Il y a un siècle, les Ritals ... Les
Rachid, Mohamed ou Ahmed s'appelaient alors Giovanni, Fausto, umberto.
Le massacre d'immigrés italiens à Aigues-Mortes le 19
août 1893
L'itinéraire des émigrants transalpins à la croisée
des XIXème et XXème siècles ...
En 1931, la France est l'un des premiers pays d'immigration du monde,
avec 2,7 millions d'étrangers pour 42 millions d'habitants,
c'est à dire 6,4 % de la population. On retrouvera cette proportion
en ... 1990.
Sur ces 2,7 millions, on recense 808 000 Italiens ; les clandestins
renforcent en fait ce nombre qui dépasse probablement le million.
Pourquoi cette immigration ?
Les transalpins sont d'abord venus pour échapper à la
pauvreté et trouver du travail, avant d'être rejoints
par une génération qui fuyait le fascisme. Il faut cependant
admettre que l'émigration n'aurait pas pu prendre une telle
ampleur si le pays d'accueil n'avait pas été demandeur
...
Premier artisan de l'immigration : l'Etat.
Pendant la guerre de 14-18, parce qu'ils étaient arrachés
au rythme des explosions dans les tranchées de la Meuse, les
bras manquaient dans les champs ou les usines de fabrication d'armements
; des accords d'emploi furent ainsi conclus avec les pays amis, en
particulier l'Italie. Un Office d'Etat dispersa sur le territoire
les étrangers au gré des besoins, avec autant d'ardeur
qu'il tenta de les renvoyer chez eux une fois le conflit achevé.
Mais les syndicats d'employeurs avaient pris le relais...
Deuxième artisan de l'immigration : le patronat.
La révolution industrielle impliqua un énorme besoin
de main d'oeuvre non qualifiée dans la deuxième moitié
du dix-neuvième siècle. Une partie du patronat regardait
déjà vers les réservoirs de main d'oeuvre étrangère
pour d'abord pallier les insuffisances de l'offre nationale, puis
rabattre les prétentions des ouvriers français : dans
les années 1860, les houillères du nord envoyaient des
agents recruteurs en Italie ; les soyeux lyonnais déléguaient
des padroni et vantaient les qualités des Italiens, "véritables
chinois de l'occident", prêts à se contenter d'un
peu de polenta à défaut de riz. C'est sous la direction
d'un capo maestro que les équipes italiennes arrivaient toutes
constituées dans les oliveraies méridionales des années
20. Contrats fallacieux et dépôts clandestins fleurissaient...
Le patronat du Midi, avant guerre, avait vite compris tout le parti
à tirer de cette "fourmilière" d'où
l'on tirait ou rejetait, au gré des besoins, des journaliers
interchangeables... Tout cela est évidemment à mettre
en parallèle avec l'attitude de nos patrons modernes qui préfèrent
encore dans certains cas l'embauche des clandestins à celle
de travailleurs "légaux" forcément plus exigeants
(voir les procès de novembre dernier qui mettaient en cause
des entrepreneurs utilisant des clandestins turcs pour leurs chantiers,
ou plus récemment encore, l'incendie dans un atelier de prêt-à-porter
parisien [1]).
La spécialité professionnelle des travailleurs italiens
du début du siècle était justement de n'en avoir
aucune, ce qui leur permettait d'intervenir dans tout type d'activité
manuelle. Ils devenaient terrassiers, dockers, manoeuvres, saisonniers
agricoles ou métallurgistes dans les chantiers navals.
Installation en France.
Pour une raison évidente de proximité, la plus forte
concentration transalpine se trouvait sur le littoral : Marseille
était la plus grande ville italienne de France (100 000 personnes
en 1911, soit 1/4 de la population), bien avant qu'on la taxe de "ville
arabe". Un chantier marseillais parmi d'autres en 1928 employait
98 Français sur 1200 ouvriers, la plupart italiens... Le quartier
du Vieux Port devint une véritable enclave napolitaine, communauté
portuaire des dockers et des pêcheurs, avec son organisation
commerciale, ses dialectes, ses fêtes et spécificités
culinaires. Quand le centre fut saturé, il déborda à
la Belle-de-Mai et à l'Estaque.
L'accueil des Français fut inégal : d'abord indifférent,
il devint hostile dans un contexte de crise et de nationalisme exacerbé
par le boulangisme après la défaite de 1871.
La violence xénophobe finit par s'exprimer par des émeutes
anti-italiennes en 1881 à Marseille et en 1894 à Lyon
(après l'assassinat du président Carnot par un anarchiste
italien, Caserio) ; elle culmina à Aigues-Mortes en 1893.
Plus tard, entre les deux guerres, on développa l'usage des
termes gentiment mutins : "macaroni", "pipi",
"babi" ou "ritals".
Les peurs habituelles
Les Italiens étaient aussi surnommés christos à
une époque où la France était touchée
par la déchristianisation.
Le comportement religieux très ostentatoire des premiers arrivants,
"tristes brutes aveuglées de catholicisme" selon
le Cri du Peuple, les éloigna des prolétaires français.
A Marseille, les dockers transalpins déchargeaient les navires
aux cris de "per Gesù e per la Madonna..."
La tuerie d'Aigues-Mortes
A la fin du dix-neuvième siècle, la récolte des
sels dans les salines de Peccais était l'occasion pour plusieurs
centaines de personnes, travailleurs itinérants, de venir au
mois d'août grossir la population d'Aigues-Mortes... Les "trimards"
français et italiens acceptaient ainsi un travail harassant
en raison des salaires pratiqués.
La récolte de 1893 tourna au drame en se transformant en véritable
"ritalade", conséquence de la Grande Dépression
des années 1875, et des fantasmes relatifs à la préférence
nationale ou à la protection du travail national (termes déjà
employés à l'époque !) Les bilans firent état
d'un nombre de morts italiens compris entre 8 et plus de 50.
Il est difficile et sans réel intérêt de définir
précisément l'origine du massacre ; les tensions dans
ce genre de chantier étaient courantes depuis de nombreuses
années et les renforts de gendarmerie très prisés
par la population locale.
Cet évènement permit à la presse locale de s'exprimer
dans un véritable festival de propos nationalistes et de mauvaise
foi xénophobe.
Les Italiens permettent donc au début du vingtième
siècle l'ascension sociale des Français en se "chargeant
des besognes que nos nationaux refusent" (un parlementaire en
1906).
Alors que la population hexagonale n'assurait plus son propre renouvellement,
que les bras manquaient (les couples français réduisaient
la natalité par la contraception naturelle), l'appel à
l'immigration apparut comme une nécessité vitale. Celle-ci
assura entre 1918 et 1939 l'essentiel de l'accroissement démographique
en France.
Le développement de ces propos est intéressant par
l'analogie évidente qui apparaît entre deux climats "fin
de siècle". On s'aperçoit que les vagues de xénophobie
sont toujours liées à une crise économique ou
politique, et non au dépassement d'un quelconque "seuil
de tolérance".
En 1897 déjà, il valait mieux être né
au bon endroit pour prétendre profiter sereinement de la Promenade
des Anglais. Cette année-là, la municipalité
ouvertement italophobe (elle venait d'être réélue
sur le slogan "Nice aux niçois") décida de
ne pas renouveler le permis de travail de cent cochers transalpins
(l'annexion de Nice à la France date de 1860).
1903 : tract édité par la Ligue de la patrie française
[2] pour stigmatiser "la barbarie italienne". [3]
« Le nombre des étrangers de toutes conditions qui vivent
actuellement chez nous peut être évalué, sans
crainte d'exagération, au chiffre de 1,8 millions, soit près
de 5% de la population totale. [...] Nous devons dire, pour la clarté
même de la question qui passionne l'universalité des
travailleurs français que, sur ces 1,8 millions d'individus
établis chez nous, 60 000 à peine vivent de leurs revenus,
c'est à dire nous apportent de l'argent. Les autres, plus de
1,7 millions, nous en prennent, tout en échappant à
la plupart des charges qui pèsent sur nos nationaux. Dans certaines
villes, à Marseille par exemple, la majeure partie des grandes
usines ont éliminé de leur personnel jusqu'au dernier
de nos nationaux
[...] L'envahissement des Italiens s'étend rapidement à
toute la Provence. A Toulon le mal sévit avec autant de violence
qu'à Marseille.
[...] Tous les rebuts des cinq parties du monde peuvent acquérir
la qualité de citoyen français. Bien mieux, le législateur
de 1889 a imposé la qualité de français à
des gens auxquels jusque là le hasard d'une natalité
française accordait simplement la faculté d'une option.
Le résultat inévitable de cette loi a été
que les naturalisations ont décuplé.
[...] Après avoir aidé les leurs à conquérir
sur nous le travail qui faisait vivre les nôtres, les Italiens
naturalisés français marchent dès maintenant
à la conquête de l'Hôtel de Ville de Marseille
[...] La race française, fortement entamée dans cette
ville, sera sûrement débordée avant peu, si l'on
ne se décide à arrêter enfin la marée montante
des naturalisations. »
Notes :
[1] Rappelons que cet article a été publié en
mai 1996
[2] La Ligue de la patrie française a été fondée
en 1899, en opposition à la Ligue des droits de l'homme créée
l'année précédente. Elle comptera jusqu'à
50 000 adhérents, dont Maurice Barrès, mais s'épuisera
rapidement pour disparaître en 1905.
[3] Source : J. Berjont - "De l'envahissement des étrangers
en France - la Provence Italienne" - 1903 - (extraits)
Source : http://www.ldh-toulon.net