" Pleure, ô pays
bien-aimé"
par le Dr. Azriel Karlibach, Ma'ariv, 25 février 1953
Azriel Karlibach a été une grande figure de la mouvance sioniste.
Né en 1908 à Leipzig dans une famille de rabbins, il part étudier
en Palestine dans la yeshiva du Rabbin Kook et est ordonné rabbin. Il
retourne en Allemagne en 1929 pour étudier le droit. En 1932, il se rend
en URSS pour étudier la question de la compatibilité entre communisme
et judaïsme. Il conclut rapidement qu'ils ne sont pas compatibles. Lorsqu'il
publie ses conclusions à Hambourg, des jeunes communistes tentent de l'assassiner.
Il est blessé. Il fuit les persécutions nazies et retourne en Palestine.
Baptisé "le prince de la plume", il écrit pour toutes
sortes de publications, puis fonde le journal Ma'ariv. En 1955, il va en Inde,
où il rencontre les juifs de Cochin et écrit qu'il a, là,
rencontré le "vrai sionisme". Quelques mois plus tard, il meurt, à 47
ans.
Nous publions la traduction française d'un texte célèbre
de 1953, qui n'a rien perdu de sa fraîcheur et de sa pertinence. La petite
fille du texte a aujourd'hui la soixantaine. Que dit-elle à ses enfants
et petits-enfants ?
Viens
avec moi, petite fille, allons en Galilée, j'ai quelque
chose d'urgent à te montrer là-bas.
Tu n'as pas encore dix ans et tu ne comprendras pas. Et pourtant, il faut que
tu regardes et il faut que tu voies. Et lorsque tu grandiras, quand tu auras
vingt ou trente ans, cela ne sera toujours pas clair. Peut-être oublieras-tu
tout cela. Mais un jour viendra où tu te souviendras de tout ce que
tu vas voir ; et alors cela te touchera et te fera très mal...
Ce jour-là - je ne serai pas ici pour le voir - tu me demanderas avec
douleur et avec colère : "Toi, mon père ? Toi, tu as fait
cela ?".
Je veux te montrer les montagnes, ma fille, la haute et la basse Galilée.
La région de Nazareth, de Tsippori et de Bar'am. De grandes terres,
certaines fertiles, certaines stériles, sur les collines et les vallées,
plusieurs millions de dunums, au total.
Ce pays appartenait aux Arabes en des jours dont tu ne te souviens pas. A eux étaient
les villages, à eux les champs. Aujourd'hui tu ne les vois plus. De
florissantes colonies juives ont pris leur place (fasse le Seigneur qu'elles
se multiplient!). Car un miracle a été opéré pour
nous ; un jour, ces Arabes se sont levés, ils se sont enfuis loin de
nous et nous avons pris leurs terres et les avons cultivées. Les anciens
propriétaires s'en sont allés s'installer dans d'autres pays.
Ici et là, on peut toujours voir des villages arabes. Ils appartiennent
au petit nombre qui est resté parmi nous. Personne ne sait pourquoi
ils sont restés. Peut-être n'ont-ils pas eu le temps de partir,
ou peut-être espéraient-ils que leurs terres ne feraient pas partie
de l'État juif. Peut-être espéraient-ils que, même
au cas où elles seraient annexées, on ne leur ferait aucun mal,
car c'était bien là ce que les Juifs avaient promis. Quoi qu'il
en soit, ils devinrent citoyens du pays et restèrent.
- Où sont leurs champs ? demandes-tu. Que leur est-il arrivé ?
- C'est tout simple : nous les avons pris.
- Comment ? Comment peut-on prendre la terre qui appartient à quelqu'un
d'autre, à quelqu'un qui vit parmi nous, qui habite sur sa terre et
la cultive ?
- Aucun problème, ma fille. Tout ce qu'il faut pour cela, c'est le pouvoir.
Si tu as le pouvoir de la loi derrière toi, tu annonces par exemple
que ces champs constituent un "territoire fermé". Tu interdis à toute
personne d'y pénétrer sans permis. Tu ne délivres les
permis qu'à tes amis, les membres des kibboutzim du voisinage qui louchent
depuis longtemps sur ces terres. Tu ne donnes pas de permis aux Arabes qui
possèdent la terre. Tout cela est très simple...
- N'y a-t-il pas de loi ? N'y a-t-il pas de juges en Israël ?
- Oui, c'est vrai, il y avait ce petit obstacle technique. Les Arabes se rendirent à nos
tribunaux et exigèrent que les voleurs leur restituent leurs terres.
Les juges décidèrent que les Arabes étaient les propriétaires
légaux, puisqu'ils avaient travaillé ces champs depuis des générations
; même les gens de la Sûreté ne pouvaient avoir aucune raison
de les empêcher de labourer et de récolter ici. Les kibboutzim
avoisinants n'avaient donc aucun droit de s'approprier ces terres qu'ils n'avaient
ni achetées, ni obtenues contre compensation. Toutes ces terres appartenaient
aux Arabes et devaient donc leur être rendues.
- Eh bien ! Alors si les juges en ont ainsi décidé... ! l'Etat
fera appliquer la loi... !
- Non, ma fille. Il n'en est pas ainsi. Si la loi est contre le voleur, et
que le voleur est assez fort, il fait une loi qui répond à ses
besoins.
- Comment ?
- Tous ceux qui participent au vol - et qui n'y participe pas ? - se rassemblent
au Parlement. Ces 300 000 dunums ont été pris par le gouvernement,
par le Mapaï, par le Mapam, par les partis religieux, par tous. Ils disent
: "Nous nous sommes habitués à ces terres. Nous les aimons.
Nous ne voulons pas que les juges nous empêchent de les garder. Faisons
donc une loi qui maintiendra les terres entre nos mains."
- Mais comment ? Comment écrit-on une loi contre la loi ?
- Tu es encore très jeune, ma fille. Quand tu grandiras, tu verras comme
c'est facile. Ils ont simplement écrit qu'il n'y avait pas de lois concernant
ces terres. Ils ont écrit que les propriétaires de ces terres
ne sont pas autorisés à se rendre au tribunal.
- Très bien. Mais... à quoi cela servira-t-il puisque c'est enregistré quelque
part que les Arabes sont les propriétaires ; il y a un cadastre...
- Bon, la propriété terrienne est enregistrée - et alors
? Ils ont écrit dans la loi que l'enregistrement devait être gommé.
Le nom du propriétaire arabe doit être raturé et un nom
juif doit le remplacer.
- Comme cela ?
- Pas tout à fait, mais je veux te montrer maintenant de quelle façon
c'est fait.
Cette loi qui va à l'encontre du précepte : "Tu ne voleras
point" a été votée il y a maintenant neuf mois, mais
aujourd'hui, maintenant, ils commencent à l'appliquer. Maintenant, ils
ont établi les bureaux du vol officiel là où...
Non, ma fille, j'ai changé d'avis, nous n'irons pas là-bas. Je
ne te montrerai pas. Je ne peux pas. Peut-être ne verras-tu rien là-bas.
A part un employé misérable et sous-payé. Une table de
bureau, quelques papiers, et rien d'autre. Pas un spectacle déchirant.
Tu est une 'sabra' et tu as l'habitude de telles choses, pour toi, il est tout
naturel que le monde soit divisé en deux : vainqueurs et vaincus, l'homme
du dessus et l'homme du dessous. Mais moi, je suis un Juif, je vois là un
employé du royaume d'Espagne assis et écrivant sur un parchemin "leurs
propriétés seront confisquées par l'État" pour
punir mes ancêtres parce qu'ils ne croyaient pas au dieu de justice crucifié de
la reine Isabelle ; je vois un employé allemand écrivant et tamponnant
: "Toute propriété juive légalement obtenue en vertu
de la loi d'acquisition des biens des non-aryens..." Pardonne-moi, ma
fille, ce sont mes yeux qui me rendent comme ivre. Ils ne veulent pas voir
l'État juif sous ce jour, ils luttent contre cela de toutes leurs forces,
ils se défendent douloureusement contre cette vision, contre ces comparaisons...
Et ils croient profondément que tel n'est pas Israël et que tels
ne sont pas les Juifs, et que seule une folie passagère s'est emparé de
quelques-uns qui sont saoûls de puissance et d'avidité. Ils prient
pour que ces chefs soient pardonnés, car leurs coeurs ne savent pas
ce que font leurs mains, ils sont tellement novices dans l'usage du pouvoir,
que dans leur hâte ils ne peuvent pas voir les fruits de leurs actions...
Et ils sont certains, ces yeux, que cette vue s'évanouira comme un nuage,
un cauchemar...
- Mais maintenant ?
- Maintenant, pour le moment, c'est la réalité. La procédure
mise en oeuvre par les autorités est simple et comprend deux éléments.
Le premier est très actif. Le premier est constitué de ceux qui
souhaitent transformer le vol en opération légale. A cet effet,
le voleur doit seulement produire un document ministériel attestant
trois choses, conformément à la loi : premièrement, que
la terre a été prise durant les quatre premières années
de l'existence de l'Etat d'Israël, entre 1948 et 1952, sous n'importe
quel prétexte - sécurité, ou colonisation ou "développement".
Deuxièmement, que les propriétaires véritables, les Arabes,
n'avaient pas été autorisés à retourner sur leurs
terres en avril 1952. Troisièmement, qu'un Juif exprime le désir
de garder cette terre. Alors, la terre devient la propriété de
l'Agence pour le développement, "libre de toute obligation et immédiatement" et
est enregistrée en tant que telle au cadastre. Les Juifs concernés
sont maintenant affairés à la préparation de tels documents.
C'est là le premier élément de la procédure.
- Et le deuxième élément ?
- C'est l'Arabe. C'est lui le précédent propriétaire de
la terre à qui on en a refusé l'accès, depuis qu'on a
décrété la fin du colonialisme dans ce pays, la fin des
lois racistes sur la propriété des terres, la fin de la discriminatin,
le commencement des droits humains et de la démocratie sacrée.
Lui, l'Arabe, l'ancien propriétaire de la terre, doit lui-même
donner son consentement et confirmer le fait que sa terre lui a été prise
tout-à-fait légalement. Et les Arabes évidemment ne sont
pas aussi empressés à soutenir les autorités. Ils ne se
précipitent pas en foule dans les bureaux pour "arranger les choses".
- Mais alors, si les Arabes ne coopèrent pas et s'ils ne signent pas,
toute la transaction n'est-elle pas nulle et non avenue ?
- Non. La loi n'est pas assez naïve pour prendre les Arabes en considération.
La loi prend la terre sans que l'Arabe l'ait donnée. La loi l'indemnise
même sans qu'il... reçoive quoi que ce soit.
- Tu veux plaisanter, mon père. Comment cela se peut-il ?
- Cela n'est pas une plaisanterie - sinon d'un genre sinistre - et cela se
peut tout-à-fait. Cela se peut parce que c'est l'Arabe qui doit fournir
la preuve de sa propriété sur la terre. Non pas le Juif qui l'a
prise, mais l'Arabe auquel elle a été prise. Une espèce
de version contraire de la règle : "C'est au plaignant de fournir
ses preuves." On sait bien comme il est difficile de prouver la propriété terrienne
dans ce pays, et en particulier pour une famille arabe disloquée et éparpillée
par les guerres.
Mais même s'il a des preuves, elles ne lui serviront à rien. Car
il ne peut pas faire appel aux tribunaux pour vérifier la véracité de
ses preuves. Il n'y a pas de tribunal consacré à cet effet, mais
seulement un fonctionnaire qui décide à qui donner et à qui
ne pas donner d'indemnité. Il décide : je suis convaincu que
tu es le propriétaire et je te paierai. Ou il détermine : je
ne suis pas convaincu et je ne paiera pas. L'accusé statue sur les droits
effectifs du plaignant !
Même si le fonctionnaire reconnaît que cet Arabe a été par
le passé le propriétaire de la terre, l'Arabe ne peut toujours
pas exiger qu'on lui restitue son bien. La loi stipule que s'il demande de
l'argent, il ne peut pas recevoir l'équivalent de la valeur de sa terre
mais seulement l'équivalent de la valeur qu'elle avait... il y a trois
ans, au 1er janvier 1950. Comme s'il n'y avait pas eu et comme s'il ne devait
pas y avoir d'inflation. Comme si le ministre des Finances ou le ministre du
Développement ou n'importe qui dans le pays acceptait de recevoir le
même salaire qu'il y a trois ans. Un type qui est payé aujourd'hui
la somme de vingt livres par dunum peut-il s'acheter avec cela un tiers ou
un quart ou même un cinquième de dunum ?
- Mais que se passe-t-il s'il refuse l'argent ?
- Attends donc, ma fille, nous sommes un peuple sage et intelligent. Nous avons
prévu cela aussi.
Cela ne lui servira à rien de ne pas accepter l'argent. S'il ne l'accepte
pas... l'argent sera déposé au tribunal (pour cette fin, nous
nous en référons soudainement aux institutions judiciaires) et
restera là. Que l'Arabe le retire ou non n'a aucune importance puisque
sa terre est "légalement" passée entre nos mains...
Mais pourquoi - demandes-tu - aurait-il besoin d'argent ? C'est un fermier
et c'est de la terre qu'il veut !
C'est vrai, et la loi a prévu cela aussi. La loi reconnaît que,
dans certains cas, un fermier sera habilité à recevoir de la
terre si celle qu'on lui a pris était : a) utilisée au fermage,
b) sa principale source de revenus, ou c) s'il ne possède aucune autre
terre pour assurer sa subsistance. Si un tel cas existait, le plaignant devrait
apporter la preuve qu'il n'a aucun moyen de subsistance et que depuis six ans,
il meurt de faim ou aurait dû mourir de faim, alors...
- Alors un des kibboutzim juifs qui a pris des dizaines de milliers de dunums
lui donnera son propre petit lot de terre en retour, enfin ?
- Non. Tout ce qu'ils doivent faire, c'est lui offrir une autre terre. Et non
pas nécessairement la lui remettre. Il se peut qu'ils la lui louent
! Et non pas en proportion de la valeur de tout ce qu'on lui a pris ; une "partie" suffit.
Et ils ne sont pas obligés de lui donner ce qu'il veut, mais seulement
de proposer.
- Mais si on lui propose et qu'il n'a pas d'autres moyens de subsistance, il
acceptera, n'est-ce pas ?
- Oui, c'est là ce que je voulais te montrer, ma fille, en Galilée,
sur les montagnes de laquelle les justes prophètes d'Israël ont
marché, sur les rives de cette mer où nacquit la doctrine du
faux amour que nous - un peuple saint - avons rejetée avec mépris
et dérision. C'est là ce que je voulais te montrer.
Oui, ici et là, il y a des Arabes qui ne peuvent plus tenir le coup.
On leur a pris leurs champs il y a de nombreuses années. Appauvris,
ils occupent de tout petits lopins de terre. Maintenant s'ils coopèrent,
avec cette loi sur "l'achat" des terres, ils pourront obtenir, loin
de leur domicile, une toute petite parcelle. Et il y en a parmi eux qui viennent
s'enquérir de ce qu'ils peuvent obtenir ainsi.
A présent, on leur offre des terres qu'ils ne peuvent pas accepter.
On leur offre des marrons encore dans le feu. On leur offre des terres qui
appartiennent à d'autres Arabes. Les terres de leurs frères qui
ont traversé la frontière. Et bien sûr, les Arabes disent
: "Cette terre ? Elle n'est pas à vous. Comment pouvez-vous nous
la proposer ? Elle appartient à nos frères arabes. Espérez-vous
rendre votre vol légal en nous forçant à voler nos frères
? Que dirons-nous à leurs familles qui vivent encore parmi nous ? S'ils
entendent parler de cela ils se vengeront sur nous ! Que ferons-nous s'ils
reviennent ? Participerons-nous et prêterons-nous la main à cette
spoliation de la chair de notre chair, des os de nos os, et est-ce là la
réparation que vous nous offrez ?"
Donc les Arabes refusent d'accepter de telles terres. Mais nous et notre loi
ne nous en soucions guère. Il nous suffit de proposer. S'ils n'acceptent
pas, c'est leur faute et nous nous en lavons les mains. Nous leur avons permis
de recevoir le prix de ce que nous leur avons pris. Nous sommes absolument
irréprochables...
Peut-être vaut-il mieux que nous n'allions pas en Galilée, ma
fille ?
Car j'ai un peu peur. J'ai peur de passer sur la route et de les rencontrer,
alors qu'ils marchent derrière leurs maigres troupeaux. Et lorsque notre
voiture passera, ils lèveront les yeux vers nous et nous regarderont
avec une haine brûlante... J'ai peur de les regarder dans les yeux, parce
que j'ai honte. Eux, cette poussière humaine, sont les seules personnes
au monde dont je ne puisse soutenir le regard. Je n'ai pas peur de les rencontrer
sur le champ de bataille. Je n'ai pas peur d'être leur ennemi ou de me
défendre contre eux. Je n'ai pas honte d'être un adversaire, un
fugitif, un mendiant ou quoi que ce soit... Mais un voleur ? Un voleur dans
la nuit, je ne veux pas l'être.
Je n'ai pas peur pour ma peau. Nous sommes forts. Notre voiture les croisera à toute
vitesse, fièrement. Humblement ils se rangeront sur le côté.
Tout se passera comme il faut. Ils sont la minorité. L'opération
réussira et tout sera légalement enregistré en notre nom...
Mais ce n'est pas la fin, ce n'est que le commencement de cette histoire. La
grande dispute avec eux n'est pas finie, elle vient seulement de commencer.
J'ai peur pour toi, ma fille, car je crains que lorsque tu grandiras, il te
faudra payer pour tout cela. Je ne sais pas comment, ou quand, ou avec quoi.
J'ose espérer que l'argent suffira, mais il se peut qu'il faille payer
avec du sang, lorsque toi ou ton fils irez à la guerre. Tôt ou
tard, c'est difficile à dire. L'Orient est endormi et se réveille
tardivement mais soudainement. Un jour, d'une manière ou d'une autre,
il nous frappera. Car c'est un monde qui connaît les réparations.
Il y a des nations qui doivent venir un jour, la conscience sombre et les mains
souillées, se confesser et payer... Il y a des ministres qui doivent
signer des documents publics disant : "Nous avons péché,
c'est notre faute, et ceci est notre expiation..." Nous au moins, croyons
ceci. Nous sommes le peuple qui a enfanté l'idée que le destin
d'une nation n'est que le miroir de sa justice, de la justice par laquelle
elle se tient debout ou tombe...
Nous savons que telle est l'épreuve : notre comportement à l'égard
d'une faible minorité dans toute sa faiblesse. Nous avons ressenti dans
notre propre chair, depuis deux mille ans, que tel était le signe de
la maturité ou de la pourriture d'un Etat l'usage qu'il fait ou non
du pouvoir de son règne pour dérober l'agneau du pauvre ou de
l'étranger.
Si on nous convoque devant le trône de l'Histoire pour répondre
de notre comportement à l'égard des pays arabes voisins, nous
saurons quoi répondre. Si on nous demande des comptes sur notre réaction à l'égard
des terroristes, sur les mesures de sécurité, même si elles
sont excessives, et sur le gouvernement militaire et les restrictions de la
liberté de mouvement, nous pourrons fournir une réponse et nous
pourrons regarder le monde entier la tête haute.
Mais si on nous demande : "Deviez-vous, dans tout ce large pays riche
en nombreux déserts et pauvre en fermiers juifs, deviez-vous tourner
en dérision vos propres serments, devant vous-mêmes et devant
le conseil des nations ? Deviez-vous trahir toutes les prophéties de
vos prophètes qui avaient prévu le retour du peuple à sa
terre ? Deviez-vous profaner toute loi et toute justice à seule fin
de voler quelques milliers de dunums à une poignée de misérables
villageois arabes ... ?"
Lorsqu'on nous demandera cela, nous ne pourrons pas garder la tête haute.
Viens, ma fille, allons visiter une des fermes érigées sur cette
terre volée. Viens dans la salle de concert qui porte en sa mémoire
le nom d'un de nos premiers pionniers, venu à ce peuple en portant la
bannière de la fraternité des nations. Ce soir, ils feront là une
conférence sur un sujet beaucoup plus populaire que celui que ton père
a choisi aujourd'hui. Ils parleront d'un courageux écrivain, qui a élevé la
voix contre l'oppression des Noirs par les Blancs dans son pays - bien que
lui-même soit blanc. Et ils parleront noblement et dénonceront
le vol des terres indigènes dans l'Afrique lointaine...
Alors, cesse d'écouter les beaux discours, et écoute la terre
bien-aimée sur laquelle ces choses-là sont dites.
Et entends : notre pays bien-aimé pleure lui aussi.
Et quand tu grandiras, tu redresseras les torts et feras taire ses pleurs.