Le
corps des femmes n'est pas un champ de bataille
Un point de vue féministe sur la loi "anti-voile"
par Caroline Damiens, lmsi.net, 29 avril 2004
Ce fichu foulard, il y a quelques mois, je m'en " fichais ". Mais le
consensus qui traverse l'ensemble de la classe politique de Lutte Ouvrière
au Front National sur ce sujet, l'hystérie de certains profs qui vont
jusqu'à faire grève pour protester contre une ou plusieurs élèves
voilées dans leur établissement, et bien sûr, le vote d'une
loi à l'encontre de ces mêmes élèves obligent à prendre
position. Car, et tout le monde s'accorde sur ce point, la loi sur la laïcité concerne
les jeunes filles voilées, et seulement les jeunes filles voilées.
Le débat sur la laïcité est un débat sur le foulard
islamique.
Au-delà - ou en deçà - du débat sur la laïcité,
de l'idéologie, des systèmes de valeurs apposés aux civilisations,
ce texte voudrait aujourd'hui s'intéresser aux victimes et aux " initiatrices " bien
malgré elles de cette loi qui se trouvent être des femmes. Il se
veut une vision purement féministe de la question.
Au
nom du féminisme ?
Au nom du combat pour l'égalité, de nombreuses " féministes " se
sont élevées contre le voile. Quelle égalité ?
Quel féminisme ? Tout d'abord, il faut remarquer que ce féminisme
ne se focalise que sur l'apparence physique, faisant de cette apparence la
preuve de toutes les oppressions sans jamais avancer le moindre fait et se
réduisant à ce seul slogan : " Le voile, symbole de l'oppression
des femmes, hors de l'école ". Le combat se porte sur le symbole
de l'oppression et non sur l'oppression elle-même. La bonne oppression,
c'est celle qui ne se voit pas. Nous ne parlerons donc pas ici des violences
exercées envers les femmes, violences qui ne font pas de différence
quant à la couleur de la peau ou l'origine géographique ou sociale
des victimes et des agresseurs. La loi s'applique seulement à la disparition
du foulard (de la même manière que les lois Sarkozy ont pour ambition
de faire " disparaître " les prostituées des rues).
On cherche à éliminer l'apparence, la partie visible du problème.
Et la partie visible, c'est le corps des lycéennes et collégiennes
voilées : la visibilité de leur volonté de rendre leurs
corps invisibles.
Bref, les nombreux partisans de la loi s'appuient sur le féminisme contre
le sexisme des traditions islamiques qui impose une tenue spécifique
aux femmes. Personne n'a relevé, à titre de comparaison, que
dans notre société (occidentale), les hommes et les femmes, dans
leur grande majorité, ne s'habillent pas de la même façon
et qu'il existe à cet effet dans les magasins de vêtements des
rayons hommes et des rayons femmes, que certains de ces vêtements sont
exclusivement réservés aux femmes (bas, robes...). Bref que notre
société aussi différencie les deux genres par les vêtements,
et que les vêtements destinés aux femmes sont moins " neutres " que
ceux proposés aux hommes.
On a même pu voir apparaître dans les pages des magazines, ici
des photos de femmes en mini-jupes dans les rues de Kaboul ou de Téhéran
avant la mise en place des régimes religieux, là des reportages
sur des instituts de beauté clandestins qui permettent aux femmes de
se maquiller sous la burqa. La mini-jupe et le rouge à lèvres
comme signes infaillibles de libération des femmes ? On croit rêver.
Le degré d'émancipation des femmes serait-il proportionnel au
dénudement de leur corps ? La dictature de la mode et sa transformation
du corps féminin en objet sexuel qui doit sans cesse être remodelé est
sans conteste une oppression sexiste et dénoncée comme telle
par de nombreuses associations. Le choix se résumerait-il au dualisme
mini-jupe contre hijab ? L'association Ni Putes Ni Soumises, extraordinairement
populaire auprès des médias, a visiblement choisi son camp dans
ce triste diptyque. En plus d'être des partisanes de la loi, ses dirigeantes
ont cru bon de s'associer avec le magazine Elle pour lancer le concours " Solidarité Mode " (sic)
qui propose aux jeunes filles résidants dans des quartiers officiellement
défavorisés et dont la liste est disponible sur le site de l'association
[1] de gagner une bourse pour intégrer une école de mode. Les
jeunes filles rendues anorexiques par les (top)modèles de cette industrie
apprécieront cette " libération " des femmes.
Ces deux visions sont constamment renvoyées dos à dos, qu'il
s'agisse d'une femme qui se voile plus ou moins complètement selon l'usage
dans son pays ou d'une autre qui se transforme en la jeune fille aux mensurations
retenues par les agences de mode et sur qui repose l'économie du prêt-à-porter.
Or, cette dualité est artificielle. Dans les deux cas, il s'agit de
femmes qui se conforment à la vision que l'on attend d'elles, vision
massivement relayée dans notre société par les médias
et la publicité. Dans les deux cas, ce sont des corps qui sont atteints,
des corps de femmes.
Il y a donc sexisme d'ici et sexisme de là-bas, un bon sexisme blanc,
occidental, français, un sexisme acceptable et un mauvais sexisme, islamique, étranger,
un sexisme inacceptable. Ce combat d'une qualité universaliste de notre
civilisation sur une autre comporte des relents colonialistes indéniables
[2].
Par ailleurs, on ne peut que s'interroger sur ce féminisme qui, sous
prétexte de libérer des victimes, les rend une nouvelle fois
victimes. En effet, sous le prétexte que ces jeunes filles seraient
forcées, manipulées, influencées ou tout simplement, si
le port du foulard résulte d'un choix personnel, engagées dans
une mauvaise voie, bref victimes d'une oppression, alors il faudrait faire
retomber la faute sur leurs épaules de victimes. Quelle est cette logique
qui, pour libérer des femmes d'oppresseurs masculins, punit ces mêmes
femmes sans inquiéter les véritables responsables ? Quelle est
cette logique qui confond victime et coupable ? Comment peut-on vouloir aider
quelqu'un en lui tapant dessus ?
On ne libère personne contre son gré. " L'émancipation
ne s'obtient pas par l'humiliation, la sommation et la répression. " [3]
Cela paraît la moindre des évidences. L'alibi féministe
sur lequel repose cette loi et l'hystérie qui l'accompagne ne tiennent
plus. Mais qu'y a-t-il donc de caché sous ce foulard ?
Le
corps des femmes : enjeu géopolitique ?
La première " affaire du voile " en France remonte à 1989.
A l'époque, la nécessité d'une loi ne s'était pas
fait ressentir avec tant de force et de violence par l'ensemble de la classe
politique. Pourquoi maintenant, quinze ans plus tard, devant une " affaire " similaire
(deux jeunes filles voilées dans un lycée) la réaction
est-elle si différente ? Le nombre de voiles à l'école
aurait-il progressé ? Combien sont-elles ? Il est finalement très
difficile de le savoir. Dans le débat, chacun avance un chiffre, personne
n'a le même. Certains, s'appuyant sur l'Education Nationale, parlent
de 150 " cas " [4]. Ailleurs, Nicolas Sarkozy recense 1256 foulards à l'école
; les Renseignements Généraux, d'habitude plus précis, évoquent " quelques
centaines " de foulards à l'école dans un rapport du 29
septembre 2003 [5]. La commission Stasi, de son côté, multiplie
par quatre les chiffres qu'on lui fournit. La conclusion qui s'impose au vu
de cette absence de chiffres définitifs, c'est la volonté d'entretenir
le fantasme autour de cette question.
Tout le monde semble néanmoins s'accorder sur le fait que les litiges à propos
de foulard islamique sont en baisse depuis 10 ans - ce qui, si le " danger " disparaît,
rend encore plus inutile la décision d'une loi - et sur le chiffre des
exclusions. Seulement quatre exclusions pour cause de foulard islamique dans
toute l'histoire de l'école publique. Une position venant de prohibitionnistes
opposés à cette loi était qu'elle n'est pas nécessaire
puisque les écoles ont déjà la possibilité d'exclure
les élèves qui leur posent problème. Alors quoi ?
Il faut bien rattacher la loi qui vient d'être votée aux événements
relatifs au 11 septembre et qui ont servi de prétexte à une campagne
qui a laissé éclater le racisme latent dans la société française.
Entourant le débat politique, les articles les plus délirants
ont fleuri, relevant tous de ce même fantasme : si on laisse une fille
venir à l'école avec un foulard sur la tête, c'est la porte
ouverte à l'intégrisme islamiste. C'est que désormais
une femme voilée représente l'islam tout entier, voire carrément
Al-Qaida. De nombreuses couvertures de magazines ont fait clairement apparaître
cet amalgame en montrant une femme voilée et en titrant sur la " montée
de l'islamisme ", " de l'intégrisme ", " du terrorisme " [6].C'est
comme si, dans la nouvelle guerre plus ou moins déclarée selon
les endroits de la planète, qui oppose le monde occidental au monde
arabo-musulman (sous l'appellation de " guerre contre le terrorisme ", " guerre
contre l'axe du mal ", " tempête du désert ", " justice
sans limite "...), le conflit en France prenait corps précisément
dans le corps de ces collégiennes et lycéennes voilées.
Ici aussi, devant tant de fantasmes, le récent concept de la " guerre
préventive " entre en action. Ces jeunes filles exclues de l'école
publique sont-elles les " dommages collatéraux " de la présente
guerre ou bien le champ de bataille proprement dit ?
On peut rapprocher cette " bataille du foulard à l'école " à ce
qu'on a appelé à l'époque la " bataille du voile ".
Pendant la guerre d'Algérie, le " dévoilement " des
femmes algériennes, c'est-à-dire l'enlèvement de force
du foulard, était couramment pratiqué par des soldats français
dans un but d'humiliation. Le 16 mai 1958, au cours d'une manifestation pro-française à Alger,
on " dévoila " un petit groupe de femmes " aidées
par des Européennes bien mises (...) au cours d'une cérémonie
savamment chorégraphiée " [7]. La guerre coloniale avait
alors lieu aussi sur le corps des algériennes. Cette façon de
faire du corps des femmes un enjeu qui représente le conflit tout entier
n'est ni une nouveauté de l'histoire ni délimitée au foulard.
Les batailles de la Libération firent de drôles de victimes. Qui
n'a pas dans la tête ces sinistres images de femmes tondues sur les places
publiques devant une foule de spectateur ? Ces femmes, accusées de " collaboration
horizontale ", c'est-à-dire d'avoir couché avec des allemands,
ont été les expiatrices de l'Epuration, les bouc-émissaires
de quatre années d'occupation. (Le nombre d'hommes qui eurent droit à un
traitement similaire est tellement faible qu'il n'est pas significatif. Ou
plutôt si : il est significatif de la différence de traitement
entre un collabo et une collabo : l'homme est tué ou emprisonné,
la femme est touchée dans son corps.) Dans un ouvrage consacré à la
période, Peter Novick remarque que " les filles qui se firent tondre
furent en bonne partie (à leur insu aussi bien qu'à l'insu de
leurs bourreaux) les instruments du salut de miliciens et de collaborateurs
qui auraient dû, sans elles, mourir pour apaiser la fureur de leur concitoyens. " [8]
Par un tour de passe-passe symbolique, la violence s'est déplacée
sur elles. " Le responsable de la souffrance subie, c'est-à-dire
l'Allemand, n'est pas celui, ou plutôt celle, qui reçoit la violence
donnée. " [9]
Est-ce parce qu'en temps de guerre, le corps des femmes devient un territoire
? A libérer, à prendre, qu'importe, il ne leur appartient plus.
Il devient le théâtre des hostilités. Qu'il s'agissent
des femmes afghanes prisonnières de leurs burqas ou de la pratique des
viols systématiques en ex-Yougoslavie, la problématique est la
même. La guerre en Afghanistan a pris pour objet le corps des afghanes
qui étaient réduites au stade d'espace à libérer.
Les femmes confrontées à la purification ethnique serbe, elles, étaient
des espaces à conquérir. Les tondues de la Libération
furent, pour leur part, des espaces à purifier. Par un funeste présage,
le titre du livre qui a servi de modèle idéologique à la
commission Stasi, est Les territoires perdus de la République [10],
ouvrage basé sur la théorie du " choc des civilisations " [11].
Par une ironie du sort, les jeunes filles voilées de l'école
publique sont devenues ces " territoires perdus de la République " qu'il
faut à tout prix reprendre.
Les femmes, ou plutôt le corps des femmes deviennent des enjeux stratégiques.
Dans tous les cas, il faut se réapproprier ces corps féminins
par toutes les formes que ce soit : le marquage par le vêtement, par
le " sang " (dans le cas du viol), par la stigmatisation physique
(la tonte). Ces corps ne sont plus les enveloppes charnelles d'êtres
humains à part entières, mais des objets de conquête, des
objets puisqu'ils ne sont plus que les symboles de quelque chose d'autre (l'Occupation
allemande, l'intégrisme taliban, le nationalisme serbe...). Les femmes
sont littéralement - presque physiquement - dépossédées
de leurs corps - d'elles-mêmes. Or, la dépossession est la prémisse
indispensable de la domination.
Des êtres
mineurs ?
On peut s'interroger sur ce besoin de réappropriation des corps des
femmes. Que recouvre-t-il ? Pourquoi a-t-on besoin de faire des femmes des
zones de guerre ?
Ne serait-ce pas là la justification morale de la guerre ? L'engagement
dans un conflit, c'est quelque chose qui se " vend " aux citoyens.
Cet article n'a pas pour objet ou pour but de le démontrer, ceci étant
largement et très bien fait par d'autres [12], mais de reprendre certains
des prétextes avancés pour entrer en guerre. L'un d'entre eux
est la férocité de l'adversaire et les atrocités qu'il
commet. Souvenons-nous des soldats irakiens qui avaient débranché les
couveuses pleines de bébés d'un hôpital de Koweit City
(Guerre de Golfe, 1991) ; des soldats allemands qui avaient coupé les
mains des petits enfants belges se trouvant sur leur passage (1ère Guerre
Mondiale, 1914-18) ; des serbes qui violaient toutes les femmes non-serbes
dans un but de purification ethnique (Guerre en ex-Yougoslavie, 1991-95) ;
des femmes afghanes privées de droit sous leurs burqas par les Talibans
(Guerre d'Afghanistan, 2001)... La liste n'est bien sûr pas exhaustive.
Manipulations ou vérités, peut importe pour le va-t-en-guerre. " La
propagande de guerre, nourrie de récits de cruauté (dont les
viols et les crimes contre les enfants sont les plus marquants), peut être
entièrement fabriquée, fausser des données partielles,
ou même refléter une réalité massive pour des raisons
aléatoires ; mais dans tous les cas, elle offre toujours un programme
d'action pour la vengeance. " [13] Force est de constater que ces atrocités
attribuées à l'ennemi du moment sont toujours dirigées
sur des femmes ou/et des enfants. Ils/elles sont les arguments de la guerre,
tout au moins en façade. Une fois encore, leurs corps sont l'objet de
la cause et l'endroit de la bataille.
Comme dans la " bataille du foulard ", les femmes sont instrumentalisées,
c'est-à-dire qu'on en fait les instruments de quelque chose, ce qui
présuppose qu'on doit d'abord en faire des instruments au sens propre,
des choses, des objets. Pour cela, il faut les mettre sous tutelle : ce sont
des victimes, des êtres mineurs (des femmes ou des enfants, c'est la
même chose). Avoir choisi des collégiennes et des lycéennes,
qui sont pour la plupart (mais pas toutes) juridiquement mineures, comme corps
de la bataille, relève de cette même mise sous tutelle. Henri
Pena-Ruiz, partisan de la loi et membre de la commission Stasi, ne se prive
pas de l'argument qu'il utilise comme une donnée naturelle. " Beaucoup
d'élèves sont mineurs, et il semble irréaliste de prétendre
qu'ils disposent pleinement d'eux-mêmes en ce qu'ils sont ou en ce qu'ils
font. " [14] En refusant d'entendre ou de prendre en compte leur parole,
et ce, avec un mépris affiché, les partisans de la loi montrent
ce qu'ils pensent de ces jeunes filles musulmanes : leur parole ne compte pas
; elles sont mineures (il faut dire qu'elles cumulent les " tares " infériorisantes
: jeunes, femmes, arabes et de classes populaires) ; et nous devons les protéger
d'elles-mêmes. Or, au-delà ce que l'on peut penser de l'islam
et du statut des femmes dans cette religion, il se trouve que ces filles disent
quelque chose et que ces paroles émanent de leur bouches. Ne pas considérer
leur volonté, les déposséder de leurs capacités
de juger signifie les laisser dans un état de mineure. Que des " féministes ",
sous couvert de combat pour l'égalité et la libération
des femmes, ne comprennent pas cela fait dresser les cheveux sur la tête.
Dans la bataille qui se joue dans le corps de ces jeunes filles, on oublie,
sciemment ou inconsciemment, à qui il appartient. Et ce fichu foulard,
ce misérable mètre carré de tissu devient le lieu où se
croise racisme, sexisme et guerre mondiale. Le corps des femmes n'est pas un
champ de bataille. Osons affronter les faits dans les yeux et ne rendons pas
responsables d'une guerre celles qui ne le sont pas. La libération des
femmes commence au moment où elles - toutes les femmes - reprennent
ce qu'on ne cesse de leur refuser : la parole. Et face aux nouveaux slogans
récemment apparus pour la circonstance, il serait bon de se souvenir
de celui que les femmes scandaient il y a trente ans : " Mon corps m'appartient ".
Notes
:
[1] www.niputesnisoumises.com
[2] Voir à ce sujet l'article de Houria Bouteldja, " La femme dans
la pensée coloniale ", Politis, jeudi 4 mars 2004
[3] Pierre Tévanian, " Une loi antilaïque, antiféministe
et antisociale ", Le Monde Diplomatique, n°599, février 2004,
p.8
[4] Françoise Gaspard, " Femmes, foulards et République " dans
Charlotte Nordmann (ed), Le foulard islamique en questions, Paris, Editions
Amsterdam, 2004, p.74
[5] Fawzia Zouari, Ce voile qui déchire la France, Ramsay, Paris, 2004,
p.24
[6] A titre d'exemple, voir la couverture du Nouvel Observateur n°2037,
novembre 2003, qui associe une femme voilée à ce titre " Pourquoi
une loi contre l'intégrisme " mais les exemples sont multiples
et dans toutes les mémoires. Déjà le numéro du
5 octobre 1989 du Le Nouvel Observateur titrait " Fanatisme : la menace
religieuse " sur fond de jeune fille en foulard et ce, à peine
trois semaines après la première exclusion de lycéennes à Creil.
[7] Todd Sheppard, " La " bataille du voile " pendant la guerre
d'Algérie " dans Charlotte Nordmann (ed), Le foulard islamique
en questions, Paris, Editions Amsterdam, 2004, p.134
[8] Peter Novick, L'épuration française 1944-1949, Paris, Balland
, 1985, p.123
[9] Fabrice Virgili, La France " virile " : des femmes tondues à la
Libération, Paris, Payot, 2000, p.205
[10] Emmanuel Brenner (dir), Les territoires perdus de la République.
Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire, Paris, Mille et
une nuits, 2002.
[11] Alain Gresh, " Les faux-semblants de la commission Stasi ",
Rapport présenté à la réunion Islam et laïcité le
23 janvier 2004
[12] Voir à ce sujet Serge Halimi, Dominique Vidal, " L'opinion, ça
se travaille... " : les médias et les " guerres justes " :
du Kosovo à l'Afghanistan, Paris, Agone, 2002 ou encore le film de Béatrice
Pignède, Propagande de guerre, propagande de paix, (2003)
[13] Véronique Nahoum-Grappe, " Guerre et différences des
sexes : les viols systématiques (ex-Yougoslavie, 1991-1995) ",
dans Cécile Dauphin, Arlette Farge (dir.), De la violence et des femmes,
Paris, Albin Michel, 1997, p.166
[14] Henri Pena-Ruiz, " Laïcité et égalité,
leviers de l'émancipation ", Le Monde Diplomatique, n°599,
février 2004, p.9
Passagères
d'un autre type, les femmes voilées vivent le calvaire dans
les transports en commun
par Boury Sock , Agence de presse sénégalaise, Dakar, 3 mai 2004
Comment prendre un moyen de transport en commun sans se frictionner
aux passagers? La question taraude plus d'une femme voilée à Dakar où,
la modicité du prix des places dans les cars rapides, Ndiaga Ndiaye
et autres taxis -clandos'', a fini d'en faire le moyen de transport le
plus usité.
Si presque toutes les catégories sociales n'hésitent pas à emprunter
ces véhicules "à leur corps défendant quelquefois
compte tenu des risques d'accident qu'ils représentent" il reste que
les femmes voilées dont le credo est d'éviter autant que possible
une trop grande proximité avec les hommes en souffrent beaucoup.
Quand certaines d'entre elles, faisant mauvaise fortune bon coeur, prennent
cet état de fait avec beaucoup de philosophie et le mettent sur le
compte d'une contrainte sociale et économique indépendante
de leur volonté,
d'autres plus à cheval sur les prescriptions divines vivent mal la
proximité avec
les hommes dans les cars rapides et Ndiaga Ndiaye.
Et encore s'il n' y avait que cela ! En effet, certains passagers ont de
ces regards qui en disent long sur leur étonnement de voir une femme voilée.
Dans le même temps, d'autres vous dévisagent avec un sourire amusé.
Autant de choses qui créent des états d'âme chez celles
ayant choisi, conformément aux préceptes de l'Islam, de se couvrir
en public, la tête et le corps.
Décidée à assumer jusqu'au bout son statut de femme voilée,
Aïssatou Diallo, une jeune fille d'origine guinéenne, pense qu'on
devrait mettre en circulation -des bus et des cars pour les femmes seulement
et dans lesquels aucun homme ne devrait monter''.
- Cela me fait mal de voir les hommes et les femmes assis côte à côte
et parfois très à l'étroit dans les cars rapides'', poursuit
Aïssatou expliquant que dès fois certains hommes prétextant
une secousse ne se gênent pas pour laisser traîner leurs mains sur
la jambe des femmes.
À en croire Oumou Khaïry Ndao, autre fille voilée, ce phénomène
des mains baladeuses est -pire dans les bus''. Non seulement vous vous
faites tapoter, mais vous risquez l'asphyxie, tellement c'est serré et
on manque d'air, explique Oumou Khaïry, élève à l'Institut
islamique de Dakar.
Ce calvaire que vivent également les filles non voilées est quelquefois
source de disputes, témoignent Aïssatou et Oumou.
Toutes les deux se plaignent de cette situation qu'elles mettent sur le compte
de leurs difficiles conditions de vie. "On n'a pas les moyens de se payer
le taxi chaque fois qu'il faut se déplacer encore moins se payer une
voiture''.
"Un jour, raconte la jeune Guinéenne tout de noir vêtue
d'un tissu en gaze qui ne laisse voir que ses yeux, je me suis disputée
avec un apprenti-chauffeur. Il me demandait de me mettre entre deux hommes sur
le banc de cinq personnes, ce que j'ai refusé. J'ai préféré m'asseoir
sur le +versant+ où je me sentais plus à l'aise''.
Depuis cet incident, Aïssatou préfère se saigner à blanc
pour prendre un taxi que d'aller se faire prendre en tenaille entre deux hommes
dans des transports en commun.
Loin de cette position, Maïmouna Guèye, la vingtaine, employée
dans un magasin, tempère un peu les ardeurs de ses s¦urs, en
soulignant que du fait la promiscuité lui est imposée -je
n'y vois aucun inconvénient. Ce n'est pas trop grave''.
Pour elle, tout se passe dans la tête et dans l'esprit et la religion
n'est pas aussi rigide que le pensent certains.
- Il suffit juste de voir en ces hommes des passagers avec qui on est pour
quelques minutes : le temps du voyage, puis on arrive à l'arrêt
et on descend en toute tranquillité'', souligne-t-elle, tout en ajustant
son voile sur la tête pour ne pas laisser paraître ses cheveux.
C'est aussi l'avis de cette dame rencontrée au marché en train
d'acheter des légumes : ''si nous côtoyons les hommes tous les
jours dans les cars et autres moyens de transport, ce n'est pas de notre faute.
Cela relève de la volonté divine. Oui, c'est parce que le bon
Dieu l'a voulu ainsi''.
Contrainte ou choix de vie avec son corollaire d'exigences, le fait est que
les femmes voilées ont du mal à cacher leur malaise dans les
transports en commun et leur impuissance à changer cette situation,
compte tenu des problèmes socio-économiques qu'elles rencontrent
dans leur écrasante majorité.
L'islam
est tolérant sur la proximité hommes-femmes dans un
Etat laïc, selon El Hadj Makhtar Seck
par Boury Sock , Agence de presse sénégalaise, Dakar, 3 mai 2004
L'islamologue El Hadji Makhtar Seck a estimé qu'il n'y a aucune gêne
pour la femme voilée, habitant d'un Etat laïc comme le Sénégal,
de se retrouver à côté d'hommes dans une voiture.
- Il ne doit pas y avoir de gêne pour la femme voilée quand
elle est soumise à un cas de force majeure'', a dit Makhtar Seck, soulignant
que la religion musulmane est plus tolérante qu'on ne le pense.
Selon lui, la femme est confrontée à une situation économique
qui ne lui permet pas d'avoir sa propre voiture, alors il n'y a aucune sanction
qui pèse sur elle, quand elle est obligée de se rabattre sur
un car rapide ou un Ndiaga Ndiaye bondé de passagers et de passagères.
Mais, note El Hadj Makhtar Seck, beaucoup de gens se compliquent l'existence
car il y a des contraintes qui ne sont pas liées à la volonté de
l'individu.
- Certains croyants veulent vivre dans un Etat laïc comme s'ils étaient
dans un pays islamisé avec un Etat cent pour cent Islam où la Charia
est appliquée'', a-t-il dit avant de préciser que c'est tolérable
que la femme musulmane pratiquante soit amenée à vivre dans "un
milieu (il s'agit ici d'un bus ou d'un car) qui n'est pas le sien''.
- Dans les pays islamiques et développés, tout est prévu
pour la séparation entre homme et femme jusque dans les transports, ce
qui n'est pas le cas pour notre pays dont les moyens économiques font
terriblement défaut'', a fait remarquer l'islamologue.
Ceci, a-t-il souligné, ne eut pas dire que la femme voilée doit
se contenter de la situation dans laquelle elle se trouve. Au contraire, explique
El Hadj Makhtar Seck, "elle doit faire son maximum pour vivre sa religion
sainement''.
En définitive, selon l'islamologue, le problème est beaucoup
plus lié aux comportements des individus qu'à l'Islam.
-Même
les femmes qui ne sont pas voilées peuvent ressentir une gêne
dans les bus, car ou autres Ndiaga Ndiaye'', a-t-il dit. |