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Monde arabe - Iraq
 
 

L'Empire tortionnaire

 

Qui tue qui en Iraq?

 

par Khouloud El Amri, Al Hayat, Londres, 9 avril 2006

Original : http://www.alhayat.com/special/features/04-2006/Item-20060408-7a2ee778-c0a8-10ed-0105-00346473ba9f/story.html/

 

Traduit de l'arabe par Ahmed Manaï, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es). cette rtaduction est en Copyleft.

 

À Bagdad, les kamikazes sont enterrés à côté de leurs victimes Les interpellations, les assassinats et les cadavres anonymes, transportés dans de camionnettes officielles à ciel ouvert, font désormais partie de la vie quotidienne des Iraquiens qui semblent s'y être habitués. Pas un jour, depuis trois ans, où l'on n'annonce la découverte de nouveaux cadavres, jetés en bordure des pistes dans les zones agricoles, à proximité des décharges publiques et des canalisations des eaux usées à la lisière des villes et notamment à Bagdad. La plupart du temps, les cadavres ont les mains enchaînées, les yeux bandés et portent des marques de la torture, selon les communiqués du ministère de l'intérieur. Les forces de police iraquienne commencent normalement leur journée en allant à la recherche des « cadavres anonymes » qui leur ont été signalés souvent par des passants. Les statistiques officielles dénombrent en moyenne dix à trente cadavres abandonnés par jour lesquels sont transportés dans les hôpitaux officiels dans un premier temps, puis à l'institut de médecine légale à Bagdad dans l'attente que des proches reconnaissent les victimes. Au bout d'un certain temps, nombre d'entre elles sont enterrées par les médecins eux-mêmes.

 

L'assassin et la victime côte à côte

Selon le docteur Kaïs Hassen, directeur de l'Institut de médecine légale de Bagdad, la morgue a une capacité de moins de 200 cadavres par mois, mais actuellement elle en reçoit plus de 1 000 en moyenne par mois. Selon lui, le nombre de cadavres d'inconnus, reçus par la morgue de l'Institut lmédico-légal de Bagdad, est passé de 2008 en 2002 à 10 105 à la fin de 2005. Ces chiffres ne couvrent pas les victimes des explosions et des affrontements armés dans les villes chaudes, mais couvrent seulement les corps en lambeaux des kamikazes et de leurs victimes, ainsi que les cadavres anonymes découverts par la police.

Il ajoute que « les règlements du ministère de la Santé autorisent à conserver à la morgue, pendant deux mois, les cadavres d'anonymes qu'on ne parvient pas à identifier. Mais ces règlements se trouvent faussés par le nombre de plus en plus important de cadavres, si bien que les médecins procèdent, toutes les semaines, à leur enterrement dans les cimetières publics, après avoir obtenu l'autorisation du juge responsable et sous le contrôle de la municipalité de Bagdad ». Les cadavres ne sont enterrés qu'une fois photographiés et leurs signes distinctifs relevés. Les lambeaux de vêtements, les bijoux ainsi que d'éventuels achats des victimes, sont conservés dans l'attente que des proches des victimes viendraient à les reconnaître. Des numéros spéciaux sont donnés aux tombes pour faciliter aux proches la reconnaissance des leurs en cas de besoin.

L'enterrement se fait par groupe de 60 à 70 cadavres, y compris les restes des kamikazes, qui côtoient leurs victimes dans le même cimetière. Le docteur Hassen fait remarquer que la majorité des cadavres porte des impacts de balles, alors que d'autres, apparus récemment, portent des traces de strangulation. D'autres cadavres portent les traces de la torture par le feu ou la perceuses. Il ajoute que le nombre de corps réceptionnés à la morgue, au cours du mois de janvier de cette année, était de 1 086, puis de 1 110 au mois de février dernier, remarquant que les mesures de sécurité drastiques prises ces derniers temps, tels que le couvre-feu, ont permis de conserver cette moyenne.

 

Les proches des victimes et les tombes d'inconnus Dans les grands cimetières de Bagdad, Kerbala, Nadjaf, il y a entre les rangées de tombes, de nombreux espaces difformes, défrichés et ne portant aucune marque distinctive. Il s'agit en fait de tombes creusées à la hâte et renfermant des morts anonymes, enterrés par les autorités après des semaines d'attente pour une reconnaissance par des proches. Le propriétaire du « Moghtasel Al Fourat », « endroit où l'on purifie les morts », Abou Zineb déclare que les enterrements se font sous le contrôle des autorités administratives et des Habous chiites [« biens religieux »], ajoutant que de nombreux cadavres étaient anonymes. Il dit que le dernier chiffre des morts réceptionnés était de 125, tués de diverses manières et dont certains avaient les bras et les jambes coupés. Abou Saad, le père d'une victime classée inconnue, raconte son calvaire dans la recherche de son fils, kidnappé par un groupe armé, à sa sortie de la maison pour aller au travail. Ainsi, il a dû faire et refaire une longue tournée des postes de police et autres centres de sécurité dépendant des ministères de l'Intérieur et de la Défense, pour finir enfin entre les cadavres anonymes dans les hôpitaux et à l'institut médico-légal. Il dit que c'est un de ses voisins qui le lui avait conseillé. Ce dernier avait retrouvé le corps de son fils, ancien agent des forces de sécurité, disparu depuis trois mois, par l'intermédiaire de l'institut médico-légal. Il a pu ainsi obtenir le numéro de la tombe de son fils au cimetière Al- Karakh à Bagdad et dit avoir caché cette terrible vérité à sa femme, étant donné son état de santé et pour la laisser encore vivre sur l'espoir.

 

Accusations et suspicions

Quoique toutes les composantes politiques, sunnites et chiites, s'accordent à dire que les assassinats confessionnels perpétrés récemment dans le pays, font partie de tentatives de provoquer la guerre civile, elles n'hésitent pas cependant à s'accuser mutuellement d'en porter la responsabilité. Certains dirigeants sunnites accusent des milices chiites, notamment l'organisation Badr dépendant du Conseil de la révolution islamique en Iraq, présidé par Abdel Aziz Al Hakim, de commettre ces opérations. Utilisant des cagoules noires et des véhicules comparables à ceux des forces de police et de sécurité du ministère de l'Intérieur, elles enlèvent leurs victimes, les assassinent et jettent leurs corps dans des lieux inconnus.

Ces escadrons de la mort constituent une grande énigme en Iraq et leurs actions meurtrières sont l'objet d'une polémique entre les Iraquiens car ils ont fait des centaines de victimes innocentes et sans armes, dont ils n'hésitent pas à martyriser les corps et à les jeter dans les décharges publiques et les canalisations des eaux usées. Leurs méfaits, plus nombreux chaque fois qu'il y a un relâchement de la sécurité, s'exercent surtout dans les grandes villes où cohabitent de nombreuses composantes religieuses, confessionnelles et ethniques.

Les habitants des grandes villes telles que Bagdad, Mossoul, Babel et Diali peuvent voir ces escadrons déambuler dans les rues de leurs villes respectives, interpellant les fidèles dans les mosquées, pénétrant dans les maisons pour enlever le père, souvent accompagné du fils, dont on retrouve les corps martyrisés et portant les traces de la torture, le lendemain.

Les accusations à l'encontre de la milice Badr, reposent sur le fait que ces assassinats se sont multipliés après que le Conseil supérieur de la révolution islamique a pris le portefeuille de l'Intérieur dans le gouvernement provisoire, au mois d'avril de l'année dernière. Le ministère de l'Intérieur, pour sa part, nie toute implication dans ces assassinats et dément disposer d'escadrons spécialisés dans les assassinats ciblés de sunnites. Il reconnaît cependant que des hommes armés, portant sa tenue, sont derrière une série d'enlèvements et d'assassinats perpétrés dans des quartiers à majorité sunnite.

 

 

L'ingéniosité, principale arme des insurgés


Cerfs-volants, mannequins, cercueils: autant d'objets inoffensifs devenus symboles de danger en Irak. Trois ans après la chute de Saddam Hussein, les insurgés font preuve d'une grande ingéniosité pour tendre des pièges variés aux forces américaines.

A Ramadi, des cerfs-volants servent à aligner les tirs de mortiers sur les troupes américaines. Des pigeons sont également lâchés au passage des patrouilles pour donner leur position.

La dernière trouvaille des insurgés laisse toutefois perplexe. Des mannequins rudimentaires en bois, sur lequel des vêtements sont peints à la va-vite, ont fait leur apparition le long des routes empruntées par les patrouilles. D'autres font également le pied de grue devant les points de contrôle américains, laissant des soldats mi-amusés, mi-inquiets.

"Ça nous fait bien rire, parce que nous ne savons pas pourquoi ils font cela", raconte le caporal John Strobridge, âgé de 20 ans, alors que son Humvee passe à proximité de l'un de ces mannequins. "Je pense qu'ils veulent nous habituer à sa présence, et qu'un jour une vraie personne le remplacera". Armée, elle, d'un lance-roquettes ou d'une Kalachnikov.

Les Marines ne se risquent pas à retirer ces mannequins, fort probablement piégés. Récemment, une ration militaire de nourriture laissée auprès d'un mannequin a été retrouvée bourrée d'explosifs. Et de toute façon, la route est trop dangereuse pour s'y arrêter.

Les insurgés espèrent ainsi tromper les soldats en leur faisant récupérer ces mannequins piégés, selon un officier du renseignement qui n'a pas voulu être identifié. La rébellion a aussi souvent recours à des cadavres piégés. Il y a peu, une jambe abandonnée avait été attachée à une mine dans l'espoir qu'elle soit récupérée par les troupes américaines.

 

 

Bonne nouvelle : il n'y aura bientôt plus de mortadelle en Iraq !

 

Le chef de l'Union de la gauche italienne, Romano Prodi, donné victorieux aux élections législatives italiennes, a déclaré mardi à la radio France Info qu'il déciderait de retirer les troupes italiennes d'Irak dès que le nouveau gouvernement "commencera son travail".

"Nous avons décidé ensemble (...) que le jour où le gouvernement commencera son travail, nous prendrons la décision de retirer les troupes d'Irak", a déclaré M. Prodi, sans toutefois fixer de calendrier.

Il a ajouté que ce retrait ne se ferait "bien sûr pas en l'espace d'un jour mais avec la prudence nécessaire", confirmant l'un des ces arguments de campagne.

Le gouvernement de Silvio Berlusconi avait annoncé fin janvier que l'Italie retirerait d'Irak d'ici la fin 2006 l'ensemble de ses troupes (environ 2.600 soldats actuellement).

M. Prodi avait affirmé à plusieurs reprises durant la campagne électorale que s'il gagnait les élections législatives, il déciderait immédiatement d'un calendrier de retrait des troupes italiennes engagées en Irak, estimant que l'intervention dans ce pays était une "erreur".

M. Prodi s'était en revanche prononcé pour le maintien de troupes italiennes en Afghanistan et dans les Balkans.

Le ministère de l'Intérieur a publié mardi après-midi les résultats définitifs des élections législatives, confirmant la victoire de l'Union de la gauche avec une très faible avance: 158 sièges sur 315 au Sénat, et 342 sur 630 à la Chambre des députés.

Silvio Berlusconi a refusé mardi de reconnaître cette victoire et a contesté les résultats publiés par le ministère de l'Intérieur pour les deux chambres du Parlement.

Source : AFP, 12 avril 2006

 

Saddam Hussein sera jugé pour la mort de 100 000 Kurdes


Le président irakien déchu Saddam Hussein, déjà jugé pour le massacre de 148 chiites, devrait bientôt répondre devant le Haut tribunal pénal de l'une des plus sanglantes vagues de répression de son régime. Entre 1987 et 1988, une campagne de déplacement massif de la population kurde avait coûté la vie à plus de 100 000 personnes, victimes de l'opération Anfal. "Nous annonçons à notre peuple et aux victimes de l'ancien régime que l'instruction a été bouclée dans l'affaire Anfal et que les sept personnes, accusées de génocide et de crimes contre l'humanité, ont été déférées au tribunal", a déclaré mardi à la presse le chef des juges d'instruction, Raed al-Jouhi. Saddam Hussein et son cousin Ali Hassan al-Majid, dit "Ali le chimique", ancien chef de la région nord de l'Irak, sont en tête de la liste des accusés établie par le tribunal irakien, a-t-il précisé.
Le juge Jouhi a fait cette déclaration à la veille de la reprise du procès du président déchu et de sept coaccusés dans l'affaire de Doujail, le massacre de 148 villageois chiites après une attaque en 1982 contre le convoi de Saddam Hussein dans ce village au nord de Bagdad.

 

PLUSIEURS DOSSIERS ENCORE EN COURS
Selon Raed al-Jouhi, la date du nouveau procès sera "fixée dès que la cour et les juges d'instruction auront examiné tous les détails du dossier". "C'est une affaire très compliquée. Il s'agit de l'un des grands crimes commis", a déclaré M. Jouhi, expliquant que des milliers de témoins et de plaignants, des milliers de documents impliquant l'ancien régime et autres preuves, dont les fosses communes, ont servi de base pour l'instruction du dossier.
D'autres dossiers accablant l'ancien régime sont en cours d'instruction, dont la répression de l'insurection chiite en 1991 et seront "prochainement" bouclés, a encore affirmé le juge. Sur une éventuelle tenue du procès d'Anfal dans le Kurdistan, le juge a indiqué que le tribunal pénal a "son siège à Bagdad mais qu'il peut transférer ses audiences dans n'importe quel endroit en Irak en cas d'accord des juges et des autorités compétentes". Le président irakien, Jalal Talabani, a déclaré plus tôt que Saddam Hussein serait jugé pour "tous ses crimes", avant l'exécution des jugements qui seront prononcés contre lui. "Je pense que le [Haut tribunal pénal] a comme plan de juger Saddam Hussein pour tous ses autres crimes et, à la fin, le verdict sera exécuté", a déclaré le président irakien.
Le 11 mars, le procureur général, Jaafar Moussaoui, avait pourtant affirmé que, si Saddam Hussein et ses sept coaccusés étaient condamnés à mort dans l'affaire de Doujail, ils seraient exécutés sans attendre les procès sur leurs autres crimes.
Source : AFP, 5 avril 2006

 

 

Définition du crime de génocide et applications pénales


LE GÉNOCIDE, qui définit des crimes commis "avec l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux en tant que tel" est le plus grave crime reconnu par le droit international, mais également un des plus difficiles à prouver.
Le Haut tribunal pénal irakien a annoncé mardi 4 avril que le président déchu irakien Saddam Hussein et six coaccusés, dont son cousin Ali Hassan al-Majid, dit "Ali le chimique", seront jugés pour génocide dans l'affaire Anfal, une vague de répression sanglante anti-kurde.
Dérivé du grec "genos" (race) et du suffixe latin cide (latin "caedere", tuer), le mot fut inventé en 1944 par Raphael Lemkin, un juif polonais réfugié aux Etats-Unis et conseiller au secrétariat américain à la Guerre, pour désigner les crimes commis par les nazis.
Au yeux du droit international, le génocide n'est cependant reconnu qu'en 1948 grâce à une Convention des Nations unies. Celle-ci stipule que:
- le meurtre
- les atteintes graves à l'intégrité physique et mentale
- la soumission intentionnelle de membres du groupe à des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle
- les mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe
- le transfert forcé d'enfants du groupe à un autre groupe
constituent des crimes de génocide s'ils sont commis avec l'intention de détruire en tout ou en partie un groupe national, ethnique, racial ou religieux.
"Le génocide est un crime très difficile à prouver d'un point de vue légal car il faut arriver à prouver cette intention spécifique", selon Avril McDonald, une spécialiste du droit international humanitaire à l'institut T.M.C Asser de La Haye.
A moins de disposer de déclarations écrites ou orales de l'accusé appelant au génocide ou l'approuvant, il est difficile de savoir s'il était animé d'une intention génocidaire ou non.
Jurisprudence
A ce jour le Tribunal pénal international (TPI) pour l'ex-Yougoslavie n'a par exemple prononcé qu'une condamnation confirmée en appel pour des faits de génocide, contre le général serbe de Bosnie Radislav Krstic pour le massacre de Srebrenica (8.000 hommes et garçons musulmans tués dans l'est de la Bosnie en 1995).
En reconnaissant la culpabilité du général Krstic, les juges ont cependant suivi une "interprétation plus large" de ce crime, selon un juriste, et qui pourrait faire jurisprudence y compris contre Saddam Hussein.
Les magistrats ont en effet estimé que pour la "complicité" de génocide il n'était pas nécessaire d'avoir eu personnellement l'intention de commettre le crime, mais qu'il suffisait d'avoir eu connaissance de l'intention génocidaire et d'avoir participé à sa mise en oeuvre.
En janvier 2005, le colonel Vidoje Blagojevic fut le deuxième condamné pour complicité de génocide, également pour Srebrenica. Il a fait appel de sa peine de 18 ans de prison.
Le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), créé à Arusha (Tanzanie) pour juger les principaux responsables présumés du génocide de 1994 au Rwanda qui a fait, selon les Nations unies, près de 800.000 morts, essentiellement au sein de la minorité tutsie, a à ce jour prononcé 23 condamnations, la plupart pour génocide.
Source : nouvelobs.com, 4 avril 2006

 

 

"Vous êtes une criminelle de guerre ! " : Condy Rice accueillie chaudement en Angleterre


Condoleezza Rice a reçu vendredi 31 mars un accueil houleux à Blackburn, dans le nord-ouest de l'Angleterre, où des manifestants opposés à la guerre en Irak lui ont hurlé de rentrer chez elle.
Quelque 200 manifestants s'étaient massés tôt vendredi devant une école visitée par Rice, dans le cadre d'une visite de deux jours dans le nord-ouest de l'Angleterre à l'invitation de son homologue britannique Jack Straw.
"Honte à toi", "Condoleezza Rice rentre chez toi", "Assez des mensonges de guerre" ont scandé les manifestants. Certains arboraient de petits drapeaux palestiniens, et Rice a été huée lorsqu'elle est rentrée dans l'école.
"Elle a ruiné la vie des gens en Irak", a expliqué une manifestante.
La police avait mis en place un important dispositif de sécurité, et prévenu qu'"aucun comportement inapproprié ne sera toléré".
Lors d'un bref point de presse avec Straw, Rice a affirmé que ces manifestations ne la gênaient pas le moins du monde, et qu'elle n'avait "aucun problème avec les gens qui exercent leur droit démocratique" à protester.
"Je pense que c'est mieux, si les gens ont des opinions différentes, qu'ils les expriment. Les gens ont le droit de protester, c'est ça la démocratie. Mais je suis autant, si ce n'est plus, impressionnée par l'accueil chaleureux que j'ai reçu ici", a-t-elle déclaré.
La coalition "Stop the War", opposée à cette guerre, a prévu plusieurs manifestations lors de la visite de Rice à Blackburn et Liverpool.
Elle espère rassembler à Liverpool vendredi soir plusieurs milliers de manifestants, et de nouvelles protestations sont prévues samedi à Blackburn.
"Nous ne voulons pas de Rice à Liverpool", a précisé l'organisateur de la manifestation Mark Holt, qui y attend plusieurs milliers de manifestants. Nous voulons lui dire: "vous êtes une criminelle de guerre, vous êtes engagés en Irak dans le viol des ressources naturelles d'un pays" (...) Tout cela est immoral et illégal".
Une visite à l'origine prévue samedi 1er avril dans une mosquée a été annulée, par souci de sécurité.
Rice passe deux jours entre Blackburn et Liverpool, à l'invitation M. Straw, qu'elle avait invité en octobre à découvrir son Etat d'Alabama.
Straw lui rend ainsi l'invitation.
Source : wwww.aloufok.net avec agences de presse, 31 mars 2006

 

Un lourd climat de guerre civile sur fond de terreur s'installe en Irak


par Patrice Claude, Le Monde, 31 mars 2006

La dernière fois que Mme Houdad a vu son frère Ahmad Ali, c'était le 10 mars, à la morgue de l'hôpital Al-Yarmouk, dans le sud de Bagdad. Il gisait parmi 18 cadavres déjà bleuis entassés à l'arrière d'un minibus abandonné le long d'un trottoir. Tous les corps, "des hommes âgés de 20 à 35 ans" selon les médecins, avaient les mains liées dans le dos. Certains avaient été étranglés, d'autres abattus d'une balle dans la nuque. Tous portaient des marques de torture. De martyre plutôt. Nul n'avait voulu faire parler ces hommes. On avait simplement cherché à leur infliger le maximum de souffrance. "Ahmad avait un gros trou dans la tempe gauche, témoigne sa soeur. Le docteur a dit qu'on lui avait fait ça avec une perceuse électrique. De son vivant."
Trois ans après l'invasion anglo-américaine, l'Irak s'enfonce plus profondément dans la barbarie. Il y avait, il y a toujours, les attentats à la voiture piégée qui déchiquettent quotidiennement des dizaines de badauds innocents - parfois des centaines quand les bombes sont déposées sur des marchés populaires ou près des mosquées à l'heure de la prière. Il y avait, il y a toujours, ces enlèvements par centaines, criminels et/ou "politiques", qui font fuir toutes les élites nationales - médecins, avocats, enseignants, universitaires, hommes d'affaires - vers les pays voisins. Il y a maintenant des dizaines de milices qui s'affrontent, des centaines de petits "seigneurs de guerre" qui commandent des dizaines de milliers de pistoleros. Il y a les "escadrons de la mort", les assassinats sectaires, les bouffées de haine communautaires, les exécutions collectives, le nettoyage ethnique, le risque croissant de la guerre civile.
A bout de nerfs et de souffrances, la société irakienne se fracture, se délite sous le regard inquiet, ou intéressé, des Etats voisins. La peur s'insinue partout, la suspicion de l'ami, du collègue de travail, du cousin, du beau-frère même, devient la règle. "Je n'ai pas dit à mes voisins que je partais, glisse Abou Haora. Nous avons fermé la maison un soir, en prenant juste l'indispensable. Nous sommes amis depuis dix-sept ans avec eux et je ne crois pas qu'ils m'auraient dénoncé. Mais dans notre quartier d'Al Dora, il y a maintenant des groupes de jeunes assassins sunnites qui font du porte-à-porte, menacent et même parfois exécutent les familles sunnites qui refusent de désigner leurs voisins chiites." La guerre civile "n'est pas inéluctable", répètent chaque jour, comme pour l'exorciser, les officiels, ministres ou politiciens irakiens, diplomates et militaires étrangers. "Elle a déjà commencé", estime Iyad Allaoui, l'ancien premier ministre favori de Washington.
Dimanche 26 mars, trente cadavres décapités ont été retrouvés à la sortie nord de Bagdad. Rien d'extraordinaire. Depuis le dynamitage du "mausolée d'or" de Samarra, l'un des sites religieux les plus sacrés de l'islam chiite, le 22 février par un commando d'inconnus, c'est la Saint-Barthélemy. "540 personnes de confession sunnite, dont quelques femmes, ont été enlevées, torturées et tuées" affirme le Parti islamique, une formation politique sunnite. Le docteur Faïk Bakr qui dirigeait la morgue principale de Bagdad jusqu'à sa fuite à l'étranger, fin janvier, va plus loin : pour lui, les tueries de type confessionnel, à l'exception des attentats, ont commencé dès l'automne dernier et le nombre des victimes s'élevait déjà, il y a deux mois, "à au moins 7 000" affirme-t-il. "La bataille pour le contrôle de Bagdad - 7 millions d'habitants, à 70 % chiites, l'une des trois ou quatre grandes cités irakiennes "mixtes" avec Mossoul, Kirkouk et Bassora -, a commencé, estime Fouad Hussein, un politicien kurde. Elle ne s'arrêtera, au mieux, qu'avec l'établissement de quartiers "monocolores", au pire avec l'expulsion totale d'une confession au profit de l'autre."
Le petit pont Al-Imamein sur le grand fleuve Tigre qui sépare les quartiers "monocolores" d'Adhamiyeh (sunnite) et de Khazemiyeh (chiite) en plein coeur de Bagdad, a dû être fermé il y a plusieurs mois déjà, à la suite d'affrontements armés entre milices. Jusqu'ici, malgré les efforts sanglants et conjugués des djihadistes fanatisés du sunnite jordanien Abou Moussab Al-Zarkaoui et d'une partie des dizaines de milliers de miliciens chiites qui écument désormais non seulement la capitale mais le pays tout entier, on n'a pas encore vu d'affrontements collectifs entre les deux grandes croyances islamiques du pays. Mais dans le chaos ambiant, l'absence d'Etat, les bains de sang quotidiens et les appels à la vengeance qui ruissellent à chaque prière des minarets d'un grand nombre de mosquées, il apparaît clairement que le poison confessionnel coule déjà dans les veines de beaucoup.
Sur le marché noir le mieux achalandé du Moyen-Orient en la matière, la demande d'armes personnelles est telle que le prix d'une kalachnikov a monté de 50 % en quelques semaines. "C'est 200 dollars désormais pour un engin de bonne qualité", confie un connaisseur. "Les gens se préparent au pire, déplore un juge chiite qui réclame l'anonymat. L'esprit de la guerre civile est déjà dans nos têtes." Et les signes avant-coureurs du conflit, au-delà des tueries, sont partout. Ce sont, on l'a vu, ces voisins qui se méfient désormais les uns des autres, ne s'invitent plus pour le thé, disent aux enfants de se "montrer prudents" dans ce qu'ils racontent aux copains. Ce sont les amis chiites et sunnites du visiteur étranger, peu ou pas pratiquants et naguère unis dans leur rejet de l'"occupation étrangère" au nom d'un nationalisme virulent, qui ouvrent désormais toutes les discussions par un "nous autres chiites" ou un "nous, les sunnites" totalement nouveaux.
Ce sont, dans les entreprises, tous ces collègues de travail qui ne s'adressent plus la parole. Ce sont les mariages inter-confessionnels qui se raréfient, ces couples mixtes avec enfants - "un quart de la population", nous assure le premier ministre Ibrahim Al-Jaafari - qui se fracturent ou évitent les réunions de famille. "Parce qu'il n'est plus possible de manger ensemble sans évoquer la situation, donc sans se déchirer", confie Zeinab, une jeune femme chiite qui n'a plus vu sa soeur, mariée à un sunnite, "depuis des mois". Ce sont ces chauffeurs de taxi sunnites qui refusent de vous déposer dans des quartiers chiites. Et inversement. Ce sont des cheikhs de grandes tribus, mélangées depuis des siècles, qui vous confient, la larme à l'oeil, ne même plus parvenir à convoquer les "conseils d'anciens" nécessaires à la coexistence intra-tribale.

Les prémices de la guerre civile, ce sont aussi ces dizaines de mosquées qui, d'un jour à l'autre, changent de mains, de muezzin ou d'imam après une attaque à la roquette, un mitraillage aveugle à la sortie d'une prière, ou la mise à sac du lieu par une bande armée non identifiée. Ou qui tirent le rideau parce que les servants du lieu ont été assassinés, ou que le quartier s'est brusquement vidé de ses fidèles, chiites ou sunnites. Ce sont ces boulangers sunnites du centre de Bagdad qui réduisent leurs activités parce que les meuniers ont l'habitude, depuis toujours, de livrer leur farine dans un quartier chiite à l'est de la ville, et qu'il est désormais "trop dangereux" d'aller s'approvisionner "là-bas", de l'autre côté du monde, à un ou deux kilomètres. Ce sont ces bazars chiites qui n'ont plus de ceci ou de cela dans l'échoppe parce que les grossistes sont sunnites et qu'"il vaut mieux se méfier".

Adnan Al-Jobouri est sunnite, journaliste, photographe et "fixeur" pour une grande publication américaine installée dans la capitale. "J'ai acheté des cassettes de prières et de sermons typiquement chiites, explique-t-il. Quand je dois me rendre dans un quartier dominé par eux, j'évacue de ma voiture et de mes poches tout ce qui peut indiquer ma confession. Je glisse une cassette dans le lecteur de mon tableau de bord. Parfois, quand il y a eu un gros attentat avec beaucoup de morts dans une zone chiite, je sais que la foule sera surexcitée et que je serais lynché sur place si l'on découvrait que je suis sunnite. Alors, j'accroche un petit portrait de l'imam Ali ou de son fils Hussein à mon rétroviseur. J'enlève évidemment tout ça avant de rentrer chez moi." Les confrères chiites qui ont à circuler dans des zones fortement sunnites, font l'inverse.
Hussein Abou Hassan, lui, a retiré la bague d'argent incrustée d'un saphir qu'il portait au petit doigt depuis sa jeunesse. "Une tradition typiquement chiite, observe-t-il. Même si la règle souffre des exceptions, - certains sunnites aussi portent des bagues mais plutôt en or -, c'est un fait que, désormais, quand un inconnu vous serre la main, on a toujours l'impression qu'il cherche la bague qui va l'aider à vous identifier." Crâne luisant dégarni du sexagénaire raffiné qu'il est, vêtu d'un costume chic occidental, Hussein sait de quoi il parle, il est bijoutier. Ou plutôt était. "J'ai fermé ma boutique et ma maison à Al-Dora le 23 février, après l'assassinat de trois de mes voisins chiites dans la seule nuit précédente", raconte-t-il.
Comme nombre de ses amis en fuite, Karim, artisan électricien de 32 ans, a rasé sa courte barbe noire, "signe d'appartenance chiite pour beaucoup, les sunnites préférant souvent la moustache", avance-t-il. Comme Hussein, Karim a quitté Al-Dora, un faubourg de classes moyennes constitué de petites maisons avec jardinet, au sud de Bagdad, "de nuit, et avec le minimum d'affaires, pour ne pas attirer l'attention." Comme beaucoup, Karim a trouvé le 24 février au matin dans son jardin, une balle de kalachnikov enroulée dans un bout de papier sur lequel étaient écrits ces mots : "Chiens de rafida'ïn, partez !" Les "rafida'ïn" sont les chiites. Dominé par les sunnites, Al-Dora comprenait jusqu'à présent environ un tiers de chiites. Il est en passe de devenir "monocolore".
Beaucoup parmi les centaines de familles qui l'ont fui se sont retrouvées à Khazemiyeh ou dans le quartier commerçant de Karada, au centre de Bagdad. "En un mois, les prix de l'immobilier y ont grimpé de moitié, déplore Hussein le bijoutier. "Par contre, ma maison d'Al-Dora a perdu 50 % de sa valeur. Quelqu'un a tracé de grandes croix noires en forme de X sur ma porte d'entrée. La maison est marquée désormais, et ses occupants aussi. Comme du gibier." Des centaines d'autres familles chiites en fuite prennent la route du Sud, vers les villes saintes de Nadjaf et Kerbala, qui ont demandé l'aide financière du gouvernement pour faire face à l'afflux. Beaucoup de réfugiés vivent à présent sous la tente.
Côté sunnite, les histoires de déplacés sont les mêmes, à quelques détails près. Jusqu'au 24 février, Mohammed Rachid et ses parents vivaient côte à côte dans deux petits pavillons de la rue Palestine, située à un jet de pierre de la fameuse "zone verte" ultra-fortifiée où résident la plupart des diplomates occidentaux - sauf les Français - en plein centre de Bagdad. La veille de leur départ, "une centaine de jeunes chiites vêtus d'habits noirs comme ceux portés dans l'Armée du Mahdi, la milice de Moqtada Al-Sadr, ont attaqué notre mosquée Al-Hassan Ibn Ali en vociférant. Ils ont tué notre imam, nous ont battus à coups de crosse en nous insultant et puis ils nous ont ordonné de quitter le quartier. "Sinon, on vous égorge" ont-ils dit."
Se plaindre à la police ? Moustapha a un faible sourire : "Cela aggraverait notre cas, souffle-t-il. Il n'y a que des chiites et beaucoup de miliciens dans les forces de l'ordre." "Dieu sait que je suis opposé à l'occupation de mon pays, poursuit-il, mais franchement, aujourd'hui, je préférerais être arrêté par les Américains que par la police irakienne. Avec les premiers, on peut être torturé et humilié, mais nos familles finissent par nous retrouver, à Abou Ghraib ou dans une autre prison. Alors qu'avec nos soi-disant "forces de sécurité nationales", il y a de fortes chances qu'on retrouve notre cadavre dans une fosse commune ou un camion abandonné."
Jusqu'au 22 février, jour maudit de la destruction sacrilège du "mausolée d'or" chiite de Samarra - ville essentiellement sunnite, à 95 km au nord de Bagdad -, les masses chiites se conformaient globalement aux appels à "ne pas tomber dans le piège de la vengeance et de la guerre civile", rituellement lancés, après chaque attentat par le grand ayatollah Ali Sistani, chef spirituel incontesté, quoique de plus en plus reclus et inaudible, des 14 millions de chiites irakiens. " Ce jour-là, tout a changé, se désespère Ali Dabbagh, un universitaire qui conseille le grand ayatollah en matière politique. Le 22 février entrera dans l'histoire de l'Irak comme notre 11-Septembre à nous." Le soir même, près de 200 mosquées sunnites étaient attaquées, une trentaine incendiées et détruites, d'autres purement et simplement "confisquées" et transformées en mosquées chiites, appelées ici "husseiniyehs", en mémoire du premier martyr du chiisme.
Dans les jours qui suivirent, des centaines de sunnites - "peut-être des milliers", avance Salah Al-Motlaq, un politicien sunnite -, chefs de tribu, cheikhs religieux et imams inclus, furent assassinés. Depuis, plus une seule journée ne passe sans qu'on retrouve au petit matin, rien qu'à Bagdad, 20, 30 ou 50 cadavres de jeunes sunnites "exécutés" après avoir été, le plus souvent, horriblement torturés. La semaine passée, à Sadr City, l'immense et misérable faubourg chiite dans l'est de Bagdad - 3 millions d'habitants -, ce sont quatre jeunes chiites qui ont été découverts pendus à des lampadaires avec un seul mot griffonné sur la poitrine : "Traître". Pour la vox populi sunnite, les principaux auteurs de ces crimes impunis appartiennent aux "commandos" ou aux "forces spéciales" du ministère de l'intérieur et à leurs milices affiliées.
Le plus souvent masqués, encagoulés et en tenue camouflée, ces milliers d'hommes, qui sillonnent anonymement Bagdad dans des 4 ? 4 et des camionnettes surélevées de mitrailleuses, inspirent une véritable terreur. "Peut-être, mais ils font du très bon travail contre les terroristes", nous disait il y a quelques jours le très contesté ministre de l'intérieur, Bayan Jaber Solagh. Pour ce petit homme sec et noueux de 60 ans, qui traitait fin février le chef de la diplomatie saoudienne de "misérable Bédouin sur son chameau" parce que celui-ci s'inquiétait des meurtres de sunnites, les tueurs seraient plutôt "des takfiris et des wahhabites", autrement dit des extrémistes sunnites cherchant "la provocation en assassinant eux-mêmes leurs "frères" en religion pour les pousser à la guerre civile. (...) N'oubliez pas, ajoutait le ministre, que sur les 86 000 Irakiens, civils, militaires et policiers, tués depuis la guerre de mars-avril 2003, 95 % étaient des chiites." Manière de justifier les tueries de sunnites aujourd'hui ?
Trois ans après avoir déclenché un bouleversement historique avec, pour la première fois depuis des siècles, l'arrivée d'un gouvernement chiite à la tête d'un Etat arabe, il semble en tout cas que l'administration Bush ait enfin trouvé une arme de destruction massive dont elle ne soupçonnait peut-être pas la puissance dévastatrice : la religion.

 

J'étais pour l'invasion de l'Irak. Quelle erreur !


par Johann Hari
Traduit de l’anglais par Julie Marcot pour Le Monde du 28 mars 2006
Johann Hari, 27 ans, né à Glasgow, est un journaliste primé et auteur d’une pièce de théâtre. Il est chroniqueur au quotidien The Independent depuis 2003 et écrit aussi dans Atitude, le principal magazine gay britannique.

 

Quand les attentats-suicides ont commencé en Irak, j’appelais à chaque fois mes amis à Bagdad, à Bassora ou à Hilla pour m’assurer qu’ils allaient bien. Mais j’ai vite compris qu’ils détestaient qu’on leur enfonce ainsi chaque bombe dans le crâne : allaient-ils devoir enregistrer un message du genre “Non, je ne suis pas mort dans un attentat-suicide aujourd’hui” et l’envoyer à toutes leurs connaissances trois fois par jour ? J’ai donc décidé d’attendre les journaux du lendemain pour en savoir plus. Aucun n’en parlait. Des attentats aussi sanglants que ceux du 7 juillet 2005 à Londres sont devenus si banals en Irak qu’ils ne méritent pas même une brève.

Après trois ans et au moins 150 000 cadavres irakiens, pouvons-nous encore, nous qui avons soutenu le renversement de Saddam Hussein pour le bien des Irakiens, affirmer que cela en valait la peine ? Je vois déjà rougir de honte tous ceux qui avaient gobé le prétexte manifestement fallacieux des armes de destruction massive.

George Packer, un journaliste récalcitrant qui vit en Irak et qui était plutôt d’accord avec l’invasion, décrit la situation présente : “Les gens ne sont pas libres de dire ce qu’ils pensent, d’appartenir à un groupe donné, de porter ce qu’ils veulent ni même de marcher dans la rue sans risquer leur vie.” Le pouvoir a été transféré de facto à des milices antidémocratiques. Ces gens “imposent leur loi dans les écoles et les hôpitaux, s’en prennent aux femmes non voilées, mettent en place des pseudo-tribunaux qui condamnent à mort au nom de la charia. Leurs bandes criminelles mettent le feu aux magasins qui vendent de l’alcool. Ce sont des agissements de brutes fascistes”. Quand on me demande si j’ai eu tort, je pense à cet ami irakien cloîtré chez lui et qui m’a dit : “Tous les jours tu effaces quelqu’un de ton portable parce qu’il a été tué. Par les Américains, par les djihadistes, par les milices - dans la plupart des cas on ne le saura jamais.” Alors oui, je me dis que j’ai eu tort. Horriblement tort. J’ai un argument faiblard, comme beaucoup de partisans de la guerre en train de virer de bord : le principe de l’invasion était bon, mais c’est le gouvernement Bush qui a merdé. “ Tu parles, m’a rétorqué une amie antiguerre, était-il si difficile d’imaginer qu’un George Bush se plante dans l’invasion illégale d’un pays arabe ?”

Elle a raison : il n’y avait aucun idéal platonicien de l’invasion parfaite à soutenir. Il n’y avait que George Bush, avec ses bombes à fragmentation, son modèle économique tout-FMI et ses raisonnements bidon : il a dicté sa guerre, à sa façon, avec cette odeur de pétrole qui flotte sur tout ce qu’il fait. Et il était illusoire, on le sait aujourd’hui, de compter sur une quelconque influence de Tony Blair, lui qui refuse même de condamner le camp de torture de Guantanamo.

C’était pourtant clair dès le début : avec les hommes de George Bush, le désastre était assuré. Mais qui aurait pu penser qu’ils déclencheraient un phénomène de torture de masse, que plus de 10 000 personnes disparaîtraient sans procès dans les prisons secrètes irakiennes ? C’est simple : tous ceux qui ont suivi les exploits en Amérique centrale des mêmes individus, les Donald Rumsfeld et les John Negroponte, dans les années 1980. Qui aurait imaginé qu’ils utiliseraient des armes chimiques dans une ville habitée par des civils, Falloujah ? Tous ceux qui savent que M. Bush n’a signé aucun traité sur les armes chimiques et que Donald Rumsfeld en a fourgué tant qu’il a pu à des tyrans. Qui aurait envisagé qu’ils privatiseraient massivement l’économie irakienne et feraient flamber le chômage à 60 % - la meilleure garantie de conflit ethnique ? Tous ceux qui se rappellent les thérapies de choc en Russie, en Argentine ou en Asie. Qui aurait cru qu’ils annuleraient les crédits de reconstruction, alors que la distribution d’électricité et d’eau est pire que sous Saddam Hussein ? Tous ceux qui connaissaient leur désengagement, chez eux, du secteur public.

Bien sûr, j’ai toujours su que l’administration Bush voulait avant tout s’assurer le contrôle stratégique des ressources pétrolières. Mais je me disais qu’on pouvait tolérer cette logique répugnante si c’était pour améliorer la situation en Irak. Encore bouleversé par ma visite au pays de Saddam Hussein, je savais que les Irakiens n’avaient qu’une hâte : être débarrassés de leur dictateur, peu importe comment.

Je pensais à la terreur infligée au “peuple des roseaux”, les Madanes (privés de leurs marais et affamés sous Saddam Hussein), et je me disais que cela ne pouvait pas être pire. Comme la plupart des Irakiens, je ne voyais pas qu’une guerre tordue déboucherait sur une occupation tordue ; que dans Bagdad livrée au pillage, l’armée serait envoyée pour garder le ministère du pétrole, pas les hôpitaux. Et ce n’était qu’un début.

Mais il est trop facile de se repentir ici, au calme. Les opposants à la guerre n’avaient pas eu à affronter les salles de torture de Saddam Hussein, et moi, je ne suis pas terré chez moi, tremblant, une kalachnikov à la main. C’est pourtant ce que vivent des millions d’Irakiens. Sans parler de tous ceux qui sont morts, à cause des raisonnements de gens comme moi.

A part Tony Blair et George Bush, à peu près tout le monde y est allé de son mea culpa contrit. Et maintenant ? Iyad Allaoui, l’homme que les Américains s’efforçaient d’imposer avant qu’un mouvement de désobéissance civile emmené par l’ayatollah Sistani rende les élections inévitables, affirme que la guerre civile a déjà commencé. Certains commentateurs de droite ont une fâcheuse tendance à faire porter le chapeau aux Irakiens : on pensait que vous feriez comme les Tchécoslovaques, les gars, mais bon, si vous préférez faire comme les Yougoslaves, pas de problème. D’autres murmurent que l’Irak aurait “besoin d’un Saddam” qui le tienne. Sauf que nous ne sommes pas devant une guerre civile comme au Rwanda ou dans les Balkans, où les voisins se taillaient mutuellement en pièces. C’est une guerre civile imposée d’en haut, livrée par une minorité faite de milices qui prétendent combattre pour préserver l’unité irakienne - à l’exception des djihadistes d’Al-Zarkaoui, très peu nombreux. Jusqu’en 2003, plus de 20 % des mariages irakiens se faisaient entre sunnites et chiites. Les maris vont-ils se retourner contre leur épouse, les mères contre leurs fils ?

Une solution se dessine. Les sondages montrent que la plupart des milices sont soutenues par la population parce qu’elles s’opposent à l’occupation étrangère. Le meilleur moyen de les priver de cet appui est donc de retirer les troupes de la coalition, et tout de suite. Les Irakiens l’ont bien compris : une enquête menée récemment par le ministère de la défense a montré que 80 % des Irakiens souhaitent le départ “immédiat” des troupes afin de pouvoir eux-mêmes s’occuper des djihadistes et des fondamentalistes. Comme en écho, un sondage de l’institut Zogby auprès des soldats américains a révélé que 72 % sont favorables à un désengagement dans l’année. Guerre surréaliste entre occupés et occupants malgré eux.

Certes, le retrait risque de créer un vide politique qu’exploiteraient les milices, mais c’est déjà le cas aujourd’hui. Il est donc grand temps de quitter l’Irak. Reste une question lancinante : le gouvernement Bush va-t-il renoncer au pétrole irakien après avoir dépensé 200 milliards de dollars pour s’en emparer, simplement parce que le peuple irakien et ses propres soldats le lui demandent ?

 

 

Les forces US massacrent des fidèles à Bagdad


Dimanche à Bagdad, les forces d'occupation US ont attaqué une mosquée près du quartier de Sadr City et ont tué 16 fidèles. Le président Talabani a appelé à faire une enquête sur "l'incident". Les forces de la coalition ont déclaré que les forces spéciales iraquiennes, épaulées par des "conseillers" US, ont tué des insurgés et libéré un Iraquien retenu en otage. Le lieutenant général Peter Chiarelli a déclaré que "quelqu'un" était venu sur les lieux après "l'incident" et avait modifié la scène des faits. Il a déclaré que les forces iraquiennes travaillant avec les yankees avaient dit à ceux-ci que le local n'était pas une mosquée. des responsables chiites ont dénoncé ce nouveau crime des forces d'occupation.
Source : Big News Network.com , 28 mars 2006

 

Des crimes de guerre dans la plus pure tradition yankee : des My Lai en série


L’armée Us a ouvert une enquête sur deux massacres de civils commis récemment par des militaires yankees dans deux localités iraquiennes, dans la tradition du massacre de My lai, ce village vietnamien martyr dont la population fut massacrée en 1968.
Le plus récent a eu lieule 15 mars dans le village d’Abou Sifa, dans le district d’Ishaqi, au nord de Bagdad, où des Marines ont tué onze civils, quatre hommes, deux femmes et cinq enfants, dont un bébé de six mois, de la famille Faiz Harat Khalaf à leur domicile. Le précédent avait eu lieu le 19 novembre dernier à Haditha, dans l’ouest, où des soldats US ont tué au moins quinze civils - dont sept femmes et une fillette de 3 ans - dans leur domiciles, après avoir subi une attaque contre leur convoi. Ils ont livré 24 corps à l’hôpital local, en prétendant qu’ils avaient été tués par une bombe, mais les médecins iraquiens ont pu facilement constater que les corps étaient criblés de balles et ne montraient aucune blessure suscpetible d’avoir été provoquée par une bombe. Une rapide “enquête” militaire avait conclu qu’il s’agissait de “dommages collatéraux” : les parents des vicimes ont reçu 2 500 $ pour chaque victime. Dans l’Iraq occupé, une vie humaine ne coûte vraiment pas cher.
Source : The Independent, 22 mars 2006

 

Cartes sur table, en Iraq

 

par George Friedman (Strategic Forecasting), Geopolitical Report, 21 mars 2006

 

Traduit de l'anglais en français par Marcel Charbonnier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique (www.tlaxcala.es). Cette traduction est en Copyleft.

 

La semaine dernière, les nuages n'auraient pu être plus noirs. Tout le monde parlait d'une guerre civile en Iraq. Les gens intelligents et informés évoquaient la possibilité - réelle - d'une frappe aérienne américaine contre les installations nucléaires iraniennes. Les Iraniens lançaient des défis à la ronde, dans toutes les directions de la rose des vents. Le président américain George W. Bush, politiquement, semblait chanceler sur une corde raide, incapable de contrôler son propre parti. Et puis, inopinément, les Iraniens proposèrent de discuter avec les Ususaméricains. De l'Iraq - mais uniquement de l'Iraq. Avec cette vitesse de l'éclair qu'on n'avait plus vue provenant de la Maison Blanche depuis pas mal de temps, les USA acceptèrent. Ainsi, subitement, les deux pays ayant les plus grosses mises sur le tapis de roulette en Iraq - et la plus profonde hostilité l'un envers l'autre - venaient de convenir, publiquement, de négocier au sujet de la situation dans ce pays.

Pour comprendre cette évolution, il nous faut bien intégrer la notion que l' Iran et les USA n'ont jamais cessé de tenir des discussions pépères, secrètes, occultes et "off-the-record" depuis des années - mais ces discussions n'en étaient pas moins extrêmement importantes. Ainsi, par exemple, l'affaire "Iran-Contra" n'aurait pas pu se produire si l' administration Reagan n'avait tchatché avec les représentants de l'Ayatollah Ruhollah Khomeini. Rien de nouveau, donc, dans ces parlottes entre Ususaméricains et Iraniens ; cela fait des années qu'ils bavardent de la sorte. Chaque partenaire, pour des raisons internes qui n'appartiennent qu'à lui, s 'est efforcé de cacher ces conversations aux yeux de leur opinion publique qui n'aurait su les voir, même quand elles étaient notoires, à l'instar des discussions tenues à Genève au sujet de l'Afghanistan avant les attentats du 11 septembre 2001.

La nouveauté considérable, c'est le caractère public des conversations actuelles, et leur sujet : l'Iraq.

Non certes pour le passer en revue de manière exhaustive. Mais les véritables actants, en Iraq, vont désormais s'asseoir et examiner s'ils sont en mesure de parvenir à des décisions concernant l'avenir de ce pays. Ils vont le faire en court-circuitant leurs diverses clientèles. A l'évidence, les besoins de ces clients devront être satisfaits ; mais, au final, la guerre en Iraq est, ne serait-ce que pour partie, motivée par les relations américano-iraniennes et il est clair que les deux camps ont décidé que le temps est venu d'explorer un marchandage - non pas dans un restaurant tranquille de Georgetown, mais au vu et au su du monde entier. En d'autres termes : fini de plaisanter !

Ce n'est pas l'Iran qui a proposé de tenir ces conversations publiques. La première proposition publique de telles conversations a été formulée par l' ambassadeur des USA en Iraq, Zalmay Khalilzad, qui avait indiqué, voici plusieurs mois de cela, avoir été autorisé par Bush à ouvrir deux lignes de discussion : l'une, avec le leadership sunnite non-djihadiste d' Iraq ; l'autre, avec l'Iran. Détail intéressant : Khalilzad avait souligné qu'il était autorisé à parler avec les Iraniens uniquement au sujet de l' Iraq, à l'exclusion de tout autre sujet. Autrement dit : il n'y aurait pas de discussion, en revanche, sur le programme nucléaire iranien. Ce qui s'est passé, la semaine dernière, c'est que les Iraniens ont fini par donner une réponse à Khalilzad. Et cette réponse, ce fut : « Oui, d'accord ! »

L'Iran n'est pas pressé

Comme nous l'avons déjà indiqué à plusieurs reprises, l'Iraq est l'obsession de l'Iran. Cette obsession plonge profondément ses racines dans l'histoire ancienne ; la Bible parle de la rivalité entre la Babylonie et la Perse pour l'hégémonie régionale. Elle a des racines dans l'histoire plus récente, tout aussi bien : l'Iran a perdu près de 300 000 de ses citoyens, un million étant soit blessés soit faits prisonniers, au cours de sa guerre avec l' Iraq, durant la période 1980 - 1988. A l'échelle des USA, cela représenterait plus d'un million d'Ususaméricains tués, et quatre millions de blessés et prisonniers. Effroyable. On ne peut rien comprendre à l'Iran tant qu'on n'a pas mesuré l'impact de cette guerre. Les Iraniens en sont ressortis avec deux choses : une haine éternelle envers Saddam Hussein et son régime et la détermination à ce qu'une telle dévastation ne puisse plus jamais se produire.

Après que les USA eurent décidé, lors de l'opération Tempête dans Désert, de s'abstenir de foncer sur Bagdad et de renverser le régime de Saddam - et après l'échec catastrophique de l'insurrection chiite dans le sud de l'Iraq - les Iraniens mirent sur pied un programme d'opérations secrètes, visant à renforcer leur contrôle sur la population chiite, dans le Sud. Les Iraniens n'étaient pas en mesure de lancer la guerre contre Saddam, mais ils étaient satisfaits, après l'opération Tempête dans le Désert, de le savoir dans l'incapacité de les attaquer. Ils ne purent pas alors virer Saddam, mais ils voulaient néanmoins que quelqu'un le fît à leur place. Ce quelqu'un, c'était les Ususaméricains.

Les Iraniens réagirent aux attentats du 11 septembre de manière prévisible. Tout d'abord, l'Iran se senti aussi concerné que les USA eux-mêmes. Les Iraniens se voyaient en avant-garde de l'Islam révolutionnaire : ils ne voulaient donc pas se voir souffler la place par les wahhabites, qu'ils considèrent comme les marionnettes d'un autre pouvoir régional concurrent, l 'Arabie saoudite. Ainsi, Téhéran offrit immédiatement à l'armée américaine le droit de faire atterrir leurs avions de guerre éventuellement endommagés durant les opérations en Afghanistan sur les bases aériennes iraniennes. Bien plus important encore : les Iraniens mirent leur influence considérable dans l'ouest et le nord de l'Afghanistan au service du recrutement d'alliés pour les USA. Ils voulaient se débarrasser des Taliban. Non que certains agents d'Al-Qa'ida, ayant graissé la patte à des officiers régionaux iraniens (ou les ayant circonvenus par d'autres moyens) n'aient bénéficié de certains sanctuaires en Iran ; les Iraniens auraient même accordé un tel sanctuaire à Oussama Ben Laden, si cela avait permis de le neutraliser. Mais la politique de Téhéran consistait à contrer Al-Qa'ida et les Taliban, et à aider en douce les USA dans leur guerre contre eux. A dire le vrai, ça n'était pas plus bizarre, comme politique, que les Ususaméricains refilant des missiles anti-tanks à Khomeïni, dans les années 1980.

Mais le principal pari de l'Iran, c'était d'amener les Ususaméricains à envahir l'Iraq et à déposer leur véritable féal : Saddam Hussein. Certes, les USA n'ont pas été incités à envahir l'Iraq par l'Iran - ce serait trop simple, n'est-ce pas ? Toutefois, les Iraniens, avec leur excellent réseau d'espions en Iraq, ont contribué à paver la voie devant la décision américaine. En plus de la fourniture d'informations tactiques très utiles, les Iraniens ont amené les Ususaméricains à croire trois choses :

a) que les Iraquiens avaient véritablement des programmes d'armes de destruction massive ;

b) que les Iraquiens ne résisteraient pas à des opérations militaires usaméricaines et accueilleraient les Ususaméricains en libérateurs ;

c) enfin - par omission (car ils étaient parfaitement au courant du contraire) - qu'il n'y aurait pas de résistance, en Iraq, après-guerre.

Là encore, cette propagande ne fut pas décisive, mais elle constitua une composante non négligeable du cadre analytique à travers lequel les Ususaméricains percevaient l'Iraq.

Les Iraniens voulaient que les USA écrabouillassent Saddam. Ils voulaient que les USA supportassent le fardeau de la pacification des régions sunnites de l'Iraq. Ils voulaient que l'armée américaine s'enferrât à un point tel en Iraq que, le jour venu, les Ususaméricains fussent contraints de se retirer - mais seulement une fois les Sunnites bousillés - en laissant derrière eux un gouvernement chiito-chiite totalement sous influence iranienne. Les Iraniens firent tout ce qu'ils purent afin d'encourager l' engagement américain initial, après quoi ils restèrent sur la touche, tant que les USA trucidaient les Sunnites. Ils se marraient, parce que c' est exactement ce qu'ils voulaient !

Contre-mesures et timing

Ce que les Iraniens omirent, c'était la flexibilité américaine. Depuis la première bataille de Fallujah, et à sa suite, les USA engagèrent des négociations avec le leadership sunnite irakien. Les USA avaient deux objectifs : primo, utiliser une relative présence sunnite dans un nouveau gouvernement irakien afin de parer aux ambitions iraniennes ; secundo, séparer les Sunnites des djihadistes. Ce fut le succès manifeste de cette stratégie, mis en évidence par les élections de décembre 2005, qui incita les Chiites irakiens à s'éloigner quelque peu des Iraniens et qui - plus important encore - décida les jihadistes à lancer une sorte de Saint-Barthélemy contre les Chiites. L'objectif des djihadistes était d' imposer une guerre civile à l'Iraq et de forcer ainsi les Sunnites à conclure une alliance indéfectible avec eux.

Autrement dit, la guerre n'allait être favorable ni aux USA, ni à l' Iran. Les Ususaméricains étaient empêtrés dans une guerre ingagnable avec les effectifs dont ils disposaient, si par « victoire » nous entendons : le fait de briser la volonté de résistance sunnito-djihadiste. Les Iraniens cauchemardèrent, voyant déjà la ré-émergence de leur bête noire : leurs vieux ennemis baathistes. Pas entièrement rassurés quant à l'engagement politique (voire même quant à la sagacité politique) de leurs alliés chiites en Iraq, ils pouvaient désormais se faire une représentation de leur pire cauchemar : un gouvernement irakien de coalition, dans lequel les Sunnites, manouvrant conjointement avec les Kurdes et les Ususaméricains, auraient la haute main. Ils virent toutes les années de manouvres de Téhéran elles-mêmes en danger. Aucun camp ne pouvait désormais plus avoir la moindre certitude, quant à l'issue du conflit.

En réponse, chacun tenta, au début, d'éreinter les copains. La manouvre nucléaire iranienne visait à rendre les Ususaméricains plus avenants, le présupposé étant qu'un Iran nucléaire serait plus effrayant, du point de vue américain, qu'un Iraq chiite. Les Ususaméricains s'abstinrent de répliquer puis, voici quelques semaines de cela, ils commencèrent à faire savoir que non seulement des frappes aériennes contre l'Iran étaient possibles, mais même qu'elles étaient envisagées très sérieusement et que des « deadlines » étaient en cours de discussion.

Cela n'avait rien à voir avec les armes nucléaires, et tout à voir avec l' Iraq, comme les deux camps l'ont rendu manifeste par la simple annonce de leur volonté de prendre langue. Les deux acteurs ont désormais abattu leurs cartes sur le tapis vert. L'Iran a fait du bluff avec ses bombes nucléaires : les USA ont marché et ils ont semblé, un moment, se mobiliser. La demande que des discussions soient engagées, faite par Khalilzad, était toujours sur la table. Les Iraniens ont ramassé cette carte. Non pas vraiment afin d'éviter des frappes aériennes - les Iraniens n'étaient préoccupés que marginalement par cette menace. Ce qui tenaillait les Iraniens, en réalité, c'était à la fois une profonde préoccupation et une opportunité intéressante.

Leur préoccupation, c'était que la situation en Iraq était en train de leur échapper. Les USA n'étaient plus prévisibles, les Sunnites irakiens non plus, et même les alliés chiites de l'Iran ne jouaient pas le rôle que les Iraniens attendaient d'eux. Les Iraniens avaient d'énormes atouts en Iraq, et soudain, il y avait trop de pions qui se déplaçaient et donc trop de choses qui risquaient de queuter.

Et puis les Iraniens aperçurent, aussi, une aubaine. La position politique de Bush s'était dramatiquement détériorée, aux USA. Et plus Bush était affaibli, plus ses capacités manouvrières déclinaient. Les Britanniques avaient clairement indiqué qu'ils envisageaient de se retirer d 'Iraq. Bush n'avait jamais été réellement isolé, auparavant, contrairement aux accusations de ses contempteurs, mais maintenant, il était en train de devenir effectivement de plus en plus isolé - tant sur le plan interne qu' internationalement. Bush avait terriblement besoin de se tirer du pétrin politique où il se retrouvait enferré. L'administration avait résisté à des pressions dans le sens du retrait des troupes en fonction d'un calendrier, mais on ne savait désormais plus très clairement si le Congrès permettrait ou non à Bush de continuer à résister. Le président ne voulait pas se retrouver pieds et poings liés par le Congrès, mais il sembla aux Iraniens que c'était, de fait, exactement ce qui était en train d'arriver.

Du point de vue iranien, si jamais homme eut besoin de passer un marché, c' était Bush. S'il doit y avoir un jour de quelconques négociations, ils faut que ce soit : aujourd'hui. Du point de vue de Bush, il avait effectivement besoin de conclure un marché, mais les Iraniens aussi - car les choses échappaient à tout contrôle, du point de vue de Téhéran, tout aussi bien. Pour les actants internes irakiens, l'espace de manouvre est en train de s' accroître, alors que le champ de manouvre des actants étrangers est en train de rétrécir. Autrement dit : les USA et l'Iran ont, pour le moment, un intérêt commun à gérer l'Iraq, plutôt que voir s'y instaurer une guerre civile ou une solution purement domestique.

La prochaine manche

Au minimum, les Iraniens veulent finlandiser l'Iraq. Durant la guerre froide, les Soviétiques n'ont pas fait de la Finlande un pays satellite, mais ils avaient le droit de censurer les membres de son gouvernement, d' influencer la taille et la composition de ses forces armées et d'exiger de ce pays une politique étrangère neutre. Les Iraniens voulaient plus, mais ils se calmeront afin d'écarter le pire des Baathistes du gouvernement et de contrôler le comportement international de l'Iraq. Les Ususaméricains veulent un gouvernement irakien de coalition, dans les limites d'une solution à la finlandaise. Ils ne veulent pas d'un gouvernement chiito-chiite ; ils veulent que les Sunnites traitent avec les djihadistes, en échange de la garantie des droits des Sunnites en Iraq. Enfin, les USA veulent obtenir le droit d'installer une force permanente en Iraq - de l'aviation, et peut-être 40 000 hommes - en dehors des zones urbanisées, dans l'ouest du pays [Tiens, tiens, mais c'est du côté de la Syrie, ça ? ndt] Les Iraniens ne veulent pas vraiment que des troupes US soient si près de chez eux, aussi vont-ils probablement chipoter sur leurs effectifs et leur nature. Ils ne veulent pas entendre parler d'unités lourdes blindées, mais ils pourraient « vivre avec » des unités plus légères, surtout si elles sont stationnées dans l'Ouest.

Maintenant, bien entendu, dans cette négociation, chaque camp va exprimer sa méfiance et son indifférence. La Maison Blanche a fait monter les enchères en exprimant ses doutes quant au sérieux de Téhéran ; le sous-entendu étant que les Iraniens chercheraient à gagner du temps pour continuer à bricoler leurs bombinettes. C'est possible. Mais le fait est que Téhéran va bel et bien continuer à bricoler ses bombinettes, quand cela lui chantera, et Washington détruira les bombinettes iraniennes, si cela lui chante, et quand cela, éventuellement, lui chantera. Les bombinettes ne sont pas du tout à l' ordre du jour des vraies négociations.

Trois problèmes restent pendant, aujourd'hui, malgré ces négociations. Le premier, c'est la capacité de Bush à maintenir intacte sa coalition, tout en négociant avec un pays. membre du club « Axe du mal ». Le second, c'est la capacité de l'Iran à maintenir sa coalition à lui, tout en négociant avec. le « Grand Satan ». Quant au troisième problème, c'est la capacité de l'un et de l'autre à imposer leur commune volonté à une politique irakienne de plus en plus autonome. Les deux principales puissances concernées sont désormais prêtes à entamer des discussions. Cependant, ce qui n'est pas encore très clair, c'est si, même ensemble, ils seront en position d'imposer leur volonté aux Iraquiens (il ne faut pas les oublier, ceux-là.). Les deux coalitions vont probablement tenir le coup, et les Iraquiens vont probablement se soumettre. Mais si je compte bien, cela fait trois « probablement ». Trois de trop : ça n'est pas bon du tout.

Toutes les guerres se terminent en négociations. Clairement, les USA et l'Iran se parlent, bien tranquillement, et cela ne date pas d'hier. Désormais, ils ont décidé que le temps est venu de rendre leurs conversations publiques. Cette décision indique, en elle-même, à quel point les deux puissances prennent ces conversations au sérieux.

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