Prisons secrètes de la CIA:
Washington va s'expliquer
Les Etats-Unis ayant reconnu la légitimité
des interrogations de l'Europe sur l'existence ou non de
prisons secrètes de la CIA sur son territoire, la
question se trouvera au coeur de la visite de la responsable
de la diplomatie américaine Condoleezza Rice sur
le Vieux continent la semaine prochaine.
La secrétaire d'Etat a déclaré mardi
à son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier
que le gouvernement clarifierait la question, qui devait
être déjà abordée lors du déplacement
du N°2 du département d'Etat américain,
Robert Zoellick, en Allemagne ces mercredi et jeudi. Mme
Rice se rend quant à elle dans ce pays, puis en Roumanie,
en Ukraine et en Belgique de lundi à vendredi prochains.
La polémique fait rage depuis un article du 2 novembre
du "Washington Post" selon lequel les services
secrets américains avaient interrogé d'importants
membres présumés d'Al-Qaïda dans d'anciennes
prisons soviétiques d'Europe de l'Est. Le lendemain,
l'organisation américaine de défense des droits
de l'Homme Human Rights Watch affirmait pouvoir prouver
que la CIA avait transféré en Pologne et en
Roumanie des suspects de terrorisme capturés en Afghanistan.
Varsovie et Bucarest rejettent ces accusations, mais le
Conseil de l'Europe, garant des droits de l'Homme, a ouvert
une enquête sur l'éventuelle présence
de prisons secrètes ainsi que le transfert clandestin
par avion de suspects à interroger ou détenir
en Europe.
Le commissaire européen à la Justice Franco
Frattini a déclaré lundi que tout pays membre
de l'UE qui serait impliqué dans de telles activités
pourrait voir ses droits de vote suspendus au sein du Conseil
des ministres, principal lieu de décision politique
de l'Union européenne. Des enquêtes ont été
ouvertes dans une demi-douzaine de pays.
Mme Rice, selon son porte-parole Sean McCormack, a déjà
assuré à Frank-Walter Steinmeier que "les
activités des Etats-Unis respectaient toutes les
lois et la Constitution américaines" et que
son pays "respectait (ses) obligations internationales".
"Tout ce que nous pouvons faire est de faire de notre
mieux pour tenter d'expliquer cela aux opinions publiques
dans le monde, la nôtre, celles d'Europe et d'où
que ce soit où la question se pose", a affirmé
M. McCormack, précisant que Washington répondrait
à l'Union européenne.
Toutefois, a-t-il ajouté, "toutes ces questions
se situent dans le contexte plus large de la guerre contre
le terrorisme". "Tout gouvernement doit agir pour
protéger sa population (...) S'il était possible
de placer en détention un terroriste devant être
responsable de la mort de milliers de personnes avant qu'il
passe à l'action, il est évident que n'importe
quel gouvernement déploierait tous les efforts pour
le faire".
La chancelière allemande Angela Merkel, qui devrait
effectuer sa première visite aux Etats-Unis en janvier,
a estimé quant à elle que l'on pouvait "avoir
confiance dans le fait que le gouvernement américain
prend les préoccupations européennes aux sérieux
et qu'il ferait très prochainement la lumière
sur les allégations concernant des prisons de la
CIA". "Nous ne garderons le silence sur aucune
violation des droits de l'Homme dans le monde", a-t-elle
prévenu.
En Autriche, le Conseil national de sécurité
devait se réunir à huis clos mercredi pour
examiner les allégations, rejetées par le
commandant de l'aviation militaire, selon lesquelles un
avion transportant clandestinement des terroristes présumés
aurait survolé le pays, ralliant Francfort à
l'Azerbaïdjan le 21 janvier 2003.
A Londres, l'organisation de protection des libertés
civiques Liberty a, elle mis, en demeure les autorités
britanniques d'enquêter sur des vols de la CIA qui
auraient fait escale au Royaume-Uni. De son côté,
la France ne se sent pas concernée, selon une source
diplomatique ayant requis l'anonymat.
Source : AP, 30 novembre 2005
Liberty demande l'ouverture d'une
enquête sur des vols secrets de la CIA
Une association britannique de défense des droits
civiques a demandé mercredi aux chefs de 11 forces
de police l'ouverture d'une enquête sur des vols secrets
de la CIA qui auraient atterri en Grande-Bretagne.
L'organisation, Liberty, souligne dans des lettres aux chefs
de ces polices qu'elle engagerait des poursuites en cas
de réponse de leur part dans les 14 jours.
Liberty a également écrit au ministre des
Affaires étrangères Jack Straw lui demandant
d'obtenir l'assurance des Etats-Unis que la centrale américaine
de renseignements n'utilise pas secrètement d'aéroport
britanniques pour transporter ses prisonniers.
Les aéroports où ces vols sont présumés
avoir atterri comprennent les quatre principaux aéroports
desservant Londres et plusieurs bases de la Royal Air Force.
Sir Menzies Campbell, le porte-parole pour les Affaires
étrangères du parti Libéral-Démocrate,
a accusé le gouvernement de faire celui "qui
n'entend rien et qui ne voit rien" à propos
de cette affaire.
"Je ne crois pas que cela soit une attitude adéquate
à la lumière de ce que nous savons",
a-t-il souligné à la BBC.
"Si, en réalité, des gens sont déplacés
d'une juridiction où la torture est interdite vers
une juridiction où elle est permise, cela me semble
totalement contraire aux lois internationales", a ajouté
Campbell.
Source : AP, 30 novembre 2005
Le scandale des prisons et des transports
secrets de la CIA : un véritable défi pour
l’Europe
Le scandale est double : d’une part, la CIA a transporté
secrètement des prisonniers de la “guerre contre
le terrorisme” à travers toute la planète,
et particulièrement l’Europe et d’autre
part, elle a installé des prisons secrètes
pour “terroristes” dans plusieurs pays d’Europe
de l’Est, pour l’instant non identifiés.
Lors de son voyage en Europe (Allemagne, Roumanie, Ukraine
et Belgique) la semaine prochaine, la secrétaire
d’État Condoleeza Rice aura les oreilles qui
siffleront, car elle devra répondre à des
questions embarrassantes, auxquelles, a-t-on fait savoir
à Washington, elle est prête à répondre
de son mieux.
Le Conseil de l’Europe a l’intention de recourir
à des photos satellites pour tenter d’identifier
les prisons secrètes utlisées par la CIA,
principalement en Pologne et en Roumanie, depuis le début
de 2002. Cette information, donnée par Human Rights
Watch, aurait été confirmée par des
respnsables anonymes des services secrets US.
D’autre part, le commissaire européen à
la Justice Franco Frattini a déclaré lundi
que tout pays membre de l'UE dans lequel serait prouvée
la présence de prisons secrètes de la CIA
pourrait voir ses droits de vote suspendus au sein de l'Union.
"Je serais obligé de proposer au Conseil (des
ministres de l'UE, Ndlr) des conséquences graves,
y compris la suspension du droit de vote au sein du Conseil",
a-t-il affirmé lors d'une conférence à
Berlin sur la lutte contre le terrorisme.
Franco Frattini a ajouté que le sujet avait été
abordé la semaine dernière avec des représentants
de la Maison Blanche et du département d'Etat (Affaires
étrangères) et que ceux-ci avaient déclaré
au représentant de l'UE Jonathan Faul "donnez-nous
le temps nécessaire pour évaluer la situation".
La CIA s'est refusée à tout commentaire sur
l'enquête européenne.
De son côté, le président polonais Aleksander
Kwasniewski a réaffirmé lundi qu'il n'existait
aucune prison secrète de la CIA ni de terroristes
présumés clandestinement détenus sur
le territoire de la Pologne. "Et il n'y en a jamais
eu", a-t-il ajouté sur la chaîne TVN24.
Enfin, le parquet de Zwweibrücken, en Allemagne, a
ouvert une enquête pour établir si Hassan Mustafa
Oussama Nasr, l’Égyptien kidnappé par
la CIA à Milan en février 2003 a transité
par la base aérienne US de Ramstein.
Selon la presse allemande, la base militaire aérienne
US de Francfort-sur-le-Main, la Rhein-Main Airbase, a été
de 2002 à 2004 la principale plaque tournante des
vls secrets de la CIA, qui se poursuivraient actuellement.
Kosovo : démentis de la KFOR
sur une "prison secrète"
par Laurent Zecchini, Le Monde, 29 novembre 2005
Le général français Marcel Valentin,
qui a commandé la Force multinationale de l'OTAN
(KFOR) au Kosovo d'octobre 2001 à octobre 2002, s'inscrit
en faux contre les accusations lancées par Alvaro
Gil Robles, commissaire aux droits de l'homme du Conseil
de l'Europe, qui a laissé entendre que le centre
de détention du camp américain de Bondsteel,
au Kosovo, pouvait être une réplique de Guantanamo.
Dans un entretien au Monde, dimanche 27 novembre, le général
Valentin s'est montré formel : "Je n'ai jamais
été choqué s'agissant des conditions
de détention. C'était une prison militaire
comme tant d'autres. Amnesty International et la Croix-Rouge
n'ont rien trouvé à redire sur les conditions
de détention. Bien sûr que les gens y étaient
incarcérés dans des conditions d'exception,
et que je disposais de pouvoirs d'exception : il n'y avait
au Kosovo ni justice, ni police, ni prison. Les prisonniers
n'avaient donc pas d'avocat. Ils subissaient une garde à
vue prolongée."
Le général Valentin explique qu'il a rencontré
M. Gil Robles le 7 septembre 2002. Il a conduit celui-ci
jusqu'au camp, mais ne l'a pas accompagné à
l'intérieur. A son retour, M. Gil Robles "m'a
dit qu'il était très content de ce qu'il avait
vu et il a salué le professionnalisme manifesté
par les Américains pour gérer le centre de
détention", se souvient le général.
A l'époque, le centre abritait notamment cinq ressortissants
algériens. "Il s'agissait de membres d'une ONG
algérienne, accusés d'avoir pris des photos
d'installations de l'OTAN. Je les avais fait arrêter
fin juillet et, faute de preuves, ils ont été
relâchés en septembre."
L'ancien commandant des forces de l'OTAN au Kosovo explique
que si le centre de détention était sous sa
responsabilité, sa gestion était confiée
aux forces américaines de la KFOR. "A moins
que j'aie été sourd et aveugle, ce centre
de détention n'a jamais contenu que les personnes
que la KFOR, conformément à la résolution
1244 des Nations unies, avait pour mission d'arrêter
et de détenir", assure-t-il. A son arrivée,
le général Valentin a trouvé 75 prisonniers
dans le centre de détention, et tous l'avaient quitté
à son départ.
Le général Valentin reconnaît toutefois
ne pas pouvoir se prononcer sur le reste de ce camp militaire
de 300 hectares. "Tous les avions qui atterrissaient
à Pristina étaient extra-territoriaux, c'étaient
des avions de l'OTAN et personne ne contrôlait ce
qu'ils transportaient", précise-t-il. La précision
apportée par M. Gil Robles, selon lequel les prisonniers
étaient revêtus "de combinaisons orange
comme celles des détenus de Guantanamo", fait
sourire le général Valentin : "Dans toutes
les prisons américaines, les prisonniers portent
des combinaisons orange. Quant à reconnaître
un Albanais barbu d'un taliban... Je crois que M. Robles
a été abusé par une assimilation",
avance-t-il.
A Pristina, la KFOR a indiqué n'avoir jamais été
informée d'une quelconque utilisation du centre de
détention de Bondsteel au-delà de celle relevant
de la mission de la KFOR, et le porte-parole des troupes
américaines a démenti qu'il y ait une "prison
secrète" à Bondsteel.
Pour autant, la polémique sur les prisons secrètes
de la CIA en Europe ne faiblit pas : la Suisse a exigé
de Washington des explications concernant le survol de son
territoire par des avions américains, alors que le
chef de la diplomatie allemande, Frank-Walter Steinmeier,
s'est déclaré "inquiet" à
propos d'informations faisant état d'escales en Allemagne
d'avions transportant des islamistes détenus.
Il n'a rien oublié de la
douleur, de l'humiliation, de la solitude : Un innocent
dans l'enfer de Guantanamo
par Sara Daniel, Le Nouvel Observateur, 24 novembre 2005
Les enquêteurs américains ont mis un an pour
l'innocenter. Et une autre année pour le libérer.
Au-delà de l'injustice révoltante dont il
a été victime, l'ancien journaliste Bader
Zaman dénonce l'arbitraire des centres de détention
américains
Il souffre d'hypermnésie. Cela fait douze mois qu'il
est sorti de la prison de Guantanamo, mais Bader Zaman se
souvient de chaque détail de sa détention.
Pas seulement de la douleur, de l'humiliation, de la solitude,
mais aussi des petites choses, de l'haleine des chiens,
du raclement du rasoir sur ses sourcils, de l'accent de
ce maton qui criait au mégaphone aux autres soldats
: « Ne manifestez pas de sympathie aux terroristes
!... » Il ne peut rien oublier. Aujourd'hui il est
libre. Les Américains l'ont blanchi de toutes les
accusations portées contre lui. Pourtant, à
Peshawar, la liberté de cet ancien journaliste reste
toujours étroitement surveillée. Il y a quelques
semaines, des agents de l'ISI, les services secrets pakistanais,
lui ont rendu une nouvelle visite. Il les a reçus
avec calme : « Qu'ai-je à craindre de vous,
maintenant ? Avez-vous trouvé un enfer pire sur la
terre que celui où vous m'avez fait jeter ? »
Pour rencontrer Bader Zaman, il faut s'enfoncer dans les
ruelles du Vieux Peshawar. Le journaliste, âgé
de 35 ans mais qui en paraît dix de plus, s'est reconverti
depuis sa libération dans le commerce des pierres
précieuses. C'est dans une petite pièce obscure,
au milieu du souk de pneus en caoutchouc, qu'il entrepose
ses lapis-lazuli d'Afghanistan. Dans cette ville dirigée
par les islamistes, il est très mal vu de rencontrer
une femme étrangère. Mais Bader Zaman tient
à témoigner. Il n'en veut pas vraiment aux
Américains. Les responsables de son calvaire selon
lui, ce sont les services secrets pakistanais, qu'il a décidé
de poursuivre en justice. « J'ai passé deux
mois et vingt-deux jours dans la prison de Peshawar, quatorze
jours à Bagram, deux mois et huit jours à
Kandahar et deux ans et quatre mois à Guantanamo,
uniquement parce que je dénonçais leurs pratiques.
»
Lorsqu'il était un très jeune homme, Bader
et son frère ont appartenu à une organisation
religieuse afghane proche de Ben Laden et d'Al Qaïda,
qui combattait l'occupation soviétique en Afghanistan.
Il en avait démissionné en 1987 pour protester
contre les liens de cette organisation avec les services
secrets pakistanais. Plus tard, lui qui n'a jamais touché
une arme avait dénoncé dans son journal l'obscurantisme
des talibans, qualifiés de marionnettes des services
secrets pakistanais. « Alors ces derniers m'ont vendu
aux Américains. Une pratique courante au lendemain
de l'offensive américaine en Afghanistan, explique-t-il.
Il s'agissait pour eux d'occuper les Américains avec
de faux suspects. Ils n'ont cessé de jouer avec la
communauté internationale. »
Le journaliste connaît l'histoire de tous les détenus
qui étaient voisins de sa cellule à Guantanamo.
Il évoque un chauffeur de taxi vendu pour 5 000 dollars
: « Les Pakistanais venaient de faire un raid pour
trouver des Arabes proches d'Al Qaïda et n'avaient
trouvé personne, alors ils l'ont arrêté.
L'officier qui l'a vendu aux Américains lui a dit
: «Comprends-moi, ça vaut le coup de vendre
des gens comme toi pour éviter que les Américains
viennent faire la guerre au Pakistan»... » Selon
lui, ce chauffeur de taxi serait toujours à Guantanamo.
A écouter Bader, moins de 20% des détenus
qui se trouvent actuellement dans la prison américaine
de Cuba sont de véritables « bad guys »
ou des responsables talibans, comme le mollah Fazel. Mais
ce sont les centres de détention de Kandahar et de
Bagram, en Afghanistan, qui lui ont laissé les pires
souvenirs. Pendant vingt-quatre jours, il est resté
enfermé dans un conteneur. Puis on lui a interdit
de se laver pendant trois mois. La lumière allumée
en permanence, les liens trop serrés qui cisaillent
les membres, les tortures. A Bagram, il a vu des prisonniers
se faire rouer de coups de pied, et d'autres pendus par
les mains. Il y avait aussi les offenses envers le Coran,
dont il dit qu'elles étaient une pratique courante
dans le centre de détention de Kandahar. C'est d'ailleurs
là qu'il a vu les gardiens jeter le livre sacré
dans un seau qui avait servi à vidanger les toilettes.
Lorsqu'il est arrivé à Guantanamo, en mai
2002, Bader a été placé en isolement
pendant plus d'un an. Dans la prison de Cuba, il n'y avait
pas de tortures physiques. « Souvent, c'était
les prisonniers qui attaquaient les gardiens. J'ai vu des
Américains se faire mordre ! » Mais on cherche
à faire craquer les détenus moralement. Comme
lorsqu'une des gardiennes a touché l'un d'entre eux
au visage, la main maculée de ce qu'elle a prétendu
être son sang menstruel. Un témoignage corroboré
par l'un des enquêteurs de Guantanamo, le sergent
Erik Saar, qui a consigné cet épisode dans
un livre.
Pour Bader, après de longs mois de désespoir
à répéter toujours la même histoire
à propos des services secrets pakistanais à
des gens qui ne voulaient rien entendre, c'est le dénouement.
« Au bout d'un an d'interrogatoires, les agents fédéraux
ont fini par me dire qu'ils n'avaient plus rien contre moi.
Que j'étais blanchi. Mais après cela, j'ai
encore dû attendre une autre année avant de
quitter Guantanamo. Une si longue année ! »
A partir de ce moment-là, les conditions de détention
de Bader s'assouplissent. Il est transféré
au camp 4, un camp pour les prisonniers qui « collaborent
». Il troque son survêtement orange contre une
tunique blanche et l'on organise même un pique-nique
pour que les prisonniers puissent apercevoir la mer. «
On nous a transportés enchaînés dans
une ambulance fermée. Puis on nous a placés
entre des rangs de fil de fer barbelé près
de l'eau. Je me rappelle avoir vu un navire au large. »
Bader Zaman a un seul bon souvenir de Guantanamo : c'est
l'arrivée dans la cellule voisine de la sienne de
son ennemi mortel, celui qui avait servi d'intermédiaire
auprès des services secrets pakistanais pour le vendre
aux Américains, qui était bien, lui, un proche
d'Al Qaïda. Tous les prisonniers qui connaissaient
la vérité l'ont hué. Lui a baissé
la tête. « Ce jour-là, j'ai compris qu'on
m'avait cru. Que je pouvais espérer quitter cet enfer.
Celui qui m'a donné, il y est encore, dans le bagne
de Guantanamo... »
Qui sont les détenus de Guantanamo ?
Le centre de détention de Guantanamo compte 500 détenus
qui ont été pour la plupart capturés
en Afghanistan à l'automne 2001. Parmi les prisonniers,
on trouve par exemple le mollah Fazel, ex-ministre de la
Défense des talibans, mais aussi des gens qui ont
eu le malheur de se trouver au mauvais endroit, comme Wazir
Mohamed, un chauffeur de taxi, dont le cas est défendu
par Amnesty International. Les sept Français détenus
dans la prison américaine ont tous été
relâchés et cinq d'entre eux sont désormais
en prison en France. Washington continue de libérer
des dizaines de détenus pour, selon Pierre Prosper,
le diplomate américain chargé de négocier
ces transferts, « partager le fardeau » avec
leurs pays d'origine.
Le « goulag de notre époque », selon
la formule choc utilisée par Amnesty dans son rapport
à propos de Guantanamo, continue de faire l'objet
d'indignations et de polémiques très embarrassantes
pour le gouvernement américain. Washington est engagé
dans un bras de fer avec l'ONU, dont les représentants
veulent pouvoir rencontrer tous les détenus pour
enquêter sur les accusations de torture. Le Pentagone
a été contraint d'ajourner le procès
du « taliban australien » David Hicks pour se
conformer à la décision d'un juge exigeant
que la Cour suprême se prononce auparavant sur la
légalité des tribunaux militaires d'exception.
Sara Daniel
Les prisons secrètes de la CIA
La CIA a-t-elle mis en place un réseau de centres
de détention clandestins disséminés
dans plus de dix pays pour interroger les présumés
terroristes sans contraintes légales ou morales ?
Le « Washington Post » avait révélé
l'existence de plusieurs prisons secrètes dans des
pays de l'Europe de l'Est. Depuis, la liste des États
qui auraient collaboré avec les autorités
américaines ne cesse de s'allonger : la Thaïlande,
le Maroc, la Norvège, la Suède, l'Italie et
l'Espagne sont accusés d'avoir abrité ces
centres ou toléré le transit des prisonniers
sur leur territoire. Mais jusqu'ici seule la République
tchèque a admis avoir rejeté une demande américaine
d'implantation d'une prison pour détenus issus de
la base de Guantanamo.
Ce réseau de centres de détention aurait été
créé dans les mois qui ont suivi le 11 Septembre,
alors que l'idée de « navires prisons »
était abandonnée par la CIA pour des raisons
« de sécurité et de logistique ».
Puis un « site noir » a été mis
sur pied en Afghanistan, dont le nom de code était
« la mine de sel ». Et la CIA aurait également
fermé un cachot secret à Guantanamo. Selon
le « Washington Post », les prisonniers fantômes
seraient une centaine. L'organisation humanitaire Human
Rights Watch, qui les appelle les « desaparecidos
» (les disparus), en référence aux victimes
des dictatures d'Amérique latine, évoque 40
personnes détenues au secret dans son rapport d'octobre
2004. Depuis plusieurs mois, des voix s'élèvent
au sein même de la CIA pour contester la légalité
et surtout l'efficacité de telles prisons.
Sara Daniel
CIA : ces prisons qui n'existent
pas
par Cyril Hofstein, Le Figaro, 26 novembre 2005]
On les appelle les «sites noirs». Ces prisons
sont les avant-postes de la guerre américaine contre
le terrorisme. En toute illégalité.
A l'époque du Vietnam, on l'appelait «Air America».
Aujourd'hui, la compagnie aérienne privée
de la CIA est devenue le «Guantanamo Express».
A son bord, des terroristes islamistes présumés,
arrêtés dans le monde entier et conduits vers
des centres de détention clandestins sous pavillon
américain : les «sites noirs», un réseau
de prisons illégales souvent sous-traité par
des pays tiers. A l'image de la guerre contre le terrorisme
que mène l'Amérique depuis le 11 Septembre,
les couloirs aériens qu'empruntent ces «avions-prisons»
sont multiples et tortueux. Jusqu'ici, la communauté
internationale avait choisi de faire profil bas et de laisser
la CIA opérer comme elle l'entendait, c'est-à-dire
sans contrôle. Mais depuis une quinzaine de jours,
dans le sillage des révélations du Washington
Post, la polémique fait rage en Europe.
Selon le quotidien, la Suède, la Hongrie, l'Espagne,
le Maroc, la Norvège, l'Italie, la Roumanie, la Pologne
et l'Allemagne auraient ainsi servi de voie express vers
des prisons fantômes situées dans des pays
où les pratiques de torture sont courantes. L'Espagne,
où Zapatero à désengagé les
troupes espagnoles de la «guerre illégale»
d'Irak, est particulièrement dans l'embarras, comme
l'Europe du Nord, où les escales des pilotes de la
CIA ont été nombreuses depuis 2001.
Toujours d'après le Washington Post, la CIA aurait
envoyé plus d'une centaine de suspects détenus
illégalement après le 11 septembre 2001 dans
le réseau des «sites noirs», sur son
territoire et dans au moins huit pays étrangers,
en Europe de l'Est, Thaïlande et Afghanistan. Certains
pays comme le Maroc, l'Egypte, la Jordanie, l'Arabie saoudite,
la Thaïlande, la Pologne, l'Ouzbékistan ou la
Roumanie sont également suspectés d'avoir
accepté de fournir des lieux d'internement et d'interrogatoire.
Par ailleurs, l'agence américaine se serait associée
avec une vingtaine d'homologues en Europe, au Moyen-Orient
et en Asie pour constituer un réseau de centres de
renseignement antiterroriste (CTIC). La CIA a déjà
fait savoir que ces réseaux d'un genre nouveau «ont
joué un rôle décisif dans les succès
enregistrés par l'agence» depuis les attentats
du World Trade Center et du Pentagone.
L'Azerbaïdjan n'a pas connaisance
d'un vol de la CIA de Francfort à Bakou en 2003
Selon le porte-parole du ministérie azerbaïdjanais
des Affaires étrangères Tahir Tagidaze, l'Azerbaïdjan
ne dispose d'aucun élément permettant de confirmer
l'information, émanant d'Autriche, selon laquelle
un avion C-130 Hercules affrété par la CIA
aurait trasporté le 21 janvier 2003 des prisonniers
de la ³guerre contre le terrorisme² de Francfort
à Bakou. Cette information, révélée
par le New York Times, avait été confirmée
par les forces aériennes autrichiennes, qui ont intercepté
l'avion et l'ont photographié, avant de lui permettre
de poursuivre son périple.
Source : AFP, 25 novembre 2005
Un Algérien devant les juges
militaires US à guantanamo
par Zouaoui Mouloud, Le Jeune Indépendant, 20 novembre
2005
Un Algérien, détenu depuis plus de trois ans
dans la sinistre prison américaine de Guantanamo
Bay, l'enclave cubaine, a été inculpé
pour terrorisme et devait passer en procès devant
les juges d'un tribunal militaire d'exception. L'accusation
lui a été signifiée avant-hier par
la direction carcérale, ainsi qu'à quatre
autres détenus qui font partie de quelque 30 prisonniers
déjà inculpés pour terrorisme, à
la veille de l'ouverture des procès par les tribunaux
d'exception mis en place par l'administration américaine.
Selon le dossier d'accusation présenté par
le Pentagone, il est reproché à Sofiane Barhoum
d'avoir monté «un complot visant des civils,
des cibles civiles et la destruction de biens, comme il
est accusé de terrorisme». Il lui est reproché
aussi d'avoir «reçu une formation en électronique
et en maniement des explosifs dans un camp d'entraînement
en Afghanistan».
Il a été arrêté le 28 mars 2002
à Faisalabad, au Pakistan, après avoir quitté
l'Afghanistan en compagnie de deux ressortissants saoudiens,
en l'occurrence Bhassam Abdullah al Sharbi et Jabran Saïd
ben al Qahtani, auxquels il a été signifié
les mêmes accusations.
Les trois travaillaient pour une association caritative
qui s'occupait des réfugiés afghans avant
de quitter ce pays lors du déclenchement de l'invasion
de l'Afghanistan. Les deux autres inculpés sont le
Canadien, Omar Khadr, 19 ans, et l'Ethiopien, Binyam Ahmed
Mohamed, accusés eux aussi de complot et de meurtre.
Les cinq avaient été arrêtés
par des chasseurs de primes qui les avaient remis aux autorités
pakistanaises pour être livrés aux services
de renseignements américains. Emprisonné depuis
cette date, Barhoum n'était sous le coup d'aucune
accusation formelle jusqu'à récemment, lorsque
ses avocats ont demandé à lui rendre visite.
Six autres Algériens, Bensayah Belkacem, Hadj Boudellaâ,
Saber Lahmar, Mustapha Aït Idir, Boumediène
Lakhdar et Mohamed Nechal, croupissent depuis janvier 2002
à Guantanamo, un centre de détention décrié
par les associations des droits de l'homme, où actuellement
124 prisonniers avaient lancé, depuis fin août
dernier, une grève de la faim illimitée pour
réclamer leur libération.
Deux des six Algériens ont rejoint le mouvement de
grève et se font relayer par leurs compatriotes,
selon leurs avocats qui avaient révélé,
jeudi passé, qu'ils étaient nourris de force
par la direction carcérale. Lundi passé, un
prisonnier a tenté de se suicider portant à
quatre les tentatives de suicide chez les prisonniers de
Guantanamo au cours des vingt derniers mois.
Une visite d'experts de l'ONU, chargés des droits
de l'Homme, était annoncée pour le 6 décembre
à la base américaine de Guantanamo à
Cuba. Mais faute d'avoir obtenu l'autorisation du Pentagone
de parler librement aux prisonniers, les inspecteurs onusiens
ont renoncé à effectuer le déplacement.
Ils avaient donné à Washington jusqu'à
jeudi minuit pour accepter leur cahier des charges qui stipulait
notamment que les experts devraient pouvoir s'entretenir
en tête-à-tête avec les 500 prisonniers.
Par ailleurs, la Cour suprême américaine avait
annoncé récemment qu'elle allait examiner,
en début de 2006, la légalité des tribunaux
militaires d'exception créés par l'administration
de George W. Bush.
Le droit indivisible
Éditorial du Monde, 26 novembre 2005
Y a-t-il eu une prison de type Guantanamo au Kosovo après
2001 ? Si oui, a-t-elle été fermée
depuis ? Les Américains ont-ils utilisé des
installations de la KFOR, c'est-à-dire de l'OTAN,
pour créer un établissement pénitentiaire
échappant aux normes du droit international ? Ce
sont toutes ces questions que soulèvent les scrupules
— tardifs — d'Alvaro Gil Robles, le commissaire
aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe.
Avec ses déclarations au Monde, il a renforcé
les inquiétudes déjà manifestées
par des organisations internationales de défense
des droits de l'homme. Dans des baraquements entourés
de hauts barbelés, M. Gil Robles a vu en septembre
2002 une vingtaine de détenus portant les combinaisons
orange rendues tristement célèbres par la
prison de Guantanamo, sur l'île de Cuba, où
les Américains ont enfermé les talibans et
autres extrémistes musulmans soupçonnés
de terrorisme après les attentats du 11 septembre
2001. Au Kosovo, la prison aurait servi pour enfermer les
activistes kosovars et une poignée d'autres originaires
du Moyen-Orient.
Ces informations semblent corroborer les soupçons
selon lesquels les autorités de Washington auraient
"délocalisé" des centres de détention
pour "terroristes" vers l'Europe, vers des pays
"amis" disposés à prendre quelques
libertés avec les droits individuels ou particulièrement
vulnérables aux pressions.
Si elles sont avérées, ces pratiques sont
inadmissibles. Elles jettent le discrédit sur la
rhétorique de la démocratie et des droits
de l'homme supposée justifier la croisade contre
le terrorisme et la tyrannie lancée par les États-Unis
après les attentats du 11-Septembre. Elles déshonorent
un pays qui se présente volontiers comme l'incarnation
des valeurs universelles, de leur défense et de leur
promotion. Contrairement à ce qu'on pense dans l'entourage
de George W. Bush, la guerre ne justifie pas tout. Et certainement
pas la torture. Menés par John McCain, des sénateurs
américains, y compris des républicains, l'ont
récemment rappelé à leur président.
S'il est vrai que Washington s'est servi d'une base placée
sous le commandement de l'OTAN pour mettre en œuvre
des méthodes douteuses, on attend de ses alliés
une réaction ferme. Voilà une bonne occasion
pour la France, d'habitude si sourcilleuse sur les procédures
quand il s'agit de l'Organisation atlantique, de montrer
sa réprobation.
Que la question se pose à propos du Kosovo constitue
une circonstance aggravante. Il serait particulièrement
choquant que les États-Unis se conduisent en pays
conquis dans cette province placée depuis six ans
sous protectorat des Nations unies. Les Occidentaux n'ont
pas mené une guerre au Kosovo en 1999 en invoquant
des raisons humanitaires pour, aujourd'hui, y tolérer,
voire y créer, des zones de non-droit.
Une sale affaire pour l’Europe
par Rachid Abbar , Aujourd’hui Le Maroc, 25 novembre
2005
Réagissant à l'émotion suscitée
en Europe par l’affaire des centres de détention
secrets de la CIA, le Conseil de l'Europe a annoncé
récemment l'ouverture de la première enquête
officielle sur cette question très embarrassante.
L’affaire des centres de détentions secrets
de la CIA a pris une nouvelle tournure. En effet, le Conseil
de l'Europe a récemment ouvert une enquête
sur les allégations selon lesquelles les services
secrets américains auraient reçu l'aide de
plusieurs pays européens afin d'enlever des ressortissants
étrangers et les soustraire à la justice.
«Etant donné la gravité de ces allégations,
le Conseil de l'Europe ne peut se contenter de déclarations
politiques et de demandes de renseignement», a déclaré
le secrétaire général du Conseil, Terry
Davis, avant de préciser qu'il allait invoquer l'article
52 de la Convention européenne des droits de l'Homme
pour exiger des explications aux chefs de gouvernement européens.
Les 45 pays européens, signataires de la Convention,
auront jusqu'au 21 février prochain pour transmettre
au Conseil toutes les informations pertinentes sur l'implication
de leurs fonctionnaires dans cette affaire.
Ce n’est pas uniquement les informations qui faisaient
état du fameux «avion-prison» qui suscite
l’inquiétude des Européens, mais aussi
les révélations du Washington Post selon lesquelles
les services secrets américains posséderaient
des prisons secrètes en Europe de l'Est.
Un haut responsable d'une commission juridique au sein du
Conseil de l'Europe, Dick Marty, a indiqué que «kidnapper
les gens et les soustraire à tout contrôle
judiciaire et administratif» est en soi «absolument
inacceptable». Selon M. Marty, de tels agissements
de la part de Washington peuvent même donner «une
légitimité aux terroristes.»
Par ailleurs, le ministre espagnol des Affaires étrangères
Miguel Angel Moratinos a assuré jeudi que Madrid
avait agi légalement dans l'affaire des escales de
l’avion-prison présumé de la CIA. Le
gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero
qui avait retiré les troupes espagnoles d'Irak peu
après son arrivée au pouvoir, a promis "la
plus grande transparence" sur cette affaire susceptible
de compromettre ses relations avec les États-Unis
et sa crédibilité interne.
Jusqu'à présent, des avions soupçonnés
d'appartenir à la CIA ont été vus dans
des aéroports et des aérodromes en Finlande,
en Allemagne, en Hongrie, en Islande, en Italie, en Pologne,
au Portugal, en Roumanie, en Espagne et en Suède.
De tels avions, qui serviraient au transport illégal
de ressortissants étrangers accusés par Washington
d'être des terroristes auraient aussi été
aperçus au Canada et au Maroc.
Le Maroc a notamment été cité par un
article paru dans le Washington Post. D’après
cet article, la CIA posséderait un centre de détention
sur le territoire marocain. Jusqu’à présent
le gouvernement marocain n’a fait aucun commentaire
sur cette affaire. Dimanche dernier, l’Association
marocaine des droit de l’Homme (AMDH) a émis
un communiqué dans lequel elle condamne l’existence
desdits «sites noirs» suite aux révélations
du Washington Post et appelle les autorités marocaines
à apporter des réponses à ce sujet.
«L’existence dans certains pays de tels centres
destinés à la torture ou à la sous-traitance
de torture serait contraire aux lois internationales. Nous
demandons au gouvernement marocain d’apporter des
réponses concernant cette affaire dans la mesure
où le nom du Maroc est cité par le journal
américain comme pays qui collabore avec la CIA»,
nous a déclaré Abdelhamid Amine président
de l’AMDH.
3 ans après, Alvaro Gil Robles
se souvient soudain d’avoir vu un “mini-guantanamo”
à Camp Bondsteel, la principale base US au Kosovo
NDLR Quibla : C’est un étonnant
trou de mémoire : Alvaro Gil Robles, commissaire
aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe,
vient soudain de se souvenir d’avoir vu, lors d’une
visite en septembre 2002, un “mini-guantanamo”
dans l’enceinte de la base militaire US/OTAN de Camp
Bondsteel, au Kosovo. Voici l’article du Monde qui
fait cette révélation.
Une "prison secrète" américaine
a existé dans un camp de l'OTAN au Kosovo
par Natalie Nougayrède, Le Monde,
26 janvier 2005
Alors que les questions se multiplient, à travers
l'Europe, sur l'éventuelle existence, sur le continent,
d'un réseau de prisons secrètes gérées
par la CIA, le commissaire aux droits de l'homme du Conseil
de l'Europe, Alvaro Gil Robles, décrit pour la première
fois ce qu'il a vu, un jour de septembre 2002, sur un site
jusqu'à présent peu évoqué dans
le débat sur les détentions extrajudiciaires
et la lutte contre Al Qaida : la base militaire américaine
de Camp Bondsteel, au Kosovo.
Sur cette base imposante, qui a abrité jusqu'à
6 000 soldats de l'US Army, et qui s'étend sur 300
hectares près de la localité de Ferizaj, au
sud de Pristina, la "capitale" de la province
administrée par l'ONU, M. Gil Robles a vu une sorte
de réplique de Guantanamo. Sur le territoire de Camp
Bondsteel, une prison a été aménagée.
Gérée entièrement par l'armée
américaine, elle est le principal centre de détention
dont dispose la KFOR, la force multinationale de l'OTAN
déployée au Kosovo depuis juin 1999.
"Vu du haut d'une tourelle, l'endroit ressemblait à
une reconstitution de Guantanamo en plus petit", raconte
M. Gil Robles au Monde. "De petits baraquements en
bois étaient entourés de hauts barbelés.
J'ai vu entre quinze et vingt prisonniers, enfermés
dans ces maisonnettes, revêtus de combinaisons orange
comme celles des détenus de Guantanamo." Les
détenus aperçus n'étaient pas entravés
par des chaînes. "Ils étaient assis pour
la plupart, certains enfermés dans des cellules isolées.
On voyait parmi eux des barbus. Certains lisaient le Coran.
Des allées étaient aménagées
entre les cellules pour le passage des rondes de gardes.
Une femme soldat américaine, qui faisait partie du
personnel de la prison, m'a expliqué qu'elle venait
d'arriver là après avoir servi sur la base
de Guantanamo", poursuit-il. M. Gil Robles s'est aussi
entretenu sur place avec un représentant du département
américain de la justice.
"Choqué" par ce qu'il venait de voir à
Camp Bondsteel, M. Gil Robles a demandé, au lendemain
de sa visite, en 2002, que les méthodes du centre
de détention cessent, et que les installations ressemblant
à Guantanamo soient démantelées. Il
dit avoir reçu l'assurance que cela a été
fait, dans l'année qui a suivi.
Pour autant, souligne aujourd'hui M. Gil Robles, de nombreuses
questions restent en suspens. La base de Camp Bondsteel
a-t-elle été utilisée dans le cadre
de "rotations" de prisonniers par des avions de
la CIA entre l'Afghanistan, le Proche-Orient, l'Europe et
Guantanamo ? Abrite-t-elle, ou a-t-elle abrité, des
lieux de détention secrets ? De quelle juridiction
la prison de la KFOR située sur le territoire de
Camp Bondsteel, qui continue de fonctionner, relève-t-elle
?
En 2002, à Camp Bondsteel ainsi qu'à Guantanamo,
les détenus n'avaient pas accès à un
avocat. Ils ne relevaient d'aucune procédure judiciaire,
et leur provenance était entourée d'un certain
flou. L'incertitude juridique régnant au Kosovo a
contribué à cette situation. La province est
placée sous tutelle de l'ONU, dans l'attente d'un
statut définitif, mais la force multinationale relevant
de l'OTAN y détient d'importantes prérogatives.
La base de Camp Bondsteel semble avoir été
une zone de non-droit. Elle avait été décrite,
au début de sa construction, en 1999, comme "la
plus grande base américaine depuis la guerre du Vietnam".
"SITES NOIRS"
Parmi les détenus aperçus par M. Gil Robles,
il y avait quatre hommes d'origine nord-africaine, les autres
prisonniers étant apparemment des Kosovars et des
Serbes. Selon la version officielle, ces quatre hommes avaient
été arrêtés par la KFOR "dans
la région, vers la frontière macédonienne",
et leur détention répondait à des impératifs
de "sécurité" pour le Kosovo. Mais
sur les documents, le motif de détention était
formulé de façon curieuse : "résolution
1244", en référence à la résolution
du Conseil de sécurité de l'ONU régissant
la situation au Kosovo et les pouvoirs de la KFOR.
Alvaro Gil Robles avait demandé à pouvoir
visiter la prison du Camp Bondsteel, après avoir
appris que la KFOR avait procédé à
des arrestations extrajudiciaires au Kosovo. Il a été
conduit vers la base par le commandant de la KFOR de l'époque,
le général français Marcel Valentin,
qui était visiblement contrarié par le sort
réservé aux prisonniers.
L'utilisation à des fins de "lutte antiterroriste"
d'une base liée à une opération de
l'OTAN sous l'égide de l'ONU soulève en outre
la question de la transparence des activités américaines
vis-à-vis de leurs alliés.
Ces faits remontent à plus de trois ans. Le fait
que M. Gil Robles choisisse de s'en émouvoir seulement
maintenant peut étonner. Le rapport qu'il a publié
à l'issue de son voyage ne mentionnait que de façon
évasive Camp Bondsteel. La priorité était
à l'époque de faciliter l'adhésion
de la Serbie-Monténégro au Conseil de l'Europe,
accomplie en 2003.
Ce sont, explique aujourd'hui M. Gil Robles, la multiplication
des soupçons sur l'existence de "sites noirs"
de la CIA, et l'ampleur apparente des transferts, par avions
spéciaux, de prisonniers soupçonnés
de liens avec Al Qaida qui font qu'il se remémore
maintenant cet épisode sous un jour nouveau.
"Je ne peux pas établir de lien entre ces informations
et Camp Bondsteel, car je ne dispose pas d'éléments
concrets à ce sujet", commente M. Gil Robles.
"Mais j'estime qu'il faut exiger des explications sur
cette base au Kosovo, comme sur d'autres sites qui peuvent
être soupçonnés" en Europe.
DÉTENTIONS EXTRAJUDICIAIRES.
Amnesty International a dénoncé à plusieurs
reprises, ces dernières années, des cas de
violation par la KFOR des normes internationales de détention
des personnes, parlant d'"arrestations arbitraires
et illégales". Amnesty a notamment relevé,
dans un rapport, en 2004, que "des questions demeurent"
sur les modalités d'accès du Comité
européen de prévention de la torture (CPT)
à des centres de détention situés sur
des bases militaires au Kosovo, notamment Camp Bondsteel
"contrôlé par les États-Unis".
RAPPORT D'ONG
En 2002, l'organisation British Helsinki Group a décrit,
dans un rapport intitulé "Guantanamo dans les
Balkans" la détention extrajudiciaire, pendant
trente-huit jours, à "Camp Bondsteel",
de trois hommes arrêtés par la KFOR au Kosovo
en décembre 2001. Elle affirmait qu'ils avaient subi
des techniques de privation de sommeil et des dizaines d'interrogatoires.
2 Belges d'origine marocaine parmi les 17 islamistes inculpés
au Maroc
Deux Belges d'origine marocaine, un oncle et son neveu,
se trouvent parmi les 17 islamistes marocains inculpés
jeudi, qui auraient préparé au nom d'Al Qaïda
un décembre sanglant au Maroc, a indiqué vendredi
une source judiciaire à l'AFP à Rabat.
Ahmed Zemmouri, 25 ans, est l'oncle de Mohamed Reha, 18
ans. Tous deux sont nés à Anvers (Belgique)
de parents marocains. Ils sont chômeurs et ont résidé
à Tanger (nord du Maroc) avant d'être arrêtés
mi-novembre.
Le premier a affirmé appartenir à Al Qaïda
et le second à la Salafia Jihadia, mouvance islamiste
radicale marocaine.
Mohamed Reha est un des "cerveaux" présumés
de la "cellule terroriste" démantelée
début novembre, selon un responsable des services
de sécurité marocain. Il est parti en 2001
en Syrie où il a suivi des cours dans une école
coranique. Il a ensuite fait plusieurs voyages en Syrie,
en Turquie, en Belgique et au Maroc, apportant son aide
à de nombreux activistes islamistes. Il est finalement
arrivé au Maroc en septembre 2005.
Ahmed Zemmouri, alias Abou Omeir Abou Mansour, devait rejoindre
les camps paramilitaires du Groupe salafiste pour la prédication
et le combat (GSPC) en Algérie. Il devait quitter
le Maroc le 5 ou le 6 novembre pour aller apprendre dans
ces camps à manier des armes et des explosifs. Il
avait prévu de rejoindre par la suite l'Irak.
Un procureur du tribunal antiterroriste de Salé,
ville jumelle de Rabat, a inculpé et écroué
jeudi 17 jeunes, soupçonnés de liens avec
Al Qaïda.
Plusieurs charges ont été retenues contre
eux, notamment "préparation de projets terroristes,
falsification de documents, constitution de bande criminelle
et atteinte à l'ordre public".
"Il s'agit de la plus grave affaire de terrorisme au
Maroc depuis la série d'explosions de Casablanca
en mai 2003 (qui avaient fait 33 morts) car des éléments
de l'extérieur ont tenté de s'infiltrer dans
le Royaume pour préparer des attentats", a confié
jeudi à l'AFP un responsable des services de sécurité
marocains.
"Sans la vigilance de nos services et la coopération
avec les pays européens, le Maroc aurait connu un
décembre noir car le groupe projetait d'attaquer
des cibles touristiques et des institutions publiques",
avait indiqué jeudi à l'AFP un responsable
des services de sécurité marocains.
Source : AFP, 25 novembre 2005
Redouane Chekkouri remis en liberté
au Maroc
Un ancien détenu marocain de la prison de Guantanamo,
placé en détention au Maroc et dont la famille
était sans nouvelle depuis le 15 novembre, a été
relâché lundi 21 novembre par la police, a
indiqué l'Association de soutien aux détenus
islamistes marocains, en citant ses proches.
«Les informations en ma possession sont concordantes,
Redouane Chekkouri a été libéré»,
a déclaré à l'AFP le président
de l'association Mouhtad Abderrahim, citant un proche de
Chekkouri.
Lundi matin, les avocats de la défense s'étaient
inquiétés du sort de Redouane Chekkouri, un
ancien détenu de Guantanamo, dont le nom ne figure
pas dans le communiqué diffusé dimanche.
Contacté par l'AFP, Me Mohamed Hilal, un avocat de
la défense a indiqué, sans autre précision,
qu'il avait appris que Chekkouri avait été
libéré.
Avec Brahim Benchekroun et Mohamed Mazouz, deux anciens
détenus de la prison de Guantanomo, Chekkouri avait
été placé en détention début
novembre, selon sa famille, dans le cadre du démantèlement
de la «cellule terroriste» en formation.
Parmi les 17 détenus arrêtés depuis
le 11 novembre, les deux anciens prisonniers marocains de
Guantanamo, Benchekroun et Mazouz, comparaissaient libres
dans un autre procès en cours. Selon la police, ils
ont été interpellés pour avoir aidé
à l'infiltration d'un membre d'Al Qaïda au Maroc.
Source : AFP, 21 novembre 2005
Des experts de l'ONU rejettent les
conditions imposées par Washington pour visiter Guantanamo
Des experts onusiens spécialistes des droits de l'homme
ont affirmé vendredi que les conditions inacceptables
imposées par le gouvernement américain rendaient
impossible une visite objective de la prison spéciale
de Guantanamo.
Invités par les Etats-Unis à visiter la base
navale américaine installée sur l'île
de Cuba, ces experts ont fait savoir qu'ils étaient
contraints de décliner cette invitation, les responsables
américains leur ayant refusé le droit d'avoir
des entretiens privés avec les détenus.
"Nous regrettons profondément que l'administration
américaine n'ait pas accepté les critères
de référence pour permettre une évaluation
crédible, objective et équitable de la situation
des détenus au centre de détention de Guantanamo",
expliquent-ils. "Ces critères comprennent la
capacité de réaliser des entretiens privés
avec des détenus", ajoutent les cinq experts
dans un communiqué.
Selon eux, il est "particulièrement décevant
que l'administration américaine, qui a invariablement
déclaré son engagement à faire respecter
les principes d'indépendance et d'objectivité
des commissions d'enquête, ne soit pas en mesure d'accepter
ces critères".
L'administration Bush a offert aux enquêteurs un accès
similaire à celui dont ont déjà bénéficié
des membres du Congrès américain. Mais elle
n'autorise qu'à des représentants du Comité
international de la Croix-Rouge (CICR) un accès en
privé aux détenus, a expliqué un porte-parole
du Pentagone, le lieutenant-colonel Mark Ballesteros.
Par ailleurs, à Londres, l'organisation Amnesty International
a demandé à la Commission européenne
d'enquêter sur des centres de détention secrets
que contrôleraient les Américains en Europe,
alors qu'un ancien détenu de Guantanamo mettait en
garde contre de nouvelles attaques terroristes si de tels
centres n'étaient pas fermés.
Amnesty et Reprieve, un mouvement londonien qui travaille
sur les questions des droits de l'homme et des condamnations
à mort, tiennent à Londres une conférence
de trois jours sur la torture et les détentions secrètes
de suspects de terrorisme. Plusieurs anciens prisonniers
de Guantanamo y participent.
"Guantanamo doit être fermé. Si ce n'est
pas le cas, je peux presque garantir que la violence et
le terrorisme vont proliférer", a déclaré
Moazzam Begg, 37 ans, qui a été détenu
à Guantanamo pendant trois ans sans inculpation,
et qui vit aujourd'hui à Birmingham.
Plus de 500 hommes accusés de liens avec l'ancien
régime taliban afghan ou avec le réseau terroriste
Al-Qaïda sont toujours détenus dans la prison
de Guantanamo. Un grand nombre d'entre eux sont détenus
sans inculpation et n'ont aucune possibilité de rencontrer
des avocats depuis près de quatre ans.
Source : AP, 18 novembre 2005
Manifestation à Bagdad contre
la torture de détenus irakiens
Près de 400 Irakiens, en majorité sunnites,
ont défilé dimanche dans l'ouest de Bagdad
pour exiger la fin de la torture des détenus irakiens.
Les manifestants, qui brandissaient des images montrant
des détenus torturés, des cadavres défigurés
et des troupes américaines interpellant des Irakiens,
étaient partis du bureau du Front pour le dialogue
national, un mouvement politique sunnite dans le quartier
de Jamia. Ils ont marché quelques centaines de mètres
avant de se disperser dans le calme.
"Nous condamnons la torture et nous appelons les Nations
unies et la communauté internationale à faire
pression sur le gouvernement irakien et les Américains,
a lancé Ali al-Saadoun, un responsable du Front pour
le dialogue national, devant les manifestants. "Nous
voulons que tous les prisonniers soient libérés".
Après l'affaire des sévices infligés
par des soldats américains à des détenus
irakiens à la prison d'Abou Ghraib de Bagdad, un
nouveau scandale a éclaté la semaine dernière
en Irak, mettant en cause cette fois des Irakiens. Des troupes
américaines ont découvert 173 détenus
dans un centre du ministère irakien de l'Intérieur
dans le quartier Jadriyah de Bagdad. Pour la plupart des
sunnites, ils étaient sous-alimentés et certains
portaient des marques de torture.
Source : AP, 20 novembre 2005
Washington a refusé de donner
l'autorisation aux Nations unies de parler librement aux
détenus lors d'une inspection du camp de guantanamo
Les Nations unies ont renoncé vendredi à effectuer
une inspection du camp-prison américain de Guantanamo
Bay, à Cuba, faute d'avoir obtenu de Washington l'autorisation
de parler librement aux prisonniers. L'Onu souhaitait y
enquêter sur les «graves accusations de torture,
de traitement cruel, inhumain et dégradant»,
de détention arbitraire et de violations des droits
des détenus. Quelque 500 prisonniers sont incarcérés
dans ce camp depuis le 10 janvier 2002, en dehors de tout
cadre légal. Une partie d'entre eux observerait une
grève de la faim pour protester contre leurs conditions
de détentions. Mais personne n'est sûr de rien
en raison de l'opacité imposée par l'administration
américaine sur ce camp-prison.
La décision onusienne est de nature à mettre
dans l'embarras le gouvernement américain. Même
des dictatures ont de part le monde accepté d'ouvrir
leurs prisons à l'Onu, afin d'éviter d'être
stigmatisé par la communauté internationale.
Le rapporteur spécial de l'Onu sur la torture doit
ainsi se rendre en Chine et au Tibet à la fin du
mois. Pékin a accepté les conditions de visite
minimales imposées par le rapporteur spécial.
L'Onu exige, entre autre, de pouvoir parler en tête
à tête, sans témoins, aux détenus
de son choix. Condition que, paradoxalement, la Chine a
accepté, mais pas Washington...
Les négociations entre l'Onu et les Etats-Unis concernant
la demande de visite à Guantanamo du rapporteur spécial
avaient commencé en avril 2004. Elles ont donc duré
un an et demi, pour finir sur un échec. La stratégie
dilatoire de Washington avait été critiquée
par l'Onu voilà six mois. «Le fait que l'accès
aux prisonniers ait été refusé pendant
si longtemps aux enquêteurs de l'Onu», avait
déclaré Manfred Nowak, le rapporteur spécial
sur la torture, est «un signe qu'ils souhaitent dissimuler
certaines choses à la vue du public (...) A un moment,
il faut considérer les accusations fondées
comme des faits avérés en l'absence d'explication
claire du gouvernement concerné». Paul Hunt,
rapporteur spécial de l'Onu sur le droit à
la santé physique et mentale, avait cité des
cas de «détérioration inquiétante
de la santé mentale de nombreux détenus»,
des dizaines de tentatives de suicide et des méthodes
d'interrogatoire coercitives, y compris par la privation
de sommeil.
Le rapporteur spécial et son équipe doivent
de toutes façons achever fin décembre un rapport
sur les conditions de détention à Guantanamo,
lequel sera présenté au commissaire des Nations
unies pour les droits de l'homme en mars.
Source : AFP, 18 novembre 2005
L'avocate bénévole
Kristine Huskey se révolte contre la limitation des
droits des détenus de Guantanamo
par Corinne Lesnes, Le Monde, 16 novembre 2005
Dans sa vie de tous les jours, Kristine Huskey est avocate
spécialisée en droit des affaires. Elle travaille
sur Pennsylvania Avenue, à Washington, dans l'un
des grands cabinets du pays, Shearman and Sterling, qui
emploie 1 000 juristes et est implanté dans 12 pays.
Mme Huskey a représenté l'OPEP dans un dossier
anti-trust. Elle a plaidé au nom de l'industrie mexicaine
de la tomate dans un litige avec le département du
commerce. Ses clients sont en général des
entités étrangères fortunées.
Dans sa deuxième vie, Mme Huskey ferme sa boîte
à lettres électronique et part pour Guantanamo,
le "trou noir juridique", où 500 prisonniers
sont détenus depuis quatre ans sans jugement. Elle
a six clients koweïtiens dans la prison. Ils étaient
onze mais cinq ont été relâchés
le 3 novembre. Shearman and Sterling défend ces "combattants
ennemis" dans le cadre du programme dit "pro bono",
non rémunéré. C'est une tradition des
cabinets américains. Il est bien vu de défendre
gratuitement des causes humanitaires. Le plus souvent il
s'agit de réfugiés ou de condamnés
à mort. Rarement de terroristes présumés.
La firme a d'abord été contactée, en
2002, par Khaled Al-Odeh, le père d'un prisonnier
arrêté au Pakistan. Il ignorait où était
son fils, et l'ambassadeur américain au Koweït
refusait de lui répondre. Deux cabinets de Washington
avaient refusé de le représenter, alors qu'il
avait assez d'argent pour payer. Dans la firme de Mme Huskey,
quelques collègues ont été "nerveux",
raconte-t-elle, à l'idée de se voir entraînés
dans la défense d'ennemis de la nation. Mais quand
le cabinet a fait partie du collectif qui a gagné
devant la Cour suprême, ils ont changé d'optique.
Et d'autres grands groupes privés se sont mis sur
les rangs pour représenter des détenus. C'est
devenu une bonne publicité, surtout pour ceux qui
travaillent avec l'étranger.
L'arrêt du 28 juin 2004 a autorisé les détenus
à contester leur incarcération devant des
juridictions américaines, au nom du principe de l'habeas
corpus. La cour a estimé que, dès lors que
le gouvernement se déplaçait, la Constitution
le suivait. Deux cents détenus ont engagé
des procédures. Résultat : les avocats ont
fait irruption dans le monde secret de Guantanamo, où
les seuls visiteurs étaient les délégués
de la Croix-Rouge, tenus au silence. Maintenant, c'est l'un
des arguments pour mettre en cause l'arrêt de la Cour.
Les "combattants ennemis" encombrent les tribunaux
américains.
"SANS VÉRITABLE DÉBAT"
Mme Huskey était à Guantanamo les 7 et 8 novembre,
sa huitième visite en un an. Elle y a trouvé
Fawzi Al-Odeh, 27 ans, à l'hôpital de la prison.
Il est de ceux qui poursuivent une grève de la faim
depuis le 8 août. "Il est nourri de force, explique-t-elle,
mais il a perdu près de 20 kilos. Il pesait 63 kilos.
Il n'en fait plus que 44." Les avocats ont demandé
immédiatement à une juge de Washington d'ordonner
une évacuation d'urgence. "On a appelé
de la cabine téléphonique qui est devant l'épicerie."
La juge a refusé leur demande le 11 novembre. Les
autorités américaines ont refusé au
rapporteur de l'ONU sur la torture la possibilité
de s'entretenir avec les détenus. Les avocats, eux,
peuvent parler aux détenus sans témoins, mais
leurs notes sont considérées comme relevant
de l'intérêt national. Ils doivent les remettre
aux autorités avant de quitter la base. Elles leur
reviennent dans les deux semaines par courrier ordinaire.
Ce n'est qu'à ce moment-là qu'ils ont droit
de faire état de ce qu'ils ont vu. "Le principal
problème, c'est que les interrogateurs contrôlent
tous les aspects de leur vie", rapporte-t-elle. S'ils
"coopèrent", les détenus ont droit
au courrier de leur famille, à de la lecture. Les
aventures de Harry Potter sont proposées. Mais, là
aussi, il faut coopérer.
Quand Mme Huskey retrouve Washington, elle a un temps d'ajustement.
"Nous ne sommes pas que des avocats, dit-elle. Nous
sommes l'unique visage amical qu'ils voient, des thérapeutes,
des amis... Il y en a un, l'autre jour, qui m'a demandé
conseil pour son problème de sinus. Emotionnellement,
c'est éprouvant."
Mme Huskey doit retourner à Guantanamo en décembre.
Elle ne sait pas si le voyage aura lieu. Le Sénat
a adopté, mardi 15 novembre, un texte qui vise à
mettre fin à la possibilité de recours en
habeas corpus. L'amendement voté est assez compliqué.
Si la Chambre le vote aussi, les détenus n'auront
plus le droit de contester la validité de leur détention.
Ils pourront faire appel de certaines décisions du
ministère de la défense et des tribunaux militaires,
mais devant un seul tribunal fédéral, celui
de Washington. Et il faudra avoir été condamné
à mort ou à plus de dix ans de prison. Cinq
démocrates se sont joints aux républicains.
L'avocate est révoltée. "Un principe
fondamental comme l'Habeas Corpus, qui remonte à
plusieurs siècles, est remis en question par un amendement
rédigé sur un coin de table, sans véritable
débat. C'est scandaleux", s'indigne Mme Huskey.
La privation de sommeil, supplice
courant à Guantanamo et Abou Ghraib
par Corinne Lesnes, Le Monde, 18 novembre 2005
La privation de sommeil est l'un des éléments
de stress qui ont été systématiquement
utilisés à Guantanamo. Aucune définition
n'existe quant au seuil à partir duquel le manque
de sommeil est considéré comme équivalent
à de la torture, mais, selon les spécialistes,
c'est
une dimension capitale de la stratégie pour briser
un détenu. "Le sommeil remplit l'une des fonctions
les plus fondamentales du corps humain", explique la
psychologue Katherine Porterfield, du Programme pour les
survivants de la torture de l'Université de New York.
Le centre reçoit des survivants de la torture originaires
de 70 pays. La privation de sommeil est un supplice fréquent.
Les interrogateurs
perturbent le rythme circadien de l'individu, en le réveillant
à n'importe quel moment.
Conséquence : une détérioration physique
et la perte de repères cognitifs. Une étude
de 2001 a aussi montré que la privation
de sommeil augmente la douleur. A pression physique constante,
la douleur est plus intense. La privation de sommeil peut
aussi conduire à une perte de contrôle de la
température corporelle. Or l'exposition au froid
ou à la chaleur est un autre élément
de la torture dite "douce".
Selon les témoignages officiels ou recueillis dans
la presse, la privation de sommeil a été largement
employée à Guantanamo ou Abou Ghraib. Les
cellules étaient constamment éclairées
ou baignées dans une musique forte. Un détenu
pouvait être réveillé, soumis
à un interrogatoire puis renvoyé dans une
cellule différente.
Dès qu'il s'était rendormi, il était
de nouveau réveillé puis renvoyé ailleurs.
La même scène pouvait se répéter
cinq ou six fois par nuit.
Pour le directeur du Programme sur la torture, le docteur
Allen Keller, la torture est efficace dans un domaine :
"Créer un environnement
de terreur." Lui qui travaille avec des victimes venues
du Tibet ou d'Afrique, craint que l'exemple américain
"ne place des civils dans le monde entier en plus grand
danger d'être torturés".
173 détenus maltraités
au ministère de l'intérieur iraquien
Le premier ministre irakien, Ibrahim Jaafari, a lancé,
mardi 15 novembre, une enquête sur le sort de 173
prisonniers, en majorité sunnites, détenus
sans décision de justice dans une prison du ministère
de l'intérieur, à Bagdad. "Ils souffrent
de sous- alimentation et ils ont fait l'objet de tortures",
a reconnu M. Jaafari. Le premier ministre a fait état
de la création d'une deuxième commission chargée
d'étudier "les conditions de détention
dans les autres centres en Irak et de déterminer
le nombre total des prisonniers".
Dans un rapport publié lundi par la mission de l'ONU
en Irak, il est précisé que 23 394 sont détenus
dans le pays dont 11 559 par la Force multinationale (FMN).
Selon des chiffres publiés par le Guardian, plus
de 35 000 Irakiens ont été détenus
depuis le début de la guerre. 21 000 ont été
relâchés sans charges. Sur les 1 300 contre
lesquels des inculpations ont été retenues,
seulement la moitié ont été reconnus
coupables.
Cette nouvelle affaire de mauvais traitements, qui survient
après le scandale d'Abou Ghraib au printemps 2004,
a été découverte par les Américains.
Ce sont eux qui ont trouvé les 173 prisonniers lors
d'une descente dans un bâtiment du ministère
de l'intérieur. Tous les responsables du centre ont
été arrêtés. La mission de l'ONU
en Irak s'était récemment fait l'écho
de nombreuses plaintes sur la détention arbitraire
par les services de sécurité irakiens, dominés
par les chiites.
Des politiciens sunnites ont en effet accusé le ministère
de l'intérieur contrôlé par les chiites
d'abriter des "escadrons de la mort" et de pratiquer
la torture et les arrestations arbitraires. L'un d'entre
eux, Saleh Al-Mutlaq, a indiqué que le ministère
était infiltré par les membres de la brigade
Badr, la milice chiite opérant depuis l'Iran à
l'époque de Saddam Hussein. "Certains Irakiens
ont eu le crâne perforé par des perceuses et
leurs corps ont été jetés dans la rue",
a-t-il raconté
D'autre part, un porte-parole du Pentagone interrogé,
mardi, par la BBC a reconnu que l'armée américaine
a utilisé du phosphore blanc lors de l'assaut contre
Fallouja en novembre 2004, comme l'a révélé,
le 8 novembre, un reportage de la chaîne italienne
RaiNews24. "Nous l'avons utilisé comme arme
incendiaire contre des combattants ennemis", a déclaré
le lieutenant-colonel Barry Venable. "Il n'est pas
illégal", a-t-il fait remarquer. "Lorsque
vous avez des forces ennemies à couvert, que votre
artillerie à explosifs puissants n'a pas d'impact
et que vous voulez les sortir de ces positions, l'une des
techniques est de tirer du phosphore blanc dans la position.
Les effets combinés du feu et de la fumée
les feront sortir des trous, de façon à ce
que vous puissiez les tuer."
Source : AFP & AP, 16 novembre 2005