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Histoire
 

La caste juive en Palestine
par Adam Sabra, http://www.racetraitor.org /, août 2004. Traduit de l'anglais par Marcel Charbonnier pour Quibla.
L'auteur, citoyen US d'origine égyptienne, est étudiant en histoire musulmane.


La création et le développement d'un Etat sioniste en Palestine posent un certain nombre de problèmes d'interprétation, en particulier aux théoriciens de gauche. Le mouvement sioniste combine des éléments de « travaillisme » et de colonialisme. Ce paradoxe (en apparence) a conduit les analystes à classer Israël dans des catégories allant du colonialisme de peuplement jusqu'à la social-démocratie. A l'évidence, les modes d'analyse traditionnels, bien qu'ils apportent quelques lumières sur cette question, n'ont pas fourni un outillage suffisant pour mener à bien cette analyse, qui reste à faire.
Dans ce qui suit, je m'attacherai à établir que la meilleure façon d'appréhender le développement du sionisme consiste à définir et à utiliser le concept de « caste » ou de « race » juive [1]. Cette caste ne représente pas une forme sociale préexistante : il s'agit bien plutôt de la construction historique, pour ainsi dire de l'invention, d'une caste juive, qui s'autoproclame « nation », et qui exclut la population autochtone arabe palestinienne. L'invention de cette caste a eu un effet profond sur la politique, l'économie et la culture de la Palestine. Cet article tentera de cerner ces effets, tout au long des développements historiques affectant ces différents domaines. Ce n'est qu'une fois qu'on aura compris le développement de la caste juive que des efforts pourront être dirigés dans la bonne direction, c'est-à-dire contre elle, que les efforts en vue de son abolition pourront avoir quelque efficacité. A cet égard, la faiblesse - fatale - des tentatives actuelles pour partager une nouvelle fois la Palestine acquerra une évidence éclatante.
Le mouvement sioniste est né à la fin du dix-neuvième siècle, en réaction à certains changements qui affectaient les sociétés européennes de l'époque. Ces changements suivant leur cours, les juifs d'Europe se trouvèrent comme pris en étau, au milieu des glissements rapides affectant l'ordre, tant social que politique. La désagrégation d'institutions et d'idées surannées leur donna, parfois, des opportunités sans égal d'avancement social et d'intégration. Mais, souvent, elle aboutit aussi à la destruction des communautés traditionnelles, à travers : soit, certaines ripostes au changement social ; soit, la montée de l'antisémitisme.
L'expérience vécue par les juifs d'Europe s'est distinguée de celle de la plupart des autres Européens dans deux domaines différents : la classe et la nation. Ces deux concepts constituant le fondement du nouvel ordre politique, il importe d'examiner ces questions de plus près.
Les juifs, en matière de classe, ont été différents de leurs voisins, durant un certain temps [2]. Tandis que la plupart de leurs voisins non-juifs étaient paysans, l'immense majorité des juifs n'étaient pas paysans. Ils étaient concentrés dans les services et dans les fonctions d' «intermédiaires », telles le commerce et la collecte des impôts. Ces professions les ont amenés, bien souvent, à être coincés entre l'aristocratie, qui les utilisait quand c'était possible, et la paysannerie, aux yeux de laquelle ils représentaient, dans bien des cas, le visage de l'oppression incarnée dans les percepteurs et les usuriers.
Au fur et à mesure que le féodalisme poursuivait son effondrement en Europe orientale, les tensions entre les juifs et leurs voisins non-juifs augmentaient, les juifs étant inexorablement paupérisés. L'antisémitisme atteint de nouveaux sommets, et beaucoup de juifs pensèrent qu'ils pourraient mieux s'en tirer en Occident, où leurs coreligionnaires étaient mieux intégrés à la société. Tandis que ces juifs est européens émigraient vers l'Ouest, l'antisémitisme se répandit en Occident, phénomène tout à fait comparable à la façon dont les Européens de droite ont répondu à l'augmentation de la main-d'oeuvre immigrée en encourageant en sous-main le racisme.
C'est alors que la question de la nation devint primordiale [3]. L'ascension de l'Etat nation avait rendu naturelle l'idée que tout « peuple », terme qui n'a pas de définition constante dans l'histoire, devait disposer d'un Etat qui lui appartînt en propre. Le nationalisme raciste devenant de plus en plus populaire, les juifs furent de plus en plus perçus non seulement comme des outsiders du point de vue religieux, mais même comme des outsiders nationaux et raciaux. La pensée raciste : sionisme et antisémitisme
Le sionisme est né, précisément, de ces dilemmes de classe et de nation. Un proto-sioniste, Leo Pinsker, a répliqué aux pogroms en Russie en écrivant: « La judéophobie est une aberration psychique. Comme toute aberration psychique, elle est héréditaire et cette maladie, transmise de génération en génération depuis deux mille ans, est devenue incurable » [4]. Ainsi, le problème spécifiquement historique et politique de l'antisémitisme fut converti en un dilemme existentiel. Comme tout bon nationaliste de son temps, Pinsker connaissait la solution, pour son peuple défait : un Etat qui lui soit propre. Ces spéculations n'était pas l'exclusivité des Européens orientaux. Theodor Herzl, considéré généralement comme le père du sionisme,a réagi à l'affaire Dreyfus, en France, en adoptant le slogan « un Etat juif : voilà la solution au problème posé par l'antisémitisme ». Qu'un juif français assimilé puisse être accusé de trahison sur la base de preuves fabriquées, voilà qui fut déterminant dans la manière dont Herzl envisagea l'avenir des juifs européens. Il écrivit : « Toute nation au sein de laquelle vivent des juifs est antisémite, que ce soit secrètement ou ouvertement. » [5] Rejetant les efforts déployés par les juifs assimilés afin de résoudre le problème de l'antisémitisme dans leurs propres sociétés, Herzl aboutit à la conclusion que la Question juive (comme on appelait à l'époque ce problème) ne pourrait trouver de solution autre que nationaliste, c' est-à-dire grâce à la création d'un Etat juif.
En adoptant cette attitude défaitiste vis-à-vis du rejet raciste, et en choisissant un programme nationaliste pour un groupe religieux dépourvu de toute base géographique où établir son Etat national, Herzl, à l'instar de beaucoup de ses partisans, ne faisait que reprendre à son compte bon nombre des accusations formulées par les antisémites à l'encontre des juifs. Tout d'abord, il rejetait toute tentative de résoudre au sein de leurs propres sociétés européennes le problème vécu par les juifs. Ensuite, il acceptait l'idée que les juifs étaient des étrangers au sein de ces sociétés, et qu'ils ne pourraient trouver leur émancipation qu'en les quittant et en créant un Etat séparé ailleurs, de préférence, si possible, en Palestine.
Les sionistes travaillistes, à l'instar de David Ben Gourion, étaient enclins à aller encore plus loin dans leur complaisance vis-à-vis des affirmations des antisémites. Si Herzl voyait dans l'émancipation des juifs seulement une question nationale, ils voulaient quant à eux traiter y compris les aspects de classe de cette question. Ainsi, pour Ben Gourion, ce n'était pas l'immigration de capitalistes juifs qui ferait de la Palestine une société juive, mais bien plutôt l'afflux de travailleurs juifs [6]. Dans
une certaine mesure, la « normalisation » de l'existence sociale juive répondait à certaines conditions idéologiques.
Les premiers sionistes entretenaient un débat soutenu avec les démagogues antisémites, allant jusqu'à adopter la caricature faite par ces démagogues des juifs, caricature dont ils firent le modèle à ne pas suivre. Le cas le plus impardonnable d'une telle convergence de vues est celui de la Hongrie occupée par les nazis. Le Dr. Rudolph Kastner, représentant des intérêts sionistes, négocia l'immigration de quelques-uns parmi les membres les plus éminents de la communauté juive hongroise en Palestine, en échange de sa collaboration au « bon déroulement » de la déportation du reste de la communauté juive hongroise (c'est-à-dire l'immense majorité, NdT) vers les camps de concentration [7]. Le haut fonctionnaire nazi Adolf Eichmann vit dans cet accord bien plus qu'un petit arrangement politique opportuniste. Il vit en Kastner un « idéaliste » comme il l'était lui-même, dévoué à ses idéaux nationaux, pour qui la souffrance des gens de second rang n'avait absolument aucune importance [8]. Aussi, la congruence entre idéaux racistes et idéaux sioniste, loin d'être simple coïncidence, découlait directement d'une confusion volontaire entre la nation et la race.
Toutefois, en fin de compte, le développement de l'idéologie sioniste fut déterminé par la relation des sionistes avec un facteur qui n'avait rien à voir avec les débats qui battaient leur plein dans les communautés juives européennes, et en Europe d'une manière générale, autour de la question de l'antisémitisme. Les promoteurs de « l'homme juif nouveau » étaient désormais confrontés aux Arabes de Palestine.
Quand les premiers immigrants juifs commencèrent à affluer en Palestine, dans les années 1880, la tâche consistant à créer une société purement juive sembla absurde à tout observateur extérieur. En 1907 encre, Arthur Ruppin, un des responsables de l'Organisation Sioniste Mondiale, écrivait dans un rapport que les juifs n'étaient qu'environ 80 000, sur une population totale en Palestine de 700 000 habitants [9]. Mais, plus embêtant : la population arabe s'accroissait, essentiellement en raison de la prolongation de l'espérance de vie. A la même époque, les juifs possédaient seulement 1,5 % des terres [10]. Une immigration juive massive, qui commença dans les années 1920 et connut une accélération marquée dans les années 1930, en raison de l'ascension du nazisme en Allemagne, fit passer la population juive à approximativement un tiers de la population totale, possédant 7 % des terres en 1948, année de création de l'Etat d'Israël [11]. Comment, dès lors, une société purement juive allait-elle pouvoir être édifiée, en Palestine ? Edification de la caste juive
Un facteur, très important, jouait en faveur des sionistes. Après la défaite et l'effondrement consécutif de l'Empire ottoman, à la suite de la Première guerre mondiale, la Grande-Bretagne occupa la Palestine, région sur laquelle elle reçut mandat de la Ligue des Nations. En dépit du succès remporté par d'autres nations arabes, qui obtinrent leur indépendance dans les années 1920, les Britanniques, souvent aidés en cela par les sionistes, continuèrent à maintenir leur contrôle sur la Palestine jusqu'à la fin de la Seconde guerre mondiale, époque où le conflit sionisto-arabe rendit la Palestine ingouvernable, pour les Britanniques. En dépit du retournement ultérieur de ces alliés d'hier, processus commencé en 1939, année où la Grande-Bretagne tenta de limiter l'immigration juive afin de calmer l'opinion publique arabe, opération rendue indispensable par l'état de guerre, le succès du projet de colonisation sioniste dépendait du parapluie britannique. Sans la présence d'une puissance impériale vouée à l'édification d'un « foyer national juif » en Palestine, la population indigène n'aurait jamais pu être contrainte à accepter la poursuite de la colonisation sioniste [12].
Sur ces entrefaites, les sionistes avaient expérimenté différentes formes de colonisation. A partir de 1882, des colons sionistes venus d'Europe orientale reçurent un financement du Baron de Rotschild afin d'édifier un système de plantations, en Palestine, sur le modèle des Français en Algérie. L'idée consistait à utiliser la main-d'ouvre locale, bon marché, pour créer des zones de production de produits agricoles à valeur marchande. Si les colons empruntaient leurs méthodes agricoles aux paysans arabes locaux, qui avaient une expérience ancestrale en matière d'agriculture, les nouvelles implantations se basèrent sur des relations agronomiques totalement différentes de celles des paysans arabes, lesquels s'orientaient, en priorité et majoritairement, vers une agriculture de subsistance [13]. L'agriculture capitalistique ainsi créée supplanta l'économie de subsistance.
Le résultat, prévisible, ne se fit pas attendre. Si quelques juifs travaillaient dans les plantations, l'effet général de la nouvelle agriculture fut d'établir une confusion totale entre les notions de classe et de caste. Ce sont des juifs qui dirigeaient le foncier, tandis que les Arabes travaillaient la terre. Bien que ce mode de fonctionnement n'ait pas été inconnu dans d'autres sociétés coloniales, en Palestine, les colonisateurs cherchèrent à créer une société basée sur le travail colonisé. Lorsqu'arrivèrent en Palestine, plus tard, des immigrants influencés par des idées socialistes, ils furent choqué au constat qu'en Palestine, les juifs continuaient à représenter une minorité non laborieuse. Plus important pour ce qui va suivre : il devint évident qu'une société spécifiquement juive ne pouvait être fondée sur le travail arabe. Les juifs allaient devoir créer leurs propres institutions, s'ils voulaient édifier un Etat en Palestine. Les Arabes devraient en être exclus [14].
Le problème posé par la construction d'une société juive, au milieu d'une population à la majorité arabe écrasante, fut désormais désigné du nom de code : « Conquête de la terre et du travail ». En effet, pour édifier des institutions juives, il fallait nécessairement contourner les relations classiques intrinsèques à la production capitaliste. Une fois achetées, les terres devaient absolument rester entre les mains des juifs. Aucune offre, aussi pécunièrement intéressante eût-elle été, faite par un Arabe ne devait faire empêcher le « peuple juif » d'acquérir la terre. Cet aspect foncier était déterminant, l'autre versant de ce projet (de colonisation) appelé « sionisme travailliste » étant le recours exclusif à de la main-d'ouvre juive sur la terre acquise par les juifs en Palestine. Les sionistes travaillistes veillèrent à un respect absolu de cet exclusionnisme dual (que nous appellerions aujourd'hui apartheid) afin de mettre sur pied des institutions purement juives.
En ce qui concerne la conquête des terres, les sionistes se donnèrent un instrument particulièrement puissant, afin d'imposer une obtempérance absolue aux propriétaires terriens juifs. La terre n'était pas acquise par des individus, mais par une société, connue sous le nom de Fonds National Juif (FNJ) [en hébreu : KKL - Keren Keyemet Le-Yisraël]. Le KKL acquérait les terres et ne les louait qu'à des juifs, qui n'avaient pas le droit de les sous-louer (15]. Ainsi, la terre était acquise au nom du « peuple juif », elle était réservée à son seul usage, et elle était exclue du marché foncier. L'idée, pour le KKL, était d'acquérir, petit à petit, autant de terres qu'il était possible, afin de constituer la base territoriale de l'Etat juif escompté.
Naturellerment, pour que la terre puisse bien servir à cet usage, le travail arabe devait être exclu. Ainsi, les baux de location de terres offerts par le KKL interdisaient catégoriquement tout recours à une main-d'oeuvre non-juive sur ses parcelles dûment estampillées « KKL » [16]. Une manière de faire qu'il en aille bien ainsi consistait à louer des terres uniquement à des juifs qui avaient l'intention fermement déclarée de les exploiter par eux-mêmes. Dans certains cas, la terre ayant été acquise à des propriétaires terriens arabes absentéistes, les paysans qui habitaient sur ces terres et les travaillaient furent chassés. Les propriétaires terriens juifs qui refusaient d'exclure la main-d'oeuvre arabe pouvaient perdre leurs droits à bail, voire faire l'objet d'un boycott.
Cette conquête du travail ne concernait pas seulement l'agriculture : elle battait également son plein dans l'industrie. Les sionistes travaillistes créèrent une institution afin d'organiser le travail juif et d'exclure les Arabes (de l'économie) : la Histadruth. La Histadruth était (elle l'est encore, dans une large mesure) un syndicat juif multisectoriel, qui fournit à ses adhérents un certain nombre de prestations très importantes. Mais ce fut surtout le principal instrument de ségrégation entre le travail arabe et le travail juif, qui permit, en particulier, la protection de celui-ci contre la compétition de celui-là sur le marché du travail. Les travailleurs arabes étant habitués à des salaires moins élevés ainsi qu'à une vie quasi-spartiate, leur concurrence risquait d'entraîner une révision à la baisse des salaires des ouvriers juifs. De plus, si la valeur marchande de la main-d'oeuvre arabe et de la main-d'oeuvre juive finissait par tendre à un certain équilibre, à une relative égalisation, grand était le risque que les employeurs ne les employassent indifféremment.
La Histadrut fit campagne afin de contraindre les employeurs juifs à n' embaucher que des travailleurs juifs, à l'exclusion de toute main-d'oeuvre arabe. Ainsi, les salaires juifs allaient rester élevés, et un secteur économique strictement juif allait émerger. Même lorsque des ouvriers arabes et juifs effectuaient précisément le même travail, les travailleurs juifs percevaient des salaires nettement plus élevés [17]. Cette politique ne fit pas qu'exclure des travailleurs arabes, déjà chassés de leurs terres par les juifs, en raison de la politique d'acquisition foncière que nous avons évoquée, mais elles portèrent le coup de grâce à toute tentative d'organiser le travail sur une base non-raciale. Le « travaillisme » du sionisme travailliste a tué, et continue à tuer, tout effort, et tous les efforts, visant à édifier un mouvement travailliste unifié fondé sur le principe que les travailleurs, juifs et arabes, souffrent les uns comme les autres de l'exploitation capitaliste. En échange des privilèges inhérents à l'appartenance à la caste juive, les travailleurs juifs tournaient le dos à toute possibilité d'une lutte ouvrière unifiée.
Il faut insister sur le fait que les dégâts du sionisme travailliste ne concernent pas seulement les conditions de travail ou de salaire. Ainsi, par exemple, l'exigence que seule la main-d'oeuvre juive soit employée sur les terres détenues par des juifs entraîna l'expulsion des surveillants arabes des vignobles de Palestine, acquis par des juifs. Les forces juives paramilitaires qui les remplacèrent devinrent la base sur laquelle fut édifiée la Haganah, la principale armée juive, qui participa à la création de l'Etat d'Israël et à l'expulsion de centaines de milliers de Palestiniens de chez eux. Le rejeton de la Haganah, les « Forces Israéliennes de Défense », poursuit son occupation de la Palestine et d'autres territoires (arabes), jusqu'à ce jour. Il devrait être clair, au vu de cette enchaînement d'événements, que ce qui est en jeu n'est pas une simple compétition interethnique portant sur des emplois et des salaires, mais bien une lutte afin de contrôler et de diriger l'édification d'un Etat-nation. Depuis toujours, l'intervention de la caste juive, formée des différents groupes d' immigrants juifs en Palestine, a servi fondamentalement à subjuger les Arabes palestiniens. Etat et caste
La création de la société « juive » n'a pas été pacifique. L'immigration juive en Palestine augmentant, il en alla de même pour la résistance palestinienne. Une guerre civile ouverte éclata, qui dura de 1936 à 1939, et les Britanniques ne réussirent à écraser la révolte arabe qu'en recourant à des mesures extrêmement brutales, en collaboration avec les forces sionistes. Lorsque les sionistes furent prêts à proclamer leur Etat, en 1948, les Britanniques n'étaient que trop contents de pouvoir partir de Palestine, tandis que les Arabes étaient défaits et démoralisés par des années d'oppression ininterrompue.
Mais les sionistes ne s'endormirent pas sur leurs lauriers. Certes, ils avaient obtenu leur Etat, mais ils savaient qu'ils leur fallait poursuivre son édification et qu'ils devaient se débarrasser de la majorité arabe afin de disposer d'un Etat spécifiquement juif. Plus d'un demi-million d'Arabes fuirent leurs maisons, durant la guerre de 1948-1949, soit pour échapper aux combats, soit en raison des pressions des forces armées israéliennes. Certains d'entre eux se réfugièrent dans des pays arabes voisins, tandis que d'autres se retrouvaient réfugiés dans leur propre pays.
A partir de là, la politique effrontément raciste de l'Etat d'Israël devint apparente. Comme l'a fait observer Uri Davis, ces politiques étaient contenues dans deux lois, adoptées en 1950. La première, la Loi du Retour, reconnaissait à tout juif, où qu'il soit dans le monde, le droit de «retourner » en Israël. Ce droit ne s'appliquait bien entendu pas à des non-juifs, et en particulier pas aux Arabes palestiniens récemment devenus des réfugiés [18]. De plus, la Loi des Propriétaires Absents confisquait les terres d'Arabes déclarés « absents », et les transféraient à l'Hypothèque des Propriétés Abandonnées [Custodian of Absentee Property] [19]. Des Arabes qui se retrouvaient réfugiés dans leur propre pays étaient déclarés « présents absents » [quelle absurdité !] mais ils n'étaient pas autorisés à retourner sur les terres qu'ils possédaient. Un certain nombre de réfugiés qui tentèrent de le faire furent qualifiés d' « infiltrés », et certains furent tués. Les propriétés confisquées représentèrent jusqu'à 95 % du total des terres cultivées, en Israël, et la grande majorité des nouvelles implantations [20].
Ces terres confisquées, conformément aux procédures établies durant la période mandataire par le KKL, sont devenues des terres (de l'Etat) israélien, qui ont une administration de tutelle qui leur est propre. Cette administration, qui contrôle 92,6 % des terres en Israël, loue ces terres à des juifs [21]. Ainsi, l'apartheid est pratiqué en divisant les terres entre celles qui appartiennent à l'Etat, et qui ne sont disponibles que pour les seuls juifs, et celles [très faible pourcentage, NdT] qui ressortissent à la propriété privée, et qui appartiennent majoritairement à des Arabes.
C'est cette situation qui n'a fait qu'être aggravée par l'occupation par Israël de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, depuis 1967. En plus des confiscations de terres habituelles et des flux de réfugiés qui accompagnèrent la guerre et l'administration militaire qui en résulta, la force de travail palestinienne des territoires a été de plus en plus dépendante du capital israélien. Tandis que les Arabes israéliens passaient de plus en plus d'emplois non-qualifiés à des emplois semi-qualifiés (néanmoins toujours situés en bas de l'échelle sociale israélienne), les résidents arabes des « territoires occupés » ont été cantonnés dans les emplois les moins qualifiés [22]. En 1982, 35,9 % des juifs européens avaient des emplois d'encadrement ou d'exercice libéral, à opposer aux 13,1% de juifs d'origine africaine ou asiatique, 11,4 % d'Arabes citoyens d'Israël et 0,8 % d'Arabes non-citoyens [23]. La continuation de l'exploitation de travailleurs arabes dans la construction, l'agriculture, les industries de services et les travaux non qualifiés caractérise la nature de caste du marché du travail. Cette exploitation continue aujourd'hui, en dépit d'une augmentation très marquée des niveaux d'éducation chez les Arabes palestiniens, d'une manière générale. Des jeunes gens ayant reçu une formation d'ingénieurs et d'informaticiens doivent aller chercher du travail à l'étranger (et ne reviendront peut-être pas), ou subir l'exclusion de leur secteur de spécialisation et accepter de travailler dans le premier emploi non qualifié qui se présente à eux
Comme le montrent, toutefois, les chiffres cités plus haut, tout ne va pas pour le mieux, non plus, au sein de la caste juive. Les juifs sont divisés entre deux groupes ethniques : les Ashkénazes et les Séfarades. Ces termes désignent respectivement les juifs d'origine européenne et les juifs d'origine africaine ou asiatique. Bien que chacun de ces deux termes désignât au départ des communautés juives spécifiques (en Europe centrale et orientale, et en Espagne), ils en sont venus à définir des groupes, au sein de la société israélienne, qui sont largement exclusifs, mutuellement, l'un de l'autre. Les juifs européens traitent constamment, depuis le début, leurs coreligionnaires orientaux avec un mépris non dénué de racisme. Dans les premiers mois de la création d'Israël, des immigrants juifs venus d'Irak furent aspergés de DDT afin de tuer les insectes parasites qu'ils étaient supposés avoir apportés avec eux [24]. Un mépris similaire a été manifesté vis-à-vis des personnes et des cultures de juifs marocains et yéménites,ainsi que, plus récemment, vis-à-vis d'Ethiopiens.
Les juifs orientaux ont été, eux aussi, confrontés à la discrimination sur le marché du travail. Rares sont-ils à exercer des professions libérales ou des fonctions d'encadrement, alors qu'ils sont nombreux dans les secteurs de l'agriculture, de la construction, du textile et des industries métallurtiques [25]. Ils sont généralement concentrés dans des villes de développement, à forte composante ouvrière, dont la plupart sont situées près des frontières contestées avec les pays arabes voisins. En conséquence de quoi, ils ont de fortes préoccupations en matière de sécurité. Ces problèmes de sécurité, auxquels s'ajoute la compétition d'une main-d'oeuvre arabe beaucoup moins onéreuse fait de ces travailleurs israéliens des faucons sur les questions militaires, avec une mentalité classique de «petits Blancs ». Comme les petits Blancs d'autres sociétés racistes, les juifs orientaux occupent une place disproportionnée dans l'armée et les services de police, emplois qui leur assurent des opportunités (toutes relatives) d'avancement. La majorité de l'élite politique israélienne étant ashkénaze, très peu nombreux sont les juifs orientaux à s'être fait une place au soleil dans la structure politique israélienne, à l'instar d'un David Levy, ancien ministre Likoud. En grand nombre, les juifs orientaux votent régulièrement pour les « partis religieux », dont beaucoup font de la question ethnique une priorité.
Dans les écoles, les juifs orientaux sont doublement discriminés. Tout d'abord, on met à leur disposition des écoles notablement inférieures aux autres, dans leurs communautés locales. Ils sont moins nombreux à atteindre à une éducation secondaire, et a fortiori supérieure, et beaucoup d'entre eux abandonnent les études [26]. Ensuite, un effort concerté a été déployé par les responsables ashkénazes afin de diffamer la culture juive non-européenne. Etant donné l'hostilité de la caste juive vis-à-vis des Arabes palestiniens, il n'y a rien d'étonnant à ce que les juifs arabes, c'est-à-dire les juifs originaires des pays arabes, ne soient jamais décrits pour tels. Mais les autorités scolaires sont allées encore plus loin. Parlant de « déficit culturel », elles s'efforcent d'imposer une identité « moderne » (lire : ashkénaze) aux enfants de culture orientale [27].
Au début des années 1970, les jeunes juifs orientaux réagissaient à cette dégradation en formant un groupe de protestation appelé les Panthères Noires, en s'inspirant du modèle du Black Power aux Etats-Unis. Ils établirent un lien entre leur condition et celle de minorités racialement opprimée ailleurs dans le monde, et ils en appelèrent à des changements dans la politique gouvernementale. Finalement, ces protestations s'épuisèrent, et les leaders furent intégrés dans les instances gouvernementales, par cooptation. De plus, au cours des vingt-cinq années écoulées, le sort politique des juifs orientaux s'est quelque peu amélioré.
L'exclusion des juifs orientaux était en grande partie due à leur exclusion d'une très solide alliance entre ashkénazes et establishment travailliste. En 1977, un gouvernement Likoud vint au pouvoir, pour la première fois, très largement dû aux votes des juifs orientaux. Tandis qu'à l'extérieur d'Israël, beaucoup d'observateurs notaient la politique faucon de Menahem Begin et de son entourage, beaucoup de leurs partisans étaient plus motivés par la lutte contre leur exclusion à l'intérieur qu'ils ne l'étaient par la politique étrangère israélienne.
Mais, de fait, les deux problèmes sont intimement liés. La conquête de la Cisjordanie et de la bande de Gaza (que le Likoud, on l'a vu, se jure encore de conserver) a rendu nécessaire un renforcement supplémentaire de la loyauté des juifs orientaux. Certains se sont fait une place dans la classe entrepreneuriale, en particulier dans les industries de services. Les terrains situés à l'est de Jérusalem ont été utilisés pour construire des logements à bon marché, apportant une sorte de marque de bonne volonté à beaucoup de jeunes familles qui sont venues s'y installer. Si le gouvernement israélien actuel semble très heureux de pouvoir se débarrasser de l'administration de la bande de Gaza en la refilant à l'OLP, il a très peu de motifs de faire la même chose avec d'autres territoires sur lesquels la colonisation juive est plus dense. De plus, l'accès libre des Israéliens aux marchés palestiniens du travail et des biens est une condition préalable à toute acceptation par Israël de l'extension de la souveraineté de l'Autorité nationale palestinienne sur la bande de Gaza et la région de Jéricho. L'idéologie de caste et son abolition
Comme nous l'avons vu à propos de la manière dont le KKL a mené sa campagne d'acquisition des terres en Palestine, la précondition idéologique de la colonisation sioniste a été et reste la notion que l'Etat est la propriété (exclusive) du peuple juif. Que ce soit en matière d'immigration, de logement ou de droits politiques, être juif en Israël, cela veut dire disposer d'un certain éventail de privilèges, traduisant le fait qu'il fait partie de la caste qui possède l'Etat [28]. Naturellement, quelques fissures se sont fait jour dans le piédestal de l'unité de ladite caste. Les juifs orientaux, qui sont victimes de discrimination tout en appartenant à la caste juive, illustrent les contradictions inhérentes au caractère mythique de l'unité du peuple juif. En dépit de ces contradictions, le leadership sioniste doit maintenir l'illusion, sinon toujours la réalité, d'intérêts et d'opinions partagés (entre tous).
Sans doute la meilleure illustration de cette tentative de parler au nom de l'entièreté du peuple juif, tant en Israël qu'ailleurs dans le monde, a été la réponse israélienne aux atrocités perpétrés par les nazis à l'encontre des juifs, durant la Deuxième guerre mondiale. Le gouvernement  israélien ne s'est pas contenté d'ériger « le » mémorial de l'Holocauste, il a réussi à obtenir des millions de dollars en compensation du gouvernement ouest-allemand. La prétention d'Israël à hériter des souffrances des victimes juives des nazis s'est considérablement renforcée, toutefois, après l'enlèvement et le jugement du criminel de guerre nazi Adolf Eichmann (lequel fut exécuté) en 1961.
Comme le philosophe Karl Jaspers le fit observer à l'époque du jugement, Eichman, accusé de « crimes à l'encontre du peuple juif », aurait dû être accusé de crime contre l'humanité, et jugé devant un tribunal international [29]. En lieu et place, l'Etat israélien décida de procéder à ce jugement, au nom du peuple juif. De nombreuses explications ont été avancées pour cette décision et ce choix, mais la seule conclusion qu'on puisse en tirer et qu'il s'est agi d'un procès de nature foncièrement politique. Israël avait besoin de s'affirmer aux yeux du monde entier, et du monde juif, en particulier, comme unique représentant du peuple juif. Les références constantes aux atrocités nazies sont moins le produit des desiderata d'une composante particulière de la population israélienne (en effet, la majorité des Israéliens ne sont pas d'origine européenne et n'ont aucun lien direct avec ces événements) qu'avec le désir de l'Etat israélien de présenter le visage d'une juiverie mondiale unie, sous l'uniforme sioniste. Les exhortations à la défense d'Israël se font sous l'oriflamme du « Plus jamais ça! », comme si la défense du sionisme représentait la seule alternative au génocide antisémite (inéluctable).
Cette tentative, déployée par le leadership israélien, afin de représenterà sa manière la juiverie mondiale, prend également d'autres formes. L'une d'entre elles est le fétichisme historique, et plus précisément le fétichisme de l'histoire juive. Comme l'a relevé G. W. Bowerstock, expert du Moyen-Orient à la période classique, « la politique, en matière d'archéologie, est omniprésente » [30]. L'archéologie biblique est constamment utilisée à des fins de « confirmation » des prétentions juives sur la terre (c'est-à-dire des prétentions d'une présence juive sur cette terre), alors que l'archéologie des périodes arabes et minimisée et, comme par hasard, les découvertes qui remettent en question l'historicité de la narration biblique sont réinterprétées de manière idoine. L'histoire de la terre d'Israël est l'histoire du seul peuple juif [Commentaire de l'éditeur : l'effort déployé par l'Etat d'Israël afin de s'ériger en seul représentant de la juiverie mondiale a parfois des conséquences cocasses. En décembre 1991, quarante-trois immigrants juifs soviétiques, qui avaient cherché asile en Hollande, furent capturés et, avec l'assistance de chiens, ils furent placés de force sur un avion et emmenés en Israël - aux frais du gouvernement israélien. Une cinquantaine supplémentaire de ces réfugiés réussirent à se cacher dans la ville d'Eindhoven, non sans évoquer quelques souvenirs de la Seconde guerre mondiale, lorsque des Hollandais cachèrent des juifs, les sauvant ainsi de leurs bourreaux nazis (20.12.1992, dans le magazine juif américain Forward, cité in Middle East Labor Bulletin, hiver-printemps 1992). Le spectacle de forces de police lançant des chiens sur des juifs, en Europe, devrait glacer le sang de tout opposant à l'antisémitisme.]
Il convient toutefois de remarquer que le vernis idéologique n'est pas intact. Une des controverses majeures à avoir remis gravement en question les tentatives d'homogénéiser la vie juive en Israël fut celle qui a tourné autour de la question « qui est juif ? ». Bien que cette controverse ait connu un historique long et compliqué, son enjeu fondamental est celui des droits à la citoyenneté en Israël, c'est-à-dire l'appartenance à la caste juive. Les laïcs voient dans l'essence de la judaïté une question nationale, alors que les juifs religieux considèrent qu'il s'agit d'une question théologique. En l'état actuel des choses, aucune solution satisfaisante n'a été trouvée. Les juifs religieux ont réussi, avec un succès croissant, à incorporer leurs définitions religieuses à la Loi du Retour, et dans certains domaines, tel les questions relatives au mariage, le droit civil n'est accepté que dans la mesure où il est conforme à la Loi (religieuse) juive orthodoxe [31]. Cette confusion a conduit à certaines tentatives bizarres visant à trouver une certaine forme d'unité historique du peuple juif. Ainsi, certains scientifiques israéliens ont tenté de prouver que les
juifs ont des caractéristiques génétiques distinctes, conséquences d'une origine génétique commune. Comme l'a fait observer Roselle Tekiner, ces efforts, d'une validité scientifique douteuse, ne sont rien de plus qu'une tentative de reconstruire l'idée d'une « race » juive, cette vieille arme des antisémites (32]. Le fait que les Israéliens en soient conduits à de telles extrémités afin de tenter de justifier leur existence en tant que groupe national est le produit d'une incertitude extrême quant à leur identité (artificiellement) construite.
Inutile de chercher très loin la cause de cette incertitude. Si les sionistes ont réussi à diviser les Arabes et les juifs, en Palestine, ce genre de divisions ne saurait être véritablement permanente. Ces deux groupes de personnes habitent le même territoire, travaillent côte à côte (fût-ce dans des conditions profondément inégalitaires) et ne peuvent, de fait, vivre indépendamment l'un de l'autre, tout au moins n'est-ce plus le cas. De plus, les tentatives pour les diviser culturellement sont soumises à des attaques permanentes. L'Etat sioniste doit faire absolument tout ce qu' il est en son pouvoir de faire afin de maintenir l'illusion d'une différence irrémissible.
Une des occurrences de cet effacement des différences concerne l'utilisation de l'hébreu, en Israël. Jusqu'au début de la colonisation sioniste en Palestine, l'hébreu était essentiellement une langue liturgique, avec une aire séculière très limitée. L'hébreu n'était la langue maternelle d'aucune des communautés juives vivant en Palestine. Le leadership sioniste instaura l'hébreu comme langue maternelle de la communauté juive de Palestine, dans le double but d'en faire un outil permettant d'unifier les immigrants juifs disparates dans une seule communauté nationale et d'empêcher l'assimilation culturelle des immigrants dans la population arabe indigène. L'instauration de l'hébreu (moderne) en langue nationale a été l'un des principaux succès du mouvement sioniste, non sans que certaines contradictions ne surgissent. Ainsi, l'hébreu ne suffisait pas à satisfaire tous ses besoins d'_expression. Des vocables durent être empruntés à d'autres langues, dont l'arabe. Plus grave, des écrivains arabes, en Israël, commencèrent à s'exprimer en hébeu. Un écrivain au talent extraordinaire, Anton Shammas, a écrit ce que d'aucuns considèrent comme le plus grand roman jusqu'ici écrit en hébreu [33]. Même si certains lettrés juifs ont accueilli ce phénomène, dans lequel ils voulurent voir la preuve du succès de la littérature hébraïque, on ne peut que se demander ce que signifie cette tendance (si elle se confirme) pour l'avenir de la séparation entre Arabes et juifs, en Palestine ?
Plus important encore, à ce sujet : la plus grande partie de ce qu'il est convenu d'appeler culture « israélienne » a été, de toute évidence, copié, ou volé, aux Arabes palestiniens. Les restaurants israéliens servent des plats traditionnels arabes, de l'artisanat arabe est vendu sous le label « artisanat israélien ». La liste est énorme. Les Israéliens ayant depuis toujours tenté de faire face aux conséquences de ces emprunts en déniant leurs origines arabes, la tromperie ne peut pas durer encore très longtemps.
De fait, le public israélien est constamment exposé à des objets culturels d'origine arabe, et destinés à des juifs orientaux d'origine arabe. Des films, des concerts et d'autres objets culturels émanant du monde arabe continuent à être très populaires chez les juifs orientaux (il serait plus exact de parler de « juifs arabes »). Un exemple de cette tendance est notamment celui de la musique populaire. L'une des stars en vogue de la «worldbeat » est le chanteur de Raï d'origine algérienne, Cheb Khaled. Cheb Khaled est le plus célèbre chanteur d'un groupe algérien qui a popularisé une forme culturellement métissée de musique, qui traite des aspirations et aussi des frustrations des jeunes et des opprimés. En dehors de son Afrique du Nord natale, Cheb Khaled jouit d'une considérable popularité en France, pays où vit une importante population nord-africaine immigrée, et en Israël, où il fut le premier chanteur arabe à obtenir le statut de « diva ». Alors qu'il a une audience maximale, comme on pouvait s'y attendre, chez les juifs orientaux, d'autres israéliens ne purent qu'être impressionnés par son succès. Ce qu'il y a de particulièrement intriguant, dans le succès que connaissent aujourd'hui en Israël les changeurs de raï, tient au fait que, pour la première fois, l'ensemble des pays du Moyen-Orient écoutent la même musique. Dans une certaine mesure, ce succès s'explique par un marketting agressif des Français, mais il en dit long sur les possibilités de mixage culturel et de création de goûts communs.
Il faut, toutefois, se garder de donner une importance disproportionnée à ce mixage culturel. Les barrières restent bien en place, et les tentatives actuelles visant à séparer la Palestine entre un secteur arabe et un secteur juif ne feront qu'aggraver l'aliénation des deux groupes l'un par rapport à l'autre, sans lever réellement aucune des barrières économique et sociale qui empêchent l'instauration d'une véritable solidarité. De fait, c'est exactement ce que les dirigeants juifs veulent.
Un excellent exemple nous est fourni par la Knesset qui a pris récemment la décision de soutenir des négociations en vue d'un certain retrait de la bande de Gaza et de la région entourant Jéricho. Menacée de s'effondrer, la coalition emmenée par les travaillistes fit savoir clairement qu'elle n' accepterait aucune coalition travaillisto-arabe, et les dirigeants travaillistes évoquèrent le besoin d'une « majorité juive » lorsqu'il s'agit de prendre des décisions aussi fondamentales pour l'avenir de l'Etat israélien. A l'évidence, l'assurance du droit de vote donnée aux Arabes à l' intérieur d'Israël n'a pas changé les caractéristiques de l'Etat d'Israël. L'Etat du peuple juif continue à être dirigé par une caste qui n'a pas la moindre intention d'accorder une démocratie totale à tous ses habitants, fût-ce même à l'intérieur des frontières officielles d'Israël.
Ceci renforce la nécessité de bâtir une alternative au sionisme et au nationalisme arabe palestinien. Il est évident que le projet actuel de redivision de la Palestine en un Etat juif et un bantoustan arabe ne saurait mettre un terme aux souffrances de la population arabe exclue. Une solution de ce type ne saurait non plus compenser l'échec du sionisme à résoudre la « question juive », étant donné que la création d'une caste juive en Palestine n'a fait qu'attiser la montée de l'antisémitisme au Moyen-Orient, conduisant aux guerres et aux atrocités actuelles.
L'échec de l'accord pendant entre Israël et l'OLP risque fort également d'annoncer des événements terrifiants. Le gouvernement travailliste a d'ores et déjà du faire face à des critiques importantes de l'opposition likoud, qui promet un grand Israël à ses supporters. L'incapacité des parties à résoudre les problèmes fondamentaux des relations arabo-israélienne devenant de plus en plus évidente, le Likoud, ou les formations encore plus à droite que lui, est susceptible de pousser à des mesures plus drastiques, incluant le « transfert » de certaines populations arabes. Le récent activisme politique d'Ariel Sharon, le Boucher du Liban, est un signe de ce retournement de situation. Si un mouvement qui combine les aspirations politiques des Arabes et des juifs ne peut être créé, un démagogue israélien risque de trouver une oreille complaisante chez les juifs orientaux et russes, qui sont tenus à l'écart de l'establishment travailliste.
Pour le moment, ni les sphères politiques arabes, ni les juives, n'ont grand-chose à offrir. Les Arabes palestiniens sont coincés entre l'opportunisme de l'OLP et le fanatisme du Hamas. Si des individualités juives ont clairement déclaré leur opposition au gouvernement sioniste, aucune n'a réussi à travailler avec des Arabes dans des dispositions d'esprit similaires afin de créer le mouvement politique indispensable. Ce qui est demandé, c'est un mouvement de travailleurs arabes et juifs qui soit dédié non pas seulement à une égalité formelle, mais aussi à la suppression des frontières entre eux, et entre la Palestine et ses voisins. Un tel mouvement se heurterait nécessairement à l'hostilité non seulement de l'Etat d'Israël, mais aussi de toutes les dictatures arabes alentour.
Quand bien même ce mouvement aurait été formé, il est encore un point qui ne saurait faire l'objet de discussion, ni a fortiori de compromis. Toute prétention des membres actuels de la caste juive de former une nation, et donc à l'autodétermination, doit être rejetée. Les Palestiniens, qu'ils parlent arabe ou qu'ils parlent hébreu, appartiennent tous à une nation une et indivisible. Toutes les tentatives de partager ou de repartager le pays et la nation au nom des « deux peuples » doit être rejetée comme de simples modifications dans les modalités d'un système d'apartheid. Seule, l' abolition de la caste juive peut mettre un terme à la course actuelle à la guerre en Palestine, en permettant de construire une société exempte des notions de race et de caste. Notes :
[1] L'auteur considère synonymes les termes de « caste » et de « race ».
Tous deux font référence à des entités non-biologiques et historiquement
construites. En vue du long usage fait de l'_expression « race juive » dans
la rhétorique antisémite, l'auteur préfère utiliser le terme de « caste »,
afin d'éviter toute forme de malentendu.
[2] Voir Abram Leon, The Jewish Question: A Marxist Interpretation (New York
1970).
[3] Pour une vue générale sur cette question, voir Hannah Arendt, Les
Origines du totalitarisme (New York 1951).
[4] Cité in Nathan Weinstock, Zionism: False Messiah (London 1979), p. 44.
[5] Theodor Herzl, A Jewish State: An Attempt at a Modern Solution of the
Jewish Question (New York 1917), p. 8.
[6] Mitchell Cohen, Zion and State: Nation, Class, and the Shaping of Modern
Israel (Oxford 1987), p. 125.
[7] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du Mal
(New York 1963), p. 42. Les similitudes entre pensée sioniste et pensée
antisémite sont évidentes en matière de juifs de la « diaspora », dont les
survivants des camps de concentration nazis. Voir, par exemple, la
déclaration de Ben Gourion : « Parmi les survivants des camps de
concentraiton allemands, il y a ceux qui, s'ils n'avaient été ce qu'ils
étaient, c'est-à-dire des gens très durs, malfaisants et égoïstes, n'
auraient pas survécu, et tout ce qu'ils ont subi reste gravé très
profondément dans les moindres recoins bienveillants de leurs âmes. » Tom
Segev : Le Septième million : Les Israéliens et l'Holocauste.
[8] Ibid, p. 42, p. 60.
[9] Gershon Shafir, Land, Labor, and the Origins of the Israeli-Palestinian
Conflict (Cambridge 1989), p. 43.
[10] Ibid, p. 43.
[11] Les chiffres exacts sont impossibles à obtenir, en raison de la
prévalence d'une immigration illégale et de terres achetées par l'
intermédiaire de tierces parties. Pour les meilleurs chiffres disponibles,
voir : Walid Khalidi (ed.), From Haven to Conquest: Readings in Zionism and
the Palestine Problem Until 1948 (Washington 1971), pp. 841-3.
[12] La Grande-Bretagne s'est engagée à soutenir le mouvement sioniste par
la Déclaration Balfour, en 1917. Les Britanniques avaient une telle
appréhension de la réaction arabe à ce document qu'ils n'en autorisèrent pas
la publication, en Palestine.
[13] Shafir, pp. 50-52.
[14] Dès 1906, David Ben Gourion insista sur la nécessité qu'il y avait à
organiser le travail juif, tout en excluant le travail arabe. Cette position
était critiquée par les juifs de gauche plus conventionnels, qui voulaient
organiser l'ensemble de la classe laborieuse en Palestine. Weinstock, p. 87.
[15] Walter Lehn with Uri Davis, The Jewish National Fund (London 1988), p.
27.
[16] Ibid, p. 59.
[17] Shafir, p. 64 montre des ratios salariaux proches de 2 : 1.
[18] Uri Davis, Israel: An Apartheid State (London 1987), p. 9.
[19] Ibid, p. 18.
[20] Ibid, p. 20.
[21] Ibid, pp. 58-60.
[22] Moshe Semyonov and Noah Lewin-Epstein, Hewers of Wood and Drawers of
Water: Noncitizen Arabs in the Israeli Labor Market (Ithaca 1987), pp. 22-3.
[23] Ibid, pp. 22-3. La question de la stratification au sein de la caste
juive est discutée plus loin.
[24] Ilan Halevi, A History of the Jews: Ancient and Modern (London 1987),
p. 204 [édition française : Histoire juive]
[25] Shlomo Swirsky, Israel: the Oriental Majority (London 1989), pp. 9-16.
[26] Halevi, pp. 24-6.
[27] Swirsky, pp. 26-8.
[28] Il est intéressant de noter que les cartes d'identité israéliennes ne
comportent pas l'option « israélienne » à la rubrique « nationalité ». La
religion et la nationalité figurent sous la même rubrique, telles, par
exemple, les mentions « juif » ou « Arabe musulman sunnite ». Ainsi, aucune
barrière légale n'empêche le déni des droits de citoyenneté des non-juifs,
ni, en l'occurrence, des juifs dont les attestations généalogiques sont
rejetées par l'Etat israélien. Voir Davis, pp. 26 - 32.
[29] Arendt, Eichmann, pp. 269-70.
[30] G. W. Bowersock, "Palestine: Ancient History and Modern Politics,"
Edward W. Said and Christopher Hitchens (eds.), Blaming the Victims:
Spurious Scholarship and the Palestinian Question (London 1988), p. 185.
[31] Roselle Tekiner, "The 'Who is a Jew?' Controversy in Israel: a Product
of Political Zionism," Rosellle Tekiner, Samir Abed-Rabbo, and Norton
Mezvinsky (eds.), Anti-Zionism: Analytical Reflections (Brattleboro, 1989),
p. 75.
[32] Ibid, pp. 80-1.
[33] La traduction en anglais a été publiée sous le titre : Arabesques.


 
 


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