Un héros oublié : le guérillero
péruvien Luis Felipe de la Puente Uceda (1926-1965)
Ce 1er avril 2006, Luis Felipe de la Puente Uceda aurait 80 ans. Il
est mort au combat le 23 octobre 1965, à l’âge
de 39 ans, comme Che Guevara, qui sera tué deux ans plus tard
dans la Bolivie voisine de ce Pérou si cher au coeur de Uceda.
Le fondateur du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR)
était né le 1er avril 1926 à Santiago de Chuco,
dans la province de La Libertad (chef-lieu : Trujillo), sur la côte
Nord du Pérou. À 16 ans, il fonde un Club étudiant
qui deviendra la Fédération des étudiants de
Santiago. En 1945, il entre à l’Université nationale
de Trujillo et se fait rapidement connaître pour son opposition
à l’oligarchie au pouvoir. En 1948, il est emprisonné
une première fois pendant sept mois, suite au coup d’État
de Odría. En 1949-1950, il participe à une grève
universitaire. En 1953, il est déporté au Mexique, où
il poursuit des études à l’Université autonome
de Mexico. Il rentre clandestinement au Pérou en 1955, déguisé
en curé. Dénoncé et arrêté, il est
condamné à cinq ans d’exil en Espagne, sentence
qui ne sera jamais appliquée en raison des mobilisations en
sa faveur dans la région d’Arequipa. En 1957, il se rend
au Nigéria en tant que vice-président de la Fédération
des Étudiants du Pérou.
En mai 1958, il devient simultanément avocat avec une thèse
de droit sur la réforme agraire et professeur de philosophie
et sciences sociales. Le 26 juin, il devient l’avocat des paysans
victimes du massacre de la communauté de Chepén, en
remplacement d’un avocat emprisonné. Militant du parti
APRA (l’Alliance Populaire Révolutionnaire américaine,
parti antiimpérialiste et panaméricaniste fondé
en 1924 par Víctor Raúl Haya de la Torre durant son
exil mexicain en 1924)), Uceda fait partie des dissidents qui, à
la quatrième convention nationale de ce parti le 1er octobre,
présentent une motion contre la coalition avec des groupes
de droite. Avec les militants expulsés, il constitue l’APRA
rebelle, qui deviendra le MIR.
En mars 1961, quelques jours après son retour d’un deuxième
voyage à Cuba, il est agressé à Trujillo par
des sbires de l’APRA qui ont l’intention de le tuer. Il
se défend, un des agresseurs est tué. Uceda sera emprisonné
un an et demi. Le 17 mars 1962, il est acquitté triomphalement
pour légitime défense. Il part en voyage à Cuba,
en Europe et en Asie, où il rencontre Mao Tsé-Toung.
De retour au pays, il réalise la première réforme
agraire dans la ferme Julcán.
En 1963, il présente au parlement national, au nom du MIR,
un projet de loi portant réforme agraire.
Arrêté le 6 janvier 1964 pour un soi-disant complot contre
le président Fernando Belaúnde Terry, il est remis en
liberté le 26. Le 7 février, il lance une proclamation
révolutionnaire lors d’un meeting de masse sur la place
San Martín à Lima. Le 23 mai, il est arrêté
au cours d’une rafle préventive à la veille d’une
visite du chancelier allemand Lübke.
le 10 juin 1964, au lieu de tenir une conférence de presse
annoncée, Luis Uceda part pour Mesa Pelada, dans la province
de Cuzco pour lancer un mouvement de guérilla. Trois colonnes
de guérilleros sont constituées : la colonne Pachacútec,
dirigée par Luis de la Puente au Sud, la colonne Túpac
Amaru, dirigée par Lobatón et Velando au centre, et
la colonne Manco Cápac, dirigée par Gonzalo Fernández
Gasco au Nord.
Le 23 octobre 1965 Luis Felipe de la Puente Uceda tombe au combat.
Son corps ne sera jamais restitué aux siens.
En 1969, le gouvernement réformiste de Juan Velasco Alvarado
mettra en pratique certains aspects de la réforme agraire proposée
par Luis de la Puente.
À partir de 2000, les reconnaissances publiques de la figure
de Luis de la Puente Uceda commenceront à se faire jour. En
2004, une statue est érigée sur le campus de l’Université
nationale de Trujillo, à côté de celles de Simon
Bolivar et Sánchez Carrión. Et le 23 octobre de cette
même année, un hommage officiel lui est rendu dans les
salons de la mairie de Trujillo.
Source : Instituto Luis Felipe de la Puente Uceda, décembre
2004. Original : http://qollasuyu.indymedia.org/es/2004/12/1351.shtml.
Adapté de l’espagnol par Quibla.
Réponse à la pétition
de soutien à une historienne persécutée
par l’association Entre la Plume et l’Enclume,
Paris, 24 mars 2006. Courriel : plumenclume@yahoo.com . Site : http://geocities.com/plumenclume
Toute notre sympathie va aux gens persécutés à
cause de la qualité de leur réflexion. Si Mme Lacroix
démontre que les crimes staliniens ont été exagérés
par la propagande occidentale, cela nous semble une excellente nouvelle
pour l’humanité, y compris pour les Ukrainiens. Mieux
encore, plus les historiens démonteront les mensonges du XXème
siècle imputables aux pères spirituels de ceux qui se
veulent actuellement les Maîtres du discours et du monde, plus
nous leur serons reconnaissants de leurs efforts et de leur résistance
aux pressions. Comme le rappelle judicieusement la pétition
de soutien à Mme Lacroix, « l’article 11 de la
loi du 13 juillet 1983 stipule : « les fonctionnaires bénéficient,
à l’occasion de leurs fonctions, d’une protection
organisée par la collectivité publique dont ils dépendent,
conformément aux règles fixées par le code pénal
et les lois spécialisées », et cela peut garantir
leur loyauté envers l’État et la nation ; oui,
cette protection doit être effective pour tous, même si
leurs recherches déplaisent à certains.
Néanmoins, cela ne saurait tenir lieu d’immunité
; le libre débat autour des publications des uns et des autres
est toujours souhaitable. Combien d’historiens et autres chercheurs
salariés de l’Éducation nationale n’ont-ils
pas été vilipendés impunément dans l’exercice
de leurs fonctions, simplement parce que leurs travaux déplaisaient
à des organisations communautaires assez puissantes pour empêcher
le libre débat public autour de ceux-ci ? En ce moment même,
dans un pays voisin, le chercheur David Irving, un historien de renom,
vient d’être condamné à trois ans de prison
pour des opinions mal étayées et qu’il a d’ailleurs
reniées, alors que l’ensemble de ses travaux est largement
reconnu par la communauté scientifique, et que ses livres sont
publiés dans toutes les langues européennes. Et le parquet
fait appel, en redemande, car il veut « dissuader les gens de
droite » d’être aussi arrogants dans son domaine,
l’histoire de la Seconde guerre mondiale. Si des lois permettent
un tel déni de justice, et prétendent s’imposer
dans toute l’Europe, elles doivent être corrigées.
Il est donc indispensable de revenir sur le contenu des « lois
spécialisées » en vigueur en France, auxquelles
les historiens, mais aussi les associations communautaires, comme
les simples citoyens, doivent se plier.
Certains, constatant que la notion de négationnisme s’est
popularisée et généralisée, semblent souhaiter
réserver son usage à des fins judiciaires spécifiques:
« ce terme désigne juridiquement la négation des
crimes nazis et ne saurait être employé pour limiter
la liberté de pensée et de recherche qu’à
des fins d’intimidation et de diffamation », dit la pétition
de soutien à Mme Lacroix. Mais la langue a la capacité,
propre à tous les produits de l’esprit, d’évoluer
à sa guise sans tenir le moindre compte des interdits. Effectivement,
il y a vingt-cinq ans, le néologisme « négationnisme
» évoquait une attitude extraordinairement satanique,
et on imaginait qu’il était condamné à
disparaître avec l’aberration qu’il désignait.
Mais c’est le contraire qui s’est produit ! Le concept
s’est révélé créateur, et il désigne
maintenant de façon lumineuse l’attitude du criminel
qui non seulement nie son crime, mais veut l’étendre,
l’approfondir et le prolonger en interdisant toute recherche
sur les origines du crime.
Les historiens africains ont bouleversé nombre de certitudes
de fonctionnaires en montrant la continuité dans l’occultation
du plus colossal des crimes contre l’humanité, la mise
en esclavage industriel et la déportation des Africains, par
les Européens, pour l’exploitation des richesses de l’Amérique.
Leurs relais en France ont su faire reconnaître ce crime contre
l’humanité par la loi Taubira. Celle-ci doit déboucher
sur des réparations concrètes, et sur une prise en compte
des découvertes des chercheurs africains.
Les historiens africains vont encore bien plus loin dans la mise
en lumière du négationnisme, de l’approfondissement
du crime par la pornographie mémorielle, le mensonge immodéré
sur le passé. Ils ont su le faire parce qu’ils en sont
les premières victimes ; ainsi l’égyptologue Cheikh
Anta Diop a subi toutes les diffamations, s’est vu refuser un
poste à l’université et toute espèce de
reconnaissance publique, parce qu’il démasquait des impostures
gravissimes dans l’enseignement africaniste pratiqué
par les Français et les Occidentaux.
La loi Taubira, votée à l’unanimité en
2001, à l’ouverture du siècle, est une loi révolutionnaire,
qui contribue à faire évoluer la conscience de l’identité
française, à la démocratiser réellement.
Comme toutes les nations qui ont été impériales,
la France a besoin de se réveiller, de se désaliéner,
et la loi Taubira favorise l’apparition de l’esprit autocritique
chez les universitaires. Elle est même tellement révolutionnaire,
que certains historiens en font des cauchemars peuplés de hordes
nègres les sectionnant en masse à la guillotine. C’est
apparemment la seule loi relative à la liberté d’_expression
qui les empêche sérieusement de dormir ! Mais elle a
déjà eu un effet paradoxal et salutaire : amener chaque
jour plus nombreux des intellectuels à demander l’abrogation
de la loi Gayssot, dont elle est un effet secondaire.
En tout état de cause, l’histoire n’est qu’un
outil, pour la satisfaction du besoin de vérité, qui
renaît constamment, dans toutes les sphères de l’activité,
mais les sociétés occidentales accordent toute leur
foi à cet exercice intellectuel, pour se connaître elles-mêmes.
Il est donc du devoir des historiens de contribuer à désintoxiquer
les Occidentaux, encore aveuglés et aliénés par
les succès matériels de leur civilisation, faute de
quoi ils ne sont que les agents zombifiés de pouvoirs sectoriels.
Si Mme Lacroix reconnaît la justesse de notre raisonnement,
et demande avec nous l’abrogation des lois Gayssot, de la loi
sur le génocide arménien, de la loi sur la colonisation
positive, toutes lois improvisées pour offrir une immunité
à certains, et à terroriser le reste de l’humanité,
nous la soutiendrons bien volontiers.
Henri Roques obtient la condamnation de Pierre
Vidal-Naquet pour diffamation
Ce 8 mars 2006, au terme d’un marathon judiciaire qui aura duré
un peu plus de sept ans, Henri Roques a enfin reçu un chèque
du montant de la somme au versement de laquelle avaient été
solidairement condamnés, le 18 janvier 2001, Pierre Vidal-Naquet
et les Editions du Seuil pour l ’avoir DIFFAME dans un ouvrage
paru en 1998.
Au sujet de la thèse universitaire d’H. Roques sur les
différentes « confessions » du SS Kurt Gerstein,
P. Vidal-Naquet avait eu l’aplomb d’écrire : «
Si j’en crois un témoin bien placé pour le savoir,
[cette thèse] aurait été rédigée
non par Henri Roques, qui ne sait pas un mot d’allemand, mais
par mon ancien camarade [de cagne], Robert Faurisson en personne »
(Mémoires, 2, Seuil/La Découverte, 1998, p. 44, n. 1).
La vérité est qu’H. Roques avait une bonne pratique
de l’allemand et que R. Faurisson l’avait conseillé
dans ses recherches sans pour autant rédiger une seule ligne
de la thèse.
Quant au témoin invoqué par le diffamateur, il écrivait
dans une attestation remise au tribunal de Paris : « Je n’ai
jamais eu d’entretien de vive voix avec M. Pierre Vidal-Naquet.
J’ai eu seulement avec lui un échange de correspondance,
où la thèse de Monsieur Henri Roques n’était
pas évoquée ».
Bref, P. Vidal-Naquet, pris au piège de ses inventions, ne
pouvait, pour se tirer d’affaire, interjeter appel. Car quel
argument nouveau aurait-il pu invoquer en cause d’appel ?
C'est là que le diffamateur allait apporter d’autres
lumières encore sur sa personnalité.
En effet, dans ses conclusions d’appel, il allait essentiellement
faire valoir que la thèse d’H. Roques était devenue
« contraire à l’ordre public » puisque, aussi
bien, avec le temps, elle avait fini par contrevenir à la loi
antirévisi onniste, dite « loi Gayssot » !
La thèse datait de 1985 et la « loi Gayssot »,
de 1990 ! Par ailleurs, P. Vidal-Naquet, qui, dès 1986, avait
appelé de ses voeux la création d’une loi antirévisionniste
précisément à l'occasion de l’affaire déclenchée
par la thèse d’H. Roques, était connu pour avoir
ensuite fait profession de réprouver toute loi antirévisionniste
et, en particulier, la « loi Gayssot » !
Dans son arrêt du 28 novembre 2002, la cour d’appel de
Paris (M. Grellier, Mme Brongniart, M. Diximier), se fondant essentiellement
sur l’existence de la « loi Gayssot », déclarait
recevable l’étrange argument de P. Vidal-Naquet et irrecevable
l’action d’H. Roques.
Heureusement, le 13 janvier 2005, la cour de cassation cassait et
annulait dans toutes ses dispositions l’arrêt de la cour
d’appel de Paris et renvoyait les parties devant la cour d’appel
d’Orléans. Le 7 décembre de la même année,
cette dernière, constatant le désistement de P. Vidal-Naquet
et des Editions du Seuil, condamnait ces derniers au pai ement des
frais de tous les procès.
En conséquence, en ce même 7 décembre 2005, le
jugement du 18 janvier 2001 reprenait force. Trois mois plus tard,
le 8 mars 2006, H. Roques recevait son chèque et, par là
même, l’ultime confirmation de sa victoire sur son diffamateur,
P. Vidal-Naquet.
Source : RF, 18 mars 2006
Un anniversaire à méditer
par Serge NOITH, Notes vagabondes n°8, 18 mars
2006
Le 18 mars 1962, il y a donc 44 ans, je n'avais pas encore 20 ans,
j'ai éprouvé une des grandes joies de ma vie, un soulagement
énorme et j'ai connu "l'espoir radieux". Ce jour-la
était celui du cessez-le feu en Algérie, la fin d'une
guerre de sept ans qui avait écrabouillé l'Algérie
et déchiré la société française.
Plus de trois millions de jeunes hommes étaient allés
faire cette saleté de guerre, et en étaient revenus
sombres, agités de peur et de haine, fermement décidés
à oublier ce cauchemar auquel ils avaient eu, pour la plupart,
la chance de survivre.
Pour la poignée (quelques centaines) de Français,
dont j'étais, qui s'étaient engagés dans la lutte
aux côtés ou parfois au sein du Front de Libération
Nationale de l'Algérie qui naissait à l'indépendance,
c'était une victoire formidable.
Je suis arrivé en Algérie à la fin juillet,
en stop, via le Maroc, Oujda, Tlemcen, Oran. L'indépendance
avait été fixée au 5 juillet. Malgré les
fleuves de sang que la guerre avait fait couler, d'un côté
comme de l'autre, j'ai trouvé que les Algériens étaient
sans rancune, qu'ils étaient accueillants et hospitaliers,
comme le prévoyait une immuable tradition méditerranéenne
et musulmane. A Oran, il y avait les traces d'un exode. Le long des
grand boulevards on voyait des rangées de machines à
laver et de frigos à vendre. Leurs propriétaires avaient
dû sauter dans les derniers bateaux.
Or deux semaines auparavant, justement le 5 juillet, les manifestations
de joie des Algériens d'Oran avaient dégénéré
et tourné au massacre : des milliers de Pieds-Noirs furent
enlevés, des centaines massacrés et les autres relâchés.
Ils n'avaient pas tous pris le bateau. Évidemment, j'ai entendu
parlé de ces événements beaucoup plus tard. La
propagande de l'Algérie française n'était pas
morte et on se méfiait. Mais il faut un livre, publié
aujourd'hui, pour que j'en apprenne les détails . Comme toujours
quand il y a "libération", il y a du monde pour voler
au secours de la victoire et pour en profiter bassement. L'Armée
de Libération nationale n'était pas encore entrée
en ville et les massacres sont sans doute le fait de faux résistants,
comme en France au moment de l'Épuration. Il y a 44 ans, j'étais
sur place, j'ai parlé avec des gens et je n'ai rien su.
Oran était un haut-lieu de l'OAS qui se livrait aux tueries,
élégamment appelées "ratonnades". Pour
les Pieds-Noirs, les Algériens étaient des "ratons".
Ce sont des mots qui se paient. L'armée française, qui
n'avait pas encore évacué, est restée enfermée
dans ses casernes pendant que le terrible règlement de compte
se déroulait, en quelques heures. Il n'était plus temps
de faire la guerre aux Algériens Et dans le fond beaucoup de
métropolitains ont pensé que les Pieds-Noirs avaient
eu ce qu'ils méritaient.
Je ne pense pas que les massacres, quels qu'ils soient, soient justifiables.
Mais on peut comprendre la rage et la haine qu'engendrent certaines
oppressions, elles-mêmes plus ou moins sanglantes. Le sort des
harkis, quelque déplorable qu'il fût, se comprend parfaitement
en terme de vengeance. Qui peut affirmer sans ciller qu'il est au-dessus
de tout sentiment de vengeance? Les autorités françaises
viennent de renvoyer dans son trou le président de la Confédération
helvétique qui venait benoîtement inaugurer une plaque,
à Paris, dans le Louvre, pour célébrer la mémoire
des centaines de Gardes suisses massacrés par la foule parisienne
en 1792. Pas question de commémorer. La Mémoire n'est
pas pour tout le monde. La foule, représentant les Bons, a
massacré les Suisses, représentant les Mauvais. Votre
plaque, vous pouvez vous la mettre où vous voulez. Oublions
le côté moral : il y a un point de vue politique qui
dit qu'il y a de bons massacres et des mauvais. Celui d'Oran a été
presque totalement occulté, c'est donc un bon massacre.
Le jugement politique dépend, évidemment, de qui est
au pouvoir. En Algérie, 44 ans après, c'est toujours
le FLN qui est au pouvoir, et à Paris, c'est Chirac, lieutenant
en Algérie, et proche des signataires des Accords d'Evian,
du 18 mars 1962. Étonnante stabilité. Surtout quand
on voit que l'élite dirigeante algérienne, regroupée
autour de ses services de renseignement militaires, ont jeté
à bas la démocratie le 11 janvier 1992 et déchaîné
une guerre civile, qui a duré plus longtemps que la guerre
avec la France, et qui a fait, dit-on, 200.000 morts. Se cramponner
au pouvoir, empocher la fabuleuse rente pétrolière,
cela vaut bien 200.000 morts et, en prime, l'absolution des massacreurs,
avec ou sans uniforme. Pour les gens de ma génération,
la solidarité avec les Algériens en lutte a été
une aventure exaltante, une école de vie et d'action. Mais,
après quelques dizaines d'année, c'est un grand dégoût
de l'Algérie qui nous étreint. Il y avait un immense
espoir dans la population, en 1962, et une grande joie. Aujourd'hui,
il n'y a que ruines, désespoir, fuite, impuissance et tristesse.
Mes frères algériens, je vous embrasse, les larmes aux
yeux.
* Jean MONNERET, La Tragédie dissimulée, Oran, 5 juillet
1962, éd. Michalon, 189 p. L'auteur, lui-même "pied-noir"
se situe très à droite et cherche à réhabiliter
la présence coloniale français en Algérie. C'est
incontestablement répugnant mais il faut lire son livre. C'est
la vérité qui sort du puits, c'est-à-dire des
archives et la nier ne sert à rien.
Les habits neufs du doriotisme ou : les racines
historiques du racisme de la gauche française
Par Houria Bouteldja, Omar Benderra le 17 février
2006
http://www.reseau-ipam.org/article.php3?id_article=1190
Contrairement à une idée reçue, le racisme en
France n'est pas le monopole de l'extrême droite. Il est aussi,
sous toutes ses formes, une partie significative du patrimoine politique
récent - et des non-dits actuels - de la gauche française.
Mon fils, vois-tu ces deux ou trois imbéciles qui tiennent
le monde entre leurs mains Et, qui, dans leur extrême suffisance,
se croient au-dessus de tous ? N'en tiens pas compte ; dans leur candide
ignorance Ils appellent hérétiques tous ceux qui ne
sont pas des ânes. Omar Khayyâm, Les Rubbaiyates.
Contrairement à une idée reçue, le racisme en
France n'est pas le monopole de l'extrême droite. Il est aussi,
sous toutes ses formes, une partie significative du patrimoine politique
récent - et des non-dits actuels - de la gauche française.
C'est ce que montre l'histoire de ses formations politiques, dés
le congrés de Tours en 1920 (date de la création du
Parti communiste français). Ce phénoméne, perceptible
au PCF et dans certaines organisations dites d'extrême gauche,
est trés prégnant au Parti socialiste. Il peine à
se masquer derriére les grandes déclarations de fraternité
récurrentes ou par la cooptation d'individus d'origine arabe
pour servir de faire-valoir.
Les dérives racistes d'une certaine gauche française
Sur la question du racisme, certains courants de la gauche française,
en terme d'héritage et de pratique actuelle, n'ont rien à
envier aux conservateurs. Pour des formations se réclamant
d'idéologies progressistes et humanistes, le constat est consternant.
L'évolution récente, plus ou moins graduelle, vers les
positions les plus réactionnaires du spectre politique est
également une caractéristique remarquable de franges
significatives du courant principal de la gauche française
incarné aujourd'hui par le Parti socialiste. De tradition nationaliste,
au sens le plus étroit du terme, celles-ci se référent
naturellement, en évitant de le proclamer ouvertement, davantage
aux théories bellicistes et racistes d'un Jules Guesde qu'à
l'internationalisme pacifiste de Jean Jaurés.
A une époque où les caricatures racistes fleurissaient
sans susciter de réprobation, dans les années qui précédérent
la Seconde Guerre mondiale, l'incarnation historique de cette dérive
a été Jacques Doriot. De la SFIO puis du PCF, il a évolué
vers la droite nationaliste (PPF), pour finir dans la collaboration
pure et simple avec le nazisme. Dans les années 1930, le doriotisme
a constitué en France un véritable courant politique.
Plus prés de nous, les leaders de la SFIO Guy Mollet et Max
Lejeune, dont les portraits ornent encore les murs de certaines permanences
du Parti Socialiste Français, ont été les exécuteurs
sans âme d'une politique de guerre coloniale en Algérie,
de compromission avec les puissances d'argent et les franges suprématistes
de l'extrême-droite.
Aujourd'hui, les mêmes inclinations national-populistes caractérisent
un certain nombre d'acteurs de la gauche française, violemment
anti-droits de l'homme, anti-arabes et anti-musulmans : ils reprennent
en ch¦ur un discours islamophobe qui ressemble à s'y
méprendre à un antisémitisme de substitution.
En effet, certains des cadres représentatifs de cette mouvance
tiennent un discours voisin de celui de leurs notoires prédécesseurs
des années 1930 et 1950, en utilisant parfois les mêmes
formulations . Entre nationalisme myope, nostalgie de la grandeur
perdue, racisme et détestation compulsive de l'islam, les proximités
avec le discours antisémite sont plus qu'incidentes : il suffit
seulement de remplacer juif par islam...
L'idéologie néo-doriotiste de cette gauche réactionnaire
semble notamment véhiculée par une partie de la rédaction
de l'hebdomadaire satirique Charlie-Hebdo. A l'origine non-conformiste
et anti-bourgeois, ce périodique qui a révélé
assez rapidement un antiféminisme vulgaire, se veut aujourd'hui
le porte-voix décomplexé du discours islamophobe. Cette
ligne éditoriale se fondant, selon ses auteurs, sur l'anticléricalisme
traditionnel de la gauche française. Animé notamment
par des figures vieillissantes de l'anarchisme soft de Mai 68, Charlie-Hebdo
semble rechercher une seconde jeunesse en chassant sur les terres
balisées et gratifiantes de la guerre contre les musulmans.
Pour ce périodique et nombre de chroniqueurs institutionnels
de gauche, la réaction des « arabo-musulmans »
aux caricatures anti-musulmanes publiées par un quotidien danois
en septembre 2005 (et particuliérement relayées depuis)
ne s'explique que par les tropismes fondamentalistes et les réflexes
de repli identitaire fondé sur le religieux. Selon ces plumes
inspirées, l'Islam, en panne d'aggiornamento, ne serait qu'une
religion sclérosée pratiquée par des populations
frustes et intolérantes, viscéralement hostiles à
toute remise en cause d'une dogmatique médiévale, et
imperméables à la modernité laïque et républicaine.
Pour ces dessinateurs de presse, il s'agirait de hisser ces masses
barbues et voilées vers la modernité en acceptant, comme
pour les autres croyances, la dérision du sacré au nom
de la liberté d'expression. Charlie-Hebdo se présente
ainsi en tant qu'héritier, en ligne directe, des tenants de
la « mission civilisatrice », venus éclairer les
barbaresques d'Afrique du Nord. Avec les résultats qu'on sait.
Pour ces journalistes, le contexte politique n'existe pas. Quid du
discours globalisant sur l'islam, l'islamisme, le terrorisme islamiste,
les Arabes, les attentats suicides, le foulard islamique... ? Des
romans, essais, articles de journaux, émissions de télévision
qui, par dizaines, s'évertuent de maniére obsessionnelle
à présenter de l'Islam et des musulmans l'image la plus
repoussante possible ? Silence complet : de cela, il n'est jamais
question.
En réalité, et tous les « basanés »
le ressentent au quotidien, par ce bombardement médiatique
multiforme, par glissements sémantiques successifs et par «
tranquille » extension, tout ce qui est arabo-musulman se confond
peu à peu dans une totalité stigmatisée car obscurantiste,
menaçante, offensive, inassimilable, ontologiquement hostile
à la France, à sa République, à l'Occident.
Tout ce qui peut nourrir la haine et renforcer la méfiance
est entretenu jusqu'à la peur paranoïaque que l'on souhaite
visiblement installer dans l'opinion. Exagéré ? Alors,
pour ne prendre que deux exemples récents, comment interpréter
ces campagnes de presse lancées sur la base de mensonges grossiers
et de théâtralisation : l'agression sadique par des «
jeunes » de banlieue sur une jeune mére de famille «
blanche » dans le RER D en 2004, l'attaque du train Nice-Marseille
en janvier 2006 par des « hordes de jeunes » voyous déchaînés
?
Au cours des émeutes qui ont agité les banlieues françaises
en octobre et novembre 2005, tous les poncifs du discours de l'apartheid,
les pires clichés racistes ont été entendus («
la faute à l'islam, la polygamie, les réseaux islamistes
en action... ») et reproduits avec complaisance sur une large
échelle. Le terreau historique de l'islamophobie à la
française
La société française n'est pas majoritairement
raciste. C'est tout à son honneur, car elle est constamment
travaillée au corps par des courants idéologiques et
politiques qui le sont indubitablement. Cette réelle ouverture
d'esprit de la majorité des Français contraste singuliérement
avec celle des médias et d'une partie des élites politiques
qui ont fait de l'Arabe, du Noir et d'une maniére générale
du musulman l'ennemi sournois investissant subrepticement les murs
de la République.
Il n'est pas surprenant qu'un livre aussi remarquable que L'Islam
imaginaire de Thomas Deltombe (La Découverte, septembre 2005)
ait été délibérément ignoré
par la plupart des médias qui « font l'opinion ».
C'est qu'il détaille avec minutie, informations à l'appui,
comment s'est fabriqué, depuis trente ans, une représentation
mensongére de l'Islam et des musulmans à la télévision.
L'art de la propagande ayant évolué, on prend garde
d'éviter que l'objet désigné à la vindicte
soit nommé collectivement et identifié globalement -
la ficelle serait dangereusement grossiére et trop visible.
La mise à l'index est, au contraire, effectuée sur le
registre de l'ellipse. Deltombe rappelle ainsi comment tout documentaire
sur l'islam ou sur les banlieues est sempiternellement précédé
d'appels sentencieux à « éviter les amalgames
», à ne pas confondre la « majorité musulmane
» sage et silencieuse et une minorité d'excités.
Aprés quoi, tout aussi sempiternellement... En avant les amalgames
! Il ne sera donc question que d'« intégristes »,
de « radicaux » et même de « jeunes »
(sans autre précision, mais tous comprennent qu'il s'agit de
jeunes Arabes des ghettos suburbains), lesquels, par association et
par répétition dans le discours dominant, apparaissent
comme une totalité indistincte, relevant d'une religion fanatique,
globalement hostile et radicalement « non-intégrable
». Cette « réalité » fabriquée
- constamment réitérée - fonde et entretient
l'angoisse de l'opinion devant l'altérité adverse de
l'islam et des Arabes, perçue comme absolument indissoluble
dans la collectivité nationale.
Le terreau historique dans lequel l'islamophobie à la française
plonge ses racines est trés riche : de la fort longue colonisation
de l'Algérie (la plus ancienne de toutes les puissances coloniales
occidentales aprés celles du Portugal) et ses profonds traumatismes
non-dits et non-réglés, à la présence
durable en « métropole » de diverses populations
de nationalité française mais d'origine « coloniale
» qui fournissent le gros du contingent des exclus, en passant
par les images dominantes du conflit israélo-palestinien où,
au nom d'une neutralité de façade, bourreaux et victimes
d'un ordre colonial sont renvoyés dos-à-dos - sans omettre
le soutien déclaré des plus éminents représentants
de la République française, de droite comme de gauche,
aux despotismes arabes les plus sanglants.
Ces références contemporaines sont adossées
à une sorte de fatras pseudo-historique où Charles Martel,
les croisades et la prise de la Smala d'Abdelkader forment les soubassements
d'un systéme de représentation d'une France mythique,
à la pointe du combat contre le dragon musulman. Des marqueurs
qui révélent les strates d'une tradition arabophobe
et antimusulmane formant le socle référentiel tacite
du discours du mépris et de l'exclusion. Jusqu'où conduira
l'obsession anti-islamiste ?
Aujourd'hui, maints contempteurs d'Arabes dissimulent leur racisme
derriére le probléme supposé de l'archaïsme
islamiste, son intolérance générique et de son
incapacité à accepter les normes modernes de la laïcité
républicaine. La révolte des jeunes ne reléverait
donc pas, cas unique, de l'explication sociologique et économique
: ils se sont révoltés parce qu'ils seraient musulmans
!
Les fondements idéologiques du racisme anti-arabe, omniprésents,
rarement évoqués, expliquent le fait que l'affaire des
caricatures soit présentée comme un événement
isolé, un coup de tonnerre islamiste dans le ciel d'été
de l'expression libre, n'ayant de singulier que l'ampleur des réactions
qu'elle a suscitées. Ces réactions « disproportionnées
», dégagées de tout contexte, reléveraient
donc de l'irrationnel et ne traduiraient que l'émotion de croyants
fanatisés devant un pur blasphéme, une atteinte à
un symbole sacré. Elles se situeraient donc en contradiction
frontale avec des valeurs occidentales réputées consubstantielles
à la francité et, depuis quelques temps, à l'«
européanité », notamment la laïcité,
l'égalité des sexes, la démocratie, le droit
et aujourd'hui la liberté d'expression.
Toutes valeurs de la civilisation moderne implicitement déniées
- car essentiellement étrangéres - à l'Islam
et, par extension « naturelle », à ceux qui procédent,
de prés ou de loin, de l'arc culturel arabo-musulman.
Pour mémoire, ce sont là clairement énoncés,
les arguments opposés par les milieux, de droite et de gauche,
qui refusent l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne.
L'apparente superposition du religieux et du politique dans le continuum
arabo-musulman est insupportable pour les défenseurs d'une
laïcité intolérante. Souvent sincéres, mais
ayant du monde une vision déformée par le prisme du
francocentrisme, ils croient percevoir dans cet apparent mélange
des genres dans la situation politique trés différente
des pays arabo-musulmans, caractérisée par l'étouffement
des libertés et l'interdiction de l'expression politique, les
prémisses d'un ordre théologique du monde. De fait,
il y a peu à voir, et c'est le moins qu'on puisse dire, entre
la situation politique française et celle prévalant
dans les dictatures arabes. Il y a lieu de souligner, bien que ce
ne soit pas l'objet de cette contribution, que la manipulation du
religieux à des fins politiciennes est le fait, d'abord de
régimes liberticides qui ont entretenu toutes les régressions
pour conforter l'emprise sur des sociétés écrasées.
Il s'agit donc là d'un rapprochement, à tous points
de vue, rigoureusement invalide.
Bien sûr, comparaison n'est pas raison, et bien des différences
nous séparent - heureusement - de la conjoncture politique
des années 1930. Nombre de ceux qui, à gauche, sont
embarqués dans la croisade furieuse contre le « social-islamisme
» ou l'« islamo-fascisme » (et leurs complices «
islamo-gauchistes ») protesteront d'ailleurs, sûrement
sincérement, qu'il n'y a aucun racisme anti-arabe dans leur
engagement. Mais ce qu'ils ne voient pas, c'est que leur obsession
anti-islamiste reléve de la même posture psychologique
et politique que l'obsession anticommuniste et nationaliste de Doriot
hier. Et qu'à force de s'inscrire de plus en plus nettement
dans le courant médiatique et politique dominant, celui qui
met tout en ¦uvre pour que la prophétie du « choc
des civilisations » se réalise effectivement, ils se
rapprochent de plus en plus des positions des néoconservateurs
américains en Irak ou des colons israéliens dans les
territoires occupés. Comme le précurseur Jacques Doriot,
une partie de la gauche française, par arabophobie et par aveuglement
idéologique, semble dériver irrésistiblement
vers la collaboration active avec les courants les plus rétrogrades,
fascisants, de l'ultralibéralisme mondialisé.