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Résistances - Un voile, une voix !

 

 
 

Grève d'enseignants en Alsace pour cause d'élève voilée

Une "forte majorité des enseignants" d'un collège de Thann (Haut-Rhin) observaient mardi un mouvement de grève pour protester contre la présence d'une élève qui assiste aux cours la tête couverte. Les enseignants refusaient pour leur part de parler aux journalistes postés mardi matin devant le collège Rémy-Faesch. L'un d'eux a accroché une banderole d'une vingtaine de mètres sur les grilles de l'établissement qui proclame : "Oui à l'éducation pour tous, oui à la citoyenneté, oui au respect de l'élève, oui au respect de l'enseignant, oui au respect du règlement intérieur (souligné deux fois, ndlr), oui à la solidarité, non au forcing envers et contre tout (tous)". Les enseignants du collège Rémy-Faesch avaient confirmé lundi pour ce mardi un préavis de grève déposé avant les vacances scolaires, estimant que le règlement intérieur qui interdit le port de couvre-chef " est bafoué". Exclue en novembre du collège Charles-Walch de Thann, la petite Hilal est inscrite depuis le 10 février au collège Rémy-Faesch, oà' elle s'est engagée, selon l'inspecteur d'Académie, à aller en classe avec un bandana recouvrant ses cheveux et ses oreilles, mais laissant son front découvert. La scolarisation d'Hilal se fait "au mépris du règlement intérieur" et " engendre des troubles parmi les élèves et tout le personnel de l'établissement", ont estimé les enseignants qui assurent que désormais " certains élèves s'arrogent le droit d'arriver en cours avec un couvre-chef". Le règlement intérieur du collège Rémy Faesch stipule que "les signes ostentatoires, qui constituent en eux-mêmes des é léments de prosélytisme ou de discrimination, sont interdits". Cependant, "le port par les élèves de signes discrets manifestant leur attachement personnel à des convictions, notamment religieuses, est admis dans l'établissement", précise l'article du règlement consacré au " comportement" et à la "tenue" des élèves. Source : AFP, 9 mars 2004

06/03/04 - Un député explique son abstention dans le vote sur la loi antihijab
Thierry Mariani , Député du Haut-Vaucluse  et maire de Valréas, explique dans une lettre datée du 4 mars à un internaute qui lui avait écrit à propos du projet de loi antihijab, pourquoi il s'est abstenu dans le vote.
Monsieur,
J1ai bien reçu en son temps votre courrier dans lequel vous me faites part de vos inquiétudes concernant le projet de loi relatif à l'application du principe de laïcité dans les écoles, collèges et lycées publics.
Après l'adoption par notre Assemblée nationale du projet de loi le 10 février dernier, je tenais à vous transmettre quelques remarques personnelles sur le texte voté.
Si j1ai toujours combattu et continuerai à combattre les extrémistes et intégristes de tous bords, et que je défends fermement le principe de laïcité à l'école, j1ai toutefois choisi de m1abstenir sur ce texte. l'adoption d'une telle loi me semblait en effet inutile dans la mesure où les réglementations actuellement en vigueur permettaient déjà de résoudre les problèmes liés aux manifestations de l'appartenance religieuse à l'école. Par ailleurs, l'ajout d'un amendement au texte initial, visant à imposer une procédure de médiation avant toute exclusion d'un élève, m1a conforté dans ce choix. En effet, l'instauration de cette médiation nous fera finalement revenir à la situation précédente.
Certes, il était nécessaire de réaffirmer la place du principe de laïcité, au fondement de notre école de la République. On ne peut en effet accepter les manifestations de l'appartenance religieuse à l'école, comme le port du voile, dans la mesure où la neutralité doit y être garantie. Toutefois, agir ici par voie législative me semble inadapté, et la loi telle qu1elle a été adoptée aujourd'hui ne règlera rien.
Enfin et surtout, il me semble que cette loi a tendance à stigmatiser une communauté, en l'occurrence la communauté musulmane, là où au contraire il faut davantage favoriser l'intégration et la cohésion.
C'est pourquoi je crains qu1à la sortie, la mesure prise par notre Assemblée soit pire que le mal. Notamment, je redoute particulièrement que nous nous retrouvions à la rentrée prochaine face à une recrudescence des manifestations ostensibles de signes religieux à l'école.
Restant bien entendu à votre entière disposition,  Je vous prie de croire, Monsieur, en l'assurance de mes sentiments les meilleurs.
Courriel :tmariani@assemblee-nationale.fr

 

Et si on parlait de l'interdiction du pantalon aux femmes ?
Un député a demandé au gouvernement français de revenir sur une loi du début du XIXe siècle qui interdit toujours aux femmes le port du pantalon. Le député UMP de l'Indre Jean-Yves Hugon a indiqué qu'il avait envoyé une lettre l'an dernier à la ministre déléguée à la Parité et l'Egalité professionnelle, Nicole Ameline, et qu'il comptait récidiver cette année. "La loi du 26 Brumaire an IX de la République dispose que toute Œfemme désirant s'habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l'autorisation, et celle ci ne peut être donnée qu'au vu d'un certificat d'un officier de santé1 ", explique M. Hugon dans sa lettre. Deux circulaires de 1892 et 1909 autorisent le port féminin du pantalon à vélo puis à cheval, précise-t-il. A l'occasion du bicentenaire en 2004 de l'écrivain George Sand, "qui avait dû se soumettre à cette autorisation pour porter le pantalon auprès de la Préfecture de l'Indre", le député suggère "de mettre en conformité notre Droit avec une pratique incontestée et incontestable des femmes". Nicole Ameline avait répondu à M. Hugon "qu'il ne lui paraissait pas opportun de prendre l'initiative d'une telle mesure dont la portée serait purement symbolique". "Pour adapter le droit à l'évolution des moeurs, la désuétude est parfois plus efficace que l'intervention", soulignait la ministre, ajoutant: "Néanmoins, vous avez toute latitude pour mettre en valeur la contribution de George Sand à cette évolution à l'occasion du bicentenaire de sa naissance". Source : AFP, 4 mars 2004

 

05/03/04 - Le Sénat français adopte la loi antihijab
Le Parlement français a adopté massivement mercredi soir le projet de loi "encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics".
Le Sénat a adopté mercredi dans les mêmes termes, par 276 voix contre 20, le texte que l'Assemblée avait voté le 10 février par 494 voix contre 36.
Le chef du gouvernement, Jean-Pierre Raffarin, qui le 3 février était venu ouvrir le débat à l'Assemblée, est venu mercredi soir au Sénat conclure la discussion générale.
Il a à nouveau vivement défendu ce texte, réaffirmant qui n'était nullement dirigé contre "l'une des religions."
Le projet de loi, présenté par le Premier ministre et par le ministre de l'Education nationale, Luc Ferry, est donc définitivement adopté par le Parlement.
Le texte est composé des trois articles du texte initial auxquels il convient d'en ajouter un autre adopté sous forme d'amendement.
Le premier dispose que "dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit".
L'amendement de Pascal Clément, qui complète l'article premier, dispose que "le règlement intérieur rappelle que la mise en oeuvre d'une procédure disciplinaire est précédée d'un dialogue avec l'élève".
L'article 2 précise que la loi s'appliquera dans les îles Wallis et Futuna, à Mayotte et en Nouvelle-Calédonie dans les établissements publics d'enseignement du second degré relevant de la compétence de l'Etat.
L'article 3 précise que les dispositions de la loi "entrent en vigueur à compter de la rentrée de l'année scolaire qui suit sa publication".
L'article 4, introduit sous forme d'amendement, dispose que les dispositions de la loi feront "l'objet d'une évaluation un an après son entrée en vigueur". Afin, "le cas échéant, de modifier le dispositif et d'intégrer dans la loi le terme plus clair de 'visible'", explique l'exposé des motifs de l'amendement socialiste.
Le titre du texte, modifié par un amendement socialiste, devient projet de loi "encadrant, en application du principe de laïcité, le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics" et non plus projet de loi "relatif à l'application du principe de laïcité dans les écoles, collèges et lycées publiques".
Source : Reuters, 4 mars 2004


Plus aucun interdiction de hijab dans les écoles britanniques
Après la décision de la direction de la Icknield High School de Luton, au nord de Londres, de renoncer à l'interdiction du hijab et d'autoriser un voile noir 3réglementaire2, aucune école britannique n'interdit plus le port du foulard dans son enceinte. Avant l'école de Luton, une autre école avait renoncé à l'interdiction après des protestations.
Source : Gulf Daily News, Bahrein, 4 mars 2004

 

04/03/04 - Compromis en Basse-Saxe Les partis majoritaires CDU et FDP du gouvernement régional de Hanovre ont conclu mardi avec le SPD un accord de compromis sur la loi interdisant le hijab aux enseignantes du service public. En quoi consiste le compromis ? Le projet de loi évite d'autoriser explicitement les symboles chrétiens et juifs, sans pour autant les interdire. Bref, une once de jésuitisme pour passer l'examen de la Cour constitutionnelle fédérale. Source : Die Tageszeitung, Berlin, 3 mars 2004

 

 

28/02/04 - Une jeune designer néerlandaise a repensé le voile et fait un carton
par Annick Chevillot
, 8 février 2004


A l'heure où la France laïque se prend la tête pour un bout de tissu, une jeune designer d'Eindhoven dévoile une collection de hijabs sportifs très tendance . Destinés avant tout aux femmes et adolescentes musulmanes pratiquantes de sport dans le cadre scolaire ou dans la mixité de notre société occidentale, ces couvrechefs sont en train de révolutionner l'art de l'enveloppement capillaire.
La démarche peut sembler un peu tirée par les cheveux, il n'en est pourtant rien. « En réalisant ce travail de diplôme, explique Cindy Van den Bremen , j'ai pris conscience que le plus gros problème pour les non-musulmans n'était pas le fait que les femmes soient voilées, mais la manière qu'elles avaient de l'être. » La jeune femme s'est donc penchée sérieusement sur la question en compagnie de femmes musulmanes fières de leur appartenance religieuse et culturelle.
« En fait, poursuit la designer, j'ai réalisé que les écolières et étudiantes fréquentant les écoles, les lycées et les collèges des Pays-Bas étaient parfois renvoyées des cours de gym pour raisons de sécurité, le hijab traditionnel entravant certains mouvements. »
Ce que l'étudiante en design a surtout découvert durant son étude, c'est que la perception du voile est entièrement différente selon son appartenance religieuse. Perçu comme un signe de soumission, voire d'oppression, par les Occidentaux, le hijab est porté avec fierté par la plupart des femmes musulmanes. Femmes ni soumises ni brimées et « qui, bien souvent, n'ont pas la langue dans leur poche !» s'exclame Cindy Van den Bremen. Restait à la designer la difficile tâche de faire passer le message.
Pour les commander, aller sur www.capsters.com
Les quatre modèles disponibles sont même assez bon marché: Aérobic: 22.50 euros. Outdoor: 20 euros. Skate: 25 euros. Tennis: 22.50 euros.

 

27/02/04 - Les sikhs, la loi et la Deuxième guerre mondiale
Les sikhs de Grande-Bretagne ont manifesté à leur tour, devant l'ambassade de France à Londres, pour protester contre la loi française interdisant les signes religieux à l'école. En tête de la manifestation, des vétérans sikhs de la Deuxième guerre mondiale, brandissant des pancartes : « Nous nous sommes battus avec nos turbans pour libérer la France ». Les sikhs faisaient partie des troupes indiennes engagées sous drapeau britannique en France et en Belgique.

 

25/02/04 - Quand Al Qaïda s'en mêle ...
La chaîne satellitaire arabe Al Arabiya a diffusé mardi un enregistrement audio attribué à Ayman Al Zawahiri, l'Égyptien considéré comme le "numéro 2" d'Al Qaïda et son principal stratège, dans lequel celui-ci dénonce la loi française antihijab. Par cette loi, la France participe à «la croisade haineuse que les Occidentaux mènent contre les musulmans tout en se gargarisant de liberté, de démocratie et de droits de l'homme (...) Il s'agit d'une campagne planifiée par les croisés sionistes avec l'aide de leurs agents en Egypte, en Turquie et en Tunisie, entre autres pays islamiques». Cette campagne, poursuit-il, «s'inscrit dans le même cadre que l'incendie des villages en Afghanistan, la destruction des maisons sur les têtes de leurs occupants en Palestine, le massacre des enfants et le vol du pétrole en Irak. La France est un pays de liberté qui défend la liberté d'exposer son corps, d'être immoral et dépravé. En France, on est libre de s'exhiber, mais pas de se vêtir avec modestie.» Ce constat ne s'accompagne d'aucune revendication ou menace précise. Alors, faut-il voir là un simple surfing sur la vague ou l'annonce d'actions du réseau Ben Laden ? Réaction de Dalil Boubakeur : «Il ne faut pas répondre aux provocations. Cette déclaration n'est pas à prendre au sérieux, elle n'est pas basée sur l'analyse objective de la situation des musulmans en France». On verra bien...
Simultanément, Al Jazira a diffusé, aussi mardi, un autre enregistrement de Ayman Al Zawahiri dans lequel celui-ci promet à Bush d'envoyer d'autres "légions" "résolues à mourir et à atteindre le paradis" et dénonce comme mensonges "les allégations de George Bush selon lesquelles ses soldats ont arrêté les deux tiers" des membres d'Al Qaïda. « Cela ne gêne pas le chef du pays le plus puissant du monde de raconter tous ces mensonges. Nous en sommes à un tel point qu'il ridiculise ceux à qui il s'adresse. »
Ces deux appels sont lancés au moment où les forces armées pakistanaises ont lancé une grande offensive militaire dans la "zone tribale" du Waziristan-sud, à la frontière avec l'Afghanistan, qui a permis l'arrestation, jusqu'ici, de 25 suspects.

 

Derrière la Loi foulardière, la peur,

par Alain Badiou
.LE MONDE | 21.02.04 | 13h25

 

1.D'aimables républicaines et républicains arguèrent un jour qu'il fallait une loi pour interdire tout foulard sur les cheveux des filles. A l'école d'abord, ailleurs ensuite, partout si possible. Que dis-je, une loi ? Une Loi ! Le président de la République était un politicien aussi limité qu'insubmersible. Totalitairement élu par 82 % des électeurs, dont tous les socialistes, gens parmi lesquels se recrutaient nombre des aimables républicain(e)s en question, il opina du bonnet : une loi, oui, une Loi contre le petit millier de jeunes filles qui mettent le susdit foulard sur leurs cheveux. Les pelées, les galeuses ! Des musulmanes, en plus ! C'est ainsi qu'une fois de plus, dans la ligne de la capitulation de Sedan, de Pétain, de la guerre d'Algérie, des fourberies de Mitterrand, des lois scélérates contre les ouvriers sans papiers, la France étonna le monde. Après les tragédies, la farce.

 

2. Oui, la France a enfin trouvé un problème à sa mesure : le foulard sur la tête de quelques filles. On peut le dire, la décadence de ce pays est stoppée. L'invasion musulmane, de longtemps diagnostiquée par Le Pen, aujourd'hui confirmée par des intellectuels indubitables, a trouvé à qui parler. La bataille de Poitiers n'était que de la petite bière, Charles Martel, un second couteau. Chirac, les socialistes, les féministes et les intellectuels des Lumières atteints d'islamophobie gagneront la bataille du foulard. De Poitiers au foulard, la conséquence est bonne, et le progrès considérable.

 

3. A cause grandiose, arguments de type nouveau. Par exemple : le foulard doit être proscrit, qui fait signe du pouvoir des mâles (le père, le grand frère) sur ces jeunes filles ou femmes. On exclura donc celles qui s'obstinent à le porter. En somme : ces filles ou femmes sont opprimées. Donc, elles seront punies. Un peu comme si on disait : "Cette femme a été violée, qu'on l'emprisonne". Le foulard est si important qu'il mérite une logique aux axiomes renouvelés.

 

4. Ou, au contraire : ce sont elles qui veulent librement le porter, ce maudit foulard, les rebelles, les coquines ! Donc, elles seront punies. Attendez : ce n'est pas le signe d'une oppression par les mâles ? Le père et le grand frère n'y sont pour rien ? D'où vient qu'il faut l'interdire, alors, ce foulard ? C'est qu'il est ostentatoirement religieux. Ces coquines "ostentent" leur croyance. Au piquet, na !

 

5. Ou c'est le père et le grand frère, et féministement le foulard doit être arraché. Ou c'est la fille elle-même selon sa croyance, et "laïcisement" il doit être arraché. Il n'y a pas de bon foulard. Tête nue ! Partout ! Que tout le monde, comme on disait autrefois - même les pas-musulmanes le disaient - sorte "en cheveux".

 

6. Notez bien que le père et le grand frère de la fille au foulard ne sont pas de simples comparses parentaux. On l'insinue souvent, parfois on le déclare : le père est un ouvrier abruti, un pauvre type directement "venu du bled" et commis aux chaînes de Renault. Un archaïque. Mais stupide. Le grand frère deale le ****. Un moderne. Mais corrompu. Banlieues patibulaires. Classes dangereuses.

 

7. La religion musulmane ajoute aux tares des autres religions celle-ci, gravissime : elle est, dans ce pays, la religion des pauvres.

 

8. Imaginons le proviseur d'un lycée, suivi d'une escouade d'inspecteurs armés de centimètres, de ciseaux, de livres de jurisprudence : on va vérifier aux portes de l'établissement si les foulards, kippas et autres couvre-chefs sont "ostentatoires". Ce foulard grand comme un timbre poste perché sur un chignon ? Cette kippa comme une pièce de deux euros ? Louche, très louche. Le minuscule pourrait bien être l'ostentation du majuscule. Mais, que vois-je ? Gare ! Un chapeau haut de forme ! Hélas ! Mallarmé, interrogé sur le chapeau haut de forme, l'a dit : "Qui a mis rien de pareil ne peut l'ôter. Le monde finirait, pas le chapeau." Ostentation d'éternité.

 

9. La laïcité. Un principe inoxydable ! Le lycée d'il y a trois ou quatre décennies : interdiction de mélanger les sexes dans la même classe, pantalon décommandé aux filles, catéchisme, aumôniers. La communion solennelle, avec les gars en brassard blanc et les mignonnes sous le voile de tulle. Un vrai voile, pas un foulard. Et vous voudriez que je tienne pour criminel ce foulard ? Ce signe d'un décalage, d'un remuement, d'un enchevêtrement temporel ? Qu'il faille exclure ces demoiselles qui mêlent agréablement hier et aujourd'hui ? Allez, laissez faire la broyeuse capitaliste. Quels que soient les allers et retours, les repentirs, les venues ouvrières du lointain, elle saura substituer aux dieux morts des religions le gras Moloch de la marchandise.

 

10. Au demeurant, n'est-ce pas la vraie religion massive, celle du commerce ? Auprès de laquelle les musulmans convaincus font figure de minorité ascétique ? N'est-ce pas le signe ostentatoire de cette religion dégradante que ce que nous pouvons lire sur les pantalons, les baskets, les tee-shirts : Nike, Chevignon, Lacoste,... N'est-il pas plus mesquin encore d'être à l'école la femme sandwich d'un trust que la fidèle d'un Dieu ? Pour frapper au cœur de la cible, voir grand, nous savons ce qu'il faut : une loi contre les marques. Au travail, Chirac. Interdisons sans faiblir les signes ostentatoires du Capital.

 

11. Qu'on m'éclaire. La rationalité républicaine et féministe de ce qu'on montre du corps et de ce qu'on ne montre pas, en différents lieux et à différentes époques, c'est quoi ? Que je sache, encore de nos jours, et pas seulement dans les écoles, on ne montre pas le bout des seins ni les poils du pubis, ni la verge. Devrais-je me fâcher de ce que ces morceaux soient "dérobés aux regards" ? Soupçonner les maris, les amants, les grands frères ? Il y a peu dans nos campagnes, encore de nos jours en Sicile et ailleurs, les veuves portent fichus noirs, bas sombres, mantilles. Il n'y a pas besoin pour cela d'être la veuve d'un terroriste islamique.

 

12. Curieuse, la rage réservée par tant de dames féministes aux quelques filles à foulard, au point de supplier le pauvre président Chirac, le soviétique aux 82 %, de sévir au nom de la Loi, alors que le corps féminin prostitué est partout, la pornographie la plus humiliante universellement vendue, les conseils d'exposition sexuelle des corps prodigués à longueur de page dans les magazines pour adolescentes.

 

13. Une seule explication : une fille doit montrer ce qu'elle a à vendre. Elle doit exposer sa marchandise. Elle doit indiquer que désormais la circulation des femmes obéit au modèle généralisé, et non pas à l'échange restreint. Foin des pères et grands frères barbus ! Vive le marché planétaire ! Le modèle, c'est le top modèle.

 

14. On croyait avoir compris qu'un droit féminin intangible est de ne se déshabiller que devant celui (ou celle) qu'on a choisi (e) pour ce faire. Mais non. Il est impératif d'esquisser le déshabillage à tout instant. Qui garde à couvert ce qu'il met sur le marché n'est pas un marchand loyal.

 

15. On soutiendra ceci, qui est assez curieux : la loi sur le foulard est une loi capitaliste pure. Elle ordonne que la féminité soit exposée. Autrement dit, que la circulation sous paradigme marchand du corps féminin soit obligatoire. Elle interdit en la matière - et chez les adolescentes, plaque sensible de l'univers subjectif entier - toute réserve.

 

16. On dit un peu partout que le "voile" est l'intolérable symbole du contrôle de la sexualité féminine. Parce que vous imaginez qu'elle n'est pas contrôlée, de nos jours, dans nos sociétés, la sexualité féminine ? Cette naïveté aurait bien faire rire Foucault. Jamais on n'a pris soin de la sexualité féminine avec autant de minutie, autant de conseils savants, autant de discriminations assénées entre son bon et son mauvais usage, La jouissance est devenue une obligation sinistre. L'exposition universelle des morceaux supposés excitants, un devoir plus rigide que l'impératif moral de Kant.

Au demeurant, entre le "Jouissez, femmes !" de nos gazettes et l'impératif "Ne jouissez pas !" de nos arrière-grands-mères, Lacan a de longue date établi l'isomorphie. Le contrôle commercial est plus constant, plus sûr, plus massif que n'a jamais pu l'être le contrôle patriarcal. La circulation prostitutionnelle généralisée est plus rapide et plus fiable que les difficultueux enfermements familiaux, dont la mise à mal, entre la comédie grecque et Molière, a fait rire pendant des siècles.

 

17. La maman et la .... On fait dans certains pays des lois réactionnaire pour la maman et contre la ..., dans d'autres, des lois progressistes pour la ... et contre la maman. C'est cependant l'alternative qu'il faudrait récuser.

 

18. Non pas toutefois par le "ni... ni...", qui ne fait jamais que perpétuer en terrain neutre (au centre, comme Bayrou ?) ce qu'il prétend contester. "Ni maman ni ...", cela est tristounet. Comme "ni ... ni soumise", lequel est au demeurant absurde : une "..." n'est-elle pas généralement soumise, oh combien ? On les appelait, autrefois, des respectueuses. Des soumises publiques, en somme. Quant aux "soumises", elles ne sont peut-être que des ...s privées.

 

19. On y revient toujours : l'ennemi de la pensée, aujourd'hui, c'est la propriété, le commerce, des choses comme des âmes, et non la foi. On dira bien plutôt que c'est la foi (politique) qui manque le plus. La "montée des intégrismes" n'est que le miroir dans lequel les Occidentaux repus considèrent avec effroi les effets de la dévastation des consciences à laquelle ils président. Et singulièrement la ruine de la pensée politique, qu'ils tentent partout d'organiser, tantôt sous couvert de démocratie insignifiante, tantôt à grand renfort de parachutistes humanitaires. Dans ces conditions, la laïcité, qui se prétend au service des savoirs, n'est qu'une règle scolaire de respect de la concurrence, de dressage aux normes "occidentales" et d'hostilité à toute conviction. C'est l'école du consommateur cool, du commerce soft, du libre propriétaire et du votant désabusé.

 

20. On ne s'extasiera jamais assez sur la trajectoire de ce féminisme singulier qui, parti pour que les femmes soient libres, soutient aujourd'hui que cette "liberté" est si obligatoire qu'elle exige qu'on exclue des filles (et pas un seul garçon !) du seul fait de leur apparat vestimentaire.

 

21. Tout le jargon sociétal sur les "communautés" et le combat aussi métaphysique que furieux entre "la République" et "les communautarismes", tout cela est une foutaise. Qu'on laisse les gens vivre comme ils veulent, ou ils peuvent, manger ce qu'ils ont l'habitude de manger, porter des turbans, des robes, des voiles, des minijupes ou des claquettes, se prosterner à toute heure devant des dieux fatigués, se photographier les uns les autres avec force courbettes ou parler des jargons pittoresques. Ce genre de "différences" n'ayant pas la moindre portée universelle, ni elles n'entravent la pensée, ni elles ne la soutiennent. Il n'y a donc aucune raison, ni de les respecter, ni de les vilipender. Que "l'Autre", - comme disent après Levinas les amateurs de théologie discrète et de morale portative - vive quelque peu autrement, voilà une constatation qui ne mange pas de pain.

 

22. Quant au fait que les animaux humains se regroupent par provenance, c'est une conséquence naturelle et inévitable des conditions le plus souvent misérables de leur arrivée. Il n'y a que le cousin, ou le compatriote de village, qui peut, volens nolens, vous accueillir au foyer de St Ouen l'Aumône. Que le chinois aille là où il y a déjà des Chinois, il faut être obtus pour s'en formaliser.

 

23. Le seul problème concernant ces "différences culturelles" et ces "communautés" n'est certes pas leur existence sociale, d'habitat, de travail, de famille ou d'école. C'est que leurs noms sont vains là où ce dont il est question est une vérité, qu'elle soit d'art, de science, d'amour ou, surtout, de politique. Que ma vie d'animal humain soit pétrie de particularités, c'est la loi des choses. Que les catégories de cette particularité se prétendent universelles, se prenant ainsi au sérieux du Sujet, voilà qui est régulièrement désastreux. Ce qui importe est la séparation des prédicats. Je peux faire des mathématiques en culotte de cheval jaune et je peux militer pour une politique soustraite à la "démocratie" électorale avec une chevelure de Rasta. Ni le théorème n'est jaune (ou non-jaune), ni le mot d'ordre qui nous rassemble n'a de tresses. Non plus d'ailleurs qu'il n'a d'absence de tresses.

 

24. Que l'école soit, dit-on, fort menacée par une particularité aussi insignifiante que le foulard de quelques filles amène à soupçonner que ce n'est jamais de vérité qu'il y est question. Mais d'opinions, basses et conservatrices. N'a-t-on pas vu des politiciens et des intellectuels affirmer que l'école est d'abord là pour "former des citoyens"? Sombre programme. De nos jours, le "citoyen" est un petit jouisseur amer, cramponné à un système politique dont tout semblant de vérité est forclos.

 

25. Ne serait-on pas préoccupé, en haut et bas lieu, de ce que nombre de filles d'origine algérienne, marocaine, tunisienne, le chignon bien serré, la mine austère, acharnées au travail, composent, avec quelques Chinois non moins vissés à l'univers familial, de redoutables têtes de classe ? De nos jours, il y faut pas mal d'abnégation. Et il se pourrait que la Loi du soviétique Chirac aboutisse à l'exclusion tapageuse de quelques excellentes élèves.

 

26. "Jouir sans entraves", cette ânerie soixante-huitarde, n'a jamais fait tourner à haut régime le moteur des savoirs. Une certaine dose d'ascétisme volontaire, on en connaît la raison profonde depuis Freud, n'est pas étrangère au voisinage de l'enseignement et d'au moins quelques rudes fragments de vérités effectives. De sorte qu'un foulard, après tout, peut servir. Là où désormais le patriotisme, cet alcool fort des apprentissages, fait entièrement défaut, tout idéalisme, même de pacotille, est le bienvenu. Pour qui du moins suppose que l'école est autre chose que la "formation" du citoyen-consommateur.

 

27. En vérité, la Loi foulardière n'exprime qu'une chose : la peur. Les Occidentaux en général, les Français en particulier, ne sont plus qu'un tas frissonnant de peureux. De quoi ont-ils peur ? Des barbares, comme toujours. Ceux de l'intérieur, les "jeunes des banlieues"; ceux de l'extérieur, les "terroristes islamistes". Pourquoi ont-ils peur ? Parce qu'ils sont coupable!
s, mais
se disent innocents. Coupables d'avoir, à partir des années 1980, renié et tenté d'anéantir toute politique d'émancipation, toute raison révolutionnaire, toute affirmation vraie d'autre chose que ce qu'il y a. Coupables de se cramponner à leurs misérables privilèges. Coupables de n'être plus que de vieux enfants qui jouent avec ce qu'ils achètent. Eh oui, "dans une longue enfance on les a fait vieillir". Aussi ont-ils peur de tout ce qui est un peu moins vieux qu'eux. Par exemple, une demoiselle entêtée.

 

28. Mais surtout, Occidentaux en général et Français en particulier ont peur de la mort. Ils n'imaginent même plus qu'une Idée puisse valoir qu'on prenne pour elle quelques risques. "Zéro mort", c'est leur plus important désir. Or, ils voient partout dans le monde des millions de gens qui n'ont aucune raison, eux, d'avoir peur de la mort. Et, parmi eux, beaucoup, presque chaque jour, meurent au nom d'une Idée. Cela est pour le "civilisé" la source d'une intime terreur.

 

29. Et je sais bien que les Idées pour lesquelles on accepte aujourd'hui de mourir ne valent en général pas cher. Convaincu que tous les dieux ont de longue date déclaré forfait, je me désole de ce que de jeunes hommes, de jeunes femmes, déchiquettent leurs corps dans d'affreux massacres sous la funèbre invocation de ce qui depuis longtemps n'est plus. Je sais en outre qu'ils sont instrumentés, ces "martyrs" redoutables, par des comploteurs peu discernables de ceux qu'ils prétendent abattre. On ne redira jamais assez que Ben Laden est une créature des services américains. Je n'ai pas la naïveté de croire à la pureté, ni à la grandeur, ni même à une quelconque efficacité, de ces tueries suicidaires.

 

30. Mais je dis que ce prix atroce est d'abord payé à la destruction minutieuse de toute rationalité politique par les dominants d'Occident, entreprise que n'ont rendue aussi largement praticable que l'abondance, notamment en France, des complicités intellectuelles et populaires. Vous vouliez avec acharnement liquider jusqu'au souvenir de l'Idée de révolution ? Déraciner tout usage, même allégorique, du mot "ouvrier"? Ne vous plaignez pas du résultat. Serrez les dents, et tuez les pauvres. Ou faites-les tuer par vos amis américains.

 

31. On a les guerres qu'on mérite. Dans ce monde transi par la peur, les gros bandits bombardent sans pitié des pays exsangues. Les bandits intermédiaires pratiquent l'assassinat ciblé de ceux qui les gênent. Les tout petits bandits font des lois contre les foulards.

 

32. On dira que c'est moins grave. Certes. C'est moins grave. Devant feu le Tribunal de l'Histoire, nous obtiendrons les circonstances atténuantes : "Spécialiste des coiffures, il n'a joué dans l'affaire qu'un petit rôle".

 

Alain Badiou est philosophe, écrivain et professeur à l'école normale supérieure.