premiers jours de la guerre, y compris un d’entre
eux, qui releva qu’en dépit de l’offensive aérienne israélienne extraordinairement
intensive, la télévision Al Manar continuait à émettre à Beyrouth, bien que
l’aviation israélienne ait détruit les émetteurs des principales chaînes de
télévision libanaises. (Cela allait rester le cas durant toute la durée de
la guerre – Al Manar n’a jamais connu d’interruption de programme supérieure
à quelques minutes…) Comment pouvait-on attribuer une quelconque efficacité
à une campagne aérienne israélienne, dès lors qu’elle n’avait même pas réussi
à interrompre les transmissions d’une chaîne de télévision ?
La
mobilisation des réservistes était censée conforter des forces d’ores et déjà
au combat au Sud-Liban, et ajouter du poids à l’offensive terrestre. Le 22
juillet, les unités hezbollahies de
Les
détachements israéliens n’ont été à aucun moment en mesure de déborder les
défenseurs, et ils ont même dû faire face à des contre-offensives, à l’ouest
de la ville. Des équipes spéciales de
Tandis
que l’armée israélienne persistait à affirmer que ses incursions seraient
de « portée limitée », en dépit du rappel de milliers de réservistes, les
bataillons israéliens commencèrent à se former au sud de la frontière. « Nous
ne sommes pas en train de préparer une invasion du Liban », déclara Avi Pazner,
important porte-parole du gouvernement. L’armée israélienne qualifia alors
Maroun Al Ras de premier « pied-à-terre » au Sud Liban. « Une combinaison
de pressions de l’aviation, de l’artillerie et de nos forces terrestres mettra
le Hezbollah hors d’état de nuire sans qu’il soit besoin d’en arriver au point
où nous aurions à envahir et à occuper [le Liban] », a dit Palmer.
La
différence entre « chasser » une force et envahir et occuper une ville était
dès lors établie, ce qui envoyait un nouveau signal très clair, aux experts
militaires usaméricains, que l’armée israélienne pouvait pénétrer dans une
ville, mais non l’occuper. Un officier usaméricain formé dans une école militaire
des USA compara l’incursion israélienne au Sud Liban à l’attaque sanglante
du commandant Robert E. Lee contre des positions des Unionistes à Gettysburg,
en Pennsylvanie, durant
Des
rapports de commandants du Hezbollah sur les combats sont venus confirmer
que les troupes israéliennes n’ont jamais totalement sécurisé la zone frontalière
et que la ville de Maroun Al Ras n’a jamais été totalement prise. De même,
le Hezbollah n’a jamais éprouvé la nécessité de mobiliser ses réservistes,
comme l’a fait Israël. « Toute la guerre a été menée par une seule brigade
du Hezbollah, composée de 3 000 hommes, et pas plus… » a indiqué un expert
militaire spécialiste de la région. «
Des
rapports émanant du Liban soulignent ce point. A leur grande surprise, les
commandants du Hezbollah ont constaté que les troupes israéliennes étaient
mal organisées et indisciplinées. La seule unité israélienne qui se soit montrée
à la hauteur fut
Les
commandants israéliens ont eux aussi été profondément perturbés par les piètres
performances de leurs troupes, et ils ont noté un manque de discipline, y
compris parmi leurs soldats d’active les plus entraînés. Les réservistes étaient
pires, et certains commandants israéliens ont même hésité à les lancer dans
la bataille…
Le
25 juillet, la stratégie olmertienne consistant à en rabattre sur un objectif
initialement proclamé de détruire le Hezbollah était dans toute sa vigueur.
Le ministre israélien de
Comme
par enchantement, on n’entendit plus parler de l’affirmation israélienne,
selon laquelle Israël allait détruire le Hezbollah… Evanouie, aussi, l’affirmation
que seul l’OTAN serait acceptable, comme unité de maintien de la paix sur
la frontière… Le 25 juillet, Israël fit savoir aussi qu’Abou Jaafar, un commandant
du « secteur central » du Hezbollah, sur la frontière libanais, avait été
tué « au cours d’un échange de tirs » avec des soldats israéliens près du
village frontalier de Maroun Al Ras – lequel n’avait pas encore pu être conquis.
Or, cette information était fausse : Abou Jaafar prit un malin plaisir à se
répandre en déclarations publiques, dès la guerre finie…
Plus
tard, dans la journée de ce même 25 juillet, pendant que
La
tactique du Hezbollah n’était pas sans rappeler celle de l’armée nord-vietnamienne
durant les premiers jours du conflit vietnamien – époque où les commandants
de l’armée nord-vietnamienne dirent à leurs hommes qu’ils devaient « éviter
les bombes », puis se battre contre les Usaméricains au cours d’engagements
menés par de petites unités. « Vous devez les attraper par la boucle de leur
ceinture », avait dit un commandant vietnamien afin de faire comprendre en
quoi consistait cette tactique.
Le
24 juillet, un signe supplémentaire, au cas où il en aurait été besoin, de
son échec annoncé au Liban, Israël déploya ses premiers milliers de bombes
à sous-munitions contre ce qu’il qualifia d’ « emplacements du Hezbollah »
au Sud-Liban. Les bombes à sous-munitions sont un moyen de combat efficace
– même s’il est particulièrement cruel – et les pays qui en utilisent, dont
tous les pays membres de l’OTAN (ainsi que
Les
pays les plus responsables qui les utilisent, toutefois, « doublent les détonateurs
» de leurs munitions afin d’abaisser le taux d’échec des « petites bombes
», après l’utilisation de bombes à sous-munitions. Durant l’administration
Clinton, le secrétaire d’Etat à
Même
si les enquêtes sur l’utilisation par Israël de ce type de munitions n’en
sont qu’à leur commencement, il semble d’ores et déjà que l’armée israélienne
ait eu recours à des munitions à un seul détonateur. Des rapports récents,
publiés dans la presse israélienne, indiquent que les officiers d’artillerie
israéliens ont tapissé des dizaines de villages de ces bombes miniatures –
ce qui correspond à la définition de ce qu’on entend par « indiscriminés »
lorsque ce terme est utilisé pour qualifier des tirs.
Les
munitions israéliennes en cause ont fort bien pu avoir été achetées d’occasion
sur des stocks d’armes usaméricaines d’un modèle tombé en désuétude, en particulier
parce qu’elles n’avaient pas de sous-détonateurs, ce qui serait de nature
à rendre les USA complices de ces frappes totalement arbitraires. Une telle
conclusion semble correspondre avec la date fixée pour le réapprovisionnement
d’Israël en munitions, le 22 juillet. L’armée israélienne a fort bien pu être
capable de décharger ces [chargements de] munitions et de les avoir mis en
œuvre suffisamment rapidement pour être responsable de la création de la crise
des sous-munitions de bombes « à fragmentation » à laquelle nous assistons
au Liban, et qui continue à handicaper lourdement ce pays, ainsi qu’elle l’a
fait depuis son apparition, le 24 juillet.
Le
26 juillet, des responsables de l’armée israélienne concédaient que les vingt-quatre
heures précédentes de leur tentative de conquérir Bint Jbeil avaient été «
la journée la plus difficile de tous les combats livrés par les nôtres au
Sud-Liban ». Après avoir échoué à arracher la ville au Hezbollah dans la matinée,
des commandants de l’armée israélienne ont décidé d’envoyer leur formation
d’élite :
Le
27, afin de répondre à l’échec de ses unités à s’emparer de ces villes, le
gouvernement israélien donna son accord pour la mobilisation de trois divisions
supplémentaires de réservistes – soit un total de 15 000 hommes. Le 28, toutefois,
l’ampleur de l’échec de l’armée israélienne, dans ses vaines tentatives de
mettre un terme aux attaques du Hezbollah au moyen de roquettes tirées sur
Israël, commença à devenir patente. Ce jour-là, le Hezbollah eut recours à
un nouveau type de roquette,
Le
28, la gravité des échecs du renseignement israélien finit par venir à la
connaissance du public israélien. Ce jour-là, des responsables du Mossad ont
« laissé filtrer » des informations selon lesquelles, à leur avis, le Hezbollah
n’avait pas subi de destructions significatives de ses capacités militaires,
et par conséquent, cette organisation pourrait être en mesure de poursuivre
le conflit durant encore plusieurs mois. L’armée israélienne fit connaître
son désaccord, affirmant que le Hezbollah avait été fortement endommagé. De
premières fissures dans la communauté israélienne du renseignement commençaient
à apparaître.
Aux
USA, les experts commençaient eux aussi à se poser des questions quant à la
stratégie et aux capacités d’Israël. L’Institution Brookings, habituellement
très prudente, publia un commentaire de Philip H. Gordon (accusant le Hezbollah
d’être responsable de la crise), contenant notamment l’avis suivant : « La
question n’est pas de savoir si le Hezbollah est responsable, ou non, de cette
crise – car, responsable, il l’est – ni si Israël a le droit de se défendre
– car c’est le cas – mais bien celle de savoir si cette stratégie particulière
[consistant essentiellement en une campagne de bombardements aériens intenses
et répétés] va fonctionner ou non. Cela ne marchera pas. Cela n’affaiblira
pas le Hezbollah, car il est tout simplement impossible d’éliminer des milliers
de petits missiles, qui sont, par surcroît, mobiles, bien cachés et aisément
renouvelables au moyen d’un éventuel pont aérien. »
Ce
commentaire de Gordan reflétait les vues d’un nombre croissant d’officiers,
qui s’affairaient à épousseter leurs propres plans d’attaque aérienne au cas
où leur parviendrait un ordre de
«
Il leur semblait [à ces officiers de l’Armée de l’air usaméricaine] qu’Israël
avait jeté le manuel aux orties, au Liban : ça n’était ni chirurgical, ni
précis, et ce qu’il faisaient n’était certainement pas intelligent ! Vous
ne pouvez tout simplement pas espérer l’emporter en recouvrant tout un pays
d’éclats de bombes ! »
Les
données chiffrées de la guerre, froides et impitoyables, soulignent l’ineptie
des offensives israéliennes, tant aérienne que terrestre. Le Hezbollah avait
emmagasiné jusqu’à 18 000 roquettes dans ses arsenaux, avant le déclenchement
du conflit. Ces sites étaient fortifiés contre les frappes aériennes israéliennes
et ils ont aisément survécu à la campagne de bombardements. Les responsables
du Hezbollah escomptaient qu’entre le moment où ils tiraient, et celui où
l’armée de l’air israélienne était en mesure d’identifier l’origine des tirs
et de déployer des combattants pour s’emparer des missiles mobiles, il s’écoulait
environ une minute et demie. Après des années d’un entraînement intensif,
les équipes d’artilleurs du Hezbollah avaient appris à se déployer, à tirer
et à dissimuler leurs lanceurs mobiles en moins d’une minute, ce qui a eu
pour conséquence que les avions et les hélicoptères de l’aviation israélienne
(hélicoptères dont l’armée israélienne dispose d’un bien moindre nombre qu’elle
ne le prétend) étaient incapables d’empêcher le Hezbollah de poursuivre ses
tirs de roquettes contre le territoire israélien (« Israël n’en est plus qu’à
trois hélicoptères du désastre total », a commenté un officier usaméricain.)
Le
Hezbollah a tiré quelque 4 000 roquettes contre Israël (un chiffre plus précis,
bien qu’incertain, circule : 4 180 roquettes tirées), ce qui a « réduit »
son stock à environ 14 000 roquettes – ce qui lui aurait permis de poursuivre
la guerre durant au moins encore trois mois.
De
surcroît, et de manière encore plus significative, les combattants du Hezbollah
ont apporté la démonstration qu’ils étaient dévoués et disciplinés. En utilisant
leurs atouts en matière de renseignement pour clouer sur place les incursions
de l’infanterie israélienne, ils ont prouvé qu’ils étaient les égaux des combattants
des meilleures unités israéliennes. Dans certains cas, des unités israéliennes
ont été vaincues sur le champ de bataille, et contraintes à des retraits soudains
ou contraintes à recourir à une couverture aérienne pour sauver certains de
leurs éléments d’un débordement inéluctable. Même vers la fin de la guerre,
le 9 août, l’armée israélienne a annoncé que quinze de ses réservistes avaient
été tués, et quarante blessés, au cours de combats dans les villages de Marjayoun,
Khiam et Kila – ce qui représente un taux étonnamment élevé de mortalité pour
une parcelle marginale de biens immobiliers.
![]() Le 9M14 Malyutka, le « Petit Bébé » russe baptisé AT-3 par l’OTAN |
La robuste défense du Hezbollah
infligeait également un lourd tribut aux blindés israéliens. Israël ayant
finalement accepté un cessez-le-feu et commencé à se retirer de la zone frontalière,
il abandonna derrière lui sur le terrain quarante véhicules blindés, presque
tous détruits par des missiles anti-tanks AT-3 « Sagger », utilisés avec une
grande expertise – il s’agit du nom utilisé par l’OTAN pour désigner un missile
de fabrication russe, lancé depuis un véhicule ou portable, guidé par fil,
le 9M14 Malyutka de deuxième génération (Malyutka signifiant « Petit Bébé
»…)
Atteignant des cibles se situant jusqu’à une distance de trois kilomètres,
le Sagger (le Malyutka) s’est avéré extrêmement efficace dans l’élimination
des tanks israéliens, et cela n’a sans doute pas manqué de donner des sueurs
froides aux commandants des blindés israéliens, dans une grande mesure parce
que le missile Sagger mis en œuvre par le Hezbollah est une version ancienne
(mise au point et diffusée en 1973) d’une version plus moderne, encore plus
aisée à dissimuler et à déployer, et porteur d’une tête explosive plus importante.
Si l’armée israélienne n’a pas été capable de protéger ses blindés contre
la version de « deuxième génération » 1973, ses commandants doivent aujourd’hui
se demander comment ils pourront se protéger contre une version plus moderne,
encore plus sophistiquée et meurtrière…
Avant
la mise en application du cessez-le-feu, l’establishment politique israélien
a décidé d’envoyer des parachutistes israéliens en petites brigades isolées
[« clear drop »] sur des positions clés, près de la rivière Litani. Apparemment,
cette décision a été prise afin de convaincre la communauté internationale
que les règles d’engagement d’une force de l’ONU devrait s’étendre dès le
sud du Litani. Une telle prétention n’aurait pas pu être faite si Israël s’était
avéré incapable d’affirmer de manière crédible qu’il avait été en mesure de
nettoyer cette partie du Liban située entre la frontière israélienne et le
Litani.
Un
nombre significatif de parachutistes israéliens furent donc amenés par avion
au-dessus de zones clés, juste au sud du Litani, afin de remplir cet objectif.
Cette décision aurait fort bien pu aboutir à un désastre. La plupart des forces
israéliennes aéroportées jusqu’à ces sites furent en effet immédiatement encerclées
par des unités du Hezbollah, et elles auraient très bien pu se faire décimer
si le cessez-le-feu ne leur avait pas sauvé la mise. La décision des politiques
a eu le don d’ulcérer des officiers israéliens à la retraite, dont l’un d’entre
eux a accusé Olmert de « faire de la hasbara avec l’armée » [« spinning the
military »], c’est-à-dire d’utiliser l’armée à des fins de relations publiques.
L’indice
le plus éloquent de l’échec militaire israélien est sans aucun doute le bilan
des morts et des blessés. Israël affirme aujourd’hui avoir tué de 400 à 500
combattants du Hezbollah, ses propres pertes étant très inférieures. Mais
un décompte plus précis montre que les pertes étaient sensiblement comparables
du côté israélien et du côté hizbollahi. Il est impossible, pour des Chiites
(et donc, pour le Hezbollah), de ne pas autoriser à ce que ses martyrs soient
enterrés de manière digne, donc, du côté chiite, il est facile de connaître
le bilan des pertes : il suffit de compter les funérailles. Moins de 180 enterrements
de combattants du Hezbollah tués ont été relevés – cela correspond pratiquement
au nombre de tués du côté israélien. Ce nombre doit être révisé à la hausse
(mais très faiblement, NdT) : nos informations les plus récentes en provenance
du Liban indiquent que le nombre des enterrements de martyrs chiites [du Hezbollah]
au Sud Liban s’établit aujourd’hui très précisément à 184.
Mais
quelle que soit la méthode d’évaluation – soit le décompte des roquettes, des
véhicules blindés ou des morts et des blessés – le combat du Hezbollah contre
Israël ne saurait être qualifié autrement que de victoire décisive, tant
militairement que politiquement. Même s’il en allait autrement (ce qui n’est, à
l’évidence, pas le cas), l’impact global de la guerre du Hezbollah contre
Israël, sur une période de 34 jours, en juillet et en août, a causé un séisme
politique dans l’ensemble de la région.
La défaite infligée par le Hezbollah à Israël a été décisive, mais la défaite
politique qu’il a infligée aux USA – qui ont incontestablement pris parti pour
Israël durant le conflit et qui ont refusé d’y mettre fin – est catastrophique,
et il aura un impact durable sur le prestige des USA dans la région.
TROISIEME PARTIE : LA
GUERRE POLITIQUE
Au
lendemain du conflit entre Israël et le Hezbollah, un sondage d’opinion a été
effectué en Égypte : on a demandé à un échantillon représentatif de la
population égyptienne de citer les deux dirigeants politiques les plus admirés.
Un nombre écrasant d’Egyptiens a cité Hassan Nasrallah, le président iranien
Mahmud Ahmadinejad arrivant immédiatement après…
Ce
sondage est une répudiation manifeste non seulement du président égyptien Hosni
Mubarak, qui avait exprimé sa désapprobation du Hezbollah dès le début du
conflit, mais également des dirigeants sunnites, dont le roi d’Arabie saoudite
Abdullah et celui de Jordanie, Abdullah II, qui ont critiqué le mouvement
chiite, dans une tentative avouée de détourner le monde sunnite de son soutien
à l’Iran.
«
Vers la fin du conflit, ces types étaient en train de jouer des coudes pour se
frayer un chemin vers les issues de secours », a déclaré un diplomate
usaméricain en poste dans la région, à la fin du mois d’août. « On ne peut pas
dire qu’on entende beaucoup parler d’eux, ces derniers temps, vous ne trouvez
pas ? »
Moubarak
et les deux Abdullah ne sont pas les seuls à se précipiter vers la sortie – la
politique étrangère des USA au Moyen-Orient, y compris à la lumière de ses
énormes difficultés en Irak, est en lambeaux. « Ce que cela signifie, c’est que
toutes les portes nous sont [désormais] fermées – au Caire, à Amman, en Arabie
saoudite », a confirmé un autre diplomate usaméricain. « Notre accès est
désormais coupé. Personne ne veut plus nous voir. Quand nous appelons, personne
ne soulève le combiné… »
Un
camée de cet effondrement peut être vu dans l’itinéraire effectué par la
secrétaire d’Etat Condoleezza Rice, dont l’incapacité à persuader le président
George Deubeuliou Bush de mettre fin au conflit et son commentaire au sujet du
conflit marquant selon elle « les douleurs de l’enfantement » d’un Nouveau
Moyen-Orient ont tout simplement détruit sa crédibilité.
Les
USA ont fait savoir qu’ils allaient tenter de recouvrer leur position en
soutenant un [énième] plan de paix israélo-palestinien non encore annoncé, mais
l’étranglement en cours par l’Usamérique du gouvernement démocratiquement élu
de l’Autorité palestinienne a fait de cet engagement un programme politique
mort-né. La raison en est désormais parfaitement claire. Au beau milieu de la
guerre, un responsable européen en poste au Caire a eu ce commentaire au sujet
des émotions qui secouaient les milieux politiques égyptiens : « Quand les
Égyptiens rencontrent des dirigeants politiques dans la rue, ils changent de
trottoir… »
L’échec
catastrophique des armes israéliennes a ravivé la revendication iranienne du
leadership du monde musulman dans plusieurs régions cruciales du monde.
Primo,
la victoire du Hezbollah a démontré qu’Israël – et donc que n’importe quelle
armée occidentale moderne et sophistiquée – peut être battue à plate couture,
dès lors que c’est la bonne tactique militaire qui est employée et poursuivie
sur une période prolongée. Le Hezbollah a donné le modèle de la mise en déroute
d’une armée moderne. La tactique est simple : laisser passer la première vague
de campagne aérienne occidentale, puis déployer des forces équipées de
roquettes visant des atouts clés, tant militaires qu’économiques, chez
l’ennemi, ensuite, laisser passer une seconde campagne aérienne, plus intense
et dure à supporter, puis prolonger le conflit autant que possible. A un moment
ou à un autre, comme ce fut le cas avec l’offensive d’Israël contre le
Hezbollah, l’ennemi sera forcé d’engager des forces terrestres pour finir ce
que ses forces aériennes n’auront pas pu achever. C’est durant cette ultime
phase – critique – qu’une force motivée, bien entraînée et bien commandée
pourra infliger des pertes extrêmement douloureuse à un establishment militaire
moderne, et le vaincre.
Secundo,
la victoire du Hezbollah a montré aux peuples musulmans que la stratégie
utilisée par les gouvernements arabes et musulmans alliés des Occidentaux – en
raison d’une politique d’apaisement vis-à-vis des intérêts usaméricains, dans
l’espoir [souvent vain, NdT] d’obtenir des compensations politiques
substantielles (reconnaissance des droits des Palestiniens, prix équitable pour
les ressources importées du Moyen-Orient, non-interférence dans les structures
politiques dans la région, élections libres, équitables et ouvertes) – ne
saurait fonctionner, et qu’elle ne fonctionnera jamais. La victoire du
Hezbollah apporte un autre modèle, différent, consistant à faire voler en éclat
l’hégémonie usaméricaine et à détruire son prestige dans la région. Des deux
événements récents les plus importants au Moyen-Orient – l’invasion de l’Irak
et la victoire remportée par le Hezbollah sur Israël – le second est, de très
loin, le plus important. Y compris des formations [anti-usaméricaines mais] par
ailleurs anti-Hezbollah, notamment celles qui sont liées aux mouvements de
résistance révolutionnaire sunnite, qui voient dans les chiites des apostats,
se sentent humbles devant le Hezbollah.
Tertio,
la victoire du Hezbollah a eu un impact terrible sur les alliés de l’Usamérique
dans la région. Les responsables du renseignement israélien ont calculé que le
Hezbollah aurait été en mesure de poursuivre sa guerre jusqu’à trois mois après
sa fin effective, à la mi-août. Les estimations du Hezbollah correspondent au
constat israélien, à ceci près que ni le Hezbollah, ni les dirigeants iraniens
n’avaient été en mesure de prévoir quelle démarche adopter après une victoire
du Hezbollah… Pendant ce temps, les services de renseignement jordaniens se
consacraient vingt-quatre heures sur vingt-quatre à ce qu’il n’y ait aucune
manifestation pro-Hezbollah en Jordanie, et les services égyptiens tentaient de
contrôler la colère croissante de la population égyptienne devant les
bombardements israéliens au Liban.
Le
soutien ouvert au Hezbollah, dans l’ensemble du monde arabe (il est piquant de
noter que des portraits du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, ont été
disposés dans certaines églises où l’on célébra des messes de Te Deum) mettent
en alarme les dirigeants arabes les plus liés aux USA : l’accentuation de
l’érosion de leur prestige pourrait leur faire perdre leur emprise sur leurs
propres sujets. Il semble vraisemblable que cela amènera Mubarak et les deux
Abdullah à ne pas soutenir une initiative usaméricaine prônant des sanctions
économiques, politiques, et a fortiori militaires, à l’encontre de l’Iran. Une
guerre future – éventuellement une offensive armée des USA contre les sites
nucléaires de l’Iran – pourrait fort bien ne pas ébranler le gouvernement de
Téhéran, mais au contraire ébranler les régimes de l’Égypte, de
A
un moment clé du conflit, vers la fin de la guerre, les dirigeants de partis
islamistes d’un certain nombre de pays se demandaient s’ils pourraient
conserver leur contrôle sur leurs mouvements respectifs, ou bien, comme ils le
redoutaient, si l’action politique ne risquait pas d’être récupérée par des
capitaines de rue et des révolutionnaires. Singulière notion que celle qu’on
rencontre aujourd’hui communément dans les milieux du renseignement des USA :
c’est Israël (et non le Hezbollah) qui recherchait désespérément, dès le 10
août, une porte de sortie du conflit !
Quarto,
la victoire du Hezbollah a dangereusement affaibli le gouvernement israélien.
Au lendemain de la dernière défaite israélienne, en 1973, le Premier ministre
d’alors, Menachem Begin, décida d’accepter une proposition de paix du président
égyptien Anouar El Sadate. L’avancée était, de fait, plutôt modeste, les deux
pays étant des alliés des USA… Aucune percée de cette nature ne se produira au
lendemain de la guerre entre le Hezbollah et Israël…
Israël
est convaincu d’avoir perdu ses capacités de dissuasion, et qu’il doit les
recouvrer. Certains responsables israéliens en poste à Washington confirment
aujourd’hui que la question posée n’est pas de savoir « si », mais « quand »
Israël reprendra l’offensive. Il est néanmoins difficile de déterminer de
quelle façon Israël pourrait le faire. Pour se battre contre le Hezbollah et
l’emporter, Israël aura besoin de ré-équiper et de ré-entraîner son armée.
Comme les USA après leur débâcle au Vietnam, Israël devra restructurer sa
hiérarchie militaire et reconstruire ses atouts en matière de renseignement.
Cela prendra non pas quelques mois, mais des années.
Il
se peut qu’Israël opte, en cas de nouvelles opérations, pour le déploiement
d’armes de plus en plus puissantes contre des cibles de plus en plus étendues.
Mais compte tenu de ses [piètres] performances au Liban, ce recours à des armes
plus puissantes risquerait de s’attirer une réponse encore plus cinglante.
Néanmoins, cela n’est nullement à exclure. Une attaque des installations
nucléaires par les USA entraîneraient sans doute une attaque iranienne par
missiles contre les installations nucléaires israéliennes – et contre les
concentrations urbaines israéliennes. Personne ne peut prédire de quelle
manière Israël réagirait à une attaque de cette nature, mais il est évident
qu’à en juger au parti adopté par Bush durant le récent conflit, les USA ne
feraient rien pour l’arrêter. La « maison de verre » qu’est la région du Golfe
arabo-persique, si elle était prise pour cible par des missiles iraniens, ne
manquerait pas de s’effondrer.
Quinto,
la victoire du Hezbollah marque la fin de tout espoir de résolution du conflit
israélo-palestinien, tout du moins à court et moyen terme. Même des
personnalités politiques israéliennes en principe « progressistes » ont sapé
leurs propres prises de position politique [en matière de relations avec les
Palestiniens] en appelant de manière stridente à l’emploi d’encore plus de
force, d’encore plus de troupes et d’encore plus de bombes. Lors de rencontres
privées avec des alliés politiques, le président palestinien Mahmoud Abbas a
fustigé ceux qui célébraient la victoire du Hezbollah, en les qualifiant de «
suppôts du Hamas » et d’ « ennemis d’Israël » [sic ! ! !]. Abbas est dans d’encore
plus sales draps que Moubarak et les deux Abdullah – son peuple continue à
soutenir le Hamas, et lui continue à être servilement d’accord avec George W.
Bush, lequel lui a dit, en marge de la réunion du Conseil de Sécurité de l’ONU,
qu’il devait mettre un terme à toute tentative de former un gouvernement
d’union nationale avec ses concitoyens [du Hamas, NdT].
Sexto,
la victoire du Hezbollah a eu la conséquence extrêmement fâcheuse de rendre
aveugle le leadership politique israélien aux réalités de sa situation
géostratégique. Au plus fort de la guerre au Liban, le Premier ministre
israélien Ehud Olmert a adopté le discours de Bush sur la « guerre contre la
terreur », rappelant à ses administré que le Hezbollah faisait partie
intégrante de l’ « axe du mal ». Ses observations ont été surenchéries par
Bush, dont les commentaires devant l’Assemblée générale de l’ONU n’ont comporté
qu’une seule fois le mot « Al Qaïda », mais cinq fois chacun le Hezbollah et le
Hamas !… Les USA et Israël ont donc désormais fait le lien entre des mouvements
islamistes désireux de participer au processus politique de leurs pays
respectifs et des takfiris [ceux qui déclarent qu’un ou d’autres Musulmans sont
des mécréants, NdT] et des salafistes entièrement voués à mettre la région à
feu et à sang…
Israël
ne peut plus non plus compter, désormais, sur ses soutiens les plus puissants
aux USA, c’est-à-dire sur ce réseau de néoconservateurs pour lesquels Israël
est une île de stabilité et de démocratie dans la région du Moyen-Orient. La
désapprobation de la contre-performance israélienne par les néoconservateurs
usaméricains est presque palpable. Avec de tels ennemis, Israël a-t-il encore
besoin d’ennemis ? Ceci pour dire que le conflit israélien au Liban reflète
très exactement la position des experts qui voient dans le conflit entre Israël
et le Hezbollah une guerre par procuration. Notre collègue Jeff Aronson a
relevé que « si cela ne tenait qu’aux USA, Israël se battrait encore »,
ajoutant : « Les USA mèneront la guerre au terrorisme jusqu’à la dernière
goutte de sang israélien ! »
La
faiblesse persistante du leadership politique israélien, alliée au fait que ce
leadership vit dans le déni de l’ampleur de sa défaite devrait représenter un
sujet de grave préoccupation, tant pour les USA que pour tous les pays arabes.
Israël a montré qu’en temps de crise, il est capable de faire preuve de
stratégie diplomatique imaginative et de manœuvrer habilement afin de recouvrer
son prestige. Israël a également démontré qu’au lendemain d’une défaite
militaire, il est capable de procéder à un auto-examen honnête, et dans la
transparence. La force d’Israël a, de tout temps, résidé dans sa capacité au
débat public, même si ce débat doit remettre en cause l’institution la plus
sacrée et intouchable : les Forces Israéliennes de Défense [« Tsahal », NdT]. A
des moments clés de l’histoire d’Israël, la défaite a conduit à une période de
réflexion et non, comme cela semble aujourd’hui malheureusement le plus
vraisemblable, à une offensive militaire sans cesse plus puissante contre le
Hamas – tête de turc favorite du Moyen-Orient – à seule fin de rouler les
mécaniques.
«
Le fait que le Moyen-Orient ait été radicalisé par la victoire du Hezbollah
offre une excellente opportunité pour tuer encore plus de gens du Hamas », a
récemment déclaré un responsable israélien. Cette dérive ne peut conduire qu’au
désastre. A la lumière de l’incapacité des USA à manœuvrer les manettes du
changement au Moyen-Orient, il y a un petit espoir, chez certains analystes de
Washington, qu’Olmert fera preuve de suffisamment de courage politique pour
entreprendre le long processus vers une véritable paix. Ce processus sera
douloureux, il impliquera des discussions longues et difficiles, il peut même
signifier une rupture avec le programme des USA pour cette région du monde.
Mais si les USA ne sont pas contraints à vivre au Moyen-Orient, c’est bien, en
revanche, le cas, en ce qui concerne Israël. Même si entretenir un dialogue
politique avec ses voisins peut lui paraître douloureux, cela sera toujours
moins douloureux que le fait de perdre une guerre, disons… au Liban ? !
Septimo,
la position du Hezbollah au Liban est incommensurablement renforcée, ainsi que
celle de ses principaux alliés. Au plus fort du conflit, des chrétiens libanais
ont abrité des réfugiés hezbollahis chez eux. Le chef chrétien Michel Aoun a
soutenu ouvertement le combat du Hezbollah. Un dirigeant de cette formation a
dit : « Nous n’oublierons jamais ce que cet homme a fait pour nous, notre
génération, tout du moins ne l’oubliera pas… » La position prise par Aoun est
célébrée chez les chiites, et sa propre position politique s’en trouve
renforcée.
Par
ailleurs, le leadership sunnite s’est lui-même sapé de manière fatale, par sa
position incertaine et son approche de propriétaire absent vis-à-vis de sa
propre communauté. Durant la première semaine de la guerre, les actions du
Hezbollah furent accueillies [chez eux] par un très large scepticisme. A
la fin de la guerre, le soutien sunnite était très solide, et il s’étendait à
l’ensemble du spectre politique et du découpage confessionnel du Liban.
Aujourd’hui, le leadership libanais sunnite a le choix : il peut former un
gouvernement d’unité nationale avec de nouveaux leaders, créant un gouvernement
plus représentatif, ou bien il peut réclamer des élections. Inutile d’être un
génie politique pour comprendre quel choix fera Saad Hariri, chef de la
majorité au Parlement libanais.
Octavo, la position de l’Iran en Irak est ressortie considérablement renforcée.
Au beau milieu du conflit au Liban, le secrétaire à
On
nous dit que ni le Pentagone ni le Département d’Etat ne comprennent toujours
pas de quelle manière la guerre au Liban pourrait affecter la position
usaméricaine en Irak, étant donné que ni le Pentagone, ni le Département d’État
n’ont été convoqués pour un briefing sur la question par les services du
renseignement usaméricains. Les USA dépensent des milliards de dollars,
annuellement, afin de collecter du renseignement et d’analyser les activités
ennemies. Autant parler d’argent jeté par les fenêtres…
Nono,
la position de
Mais,
ces éventualités mises à part, l’histoire récente montre que ces milliers
d’étudiants et de patriotes libanais qui protestèrent contre l’implication de
Decimo,
et c’est sans doute le point le plus important, il est désormais parfaitement
clair qu’une attaque des USA contre des installations nucléaires iraniennes ne
serait pratiquement pas soutenue dans le monde musulman. Elle provoquerait même
une réplique militaire qui finirait de faire s’écrouler les derniers vestiges
de la puissance politique usaméricaine dans la région. Ce dont on pensait qu’il
s’agissait d’une « donnée », voici seulement quelques courtes semaines, s’est
avéré peu vraisemblable. L’Iran ne sera pas avili. Si les USA lancent une
campagne militaire contre le gouvernement de Téhéran, il est vraisemblable que
les amis des USA verseront dans le fossé, que les pays du Golfe arabique
trembleront de peur, que les 138 000 soldats usaméricains en Irak deviendront
les otages d’une population chiite ulcérée et que l’Iran répliquera par une
attaque contre Israël. Nous devons maintenant dire l’évidence : si, et quand
une attaque de cette nature se produira, les USA seront défaits.
CONCLUSION
La
victoire remportée par le Hezbollah lors de son récent conflit contre Israël
est beaucoup plus lourde de sens que bien des analystes tant aux USA qu’en
Europe n’en ont pris conscience. La victoire du Hezbollah renverse en effet
totalement la vague de 1967 ; il s’était alors agi d’une défaite cataclysmique
pour l’Égypte,
La
leçon particulièrement singulière de ce conflit est très vraisemblablement hors
d’atteinte pour les échelons supérieurs des élites politiques de Washington et
de Londres, ces élites pro-israéliennes, pro-valeurs fondamentales, qui
s’imaginent « combattre afin de défendre la civilisation », mais elle n’est pas
perdue pour tout le monde : dans les rues du Caire, d’Amman, de Ramallah, de
Bagdad, de Damas ou de Téhéran, on l’a parfaitement assimilée. Il ne faudrait
pas que le leadership politique israélien, à Jérusalem, passe à côté. Les
armées arabes, en 1967, ont combattu durant six jours, avant d’être vaincues.
La milice du Hezbollah, au Liban, s’est battue durant trente-quatre jours, et
elle a vaincu. Nous avons vu cela de nos propres yeux en nous rendant dans les
cafés du Caire et d’Amman, où de modestes boutiquiers, paysans et manœuvres,
scotchés devant les postes de télévision, sirotaient leur thé, en comptant les
pertes israéliennes : « sept », « huit », « neuf »…
Original

Alastair Crooke et Mark Perry sont
les codirecteurs de Conflicts Forum,
une association sise à Londres et se consacrant à fournir une ouverture à un
Islam politique. Crooke est un ancien conseiller en matière de politique
moyen-orientale auprès du Haut Représentant de l’Union européenne, Javier
Solana, et il a travaillé au sein de
Les
recherches nécessitées par cet article ont été effectuées par Madeleine Perry.
Traduit
de l'anglais par Marcel Charbonnier et révisé par Fausto Giudice, membres de
Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est en
Copyleft : elle est libre de reproduction, à condition d'en respecter
l'intégrité et d'en mentionner sources et auteurs. URL de cet article : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=1359&lg=fr
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