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Histoire |
Simone Weil : le monde a besoin de saints qui aient du génie
par Gérard Jugant, Marseille, 8 janvier 2004 Cette ville porte en elle 2600 années au moins de la mémoire du monde. Fondée par des marins grecs, elle est la ville de tous les transits, et aussi où parfois, on reste. On y reste pour une seconde vie, pour repartir ou pour mourir. Je m'imagine parfois sur la trace d'Arthur Rimbaud, venu y mourir en 1891, ou sur celle de Louise Michel, qui en 1905, cessa définitivement d'épouvanter les bourgeois. "Vierge rouge", disaient-ils, et ils dirent la même chose de Simone Weil, croyant sans doute l'opposer à la Vierge noire du Puy, petite ville industrieuse de la France profonde où elle enseigna la philosophie en 1932. C'est à Marseille que Simone Weil, en mai 1942, fit ses derniers pas sur la terre de France qu'elle chérissait. Passant chaque jour devant le couvent des Dominicains de la rue Edmond Rostand, je ne peux m'empêcher de penser à elle. Elle fréquentait les Dominicains lors de son séjour pré-exilique marseillais. Y a t-il encore à l'intérieur quelque secret concernant sa pensée, quelque trace d'un passage ? Est-ce là que le Père Perrin, dominicain, a reçu les lettres qu'elle lui a adressé, l'une du 14 mai 1942, jour de son départ, son "Autobiographie spirituelle" et l'autre de Casablanca datée du 26 mai 1942, "Dernières pensées" ? " Jamais je n'aurais pu prendre sur moi de vous dire tout cela sans le fait que je pars", confesse t-elle à celui qu'elle considère comme un saint. Pressent-elle sa propre sainteté lorsqu'elle lui écrit de Casablanca : "Le monde a besoin de saints qui aient du génie comme une ville où il y a la peste a besoin de médecins. Là où il y a besoin, il y a obligation". Mais elle se sent "insuffisante" et "misérable" comme le figuier stérile face à Christ : "Le sentiment d'être pour le Christ comme un figuier stérile me déchire le coeur". Elle dit encore au Père, que si elle est chrétienne elle le doit à "la Grèce, l'Egypte, l'Inde antique, la Chine antique, la beauté du monde, les reflets purs et authentiques de cette beauté dans les arts et dans les sciences, le spectacle des replis du coeur humain dans des coeurs vides de croyance religieuse, toutes ces choses ont fait autant que les choses visiblement chrétiennes pour me livrer captive au Christ" (In Dernières pensées). Dans une lettre de novembre 1942 à un autre dominicain, le Père Couturier, elle dira : " Combien notre vie changerait si on voyait que la géométrie grecque et la foi chrétienne ont jailli de la même source". L'épopée grecque est pour Simone Weil la grande source de connaissance : " Aucun texte de l'Ancien Testament ne rend un son comparable à celui de l'épopée grecque, sinon peut-être certaines parties du poème de Job. Romains et Hébreux ont été admirés, lus, imités dans les actes et les paroles, cités toutes les fois qu'il y avait lieu de justifier un crime, pendant vingt siècles de christianisme... Malgré la brève ivresse causée lors de la Renaissance par la découverte des lettres grecques, le génie de la Grèce n'a pas ressuscité au cours de vingt siècles... Rien de ce qu'on produit les peuples d'Europe ne vaut le premier poème connu qui soit apparu chez l'un d'eux. Ils retrouveront peut-être le génie épique quand ils sauront ne rien croire à l'abri du sort, ne jamais admirer la force, ne pas haïr les ennemis et ne pas mépriser les malheureux. Il est douteux que ce soit pour bientôt" (Simone Weil, L'Iliade ou le poème de la force, 1940-1941). En ce qui concerne son antijudaïsme virulent, elle y voit sa source dans le déracinement : " Les Juifs, cette poignée de déracinés a causé le déracinement de tout le globe terrestre... La tendance des Lumières, XVIIIe, 1789, laïcité, etc., a accru encore infiniment le déracinement par le mensonge du progrès. Et l'Europe déracinée a déraciné le reste du monde par la conquête coloniale. Le capitalisme, le totalitarisme font partie de cette progression dans le déracinement... Les Juifs sont le poison du déracinement" (Cahiers, nouvelle édition, Plon, Vol. III, 1975, p. 216). Son refus douloureux du judaïsme ne fait pas pour autant de Simone Weil une antisémite. Ce qu'on lui reproche, en fait, c'est le choix d'Athènes contre Jérusalem. Si l'on veut comprendre la pensée de Simone Weil, l'Enracinement, son ultime et merveilleux livre, contient plusieurs clefs. Il est, comme le soulignait Albert Camus, un "véritable traité de civilisation". L'Enracinement "nous rouvre tout, sans utopie, dominant Marx, reprenant l'Evangile et Kant", estimait Michel Alexandre (Lettre à Robert Barral, août 1949, in Cahiers Simone Weil, tome II, N°1, mars 1979). Même Emmanuel Levinas est confondu d'admiration : " L'intelligence de Simone Weil dont ne témoignent pas seulement ses écrits, tous posthumes, n'avait d'égale que sa grandeur d'âme. Elle a vécu comme une sainte et de toutes les souffrances du monde. Elle est morte. Devant les trois abà®mes qui nous séparent d'elle-et dont un seul est franchissable-comment parler d'elle, et surtout, comment parler contre elle", et rassuré : " Son antijudaïsme de type gnostique concernait davantage les Hébreux que le judaïsme post-exilique... Rien de commun avec Hitler. Quel réconfort" (Emmanuel Levinas, Simone Weil contre la Bible, repris dans "Difficile Liberté, Essais sur le judaïsme", Albin Michel, 1983). Maurice Blanchot se demande si Simone Weil n'a pas "subi à son insu, l'influence des traditions religieuses juives-et particulièrement celle de la Kabbale-pour lesquelles le nom secret de Dieu est l'objet d'une révérence spéciale et peut-être même, par la contemplation et la combinaison des lettres, nous engager extatiquement dans le mystère divin ? Sait-elle que le monde des lettres est le vrai monde de la béatitude" (Maurice Blanchot, L'entretien infini, Gallimard, 1969, pp. 158-159). Il ne fait pas de doute, pour François Mauriac, qu'Edith Stein et Simone Weil ont été choisies par le Christ "parmi l'élite pensante d'une France et d'une Allemagne en proie à tous les démons, et il en fit dès le départ des possédées, mais du Dieu vivant" (François Mauriac, in Le Figaro Littéraire, 23 mars 1963). La Grèce antique et la pensée de Simone Weil sont deux clés d'accès à la compréhension du monde, à sa re-civilisation. Pour le moins Grecs et Troyens se firent la guerre durant dix ans pour la belle Hélène. Et même s'ils ne s'entretuaient que pour le fantôme de la belle, n'était-ce pas plus civilisé que nos guerres modernes ?
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