849 façons différentes d'écrire"Abrahamovicz"
: suspense à Bad Arolsen
Après une semi-confidentialité de plus de 60 ans,
les archives nazies de Bad Arolsen (centre), retraçant les
destins tragiques de 17,5 millions de victimes de la machine concentrationnaire
hitlérienne, devraient bientôt être rendues accessibles
aux historiens.
Entreposées sur 27 kilomètres de linéaire, dans
des bâtiments quelconques d'une petite localité tranquille
du centre de l'Allemagne, ces 47 millions de documents, dont la numérisation
devrait être achevée en 2007, n'étaient jusqu'ici
consultables que dans un but "humanitaire", c'est-à-dire
de manière individuelle et nominative, sur requête d'une
ancienne victime ou de ses ayants-droits.
Mais les 11 pays en charge de ce fonds documentaire -Allemagne, France,
Grande-Bretagne, Italie, Grèce, Etats-Unis, Pologne, Israël
et les trois pays du Benelux-, devraient décider, lors d'une
réunion prévue à Luxembourg le 16 mai prochain,
d'ouvrir enfin les archives à la recherche historique, après
que Berlin a récemment indiqué qu'il levait son veto
à cette ouverture.
"Du point de vue de la recherche, il n'y a rien de fondamentalement
nouveau à attendre de ces documents", affirme à
l'AFP le Pr Wolfgang Benz, directeur du Centre de recherche sur l'antisémitisme
à la Technische Universität de Berlin et auteur de nombreux
ouvrages sur l'Holocauste et le Troisième Reich.
"Pour ma part, je m'attends à n'y découvrir que
de microscopiques détails que j'ignorais encore", ajoute-t-il.
"Les chercheurs américains, qui ont longtemps réclamé
à cor et à cris leur ouverture, l'ont souvent fait pour
des motifs démagogiques, en accusant l'Allemagne de vouloir
dissimuler son passé".
"C'est oublier que ces documents contiennent des données
potentiellement très délicates pour les personnes concernées",
relève-t-il.
Dans les rayonnages de Bad Arolsen, certains documents, qui résultent
de la scrupuleuse rigueur administrative de l'Etat national-socialiste,
mentionnent en effet l'homosexualité supposée de la
victime, ou bien précisent: "criminel professionnel".
D'autres encore rapportent qu'une femme a été arrêtée
par la Gestapo parce que, mère d'un enfant métis, elle
avait refusé de se faire stériliser, ou bien qu'un homme
soumis au travail forcé était "schizophrène".
Ces détails expliquent que, jusqu'à présent,
l'accès à ces données n'était possible
qu'aux victimes ou ayants-droits. C'est d'ailleurs pour eux que le
fonds a été constitué après-guerre, et
que plus de 300 salariés permanents continuent, encore aujourd'hui,
à traiter chaque année des dizaines de milliers de demandes
individuelles, en provenance d'une soixantaine de pays.
"En retrouvant des documents nominatifs, on peut attester, par
exemple en vue d'une indemnisation, que quelqu'un a bien été
interné dans tel ou tel camp, ou bien qu'il a été
soumis au travail forcé dans telle usine", rappelle Maria
Raabe, l'une des porte-parole du "Service international de recherches"
(ITS), l'organisme chargé de gérer le fonds, sous la
tutelle du Comité international de la Croix-Rouge (CICR).
Les recherches sont souvent complexes dans cette immense base de
données. Ainsi, 849 façons différentes d'écrire
le patronyme juif +Abrahamovicz+ ont été recensées.
L'ouverture à la recherche des archives, aujourd'hui largement
informatisées, permettrait aux historiens d'interroger cette
base de données en croisant plusieurs critères, par
exemple pour savoir combien de détenus ont été
internés dans tel camp sur telle période. "Des
données déjà largement connues", relève
modestement Udo Jost, responsable de l'archivage à Bad Arolsen.
"Heureusement, les historiens ont déjà beaucoup
travaillé depuis 60 ans". Source : AFP, 28 avril 2006
lls comptaient tout, même les poux
Les archives nazies de Bad Arolsen contiennent des données
aussi diverses que des mandats d'arrêts de la Gestapo, le registre
des exécutions à Mauthausen, ou le comptage des poux
dans un camp de concentration en Silésie. "Les nazis tenaient
scrupuleusement toutes sortes de registres", relève Udo
Jost, l'un des responsables de cet effrayant fonds documentaire. "Pour
les victimes envoyées dans les camps d'extermination comme
Auschwitz-Birkenau, les seuls documents dont nous disposons sont ceux
concernant le départ en train vers les camps. A l'arrivée,
il n'y avait aucun recensement". "En revanche, dans les
camps de concentration, tout était soigneusement noté",
observe-t-il. Les archives comportent ainsi un grand nombre de documents
très détaillés, recensant par exemple les vêtements
et effets personnels que portaient les détenus à leur
arrivée au camp.
Les examens ou "soins" dentaires pratiqués sur les
détenus, voire les expérimentations pseudo-médicales,
étaient également dûment répertoriés.
Les "registres de décès", souvent tenus par
des détenus contraints à cette tâche, mentionnaient
non seulement la cause de la mort, mais également ses date
et heure exactes et le nom du médecin nazi qui l'avait constatée.
Un vieux grimoire tenu à Mauthausen au printemps 1942 atteste
ainsi que, le 20 avril, 300 personnes ont été exécutées
en quelques heures, à raison d'une mise à mort toutes
les deux minutes.
"C'était l'anniversaire d'Hitler, les responsables du
camp ont voulu lui faire un cadeau", explique M. Jost. Du camp
de concentration de Gross-Rosen, "seules les fiches portant sur
le comptage des poux sur la tête des prisonniers sont arrivées
jusqu'à nous", ajoute M. Jost. Lorsqu'un survivant russe,
aujourd'hui septuagénaire, s'est adressé au centre de
Bad Arolsen pour demander un certificat attestant de son internement,
c'est sur la base d'un tel document que sa demande a été
exaucée. "Uniquement parce qu'on lui a trouvé deux
poux sur la tête un certain jour de décembre 1944",
résume M. Jost. D'autres documents émanent de la Gestapo,
comme ces mandats d'arrêt pour "offense au sang" commise
par des Aryens qui avaient des relations sexuelles avec des juifs.
En tout, les documents concernent 17,5 millions de victimes des persécutions.
Source : AFP, 289 avril 2006
L'Allemagne accepte l'ouverture des archives
de l'Holocaustee aux historiens
L'Allemagne a accepté mardi l'ouverture aux chercheurs et
historiens d'un des plus importants fonds d'archives personnelles,
portant sur 17,5 millions de victimes des Nazis pendant la deuxième
guerre mondiale, après en avoir limité l'accès
pendant soixante ans.
La décision a été annoncée par la ministre
allemande de la Justice Brigitte Zypries mardi à Washington,
après une rencontre avec Sara Bloomfield, directrice du musée
de l'Holocaustee de la capitale fédérale américaine.
"Je suis heureuse de pouvoir vous annoncer aujourd'hui que l'Allemagne
a changé d'avis et acceptera de réviser rapidement les
Accords de Bonn" qui datent de 1955, et qui règlent la
gestion d'importantes archives comportant 30 millions de documents,
a déclaré Mme Zypries.
"Ces archives auront une signification historique immense et
rendront un service énorme aux chercheurs pendant plusieurs
générations", a ajouté Mme Bloomfield.
Les archives, connues sous le nom de Service International de Recherches
(International Tracing Service en anglais), comprennent des documents
tenus de façon méticuleuse par les nazis sur les camps
de prisonniers, les travailleurs forcés et autres. Ils ont
été saisis par les forces alliées après
la chute du régime nazi en 1945. Ils comprennent également
des documents d'après-guerre des Alliés sur les réfugiés.
Sous la supervision de 11 pays depuis la guerre, l'accès
à ces données a été restreint essentiellement
à la Commission internationale de la Croix Rouge, qui l'a utilisé
pour aider les familles des disparus après la guerre à
retrouver leurs traces. Mais les historiens et le public n'avaient
pas eu accès à ces données jusqu'à présent,
l'Allemagne faisant apparemment blocage à leur ouverture, en
invoquant le respect de la vie privée.
Selon le site internet du Service International de Recherches, les
informations contenues dans ces archives sont éminemment personnelles
et peuvent être "extrêmement sensibles", portant
notamment sur "des maladies héréditaires",
des "expériences pseudo-médicales", des "catégories
de motifs d'incarcération (assassins, ou homosexuels notamment)",
ainsi que "des enfants illégitimes".
"Le SIR est tenu, aux termes de l'article 5 de l'Accord de
1955, de prendre toute précaution pour éviter la divulgation
de données susceptibles de porter préjudice aux anciens
persécutés ou à leurs familles" indique
le site en précisant que le fonds documentaire contient des
documents concernant plus de 17,5 millions de personnes au total.
L'absence d'ouverture du fonds a été critiquée
par les chercheurs sur la période de l'Holocaustee, qui faisaient
valoir que l'étude des documents permettrait de compléter
l'image du régime nazi et du massacre de millions de juifs,
homosexuels ou tziganes.
"Notre point de vue est que le respect des données personnelles
est parvenu à un niveau suffisant pour assurer ... la protection
de la vie privée des personnes concernées" a indiqué
Mme Zypries mardi. Environ la moitié des documents ont été
numérisés, a souligné un historien du musée
de l'Holocaustee Paul Shapiro. La décision finale de l'ouverture
des archives sera prise formellement lors de l'assemblée annuelle
des onze pays concernés le 17 mai à Luxembourg. Source
: AFP, 18 avril 2006
Quand Londres torturait des Allemands
par Armelle THORAVAL, Libération, 4 avril
2006
Selon les archives du ministère de la Défense, un centre
de détention britannique anticommuniste aurait existé
près d'Hanovre.
Londres, de notre correspondante - «Ce dossier contient des
photographies de nature choquante.» L'avertissement est collé
sur une chemise jaunie, extraite des archives du ministère
de la Défense britannique et obtenue par le quotidien The Guardian
grce au Freedom of Information Act (lire ci-contre). Ces clichés
témoignent des méthodes employées par les Britanniques
pour obtenir par la torture des renseignements dans l'Allemagne occupée
après 1945 par les Alliés. Le nord-ouest du pays était
placé sous tutelle de Londres. Selon les archives du ministère
britannique de la Défense qu'un autre quotidien, The Independent,
avait commencé d'explorer l'été dernier, un programme
de torture secret avait été mis en oeuvre dans un centre
du MI5 (services secrets britanniques) à Bad Nenndorf, une
ville thermale à l'ouest de Hanovre.
Rideau. Installé à la fin de la guerre, à l'été
1945, ce centre aurait d'abord été le lieu de détention
et de torture de membres du parti nazi, de SS et d'industriels allemands
fidèles à Hitler. Puis, en 1946 et 1947, alors que le
partage du monde en deux camps s'annonçait et que Winston Churchill
dénonçait le rideau de fer qui descendait sur l'Europe,
les forces britanniques auraient réorienté ce centre
secret pour faire face à la menace soviétique, en y
détenant des espions communistes, supposés ou réels.
Privation de sommeil, entraves aux pouces et aux jambes, privation
de nourriture, bains glacés, coups, blessures, engelures et
orteils perdus, tortures à l'aide d'instruments récupérés
dans un centre de la Gestapo à Hambourg : 372 hommes et 44
femmes auraient enduré à Bad Nenndorf les sévices
du CSDIC, département du ministère de la Guerre.
Après être passés par ce centre, certains prisonniers
ont été transférés dans un hôpital
militaire près de Brême ou dans un camp d'internement.
Lorsque plusieurs dizaines de ces prisonniers émaciés,
mourant de faim, ont été transférées en
dehors du centre de torture, un officier d'artillerie et un médecin
ont été heurtés par la situation. Leurs dénonciations
ont conduit en 1947 à l'ouverture d'une enquête par Scotland
Yard. Nombre des informations divulguées (dès décembre
2005) par The Guardian proviennent du rapport d'enquête que
l'inspecteur Tom Hayward a rédigé à l'époque.
Selon les documents rendus publics, un secrétaire d'Etat du
gouvernement travailliste aurait alors écrit qu'aussi peu de
gens que possible devaient être informés du fait que
les autorités britanniques avaient traité des prisonniers
«d'une manière qui rappelle celle des camps de concentration
allemands».
A l'isolement. Le jeune homme au regard hagard serait Heinz Biedermann,
20 ans, arrêté en octobre 1946 dans la zone d'occupation
britannique parce que son père, qui vivait dans la zone russe,
avait été identifié comme un «ardent communiste».
Durant les quatre mois de son passage dans le centre secret, son poids
est tombé de 70 kg à 45 kg. Maintenu à l'isolement,
menacé d'exécution, il aurait été forcé
à vivre et dormir, à peine vêtu, par des températures
négatives.
L'autre homme photographié, Gerhard Menzel, un étudiant
de 23 ans, avait été arrêté par des agents
des services secrets britanniques à Hambourg en juin 1946.
De retour de Sibérie, où il avait été
prisonnier de guerre, il était soupçonné d'être
un agent soviétique. Durant son passage à Bad Nenndorf,
il a subi la même perte de poids que Heinz Biedermann. Selon
son témoignage, recueilli par l'inspecteur de Scotland Yard,
il a été frappé, maintenu dans une cellule gelée
et arrosé d'eau glacée. Un certain nombre de prisonniers
seraient ainsi morts à Bad Nenndorf.
Ce week-end, un responsable du parti libéral-démocrate
a réclamé que le ministère de la Défense
reconnaisse les faits et s'explique sur ces tortures. Hier, ledit
ministère renvoyait à son homologue des Affaires étrangères
pour tout commentaire. Lequel n'en avait guère davantage.
Crime contre l'humanité, mémoire
et devoir de réparation
par Rosa Amelia PLUMELLE-URIBE, mars 2006.
Communication présentée à la Première
Conférence Européenne sur le Racisme anti-Noir Organisée
par le Carrefour de Réflexion et d'Actions contre le racisme
Anti-Noir (CRAN), Genève, 17 et 18 mars 2006.
Descendante d'Africains déportés en Colombie, où
elle est née, l'auteure a publié en 2001 aux éditions
Albin Michel La férocité blanche : des non-Blancs aux
non-Aryens, ces génocides occultés de 1492 à
nos jours.
Il existe une problématique soulevée par le droit d'accès
à la mémoire et le devoir de Réparation liés
aux crimes de la traite négrière, l'esclavage et la
barbarie coloniale.
Depuis la Conférence Mondiale contre le racisme qui s'est déroulé
à Durban en 2001, nous assistons chez les anciennes puissances
négrières, à une offensive généralisée
visant à enlever toute légitimité au principe
même des Réparations revendiquées à Durban.
Les adversaires des Réparations s'appuient, fondamentalement,
sur deux arguments que nous essaierons d'analyser très brièvement.
Commençons par le premier argument
Un premier argument consiste à affirmer que les esclaves africains
étaient produits, transportés vers les embarcadères,
parqués et estimés par des négriers noirs.
Les négriers européens n'auraient été
que les intermédiaires d'un commerce d'esclaves interafricain,
réglementé et organisé par les pouvoirs en place.
Les défenseurs de cet argument soutiennent que c'est l'offre
africaine en esclaves qui rendit possible la traite car les Européens
n'auraient pas eu les moyens pour forcer la main à l'Afrique.
Ils prétendent que l'Afrique noire est volontairement entrée
dans l'engrenage négrier car, la traite était rentable
pour nombre d'élites locales qui contrôlaient le monopole
sur le commerce d'esclaves.
Les tenants de ce discours ignorent systématiquement toutes
les preuves, informations ou travaux qui ne tendent pas à confirmer
leurs thèses.
Par exemple, ils passent sous silence les témoignages concordants,
laissés par des géographes et voyageurs qui ayant abordé
l'Afrique noire entre le 10ème et le 16ème siècles,
rendirent compte des réalités dont ils furent témoins
oculaires.
Ces récits témoignent d'une Afrique noire densément
peuplée et économiquement florissante grâce à
une production agricole abondante, un artisanat fort développé
et un commerce très dynamique. Ils brossent le tableau de grands
empires et royaumes dont les populations jouissaient d'un niveau de
bien être social qui à la même époque était
inexistant dans les pays européens. Ces récits, assez
nombreux, correspondent à une époque antérieure
aux attaques portugaises et marocaines qui ont disloqué les
empires et royaumes africains avec toutes les conséquences
que cela implique.
A la lumière de ces témoignages concernant l'Afrique
avant le 16ème siècle, on voudrait savoir et comprendre
ce qui s'est passé dans ce continent entre le 16ème
et le 18ème siècles. En effet, il est nécessaire
de comprendre comment et pourquoi, en l'espace de deux siècles
ce continent a été à moitié vidé
de sa population. Comment et pourquoi son économie a été
ruinée, son tissu social détruit et le bien être
des populations remplacé par le chaos et la misère qui
depuis le 18ème siècle frappe l'Afrique.
Il est important de comprendre comment tant d'Africains ont été
transformés en négriers. Comment les empires et royaumes
détruits ont été remplacés par des roitelets
faisant du commerce négrier une de leurs activités économiques
les plus importantes.
Nous n'avons pas ici le temps de développer cette approche,
mais il s'agit d'une piste à explorer. La question reste ouverte
et ceux qui voudraient approfondir ce sujet, peuvent consulter, très
profitablement, l'essai pluridisciplinaire « Afrique Noire Démographie
Sol et Histoire » par Louise Marie Diop Maes. Ce travail, ne
pouvant pas être facilement contesté, a été
enseveli sous un silence qu'il faudra déchirer.
Passons maintenant au deuxième argument
Un autre argument unanimement avancé dans les pays occidentaux
pour contester aux Noirs le principe même de Réparation,
consiste à dire que la traite des Noirs ne fut pas une invention
des Européens. Qu'en effet, lorsque les négriers européens
sont intervenus en Afrique, ce continent était depuis sept
ou huit siècles un réservoir d'esclaves à destination
des pays arabo-musulmans. Et que la traite négrière
de type arabo-musulman, a continué à sévir en
Afrique longtemps après la fin de la traite négrière
transatlantique.
Ils rappellent qu'en 1960, la traite négrière continuait
vers certains pays arabo-musulmans dont la Mauritanie et l'Arabie
Saoudite où l'esclavage était encore légal.
Ces arguments sont fondés sur des faits historiques vérifiables.
Et celui qui, pour des raisons de réal politique, ferait l'économie
des crimes contre l'humanité liés à la traite
négrière arabo-musulmane, ne pourra pas, légitimement,
dénoncer les crimes contre l'humanité liées à
la traite négrière transatlantique blanco-biblique.
Ceci dit, il est évident que les crimes commis par les négriers
arabo-musulmans ne peuvent pas changer en quoi que ce soit la nature
des crimes commis par les négriers occidentaux. Il est même
indécent d'invoquer un crime pour chercher à se dédouaner
d'un autre crime.
De plus, les Noirs descendants d'Africains déportés
dans l'univers concentrationnaire d'Amérique, n'ont rien, mais
strictement rien à faire avec les anciens négriers arabo-musulmans,
ni avec les pays musulmans.
Indépendamment des complicités et collaborations dont
les négriers européens auraient bénéficié
en Afrique, il est incontestable que les crimes commis contre plusieurs
millions d'enfants, de femmes et d'hommes africains, obligés
à traverser l'Atlantique, enchaînés dans le fond
de la cale des bateaux négriers, ces crimes dont le théâtre
fut l'Océan Atlantique, furent le fait et seulement le fait
d'Européens agissant au nom d'une puissance occidentale ou
en accord avec ses lois.
Pendant plus de trois siècles, les Africains débarqués
dans l'univers concentrationnaire d'Amérique, ainsi que leurs
descendants, ont été réduits en esclavage, assimilés
à des bêtes de travail et obligés à produire
les richesses qui ont favorisé en Europe, la révolution
industrielle, la démocratie politique et la prospérité
dont jouissent aujourd'hui les anciennes puissances négrières.
Cette politique génocidaire qui a duré plus de trois
siècles dans l'univers concentrationnaire d'Amérique,
a été inventée, exercée et développée
par les puissances occidentales, au nom des valeurs chrétiennes,
de la supériorité de la race blanche et de la civilisation
occidentale. En conséquence, c'est aux puissances occidentales
que les anciennes victimes de ce crime exigent Réparation.
L'accès au droit de mémoire
S'agissant des Noirs, qu'ils soient Africains ou descendants d'Africains
déportés dans l'univers concentrationnaire d'Amérique,
l'accès au droit de mémoire et à une maîtrise
de leur histoire, est assez problématique. J'avancerai deux
exemples.
Prenons la traite négrière arabo-musulmane. C'est un
phénomène historique qui a duré douze siècles
environ, car il couvre une période qui va du 8ème au
20ème siècle. Douze siècles pendant lesquels,
les Africains noirs massivement introduits dans les pays musulmans,
l'étaient en qualité d'esclaves.
Ces rapports d'asservissement, ont façonné la mentalité
d'esclaves et esclavagistes. Cela a donné naissance à
l'image dégradée et repoussante des Noirs qu'on trouve
dans la littérature arabo-musulmane dès le 9ème
siècle et même avant. A tous ces dégâts
socioculturels découlant de l'asservissement systématique
des Africains noirs dans les pays musulmans, il faut ajouter tous
les dommages collatéraux provoqués par la traite pendant
plus de mille ans.
Il s'agit là, de faits historiques dont l'intérêt
relève aussi bien de l'histoire que de la sociologie ; des
sciences politiques ou de l'économie. Et pourtant, ce sujet
de réflexion est complètement inexistant dans la recherche
universitaire, que ce soit dans les pays musulmans anciens utilisateurs
d'esclaves africains, ou dans les pays africains anciens fournisseurs
d'esclaves. Ce sujet est absent dans le débat politique parmi
les intellectuels arabo-musulmans y compris les militants anti-colonialistes
les plus radicaux. Il demeure aussi absent dans le débat parmi
la plupart des intellectuels de l'Afrique noire y compris beaucoup
de ceux qui par ailleurs, dénoncent les méfaits de la
traite négrière transatlantique. Pourquoi ?
Il n'y a pas de réponse unique et définitive à
cette question. Cependant, on peut mentionner le fait qu'à
partir du 19ème siècle, les pays arabo-musulmans autrefois
conquérants, ont été eux aussi conquis et se
sont trouvés sous la domination coloniale des puissances occidentales.
Perçus comme des Indigènes, ils ont été
traités avec tout le mépris qu'on croyait réservé
aux seuls Africains Noirs. En plus de cela, il y a eu cette grande
injustice qui, depuis 1948 ne cesse de frapper le peuple palestinien.
En tant que peuples victimes de la domination coloniale, les pays
arabo-musulmans ont intégré le courant dit du tiers
monde. Dès lors, toute allusion aux préjugés
défavorables envers les Noirs et à la dette de ces pays
à l'égard des pays africains, naguère leurs anciens
fournisseurs d'esclaves, demeurent des sujets tabous qu'on préfère
ne pas aborder. Et celui qui oserait l'aborder le ferait à
ses risques et périls. Sachant que le risque existe de se faire
agresser. Ces inconvénients ne facilitent pas l'accès
au droit de mémoire.
Concernant le génocide africain-américain, il existe
surtout une criminalisation du débat
Chacun se rappellera qu'aux Etats-Unis d'Amérique, les descendants
d'Africains déportés furent maintenus dans une situation
de sous-hommes longtemps après l'abolition légale de
l'esclavage. C'est pourquoi dans les années de 1960, le mouvement
pour les droits civiques, présidée par le Pasteur Luther
King, cherchait encore la reconnaissance des Noirs comme des êtres
humains à part entière. Or, cette démarche incontestablement
juste et pacifique, s'est heurtée à l'hostilité
des élites juives nord-américaines.
A ce sujet, dans son essai « L'holocauste dans la vie américaine
», le professeur Peter Novick rappelait que, occupant une place
de choix parmi les nantis de la société nord-américaine,
en termes de revenus comme de représentation dans toutes les
positions d'élite, les Juifs avaient tout à perdre et
rien à gagner d'une redistribution plus juste des richesses.
Cela expliquerait que, (pour reprendre les mots du professeur Novick),
mis à part certains Juifs militants de gauche, n'ayant guère
de liens avec la communauté juive, les plus grandes organisations
juives prirent leurs distances vis-à-vis de la lutte contre
la ségrégation raciale. D'ailleurs, en 1966 à
New York (rappelle Novick), trois Juifs new-yorkais sur quatre trouvaient
que le mouvement des droit civils allait trop vite.
Parallèlement, plusieurs études menées aux Etats-Unis
par des chercheurs nord-américains, mettaient en évidence
le rôle central joué par les banquiers, commerçants
et planteurs Juifs dans le génocide africain-américain.
Dans le même temps, les élites juives des Etats-Unis
se définissaient de plus en plus comme la communauté
victime par excellence du fait de l'holocauste. Ce monopole de la
souffrance a provoqué beaucoup d'amertume parmi les Noirs comme
cela ressort d'un discours de James Baldwin en 1967 :
« On n'a aucune envie [..] de s'entendre dire par un Juif
américain que sa souffrance est aussi grande que celle du Noir
américain. Elle ne l'est pas, et on sait bien qu'elle ne l'est
pas au ton même sur lequel il vous assure qu'elle l'est [..].
Ce n'est pas ici, et pas maintenant, que le Juif est massacré
; et il n'est jamais méprisé, ici, comme l'est le Noir,
parce qu'il est un Américain. Les épreuves juives ont
eu lieu de l'autre côté de la mer, et l'Amérique
l'a arraché à la maison de l'esclavage. Or l'Amérique
est une maison d'esclavage pour le Noir, et il n'est pas de pays qui
puisse l'en libérer ».
Une criminalisation réussie
La ranc¦ur s'accrut et la confusion aussi. Une campagne médiatique
a présenté les militants Noirs aux Etats-Unis comme
des antisémites primaires. Cette campagne cherchait à
criminaliser toute allusion au rôle joué par les négriers
et esclavagistes juifs qui, en tant que membres de la race supérieure,
participèrent au génocide africain-américain.
A présent, on assiste dans les pays européens, notamment
dans les anciennes puissances négrières, à une
criminalisation de toute analyse qui tiendrait compte de, ou ferait
allusion à la participation d'hommes d'affaires juifs dans
la traite négrière et l'esclavage des Noirs dans l'univers
concentrationnaire d'Amérique.
En France, par exemple, tout au long de l'année 2005, nombre
d'intellectuels, historiens, porte paroles d'organisations des droits
de l'homme, universitaires et hommes politiques, décrétèrent,
contre toute évidence, qu'aucun Juif n'aurait jamais participé
à la traite ni à l'esclavage des Noirs. En conséquence,
celui qui oserait affirmer le contraire risque d'être unanimement
accusé de judéo phobie. Avec tout ce qu'implique pareille
accusation, l'accès des Noirs à certaines vérités
dans la maîtrise de leur histoire demeure pour le moins, légèrement
compromis.
Le 10 mars dernier, la 17ème chambre du tribunal correctionnel
de Paris a reconnu coupable d'incitation à la haine raciale
Dieudonné M'Bala M'Bala, pour avoir rappelé que des
négriers et des esclavagistes Juifs participèrent au
génocide africain-américain. Le Tribunal a considéré
que par ces propos, Dieudonné « désigne à
la vindicte les Juifs en les assimilant à des marchands d'esclaves
qui auraient bâti des fortunes sur la traite des noirs, ayant
ainsi tiré profit d'un crime contre l'humanité »**.
En conséquence, le Tribunal a condamné Dieudonné
à 5 000 euros d'amende pour diffamation.
Des vérités historiques assez embarrassantes
Mais, la vérité est parfois têtue. Au début
des années 1980, Pierre Pluchon publia « Nègres
et Juifs au XVIIIe siècle », un essai où l'auteur
dénonce l'antisémitisme français au siècle
des lumières. Il veut démontrer que, concernant l'antisémitisme,
le progrès est du côté de l'absolutisme royal
et la réaction du côté des Lumières. Pour
illustrer cette hypothèse il rappelle que dès le mois
août 1550, le Roi Henri II signe à Saint-Germain-en-Laye,
des lettres patentes qui octroient aux Juifs appelés Portugais
ou Espagnols, « les privilèges, franchises et libertés
» dont jouissent les sujets du royaume.
Cette décision royale sera enregistrée par le Parlement
de Paris dès le 22 décembre 1550 et par la chambre des
Comptes, le 25 juin 1551. Pluchon regrette qu'en 1685, l'article 1er
du Code Noir ordonne aux Juifs « ennemis déclarés
du nom Chrétien », de quitter les îles dans les
trois mois, « à peine de confiscation de corps et de
biens ». Mais, il est soulagé de nous faire savoir que
ce texte, enregistré deux ans plus tard par le Conseil Supérieur
du Petit-Goâve, à Saint-Domingue, sera suivi, le 1er
septembre 1688, d'un ordre du Roi appelant à la conciliation
et dérogeant l'expulsion des Juifs. Et pour cause ! Les esclavagistes
juifs possèdent un savoir faire précieux concernant
la canne à sucre et son utilisation dans la production du rhum.
Malgré la jalousie et les nombreuses tracasseries qu'on leur
opposait à cause de leur réussite, les négriers
juifs (commerçants, armateurs, banquiers ou planteurs) n'étaient
pas à plaindre. Pluchon rappelle avec bonheur que plusieurs
parmi eux furent même anoblis par le Roi. Ce fut le cas de Joseph
Nunès Pereyre un banquier à qui le Roy donne en 1720
les titres de vicomte de la Ménaude et de baron d'Ambès.
Un autre négrier, Abraham Gradis, obtient des lettres de noblesse
en 1751. Celui qui voudrait mieux connaître la trajectoire esclavagiste
de ces familles, peut consulter le livre d'Eric Saugera « Bordeaux,
port négrier ». Ceci étant dit, il ne faut pas
oublier que le monopole sur le prosélytisme religieux demeurait
la chasse gardée des Chrétiens. Le christianisme étant,
avec la supériorité de la race blanche, le pilier idéologique
sur lequel reposait la politique génocidaire dans l'univers
concentrationnaire d'Amérique.
Aux Etats-Unis, le rabbin Ralph G. Bennett a publié une Histoire
des Juifs des Caraïbes sous le titre « History of the Jews
the Caribean ». Il s'agit d'un travail visant à reconnaître
aux pionniers juifs, leur contribution à l'essor de l'économie
de plantation dans les pays de la Caraïbe. Ils y auraient introduit,
dès le 17ème siècle, la canne à sucre
et des nombreux esclaves noirs pour mettre en valeur la terre. L'auteur
affirme que ces Juifs « étaient à l'avant-garde
des colons qui apportèrent une contribution essentielle à
la colonisation du Nouveau Monde ». Or, « la colonisation
du Nouveau Monde » a inauguré la systématisation
juridique d'une déshumanisation dont la barbarie nazie aura
été l'aboutissement en Europe*.
A présent, il est certainement gênant que des groupes
ayant participé au génocide africain-américain
du fait de leur appartenance à la race des Seigneurs, quelques
décennies plus tard soient devenus, eux aussi, victimes de
cette même politique de déshumanisation et de négation
de l'humanité appliquée à l'intérieur
de la race blanche. On voudrait bien que les choses ne se soient pas
passées de cette manière. Tout comme nous voudrions
que jamais aucun Africain n'eusse contribué à l'anéantissement
d'autres Africains quelles que soient les circonstances qui se trouveraient
en amont. Hélas ! Les faits sont ce qu'ils sont et la censure
ne pourra pas, indéfiniment, voiler la vérité
historique.
*Voir Plumelle-Uribe, La férocité blanche, Paris, 2001
**Voir le journal Libération du samedi 11 mars 2006
Bibliographie
Bennett, Ralph G. Histoire des Juifs des Caraïbes, Traduit de
l'anglais en français par Marcel Charbonnier, membre de TLAXCALA
le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique.
Diop Maes L. M., Afrique Noire Démographie Sol et Histoire,
Paris, 1996
Lewis Bernard, Race et esclavage au Proche-Orient, Paris, 1993
Novick Pierre, L'Holocauste dans la vie américaine, Paris,
2001
Pluchon Pierre, Nègres et Juifs au XVIIIe siècle, Paris,
1984
Saugera Eric, Bordeaux port négrier XVIIème-XIXème
siècles, Paris, 1995