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  février 2004
 

Résistances - Un voile, une voix !

 

Tribune

 
 

Contre une loi d'exclusion

Intervention de Christine Delphy au meeting " Une école pour toutes et pour tous", qui s'est tenu au Trianon, à Paris, le 4 février 2004. Membre du Collectif féministe pour l'égalité, Christine Delphy est directrice de la revue Nouvelles Questions féministes et directrice de recherche au CNRS.

 

Le projet de loi contre le port de signes religieux, est de l'avis général, dirigé contre le seul " voile ", qu'on appelle aussi foulard islamique.
La loi rendra plus facile d'expulser les filles portant le foulard des écoles. Ce projet de loi divise tous les groupes politiques, toutes les associations de la société civile, il divise aussi les féministes. Les partisans de la loi, dans chaque groupe, sont les plus nombreux. Les discussions, difficiles, montrent que les arguments rationnels ne tiennent pas une grande place dans leurs convictions. La vue du foulard leur est insupportable, ils et elles ne veulent même pas discuter avec les jeunes filles voilées. Comme l'a dit un membre de la commission Stasi, ils n'ont pas jugé utile d'auditionner les intéressées, parce qu'ils " ne sont pas sensibles à leurs arguments " ; si peu sensibles en fait qu'ils ne veulent même pas les entendre. C'est hélas la position de la majorité de nos concitoyens, résumés par une féministe : le voile est un symbole d'oppression. Point à la ligne. La conclusion implicite, et qui explique le refus d'écoute, est que seules des personnes manipulées ou aliénées, ce qui est la même chose, peuvent arborer un symbole d'oppression. Et à quoi bon discuter avec des personnes manipulées et aliénées ? Donc d'emblée, les lignes sont tracées : nous savons ce que signifie ce que vous portez, nous savons mieux que vous ce que vous faîtes, et rien de ce que vous pourrez dire n'entamera nos certitudes, adossées à la principale certitude : celle d'avoir raison, d'avoir la vérité et la science infuses. Quand on décide qu'une partie de la population ne maîtrise ni ses conduites, ni leurs sens -- ce qui est la définition de la maladie mentale-- discuter est non seulement inutile, c'est même dangereux, puisque cela suppose de se laisser toucher et peut-être contaminer par un discours pathologique.
La seule chose qu'on puisse faire pour ces personnes, c'est essayer de les protéger contre elles-mêmes, contre leurs manipulateurs, et si on n'y arrive pas, protéger les autres de la contamination en les retirant des rayons, pardon, des salles de classe.
Donc on va supprimer le droit fondamental de ces jeunes filles d'être scolarisées, sous prétexte que leur présence menacerait potentiellement le droit des autres de ne pas porter le foulard. En plus de les considérer comme aliénées, on fait à ces jeunes filles un procès d'intention : elles auraient le dessein de rendre le port du foulard obligatoire en France. Qui pouvait imaginer que ces deux mille jeunes filles, en majorité issues, comme on dit, de " l'immigration " -- ce lieu de naissance excessivement étrange et qui n'apparaît sur aucune carte de France -- qui pouvait imaginer il y a seulement 6 mois qu'elles avaient un pouvoir si considérable ?
Ce n'est qu'en adoptant cette position paranoïaque que l'on comprend pourquoi leur mise à l'écart est devenue la priorité des priorités politiques. Ce n'est qu'à partir de ce délire qu'on peut comprendre le raisonnement contourné qui justifie la suppression d'une liberté comme la défense d'une autre liberté, bien que cette dernière ne soit pas attaquée pour l'instant, et soit, à dire vrai, inattaquable. C'est le raisonnement qui est derrière le déclenchement des guerres baptisées préventives et si à la mode : on agresse au nom de la défense contre un danger imaginaire. Ici aussi le danger est imaginaire : non seulement personne n'a l'intention dans ce pays de rendre le port du foulard obligatoire, mais surtout personne ne pourrait le faire. En attendant , une fois que les guerres sont déclenchées, leur dynamique destructrice de sociétés et de vies se poursuit implacablement.
Dans celle qui est déclenchée en France au nom de la défense contre le " danger islamiste " -- dont personne ne peut prouver l'existence dans ce pays -- la dynamique de conflit va se poursuivre, et s'aggraver ; comme dans les autres guerres préventives. Même si le danger se révèle, à l'examen, d'ordre fantasmatique, la guerre, elle, sera réelle, et fera des victimes ; les premières en seront les jeunes filles exclues par un Etat reniant son obligation de scolariser tous les enfants ; la deuxième victime sera la possibilité de réconciliation entre une communauté d'origine maghrébine, ulcérée à bon droit par des décennies de discrimination, et le reste du pays.
En effet, comment les sociologues, féministes ou non, analysent-elles et ils l'adoption de la religion musulmane et dans le cas des filles, le port du foulard ? Comme une réaction au fait d'avoir été et d'être exclus, tant symboliquement que matériellement, de la communauté nationale. Même la classe politique, gauche et droite confondue, même les partisans de la loi, même les membres de la commission Stasi le reconnaissent : tout ceci se déroule sur fond de ghettoïsation, de discrimination à tous les niveaux, et particulièrement sur le marché du travail. Mais la discrimination, on ne veut pas la voir ; non la France n'est pas raciste, ce n'est que Le Pen qui l'est : mais alors pourquoi les descendants d'immigrés maghrébins, à diplôme égal, sont-ils et elles quatre fois plus victimes du chômage que les autres ?
Certains et certaines reconnaissent ce problème, mais trouvent que la réaction des personnes visées est malvenue. " Vos griefs sont réels leur disent-ils, mais vous vous trompez de réponse ". En tant que féministe, je sais que la révolte des dominées prend rarement la forme qui plairait aux dominants. Je peux même dire : elle ne prend jamais une forme qui leur convient. Et aller plus loin : ce que les dominants attendent, c'est qu'on demande ses droits poliment, et que si on ne les obtient toujours pas, quarante ans après, on fasse comme si de rien n'était. Et c'est bien vrai que cela ne fait pas de différence, pour les hommes, si la violence masculine contre les femmes est éradiquée demain ou dans 100 ans. Et que cela ne fait pas de différence, pour les Blancs, si le racisme est éradiqué demain ou dans 100 ans.
Ce qui est grave en revanche, aux yeux des dominants, c'est que les opprimés " se trompent de réponse ". C'est cela qu'il est urgent de corriger, de réprimer, de mater. Ce que la classe politique dit avec un ensemble touchant c'est : on a identifié la cause du problème, mais on va s'attaquer d'abord à sa conséquence - votre réaction malencontreuse -- en laissant la cause pour plus tard, comprendre : pour jamais. Nous féministes pour l'égalité, nous disons : s'il faut commencer par quelque chose, c'est - et je reconnais que c'est une logique qui est étrangère à notre classe politique-par le commencement. La maladie dont souffre ce pays, ce n'est pas deux mille jeunes filles qui portent le foulard, pour des raisons diverses, qui sont les leurs et qu'elles sont libres d'avoir, tant qu'elles ne commettent pas de délit. Et où sont les délits qu'elles ont commis ? Où sont les femmes qu'elles ont battues à mort, les enfant qu'elles ont violés ? Les principales maladies de ce pays, ce sont : le sexisme patent, brutal, institutionnel, omniprésent ; et le racisme patent, brutal, institutionnel systémique, omniprésent. Le même qui régit la politique des employeurs, celle des offices HLM, celle de l'ANPE, celle de Le Pen. Nos politiques ont choisi de détourner le regard de cette maladie grave, pour ne s'en prendre qu'à ses symptômes. Or l'indifférence au racisme, c'est encore du racisme. Mais réaffirmer des principes, ça ne mange pas de pain-du moins le croient-ils, aveugles aux conséquences à long terme de leur bêtise--tandis que prendre à bras le corps une culture où la discrimination, tant sexiste que raciste, est banalisée, est devenue la norme et non plus l'exception, cela demanderait du travail. Beaucoup. Soigner la fièvre est trop coûteux, cassons le thermomètre.
Les conséquences de cet aveuglement collectif et de la loi dont il va accoucher, sont préoccupantes : le ressentiment justifié des descendants d'immigrés maghrébins, soupçonnés d'appartenir à un parti de l'étranger dès qu'ils cherchent une dignité qu'ils n'ont pas trouvée dans une égalité républicaine aux abonnés absents (comme le n° 114, censé recevoir les plaintes pour discrimination raciale), ce ressentiment ne pourra que s'approfondir. Et pour cette raison la loi ouvre un boulevard aux extrémistes de tout poil, y compris les extrémistes musulmans-pourquoi n'y aurait-il pas d'extrémistes parmi eux puisqu'il y en a partout ailleurs ?
Essayons de voir le positif : le lien est désormais fait entre les féministes et les jeunes femmes voilées, dont beaucoup développent un féminisme non pas contre mais avec l'islam . Et pourquoi pas ? Il y a longtemps que nous dialoguons avec celles qui sont catholiques et féministes, protestantes et féministes, juives et féministes. Et si je termine par cette lueur rose dans un ciel plombé, c'est que j'ai vu et entendu hier soir s'exprimer, lors d'une réunion de " progressistes ", l'arrogance coloniale et raciste la plus éhontée ; et que j'en ai conçu un grand découragement. Si j'essaie ce soir de vous convaincre que d'un mal peut sortir un bien, c'est que j'essaie d'abord de me convaincre moi-même ; et j'espère que vous m'y aiderez.

 

Voile, la loi de trop
par Alain Madelin, Le Monde
, 6 février 2004


Alain Madelin, ancien ministre, est député UMP d'Ille-et-Vilaine. Dans ce "point de vue" publié par le quotidien Le Monde, il annonce qu'il ne votera pas le projet de loi contre le hijab, actuellement en discussion à l'Assemblée nationale française. Madelin, dans sa folle jeunesse, fut un militant puis un dirigeant du groupe fasciste "Occident". Erreur à mettre au compte d'une révolte adolescente contre ses parents communistes. Aujourd'hui, il est un "libéral". On ne peut que saluer son courage.

 

Ainsi la République est en danger ! L'école laïque est menacée. Le mo- ment est venu d'envoyer un signal fort aux adversaires de la République et aux tenants du communautarisme. Toute réforme cessante, voici qu'il nous faut adopter un projet de loi sur la laïcité. Douter de l'utilité ou de l'efficacité de cette loi, c'est trahir.
Pardon de ne pas souscrire à cette rhétorique guerrière, à cette fièvre républicaine, à cette soudaine ferveur laïque et de dire non à cette nouvelle loi.
Cette loi, quel que soit le nom qu'on lui donne, est une loi contre le voile islamique. L'interdiction à l'école des autres signes religieux ostensibles, comme la kippa ou la grande croix, n'est là que pour assurer une fausse symétrie.
Ce qui menace, c'est le voile. Une menace pourtant limitée : "1 260 cas de voile à la rentrée, 20 cas difficiles, 4 cas d'exclusion" pour le ministre de l'intérieur. Dix cas de contentieux par an pour le ministre de l'éducation nationale, pour lesquels - disait-il il n'y a pas si longtemps - il serait absurde de faire une loi spécifique ! Une menace qui régresse : les conflits liés au voile ont été divisés par deux en dix ans. L'immense majorité des jeunes musulmanes vit avec son temps, à l'heure de la société française.
Il est pourtant légitime de demander à celles pour qui le port du voile est l'_expression d'un choix personnel et intime, fondé sur une authentique conviction religieuse, de respecter les usages vestimentaires de l'école de la République. Aux autorités religieuses musulmanes d'adapter cette "prescription" de l'islam à notre époque et à notre pays pour en permettre l'_expression discrète.
Il est tout aussi légitime de bannir le voile islamique de l'école lorsque celui-ci se fait l'étendard politique de ceux qui cherchent à dessiner un espace où les lois de l'islam remplaceraient celles de la République. Légitime encore de ne pas accepter dans l'enceinte de l'école, où se forgent les consciences, le voile de la contrainte, qu'il faut porter pour être respecté dans son quartier, celui qui enferme et qui renvoie à une conception inacceptable de la femme, contraire à nos valeurs.
Je ne pense pas pour autant qu'il faille une nouvelle loi.
Les enseignants disposent déjà de tous les moyens nécessaires pour faire face à ces situations, comme on l'a vu avec la - trop - spectaculaire exclusion d'Alma et Lila de leur lycée d'Aubervilliers.
Certes, leur tâche n'est pas facile. Cela tient à la complexité et à la diversité des situations. Et aussi à l'exigence de conciliation de plusieurs libertés et droits fondamentaux : liberté religieuse, liberté de conscience, liberté pour les parents de choisir le genre d'éducation de leur enfant, la laïcité de l'école publique et la non-discrimination entre les sexes.
" Le port par les élèves de signes par lesquels ils entendent manifester leur appartenance à une religion n'est pas par lui-même incompatible avec le principe de laïcité (...), il constitue l'exercice de la liberté d'_expression et de manifestation de croyances religieuses", a rappelé le Conseil d'Etat en 1989, en s'appuyant sur les principes fondamentaux de notre droit et de nos engagements internationaux. Les limitations à porter à l'exercice de cette liberté ne peuvent être liées qu'au trouble de l'ordre public scolaire ou à la perturbation du bon fonctionnement de l'établissement que peuvent représenter les signes d'appartenance religieuse à caractère "ostentatoire".
Une prohibition pure et simple de tout voile à l'école, de tout foulard, et même de tout signe religieux, serait assurément une solution de facilité. Même si elle s'abrite derrière une laïcité intransigeante, cette prohibition générale remettrait cependant en cause le subtil équilibre juridique construit au fil du temps.
La laïcité, jusqu'à présent, est la laïcité des enseignants et de l'enseignement, pas la laïcité des élèves. C'est un devoir de neutralité pour les enseignants, c'est aussi une mission : faire partager les valeurs universelles et éveiller la liberté de conscience et de pensée.
Le devoir des enseignants laïques d'hier, à une époque où l'Eglise contestait les droits de l'homme et la liberté de pensée, était d'ouvrir l'esprit de leurs élèves à ces valeurs universelles. Il ne serait venu alors à l'esprit d'aucun d'exclure les petits catholiques de l'école laïque.
C'est assurément détourner le principe de laïcité que d'en faire un principe d'exclusion.
En prohibant tout signe religieux - à l'exception des signes discrets -, la nouvelle loi entend faciliter le travail des enseignants.
Entre le cadre juridique actuel, qui interdit les signes "ostentatoires", et la tentation de prohiber tout signe "visible" - ce qui eût été anticonstitutionnel -, la nouvelle loi arbitre pour une position intermédiaire mi-ostentatoire mi-visible, c'est-à -dire la prohibition de tout signe "ostensible". Cette synthèse audacieuse force l'admiration, mais est-il permis de faire remarquer qu'il appartiendra aux enseignants d'apprécier ce qui est signe religieux et ce qui est ostensible ? Si le voile islamique est clairement prohibé, il restera par exemple aux enseignants à débusquer l'intention religieuse qui peut se cacher derrière tel foulard ou tel bandeau.
Le ministre de l'éducation nationale lui-même s'y est perdu en croyant devoir déceler des signes prohibés sous les bandanas, et même sous certaines barbes ostensibles.
Et si, comme certains l'affirment, le voile islamique devait être l'étendard d'un combat politique contre la laïcité, il saurait être aisément remplacé par un autre signe-étendard plus difficile à combattre, comme un tee-shirt imprimé d'un verset coranique. La tâche sera rude pour les nouveaux gardes-frontières de la nouvelle laïcité !
Certes, on peut espérer que la prohibition du voile islamique à l'école sera dissuasive et que de nombreuses jeunes filles trouveront dans l'application de cette loi le moyen d'échapper à une pression sociale qui les voile plus ou moins contre leur gré.
Mais que faire des jeunes réfractaires ? Certaines recevront paradoxalement asile dans les écoles catholiques, comme c'est déjà le cas aujourd'hui. D'autres se replieront sur des cours par correspondance organisés en marge des mosquées. D'autres, enfin, trouveront place dans de toutes nouvelles écoles musulmanes financées de l'étranger en attendant le moment où elles pourront passer contrat avec l'éducation nationale. Ce sera le risque du "à chacun son école en fonction de sa communauté" redouté par le ministre de l'intérieur, hostile à cette loi.
Pour toutes ces raisons, je pense qu'il aurait mieux valu éviter une nouvelle loi. Toute la sagesse de nos institutions, celle du Conseil d'Etat, celle de la circulaire Bayrou de 1994, consistait à laisser aux enseignants et aux chefs d'établissement le soin de régler les problèmes posés par le voile au cas par cas : si le voile peut opprimer, l'école laïque libère, et l'exclusion, qui prolonge l'oppression, doit être la dernière des solutions.
Il eût été plus habile d'éviter ce psychodrame national en rappelant nos règles de droit de façon solennelle, en les insérant avec discernement dans les règlements intérieurs, en contournant la question religieuse par des prescriptions vestimentaires liées à un savoir-vivre ensemble. Bref, en continuant de pratiquer ce que la sagesse laïque appelle des "accommodements raisonnables", ceux qui permettent d'inscrire le poisson le vendredi au menu de la cantine, de prévoir un plat de substitution lorsqu'il y a du porc, d'aménager les examens pour assurer le respect des fêtes religieuses autres que chrétiennes, sans qu'il soit besoin d'instituer un jour férié pour Kippour ou l'Aïd el-Kébir.
Sans doute ce psychodrame républicain et le vote de cette loi auront-ils permis d'exorciser une part des peurs de la société française : peur de l'immigration, de la vitalité de l'islam, d'une dérive communautariste, peur de l'altérité.
Mais nous aurons esquivé le débat sur les vrais échecs de la République.
Arrêtons d'agiter l'épouvantail d'une dérive communautariste à tout propos. Le communautarisme, c'est l'existence de droits spécifiques liés à une communauté en tant que telle, ce dont nos lois fondamentales nous préservent, sauf à les modifier pour y introduire une discrimination - fût-elle positive. Regardons les réalités en face. Celle des ghettos communautaires que nous avons fabriqués et trop longtemps acceptés. Celle des écoles ghettos où les enfants de ces cités sont assignés à résidence. Où sont le pacte républicain et l'égalité des chances ? Où est la liberté de choisir une autre école pour échapper à la pression du quartier ?
Acceptons de poser franchement la question de la place de l'islam en France, de sa compatibilité avec la modernité, la laïcité, les droits de l'homme. La séparation entre l'Eglise et l'Etat, la création d'un espace civil de liberté, la conciliation entre la sphère spirituelle et la loi civile ont exigé bien des remises en cause pour inscrire les juifs et l'Eglise catholique dans le contrat républicain. L'islam devra faire de même, et la République doit l'y inviter clairement et fermement.
Une nouvelle loi est inutile. Si elle devait être adoptée, il faudra tout faire pour que la guerre du voile n'ait pas lieu dans nos écoles. Avec un peu de sagesse, de prudence et de discernement dans son application, nous y parviendrons sans doute. Le voile islamique prohibé deviendra foulard ou bandana autorisé. Beaucoup de bruit pour pas grand-chose, en somme. Si ce n'est d'avoir creusé un fossé d'incompréhension avec celles et ceux qui garderont le goût amer d'avoir vu la religion qu'ils pratiquent - ou qu'ils ne pratiquent pas, mais dont ils se sentent aujourd'hui solidaires - instrumentalisée et stigmatisée.

 

04/02/04 - République, laïcité, Islam par Musulmanes en Mouvement, 19 mai 2003

Nous recevons et publions volontiers ce point de vue de Musulmanes en Mouvement, une association loi 1901 créée en décembre 2001 et présidée par Nora Aïeche. Adresse : 66 rue René Boulanger, 75010 Paris, Tél-fax : 0141312475. Courriel : musulmouvent@wanadoo.fr

 

Notre démarche est dictée par l'actualité, nous n'apportons rien de nouveau (tout a été dit ou écrit) - nous n'avons aucune prétention, nous voulons tout simplement rappeler quelques principes cela est parfois nécessaire, voir utile pour le débat.

 

I - la République et la laïcité La République a t-elle peur de l'islam ? - de la 3ème république à Jacques CHIRAC les promesses la loi de 1905 ne s'appliquent toujours pas a l'Islam deuxième religion de France ! - Alors que l'on demande aux musulmans de respecter la république et la laïcité, la république ne respecte pas le principe d'égalité entre les religions. La laïcité est un concept français, héritage de la révolution française, pour laquelle des hommes et des femmes ont donné leur vie. Il a débouché sur "la déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen" Cet héritage révolutionnaire ne se discute pas, il est intégré dans la mémoire collective du peuple français. Celui qui voudrait le modifier n'aurait rien compris à l'histoire du monde qui nous entoure. Ceux d'entre nous qui venons d'ailleurs ou avons des origines d'ailleurs feraient bien de s'en imprégner

1 - de notre point de vue musulman et laïc sont antinomiques. La laïcité est l'apanage de la République. C'est la république qui est laïque, en corollaire, chaque citoyen est libre de choisir sa religion.

2 - la laïcité n'est pas la négation de la foi, mais la séparation du fait politique et du fait religieux.

3 - la séparation du fait politique et du fait religieux assure la neutralité et la protection de l'Etat laïque et républicain. En d'autres termes la paix civile.

4 - la laïcité cela veut dire concrètement respecter l'espace public et éviter tout prosélytisme : le port du foulard " islamique " est un exemple parmi d'autres, mais c'est celui qui pose le plus de problème aujourd'hui, plus particulièrement, au sein de l'école publique. (1) 5 - contrairement à certaines idées distillées actuellement. En tant que musulmans la laïcité nous protège, comme elle protège toutes les autres religions Nous défendons la laïcité, tout en restant fidèles à un islam porteur de valeurs universelles, qui fait appel au c¦ur, à la raison et à l'humanité qui est en nous

II - la République et l'Islam - le port du foulard "islamique " : Les études et les témoignages historiques nous apprennent que le voile des femmes n'est pas une invention islamique. "n'importe qu'elle incursion dans le passé démontre que le harem et le voile sont infiniment plus anciens que la révélation du Coran " (1) De 1989 à 1994 la question du foulard a divisé lŒopinion française. Pour les uns, c'est du prosélytisme donc inacceptable à l'école publique et laïque. Pour les autres, l'école est un lieu d'éducation et de formation : Elle doit accueillir tout le monde, y compris les jeunes filles avec le foulard, qu'elle saura intégrer! "Šc'est un moyen parmi d'autres, d'affirmer à la fois une identité religieuse et culturelle, élément nécessaire à une bonne intégration dans la société française, et de rejeter ou d'atténuer, certaines formes de la modernité trop aliénantes pour la femmeŠ " (2) En réalité, vers les années 1979 les premiers cas du port du foulard concernent des jeunes filles venues dans le cadre du regroupement familial (que nous ne mettons pas en cause) - elles ont été accueillies et ont fréquenté l'école avec le foulard, qualifié par la suite "d'islamique" ce qui n'a pas suscité de réaction des "bien penseurs" Dix ans avant que l'éducation nationale et l'opinion ne réagissent au " phénomène " les militantes d'origines maghrébines musulmanes et les associations de défense des droits des femmes ont été marginalisées (encore aujourd'hui) lorsqu'elles ont tiré la sonnette d'alarme et interpellées les pouvoirs publics. Contrairement aux analyses de certains sociologues, l'idée selon laquelle "Šcelles qui le portent vont le quitter et s'intégrer", le contraire s'est produit, celles qui ne le portaient pas et ne l'auraient sans doute pas porté, ont été contaminées dans un premier temps par mimétisme puis embrigadées et convaincues que le foulard " islamique " est porteur d'identité musulmane ! Le constat que nous faisons aujourd'hui est que le phénomène s'est propagé puisqu'il touche les jeunes filles nées en France et pour la plupart universitaires donc conscientes et instruites. Elles arborent le foulard comme un étendard de victoire. Le foulard dit " islamique " redevient un sujet de débat et de confrontation ! Les " prétendus musulmans " (3) ont gagné. - la femme perçue uniquement comme objet sexuel par les prétendus musulmans : Pour ces prétendus musulmans la femme est mère ou é pouse, ne peut être une personne parce femme, elle est : " ange et démon, créatrice et destructive " - elle symbolise le diable, elle est une tentation perpétuelle pour l'homme. Elle doit se tenir loin de lui pour sa tranquillité et lui éviter toute perturbation. La société doit la protéger d'elle-même, il faut la cacher, la voilerŠ Un imam connu, déclare dans une conversation : "Švous comprenez, l'homme est faible et à partir de la quarantaine, les tentations deviennent de plus en plus pressantes pour lui, c'est pour ces raisons que la femme doit se voiler" Cet aveu est significatif et instructif : tout le paradoxe de l'homme " prétendu musulman " : Cette femme, qui est la mère, l'épouse, la fille ou la s¦ur - cette femme que l'on dit vouloir protéger, car elle est "précieuse et inestimable " car gardienne des valeurs et des traditions musulmanes. Elle est adulée, aimée, protégée et cachée lorsqu'elle est soumise. - elle est opprimée, torturée et tuée si elle se rebiffe, si elle ose dire non. - C'est pour se soumettre à l'homme et non à Dieu que l'on demande et oblige la femme et les petites filles à se voiler (4) se cacher, se fondre. Dans certaines contrées, la parole, le sourire et le rire lui sont interdits, toujours par l'homme au nom de Dieu. En réalité, c'est un moyen d'asseoir son autorité, c'est l'enfermement et la soumission de la femme que cherche l'homme - prétendu musulman - toujours sous le couvert de Dieu. - En conséquence, nous pensons que le foulard n'est pas une condition sine qua non pour être une bonne ou une mauvaise musulmane - L'islam ne se résume pas à un bout de tissu que certains essayent de sacraliser pour cacher leur réel dessein. (5) - l'islam et les droits de la femme : La première personne à se faire musulmane et à croire en Mohamed fut une femme, (6) c'est encore une femme qui la première tomba en martyre pour la cause de l'Islam. Sur les neufs premiers musulmans qui rejoignirent le Prophète trois au moins étaient des femmes. (7) C'est la femme qui protège et perpétue les valeurs et les traditions, elle est " Précieuse et Inestimable " C'est par la femme que l'homme est ou devient musulman, c'est par la femme que l'homme devient un homme. Dans l'inconscient collectif du prétendu musulman, le rapport a la femme est profondément ambivalent : elle est sacralisée car elle représente l'honneur de la famille et de la communauté et diabolisée et infériorisée donc spoliée de ses droits. Pourtant l'islam lui donne les mêmes droits qu'à l'homme. Dans le Coran les hommes et les femmes se trouvent sur le même pied, à égalité dans tous les domaines. L'homme en islam, ne bénéficie d'aucun privilège par rapport à la femme : " Ce qui est permis à l'homme, est permis à la femme. Ce qui est interdit à la femme est interdit à l'homme " Dieu n'a commis aucune discrimination envers les femmes ! Mais c'est l'homme qui a discriminé la femme au nom de Dieu et dans toutes les religions. Les prétendus musulmans désirent soustraire les femmes de toutes leurs responsabilités historiques et sociales. Quand les femmes prendront en main le destin de leur propre émancipation, qui conduira certainement à l'émancipation des hommes et à une évolution de leur mentalité, ce sera enfin l'aboutissement du progrès social et le développement de la démocratie. - les droits de l'Homme en Islam : "Š la démocratie de Médine qui marqua les tous débuts de l'islam reconnaissait déjà les valeurs modernes telles que l'égalité, la liberté et la fraternité " "Šc'est dans le Coran qu Œ on peut trouver la déclaration des droits de l'Homme la plus complète depuis l'apparition de l'humanité, si l'on excepte celle énoncée par la démocratie athénienne " (8) Les principes fondamentaux qui existent dans le Coran ont é té ignorés d'une manière délibérée par tous les gouvernements du monde musulmans. Les droits de l'Homme non seulement n'ont pas été respectés au sens propre du terme, mais ils ont souvent été bafoués et plus particulièrement les droits des femmes. Toutes les critiques qui sont porté à l'islam, viennent en partie de l'interprétation des textes coraniques, ce malentendu permanent entre : L'Islam, les musulmans et la tradition depuis les origines. Pour comprendre ce concept, examinons de quelle façon dans le Coran sont classés et définis les versets : Les Fondamentaux (Mohkamat) qui sont les fondements du livre, définitifs et immuables les autres sont Allégoriques (Motishabihat), sont relatifs, dynamiques et flexibles. Dans la pratique de la jurisprudence religieuse, chaque décret ou théorie doit être jugé selon quatre critères : - le Coran, - la Tradition ou la sunna, c'est-à-dire les paroles, les é crits, les méthodes et les pratiques du prophète et des imams. - le Consensus des autorités religieuses, - la Sagesse. Ce qui importe c'est de transmettre l'esprit et la conception authentique du Coran. A toutes les étapes historiques, elle aide les Musulmans à trouver des règles et des préceptes appropriés à leur époque.

III - la république et les musulmans : Durant des décennies, les combats et revendications des militants immigrés ou francais issus de l'immigration, é taient d'ordre culturel, social, économique et politique. Les pratiques ont changé, on assiste à la renaissance (Nahda) du religieux suscité par : - l'aggravation du chômage, le repli communautaire, la montée du fondamentalisme religieux, des comportements et pratiques, qui jettent le discrédit sur toute une communauté ! - la détérioration significative de la condition des femmes musulmanes. Le pays se trouve également confronté : à la résurgence d'un nationalisme, qui entretient le racisme et les discriminations envers les plus faibles, les plus pauvres d'entre nous et l'étranger toujours bouc émissaire. Les musulmans de France sont toujours obligés de se justifier et de s'expliquer sur leurs origines et leurs convictions, toujours suspectés d'être au service de leur pays d'origine ? - Comme si avoir d'autres attaches que la France était une trahison en soi ! Nous pensons au contraire que leur double appartenance est une richesse pour la France car ils représentent le lien essentiel pour tisser les meilleures relations entre les peuples. Si nous nous sentons culturellement ou spirituellement appartenir à la communauté musulmane, nous n'avons pas le droit de nous cacher ou d'en avoir honte. - Il faut au contraire l'assumer, c'est à ce prix que nous deviendrons les ambassadeurs d'un islam de France respectueux des valeurs d'une république démocratique et laïque. C'est pour cela aussi, que nous sommes condamnés à la vigilance et à un comportement inattaquable de tous les instants. En plus de la vigilance et d'un comportement sans faille, nous devons gagner la confiance et le respect de nos concitoyens, éliminer les aspects négatifs et qui posent problème, le foulard dit " islamique " en est un exemple accablant. Il ne s'agit pas de nous nier ou nous fondre dans la masse, perdre notre identité plurielle ou devenir des caméléons, diront nos détracteurs ! Nous devons au contraire être nous-mêmes, c'est en étant nous-mêmes, que nous sommes les meilleurs. Il y a en nous des valeurs inestimables, que nous devons partager avec nos concitoyens. Nous n'avons pas d'autres choix. Les problèmes évoqués plus haut sont la réponse à notre questionnement, faute de quoi, nous nous condamnerions à rester pour toujours les boucs-émissaires de tous les problèmes du monde

Notes : 1 ­ G. Tillon ­ le harem et les cousins
2 ­ F.Gaspard - F Khosrokhavar Le foulard et la république
3 ­ C'est le qualificatif que nous donnons à ceux qui appliquent le Coran au nom d'une idéologie contraire a l'esprit du Coran.
4­ En Iran ils ont même imposé le voile pour les fillettes dessinées dans les livres d'école
5­ Le Coran contient plus de 6200 versets, dont la majorité traite de la philosophie de l'existence, de l'histoire et de l'humanité et les versets concernant les préceptes sont environ 500, parmi lesquels quelques uns seulement ont trait aux vices et vertus sexuels.
6­ Khadîdja la première épouse du Prophète
7­ " Al-Kamel ", de Ibn Assir
8­ Bani Sadr Le Coran et les droits de l'homme Maisonneuve et Larose


 

Voile et contrôle sexuel
par Francis Fukuyama, Le Monde, 4 février 2004.Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Guiloineau.© Wall Street Journal Europe/Francis Fukuyama.
L'auteur est professeur d'économie politique internationale à l'université Johns-Hopkins, Maryland, USA.
Des manifestations ont eu lieu en Europe et au Moyen-Orient pour protester contre le projet du gouvernement français d'interdire aux jeunes musulmanes le port du voile dans les écoles publiques. Cette interdiction fait partie d'une lutte plus vaste qui se déroule dans toute l'Europe et dont l'objet est l'identité culturelle du continent.
La France et d'autres pays européens accueillent des minorités musulmanes qui représentent un maximun de 10 % de leur population, des minorités qui deviennent de plus en plus actives sur le plan politique. Les musulmans d'Europe sont les premiers responsables de l'augmentation du nombre d'incidents antisémites au cours des trois dernières années, et leur perception marque lourdement les reportages faits par les médias européens sur le conflit israélo-palestinien.
Ce changement démographique a déjà affecté la politique étrangère : la position du gouvernement français contre la guerre en Irak et, de façon plus générale, contre la politique étrangère américaine, cherche en partie à apaiser l'opinion musulmane. Mais alors que le gouvernement français soutient ouvertement la cause arabe, il s'inquiète, comme d'autres gouvernements européens, des tendances futures. Le 11 septembre 2001 a révélé que l'intégration progressait faiblement dans la plus grande partie de l'Europe. Des responsables terroristes, comme Mohamed Atta, ne se sont pas radicalisés en Arabie saoudite ni en Afghanistan, mais en Europe occidentale.
Un incident révélateur a eu lieu peu de temps après les attentats contre le World Trade Center : une foule composée essentiellement de Nord-Africains des deuxième et troisième générations a sifflé La Marseillaise avant un match de football qui opposait, le 6 octobre 2001, en France, les équipes nationales de France et d'Algérie, et elle a scandé le nom d'Oussama Ben Laden. Des musulmans britanniques de la troisième génération sont allés en Cisjordanie pour commettre des attentats-suicides.
Les Européens diffèrent dans leur façon d'aborder le problème de l'intégration. Pendant de nombreuses années, les Allemands n'ont pas essayé d'intégrer les immigrés. Jusqu'à ce que la loi sur la citoyenneté change sous le chancelier Gerhard Schröder. Un Turc de la troisième génération, né en Allemagne et qui ne parlait pas le turc, avait plus de difficultés à obtenir la citoyenneté allemande qu'un Russe d'origine allemande qui ne parlait pas l'allemand.
En outre, l'Etat allemand reconnaît les droits communautaires des groupes religieux en prélevant des impôts au profit des Eglises protestante et catholique. Comme aux Pays-Bas, la question posée est de savoir si l'on doit ajouter aux piliers chrétiens déjà existants un pilier islamique qui aurait le contrôle en matière d'éducation et dans d'autres domaines. A l'évidence, une telle politique tendrait, au fil des années, à enfermer les différences religieuses plutôt qu'à les diffuser.
En revanche, les Français ont toujours accepté le principe d'intégration. La citoyenneté française n'est pas basée sur l'appartenance ethnique. Elle est universelle. La tradition républicaine ne reconnaît que les droits individuels, pas ceux des groupes, et l'attachement à la laïcité reste très fort.Les enseignants français, en particulier, sont les héritiers d'une tradition anticléricale qui remonte à la Révolution française et refuse toute _expression de religiosité à l'intérieur des établissements scolaires publics.
La nouvelle politique française à propos du voile peut ainsi être vue comme une forme d'intégration forcée. Auparavant, on laissait à chaque établissement scolaire et aux enseignants le choix d'interdire ou non le voile. La nouvelle politique leur ôte ce fardeau des épaules en en faisant une politique nationale.
Savoir si cette interdiction aura les résultats escomptés est une question délicate : cela peut avoir en retour un effet contreproductif, en poussant des musulmanes pratiquantes à quitter le système scolaire pour aller dans des écoles coraniques.
Mais le but ultime de cette politique n'est pas d'écraser la liberté religieuse. Il est de promouvoir l'intégration, ce que les adversaires américains du multiculturalisme devraient apprécier. Ce n'est que très récemment que les Européens se sont trouvés confrontés au problème de l'intégration et, pour dire les choses comme elles sont, ils continuent à souffrir d'un politiquement correct étouffant.
En 2001, les chrétiens-démocrates allemands ont lancé avec prudence le concept de "Leitkultur", ou "culture dominante", l'idée que les immigrés ne seraient acceptés comme Allemands que si, à leur tour, ils acceptaient certaines valeurs culturelles allemandes. Cette idée a été immédiatement rejetée comme raciste et plus personne ne l'a reprise.
En Europe, il existe une forte corrélation entre les immigrés et la délinquance, comme entre la race et la délinquance aux Etats-Unis. Mais, dans leur majorité, les hommes politiques ont répugné à le reconnaître. Cela explique l'ascension fulgurante de l'homme politique hollandais ouvertement homosexuel Pim Fortuyn, qui a été le premier à affirmer que l'on devait limiter l'immigration musulmane parce que les musulmans n'acceptaient pas la tolérance traditionnelle des Pays-Bas. Ce n'est qu'avec l'examen de conscience national qui a suivi son assassinat en 2002 que la relation immigration-délinquance a été plus ouvertement reconnue au cours des discussions qui ont eu lieu en Hollande.
Et ce n'est que lorsque Jean-Marie Le Pen, président du Front national d'extrême droite, est arrivé en deuxième position derrière Jacques Chirac lors du premier tour de l'élection présidentielle en France, en 2002, que le gouvernement a commencé à traiter sérieusement le rapport délinquance-immigration en nommant le pugnace Nicolas Sarkozy ministre de l'intérieur.
La politique concernant le port du voile n'est qu'un élément de cette nouvelle ligne. La réussite de l'intégration ne dépend pas seulement de la politique, mais aussi des caractéristiques culturelles des groupes d'immigrés que l'on intègre.
Les Européens ont raison de dire qu'avec les populations d'immigrés musulmans ils font face à un problème bien plus compliqué que les Américains avec leurs immigrés hispaniques. La rapidité avec laquelle un groupe de la deuxième ou troisième génération s'intègre dépend en partie du taux de mariages hors communauté, qui est lui-même une conséquence du degré de contrôle par les familles d'immigrés de la sexualité de leurs filles. Aux Etats-Unis, le taux de mariages hors communauté est en forte corrélation avec, d'une part, l'intégration, d'autre part, et surtout, avec la mobilité socio-économique des différents groupes raciaux et ethniques.
Dans beaucoup de pays du Moyen-Orient, le mariage entre cousins est fortement privilégié. On presse les filles de se marier à l'intérieur, non seulement de leur groupe ethnique, mais aussi à l'intérieur de leur famille étendue. L'individualisme dans la famille - c'est-à-dire le droit d'épouser qui on veut - est la clé de tout individualisme, et c'est la négation de ce droit qui permet aux structures sociales et familiales de se transmettre de génération en génération.
Les musulmans traditionalistes sont plus astucieux qu'il n'y paraît lorsqu'ils insistent pour distinguer leurs filles avec un voile qui signale qu'elles ne sont pas sexuellement disponibles pour des non-musumans. Les jeunes filles elles-mêmes qui veulent porter le voile comme symbole de leur identité ne comprennent pas que, à long terme, cela menace leur liberté individuelle.
Il n'est pas exagéré de dire que l'intégration d'immigrés culturellement différents sera le plus grand défi social que devront affronter les pays démocratiques développés au cours des prochaines décennies. Etant donné le taux insuffisant de fertilité des populations d'accueil, une immigration importante est devenue une nécessité, non seulement pour financer le niveau de vie moyen, mais aussi les futures prestations sociales.
Malheureusement, les différences entre les modèles d'immigration ne feront que creuser encore plus le fossé qui est apparu entre l'Europe et l'Amérique en politique étrangère. Les Etats-Unis ne peuvent pas faire grand-chose pour modifier la politique européenne, mais ils peuvent faire quelques pas pour que les problèmes de l'Europe ne deviennent pas les leurs.