Le Raincy (Seine Saint Denis) : une carte
de séjour refusée à une musulmane parce qu'elle
porte le hijab par le Collectif contre l'islamophobie en France
(CCIF), 22 novembre 2005
La sous-préfecture du Raincy (Seine Saint Denis) a refusé
d'attribuer un titre de séjour de dix ans à Chetouani
El Khamsa parce qu'elle porte le hijab. La sous préfecture a
assimilé sa tenue comme un signe d'appartenance à un islam
fondamentaliste ! Ce qui prouverait, toujours selon le courrier adressé
à l'intéressée, qu'elle ne justifie pas d'une intégration
républicaine à la société française
!
Tout en provoquant un sentiment de dégoût, cette nouvelle
discrimination suscite quelques remarques et interrogations.
Cette mesure démontre une fois de plus le caractère arbitraire
des décisions d'un certain nombre d'institutions publiques à
l'encontre des citoyens ou résidents musulmans en France. Dès
sa création, le CCIF faisait part de son inquiétude face
à de tels comportements. Il a même largement démontré
dans son rapport sur l'islamophobie que les institutions publiques étaient
devenues les championnes de la discrimination à l'égard
de la population musulmane.
On n'a de cesse de répéter que les amalgames sont la
source de ces comportements. Nous ne partageons pas complètement
cette analyse. Les agents administratifs sont censés connaître
la loi mieux que quiconque mais surtout ils doivent, de par leur fonction
la faire respecter. Or, lorsqu'il s'agit des musulmans certains la bafouent
sciemment convaincu qu'ils seront soutenus par leur supérieur.
C'est malheureusement souvent le cas. Mais quand la justice est saisie,
elle contribue à rétablir la victime dans ses droits.
On ne peut également s'empêcher de voir l'ombre de la
loi du 15 mars 2004 planer sur ces attitudes. Une loi qui a développé
chez un grand nombre de personnes un sentiment d'islamophobie de plus
en plus affirmé et qui a entraîné un grand nombre
de dérives dans les institutions. Des dérives qui mettent
à mal les affirmations selon lesquelles cette loi ne vise que
l'école et ne concerne pas uniquement les jeunes musulmanes.
Nous ne sommes pas dupes et chacun sait que certains cherchent à
l'étendre à l'ensemble des institutions publiques.
Le cas de Mme CHETOUANI en est une parfaite illustration
La sous préfecture serait revenue sur son refus d'attribuer
le titre de séjour en question à Madame Chetouani. Mais
il y a eu faute. Une faute très grave. Elle s'inscrit dans un
contexte hostile à la fois aux étrangers et aux musulmans
et Madame Chetouani symbolise les deux à la fois. C'est une discrimination
flagrante comme toutes celles qui touchent les musulmans depuis un très
grand nombre d'années. Mais une discrimination dont l'auteur
est détenteur de l'autorité publique et qui la rend par
là encore plus inacceptable.
C'est pourquoi le CCIF étudie un éventuel recours devant
les instances judiciaires compétentes
Source : http://www.islamophobie.net, tél: 06 09 18 58 71
À nouveau sur le « foulard »
et la « République »
par Laurent Lévy, oumma.com, 22 novembre 2005
Une résidente de Clichy-sous-Bois, de nationalité étrangère,
s'est vue refuser la carte de résident « de dix ans »
qu'elle sollicitait pour le motif suivant :
« L'entretien réalisé à l'occasion de votre
demande de titre a révélé que vous vous êtes
présentée vêtue d'un voile couvrant entièrement
votre cou et la racine de vos cheveux, assimilable au hidjab, signe
d'appartenance à un islam fondamentaliste.
En conséquence, vous ne justifiez pas d'une intégration
républicaine dans la société française conformément
à la réglementation en vigueur. »
Au-delà de son caractère proprement inhumain et scandaleux,
cette décision - et plus précisément sa motivation
- constitue une illustration significative des ravages que l'islamophobie
ambiante, quand elle se combine avec la classique ignorance méprisante
des élites « républicaines » peut produire
dans la société.
Quelques jours plus tard, le sous préfet du Raincy informait
la personne concernée que la décision antérieure
était retirée. Entre temps, la presse s'en était
fait l'écho. Mais quelles que soient les méandres institutionnels
qui font qu'un refus ainsi motivé ait pu être notifié,
puis rapporté, il constitue en lui même un intéressant
symptôme de l'idéologie régnante.
La réglementation en vigueur depuis les « lois Sarkozy
» impose au résident étranger qui sollicite la «
carte de dix ans » de justifier d'une « intégration
républicaine dans la société française ».
On pourrait longuement gloser sur ce qui a conduit le législateur
à inventer cette condition, qui admet implicitement que la fameuse
« intégration républicaine » ne suppose pas
la jouissance des droits civiques, puisqu'on l'exige précisément
d'étrangers qui en sont par hypothèse privés. Voyons
y simplement l'aveu que république et démocratie ne vont
pas nécessairement de paire, même dans l'esprit des plus
farouches républicains.
Examinons la succession des sophismes que la décision en question
mettait en oeuvre, en en remontant le cours.
C'est une supposée « appartenance à un islam fondamentaliste
» qui caractériserait, selon l'auteur de la décision,
l'absence d'« intégration républicaine à
la société française ». Il faut donc comprendre
que selon ce représentant de l'État « laïque
» on ne peut être réputé « intégré-e
» à la société française de manière
« républicaine » que si l'on appartient pas à
« un islam fondamentaliste ». En elle-même, cette
pétition de principe pose déjà problème.
Rien n'interdirait en effet par exemple, à tel ou telle catholique
intégriste d'être candidat-e à une élection,
d'exercer son droit de vote, de manifester de mille manière son
« intégration républicaine » à la société
française. Pourquoi donc cette « intégration »
serait-elle rendue impossible par une « appartenance à
un islam fondamentaliste » ? Plus généralement,
en quoi les convictions religieuses des personnes doivent-elles être
prises en considération par l'administration ? A moins que ce
qui soit ici visé ne tienne pas aux convictions religieuses de
la requérante, mais à quelque chose de distinct, que l'on
inclurait dans cette caractérisation mystérieuse et floue
de « fondamentaliste ». contestait-on ici l'intégration
de cette femme à la société française, ou
le caractère républicain de cette intégration ?
Dans le premiers cas, quels sont les critères de l'« intégration
» ? Dans le second, quelles sont les règles « républicaines
» de l'intégration qu'elle aurait méconnues ? Les
citoyennes françaises qui portent le foulard, et dont certaines
militent dans des organisations politiques (comme Les Verts, ou les
Jeunesses Communistes Révolutionnaires, par exemple), ou dans
des associations « républicaines » classiques (comme
des organisations antiracistes ou des associations de parents d'élèves,
par exemple) doivent-elles elles-mêmes être considérées
comme manquant d'« intégration républicaine »
? Doit-on exiger de l'étrangère une « intégration
» plus poussée (ou plus « républicaine »)
que de la française ?
À supposer donc qu'on ait pu caractériser cette «
appartenance à un islam fondamentaliste », la conclusion
ne se justifierait pas. Mais cette caractérisation est elle-même
loin d'être faite.
On peut déjà s'interroger sur le sens même de la
formule. Que sont ces « islams fondamentalistes » à
l'un desquels on pourrait rattacher la personne en cause ? En l'absence
de toute définition rigoureuse, qui reposerait sur des connaissances
précises des différents « courants » de l'islam
contemporain, l'_expression « islam fondamentaliste » ne
joue qu'un rôle, celui d'épouvantail. Le terrorisme n'est
pas loin. Or, si l'on se souvient que cette _expression est parfois
utilisée pour désigner une importante mouvance, aux orientations
plutôt réactionnaires, dominante dans le Conseil Français
du Culte Musulman, et dont les relations avec ce que la République
fait de plus institutionnel sont bien connues, on se trouve devant une
contradiction bientôt irréductible : car voilà bien
un exemple achevé d'intégration républicaine !
Au delà de la faiblesse juridique de la motivation, ce qui frappe
est donc son immersion dans un écheveau idéologique dont
l'apparente extrême confusion s'éclaire si l'on en saisit
le fil : le fantasme entretenu autour de l'islam lui-même.
Qu'est-ce donc qui caractérisait l'appartenance à ce fantasmatique
« islam fondamentaliste » ? S'improvisant spécialiste
de théologie musulmane, l'auteur de la décision répondait
: le port d'un attribut vestimentaire « assimilable au hidjab
». Usage bienvenu d'un terme exotique pour fonder la peur, le
mépris et le rejet. Or, si de nombreuses musulmanes utilisent
en effet ce mot (« hijab ») pour désigner le «
foulard », qu'elles portent, il n'a pas pour autant une signification
technique précise, et peut s'appliquer aussi bien à un
« voile » qu'à un « rideau » ou qu'à
une « tenture ». Ainsi, quelle que soit la forme précise
du « foulard », quelle que soit la manière de le
porter ou de l'attacher, il est possible de le désigner par ce
mot, dont notre gardien du temple républicain voudrait faire
un genre très particulier de vêtement, puisqu'il déclare
non pas que la femme à qui il refuse sa carte de résident
porte le hijab, mais qu'elle porte un « voile » qui lui
serait « assimilable ». Mais le mot « hijab »
pouvant désigner tout foulard du genre de celui que portent certaines
femmes musulmanes, il importait peu d'employer ou non ce mot : c'est
en fait le port du « foulard » lui-même qui est ici
censé prouver l'« appartenance à un islam fondamentaliste
».
Quels « voiles », cela dit, sont selon ce représentant
de l'État « assimilables » au « hidjab »
? Ceux, explique-t-il, qui comme celui de la requérante, couvrent
entièrement le cou et la racine des cheveux. C'est là,
semble-t-il donc, c'est dans la visibilité de ces parties précises
du corps des femmes, que réside leur intégration ou leur
non intégration à la République. Qui a vu ne serait
ce que des images de la foule à Téhéran a pu constater
que le « foulard » dont le port est obligatoire pour les
femmes dans la « République islamique » laisse parfois
apparaître la racine de leurs cheveux. Au sens étroit que
l'administration française semble ici donner à ce mot,
ce « foulard » iranien ne serait pas « assimilable
au hidjab ». L'islam des ayatollahs n'est donc pas dans la perspective
de cette islamologie républicaine « un islam fondamentaliste
». Dont acte.
S'il est considéré que l'intéressée fait
preuve d'une insuffisante « intégration républicaine
», c'est donc qu'elle cache la racine de ses cheveux. Plus précisément,
c'est parce qu'elle montre, en cachant cette racine, qu'elle appartient
à un mystérieux « islam fondamentaliste »,
lequel n'a besoin ni d'être défini, ni d'être explicité,
ni d'être caractérisé par un quelconque contenu
antirépublicain que l'on pourrait imputer à celle censée
lui appartenir.
Pourtant, quiconque connaît un nombre suffisant femmes musulmanes
portant le « foulard », par exemple du fait de sa résidence
ou de ses propres origines, est en mesure de juger de la variété
de leurs conceptions de la société ou de la politique
- et plus généralement en mesure de juger de ce que, réserve
faite de ce comportement vestimentaire, et des convictions religieuses
dont il est généralement le corollaire, elles sont aussi
diverses que n'importe quel groupe de femmes prises au hasard. Il est
frappant que la décision de refus de la « carte de dix
ans » ne fasse aucune référence à ce que
cette femme aurait dit sur telle ou telle question, ni même à
son comportement général, à son insertion dans
la cité, à ses relations avec ses voisines et voisins,
avec ses parents, avec les administrations, avec ses amis et connaissances,
non plus qu'aucune référence à son respect ou son
irrespect pour les lois françaises : sa tenue vestimentaire suffit.
Non seulement une telle décision montre qu'on ne l'a pas tenue
pour un être humain comme un autre, qu'on l'a au contraire cataloguée,
étiquetée d'une étiquette arbitraire - et largement
dépourvue de signification - sans chercher à en savoir
plus, mais elle indique par là même en termes généraux
que l'on ne considère pas comme des être humains autonomes,
capable de pensées et de sentiments, aptes à exprimer
des opinions ou des convictions, les femmes simplement coupables de
porter un foulard cachant leur cou et la racine de leurs cheveux.
Quel discours sur le « vivre-ensemble » pourrait résister
à un tel traitement discriminatoire ? L'invocation de la République
à l'occasion de ce déni d'humanité est en elle-même
tout un programme, qu'il conviendrait de méditer.
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