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Dialogue islamo-chrétien |
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par
Maurice Borrmans, Études, décembre 2004 |
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Un précédent
article, « Foi chrétienne et versets coraniques [1] »,
évoquait les « paradoxes sans nombre » que la lecture
attentive de la Bible et du Coran ne cesse de faire apparaître
aux yeux de qui s'interroge sur l'avenir des relations entre chrétiens
et musulmans. Certes, le musulman ne saurait s 'étonner qu'il
n'y ait aucune allusion à l'islam en tant que tel dans l' Ancien
comme dans le Nouveau Testament, puisqu'il n'apparaît dans l'histoire
qu'au septième siècle, bien que l'attitude spirituelle
signifiée par le mot 'islâm', soumission totale et confiante
à la volonté de Dieu, soit maintes fois évoquée
et personnalisée dans de nombreux chapitres de la Bible, tous
Testaments confondus. Le Coran, en revanche, n'est pas sans faire mention
des chrétiens, qui s'y trouvent désignés sous le
nom de Nasârâ (14 occurrences), ou Gens du Livre lorsqu'ils
y sont confondus avec les juifs (32 occurrences), ou Gens de l'Evangile
(5,47) quand ils ne sont pas appelés 'ceux qui ont suivi Jésus'
(57,27). Il n'est donc pas sans intérêt d' interroger les
versets coraniques à leur sujet et de découvrir comment
ils sont connus ou reconnus, estimés ou contestés, car
il y va du dialogue amical que chrétiens et musulmans s'efforcent
de vivre aujourd'hui, malgré les difficultés de l'heure.
Des chrétiens proches des musulmans Le chrétien
qui s'y trouve engagé à titre personnel y entend souvent
ses amis musulmans répéter ce verset de l'amitié
: « Tu trouveras, certes, que les plus proches de ceux qui ont
cru [il s'agit des musulmans] par l'amitié sont ceux qui disent
: « Nous sommes chrétiens », et cela parce qu'il
y a, parmi eux, des prêtres et des moines et parce qu'ils ne sont
pas orgueilleux » (5,82) ; bien que la première partie
du même verset ne soit guère agréable envers les
« autres », puisqu'il y est dit : « Tu trouveras,
certes, que les plus hostiles envers ceux qui ont cru sont les juifs
et ceux qui donnent des associés à Dieu [en bref, les
polythéistes]. » Mais qui sont exactement ces chrétiens
appelés 'Nasârâ' par le Coran, dont il est précisé
aussitôt que « lorsqu'ils entendent ce qu'on a fait descendre
vers l'Envoyé, tu vois leurs yeux déborder de larmes à
cause de ce qu'ils savent de vérité » (5,83) ? Des chrétiens qui « errent » Si l'amitié
des musulmans avec les chrétiens est ainsi possible au titre
de la création et en raison d'une proximité mystérieuse,
il n'en reste pas moins que la première sourate du Coran soupçonne
ces derniers d'être dans « l'erreur » (1,7), et que
l'une des dernières sourates, dans l'ordre chronologique, les
admoneste en ces termes : « Ne soyez pas extravagants en votre
religion » (5,77). Car il y est successivement affirmé
: « Impies sont ceux qui disent : « Allâh est le Messie,
fils de Marie » (5,17 et 72), et « Impies sont ceux qui
disent : « Allâh est le troisième de trois »
» (5,73), alors qu' « il n'y a de dieu qu'un Dieu unique
» (5,73). Il reste entendu que « le Messie, fils de Marie,
n'est qu'un Envoyé » (5,75) semblable à beaucoup
d'autres : en effet, le Jésus coranique ('Isâ), à
la différence du Jésus des évangiles (Yasû'),
n'est qu'un prophète, sans doute exceptionnel, parmi les vingt-cinq
prophètes dont parle le Coran, venu prêcher aux siens le
pur monothéisme de la religion primordiale telle qu' Allâh
l'a inscrite dans la nature (fitrah) d'Adam. Comme on peut l' entrevoir,
il y a méprise sur la véritable Trinité telle que
la professe la foi des chrétiens. De fait, le texte coranique
poursuit, plus loin : « Quand Allâh demanda : « O
Jésus, fils de Marie, est-ce toi qui as dit aux humains : Prenez-nous,
moi et ma mère, comme deux dieux en sus de Dieu ? » »
(5,116). Et 'Isâ de répondre qu'il n'en a jamais rien dit
et que Dieu sait bien qu'il n'a jamais dit cela : « Tu sais ce
qui est en moi et je ne sais pas ce qui est en toi. » Telle serait
l'erreur en laquelle se trouveraient être les chrétiens
: accusés d'un étrange polythéisme (croire en trois
dieux !), ils seraient infidèles au strict monothéisme
tel que Jésus le leur aurait transmis. D'autant plus que celui-ci,
'Isâ, ignore tout de Dieu, son Père, et le fait savoir
« aux tout petits [.], car nul ne connaît le Fils si ce
n'est le Père, comme nul ne connaît le Père si ce
n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler
» (Mt 11,25-27). Curieuse méprise, qui brouille les relations
amicales entrevues, car elle entretient le soupçon, même
si les représentants actuels de l'islam reconnaissent que les
chrétiens sont des monothéistes et si certains de leurs
théologiens sont mieux informés quant au mystère
chrétien du « Dieu unique en trois personnes, Père,
Fils et Saint-Esprit ». Comment interpréter ce profond
malentendu, si souvent exprimé par le Coran ? Maintes fois, celui-ci
dénonce le fait qu' « Allâh se soit pris [ait adopté@
un enfant » (2,115 ; 10,68 ; 18,4 ; 19,88 ; 21,26 ; 23,91), car
alors il ne serait plus l'omnipotent, puisqu'il aurait besoin d'un fils
pour poursuivre ou achever son entreprise ! Qui plus est, on peut lire
ailleurs : « Notre Seigneur ne s 'est pris ni compagne ni enfant
» (72,3), avant que le témoignage du pur monothéisme
ne soit finalement proclamé : « Dis : « Il est Allâh,
unique, Allâh le seul. Il n'engendre pas et n'est pas engendré.
Nul à lui n'est égal » » (112,1-4). On sait
aussi que le Coran, s'il affirme, deux fois, la naissance virginale
de Jésus et s'il fait souvent l'éloge de sa mère,
tout en reconnaissant qu'il fut « confirmé par l'Esprit
de sainteté » (2,87 ; 2,253 ; 5,110), qu'il lui fut donné
« le Livre, la Sagesse, la Torah et l' Evangile » (3,48
; 5,110) - et plus spécialement « l'Evangile » (5,46
; 57,27) -, refuse qu'il soit mort crucifié (3,55 ; 4,158) et
déclare qu'il a été élevé au ciel
d'où il reviendra à la fin des temps comme « signe
de l' heure » et mahdî musulman. Un verset décisif
dit assez quelle est son identité dans le contexte qui précède
: « Le Messie, Jésus, fils de Marie, est seulement l'Envoyé
d'Allâh, Son Verbe jeté par Lui en Marie et un Esprit [émanant]
de Lui. Croyez en Allâh et en Ses Envoyés et ne dites point
: « Trois ! » Cessez. C'est un bien pour vous. Allâh
n'est qu'un dieu unique » (4,171). Des chrétiens « évangéliques » Comment
ne pas lire alors, avec surprise, les versets coraniques qui renvoient
les chrétiens à l'Evangile et « à le traduire
en actes » (bien que l'on ne sache pas s'il s'agit de leurs quatre
évangiles et de leur message commun ou du livre donné
à 'Isâ, mais disparu, ou bien transmis « falsifié
» par les chrétiens) : « Que les Gens de l'Evangile
arbitrent d'après ce qu' Allâh y a révélé
» (5,47) ; et surtout : « O Gens du Livre, vous ne serez
pas dans le vrai avant d'avoir observé la Torah, l'Evangile et
ce qu'on a fait descendre vers vous » (5,68). Si l'amitié
est possible entre musulmans et chrétiens, c'est parce que, aux
dires des auteurs du Commentaire du Manâr (1898-1935), les prêtres
et les moines savent transmettre à ces derniers les valeurs de
l'Evangile. Si Dieu est proclamé « lumière sur lumière
», à la ressemblance d'une certaine « lampe dans
une niche » (24,35), n'est-ce pas parce que « [cette lampe]
se trouve dans les maisons qu'Allâh a permis d' élever,
où son nom est invoqué, où des hommes célèbrent
ses louanges à l' aube et au crépuscule. Nul négoce
et nul troc ne les distraient du souvenir de Dieu (Allâh), de
la prière et de l'aumône » (24,36) ? Eloge merveilleux
de ces lieux où des chrétiens consacrés vivent
le « Dieu premier servi » de leur spiritualité monacale
; ou, tout simplement, intérêt étonné pour
ces béatitudes évangéliques que nombre de chrétiens
pratiquent dans leur vie quotidienne partagée avec leurs voisins
musulmans ! Une « table servie » qui demeure une énigme Il s'avère néanmoins que les chrétiens évangéliques ne lisent pas sans intérêt les derniers versets de la sourate de « La Table servie », où les disciples de Jésus sollicitent de celui-ci un miracle des plus significatifs à leurs yeux : « Ô Jésus, fils de Marie ! Ton Seigneur peut-il, du ciel, faire descendre sur nous une Table servie ? » (5,112). Et puisque Jésus, selon le Coran, leur répond d'abord : « Craignez Dieu, si vous êtes croyants » (5,112), ils se permettent d'insister en ces termes : « Nous voulons en manger et que nos cours soient rassurés ; nous voulons être sûrs que tu nous a dit la vérité, et nous trouver parmi les témoins » (5,113). Curieuse insistance et requête paradoxale de leur part, qui incitent alors Jésus à en solliciter le don auprès du Seigneur qui est toute « Providence » ; d'où cette merveilleuse prière qui n'est pas sans parfum évangélique : « Ô Dieu (Allâh), notre Seigneur ! Du ciel, fais descendre sur nous une Table servie qui soit pour nous une Fête, pour le premier et le dernier d'entre nous, et un Signe venu de Toi. Donne-nous [notre pain], Toi qui est le meilleur de ceux qui [le] donnent ! » (5,114). Quelle serait donc cette Fête - 'îd en arabe - (ce mot n'apparaît qu'une fois dans le Coran, et c'est, ici, au seul avantage des chrétiens !) ? Le texte n'en dit rien, mais de nombreux commentateurs musulmans ont voulu y voir une allusion à la « multiplication des pains » par Jésus (Mt 14,13-21 et 15,32-39 ; Mc 6,30 et 8,1-10 ; Lc 9,10-17 ; Jn 6,1-13), ou bien à la demande d'une « manne céleste », faite par le peuple d'Israël au désert (Ps 78,17-20), ou bien encore à la « grande nappe » qui, à Césarée, descendit devant Pierre pour lui révéler que tout es licite (Ac 10,11-16). En revanche, les chrétiens y devinent d'instinct (mais seraient-ils « dans l' erreur » ?) une allusion à la Sainte Cène d'un certain Jeudi soir, devenue leur Eucharistie dominicale, sinon quotidienne, d'autant plus que la promesse divine que relate le Coran n'est pas sans leur rappeler les objurgations de Paul au terme de son récit de l'institution de l'Eucharistie (1 Co 11,27) : « Moi, en vérité, y dit Allâh, je la fais descendre sur vous ; mais quiconque d'entre vous sera incrédule (à son sujet), moi, je le châtierai d'un châtiment dont je n'ai encore jamais châtié personne dans l' univers » (5,115). Lectures parallèles, vraiment contrastées et apparemment opposées, et pourtant reliées entre elles par le désir d'une Fête qui soit aussi ce « banquet des monothéistes » dont il a été parlé plus haut. Ceux et celles qui aiment « partager le pain et le sel » en compagnons de route savent bien que tout dialogue passe par le repas de l'hospitalité, à l'image de celui qu'Abraham offrit jadis à ses hôtes inconnus, comme nous le rapportent la Bible et le Coran. Chrétiens et musulmans en dialogue Deux fois
il est dit dans le Coran : « Ceux qui croient [les musulmans],
ceux qui pratiquent le judaïsme, les chrétiens, les sabéens
- ceux qui croient en Allâh et au Dernier Jour et accomplissent
oeuvre pie -, ont leur rétribution auprès de leur Seigneur.
Sur eux nulle crainte et ils ne seront point attristés »
(2,62 ; 5,69), même si les sabéens précèdent
les chrétiens dans le second de ces versets [3]. La droiture
du coeur et la récompense de l'au-delà seraient ainsi
garanties à tous ceux qui croient et accomplissent le bien. Double
affirmation, qui devrait rassurer les uns et les autres, même
si beaucoup pensent qu'elle est abrogée par un verset subséquent
qui ordonne : « Combattez ceux qui ne croient ni en Allâh
ni au Jour Dernier, qui ne déclarent pas illicite ce qu'Allâh
et son Envoyé ont déclaré illicite, qui ne pratiquent
pas la religion de la vérité, parmi les Gens du Livre,
jusqu'à ce qu'ils paient directement le tribut tout en étant
humiliés » (9,29). Si ce dernier verset est à l'origine
du « statut de dhimmitude » en islam, il n'élimine
pas pour autant la teneur des versets précédents, ainsi
que celui qui affirme qu'il n'y a « pas de contrainte en religion
» (2,256), d'autant plus qu'on peut aussi lire, dans le Coran
: « Si Allâh avait voulu, Il aurait fait de vous une communauté
unique. [Il ne l 'a] toutefois [pas fait], afin de vous éprouver
en ce qu'Il vous a donné. Devancez-vous donc mutuellement dans
les bonnes actions » (5,48). Nombreuses sont ici les interprétations
possibles, mais beaucoup y voient aujourd'hui un verset en faveur d'un
pluralisme communautaire respectueux et d'un dialogue interreligieux
possible. Notes : [1] : Dans Etudes, juillet-août 2003, pp. 59-70. [2] : Ibidem. [3] : Les Sabéens, monothéistes baptistes, seraient à identifier avec les Mandéens ou les Elkasaïtes, non sans lien avec les Ebionites ou bien avec des « astrolâtres » de Harrân, en Haute-Mésopotamie. |
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