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Histoire
 

849 façons différentes d'écrire"Abrahamovicz" : suspense à Bad Arolsen

 

Après une semi-confidentialité de plus de 60 ans, les archives nazies de Bad Arolsen (centre), retraçant les destins tragiques de 17,5 millions de victimes de la machine concentrationnaire hitlérienne, devraient bientôt être rendues accessibles aux historiens.

Entreposées sur 27 kilomètres de linéaire, dans des bâtiments quelconques d'une petite localité tranquille du centre de l'Allemagne, ces 47 millions de documents, dont la numérisation devrait être achevée en 2007, n'étaient jusqu'ici consultables que dans un but "humanitaire", c'est-à-dire de manière individuelle et nominative, sur requête d'une ancienne victime ou de ses ayants-droits.

Mais les 11 pays en charge de ce fonds documentaire -Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie, Grèce, Etats-Unis, Pologne, Israël et les trois pays du Benelux-, devraient décider, lors d'une réunion prévue à Luxembourg le 16 mai prochain, d'ouvrir enfin les archives à la recherche historique, après que Berlin a récemment indiqué qu'il levait son veto à cette ouverture.

"Du point de vue de la recherche, il n'y a rien de fondamentalement nouveau à attendre de ces documents", affirme à l'AFP le Pr Wolfgang Benz, directeur du Centre de recherche sur l'antisémitisme à la Technische Universität de Berlin et auteur de nombreux ouvrages sur l'Holocauste et le Troisième Reich.

"Pour ma part, je m'attends à n'y découvrir que de microscopiques détails que j'ignorais encore", ajoute-t-il. "Les chercheurs américains, qui ont longtemps réclamé à cor et à cris leur ouverture, l'ont souvent fait pour des motifs démagogiques, en accusant l'Allemagne de vouloir dissimuler son passé".

"C'est oublier que ces documents contiennent des données potentiellement très délicates pour les personnes concernées", relève-t-il.

Dans les rayonnages de Bad Arolsen, certains documents, qui résultent de la scrupuleuse rigueur administrative de l'Etat national-socialiste, mentionnent en effet l'homosexualité supposée de la victime, ou bien précisent: "criminel professionnel". D'autres encore rapportent qu'une femme a été arrêtée par la Gestapo parce que, mère d'un enfant métis, elle avait refusé de se faire stériliser, ou bien qu'un homme soumis au travail forcé était "schizophrène".

Ces détails expliquent que, jusqu'à présent, l'accès à ces données n'était possible qu'aux victimes ou ayants-droits. C'est d'ailleurs pour eux que le fonds a été constitué après-guerre, et que plus de 300 salariés permanents continuent, encore aujourd'hui, à traiter chaque année des dizaines de milliers de demandes individuelles, en provenance d'une soixantaine de pays.

"En retrouvant des documents nominatifs, on peut attester, par exemple en vue d'une indemnisation, que quelqu'un a bien été interné dans tel ou tel camp, ou bien qu'il a été soumis au travail forcé dans telle usine", rappelle Maria Raabe, l'une des porte-parole du "Service international de recherches" (ITS), l'organisme chargé de gérer le fonds, sous la tutelle du Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

Les recherches sont souvent complexes dans cette immense base de données. Ainsi, 849 façons différentes d'écrire le patronyme juif +Abrahamovicz+ ont été recensées.

L'ouverture à la recherche des archives, aujourd'hui largement informatisées, permettrait aux historiens d'interroger cette base de données en croisant plusieurs critères, par exemple pour savoir combien de détenus ont été internés dans tel camp sur telle période. "Des données déjà largement connues", relève modestement Udo Jost, responsable de l'archivage à Bad Arolsen. "Heureusement, les historiens ont déjà beaucoup travaillé depuis 60 ans". Source : AFP, 28 avril 2006

 

 

lls comptaient tout, même les poux

 

Les archives nazies de Bad Arolsen contiennent des données aussi diverses que des mandats d'arrêts de la Gestapo, le registre des exécutions à Mauthausen, ou le comptage des poux dans un camp de concentration en Silésie. "Les nazis tenaient scrupuleusement toutes sortes de registres", relève Udo Jost, l'un des responsables de cet effrayant fonds documentaire. "Pour les victimes envoyées dans les camps d'extermination comme Auschwitz-Birkenau, les seuls documents dont nous disposons sont ceux concernant le départ en train vers les camps. A l'arrivée, il n'y avait aucun recensement". "En revanche, dans les camps de concentration, tout était soigneusement noté", observe-t-il. Les archives comportent ainsi un grand nombre de documents très détaillés, recensant par exemple les vêtements et effets personnels que portaient les détenus à leur arrivée au camp.

Les examens ou "soins" dentaires pratiqués sur les détenus, voire les expérimentations pseudo-médicales, étaient également dûment répertoriés. Les "registres de décès", souvent tenus par des détenus contraints à cette tâche, mentionnaient non seulement la cause de la mort, mais également ses date et heure exactes et le nom du médecin nazi qui l'avait constatée. Un vieux grimoire tenu à Mauthausen au printemps 1942 atteste ainsi que, le 20 avril, 300 personnes ont été exécutées en quelques heures, à raison d'une mise à mort toutes les deux minutes.

"C'était l'anniversaire d'Hitler, les responsables du camp ont voulu lui faire un cadeau", explique M. Jost. Du camp de concentration de Gross-Rosen, "seules les fiches portant sur le comptage des poux sur la tête des prisonniers sont arrivées jusqu'à nous", ajoute M. Jost. Lorsqu'un survivant russe, aujourd'hui septuagénaire, s'est adressé au centre de Bad Arolsen pour demander un certificat attestant de son internement, c'est sur la base d'un tel document que sa demande a été exaucée. "Uniquement parce qu'on lui a trouvé deux poux sur la tête un certain jour de décembre 1944", résume M. Jost. D'autres documents émanent de la Gestapo, comme ces mandats d'arrêt pour "offense au sang" commise par des Aryens qui avaient des relations sexuelles avec des juifs. En tout, les documents concernent 17,5 millions de victimes des persécutions. Source : AFP, 289 avril 2006

 

L'Allemagne accepte l'ouverture des archives de l'Holocaustee aux historiens

 

L'Allemagne a accepté mardi l'ouverture aux chercheurs et historiens d'un des plus importants fonds d'archives personnelles, portant sur 17,5 millions de victimes des Nazis pendant la deuxième guerre mondiale, après en avoir limité l'accès pendant soixante ans.

La décision a été annoncée par la ministre allemande de la Justice Brigitte Zypries mardi à Washington, après une rencontre avec Sara Bloomfield, directrice du musée de l'Holocaustee de la capitale fédérale américaine. "Je suis heureuse de pouvoir vous annoncer aujourd'hui que l'Allemagne a changé d'avis et acceptera de réviser rapidement les Accords de Bonn" qui datent de 1955, et qui règlent la gestion d'importantes archives comportant 30 millions de documents, a déclaré Mme Zypries.

"Ces archives auront une signification historique immense et rendront un service énorme aux chercheurs pendant plusieurs générations", a ajouté Mme Bloomfield.

Les archives, connues sous le nom de Service International de Recherches (International Tracing Service en anglais), comprennent des documents tenus de façon méticuleuse par les nazis sur les camps de prisonniers, les travailleurs forcés et autres. Ils ont été saisis par les forces alliées après la chute du régime nazi en 1945. Ils comprennent également des documents d'après-guerre des Alliés sur les réfugiés.

Sous la supervision de 11 pays depuis la guerre, l'accès à ces données a été restreint essentiellement à la Commission internationale de la Croix Rouge, qui l'a utilisé pour aider les familles des disparus après la guerre à retrouver leurs traces. Mais les historiens et le public n'avaient pas eu accès à ces données jusqu'à présent, l'Allemagne faisant apparemment blocage à leur ouverture, en invoquant le respect de la vie privée.

Selon le site internet du Service International de Recherches, les informations contenues dans ces archives sont éminemment personnelles et peuvent être "extrêmement sensibles", portant notamment sur "des maladies héréditaires", des "expériences pseudo-médicales", des "catégories de motifs d'incarcération (assassins, ou homosexuels notamment)", ainsi que "des enfants illégitimes".

"Le SIR est tenu, aux termes de l'article 5 de l'Accord de 1955, de prendre toute précaution pour éviter la divulgation de données susceptibles de porter préjudice aux anciens persécutés ou à leurs familles" indique le site en précisant que le fonds documentaire contient des documents concernant plus de 17,5 millions de personnes au total.

L'absence d'ouverture du fonds a été critiquée par les chercheurs sur la période de l'Holocaustee, qui faisaient valoir que l'étude des documents permettrait de compléter l'image du régime nazi et du massacre de millions de juifs, homosexuels ou tziganes.

"Notre point de vue est que le respect des données personnelles est parvenu à un niveau suffisant pour assurer ... la protection de la vie privée des personnes concernées" a indiqué Mme Zypries mardi. Environ la moitié des documents ont été numérisés, a souligné un historien du musée de l'Holocaustee Paul Shapiro. La décision finale de l'ouverture des archives sera prise formellement lors de l'assemblée annuelle des onze pays concernés le 17 mai à Luxembourg. Source : AFP, 18 avril 2006

 

 

Quand Londres torturait des Allemands


par Armelle THORAVAL, Libération, 4 avril 2006
Selon les archives du ministère de la Défense, un centre de détention britannique anticommuniste aurait existé près d'Hanovre.
Londres, de notre correspondante - «Ce dossier contient des photographies de nature choquante.» L'avertissement est collé sur une chemise jaunie, extraite des archives du ministère de la Défense britannique et obtenue par le quotidien The Guardian grce au Freedom of Information Act (lire ci-contre). Ces clichés témoignent des méthodes employées par les Britanniques pour obtenir par la torture des renseignements dans l'Allemagne occupée après 1945 par les Alliés. Le nord-ouest du pays était placé sous tutelle de Londres. Selon les archives du ministère britannique de la Défense qu'un autre quotidien, The Independent, avait commencé d'explorer l'été dernier, un programme de torture secret avait été mis en oeuvre dans un centre du MI5 (services secrets britanniques) à Bad Nenndorf, une ville thermale à l'ouest de Hanovre.

Rideau. Installé à la fin de la guerre, à l'été 1945, ce centre aurait d'abord été le lieu de détention et de torture de membres du parti nazi, de SS et d'industriels allemands fidèles à Hitler. Puis, en 1946 et 1947, alors que le partage du monde en deux camps s'annonçait et que Winston Churchill dénonçait le rideau de fer qui descendait sur l'Europe, les forces britanniques auraient réorienté ce centre secret pour faire face à la menace soviétique, en y détenant des espions communistes, supposés ou réels. Privation de sommeil, entraves aux pouces et aux jambes, privation de nourriture, bains glacés, coups, blessures, engelures et orteils perdus, tortures à l'aide d'instruments récupérés dans un centre de la Gestapo à Hambourg : 372 hommes et 44 femmes auraient enduré à Bad Nenndorf les sévices du CSDIC, département du ministère de la Guerre.

Après être passés par ce centre, certains prisonniers ont été transférés dans un hôpital militaire près de Brême ou dans un camp d'internement. Lorsque plusieurs dizaines de ces prisonniers émaciés, mourant de faim, ont été transférées en dehors du centre de torture, un officier d'artillerie et un médecin ont été heurtés par la situation. Leurs dénonciations ont conduit en 1947 à l'ouverture d'une enquête par Scotland Yard. Nombre des informations divulguées (dès décembre 2005) par The Guardian proviennent du rapport d'enquête que l'inspecteur Tom Hayward a rédigé à l'époque. Selon les documents rendus publics, un secrétaire d'Etat du gouvernement travailliste aurait alors écrit qu'aussi peu de gens que possible devaient être informés du fait que les autorités britanniques avaient traité des prisonniers «d'une manière qui rappelle celle des camps de concentration allemands».

A l'isolement. Le jeune homme au regard hagard serait Heinz Biedermann, 20 ans, arrêté en octobre 1946 dans la zone d'occupation britannique parce que son père, qui vivait dans la zone russe, avait été identifié comme un «ardent communiste». Durant les quatre mois de son passage dans le centre secret, son poids est tombé de 70 kg à 45 kg. Maintenu à l'isolement, menacé d'exécution, il aurait été forcé à vivre et dormir, à peine vêtu, par des températures négatives.

L'autre homme photographié, Gerhard Menzel, un étudiant de 23 ans, avait été arrêté par des agents des services secrets britanniques à Hambourg en juin 1946. De retour de Sibérie, où il avait été prisonnier de guerre, il était soupçonné d'être un agent soviétique. Durant son passage à Bad Nenndorf, il a subi la même perte de poids que Heinz Biedermann. Selon son témoignage, recueilli par l'inspecteur de Scotland Yard, il a été frappé, maintenu dans une cellule gelée et arrosé d'eau glacée. Un certain nombre de prisonniers seraient ainsi morts à Bad Nenndorf.

Ce week-end, un responsable du parti libéral-démocrate a réclamé que le ministère de la Défense reconnaisse les faits et s'explique sur ces tortures. Hier, ledit ministère renvoyait à son homologue des Affaires étrangères pour tout commentaire. Lequel n'en avait guère davantage.

 

 

Crime contre l'humanité, mémoire et devoir de réparation


par Rosa Amelia PLUMELLE-URIBE, mars 2006.

Communication présentée à la Première Conférence Européenne sur le Racisme anti-Noir Organisée par le Carrefour de Réflexion et d'Actions contre le racisme Anti-Noir (CRAN), Genève, 17 et 18 mars 2006.

 

Descendante d'Africains déportés en Colombie, où elle est née, l'auteure a publié en 2001 aux éditions Albin Michel La férocité blanche : des non-Blancs aux non-Aryens, ces génocides occultés de 1492 à nos jours.

Il existe une problématique soulevée par le droit d'accès à la mémoire et le devoir de Réparation liés aux crimes de la traite négrière, l'esclavage et la barbarie coloniale.
Depuis la Conférence Mondiale contre le racisme qui s'est déroulé à Durban en 2001, nous assistons chez les anciennes puissances négrières, à une offensive généralisée visant à enlever toute légitimité au principe même des Réparations revendiquées à Durban.
Les adversaires des Réparations s'appuient, fondamentalement, sur deux arguments que nous essaierons d'analyser très brièvement.

Commençons par le premier argument
Un premier argument consiste à affirmer que les esclaves africains étaient produits, transportés vers les embarcadères, parqués et estimés par des négriers noirs.
Les négriers européens n'auraient été que les intermédiaires d'un commerce d'esclaves interafricain, réglementé et organisé par les pouvoirs en place.
Les défenseurs de cet argument soutiennent que c'est l'offre africaine en esclaves qui rendit possible la traite car les Européens n'auraient pas eu les moyens pour forcer la main à l'Afrique. Ils prétendent que l'Afrique noire est volontairement entrée dans l'engrenage négrier car, la traite était rentable pour nombre d'élites locales qui contrôlaient le monopole sur le commerce d'esclaves.
Les tenants de ce discours ignorent systématiquement toutes les preuves, informations ou travaux qui ne tendent pas à confirmer leurs thèses.
Par exemple, ils passent sous silence les témoignages concordants, laissés par des géographes et voyageurs qui ayant abordé l'Afrique noire entre le 10ème et le 16ème siècles, rendirent compte des réalités dont ils furent témoins oculaires.
Ces récits témoignent d'une Afrique noire densément peuplée et économiquement florissante grâce à une production agricole abondante, un artisanat fort développé et un commerce très dynamique. Ils brossent le tableau de grands empires et royaumes dont les populations jouissaient d'un niveau de bien être social qui à la même époque était inexistant dans les pays européens. Ces récits, assez nombreux, correspondent à une époque antérieure aux attaques portugaises et marocaines qui ont disloqué les empires et royaumes africains avec toutes les conséquences que cela implique.
A la lumière de ces témoignages concernant l'Afrique avant le 16ème siècle, on voudrait savoir et comprendre ce qui s'est passé dans ce continent entre le 16ème et le 18ème siècles. En effet, il est nécessaire de comprendre comment et pourquoi, en l'espace de deux siècles ce continent a été à moitié vidé de sa population. Comment et pourquoi son économie a été ruinée, son tissu social détruit et le bien être des populations remplacé par le chaos et la misère qui depuis le 18ème siècle frappe l'Afrique.
Il est important de comprendre comment tant d'Africains ont été transformés en négriers. Comment les empires et royaumes détruits ont été remplacés par des roitelets faisant du commerce négrier une de leurs activités économiques les plus importantes.
Nous n'avons pas ici le temps de développer cette approche, mais il s'agit d'une piste à explorer. La question reste ouverte et ceux qui voudraient approfondir ce sujet, peuvent consulter, très profitablement, l'essai pluridisciplinaire « Afrique Noire Démographie Sol et Histoire » par Louise Marie Diop Maes. Ce travail, ne pouvant pas être facilement contesté, a été enseveli sous un silence qu'il faudra déchirer.

Passons maintenant au deuxième argument
Un autre argument unanimement avancé dans les pays occidentaux pour contester aux Noirs le principe même de Réparation, consiste à dire que la traite des Noirs ne fut pas une invention des Européens. Qu'en effet, lorsque les négriers européens sont intervenus en Afrique, ce continent était depuis sept ou huit siècles un réservoir d'esclaves à destination des pays arabo-musulmans. Et que la traite négrière de type arabo-musulman, a continué à sévir en Afrique longtemps après la fin de la traite négrière transatlantique.
Ils rappellent qu'en 1960, la traite négrière continuait vers certains pays arabo-musulmans dont la Mauritanie et l'Arabie Saoudite où l'esclavage était encore légal.
Ces arguments sont fondés sur des faits historiques vérifiables. Et celui qui, pour des raisons de réal politique, ferait l'économie des crimes contre l'humanité liés à la traite négrière arabo-musulmane, ne pourra pas, légitimement, dénoncer les crimes contre l'humanité liées à la traite négrière transatlantique blanco-biblique.
Ceci dit, il est évident que les crimes commis par les négriers arabo-musulmans ne peuvent pas changer en quoi que ce soit la nature des crimes commis par les négriers occidentaux. Il est même indécent d'invoquer un crime pour chercher à se dédouaner d'un autre crime.
De plus, les Noirs descendants d'Africains déportés dans l'univers concentrationnaire d'Amérique, n'ont rien, mais strictement rien à faire avec les anciens négriers arabo-musulmans, ni avec les pays musulmans.
Indépendamment des complicités et collaborations dont les négriers européens auraient bénéficié en Afrique, il est incontestable que les crimes commis contre plusieurs millions d'enfants, de femmes et d'hommes africains, obligés à traverser l'Atlantique, enchaînés dans le fond de la cale des bateaux négriers, ces crimes dont le théâtre fut l'Océan Atlantique, furent le fait et seulement le fait d'Européens agissant au nom d'une puissance occidentale ou en accord avec ses lois.
Pendant plus de trois siècles, les Africains débarqués dans l'univers concentrationnaire d'Amérique, ainsi que leurs descendants, ont été réduits en esclavage, assimilés à des bêtes de travail et obligés à produire les richesses qui ont favorisé en Europe, la révolution industrielle, la démocratie politique et la prospérité dont jouissent aujourd'hui les anciennes puissances négrières.
Cette politique génocidaire qui a duré plus de trois siècles dans l'univers concentrationnaire d'Amérique, a été inventée, exercée et développée par les puissances occidentales, au nom des valeurs chrétiennes, de la supériorité de la race blanche et de la civilisation occidentale. En conséquence, c'est aux puissances occidentales que les anciennes victimes de ce crime exigent Réparation.

L'accès au droit de mémoire
S'agissant des Noirs, qu'ils soient Africains ou descendants d'Africains déportés dans l'univers concentrationnaire d'Amérique, l'accès au droit de mémoire et à une maîtrise de leur histoire, est assez problématique. J'avancerai deux exemples.
Prenons la traite négrière arabo-musulmane. C'est un phénomène historique qui a duré douze siècles environ, car il couvre une période qui va du 8ème au 20ème siècle. Douze siècles pendant lesquels, les Africains noirs massivement introduits dans les pays musulmans, l'étaient en qualité d'esclaves.
Ces rapports d'asservissement, ont façonné la mentalité d'esclaves et esclavagistes. Cela a donné naissance à l'image dégradée et repoussante des Noirs qu'on trouve dans la littérature arabo-musulmane dès le 9ème siècle et même avant. A tous ces dégâts socioculturels découlant de l'asservissement systématique des Africains noirs dans les pays musulmans, il faut ajouter tous les dommages collatéraux provoqués par la traite pendant plus de mille ans.
Il s'agit là, de faits historiques dont l'intérêt relève aussi bien de l'histoire que de la sociologie ; des sciences politiques ou de l'économie. Et pourtant, ce sujet de réflexion est complètement inexistant dans la recherche universitaire, que ce soit dans les pays musulmans anciens utilisateurs d'esclaves africains, ou dans les pays africains anciens fournisseurs d'esclaves. Ce sujet est absent dans le débat politique parmi les intellectuels arabo-musulmans y compris les militants anti-colonialistes les plus radicaux. Il demeure aussi absent dans le débat parmi la plupart des intellectuels de l'Afrique noire y compris beaucoup de ceux qui par ailleurs, dénoncent les méfaits de la traite négrière transatlantique. Pourquoi ?
Il n'y a pas de réponse unique et définitive à cette question. Cependant, on peut mentionner le fait qu'à partir du 19ème siècle, les pays arabo-musulmans autrefois conquérants, ont été eux aussi conquis et se sont trouvés sous la domination coloniale des puissances occidentales. Perçus comme des Indigènes, ils ont été traités avec tout le mépris qu'on croyait réservé aux seuls Africains Noirs. En plus de cela, il y a eu cette grande injustice qui, depuis 1948 ne cesse de frapper le peuple palestinien.
En tant que peuples victimes de la domination coloniale, les pays arabo-musulmans ont intégré le courant dit du tiers monde. Dès lors, toute allusion aux préjugés défavorables envers les Noirs et à la dette de ces pays à l'égard des pays africains, naguère leurs anciens fournisseurs d'esclaves, demeurent des sujets tabous qu'on préfère ne pas aborder. Et celui qui oserait l'aborder le ferait à ses risques et périls. Sachant que le risque existe de se faire agresser. Ces inconvénients ne facilitent pas l'accès au droit de mémoire.

Concernant le génocide africain-américain, il existe surtout une criminalisation du débat
Chacun se rappellera qu'aux Etats-Unis d'Amérique, les descendants d'Africains déportés furent maintenus dans une situation de sous-hommes longtemps après l'abolition légale de l'esclavage. C'est pourquoi dans les années de 1960, le mouvement pour les droits civiques, présidée par le Pasteur Luther King, cherchait encore la reconnaissance des Noirs comme des êtres humains à part entière. Or, cette démarche incontestablement juste et pacifique, s'est heurtée à l'hostilité des élites juives nord-américaines.
A ce sujet, dans son essai « L'holocauste dans la vie américaine », le professeur Peter Novick rappelait que, occupant une place de choix parmi les nantis de la société nord-américaine, en termes de revenus comme de représentation dans toutes les positions d'élite, les Juifs avaient tout à perdre et rien à gagner d'une redistribution plus juste des richesses. Cela expliquerait que, (pour reprendre les mots du professeur Novick), mis à part certains Juifs militants de gauche, n'ayant guère de liens avec la communauté juive, les plus grandes organisations juives prirent leurs distances vis-à-vis de la lutte contre la ségrégation raciale. D'ailleurs, en 1966 à New York (rappelle Novick), trois Juifs new-yorkais sur quatre trouvaient que le mouvement des droit civils allait trop vite.
Parallèlement, plusieurs études menées aux Etats-Unis par des chercheurs nord-américains, mettaient en évidence le rôle central joué par les banquiers, commerçants et planteurs Juifs dans le génocide africain-américain.
Dans le même temps, les élites juives des Etats-Unis se définissaient de plus en plus comme la communauté victime par excellence du fait de l'holocauste. Ce monopole de la souffrance a provoqué beaucoup d'amertume parmi les Noirs comme cela ressort d'un discours de James Baldwin en 1967 :
« On n'a aucune envie [..] de s'entendre dire par un Juif américain que sa souffrance est aussi grande que celle du Noir américain. Elle ne l'est pas, et on sait bien qu'elle ne l'est pas au ton même sur lequel il vous assure qu'elle l'est [..].
Ce n'est pas ici, et pas maintenant, que le Juif est massacré ; et il n'est jamais méprisé, ici, comme l'est le Noir, parce qu'il est un Américain. Les épreuves juives ont eu lieu de l'autre côté de la mer, et l'Amérique l'a arraché à la maison de l'esclavage. Or l'Amérique est une maison d'esclavage pour le Noir, et il n'est pas de pays qui puisse l'en libérer ».

Une criminalisation réussie
La ranc¦ur s'accrut et la confusion aussi. Une campagne médiatique a présenté les militants Noirs aux Etats-Unis comme des antisémites primaires. Cette campagne cherchait à criminaliser toute allusion au rôle joué par les négriers et esclavagistes juifs qui, en tant que membres de la race supérieure, participèrent au génocide africain-américain. A présent, on assiste dans les pays européens, notamment dans les anciennes puissances négrières, à une criminalisation de toute analyse qui tiendrait compte de, ou ferait allusion à la participation d'hommes d'affaires juifs dans la traite négrière et l'esclavage des Noirs dans l'univers concentrationnaire d'Amérique.
En France, par exemple, tout au long de l'année 2005, nombre d'intellectuels, historiens, porte paroles d'organisations des droits de l'homme, universitaires et hommes politiques, décrétèrent, contre toute évidence, qu'aucun Juif n'aurait jamais participé à la traite ni à l'esclavage des Noirs. En conséquence, celui qui oserait affirmer le contraire risque d'être unanimement accusé de judéo phobie. Avec tout ce qu'implique pareille accusation, l'accès des Noirs à certaines vérités dans la maîtrise de leur histoire demeure pour le moins, légèrement compromis.
Le 10 mars dernier, la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris a reconnu coupable d'incitation à la haine raciale Dieudonné M'Bala M'Bala, pour avoir rappelé que des négriers et des esclavagistes Juifs participèrent au génocide africain-américain. Le Tribunal a considéré que par ces propos, Dieudonné « désigne à la vindicte les Juifs en les assimilant à des marchands d'esclaves qui auraient bâti des fortunes sur la traite des noirs, ayant ainsi tiré profit d'un crime contre l'humanité »**. En conséquence, le Tribunal a condamné Dieudonné à 5 000 euros d'amende pour diffamation.

Des vérités historiques assez embarrassantes
Mais, la vérité est parfois têtue. Au début des années 1980, Pierre Pluchon publia « Nègres et Juifs au XVIIIe siècle », un essai où l'auteur dénonce l'antisémitisme français au siècle des lumières. Il veut démontrer que, concernant l'antisémitisme, le progrès est du côté de l'absolutisme royal et la réaction du côté des Lumières. Pour illustrer cette hypothèse il rappelle que dès le mois août 1550, le Roi Henri II signe à Saint-Germain-en-Laye, des lettres patentes qui octroient aux Juifs appelés Portugais ou Espagnols, « les privilèges, franchises et libertés » dont jouissent les sujets du royaume.
Cette décision royale sera enregistrée par le Parlement de Paris dès le 22 décembre 1550 et par la chambre des Comptes, le 25 juin 1551. Pluchon regrette qu'en 1685, l'article 1er du Code Noir ordonne aux Juifs « ennemis déclarés du nom Chrétien », de quitter les îles dans les trois mois, « à peine de confiscation de corps et de biens ». Mais, il est soulagé de nous faire savoir que ce texte, enregistré deux ans plus tard par le Conseil Supérieur du Petit-Goâve, à Saint-Domingue, sera suivi, le 1er septembre 1688, d'un ordre du Roi appelant à la conciliation et dérogeant l'expulsion des Juifs. Et pour cause ! Les esclavagistes juifs possèdent un savoir faire précieux concernant la canne à sucre et son utilisation dans la production du rhum.
Malgré la jalousie et les nombreuses tracasseries qu'on leur opposait à cause de leur réussite, les négriers juifs (commerçants, armateurs, banquiers ou planteurs) n'étaient pas à plaindre. Pluchon rappelle avec bonheur que plusieurs parmi eux furent même anoblis par le Roi. Ce fut le cas de Joseph Nunès Pereyre un banquier à qui le Roy donne en 1720 les titres de vicomte de la Ménaude et de baron d'Ambès. Un autre négrier, Abraham Gradis, obtient des lettres de noblesse en 1751. Celui qui voudrait mieux connaître la trajectoire esclavagiste de ces familles, peut consulter le livre d'Eric Saugera « Bordeaux, port négrier ». Ceci étant dit, il ne faut pas oublier que le monopole sur le prosélytisme religieux demeurait la chasse gardée des Chrétiens. Le christianisme étant, avec la supériorité de la race blanche, le pilier idéologique sur lequel reposait la politique génocidaire dans l'univers concentrationnaire d'Amérique.
Aux Etats-Unis, le rabbin Ralph G. Bennett a publié une Histoire des Juifs des Caraïbes sous le titre « History of the Jews the Caribean ». Il s'agit d'un travail visant à reconnaître aux pionniers juifs, leur contribution à l'essor de l'économie de plantation dans les pays de la Caraïbe. Ils y auraient introduit, dès le 17ème siècle, la canne à sucre et des nombreux esclaves noirs pour mettre en valeur la terre. L'auteur affirme que ces Juifs « étaient à l'avant-garde des colons qui apportèrent une contribution essentielle à la colonisation du Nouveau Monde ». Or, « la colonisation du Nouveau Monde » a inauguré la systématisation juridique d'une déshumanisation dont la barbarie nazie aura été l'aboutissement en Europe*.
A présent, il est certainement gênant que des groupes ayant participé au génocide africain-américain du fait de leur appartenance à la race des Seigneurs, quelques décennies plus tard soient devenus, eux aussi, victimes de cette même politique de déshumanisation et de négation de l'humanité appliquée à l'intérieur de la race blanche. On voudrait bien que les choses ne se soient pas passées de cette manière. Tout comme nous voudrions que jamais aucun Africain n'eusse contribué à l'anéantissement d'autres Africains quelles que soient les circonstances qui se trouveraient en amont. Hélas ! Les faits sont ce qu'ils sont et la censure ne pourra pas, indéfiniment, voiler la vérité historique.
*Voir Plumelle-Uribe, La férocité blanche, Paris, 2001
**Voir le journal Libération du samedi 11 mars 2006

 

Bibliographie
Bennett, Ralph G. Histoire des Juifs des Caraïbes, Traduit de l'anglais en français par Marcel Charbonnier, membre de TLAXCALA le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique.
Diop Maes L. M., Afrique Noire Démographie Sol et Histoire, Paris, 1996
Lewis Bernard, Race et esclavage au Proche-Orient, Paris, 1993
Novick Pierre, L'Holocauste dans la vie américaine, Paris, 2001
Pluchon Pierre, Nègres et Juifs au XVIIIe siècle, Paris, 1984
Saugera Eric, Bordeaux port négrier XVIIème-XIXème siècles, Paris, 1995