« Ici, c’est un goulag
! » : le combat des détenus de guantanamo à
travers les lettres de Sami Al Hajj
Nous poursuivons la publication de lettres du détenu
de guantanamo Sami Muhydine Al Hajj, caméraman d’Al
Jazeera, à son avocat britannique Clive Stafford-
Smith, en date du 9 août et du 20 octobre 2005.
Traduit de l’arabe par Ahmed Manaï,
membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs
pour la diversité linguistique (transtlaxcala@yahoo.com).
Ces traductions sont en Copyleft.
9 Août 2005
Original : http://www.aljazeera.net/NR/exeres/08DE9B0F-391A-42B4-B391-A73AE742F133.htm/
Mon cher Clive,
Je te livre ces quelques impressions sur la grève
de la faim.
J’ai commencé la grève de la faim le
12 Juillet dernier au camp N°4 et plus exactement au
Bloc “Whisky”. 190 détenus y ont participé.
Nos revendications tenaient en deux points :
-L’arrêt de la main de fer à laquelle
étaient soumis les détenus, surtout au camp
N°5.
-La garantie de soins médicaux et l’arrêt
des pratiques arbitraires systématiques qui consistaient
notamment à droguer les détenus et à
se jouer de leur santé mentale.
Le 15 juillet, de nombreux visiteurs sont arrivés
au camp Delta. Je crois que c’étaient des membres
du Congrès US. Pour des raisons connues des seules
autorités du camp, les visiteurs ont été
empêchés de rendre une visite normale au camp
4. C’est peut-être en raison de la tension qui
y régnait. Il y a eu quand même une visite
de l’hôpital proche du Bloc “Whisky”.
Abattus et désespérés, les détenus
ont commencé aussitôt à hausser la voix
et à crier pour attirer l’attention des visiteurs,
dans l’espoir de pouvoir leur expliquer leur situation.
Certains criaient des slogans « Liberté »,
d’autres « Bush= Hitler », ici c’est
un Goulag , c’est un scandale, c’est l’esclavage
! ».
A ce moment-là, certains visiteurs ont tenté
de s’approcher du Bloc “Whisky” pour mieux
entendre les cris, passant outre les consignes des gardiens.
Certains visiteurs se sont intéressés à
nous alors que d’autres nous regardaient avec mépris.
Le 15 juillet à 17 heures, les autorités du
camp Delta ont entrepris de faire évacuer les détenus
du Bloc “Whisky” contre leur volonté
(je crois que c’était le résultat de
la visite des membres du Congrès). Ainsi, ils ont
ramené 18 détenus aux camps 2 et 3, où
les conditions de détention sont extrêmes.
Parmi ces détenus, il y avait un de tes clients,
Jamel El Bannas. Bien qu’il n’y avait aucune
résistance de la part des détenus, on a fait
appel aux forces de maintien de l’ordre, connues sous
le nom de ERF.
À la fin de cette opération, ce sont 18 détenus
qui ont été transférés aux blocs
2 et 3.et les autres détenus du Bloc “Whisky”
ont demandé aussitôt à rejoindre leurs
amis aux blocs 2 et 3.
Entretemps, les conditions s’étaient dégradées
au bloc 4. Ses détenus ont eux aussi demandé
à être transférés aux blocs 2
et 3, connus pour leurs très mauvaises conditions.
En fin de compte ce sont 40 détenus qui ont été
transférés en suivant la procédure
pour évacuer le bloc 4 : ils ont abandonné
tous leurs biens et se sont avancés devant le bloc,
afin que les autorités les prennent au sérieux.
Le 18 juillet à 15 heures, les autorités ont
commencé le transfert des détenus aux camps
2 et 3.
Au fil des jours de la grève, un autre slogan est
apparu : Pourquoi sommes-nous des ennemis ? Scandé
par tous les détenus. Le général nous
a dit qu’il n’avait pas le pouvoir de changer
cette situation. On nous raconté que Donald Rumsfield,
le ministre de la Défense, avait envoyé une
lettre de Washington demandant au général
d’appliquer la convention de Genève aux détenus.
Le plus important pour nous était de faire fermer
le bloc 5 parce que les conditions y étaient vraiment
extrêmes.
Des officiers sont venus nous voir et nous ont promis qu’ils
allaient ouvrir une cantine où nous pourrions nous
approvisionner. Ils nous ont fait savoir que nos familles
pouvaient nous envoyer de l’argent et qu’ils
allaient donner 3 dollars par semaine à chaque détenu
qui n’a pas d’argent.
Il y avait un conseil de détenus pour leur permettre
de débattre de leurs problèmes, de définir
leurs positions et de négocier avec les autorités.
Les détenus étaient autorisés à
tenir leur conseil mais non pas à débattre
dans la confidentialité. Aussi, ils ont été
obligés de faire passer entre eux des bouts de papier
dans lesquels étaient consignées leurs observations,
qu’ils avalaient après leur échange.
Cela a provoqué la colère des autorités.
Le 5 août, l’affaire Hicham Sliti provoqua de
graves problèmes. Ce dernier était battu pendant
son interrogatoire. Le Coran était aussi profané.
Il y avait beaucoup de problèmes concernant le Coran
: ainsi par exemple : la police militaire a demandé
quelque chose à Chamrani- originaire du Yémen-
alors qu’il faisait sa prière. Il a répondu
qu’il allait accomplir ce qui était demandé
après avoir fini sa prière. C’est alors
que la police militaire s’est ruée sur lui
et l’a battu. Son visage était ensanglanté.
Puis ils ont commencé à profaner et à
piétiner le Coran.
Ce n’était pas la première fois que
cela se produisait. On a dit à Hakim- lui aussi originaire
du Yémen- qu’il constituait une grave danger
pour les Américains parce qu’il apprenait par
c¦ur tout le Coran. C’est une véritable
humiliation pour la foi musulmane.
Il y avait aussi le cas de Sâad, originaire du Koweit,
qui a été emmené par la force à
l’interrogatoire. Une autre fois, il a été
contraint de rester cinq heures avec une femme qui le harcelait
sexuellement. Le cas aussi du jeune Omar Khadr, du Canada,
lui aussi traîné de force à l’interrogatoire.
Au bloc 3, les détenus étaient emmenés
dans un lieu dit Romeo, où leur dignité était
bafouée et où on les obligeait à porter
des shorts.
Les autorités ont coupé l’eau pendant
24 heures et ont privé les détenus de nourriture.
Le 8 août, le général a interdit les
réunions du conseil des détenus. Les blocs
2 et 3 ont commencé leur grève de la faim
le 7 août et le bloc 1, deux jours plus tard.
Dès la reprise de la grève, un colonel est
venu avec un mégaphone demander à parler aux
chefs des blocs, mais nous avons refusé.
Nous avons été contraints de reprendre cette
grève quoique personnellement elle ne m’enchante
pas, mais c’est le devoir de solidarité. Nous
sommes obligés d’être solidaires entre
nous et surtout avec les détenus du bloc 5.
Mon grand espoir est de rester en vie et je te prie de transmettre
à mon épouse et à mon fils que je les
aime beaucoup.
Ton ami et client.
Sami Muhydine Al Hajj
Jeudi 17/09/1426H-20/10/2005 J.C.
Original : http://www.aljazeera.net/NR/exeres/B23124B3-E716-4F1D-8DBE-C934AB849556.htm/
Mon Cher Clive, bonjour.
Je voudrais te dire encore une fois qu’au cas où
je serais libéré, je décide de rentrer
dans ma chère patrie le Soudan et je ne veux aller
nulle part ailleurs.
Je souhaite retourner au Soudan pour y mener ma vie normale
avec ma chère famille et continuer à assumer
mes devoirs envers mes petits frères et s¦urs,
d’autant qu’ils sont sous ma responsabilité
maintenant que mes chers et regrettés parents ont
été rappelés à Dieu.
Je souhaite aussi que mon fils bien aimé, Mohamed
El Habib, rejoigne l’école soudanaise qui le
préparera, par la Grâce de Dieu, j’en
suis sûr, à un avenir radieux.
Je te remercie et je t’exprime toute ma considération
et tout mon respect pour ce que tu as fait pour moi.
En fidèle amitié
Sami Mohydine Mohamed Al Hajj
Liberté pour Sami Al Arian !
Le Conseil national des Américains arabes (NCA) vint
de lancer un appel exigeant que les autorités respectent
le vrdict du jury de Floride qui a acquitté le professeur
Sami Al Arian de 8 des principaux chefs d’inculpation
et le remettent en liberté. Il a été
emprisonné pndant trois ans et risque la déportation,
bien qu’il soit citoyen US. les procureurs et le ministère
de la Justice sont en train de chercher les voies légales
pour le fair soit condamner soit expulser après l’avoir
dépouillé de sa citoyenneté.
Le NCA lance donc une campagne en direction des autorités.
On peut écrire à AskDOJ@usdoj.gov en demandant
: Free Sami Al-Arian now ! On peut aussi écrire au
procureur en chef Paul Perez en adressant un courriel à
steve.cole@usdoj.gov en écrivant : “Please
forward to Mr. Paul Perez - Drop all charges against Dr.
Sami Al-Arian and free him !”
Source : http://www.arab-american.net. Courriel : nationaloffice@arab-american.net
Quand le nouveau goulag retrouve
l'ancien : les USA envisagent le transfert de prisonniers
de guantanamo à Pol-e-Charki, une ancienne geôle
soviétique en Afghanistan, rénovée
par l'ONU avec de l'argent de l'UE !
Les USA envisagent d'aménager une prison de haute
sécurité en Afghanistan pour des personnes
suspectées de s'être livrées à
des actes terroristes, dont des prisonniers de guantanamo,
rapporte jeudi le Financial Times.
Le quotidien des milieux d'affaires britanniques indique
que les USA ont choisi comme lieu de détention, la
prison de Pol-e-Charki, près de Kaboul, la capitale
afghane, et qui date de l'occupation soviétique dans
les années 80.
Certaines parties de la prison ont été récemment
réaménagées dans le cadre d'un programme
financé par l'Union européenne, principalement
l'Italie, et sous la supervision de l'UNODC, le Bureau des
Nations Unies contre les drogues et crime.
Le journal, citant des diplomates occidentaux, relève
que les Nations unies, ainsi que l'UE, se sont opposées
à ce que les États-Unis transforment le complexe
en prison de haute sécurité pour des suspects
afghans.
Le transfert des prisonniers de guantanamo vers l'Afghanistan,
ajoute le quotidien, a pour but de réduire la pression
sur le gouvernement US au sujet de la base de guantanamo,
où se trouvent encore environ 500 détenus
pour la plupart capturés en Afghanistan à
l'automne 2001.
Source : AFP, 5 janvier 2006, ONU, 14 avril 2005
Le procès de cinq ex-détenus
marocains de guantanamo reporté au 3 février
Le procès des cinq Marocains ex-détenus à
la base américaine de guantanamo a été
reporté vendredi au 3 février prochain. La
Chambre criminelle (1er degré ) de l'annexe de la
cour d'appel à Salé a pris cette décision
suite à une requête de la défense. Les
mis en cause Tbarek A (50 ans), Chkouri R (33 ans) , Benchekroun
I. (26 ans), Mazouz M. (32 ans) et Ouzar M. (26 ans) sont
poursuivis, chacun en ce qui le concerne, pour appartenance
à une bande criminelle, non dénonciation de
crimes d'atteinte à la sûreté de lEtat
, soutien à un groupe criminel à travers le
transfert de fonds remis à des Marocains formant
une bande criminelle pour porter atteinte aux intérêts
marocains et participation à la falsification de
passeports. Les prévenus Tbarek, Ouzar, et Chkouri
ont comparu en état de liberté provisoire.
A ce sujet, la défense a demandé à
la cour de dissocier leur dossier de celui de Mazouz M.
et Benchekroun I., impliqués dans une autre affaire
dans laquelle une vingtaine de prévenus sont poursuivis
par la justice pour de présumés liens avec
des organisations terroristes à l'étranger.
Source : www.albayane.ma, 4 janvier 2005
Puni pour trois grains de riz et
quatre fourmis : lettre de guantanamo de Sami Al Hajj
Nous publions une lettre du détenu
de guantanamo Sami Muhydine Al Hajj, caméraman d’Al
Jazeera, à son avocat britannique Clive Stafford-Smith,
en date du 6 novembre 2005.
Original : http://www.aljazeera.net/NR/exeres/08DE9B0F-391A-42B4-B391-A73AE742F133.htm/
Traduit de l’arabe par Ahmed Manaï, membre
de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour
la diversité linguistique (transtlaxcala@yahoo.com).
Cette traduction est en Copyleft.
Versión española: http://www.rebelion.org/noticia.php?id=25069
English version : http://peacepalestine.blogspot.com/
Versione italiana : http://mirumir.blogspot.com/
Dimanche 4/10/1426 H- 6/11/05 J.C.
Mon Cher Clive,
Permets-moi de te faire cette confidence : je suis taraudé
par cette question : pourquoi suis-je puni ? Cette question
obsède mon esprit et tourne en boucle dans ma tête.
Mon histoire avec les sanctions a commencé à
la prison de Bagram. On ne nous autorisait à aller
aux toilettes que deux fois par jour : la première
juste après l’aube et la seconde avant le crépus
cule et tu ne peux y aller que lorsque son tour arrive.
Je me souviens d’une fois où j’étais
vraiment pressé. J’ai chuchoté alors
à l’oreille de la personne qui était
devant moi, de me laisser passer avant elle. C’est
alors que le soldat en colère me crie au visage :
ne parle pas, et il m’ordonne d’aller à
la porte. Là, il m’accroche les mains à
un fil de fer et je suis demeuré debout toute la
journée à trembler de froid, si bien que j’ai
pissé dans mon pantalon ce qui a provoqué
les rires moqueurs des soldats et des putains.
Puis à Kandahar :
En plein été, sous un soleil de plomb et sur
un solbrûlant, un soldat crie : toi, arrête,
le deuxième, le troisième et le quatrième
aussi ! Pourquoi vous parlez ? Mettez-vous à genoux,
les mains sur la tête. Nous nous exécutons
et il nous laisse ainsi sous une chaleur torride, les genoux
sur une caillasse chauffée à blanc…jusqu’à
ce que l’un d’entre nous s’évanouisse
et que les autres viennent à son secours.
Une semaine après notre arrivée à Guantanamo,
les soldats sont venus de très bonne heure et ont
ordonné aux détenus de sortir le bras par
le guichet de la porte par laquelle on nous sert d’habitude
la nourriture et ce pour nous faire vacciner contre le tétanos,
disaient-ils.
Quand mon tour est venu, je les ai informés qu’avant
de quitter Doha, je m’étais fait vacciner contre
le tétanos, la fièvre jaune, le choléra
et autres maladies et que selon le médecin, ces vaccins
étaient valides durant cinq ans. Je n’avais
donc pas à les refaire.
L’officier me cria au nez et m’ordonna de ne
pas discuter : « sors ton bras pour le vaccin, sinon
on va te faire sortir de force », me dit-il. J’ai
refusé.
Ils m’ont laissé puis sont revenus me voir
après avoir terminé avec le bloc. Mais j’ai
persisté à ne pas accepter de me refaire vacciner.
Alors ils m’ont confisqué toutes mes affaires,
du matelas à la brosse à dents et m’ont
laissé coucher à même le sommier en
fer durant trois jours et trois nuits.
Et c’est toujours la même question qui me revient
et me tourmente: pourquoi suis-je puni ?
Les soins sont-ils obligatoires ? Sommes-nous devenus un
troupeau de moutons qu’on conduit et parque ? Devrons-nous
accepter tout sans discuter, sans émettre la moindre
objection et sans même nous informer ?
Il m’est arrivé pire encore. Une nuit, je m’étais
couché très tôt. J’étais
exténué après avoir été
interrogé à la salle d’interrogatoire
durant des heures. C’est alors que j’ai commis
l’erreur de me couvrir la tête et les mains.
J’étais plongé dans le sommeil quand
j’entendis les cris et les ordres d’un soldat
: sors ta tête et les mains de sous la couverture.
J e me suis réveillé en sursaut et j’ai
aussitôt obéi aux ordres. Il nous était
interdit en effet de dormir la tête ou les mains sous
la couverture.
A peine je me rendors que le soldat est venu frapper violemment
à la porte de ma cage et me crier très fort
: pourquoi tu as mis la pâte dentifrice à la
place de la brosse ? Il m’accusa de désobéir
délibérément aux lois et règlements
militaires et m’ordonna de ramasser mes affaires.
Ma punition dura une semaine entière.
Et la sempiternelle question me revient : pourquoi suis-je
puni ? Est-ce que cela constitue une raison suffisante pour
me punir en me retirant toutes mes affaires et en me laissant
dormir toute une semaine à même le fer, sans
matelas ni couverture ?
Une autre fois, j’étais en train de prendre
mon déjeuner qui consistait en un repas froid en
boîte. Après avoir fini de manger, un soldat
est venu ramasser les restes du repas et les sachets d’emballage.
Il s’est arrêté à la porte de
ma cage et a commencé à compter les morceaux
du sac d’emballage et à les assembler. Aussitôt
il me cria à la figure : où est l’autre
morceau ? je commençais aussitôt à fouiller
dans mes affaires, vainement. C’est alors qu’il
prit contact avec son administration et revint avec la sentence
: je méritais une sanction exemplaire pour dissuader
d’autres détenus d’un tel écart.
Alors on me confisque mes affaires pendant 3 jours pendant
lesquels je me suis creusé la tête par cette
question lancinante : pourquoi suis-je puni et qu’aurai-je
fait avec ce morceau d’emballage de plastique introuvable
?
Une autre fois, la providence m’a réuni dans
le même bloc avec Jamel l’Ougandais, Mohamed
le Tchadien et Jamel Blama le Britannique. Nous étions
réunis ensemble mais aussi unis par la même
couleur noire de peau et la même couleur détestable
de notre tenue orange. Notre peau noire suffisait à
elle seule à exciter nos gardiens blancs contre nous
pour nous harceler et nous coller des sanctions avec ou
sans motif.
Ils nous réveillaient souvent en pleine nuit au motif
de fouiller la geôle. Une certaine nuit, ils m’ont
réveillé pour une fouille. Ils n’ont
rien trouvé de suspect…à part 3 grains
de riz par terre qui avaient attiré quelques fourmis.
Alors ils me collèrent une sanction de 7 jours. Encore
une fois, je les ai mis à profit pour creuser cette
obsédante question : pourquoi suis-je puni ? Il me
paraissait débile en effet que je le sois à
cause de 3 grains de riz et de quatre fourmis.
Une autre nuit, deux soldats s’arrêtèrent
à la porte de ma cage. Ils avaient des chaînes
et des menottes. Ils frappèrent violemment à
la porte ce qui me réveilla terrorisé. Ils
me menottèrent et me conduisirent au bloc Romeo où
ils m’ont mis dans une cage après m’avoir
déshabillé entièrement sauf du caleçon
et du tricot de peau. Rien d’autre, ni même
savon ou brosse à dents.
J’ai eu beau demander une explication à cette
sanction, sans réponse jusqu’au lendemain,
quand sur mon insistance, un responsable est venu me dire
que j’étais puni à passer deux semaines
en cage, parce qu’un soldat a trouvé un clou
sur le bord extérieur de l’ouverture d’aération
de ma cage !
J’ai alors dit au responsable : comment aurai-je eu
ce clou, d’où me viendrait-il et comment aurai-je
pu le mettre sur le bord extérieur de cette ouverture
et dans quel but ? Mais il me tourna le dos et partit, ignorant
mes questions.
Ainsi, je suis resté pendant 14 jours en position
assise évitant, par pudeur, de faire mes prières
les fesses en l’air, et j’ai dormi pendant 14
nuits froides d’hiver, à même le fer,
sans couverture ni matelas.
Les harcèlements et les provocations des soldats
se multiplièrent et se diversifièrent.
Une fois, nous avons appris qu’un soldat avait piétiné
le Saint Coran, y imprimant les traces de ses chaussures.
Tous les détenus se révoltèrent et
décidèrent de rendre les exemplaires du livre
Saint à l’administration américaine
pour éviter qu’ils ne soient profanés
sous nos yeux, surtou t que le général s’était
engagé précédemment que ce genre de
provocation ne se renouvellerait pas. Mais ils faillirent
à leur promesse.
Suite à cela, les détenus décidèrent
de ne pas quitter leurs cages, pas même pour aller
en promenade et la douche dont ils avaient tant besoin,
et cela pour obtenir le ramassage des exemplaires du Coran.
Comme à leur habitude, les responsables sont aussitôt
venus pour donner des ordres et proférer des menaces.
Au bout d’un moment, ils lâchèrent les
valeureuses forces anti-émeutes qui forcèrent
les geôles et se mirent à battre les détenus
avant de les enchaîner et de les menotter. Ils leurs
coupèrent les cheveux, les barbes et les moustaches
et les jetèrent dans des cages individuelles.
Comme tout détenu, mon tour arriva. Ils m’aspergèrent
les yeux d’un gaz, puis 5 soldats se mirent à
me battre, me conduisirent à l’aire de promenade
et me jetèrent au sol. Alors que j’étais
par terre, l’un d’eux me prit la tête
et la frappa contre le sol en ciment. Un autre me frappa
sur l’arcade sourcilière et l’entailla.
Le sang gicla et me couvrit le visage. Tout cela, alors
que j’étais au sol, menotté et enchaîné.
Ils me coupèrent cheveux, moustaches et barbe et
me jetèrent dans une cage individuelle, baignant
dans le sang.
Au bout d’une heure, un soldat est venu me demander,
à travers l’ouverture, si je voulais des soins
médicaux. Je refusais l’offre et plaçais
ma confiance en Dieu auprès duquel je dénonçais
l’injustice de mes geôliers. A un certain moment,
j’ai senti que je perdais connaissance à cause
de la perte de sang, je demandais alors des soins. Ils sont
venus et m’ont fait trois points de suture à
l’arcade sourcilière, un pansement à
la tête et ils m’ont donné des somnifères,
des antibiotiques disaient-ils. Tout cela à travers
une lucarne de quelques centimètres de côté.
Je me suis endormi, écrasé par l’injustice
criarde des hommes.
Le lendemain matin, à peine ai-je ouvert les yeux,
que je me suis retrouv é confronté de nouveau
à l’obsédante question : pourquoi je
suis puni ?
Est-ce que la défense de ma foi et de ma religion,
serait un crime puni de prison ? Nos demandes de ramasser
les exemplaires du Coran afin qu’ils ne soient pas
profanés devant nos yeux serait aussi un crime ?
Pourquoi suis-je ici ? Est-ce que le départ en Afghanistan
pour quatre semaines avec une caméra d’Aljazeera
après la guerre d’agression contre un peuple
afghan désarmé,, est aussi un crime pour lequel
je dois être puni de prison pour plus de quatre ans
? Et même de me faire accuser de terrorisme ?
De nombreuses questions fourmillent dans ma tête,
me tourmentent l’esprit et viennent toutes buter contre
le fatras de slogans racoleurs dont se targuent les promoteurs
de la liberté, les défenseurs de la démocratie
et les protecteurs de la paix, sur toute l’étendue
de la planète.
«Extraordinary renditions
» («Transferts spéciaux ») :
« La CIA a le droit d’enfreindre toutes les
lois »
Une interview de Michael Scheuer par Thomas Kleine-Brockhoff,
Die Zeit, Hambourg, 29 décembre 2005, N°
1.
Original : http://www.zeit.de/2006/01/M__Scheuer?page=all
.
Traduit de l’allemand par Eva, membre de Tlaxcala,
le réseau de traducteurs pour la diversité
linguistique (transtlaxcala@yahoo.com). Cette traduction
est en Copyleft.
Michael Scheuer est un vétéran de la CIA qui
a participé au programme de “transferts spéciaux”
de la CIA, lancé par Clinton en 1995. Dans cette
interview, il se livre à une exercice virtuose de
désinformation, mêlant le vrai et le faux.
Aux lecteurs de se faire leur propre religion.
Voici comment l’hebdomadaire allemand Die Zeit présente
le personnage :
« Michael Scheuer a quitté la CIA en novembre
2006 après 22 ans de service. Entre 1995 et 1999
il dirigeait l’unité qui était chargée
de poursuivre Ousama Ben Laden. Depuis 2000 il était
l’un des principaux agents de la lutte anti-terroriste
au sein de la CIA. Pendant qu’il était encore
en service, il rédigeait déjà une critique
de la politique américaine contre le terrorisme («
Imperial Hubris »). Michael Scheuer est considéré
au sein de la CIA comme un traître. Il vit avec sa
famille en Virginie. »
Est-ce que les services secrets américains ont le
droit d’enlever des terroristes présumés
? Michael Scheuer, l’un des principaux responsables,
donne pour la première fois des réponses au
quotidien allemand Die Zeit.
Die Zeit : Vous avez participé au sein de la CIA
au développement du système des « renditions
» ce qui comprenait l’enlèvement de terroristes
présumés à l’étranger
et leur extradition vers des pays tiers. Du point de vue
de la CIA, est-ce que ces « transferts spéciaux
» étaient une réussite ?
Michael Scheuer : Absolument. Pendant une décennie
c’était le programme d’anti-terrorisme
le plus réussi des Etats-Unis d’Amérique.
Die Zeit : Pourquoi ?
Michael Scheuer : Parce que ces objectifs étaient
clairement définis. Premièrement nous voulions
identifier et mettre sous les verrous des membres et personnes
de contact du groupe terroriste Al Qaida, notamment ceux
qui ont participé à une attaque visant les
Etats-Unis d’Amérique ou un État allié
ou bien qui pourraient planifier une telle attaque. Le deuxième
objectif était de confisquer des documents et des
composants électroniques. Les médias affirment
que nous avions arrêté et enlevé des
personnes sur la base d’une quelconque supposition
pour les interroger. Mais ça ne correspond pas à
la réalité.
Die Zeit : Vous ne vouliez donc pas les interroger ?
Michael Scheuer : Si l’occasion de les interroger
se présentait, c’était la cerise sur
le gâteau. A la base, nous ne voulions qu’arrêter
la personne et confisquer ses documents.
Die Zeit : Pourquoi ?
Michael Scheuer : Notre expérience nous a montré
que des interrogatoires musclés qui frisent la torture
ne donnent pas de résultat. Les personnes disent
tout ce que l’agent qui les interroge veut entendre.
Soit les personnes mentaient, soit elles nous donnaient
des informations précises mais obsolètes.
Die Zeit : Qui a inventé le système des «
transferts spéciaux » ?
Michael Scheuer : Le président Clinton, son conseiller
de sécurité Sandy Berger et son conseiller
dans le domaine du terrorisme Richard Clarke ont chargé
la CIA en automne 1995 de détruire Al-Qaida. Nous
avons posé la question au président : Que
devons-nous faire des personnes que nous arrêtons
? Clinton nous a répondu : C’est votre problème.
La CIA répliquait : Mais nous ne sommes pas des gardiens
de prison. Puis, on nous a suggéré une deuxième
fois de trouver une solution quelconque à ce problème.
Nous avons donc élaboré une procédure
et moi, je faisais partie de ce groupe de travail. Nous
nous sommes concentrés sur les membres d’Al-Qaida
qui étaient recherchés dans leur pays d’origine
respectif ou bien qui avaient déjà été
jugés en leur absence.
Die Zeit : Comment avez-vous décidé qui devait
être arrêté ?
Michael Scheuer : Nous devions présenter beaucoup
de matériel accusatoire à un groupe d’avocats.
Die Zeit : Des avocats ? Au sein des services secrets ?
Michael Scheuer : Oui, il y a des avocats partout. Au sein
de la CIA, du ministère de la Justice, du Conseil
national de sécurité. Nous avons élaboré
une liste de cibles sous leur surveillance. Puis nous devions
trouver la personne et ce dans un pays qui était
prêt à collaborer avec nous. Ensuite, la personne
devait venir d’un pays qui était prêt
à la reprendre. C’est une procédure
très pénible visant un groupe cible très
restreint.
Die Zeit : Pourquoi est-ce qu’il y a des pays qui
veulent collaborer avec vous sur leur propre territoire
? Ils auraient pu faire ce travail eux-mêmes ?
Michael Scheuer : Ils croyaient que seuls les Etats-Unis
d’Amérique étaient menacés. Et
qu’ils ne deviendraient la cible d’actes terroristes
que lorsqu’ils arrêteraient des suspects. Si
nous n’avions pas amorcé le processus, personne
ne l’aurait fait.
Die Zeit : Vos pays partenaires voulaient donc se décharger
de ce travail auprès de la CIA ?
Michael Scheuer : Oui, mais ils ne voulaient pas garder
ces personnes dans leurs pays. La CIA n’a pas arrêté
ou emprisonné quelqu’un elle-même.
Die Zeit : Je vous demande pardon ?
Michael Scheuer : C’était la police locale
ou bien des services secrets sur place qui s’en chargeaient.
Nous nous tenions toujours à l’écart.
Le gouvernement américain est rempli de lâches.
Il ne permet pas à la CIA de travailler indépendamment.
Die Zeit : Les interrogatoires avaient-ils lieu dans le
pays cible ?
Michael Scheuer : Nous avons toujours soumis nos questions
par écrit.
Die Zeit : La CIA n’a jamais réellement assisté
aux interrogatoires ?
Michael Scheuer : Je n’en ai jamais entendu parler.
Les avocats nous interdisaient cette pratique.
Die Zeit : N’aviez-vous pas des doutes quant à
la torture dans ces pays ?
Michael Scheuer : Non, c’était mon boulot de
protéger des citoyens américains en arrêtant
des membres d’Al-Qaida. Le pouvoir exécutif
de notre gouvernement doit décider s’il considère
ça comme hypocrite ou non. Cette opération
était un succès à 90% et on n’en
peut qualifier de désastre que 10%.
Die Zeit : Qu’entendez-vous par désastre ?
Michael Scheuer : Tout a été rendu public.
Les Européens vont désormais réduire
leur assistance car ils craignent que tout soit révélé
par le Washington Post. Et puis il y a cette machine à
vent au Sénat, le Sénateur John McCain, qui
a quasiment avoué que la CIA appliquait la torture.
À tort bien évidemment. Mais c’est ainsi
que tout le programme sera détruit.
Die Zeit : Pourquoi avez-vous ramené les gens dans
leur pays d’origine au lieu de les transférer
aux Etats-Unis d’Amérique ? N’auriez-vous
pas pu les mettre sous les verrous de façon plus
sécurisée ?
Michael Scheuer : Il s’agissait toujours de crimes
violents. Nous n’avions aucun doute que ces gens seraient
relâchés par leurs pays. Et le président
Clinton ne souhaitait pas que ces gens soient transférés
aux Etats-Unis d’Amérique.
Die Zeit : Pourquoi pas ?
Michael Scheuer : Nos leaders ne souhaitaient pas les traiter
comme des prisonniers de guerre mais plutôt comme
des criminels. Parallèlement, on craignait ne jamais
pouvoir rassembler assez de preuves pour résister
devant nos cours pénales.
Die Zeit : Est-ce si difficile ?
Michael Scheuer : Pour obtenir un jugement contre quelqu’un
aux USA, il faut qu’un agent de justice américain
lui ait lu ses droits à l’occasion de son arrestation.
Ceci est impossible à l’étranger. Deuxièmement,
les investigateurs doivent confirmer l’authenticité
des documents à la cour. Si personne ne peut jurer
cela, la cour suppose automatiquement que les documents
ne sont pas authentiques. Ainsi, il devient presque impossible
d’obtenir un jugement.
Die Zeit : Comment ne peut-on pourtant pas disposer d’assez
de preuves présentables à la cour mais être
assez sûr de soi-même pour pouvoir arrêter
quelqu’un à l’étranger ? Ceci
ne rend-il pas d’office l’opération illégale
et illégitime ?
Michael Scheuer : Non, car la plupart de ces gens faisaient
déjà l’objet d’un mandat d’arrêt
dans leurs pays d’origine. Même si nous n’apprécions
pas le système de juridiction égyptien ou
jordanien, il reste un système de juridiction. Nous
aidons tout simplement à transférer ces personnes
dans leur pays d’origine pour qu’elles puissent
être punies pour des crimes commis à l’étranger.
Die Zeit : La CIA se voyait donc comme une police planétaire
?
Michael Scheuer : Non, nous sommes une agence gouvernementale
américaine dont l’objet est de protéger
des citoyens américains. Nous aurions préféré
transférer ces personnes en tant que prisonniers
de guerre aux Etats-Unis d’Amérique. Enfin,
Ousama Ben Laden nous a déclaré deux fois
la guerre, une fois en 1996, puis en 1998. Mais le président
Clinton ne le souhaitait pas. Et le président Bush
non plus. Les deux étaient d’avis qu’on
donnerait une certaine légitimité aux membres
d’Al-Qaida en les traitant comme des prisonniers de
guerre. Mais ce n’est pas vrai. Ben Laden et ses agents
sont des héros dans le monde islamique. Rien de ce
que nous faisons ne pourrait les légitimer plus qu’ils
ne le sont déjà. En outre c’est plus
facile de laisser faire le sale boulot par les Jordaniens
ou les Egyptiens .
Die Zeit : Les droits de l’homme ne jouaient donc
pas un rôle pour le gouvernement Clinton ?
Michael Scheuer : La CIA a posé cette question. C’est
un fait qu’au Caire les gens ne sont pas traités
comme à Milwaukee. Le gouvernement Clinton nous a
demandé : Pensez-vous que les prisonniers y sont
traités selon les dispositions de la juridiction
en vigueur sur place ? Et nous avons répondu : Oui,
nous en sommes assez convaincus.
Die Zeit : Le gouvernement Clinton ne s’intéressait
donc pas trop aux pratiques employées sur place ?
Michael Scheuer : Exactement. Les membres responsables de
la CIA étaient dès le départ convaincus
que nous serions à la fin désignés
comme les coupables. Et vous pouvez le constater vous-même
: Bill Clinton, Sandy Berger ou Richard Clarke ne se sont
pas encore prononcés à ce sujet.
Die Zeit : Quelles lois ont été enfreintes
?
Michael Scheuer : Je ne le sais vraiment pas. En tout cas
aucune loi américaine. La CIA a le droit d’enfreindre
toute loi, sauf la loi américaine – comme d’ailleurs
tout service secret. Et à l’étranger
nous avons toujours agi avec le consentement des autorités
locales.
Die Zeit : Le chef de la section anti-terroriste de la CIA
Cofer Black disait après les attentats du 11 septembre
qu’on allait maintenant arrêter « de mettre
des gants ». Qu’est-ce que cela signifie au
sein de la CIA ?
Michael Scheuer : Beaucoup plus de pression. Et nous avons
commencé à caser les gens dans des institutions
spécialisés – en Afghanistan, en Iraq
et à Guantanamo. Le gouvernement Bush voulait arrêter
les gens soi-même mais il a commis la même erreur
que le gouvernement Clinton en ne les traitant pas comme
des prisonniers de guerre.
Die Zeit : Combien de personnes avez-vous arrêté
?
Michael Scheuer : Je ne sais pas exactement. Juste après
les attentats de septembre 2001, le directeur de la CIA
George Tenet disait au congrès qu’il s’agissait
d’environ 100 personnes jusque-là. Les opérations
dont j’étais moi-même responsable concernaient
à l’époque environ 40 personnes. Le
chiffre 100 me semble beaucoup trop élevé.
Die Zeit : Et depuis ?
Michael Scheuer : La plupart des pays ne veulent plus accueillir
ce genre de personnages. C’est pourquoi la plupart
sont entre les mains des Américains. C’est
la raison pour laquelle le nombre a augmenté et ils
se chiffrent aujourd’hui à des centaines mais
pas à des milliers.
Die Zeit : L’un de vos anciens collègues a
considéré ces « transferts spéciaux
» comme étant une « atrocité ».
Michael Scheuer : Si la défense des Etats-Unis d’Amérique
est une « atrocité », ce critique se
sentirait à l’aise au sein de l’aile
gauche du parti démocratique. Je pense qu’il
ne s’agit là que d’un manque de courage
pour faire le sale boulot soi-même.
Die Zeit : Des critiques au sein de l’agence affirment
que la CIA a perdu le contrôle du programme après
2001.
Michael Scheuer : Obtenir le consentement des avocats pour
une opération reste une procédure pénible
jusqu’à aujourd’hui. Les Européens
ne devraient pas sous-estimer la nature paralysante du système
d’administration américain.
Die Zeit : Qu’est-ce qui a changé au niveau
législatif depuis 2001 ?
Michael Scheuer : Puisque nous enfermons les gens nous-mêmes
nous ne sommes plus de tels pharisiens. Du moins on peut
doner acte au gouvernement Bush qu’il se comporte
de façon un peu plus virile et qu’il fait le
sale boulot soi-même. Et j’ai lu dans la presse
qu’il existe maintenant des « techniques d’interrogation
améliorées ». On dirait qu’on
peut employer un peu plus de force qu’avant.
Die Zeit : Comment vous expliquez-vous que des personnes
sont mortes pendant leur période de détention
par la CIA ?
Michael Scheuer : Je ne suis pas au courant. Je l’ai
seulement lu dans la presse.
Die Zeit : Il y a des rapports de personnes gravement maltraitées,
il y a même des photos à l’appui…
Michael Scheuer : Ma compréhension des nouvelles
méthodes d’interrogation est qu’aucune
ne doit être fatale. S’il y a eu des morts,
je présume qu’il y a eu des excès. Et
ceci n’est bien évidemment pas acceptable.
Die Zeit : Apparemment il y a eu des centaines de vols de
la CIA à travers l’Europe. A quoi servaient-ils
?
Michael Scheuer (rit) : C’est quelque peu surréaliste,
c’est tout. La CIA agit dans le monde entier. Nous
effectuons des transports de personnes, d’équipement
et d’argent au niveau planétaire. Si l’on
veut approvisionner la CIA en Iraq, il faut traverser l’Europe
et y approvisionner également l’avion en carburant.
Cela ne veut pas dire que chacun de ces avions transporte
un « méchant ».
Die Zeit : Est-ce que vous trouvez cette excitation en Europe
amusante ?
Michael Scheuer : Tout à fait amusante.
Die Zeit : Pourquoi avez-vous besoin de prisons en Europe
de l’Est ?
Michael Scheuer : Je ne suis pas sûr qu’il y
en avait là-bas réellement. Cela m’étonnerait.
Die Zeit : J’avais espéré que vous allez
me dire où elles se trouvent.
Michael Scheuer (rit) : Je vais citer Franklin D. Roosevelt
et dire : Je pense qu’elles se trouvent à Shangrila.
Bref, je ne sais pas pourquoi nous aurions besoin de telles
prisons. Nous avons assez de capacités ailleurs,
particulièrement en Iraq et à Cuba. Je ne
savais rien de ces prisons en Europe de l’Est lorsque
j’étais en poste. Ceci ne signifie pourtant
rien. Peut-être que je n’avais pas besoin de
le savoir. Et si elles existaient, je ne peux que supposer
que nos alliés européens étaient convaincus
de soutenir une opération qui les protégeait
autant que nous.
Die Zeit : Comment se passait la coopération avec
les alliés européens, particulièrement
avec l’Allemagne ?
Michael Scheuer : Avant 2001 elle était changeante
dans le meilleur des cas. Je ne pense pas que l’Allemagne
compte parmi nos meilleurs alliés. Les Italiens ont
toujours été de bons alliés et les
Britanniques à peu près. Le problème
principal en Europe est de nature plus essentielle : La
législation sur l’immigration et le droit à
l’asile a rendu possible l’établissement
d’un noyau dur de terroristes jugés ailleurs
et qui sont désormais des citoyens d’États
européens. En outre, personne ne peut être
déporté dans un pays qui pratique la peine
de mort.
Die Zeit : La position concernant la peine de mort présente
donc un obstacle à la coopération ?
Michael Scheuer : Elle n’est pas seulement qu’un
obstacle. C’est comme un barrage routier. Nous n’avons
en principe pas travaillé en Europe. Il y a des accords
conclus pendant la Guerre Froide selon lesquels nous ne
menons pas d’opérations nous-mêmes en
Europe. De nos jours, la CIA doit toujours respecter ces
accords. Nous sommes donc partis là où cela
fonctionne. Ce serait insensé de taper la tête
contre un mur.
Die Zeit : Pourquoi est-ce que la collaboration a été
de qualité changeante outre la question de la peine
de mort ?
Michael Scheuer : Churchill disait à la fin des années
30 : Les Européens espèrent toujours que l’alligator
va les manger en dernier. Tant que les Etats-Unis d’Amérique
étaient la cible des terroristes beaucoup de monde
se demandait en Europe pour quelle raison ils devraient
s’exposer au danger aux côtés des Américains.
Die Zeit : Comment avez-vous essayé d’obtenir
des informations en cas de besoin, disons de vos collègues
allemands?
Michael Scheuer : Parfois il n’y avait tout simplement
pas de réponse, parfois la réponse n’était
que partielle. Parfois on nous disait : nous n’avons
pas beaucoup d’informations mais voici le peu dont
nous disposons. Tout allait très lentement.
Die Zeit : Est-ce que cela a changé après
les attentats de 2001 ?
Michael Scheuer : Oui, tout à fait. Mais en Europe
règne toujours cette croyance, même après
les attentats de New York, de Madrid et de Londres, selon
laquelle il ne faut surtout pas trop se mêler. Cette
croyance selon laquelle on n’est en danger que si
l’on soutient les Américains.
Die Zeit : Le nombre de supporters de cette thèse
a augmenté après l’invasion en Iraq.
Michael Scheuer : L’invasion en Iraq nous a sans aucun
doute brisé la nuque ainsi qu’à toute
notre opération anti-terrorisme. Et à long
terme la guerre va sûrement entraîner le retour
en Europe d’une deuxième génération
de combattants bien entraînés, de musulmans
européens et de convertis européens. La première
génération était venue dans les années
90 des Balkans et de la Tchétchénie.
Die Zeit : Je cite le cas de l’Allemand/Syrien Mohammed
Haydar Zammar qui était en relation avec la section
dite « cellule de Hambourg » qui a préparé
les attentats contre le World Trade Center. La justice allemande
ne pouvait pas prouver qu’il avait commis un crime
quelconque. La CIA a arrêté l’homme au
Maroc et l’a transféré en Syrie. Comment
dois-je imaginer dans un tel cas la collaboration avec les
Allemands ?
Michael Scheuer : Cela m’étonnerait que personne
au sein des services secrets allemands n’ait été
au courant mais peut-être ont-ils été
mis au courant après coup. À Washington on
a très peur de la critique de la part des Européens.
Cela peut étonner surtout vu notre président
mais cela reste néanmoins bien réel.
Die Zeit : Le contraire ne pourrait-il pas être le
cas ? Notamment que les services secrets allemands vous
ont informé de la destination de l’homme lorsqu’il
a quitté l’Allemagne ?
Michael Scheuer : Rien n’est impossible mais je n’ai
pas de raison de supposer une telle chose.
Die Zeit : Le nouveau ministre de l’intérieur
Wolfgang Schäuble a fait savoir que les interrogatoires
de Zammar en Syrie avaient donné des résultats
satisfaisants. Est-ce vrai ?
Michael Scheuer : C’est vrai quant au « programme
de transfert spécial ». Je trouve qu’il
est malhonnête de la part des Européens de
critiquer aussi vivement cette opération. Car nous
avons transmis toutes les informations obtenues au cours
des interrogatoires les concernant aux services espagnols,
italiens, allemands, français et anglais. Et si l’on
demandait à ses services, ils vous diront : Les informations
obtenues grâce au « programme de transferts
spéciaux » de la CIA nous ont été
utiles.
Die Zeit : Les Allemands ont donc profité de vos
méthodes?
Michael Scheuer : Bien sûr.
Die Zeit : Le ministre allemand de l’intérieur
a rapporté au parlement trois cas où des agents
allemands se trouvaient dans des prisons à l’étranger
auprès des citoyens allemands. Serait-ce exagéré
de dire que la CIA faisait le sale boulot pour nous autres
Allemands ?
Michael Scheuer : Comme je l’ai déjà
dit : parfois la critique me semble hypocrite.
Die Zeit : Pouvez-vous exclure qu’il y ait eu des
erreurs et que ce soit les mauvaises personnes qui aient
été enlevées ?
Michael Scheuer : Je suis sûr qu’il y a eu des
erreurs. Clausewitz a parlé des brouillards de la
guerre. Nous sommes en plein milieu de ce brouillard. Si
erreur il y a eu, un dédommagement financier s’impose.
Die Zeit : L’un de ces cas semble être celui
du citoyen allemand Khaled El-Masri qui a été
arrêté dans les Balkans, puis transféré
en Afghanistan et relâché plusieurs mois après
dans les Balkans.
Michael Scheuer : C’est justement un symbole pour
la confusion qui règne en temps de guerre. Il n’aurait
sûrement pas été arrêté
s’il n’y avait pas eu des informations alarmantes
à son encontre.
Die Zeit : Ce cas semble plutôt être un symbole
qui démontre qu’il vaut mieux confier ce genre
de cas aux procureurs, aux cours de justice et à
la police et non à la CIA.
Michael Scheuer : Si vous voulez qu’Al-Qaida fasse
l’objet de poursuites pénales et attendre jusqu’à
ce que nous ayons perdu, vous avez sûrement raison.
Nous nous trouvons pourtant en période de guerre.
Et plus vite nous réussissons à faire sortir
ce genre de choses du cadre de la poursuite pénale
et à les traiter selon les règles de la convention
de Genève, mieux ce sera pour les Etats-Unis d’Amérique,
l’Europe et aussi pour l’Allemagne. Si ces gens
sont des prisonniers de guerre, il n’y a pas de voie
légale.
Die Zeit : Monsieur El-Masri indique qu’il a été
torturé. Il se trouvait dans une prison de la CIA
en Afghanistan.
Michael Scheuer : S’il a été détenu
dans une prison de la CIA, il n’a pas été
torturé. Point final.
Die Zeit : Mais c’est ce qu’il affirme.
Michael Scheuer : Cela ne m’étonne pas. Peut-être
qu’il veut obtenir de l’argent. Tout le monde
veut ça.
Die Zeit : Il affirme en outre avoir été interrogé
en Afghanistan par un Allemand. Comment est-ce possible
?
Michael Scheuer : Je ne sais pas si cela est vrai mais c’est
possible. Notre gouvernement et nos services secrets essayent
justement d’aider les alliés de l’OTAN.
Si les Allemands l’ont interrogé, cela veut
dire qu’ils espéraient eux aussi obtenir des
informations de sa part.
Die Zeit : Combien de tels cas impliquant des musulmans
européens existent-ils ?
Michael Scheuer : Pas beaucoup car dans la plupart des cas
les Européens ne coopèrent pas. Ainsi, nous
essayions d’attraper ces gens lorsqu’ils ne
se trouvaient pas sur territoire européen.
Die Zeit : El-Masri était étonné que
les agents américains qui l’interrogeaient
connaissaient des détails de sa vie quotidienne.
Ces détails ne peuvent provenir que des services
secrets allemands. Ou bien est-ce que la CIA effectue de
l’espionnage en Allemagne ?
Michael Scheuer : Je suis sûr que ce genre d’informations
ne provient pas de nous. Si nous disposions d’informations
sur les activités d’El-Masri en Allemagnes,
celles-ci provenaient de l’un des services allemands.
Et ce fait suggère également que c’était
plus qu’une simple rumeur ou qu’une supposition
qui a mené à son arrestation.
Die Zeit : Quel est l’avenir des « transferts
spéciaux » ?
Michael Scheuer : Ce programme est probablement mort. A
cause des fuites, des publications et des critiques. Et
l’effet est désillusionnant pour ceux qui portent
la responsabilité au sein des services secrets :
Aucun de ceux qui nous ont ordonné d’agir ainsi
ne reconnaît aujourd’hui l’avoir fait.