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Histoire
 

Michel Foucault attend, contre toute attente, le retour de l'imam caché

par Jean-François Poirier et Jean-Loup Thébaud, Paris, mai 2004


Les auteurs de ce texte sont respectivement écrivain et philosophe. Ils précisent que « ce texte, prononcé à l'occasion d'un colloque universitaire consacré à Michel Foucault pour célébrer le vingtième anniversaire de sa mort n'a pas été retenu pour figurer parmi les actes du colloque car il a été jugé « insuffisamment universitaire », ce qui, si l'on considère l'état actuel de l'Université, n'est pas à proprement parler un jugement offensant. »


Intertitres de la rédaction de Quibla. Tous les noms propres et les termes rares sont expliqués dans un glossaire à la fin du texte. Tous les textes cités de Michel Foucault sont extraits de Dits et écrits, éditions Gallimard 1994. « Quel sens, pour les hommes qui l'habitent, [ce coin de terre dont le sol et le sous-sol sont l'enjeu de stratégies mondiales] à rechercher au prix même de leur vie cette chose dont nous avons, nous autres oublié la possibilité depuis la Renaissance et les grandes crises du christianisme : une spiritualité politique. J'entends déjà des Français qui rient, mais je sais qu'ils ont tort...»


Michel Foucault
Quand Michel Foucault décida en 1978 de se rendre en Iran pour y effectuer un reportage « d'idées » destiné à paraître dans le Corriere de la Sera , il ignorait que l'enthousiasme qui avait animé sa relation de ce soulèvement lui vaudrait l'accusation durable chez les gens du bel air d'avoir commis un pas de clerc. Encore aujourd'hui, alors que le ton est plutôt à l'hagiographie, comme en témoigne un livre récent venu d'outre-Atlantique intitulé « Saint Michel Foucault », on aime à rappeler cette « tache de sang intellectuel », pour reprendre la rhétorique moralisante dont il est d'usage de se servir pour fustiger les fautes commises par les desservants de la religion de l'esprit quand il leur prend soudain idée de quitter la neutralité élégante qu'on attend d'eux. Cet engagement subit pour la « spiritualité politique », de surcroît la spiritualité politique islamique, avait de quoi surprendre, mais il faut bien dire que l'« engagement » tout court de Michel Foucault a de quoi surprendre quand on songe d'où il vient et comment il a mené sa carrière.
Pour retracer sa vie, son illumination sans lendemain sur le chemin de la Mecque et son acheminement vers le « martyre » volontaire à San Francisco, on pourrait reprendre presque terme à terme un article de Georges Bataille paru dans Critique sur Racine qui soulignait tout ce que l'élan vers la pureté et cette fin « très chrétienne » avaient de surprenant chez le grand classique dont la carrière n'avait été que manigances, trahisons utiles et opportunisme sans contrition. C'est grâce au secrétaire général de l'Élysée Burin des Rosiers que Michel Foucault a fait une carrière qui l'a promené de sinécure en sinécure, lui donnant ainsi le loisir d'effectuer des recherches immenses, et il faillit même devenir en 1967 l'adjoint de la politique universitaire de Christian Fouchet. Il a répondu hautainement quand on l'a questionné sur son absence de Paris en mai 68 qu'il se trouvait à l'époque dans un pays où les risques étaient d'une tout autre nature, en Tunisie, là où le pouvoir bourguibiste n'hésitait pas, comme lors du "jeudi noir2"du 26 janvier 1978, à tuer un nombre non chiffré de manifestants, et que les étudiants risquaient leur vie là-bas quand ils se révoltaient, ce qui n'était pas le cas des trublions français ; mais on ne sache pas qu'il ait jamais volé au secours des étudiants persécutés. Georges Lapassade à la même époque a été expulsé, Pierre Aubenque, le grand spécialiste d'Aristote, a pris un coup de bâton sur la tête (qu'il n'avait certes pas cherché), à l'entrée de la fac du 9 avril. Foucault préférait sa villa de Sidi-Bou-Saïd où il écrivait L'Archéologie du savoir et lisait à haute voix devant quelques étudiants du Feuerbach. Il prononça à Tunis une conférence sur le majnûn où il évoque la figure du fou dans les pays musulmans, très différente de celle du fou européen, et va jusqu'à dire, par simple amabilité peut-être pour ses auditeurs, qu'il écrirait tout autrement son Histoire de la folie au moment où il parle et consacrerait une place à ce fou qui n'a rien d'un malade mais qui voit un outre-monde que les autres ne voit pas. Mais, de façon générale, aucune marque d'un intérêt particulier pour l'islam chez Foucault. Cette magnifique photo qui le montre habillé en costume japonais traditionnel dans une pièce d'aménagement très zen nous dévoile une affinité qui correspondait sans doute beaucoup mieux à la personnalité de Foucault : une vive intelligence avec ce monde viril, cruel, guerrier des Samouraï, le monde de Mishima, du seppuku.

Le philosophe se fait journaliste
Le plus étonnant dans cette embardée est peut-être qu'elle amena le philosophe à se faire journaliste. Pour comprendre cette brusque rencontre entre la philosophie et le journalisme il faut revenir à Hegel. On a coutume de classer les diadoques de Hegel [comme Engels appelait les disciples de Hegel, qui se partagèrent l'héritage de Hegel avec la même âpreté que les généraux qui se disputèrent l'empire d'Alexandre à la mort de celui-ci] en hégéliens de droite et en hégéliens de gauche. Entre ceux qui se réconcilièrent avec le monde moderne, suivant ainsi la voie tracée par le Hegel de La Phénoménologie de l'esprit , et ceux qui demeurèrent définitivement nicht versöhnt (non réconciliés), il y eut un partage qui fut autant philosophique que social. En effet les premiers firent carrière dans l'université soumise à la Weltanschaung de Metternich et de son royal allié prussien tandis que les seconds restèrent à l'écart des institutions académiques. La question ne se posa pas pour Feuerbach, il avait des sous et il n'eut pas à se soumettre à la corvée d'enseigner, Engels de même, il en avait même suffisamment pour allouer une bourse d'étude permanente, qui alla cependant en s'amenuisant quand son entreprise connut des difficultés, à Karl Marx, Ruge n'eut pas de poste, Stirner n'eut pas de poste, Strauss et Bauer, en eurent mais furent destitués. C'est ainsi qu'exclus de la voie universitaire et des possibilités de publication que celle-ci seule offrait, tous ces philosophes fondèrent des journaux, des gazettes, l'organe le plus connu de la gauche hégélienne étant les Deutsch-Französische Jahrbücher lancés par Marx et Engels. Le triomphe en Allemagne de la contre-révolution fut à l'origine de ce couplage entre philosophie et journalisme. On pourrait même aller plus loin et soutenir que cet accomplissement perpétuel de l'esprit hégélien ne se réalisait nulle part mieux que dans le journal, institution sans cadre fixe, sans pérennité, dégagée du poids de la tradition. Le journal est le lieu idéal où la pensée se décompose, se fait compost et forme le terreau de la renaissance des idées. Kierkegaard, critique de Hegel, et pourrait-on dire desservant à temps plein de la paroisse anti-hégélienne, écrivit qu'il n'y avait pas pire journaliste que Hegel.
La situation s'est présentée autrement en France à l'exception notable de Charles Péguy. Il faut attendre le vingtième siècle pour que le Journal accueille la philosophie. Il avait semblé évident à tous que l' « universel reportage » que Mallarmé voyait peu à peu ronger toutes les activités cérébrales honnêtes ne serait jamais qu'un repiquage de vieilles salades et qu'il était aussi hostile à la pensée que le tourisme l'est au voyage. Au XXe siècle on avait bien vu Alain expédier quotidiennement son propos philosophique à la Dépêche de Rouen , une sorte de dette acquittée à son pays natal par un provincial devenu parisien, et on avait vu Simone Weil, son élève d'ailleurs, écrire des articles engagés dans la presse syndicale, dans L'effort ou dans La Critique sociale de Boris Souvarine, mais on ne peut pas dire qu'en France la philosophie ait établi ses quartiers dans les journaux. Après la guerre, la tentation du journalisme gagna du terrain avec Sartre, le philosophe d'un genre à la fois très ancien et très nouveau, parlant et parlant, parlant de tout, parlant à tout le monde, parlant tout le temps et partout, donc dans le poste et dans les journaux aussi, y multipliant les interviews et y publiant nombre d'articles. On garde en mémoire ses reportages sur New York et sur Cuba. Mais, justement, on ne se serait pas attendu à ce que Foucault suive ces traces-là, lui qui avait affirmé que Sartre en tant qu'intellectuel n'aurait pas de descendance et que lui en tant qu'intellectuel d'un nouveau genre n'avait pas de prédécesseur. Ce par quoi il fallait entendre que, justement, il ne serait pas un bavard, qu'il « n'était jamais plus actif que quand [il] ne faisai[t] rien », une phrase de Platon qu'il se plaisait à répéter, et dont il donnait une traduction en langue vulgaire « réfléchir et se gratter la tête », pas de gesticulation, pas de pétition, pas de harangues au peuple, peu de participation aux manifestations de rue, mais un travail silencieux prêtant main forte à tous ceux qui se soulèvent pour exiger la justice en un endroit déterminé dans un contexte spécifique. Alors pourquoi cette apparition très spectaculaire dans les colonnes du Corriere della sera pour tenir un Taccuino persiano (un almanach persan, c'est le titre du volume italien où furent recueillis les reportages de Foucault sur l'Iran) en compagnie d'André Glucksmann requis pour les boat-people et d'Alain Finkielkraut missionné à New York ? L'idée est bonne, il s'agit de se rendre là où surgissent ces idées que sont les événements. « Inutile de se soulever ? »
Comme beaucoup de bonnes idées celle-ci se révélera une fausse bonne idée. C'est Roland Barthes qui aimait à reprendre ce mot de Merleau-Ponty : le vêtement un faux bon sujet. La nouveauté est souvent mauvaise, les musulmans qui stigmatisent l'innovation sous le nom de bid'a le savent mieux que quiconque. L'idée d'un journalisme pas comme les autres, un « journalisme transcendental » comme Maurice Clavel, ami de Foucault, désignait sa propre activité de feuilletoniste, qui exaucerait le vœu qu'avait fait Benjamin de voir tout homme scolarisé devenir un Autor als Produzent , était certes prometteuse mais elle se heurtait à ceci que, à la différence de la colombe, les articles évoluent non pas dans un monde débarrassé de l'atmosphère, génératrice comme chacun le sait de frictions, mais dans un univers si fortement hiérarchisé qu'on pourrait presque assimiler les pigistes à la caste des intouchables et soumis à des pressions telles qu'on ne les connaît que sur des planètes où la vie est impossible. Ainsi ce qui paraît le droit de l'auteur par excellence, que l'on ne touche pas à son texte sans son consentement, est-il un droit ignoré du journalisme : Foucault n'échappa pas à cette condition serve, la quasi totalité des articles de Foucault furent retitrés par la rédaction, le très religieux « Ritorno al Profeta » (Retour au Prophète) deviendra, par les soins de la rédaction du Nouvel Observateur , le très badin « À quoi rêvent les Iraniens ? », on aurait tout aussi bien pu avoir « On ne badine pas avec l'islam ». Comme une demi-mondaine qui jongle avec quelques propos entendus dans la bouche de ses pratiques cultivées, le journaliste aime à faire oublier son ignorance en brochant son « papier » de quelques réminiscences venues du Lagarde et Michard ou du Castex et Surer. Foucault rapporte lui-même ( Dits et écrits , Quarto, tome II, 2001, p.743) qu'une main indiscrète se permit même d'ajouter au texte d'un papier d'une journaliste de ses connaissances le mot « fanatique » qui n'y figurait pas, cette association de l'islam et du fanatisme appartenant au verdurinisme minimal des « premiers-Paris », ces Hercule des salles de rédaction dont Balzac nous a brossé le portrait. La grande ambition du journalisme est de montrer que les géants sont des nains qui s'ignorent. Quand on touche au journalisme, on ne saurait échapper au sordide. Loin d'être le lieu de l'accomplissement sans reste de l'esprit, le journal hégélien fut, et est encore, bien plutôt le champ d'épandage des opinions surveillées, et le journalisme transcendental, par une facétie qui donnait raison à Kierkegaard, se trouva immédiatement amputé de son prédicat aussi orgueilleux que charlatanesque. Qui entre au journal doit lasciare ogni speranza (abandonner tout espoir) et se résigner à n'être qu'un Arlequin serviteur de deux maîtres, le pouvoir politique et le quatrième pouvoir. Et, par un tour qui n'eut pas déplu non plus au philosophe de Copenhague, les articles de Michel Foucault apportèrent la preuve que le témoignage indirect, second ne le cède en rien, quant à la puissance de ce qui est affirmé, au témoignage premier, direct, in situ : en effet les articles que Michel Foucault écrivit à chaud sont décevants surtout les tout premiers d'octobre 1978, les propos de Madari qu'ils rapporte sont les seuls à le tirer de l'ornière de l' « universel reportage », mais justement ce sont ceux d'un imam et non les siens. Madari revendique le Mahdi sans céder sur l'espoir d'un bon gouvernement (ibid. p. 686), il veut donc la politique et la suppression de la politique, le temps et le hors temps, toute l'énigme de cette révolution iranienne est là et aussi celle de la « spiritualité politique ». Foucault se révèle assez fréquemment dans ces reportages l'intellectuel en déplacement typique, invité, cornaqué, à qui on ne montre que ce qu'on veut bien montrer, à qui l'on ne fait rencontrer que ceux qu'on veut bien lui faire rencontrer, bref nous découvrons la copie conforme de l'intellectuel sartrien itinérant que Michel Foucault ne voulait être à aucun prix. Et, finalement, le meilleur article qu'il écrit c'est celui qu'il fait à froid, de retour à Paris, et qu'il intitule en réponse aux prophètes de la déception-qui-ne-manque-jamais-ses-rendez-vous, « Inutile de se soulever ? » (ibid. p. 790). Il précisait : « Nul n'a le droit de dire : "Révoltez-vous pour moi, il y va de la libération finale de tout homme." Mais je ne suis pas d'accord avec qui dirait : 'Inutile de se soulever, ce sera toujours la même chose."» Et dans cet article paru dans Le Monde du 11-12 mai 1979, il ajoutait, nous livrant incidemment sa conception de la morale en politique : « Me demanderait-on comment je conçois ce que je fais, je répondrais, si le stratège est l'homme qui dit : "Qu'importe telle mort, tel cri, tel soulèvement par rapport à la grande nécessité de l'ensemble et que m'importe en revanche tel principe général dans la situation particulière où nous sommes", eh bien, il m'est indifférent que le stratège soit un politique, un historien, un révolutionnaire, un partisan du chah ou de l'ayatollah ; ma morale politique est inverse. Elle est "antistratégique" : être respectueux quand une singularité se soulève, intransigeant dès que le pouvoir enfreint l'universel. Choix simple, ouvrage malaisé : car il faut tout à la fois guetter, un peu au-dessous de l'histoire, ce qui la rompt et l'agite, et veiller un peu en arrière de la politique sur ce qui doit inconditionnellement la limiter. » (Ibid. p. 794)

Révolution, oui, mais pour la justice
Horkheimer : « Mais est-elle donc si désirable, cette révolution ? » (ibid. p. 791) À la question, citée par Foucault, de l'Ordinarius francfortois il ne fait nulle doute que Michel Foucault répondait très sincèrement par l'affirmative, à condition de préciser que cette révolution est la révolution pour la justice et non pour la libération des désirs (ibid. p. 715) dont nos plumitifs et chercheurs stipendiés ont le plus grand mal à comprendre que les quatre cinquièmes de la planète se soucient comme de la lecture des gazettes où ils publient. Et Michel Foucault voyait dans ces impressionnantes manifestations, réprimées dans le sang et qu'une des polices parmi les plus cruelles du monde était malgré tout incapable d'endiguer, la renaissance quotidienne de l'idée de politique née chez les Grecs : « Un peu comme dans la tragédie grecque où la cérémonie collective et la réactualisation des principes du droit allaient de pair. » (Ibid. p. 748) Il se situait alors en écrivant ces lignes aux antipodes d'un Glucksmann affirmant : « Le journal de 20h c'est Shakespeare tous les soirs chez soi. » Il faut sortir en réalité de chez soi si l'on ne veut pas se contenter de jouer un rôle d'illusionniste sur ce teatrum mundi qu'est la télévision. La doctrine du soulèvement chez Foucault était une doctrine de la grâce et on peut parfaitement dire de lui ce qu'il écrivait en hommage à Maurice Clavel, le philosophe auquel on doit le célèbre : « Messieurs les censeurs, bonsoir », lancé en direct à la télévision après qu'il se fut aperçu qu'on avait amputé d'un passage le film qu'il présentait et qui s'appelait : « Le soulèvement de la vie » : « Théologien abrupt, il faisait de la force invincible de la grâce le moment de la liberté. À la grâce correspond (et répond peut-être), du côté des hommes, le soulèvement. [Sı] Le soulèvement [Sı] coupant le temps, dresse les hommes à la verticale de leur terre et de leur humanité. » (Ibid. p. 789) Le pouvoir n'est ni un bien, ni un mal
« Le reportage d'idées », un genre sans avenir ? Le programme d'une ontologie du présent reste cependant intact et il n'est pas parti avec l'encre du bouillon. La question : De quoi sommes-nous contemporains ? garde toute sa valeur. Bien sûr que la volonté de tous cédera toujours à un moment ou à un autre la place à la politique, mais il y aura eu cet « état de grève par rapport à la politique » (ibid. p. 702) qui transforme la définition même de la volonté politique : « La volonté politique c'est de ne pas donner accès à la politique ». (Ibidem) Daryush Shayegan, le célèbre philosophe iranien, auteur de Qu'est-ce qu'une révolution religieuse ? , qui rencontra à l'époque Foucault à Téhéran, nous avait d'ailleurs confié que Foucault était lucide quant à l'avenir de la Révolution islamique et qu'il voyait déjà à quoi ressemblerait le premier anniversaire de la Révolution islamique. S'il est une politique de Foucault, c'est que le pouvoir n'est ni un bien ni un mal mais qu'il est infini, et comme il est infini, la résistance à ce pouvoir est tout aussi infinie. « Des cendres surgira toujours un phénix. » Dès qu'il y a pouvoir, il y a une résistance possible, ce qui fait écho à la Révolution culturelle chinoise. Et si la révolte, le soulèvement, ( intifada veut dire soulèvement), ont une valeur si grande qu'ils ont la pureté d'une idée, c'est que rien ne les annonce, il ne sont pas déductibles, ils n'arrivent pas par voie de conséquence, et pas davantage ils ne nous assurent d'une suite logique, ils sont un « arrivant » pour parler comme Derrida.
Se soulever, c'est sortir de la politique, de l'histoire, c'est être l'événement sensationnel non pas au sens journalistique du terme mais sensationnel au sens mental du terme, l'insurrection, c'est la collision imprévisible de la vie et de l'instant, c'est l'instant qui donne accès à l'éternité, qui fait jaillir l'autre du temps toujours déjà là. Et ce qu'on est en droit d'attendre des grands esprits, c'est qu'ils soient capables de percevoir ce sensationnel sans sensationnalisme qui donne le sens de leur époque et auquel ils assistent : cette coupure inattendue dans le continuum de l'histoire est quelque chose qui a aussi peu de rapport avec ce qui a eu lieu avant qu'avec ce qui aura lieu après. L'intellectuel, Foucault tenait à conserver ce terme parce qu'il avait mauvaise presse, ce qui était bon signe, disait-il, (ibid. p. 794) doit être dans la disposition d'esprit de Kant s'abandonnant à l'enthousiasme du « spectacle d'un grand pays ami » ( Conflit des facultés ) et cédant à un élan qui indique la bonne direction ; il est probable que Foucault a vu dans la Révolution islamique un équivalent de ce qu'avait été la Révolution française pour Kant. N1oublions pas que c'est à cette époque que Foucault donne une conférence à la Société française de philosophie sur « Qu'est-ce que les Lumières ? » de Kant. L'entretien accordé en guise postface, « L'esprit d'un monde sans esprit », au livre de Pierre Blanchet et Claire Brière, La révolution au nom de Dieu , nous rappelle aussi que les événements jouent leur rôle d'horizon.

Une affaire sans suite
Ce qui est troublant dans l'affaire iranienne, c'est qu'elle est sans suite. Après l'escapade iranienne, exit l'islam dans l'œuvre de Foucault. Pourtant ce qu'il dit à cette époque, et pour la première fois, est une bombe. Sous le couvert certes de Jean Daniel il parle du droit des Palestiniens et du fait israélien (ibid. p. 787). Reconnaissant en l'islam une « poudrière », on comprend qu'il se pourrait bien, dès lors, que ce qui se passe en Iran change la donne en Palestine et que le surgissement d'un mouvement islamique « en incendiant toute la religion puisse renverser les régimes les plus instables et inquiéter les plus solides. » (Ibid. p. 761)
Pour expliquer pourquoi l'islam après cette entrée fracassante sur la scène de ses préoccupations en a disparu aussi soudainement, on peut alléguer l'hostilité déclarée qu'a suscité cet engagement dans l'opinion française et internationale. Par ailleurs, selon de nombreux témoignages, notamment celui d'Edward Saïd dans un article paru dans Le Monde diplomatique du 15 septembre 2000, il semble que les sympathies de Foucault allaient plutôt à Israël, peut-être depuis qu'il avait publiquement soutenu les juifs russes désireux d'émigrer vers ce pays.
Après ces lettres persanes à l'envers où « le giaour » s'étonne de l'étonnement des hommes des bords de Seine, « ne voyant pas au nom de quelle universalité on empêcherait les musulmans de chercher leur avenir dans un islam dont ils auront à former, de leurs mains, le visage nouveau » (ibid. p. 781), Michel Foucault, qui n'ignorait rien des procédures de la pénitence qui précède l'absolution, fit un vœu de silence sur le sujet. Il y eut bien un bref retour de la « spiritualité politique » avec la Pologne, une sorte de révolution religieuse elle aussi, ardemment soutenue par les États-Unis, où il y alla de quelques articles. Puis, on ne saurait imaginer discontinuité plus grande, puisque, de la spiritualité politique, Foucault passa aux chambres de l'« exquise torture volontaire » de la côte ouest des États-Unis. Quel rapport ? Il y en a un et c'est Kierkegaard : le battement entre l'incognito du séducteur et le chevalier de la foi. On sait par une note de Frédéric Gros dans l'édition du cours au Collège de France sur L'Herméneutique du sujet que Foucault avait été dans sa jeunesse un lecteur fort assidu de Kierkegaard, ce qui n'est certes pas étonnant, d'abord parce que tout le monde lisait Kierkegaard à l'époque, n'oublions pas non plus qu'il avait suivit les cours de Jean Wahl, l'auteur des remarquables Études kierkegaardiennes . De manière générale Foucault a été peu disert sur ses lectures, c'est, par exemple, au détour d'une interview donnée à la toute fin de sa vie que nous avons appris qu'il avait noirci des cahiers entiers de notes en lisant Heidegger. La plupart des penseurs de l'époque des Vingt glorieuses ont ainsi observé une discrétion extrême sur leurs origines philosophiques, donnant certes à leur « manière » la fraîcheur d'un commencement absolu mais empêchant par là-même leurs auditeurs, qui appartenaient déjà à la génération peu cultivée de l'ère du divertissement, de reconstituer la généalogie de leur pensée, omettant, entre autres, sciemment ou par négligence tout ce qui avait été pensé depuis quatre-vingts ans en Allemagne. Foucault a des mots d'une désinvolture à peine croyable à propos de la problématique de la stylisation de la vie chez Walter Benjamin dans les premières pages de La Volonté de savoir ; avoir connu tout le travail effectué outre-Rhin aurait peut-être stérilisé sa propre entreprise, dit-il tout uniment. On comprend la colère d'un Ernst Bloch contre Foucault et ces intellectuels parisiens qui réinventaient tout définitivement après beaucoup d'autres. En laissant supposer que la nouvelle pensée française a propulsé un absolu tout neuf qui a détoné comme un coup de pistolet par une belle après-midi du Quartier latin, on ne comprend que trop que l'écho s'en soit perdu dans la pétarade du carnaval culturel de l'ère mitterrandienne, et que, hissée sur des épaules de géants, la génération suivante se soit réfugiée dans la fausse religion du dogme, des rites et des fêtes commémoratives carillonnées. De toutes les généalogies qu'il a faites, Foucault en a négligé une seule, la sienne. L'Islam, esprit d'un monde sans esprit
Ce que Foucault avait bien reconnu en Iran c'est que le modernisme incarné par le Shah, ce modernisme auquel l'Occident aimerait tant que les peuples attardés fassent un meilleur visage, était une vieille idée qui avait un siècle de retard. La religion, elle, est une idée toute neuve qui a la couleur de l'aurore. « Dans cette façon qu'ils ont de vivre comme force révolutionnaire la religion islamique, il y avait autre chose que la volonté d'obéir à la loi, il y avait la volonté de renouveler leur existence toute entière en renouant avec une expérience spirituelle qu'ils pensent trouver au cœur de l'islam chiite. On cite toujours Marx et l'opium du peuple. La phrase qui précède et qu'on ne cite jamais dit que la religion est l'esprit d'un monde sans esprit. Disons que l'islam, cette année 1978, n'a pas été l'opium du peuple, justement parce qu'il a été l'esprit d'un monde sans esprit. » (Ibidem p. 749) Dans son hommage à Maurice Clavel, « Vivre autrement le temps », il est question, dans cet éloge qui est autant éloge de l'ami disparu qu'un autoportrait, du temps qui n'est pas le temps, du temps qui échappe au temps, du temps qui ne fuit pas, du temps qui est plein, qui a la plénitude de l'événement. Clavel a célébré autant qu'il lui fut possible l'œuvre de Foucault et la disparition du visage de l'homme où il voyait l'accomplissement du programme kantien : Kant a tué l'homme, et grâce à la disparition de cette figure présomptueuse, la foi est de nouveau possible et aussi l'instant par où tout le possible peut s'engouffrer. « Kant et le Christ : ces deux-là ne s'étaient guère rencontré jusqu'alors. Kant passe pour avoir vidé le ciel de tout ce qu'il avait de certain. Clavel lui se sert de ce même Kant pour alléger la terre de toutes ses plénitudes. Il s'agissait pour lui de faire de l'homme d'aujourd'hui quelque chose d'aussi douteux que l'était devenue, depuis Kant, la métaphysique. » (Ibidem p. 789)

Révolte religieuse et mort anthropologique
De la « spiritualité politique » à la stylisation de son existence, un motif que Foucault croit découvrir chez les Grecs, il y a un passage possible, une explication que nous trouvons donc chez Kierkegaard. Si le philosophe éthicien, l'intellectuel caution morale de son époque, qui pèse de toute sa renommée pour soutenir les bonnes causes, fait l'objet du mépris de Foucault, c'est que sa position cumule deux handicaps : sa posture lourdement pédagogique est aussi loin de l'esthétique que possible et son infatuation lui cache définitivement le religieux. On sait, en revanche, que l'esthétique et le religieux peuvent communiquer, qu'une passerelle peut être jetée entre ces deux stades, une figure semble même avoir été tout exprès inventée pour passer de la farandole au pèlerinage, c'est l'incognito. La révolte religieuse, et au fond toute révolte a du religieux en elle puisqu'elle suppose que la vie n'est pas tout et qu'il existe quelque chose de supérieur à la vie, la révolte, le soulèvement, l'insurrection, lesquels comportent toujours le risque de mourir, c'est la césure qui vous fait sortir de l'histoire, qui vous arrache au temps, le temps du calendrier, le temps de l'histoire, le temps des prévisions. Nietzsche notait déjà que seuls auront eu une belle vie ceux qui n'auront pas eu peur de la perdre. Mais l'exception religieuse de la révolte, qui suspend toute l'éthique, peut aussi se lire comme une exception esthétique. À partir du moment où je me stylise, je deviens un événement pour moi-même, je ne suis plus dans l'histoire, j'échappe moi aussi au temps, je m'éternise, j'opère la transmutation de mon être contingent en cristal de mon être éternel, je provoque la césure esthétique en me constituant de manière aléatoire, en me constituant comme je veux, en saisissant la possibilité de m'autodéterminer. Le queer , c'est peut-être cela.
Le dandy du XIXe siècle s'est rêvé Napoléon et il se réveille idiot de la famille, cette métamorphose subie devient chez Foucault une métamorphose intentionnelle, ne pouvant être Alexandre ou César, il a choisi d'être le méchant de la famille. C'est un peu le personnage christique de Théorème de Pier Paolo Pasolini. Pasolini fut l'un des témoins capitaux en Europe de ce qu'il a appelé « la mort anthropologique », on boit, on mange, on dort, on respire encore, mais l'« anthropos » est mort. La facies hippocratica de Benjamin et la « deuxième nature » de Lukács sont probablement d'autres manière de signifier cette nécrose. Cette torsion que l'individu est obligé de s'infliger pour se penser à partir du moment où la communauté a explosé, où le concept a disparu, où l'homme lui-même a disparu, est une expérimentation de pensée sur soi-même, une tentative de capter le Jetztzeit (le temps de l'à présent) benjaminien qui nous autorise à suggérer une filiation Baudelaire - Benjamin - Foucault. Pasolini, dont Foucault appréciait le refus de la tolérance toute grise, peut nous aider à situer le lieu, si difficile à repérer sur nos cartes, où séjourna la pensée de Michel Foucault, on pourrait dire que ce fut une sorte d'auberge isolée, l'auberge du Steppenwolf, ou le « Grand Hôtel de l'Abîme », la demeure d'Adorno et de la Théorie critique contemplative, selon un malicieux jeu de mots de Lukács sur Wiesengrund, havre pour les gens accablés, mais bien nés, dont l'enseigne ferait clignoter énigmatiquement dans la nuit à la fois le nom de Salò et celui d'Alamut.

Petit glossaire à l'usage des lecteurs n'ayant pas fait d'études supérieures et même de ceux qui en ont fait !
Metternich : (1773-1859) prince autrichien, principal artisan du retour à l'ordre en Europe de 1815 à 1848, résolument favorable à une Europe des rois et des princes et absolument hostile au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.
Hegel : Hegel (Georg Wilhelm Friedrich) (1770- 1831), philosophe allemand d'abord acquis aux idéaux de la Révolution Française, puis, à partir de son ouvrage La Phénoménologie de l'esprit , partisan d'une réconciliation avec le monde moderne bourgeois.
Marx (Karl) (1818-1883) : philosophe allemand, hégélien de gauche, théoricien du matérialisme historique et de la lutte des classes, il publia Le Manifeste du parti comuniste (1848) et Le Capital (le premier livre du Capital parut en 1867).  Il joua par ailleurs un rôle politique à la tête de la Première Internationale qu'il fonda en 1864.
Engels (Friedrich) : Théoricien du socialisme et homme politique allemand (1820-1895), il écrivit plusieurs ouvrages avec Karl Marx dont il fut le mécène.
Stirner (Max) : philosophe allemand, hégélien de gauche, auteur d'un unique livre L'unique et sa propriété , dont Marx et Engels discutent abondamment dans L'Idéologie allemande , il théorisa un individualisme anarchiste qui devait rencontrer beaucoup d'écho en Russie.
Kierkegaard (Soeren) : (1813-1855) théologien et penseur danois, il mena une guerre sans relâche contre la philosphie dominante du XIXe siècle, l'hégélianisme, il dénonça le rationalisme et la logique de Hegel comme un charlatanisme auquel il opposa le saut aveugle dans la foi en Dieu.
Madari : Grand Ayatollah Kazem Shari'at-Madari, à la tête du clergé shiite durant les dernières années du règne du Shah d'Iran, il fut étroitement associé à l'installation de la République islamique en Iran mais devait rapidement émettre des réserves sur une constitution qui, au contraire des postulats shiites, permettait à un savant religieux d'arbitrer les affaires de l'Etat.
Horkheimer (Max) : (1895-1973), philosophe allemand, membre de l'Ecole de Francfort, écrivit en collaboration avec Adorno La Dialectique de la raison .
Kant (Emmanuel) : (1724-1804), philosophe allemand des Lumières, il passe pour avoir vidé les cieux et fait redescendre tout ce qui s'y trouvait sur la terre. L'inventeur du criticisme peut à ce titre être considéré comme l'auteur de la pensée qui fonde la modernité occidentale.
Walter Benjamin : (1893-1940) philosophe allemand adhérant à la fois au matérialisme histoirque de Marx et à un conecption théologique profane de l'histoire.
Ernst Bloch : (1885-1977) philosophe allemand, pacifiste exilé pendant la Première Guerre mondiale, puis exilé aux Etas-Unis pendant le Troisième Riech il revint après la guerre en RDA qu'il dut quitter en raison de sa trop grande indépendance d'esprit. L'auteur du Principe espérance , véritable somme sur la fonction sociale de l'utopie, fut aussi un compagnon de Rudi Dutschke, le leader du mouvement étudiant allemand.
Queer : l'adjectif qui signifie "étrange" est un mot dont se servent certains homosexuels américains pour se désigner. Ils entendent le mot comme le choix d'un style de vie qui implique une certaine subversion sociale.
Lukàcs : philosophe hongrois de langue allemande (1885-1971) il est non seulement l'auteur d'une oeuvre philosophique d'inspiration marxiste considérable mais il fut aussi un acteur politique, participant comme vice-commissaire à l'Instruction Publique au gouvernement révolutionnaire de de Béla Kun en 1919 et il fut déporté en Roumanie à la suite de sa participation au gouvernement d'Imre Nagy en 1956 qui fut renversé par l'intervention de l'armée russe.
Steppenwolf : Le Loup des steppes, de Hermann Hesse, écrivain allemand (1877-1962), c'est le nom de l'auberge où Harry devenu aussi solitaire que le loup des steppes se réfugie pour fuir ce qu'il considère comme la perversion des Autres et des illusions du quotidien.
Adorno :  Theodor Wiesengrund, (1903-1969) fondateur  de l'Ecole de Francfort qui, par sa théorie critique, posait un diagnostic sévère et pessimiste sur les sociétés modernes dominées par la culture de masse.
Salò : "Salò ou les 120 journées de Sodome" (1975), dernier film de Pier Paolo Pasolini qui donne pour cadre au roman du marquis de Sade l'éphèmère République de Salò proclamée par Mussolini alors que l'Itale était entièrement sous le contrôle de Hitler.
Alamut : nid d'aigles, bastion où s'était retranché Hassan ben  Sabah, le fondateur de la secte ismaïlienne des "assassins" qui terrifièrent les Croisés.


 
 


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