La guerre contre l'Irak a commencé...
il y a 80 ans
par Richard Becker, Workers World News Service, 31
octobre 2002. Traduction de Jerome Schretter
De Lawrence d'Arabie à Bush et Blair en passant par Churchill,
l'histoire de la longue guerre américano-britannique pour le
contrôle de l'Irak a débuté dans les années
20.
1914 - 1939
Pourquoi et comment débuta l'intervention des Etats-Unis? Qui
cherchent à faire condamner un dictateur qu'ils ont choyé
en l'accusant de crimes déjà commis par eux-mêmes
!
Durant les innombrables heures que les grands médias consacrent
à propager les mensonges et tromperies de l'administration
Bush, cette question cruciale n'est presque jamais évoquée.
Et pour de bonnes raisons.
Avec l'aide de leur agent T.E. Lawrence (Lawrence d'Arabie), les Britanniques
promirent aux chefs arabes que s'ils combattaient aux côtés
de la Grande-Bretagne contre leurs maîtres turcs, les Britanniques
soutiendraient la création d'un Etat arabe indépendant
après la première guerre mondiale. En fait, les puissances
victorieuses se sont partagées le Moyen-Orient, dont le pétrole
irakien, l'Irak en obtenant... 0%. (Photo archives)
Depuis son tout début, il y a 80 ans, la politique des Etats-Unis
vis-à-vis de l'Irak est orientée précisément
sur un objectif: la prise de contrôle des riches ressources
pétrolières de ce pays. Les fondements de l'intervention
des Etats-Unis en Irak se basent sur les résultats de la Première
guerre mondiale. C'était une guerre entre empires capitalistes.
D'un côté, les empires allemand, austro-hongrois et ottoman;
de l'autre, l'Entente entre les empires britannique, français
et russe. La plus grande partie du Moyen-Orient était sous
contrôle ottoman.
Les Britanniques, avec l'aide de leur agent T.E. Lawrence, que les
cinéphiles connaissent sous le nom de «Lawrence d'Arabie»,
promirent aux chefs arabes que s'ils combattaient aux côtés
de la Grande-Bretagne contre leurs maîtres turcs, les Britanniques
soutiendraient la création d'un Etat arabe indépendant
après la guerre.
Au même moment, les ministères des Affaires étrangères
britannique, français et russe signaient secrètement
l'accord Sykes-Picot. Cet accord dessina un nouveau Moyen-Orient.
L'accord fut rendu public après la Révolution russe
de 1917 par le parti bolchevique, qui le dénonça comme
impérialiste.
Des révoltes de masse se déclenchèrent partout
au Moyen-Orient, quand les peuples arabes et kurdes apprirent la traîtrise
des «démocraties» impériales. Les rebellions
continuèrent pendant toute la période coloniale. La
répression était extrêmement brutale. En 1925
par exemple, les Britanniques bombardèrent au gaz moutarde
la ville kurde de Salaïmaniya, en Irak; c'est la première
fois que ce gaz fut déployé par avion.
1925: une ville irakienne gazée par les Britanniques
Après la guerre, en 1918, la Grande-Bretagne et la France poursuivirent
leurs plans. Ils s'accordèrent sur le fait que le Liban et
la Syrie appartiendraient à l'empire français, tandis
que la Palestine, la Jordanie ainsi que les deux provinces au sud
de l'Irak, Bagdad et Bassorah, reviendraient au vaste empire britannique.
Cependant, ils ne purent se mettre d'accord sur la province de Mossoul,
la partie septentrionale de l'Irak actuel. Selon l'accord Sykes-Picot,
elle faisait partie de la «sphère d'influence»
française. Les Britanniques étaient néanmoins
décidés à ajouter Mossoul, région peuplée
en majorité de Kurdes, à leur nouvelle colonie irakienne.
Pour soutenir cette revendication, l'armée britannique occupa
Mossoul quatre jours après la capitulation turque en octobre
1918, et ne quitta pas le territoire.
La solution à la lutte inter-impérialiste entre la Grande-Bretagne
et la France à propos de Mossoul amena avec elle l'entrée
en scène des Etats-Unis en Irak. L'importance de Mossoul pour
les grandes puissances se basait sur les ressources connues de la
région mais encore largement non exploitées à
l'époque.
Les Etats-Unis étaient entrés en guerre aux côtés
de la Grande-Bretagne et de la France en 1917, après que leurs
amis et ennemis soient largement éreintés. Les conditions
des Etats-Unis pour leur entrée en guerre comprenaient l'exigence
que leurs objectifs économiques et politiques soient pris en
compte dans le monde d'après-guerre. Parmi ces objectifs, l'accès
à de nouvelles sources de matières premières,
en particulier le pétrole. En février 1919, Sir Arthur
Hirtzel, un officier colonial supérieur britannique prévenait
ses associés: «On devrait se souvenir que la Standard
Oil Company est très impatiente de s'emparer de l'Irak.»1
Face à la domination franco-britannique de la région,
les Etats-Unis demandèrent tout d'abord un droit d'«ouverture».
Les compagnies pétrolières US devaient être autorisées
à négocier librement des contrats avec la nouvelle monarchie
marionnette occupée par le Roi Fayçal, que les Britanniques
avaient intronisé en Irak. La solution au conflit entre les
alliés victorieux sur l'Irak fut trouvée en divisant
le pétrole irakien. Les Britanniques conservèrent Mossoul
en tant que partie de leur nouvelle colonie en Irak.
Pas une seule goutte pour l'Irak
Le pétrole irakien fut divisé en quatre fois 23,75%:
pour la Grande-Bretagne, la France, les Pays-Bas et les Etats-Unis.
Les 5% restants allèrent à un baron du pétrole
appelé Caloste Gulbenkian, connu sous le nom de «Monsieur
Cinq pour cent», qui aida à négocier l'accord.
Exactement 0% du pétrole de l'Irak appartenait à l'Irak.
Cet état de choses devait se maintenir jusqu'à la révolution
de 1958.
En 1927, une exploration pétrolière importante se mit
en place. D'énormes réserves furent découvertes
dans la province de Mossoul. L'Iraqi Petroleum Co., composée
de BP, Shell, Mobil et Exxon, monopolisa totalement la production
pétrolière irakienne. Deux ans plus tard fut créée
l'Iraqi Petroleum Co., composée de Anglo-Iranian (aujourd'hui
BP), Shell, Mobil et Standard Oil (Exxon). En l'espace de quelques
années, elle monopolisa totalement la production pétrolière
irakienne.
Pendant la même période, avec le soutien de Washington,
la famille al-Saoud conquit la majeure partie de la péninsule
arabe voisine. L'Arabie Saoudite fut établie dans les années
30 en tant que néocolonie des Etats-Unis. L'ambassade des Etats-Unis
à Riyad, capitale du pays, se trouvait dans les bâtiments
de l'ARAMCO (Arab American Oil Co.)
Cependant, les compagnies pétrolières US et leur gouvernement
à Washington n'étaient pas satisfaits. Ils désiraient
le contrôle complet du pétrole du Moyen-Orient, comme
ils possédaient déjà un quasi-monopole des réserves
pétrolières de l'hémisphère occidental.
Cela signifiait le départ des Britanniques, encore maîtres
dans la région. L'opportunité pour les Etats-Unis s'offrit
suite à la Seconde guerre mondiale...
Note
1 Cité dans Peter Sluglett, «Britain in Iraq, 1914-32»,
London, 1974.
1939 - 1945
Les alliés s'affrontent sur le champ de bataille économique
Alors que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne sont généralement
dépeints comme les alliés les plus étroits durant
la guerre, ils étaient pourtant aussi de féroces concurrents.
La guerre affaiblit grandement l'empire britannique en métropole
et par la perte de colonies-clés en Asie. Dans les premiers
temps de la guerre, de 1939 à 1942, se posait la question de
savoir si la Grande-Bretagne survivrait. Elle ne réussit jamais
plus à recouvrer son ancienne domination. Les Etats-Unis, par
contre, gagnèrent en force tout au long de la guerre, alors
que les chefs à Washington avaient une fois de plus attendu
leur heure pour entrer en lice.
Dans les dernières étapes de la Seconde guerre mondiale,
les administrations Roosevelt et Truman, dominées par les intérêts
des grandes banques, des firmes pétrolières et autres,
étaient décidées à restructurer le monde
d'après-guerre afin d'assurer la position dominante des Etats-Unis.
Les éléments-clés dans leur stratégie
consistaient en: 1) la supériorité militaire US en armement
nucléaire et conventionnel; 2) la globalisation des entreprises
dominée par les Etats-Unis, au moyen du Fonds Monétaire
International et de la Banque Mondiale, créés en 1944,
et de l'établissement du dollar comme monnaie mondiale; 3)
le contrôle des ressources globales, en particulier du pétrole.
Alors que le combat faisait encore rage sur les champs de bataille,
une lutte derrière le rideau pour le contrôle économique
global avait lieu entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Cette
bataille fut tellement acharnée que le 4 mars 1944, trois mois
avant le début du débarquement de Normandie, le Premier
ministre britannique Winston Churchill envoya un message inhabituel
par son contenu impérialiste et son ton hostile, au Président
Franklin Roosevelt:
«Merci beaucoup pour vos assurances de ne pas avoir de vues
innocentes [comprenez envieuses, ndlr] sur nos champs de pétrole
en Iran et en Irak. Permettez-moi de vous rendre la pareille en vous
offrant l'assurance la plus grande que nous n'avons pas la moindre
intention de nous immiscer dans vos intérêts ou propriété
en Arabie Saoudite. Ma position dans celle-ci comme dans toutes affaires
est que la Grande-Bretagne ne recherche pas d'avantages, territorial
ou autres, à l'issue de cette guerre. D'autre part, elle ne
sera privée de rien qui lui appartient de droit après
avoir donné ses meilleurs services à la bonne cause,
du moins aussi longtemps que l'on aura confié à votre
humble serviteur la charge de conduire ses affaires.»1
Cette note montre clairement que les dirigeants US étaient
tellement décidés à s'emparer de l'Iran et de
l'Irak, tous deux néo-colonies de la Grande-Bretagne, qu'ils
avaient déclenché les sonnettes d'alarme dans les cercles
dirigeants britanniques. Malgré les fanfaronnades de Churchill,
il n'y avait rien que les Britanniques puissent faire pour contenir
la puissance croissante des Etats-Unis. En quelques années,
la classe dirigeante britannique s'adapta à la nouvelle réalité
et accepta le rôle de partenaire adjoint à Washington.
Note
1 Cité dans Gabriel Kolko, «The Politics of War»,
New York, 1968.
1945 - 1989
Le rôle des Etats-Unis devient prédominant
En 1953, après que le coup d'Etat de la CIA eut porté
le Shah (roi) au pouvoir, les Etats-Unis prirent contrôle de
l'Iran. Vers le milieu des années 50, l'Irak était contrôlé
conjointement par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.
En 1955, Washington organisa le Pacte de Bagdad, qui comprenait les
régimes qui lui étaient inféodés Pakistan,
Iran, Turquie, Irak ainsi que la Grande-Bretagne,. Le Pacte de Bagdad
ou Cento (Central Treaty Organisation) avait deux buts. Le premier
était de s'opposer à la montée des mouvements
de libération arabes et autres au Moyen-Orient et en Asie du
Sud. Le second était d'être une de ces alliances militaires
- comme l'Otan, la Seato et l'Anzus qui encerclaient le camp socialiste:
l'Union soviétique, la Chine, l'Europe de l'Est, la Corée
du nord et le Vietnam du nord.
L'Irak, coeur du Cento, était indépendant seulement
sur papier. Les Britanniques entretenaient des champs d'aviation militaires
en Irak. Alors que le pays est très riche en pétrole
- 10% des réserves mondiales - le peuple vivait dans une pauvreté
extrême et connaissait la famine.
L'illettrisme dépassait les 80%. Il y avait un médecin
pour 6.000 personnes, un dentiste pour 500.000. L'Irak était
dirigé par une monarchie corrompue sous le roi Fayçal
II et une clique de propriétaires terriens féodaux et
de capitalistes commerçants. Le simple fait que l'Irak ne possédait
pas ses grandes réserves pétrolières souligne
la pauvreté de l'Irak.
La révolution irakienne
Le 14 juillet 1958, l'Irak fut ébranlé par une puissante
explosion sociale. Une rébellion militaire se transforma en
révolution nationale. Le roi et son administration disparurent
d'un coup, sous la justice populaire. Washington et Wall Street étaient
stupéfaits. Dans la semaine qui suivit, dans ses dix premières
pages, le New York Times ne parlait pratiquement que de la révolution
irakienne.
Alors qu'on se souvient mieux aujourd'hui d'une autre grande révolution
qui eut lieu juste six mois plus tard à Cuba, Washington considérait,
à l'époque, le soulèvement irakien comme beaucoup
plus menaçant pour ses intérêts vitaux. Pour le
président Dwight D. Eisenhower, elle était alors «la
plus grande crise depuis la guerre de Corée». Le lendemain
de la révolution irakienne, 20.000 Marines US commencèrent
à débarquer au Liban. Le jour suivant, 6.600 parachutistes
britanniques furent lâchés en Jordanie.
C'est ce qui devint connu sous le nom de «doctrine Eisenhower».
Les Etats-Unis interviendraient directement entreraient en guerre
- pour empêcher la propagation de la révolution dans
ce Moyen-Orient vital. Les forces expéditionnaires US et britanniques
intervinrent pour sauver les gouvernements néocoloniaux au
Liban et en Jordanie. S'ils ne l'avaient pas fait, l'impulsion populaire
en provenance de l'Irak aurait certainement fait s'effondrer les régimes
dépendants et pourris de Beyrouth et Amman.
Plan USA en 1958: envahir l'Irak et placer un régime fantoche
Mais Eisenhower, ses généraux et son secrétaire
d'Etat (ministre des Affaires étrangères) John Foster
Dulles avaient aussi autre chose en tête: envahir l'Irak, renverser
la révolution et installer un régime fantoche à
Bagdad.
Trois facteurs forcèrent Washington à abandonner ce
plan en 1958: le caractère généralisé
de la révolution irakienne; l'annonce par la République
Arabe Unifiée, qui faisait frontière avec l'Irak, que
ses forces combattraient les impérialistes s'ils cherchaient
à envahir; le soutien énergique de la République
Populaire de Chine et de l'Union Soviétique à la révolution.
L'URSS commença une mobilisation de troupes dans les républiques
soviétiques du sud proches de l'Irak. La combinaison de ces
facteurs força les dirigeants US à accepter l'existence
de la Révolution irakienne, mais Washington ne se résigna
jamais vraiment à la perte de l'Irak.
Pendant les trois décennies qui suivirent, le gouvernement
US utilisa de nombreuses tactiques visant à affaiblir et à
miner l'Irak en tant que pays indépendant. A différentes
époques comme lorsque l'Irak termina la nationalisation de
la Iraqi Petroleum Co. en 1972 et signa un traité de défense
avec l'URSS les Etats-Unis apportèrent un soutien militaire
massif aux éléments kurdes de droite combattant Bagdad
et ajoutèrent l'Irak à leur liste d'«Etats terroristes».
Les Etats-Unis soutinrent les éléments les plus à
droite dans la structure politique post-révolutionnaire contre
les forces communistes et nationalistes de gauche. Les Etats-Unis
applaudirent, par exemple, la suppression du parti communiste irakien
et des syndicats ouvriers de gauche par le gouvernement du parti Baas
de Saddam Hussein à la fin des années 70.
Guerre Iran -Irak: Washington aide les deux à détruire
l'autre
Pendant les années 80, les Etats-Unis encouragèrent
et aidèrent le financement et l'armement de l'Irak dans sa
guerre contre l'Iran. La domination US de ce dernier s'était
terminé par la révolution islamique iranienne en 1979.
En réalité, le but des Etats-Unis dans la guerre Iran-Irak
était d'affaiblir et détruire les deux pays. L'ancien
secrétaire d'Etat Henry Kissinger révéla la véritable
attitude des Etats-Unis concernant cette guerre lorsqu'il dit: «J'espère
qu'ils se détruiront l'un l'autre».
Le Pentagone livra des photos satellites des objectifs iraniens à
l'armée de l'air irakienne. A la même époque,
comme le révéla le scandale Iran-Contra, les Etats-Unis
envoyaient des missiles antiaériens à l'Iran. La guerre
Iran-Irak fut un désastre, tuant un million de personnes et
épuisant les deux pays.
1989 - 2003
Les graves conséquences de l'effondrement de l'URSS
Lorsque la guerre Iran-Irak se termina en 1988, les développements
en Union Soviétique posaient un danger nouveau, encore plus
grave pour l'Irak, qui disposait d'un traité militaire et d'amitié
avec l'URSS.
Poursuivant la «détente permanente» avec les Etats-Unis,
la direction Gorbatchev à Moscou commença à réduire
son soutien à ses alliés dans le monde en développement.
En 1989, Gorbatchev alla plus loin et retira le soutien aux gouvernements
en Europe de l'Est, qui s'écroulèrent pour la plupart.
Ce brutal changement dans les rapports de forces mondiaux, qui culmina
deux ans plus tard avec la chute de l'Union Soviétique elle-même,
constitua la plus grande victoire de l'impérialisme US depuis
la Seconde guerre mondiale.
Elle ouvrit également la porte à la guerre US contre
l'Irak, en 1991, et plus de dix ans de sanctions/blocus et de bombardements
qui ont dévasté le pays et son peuple.
A présent, l'administration Bush cherche à gagner le
soutien du public pour une nouvelle guerre contre l'Irak en parlant
d'«armes de destruction massive» et de «droits de
l'Homme». En réalité, Washington ne se soucie
ni de la capacité militaire réduite de l'Irak ni des
droits de l'Homme, où que ce soit dans le monde.
Ce qui mène la politique des Etats-Unis envers l'Irak en 2002-2003
est le même objectif qui préoccupait Washington et Wall
Street il y a 80 ans: le pétrole.