La France
et le monde
Vrais-faux
gaffeurs et authentiques boutefeux : Kouchner, Fillion et Cie…
DE LA GUERRE DES MOTS À LA GUERRE TOUT COURT
Par Jean-Michel Vernochet 6 Octobre 2007
Le torrent de l’actualité entraîne avec lui des
fleuves de boue qui menacent à tout instant de nous submerger. Effet
du changement climatique ? Si fait ! Car il s’agit, depuis
le joli mois de mai, d’un changement de climat politique en « rupture »
totale, claire nette et absolue avec les grands axes géopolitiques de
la Vème République
(anciennement nous eussions parlé de diplomatie)
et tout ce qui pouvait encore subsister du legs gaullien - indépendance
et grandeur (1) - dont quelques lambeaux subsistaient
ici et là pour avoir survécu tant bien que mal au giscardo-mitterrandisme
(2).
Or, dans l’apathie générale – l’apathie combine
l’aboulie et l’indifférence ; mais que faire lorsque l’on, le citoyen lambda, doit faire face
aux charges de la rentrée, à l’avalanche taxes, foncières, d’habitation,
solde des impôts directs, et aux mille et un tracas de la vie quotidienne ? –
d’extraordinaires bouleversements sont presque à notre insu en train
de changer le visage de notre destin ?
Pendant que la presse se polarise et détourne notre
attention sur des faits-divers et des événements insignifiants (3) dans le contexte de crise systémique que traverse
la planète en proie au mondialisme prédateur, nous voyons MM. Sarkozy
et Kouchner, cul et chemise,
s’esbaudir comme larrons en foire dans les travées de l’Assemblée générale
des Nations Unies à l’occasion de sa
62ème session annuelle.
Pourtant les petites phrases ravageuses relatives
à cette alternative catastrophique,
la bombe [iranienne] ou la
guerre avaient jeté l’émoi dans le landernau international. Et l’affaire
n’est pas finie puis que M. Kouchner pousse à la roue et à l’abîme en
essayant d’entraîner nos partenaires européens toujours plus loin dans
la confrontation avec l’Iran (4).
Revenons un peu en arrière : ces temps-ci nos
dirigeants politiques ne semblent en effet plus craindre de
lâcher des gros mots, guerre,
faillite en laissant croire
que ces déclarations, aussi alarmistes qu’incongrues (avons-nous vraiment
besoin de cela dans un contexte économique dégradé et d’anxiété sociale ?),
seraient dues à leur prétendue inexpérience,
autant dire à leur amateurisme.
Comme d’hab,
l’« on » veut nous faire
prendre des vessies pour des lanternes. Lorsque M. Sarkozy lance sa
bombe verbale à l’occasion de la conférence
annuelle des ambassadeurs en parlant d’une unique alternative catastrophique au programme
nucléaire iranien (si tant est qu’il soit militaire) à savoir « la
guerre » il faudrait être bien naïf pour ne voir là qu’un dérapage
verbal à l’orientale, c’est-à-dire la dramatisation lyrico-emphatique
d’une improbable éventualité.
De deux choses l’une : ou bien il s’agissait
de provocation et d’intimidation, ce que les militaires désignent assez
ridiculement sous le terme de gesticulations (verbales) en référence
aux mœurs bruyantes de la gens simiesque, ou alors il s’agissait d’une
annonce à prendre au pied de la lettre. L’annonce, donc la préparation
des esprits, le formatage de l’opinion, à une guerre maintenant assez
probable (5).
Les commentaires se multiplient de la part d’observateurs
avertis comme l’Américain Seymour Hirsh par exemple, ou d’acteurs de
premier plan tels John Bolton (6), ex-ambassadeur des États-Unis aux
NU, annonçant que la décision d’opérer des frappes sur l’Iran, pouvant
intervenir d’ici à quelques semaines (peut-être à la veille des fêtes
de fin d’année – il s’agirait de bombardements conventionnels ou nucléaires
tactiques), aurait déjà été prise à Washington sous l’égide du vice-président
Dick Cheney (7). Le Pentagone, au moment où l’on évoque sérieusement
à Washington un démembrement de l’Irak
suivant de lignes de démarcations
ethniques et confessionnelles, réclame (exige ?) du Congrès
américain, 190 milliards de $
de crédits militaires pour l’année 2008. Que l’on ne vienne pas nous
dire que c’est pour des prunes, n’est-ce pas !
De toutes évidences, l’hémisphère nord se trouve
pris dans le flux d’un Mælström vers le centre duquel nous nous précipitons
à vitesse accélérée. Et quand M. Fillion parle de « faillite »,
même s’il essaie de corriger ensuite le tir, il ne fait que dire l’exacte
vérité : l’État français est failli après vingt-six années de mitterrando-chiraquisme.
Le seul homme politique qui ait su remplir les caisses sans casse sociale
fut Raymond Barre dont la disparition effective de la scène a opportunément
coïncidé avec le second tour des présidentielles ; d’ailleurs ses
propos un peu trop incisifs commençaient à
faire tache… Et comme il ne pouvait lui être intenté de procès !
Rappelons à son propos et pour mémoire que lorsque Mauroy lui succéda
à Matignon le 22 mai 1981, il réussit ce tour de force de vider en trois
ans et intégralement les réserves budgétaires constituées par son prédécesseur,
cet homme carré dans un corps rond (8).
Ce qu’il faut comprendre ici à propos de cette faillite
avouée est qu’elle s’inscrit dans le contexte d’un collapse global du
système monétaire international basé sur cette monnaie de singe qu’est
le dieu dollar. Sur également l’effondrement corrélatif d’empires financiers
constitués sur le marché des créances, douteuses pour nombre d’entre
elles ; un commerce de mort créateur de fabuleuses richesses sur
l’endettement à taux usuraires d’États
faillis, faibles et souvent corrompus (notamment en Afrique, continent
de la misère noire !) ou de particuliers à qui l’ont à fait miroiter
tous les mirages et les tentations de l’argent facile, masque hideux
d’un nouveau servage. Shylock règne et régente une économie mondiale
financiarisée à outrance pour le plus grand malheur de tous, exception
faite d’une poignée d’oligarques, autrement dit de voyous, passeurs
et guichetiers, vivant aux dépens du travail des hommes et des peuples.
Le bon peuple ignorant la plupart du temps qui sont les loups qui gardent le troupeau, l’Internationale boursière, mafia institutionnelle,
peut allègrement piller richesses et des ressources dans l’impunité
la plus totale. C’est sans aucune entrave,
protégée qu’elle est par l’Omerta médiatique, que cette secte, où toutes
les races et toutes les obédiences communient dans la même idolâtrie
du libre marché, ourdit ses
conspirations planétaires prendre
le contrôle de riches États (Irak… Soudan, Iran) réticents à se fondre
dans le Nouvel Ordre Mondial (9) mais surtout pour imposer l’universalisme
totalitaire labellisé monothéisme du marché. Une idéologie impie qui
se traduit concrètement sous nos yeux par l’inconcevable scandale d’EADS !
Or, quoique
la récession soit à nos portes le seul souci des nouvelles bourgeoisies
boursières est de spéculer sur la misère des hommes (ne parle-t-on pas
de suicides en série dans les entreprises menacées de restructuration ?).
Que dire de la bande de voleurs
et de traîtres (qualificatifs pris à la bouche
même des ouvriers de Toulouse) d’EADS ? Traîtres à leurs devoirs
moraux et à leur entreprise dans l’affaire sordide des délits d’initié
de la filière Airbus. Autrefois les capitaines quittaient les derniers
leur navire en perdition (10), maintenant ils sautent dans la chaloupe
avec la caisse sous le bras. Alors que nos politiques, le bec enfariné,
nous bassinent avec l’entreprise citoyenne, les responsables et les
gros actionnaires d’EADS, un secteur d’intérêt stratégique pour notre
pays, se comportent comme des rats qui quittent le navire. Si nous n’étions
vaccinés pour l’éternité contre le socialisme réel (terme pudique désignant naguère le communisme
soviétique pour l’intelligentsia parisianiste ralliée au Parti du Goulag),
la tentation pourrait être forte d’enfourcher les chimères de la lutte
des classes. Espérons que le scandale va déferler et que les coupables
se retrouveront sur le banc d’infamie, hélas devenu depuis quelques années un passage mondain
obligé ! Car enfin, ceux qui payent pour ces nobles agioteurs,
ce sont les milliers de salariés qui se retrouvent sur le carreau. C’est
aussi l’économie nationale qui doit tout entière encaisser le choc :
Airbus Industrie se sont en effet des milliers d’entreprises sous-traitantes
en France et en Allemagne. C’est cependant peut-être encore faire preuve
que d’un optimisme excessif que d’imaginer un instant un éventuel retour
d’un sens moral qui semble effacé génétiquement dans une néo-bourgeoisie
d’affaires dont le seul souci est celui de l’enrichissement personnel.
Faut-il ajouter
que la crise économique et monétaire mondiale étant loin d’être finie,
celle-ci ne fait en réalité que commencer quoiqu’en disent les graphiques
boursiers qui un jour montent et l’autre descendent ! Ils ne rendent
compte ne fait que des spasmes d’agonie d’un système monstrueusement
artificiel entré en phase terminale. Car enfin qui pouvait croire qu’une
économie fondée sur la spéculation, sur la
Dette et sur l’endettement pouvait mener bien loin ?
Le retour au réel va avoir lieu, il est, et sera, brutal. Ce pourquoi
nous aurons la guerre pour offrir en holocauste à tous les démons du
mercantilisme cette « Part maudite » à laquelle l’écrivain Georges Bataille consacra
dix années de sa vie (12).
Au fond, chacun d’entre nous le sait, le pressent,
en possède l’intime intuition. Nous marchons en titubant au bord de
l’abîme. La guerre aura lieu parce qu’« ils » veulent qu’elle
ait lieu et parce que la crise les y contraint (13). La guerre ne se
fera pas comme voie ou moyen
pour sortir du piège irakien, mais aussi dans l’espoir de relancer une
économie dont l’effondrement marquerait définitivement la fin d’un rêve
américain tournant aujourd’hui au cauchemar. Avec à la suite la possible
entrée dans un cycle de dislocation communautariste de l’Empire. Devant un
tel horizon devons-nous nous
aussi, comme les Russes nous résigner au pire ? Alors que
faire : ravaudons les chandails de laine en prévision d’un baril
de brut à 166 $ et entassons dans la baignoire quelques sacs de riz,
ceux que M. Kouchner ne nous donnera pas en cas de besoin.
Notes
1. Par grandeur, il faut entendre affirmation ou maintien de la puissance,
ce qui s’est traduit par l’accomplissement de projets nés pour certains
d’entre eux sous la
IVème République (autonomie énergétique par le nucléaire,
force de dissuasion, TGV, Concorde, etc.), mais menés à terme par de Gaulle.
2. Après l’évacuation
peu glorieuse du Liban, en pleine guerre civile, de notre contingent
de 2000 hommes de la Force multinationale de sécurité envoyée au
Liban par les NU suite à l’attentat du Drakkar le 23 octobre 1983, fuite
plutôt que départ qui eut pour conséquence l’effacement de notre influence
au Levant. Dix ans plus tard, en 1993, Alain Juppé à la tête du Quai
d’Orsay dans le gouvernement Balladur relance la politique méditerranéenne
de la France préparant la tournée
que Jacques Chirac effectuera au Proche-Orient en octobre 1996. Une
parenthèse avant l’amorce de notre retour dans le giron atlantiste avec
la Résolution 1559
du 2 septembre 2004 votée à l’initiative du même Chirac, Résolution
qui contredisait les accords de Taëf du 23 octobre 1989, lesquels mettaient
fin à la guerre du Liban en y installant les forces syriennes comme
garantes de la paix civile. Fondamentalement versatile, Jacques Chirac
en poussant la Syrie hors du Liban espérait
ainsi se rabibocher ave le parrain américain après la brouille de 2003
relative à l’invasion de l’Irak.
3. Les événements surmédiatisés de Birmanie entrent dans ce cadre : pendant
que les regards sont tournés ailleurs, le rouleau compresseur continu
d’avancer. Focaliser l’attention de l’opinion internationale sur les
exactions de la Junte birmane au pouvoir depuis
1989, exactions à relativiser au regard de l’ordinaire irakien et afghan
où les morts se comptent par centaines, ou encore face à la longue tragédie
israélo-palestinienne avec son lot quotidien d’assassinats ciblés, de
bombardements, de morts civiles. La méfiance est donc de mise face aux
indignations orchestrées et mises en scène par des médias au service
exclusif du viol des foules par
la propagande. Rappelons enfin que c’est cette affreuse
junte que M. Kouchner avait indirectement blanchi en 2003 dans un
rapport à but lucratif, commande de la société Total accusée d’employer
de la main-d’œuvre forcée.
4. Depuis sa sortie incongrue, mais calculée, du
16 septembre, Bernard Kouchner persiste et signe. Dramatisant la « crise » à
satiété, il est seul à militer au niveau européen pour des sanctions renforcées
précédant le vote encore hypothétique d'une éventuelle résolution du
Conseil de Sécurité. Institution qui
n’est évidemment là qu’en trompe l’œil pour avaliser des décisions
prise ailleurs et forcer la main des alliés et partenaires à coup de
chantages et de marchandages. Dans une lettre datée du 3 octobre à ses
homologues européens M. Kouchner prend ainsi l’initiative de pousser
les feux : « Parallèlement aux négociations pour
une nouvelle résolution du Conseil de sécurité… je propose que nous
commencions dès à présent à explorer ensemble la possibilité de nouvelles
mesures européennes », souhaitant voir l’examen de cette question
dès le 15 octobre à l’occasion du Conseil Affaires générales devant
réunir les chefs de la diplomatie des Vingt-Sept. Car il convient maintenant
en vertu de l’activisme qui tient lieu de politique étrangère pour la Nouvelle-France ‘ d’accroître
la pression sur l'Iran, en particulier dans le domaine économique et
financier, afin de souligner le coût pour Téhéran de la poursuite de
sa politique de défi nucléaire ».
Le jour suivant, le 4 octobre, devant
l'Association de la presse diplomatique française, M. Kouchner récidive
dans la provocation proposant différentes
alternatives terminologiques au mot guerre : "On peut dire kinetic action [référence vaseuse au vocabulaire de la Maison-Blanche], On peut dire
aussi: conflit de haute intensité. On peut dire également: l'acmé de
la crise…Enfin, quand on évoque le bombardement sur un pays, en gros,
ça s'appelle la guerre".
On ne saurait mieux dire !
5. On se reportera utilement au site :
http://www.mondialisation.ca/index.php?context=newsHighlights&newsId=34
où l’on trouvera des articles
sérieux tels :
• La plus importante concentration navale de l’histoire contemporaine
au large du Golfe arabo-persique -
par René Naba - 2007-09-21
•
L’ONU s’entend sur de nouvelles sanctions contre l’Iran
alors que les tensions montent dans le golfe Persique -
par Chris Marsden - 2007-04-03
•
Chine : Un rapport sur la défense indique que la guerre
est plus probable - par John Chan - 2007-01-19.
6. L’ancien ambassadeur des Etats-Unis à l’ONU, John Bolton, a ouvertement
appelé dimanche 30 septembre à lancer une attaque militaire contre l’Iran.
À Londres, Bolton s’est cru autorisé à déclarer que puisque les tentatives
de l’Union européenne et de l’Angleterre (on appréciera la dissociation)
d’influencer Téhéran par les voies diplomatiques avaient échoué, la
seule possibilité restante reste des frappes préventives contre l’Iran.
Début septembre, M. Bolton avait déclaré de façon péremptoire au Wall Street Journal que Syrie et Iran étaient susceptibles d’accueillir
les armes nucléaires de la Corée du Nord. Billevesée déjà entendue avant la
chute de l’Irak baasiste au printemps 2003. Ce qui montre, une fois
encore, que ce type de ragots
et rumeurs est à usages multiples.
7. Sur les arrière-cours
de la défense américaine, on se reportera à l’ouvrage consacré par Andrew
Cockburn à Donald Rumsfeld. « Caligula au Pentagone ». Éditions
Xénia sept. 2007.
8. « Mauroy dura le temps des cerises ;
en clair, le laps de temps nécessaire pour un pillage en règle des finances
publiques. Lorsqu’il déguerpit de Matignon, ce buveur de bière – qu’il
allait s’enfiler au troquet du coin, le dernier chic pour un Premier
ministre – aux mœurs troubles, avait vidé les caves, au figuré comme
au sens propre, mais les copains s’étaient goinfrés. À ce titre le 10
mai 1981 constitua déjà une rupture radicale ; un premier décrochage
dont la France ne se remettra pas
sauf sursaut salvateur, bien improbable au demeurant sans connaître
les affres d’une sanglante contre-révolution » Léon Camus.
10. George H.W. Bush en lance le « concept » lors d'un discours
prononcé devant le Congrès américain le 11 septembre 1990 (pure coïncidence
de date?). Nicolas Sarkozy, le 25 septembre dernier, à la tribune des
Nations Unies, plaide à son tour en
faveur d'un « Nouvel Ordre Mondial pour le XXIème siècle». Est-ce
un pur hasard ?
11. Comme ce marin breton qui préféra sauver ses hommes plutôt que de se servir
le premier lors d’un récent éperonnage sur le rail d’Ouessant. Le 17
août 2007 le caseyeur Sokalique
a coulé au nord d'Ouessant après une collision avec le cargo Ocean Jasper naviguant sous le pavillon de complaisance des Îles Kiribati.
Or, le capitaine et les 2 marins azéris impliqués dans ce drame pour
délit de fuite, se sont rapidement soustraits aux poursuites engagées
contre eux en s’enfuyant en Azerbaïdjan ; fuite protégée par l’habituel
mutisme de la presse, surtout audiovisuelle. Une anecdote exemplaire
des joies et beautés de la mondialisation et qui en dit long sur l’efficacité
de notre système judicaire comme sur l’honnêteté médiatique.
12. Paris 1949. La Part maudite. Essai d'économie générale. T.
1. La Consumation.
13. Last but not least, l’intention annoncée
du Président Sarkozy de rejoindre rapidement le commandement intégré
de l’Otan que de Gaulle avait quitté le 7 mars 1966, placera d’entrée
de jeu les forces françaises sous commandement américain. Ce que ne
semble pas vouloir voir Hubert Védrine qui après avoir souhaité voir
la création d’une capacité autonome de défense européenne, plaide maintenant
a minima pour un « pilier européen de l’Otan. Or, si nous nous
plaçons dans la perspective d’un conflit, il est indispensable, que
la France devenue la meilleure
amie et tête de pont de Washington en Europe, soit pleinement incorporée
au dispositif de l’Otan lorsqu’il sera engagé contre la République islamique
d’Iran avec ou sans le feu vert du Conseil de Sécurité comme ce fut
le cas en 1999 lorsqu’il s’agit de mettre à genoux la Fédération
yougoslave. Dans le même ordre d’idée, les discussions Abbas-Olmert
pour la création d’un État palestinien s’inscrivent dans le schéma exposé
le 5 septembre à Dubaï par M. George Bush : « Notre stratégie consiste à amener tous les
pays concernés à la table des négociations pour parvenir à cette paix
totale » Un « État »
palestinien sur mesure qui devrait voir le jour à l’issue de la Conférence prévue
à la mi-novembre à Washington juste avant que ne soit atteinte la date
butoir donnée à l’Agence internationale pour l’Énergie atomique (AIEA)
pour son ultime rapport sur l’avancement du programme de retraitement
iranien. Sur le calendrier des grandes échéances, finalement, toutes
les dates convergent.
« La
France est de retour » : ENTRETIEN
DU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES ET EUROPEENNES, M. BERNARD
KOUCHNER, AVEC EUROPE 1
(Paris, 2 octobre 2007)
Q - Vous êtes rentré ce matin
d’Italie, merci de vous être réveillé si tôt ce matin quand les journées
sont si longues. Quand vous avez présidé le Conseil de sécurité des
Nations unies à New York, c’est sous votre impulsion que le Nigérian
Ibrahim Gambari a été envoyé en Birmanie. Il est en Birmanie et en ce
moment-même il rencontre le général Than Shwe, le chef mystérieux de
la junte. Est-ce qu’il a les moyens, votre Gambari, d’arrêter les armes
des criminels ?
R - Je l’espère, en tout cas
c’est un de nos moyens de pression. Il faut travailler pour que cesse
la répression et qu’enfin s’installe la démocratie en Birmanie. Il faut
travailler au niveau des Nations unies, nous l’avons fait, au niveau
de l’Union européenne et sur le plan national. M. Gambari va revenir
et il y aura une nouvelle réunion du Conseil de sécurité. Les pays de
l’ASEAN, les pays de la région, comptent beaucoup pour la
Birmanie, ce sont les seuls qui comptent. Les pays
de l’ASEAN ont publié des communiqués très durs contre la junte birmane.
Q – Ca n’a pas empêché la
junte de conduire une répression militaire ? Est-ce que vous savez
combien il y a eu de morts ou combien de blessés ?
R - Hélas, on ne sait pas.
Officiellement, c’est dix morts. Les chiffres des ONG sont de 100 à
150. Il y a sûrement des centaines de blessés, il y en tout cas des
milliers d’arrestations, des gens qui sont en prison de manière scandaleuse
alors que les manifestations, je le rappelle, toutes les manifestations
conduites par les bonzes étaient des manifestations pacifiques, sur
lesquelles l’armée birmane a tiré.
Q - Est-ce que ce matin, vous
réclamez la libération de ces milliers de prisonniers au nom de la France ?
R - Bien sûr ! S’il suffisait,
au nom de la France,
de les réclamer, je le ferais tous les jours. Nous l’avons réclamée.
Nous avons convoqué le chargé d’Affaires, bien sûr, nous lui avons exprimé
notre opinion. Surtout, la pression qu’exerce et qu’exercera plus encore
l’Union européenne, compte. Nous parlons évidemment de sanctions même
si elles ont toujours des effets à plus long terme. Vous savez qu’au
Conseil de sécurité, qui était sous présidence française pendant tout
le mois de septembre, on aborde théoriquement toutes les questions internationales,
ou celles qui menacent la paix d’une région, pas les questions de politique
intérieure. Malgré cela, la France a réuni le Conseil
de sécurité, il y a eu une déclaration à la presse, ce qui est déjà
une entorse.
Q - L’émissaire Gambiri a
rencontré la symbolique, la mythique Aung San Suu Kyi. Est-ce que vous
savez ce qu’ils se sont dits déjà ? Est-ce que la solution en Birmanie
passe d’abord par la libération d’Aung San Suu Kyi et par son rôle politique ?
R - Sûrement, mais Aung San
Suu Kyi n’est pas seule. Elle est la responsable de la Ligue démocratique qui avait
déjà gagné les élections. Et pourquoi Aung San Suu Kyi a été mise en
prison - pas la prison, elle est en résidence surveillée, mais enfin
cela équivaut à la prison - c’est parce que les généraux birmans n’ont
pas voulu reconnaître la victoire très nette de la
Ligue démocratique aux élections. Ils ne reconnaissent
rien que leur propre pouvoir et ils sont complètement isolés, on les
dirait schizophrènes.
Q - Mais aujourd’hui, est-ce
que l’on peut dire que la
France et l’Europe disent qu’une solution politique
passe par la libération du prix Nobel de la
Paix ?
R - Probablement par la libération
que vous demandez, qu’on demande depuis des années. Elle passe par elle,
probablement, en tant que responsable d’un parti important, qui a aussi
d’autres responsables. C’est à eux de voir. Mais manifestement, l’opposition,
on ne l’écoute pas en Birmanie, on l’assassine ! On l’emprisonne !
C’est cela qu’il faut arrêter. Et je compte, encore une fois, beaucoup
plus sur les pays de la région et l’ASEAN. Nous avons reçu le Premier
ministre vietnamien avec le Premier ministre, François Fillon, hier.
Le Premier ministre vietnamien est d’accord sur l’arrêt de la répression
et sur l’accès à la démocratie. C’est quand même intéressant.
Q - Venant du Vietnam ?
R - Venant du Vietnam, comme
vous dites. L’Indonésie était très pugnace.
Q - La Chine, l’Inde ?
R - La Chine a joué un rôle, surtout
dans l’obtention du visa de M. Gambari, l’Envoyé spécial.
Q - Bernard Kouchner en 2003,
vous aviez rédigé un rapport sur Total et pour Total. Le président de
la République a demandé,
en attendant la chute de la junte, le gel des investissements français
en Birmanie, est-ce que vous êtes d’accord ? Est-ce que vous regrettez
d’avoir fait ce ... ?
R - Ce n’est point douloureux.
Ne Prenez pas ce ton. Ce n’est pas douloureux du tout. J’ai dit que
Total n’employait pas de main d’œuvre esclave, que ce n’était pas son
genre, que c’était idiot de le penser et j’ai parlé du système de santé
que Total mettait autour de ce fameux "pipe" et du gaz. Oui,
bien sûr, s’il y a des sanctions qui doivent intervenir, Total n’en
sera pas exonéré, c’est impossible. Total, et les autres qui travaillent
en Birmanie. Mais vous savez, c’est facile de proposer des sanctions,
d’abord cela n’a pas d’effets immédiats en général et puis surtout,
lorsqu’une entreprise quittait la Birmanie, américaine en
particulier, elle était aussitôt remplacée par des entreprises qui comportaient
des capitaux..
Q - Venus de la junte elle-même ?
R – Venus de la junte et des
capitaux chinois. Donc est-ce que c’était un avantage ? Je ne sais
pas. Mais je réponds clairement : nous travaillons sur des sanctions.
Q - Etes-vous toujours, et
à l’égard du Darfour, de la
Birmanie, le Kouchner du droit d’ingérence ?
R - J’ai l’impression, Monsieur,
en effet que j’ai l’honneur d’être la cible de mes amis socialistes…
Je pense qu’ils ont oublié que sur ces deux sujets, sur le Darfour en
particulier la situation a été débloquée. Quatre mois après, les soldats
de la Force hybride vont intervenir,
je l’espère, après qu’il y a eu massacre au Darfour, vous le savez.
Et ce déblocage, cette façon d’avoir repris en charge l’avancée du droit
international et peut-être de la responsabilité de protéger, qui est
le nouveau nom du droit d’ingérence, nous le devons en partie à l’effort
de la France.
Q - Vous semblez croire que
tout le monde vous en veut ?
R - Vous avez remarqué la
presse. Mais enfin tout le monde ne me porte pas aux nues ?
Q - Et pourquoi ?
R - J’imagine que c’est plus
facile d’attaquer un ami que d’attaquer quelqu’un que l’on ne connaît
pas. Peut-être parce qu’après tout cette politique extérieure est visible,
beaucoup plus que l’on ne croit. Elle compte beaucoup plus que l’on
ne croit. Car quand on bouge, on est plus visible.
Q - Et alors, c’est forcément
ce qui touche. On le verra tout à l’heure avec les critiques de Ségolène
Royal dans le journal le Monde. Vladimir Poutine aurait l’intention
de devenir Premier ministre quand il aura achevé son deuxième et dernier
mandat de Président de la
République. Votre amie Condi Rice s’inquiète de la
concentration des pouvoirs au Kremlin. Et vous ?
R - Je ne m’inquiète pas que
vous disiez mon amie Condi Rice. Mais j’ai senti là aussi comme un rien
de critique.
Q - Vous voyez ?
R - Qu’en savez-vous ?
Est-elle mon amie ? Heureusement qu’on se salue entre ministres
des Affaires étrangères et puis hier soir, j’étais avec mes amis Massimo
d’Alema et Miguel Moratinos. Ce sont mes amis aussi. Condi Rice a raison
de souligner que le procédé est original, en effet. Quitter une présidence
pour, - apparemment, et je n’en sais rien, je l’ai lu dans une dépêche,
mais une dépêche ne fait pas le printemps, - devenir Premier ministre.
Q - Il n’y a pas de contre-pouvoir
en Russie ?
R - Je sais, il n’y en a pas
assez malheureusement. Je suis allé à Moscou il y a quelques jours à
peine, j’ai été visiter la famille d’Anna Politovskaya
et la rédaction de son journal. Cela m’a beaucoup ému.
La transformation est évidente
pour ceux qui ont connu Moscou il y a quelques temps. Il y a eu un effort
considérable, une transformation de société brutale. Mais l’opposition
n’est pas, je le crois, prise suffisamment au sérieux, tout le monde
le reconnaît et elle a beaucoup de difficultés.
Q - Encore un sujet délicat,
encore un, le Rwanda. Le Rwanda est un casse-tête qui combine la diplomatie,
le crime de guerre, le sang et l’injustice. Pourquoi, M. Kouchner,
souhaitez-vous réconcilier le Rwanda et la France ? A quoi cela
sert-il ?
R - Ce n’est pas un casse-tête,
c’est un cas de conscience ! Rien ne vous autorise à dire ce que
vous avez dit. Le Rwanda est un pays où un génocide a été commis sous
nos yeux.
Q - Un ou deux génocides ?
R - Un génocide Monsieur,
il n’y a pas eu deux génocides ! Les Hutus majoritaires ont tué
les Tutsis minoritaires. J’y étais. Il s’agit de quelque chose de grave.
Qu’ai-je voulu faire ?
J’ai voulu que les malentendus
cessent entre ces deux pays. Je vous rappelle qu’au pouvoir, à Kigali,
sont les survivants de l’horreur et du génocide. Nous étions là-bas,
je me trouvais là-bas, le génocide a été commis sous nos yeux, télévisé,
et personne n’est intervenu, sauf la
France. Je crois qu’il y a eu des erreurs politiques,
d’analyses politiques, je l’ai toujours dit. Je n’ai jamais dit, et
je ne dirai jamais, qu’il y a eu une participation de l’armée française
au moindre meurtre. Ca, je ne l’ai jamais dit et j’y étais, je sais
donc ce dont je parle.
Q - Mais qui est à l’origine
des massacres Tutsis ?
R - C’est une très vieille
histoire qui a commencé dans les années soixante, on a chassé 100. 000
Tutsis puis 600.000, qui étaient l’ethnie minoritaire. Ils se sont installés
à côté, dans bien des pays d’Afrique. Il y a eu des massacres et en
effet, déjà, il y avait des charniers.
Ensuite, il y a eu, dans les
années 1990, un retour de ces Tutsis qui avaient été chassés pour revenir
dans leur pays. Ils ont en effet été aidés par d’autres pays comme c’est
souvent le cas. Et en 1994, à partir du 6 avril, il y a eu le vrai génocide,
déclenché et préparé. Il faut le savoir, il faut lire les livres, il
en existe plein, il faut lire Noël Copain, Jean Hatzfeld, André Sibomana,
vous comprendrez tout.
Le génocide était préparé,
il y a eu des appels de l’évêque.
Q - C’était l’attentat contre
le Premier ministre de l’époque !
R - L’attentat, je ne sais
pas qui l’a commis ; Il est très possible que ce soit en effet
les autorités actuelles, on n’en sait rien.
Q - Les autorités actuelles ?
R - Non, nous n’en savons
rien, il est très possible que ce soit elles ou les autres. Les preuves
ne vont ni dans un sens ni dans l’autre et elles sont très discutables.
Mais, ce n’est pas cela, j’y étais, pardonnez-moi ! Je suis un
peu véhément, mais lorsque l’on a marché dans le sang et dans les têtes
d’enfants, on n’admet pas que les journaux disent n’importe quoi. J’y
étais, je me souviens très bien de ce qui s’est passé, des appels aux
meurtres, de la façon dont ce sont d’abord les démocrates qui ont été
tués et qui étaient Hutus, comme le Premier ministre.
Je le sais, j’étais avec Roméo
Dallaire, lisez-le, vous verrez ce que cela veut dire. On ne pourra
pas dire n’importe quoi à la fin.
Alors, qu’ai-je fait ?
J’ai envoyé, - et je ne l’avais pas caché, je l’ai dit dès le début,
il faut essayer de rétablir les relations avec le Rwanda -, une
mission diplomatique au su et au vu de tout le monde. Le reste est fariboles,
mensonges ou manipulations.
Je n’ai jamais, jamais, influencé
qui que ce soit. Car, permettez, c’est une accusation grave : on
dirait que la diplomatie française a accepté qu’un général rwandais
soit le numéro deux de la
Force hybride qui va au Darfour.
Q – Le général Karaké ?
R - Il suffisait de téléphoner
pour vérifier : parce que c’est entre l’ONU et l’Union africaine
que les choses se sont passées. Je ne savais même pas que ce général
était là.
Q - Ne vous énervez pas !
R - Vous permettez, sur un
sujet comme celui-là, je ne veux pas que l’on confonde les assassinés
avec les assassins.
Q - Mais la Justice enquête et c’est
Jean-Louis Bruguière qui a lancé neuf mandats d’arrêts internationaux.
Alors, se réconcilier avec les dirigeants du Rwanda, vu par les gens
qui ne connaissent pas le problème.
R - Alors, qu’ils connaissent
avant de parler !
Q - N’est-ce pas s’asseoir
sur la Justice ?
R - Non, Monsieur. L’un des
points qui a été abordé dans cette mission ce fut de dire que de toute
façon, - et je connais bien Jean-Louis Bruguière, je lui en ai parlé
et il sait très bien ce que je pense -, la justice internationale
est souveraine, elle est indépendante et nous avons dit que nous n’y
pouvions rien. Ce n’est pas cela qui compte. Ce serait, vous savez,
comme cela s’est produit en Afrique du Sud,
qu’une commission de justice et réconciliation ait lieu. Il faudrait
que l’on parle de ces choses au lieu de les dissimuler.
Il y a eu des erreurs politiques,
des analyses politiques, j’en avais parlé avec François Mitterrand mille
fois, je l’appelais du Rwanda. Pardonnez-moi d’être véhément mais c’est
une histoire que je connais. Je n’aime pas qu’on vienne piétiner les
morts, je n’aime pas comprenez-vous, que les malentendus existent. Pourquoi
n’essayerions-nous pas de les aplanir. C’est, selon moi, le rôle d’un
ministre des Affaires étrangères.
Q - A l’époque, c’était François
Mitterrand avec M. Balladur, François Léotard, Dominique de Villepin,
le directeur de cabinet d’Alain Juppé, il y a avait l’Opération Turquoise.
R - Oui, et qui a vendu l’Opération
turquoise ? Moi !
J’avais tellement confiance
en mon pays.
Q - Que devait faire cette
Opération ?
R - L’Opération turquoise
s’est trompée, au moins, de sites. Au lieu d’aller à Kigali comme je
le croyais quand j’ai rencontré Alain Juppé et que je suis allé là-bas,
vendre, - pardon pour le mot -, convaincre Paul Kagamé, car j’étais
allé à l’appel de Paul Kagamé pour faire sortir les enfants des orphelinats.
Et ils ne sont pas morts parce que nous l’avons fait. L’Hôtel les "Mille
Collines", cela a fait un fameux film, cela ne s’est pas passé
ainsi, c’est nous qui les avons fait sortir. Tout cela, je l’ai fait
à l’appel de Paul Kagamé, il avait confiance en moi.
Q - Paul Kagamé est le président
et aujourd’hui, il souhaite que la France reconnaisse son rôle dans la guerre du Rwanda.
R - Il n’a jamais dit cela.
Ah ! J’oubliais, c’est marqué dans le journal "Le Monde".
Q - A moins que vous ne contestiez
le journal ?
R - Eh bien oui Monsieur,
je le conteste. Ce n’est pas cela.
Q - Il ne demande pas la repentance
de la France
pour que la France
demande pardon.
R - Mais, il n’en a jamais
été question, ce n’est pas cela qui compte ! Ce qui compte, c’est
que l’on commence à en parler et que dans un pays qui a subi ce massacre
effrayant, l’on considère que ceux qui ont été massacrés ne sont pas
responsables de leur massacre. C’est assez simplet n’est-ce pas, mais
c’est ainsi que ça se passe ! On nous dit : "Mais dites
donc ! Il y a eu un complot, un avion est tombé". Mais, sait-on
ce qu’était la radio "Mille collines", la honte du journalisme !
Moi j’y suis allé pour parler
et, croyez-moi, je risquais ma vie : je suis allé les insulter.
Lorsque l’on sait qu’ils donnaient des listes et que tout cela était
préparé ! Savez-vous ce qu’a fait l’évêque de Kigali ? Lisez
le livre du prêtre rwandais Sibomana.
Q - Je l’ai lu.
R - Quand, lorsque l’on a
vu une fois dans sa vie, des enfants de 12 ans Hutus, couper en rondelles,
à la machette, leur voisin de table parce qu’il est Tutsis, l’envie
vous passe de plaisanter avec les choses sérieuses et avec le journalisme
en particulier, d’accord ?
Q - De quoi la France est-elle coupable ?
R - La France est coupable d’erreurs
politiques, elle n’est pas coupable de génocide et sûrement pas l’armée
française. Je l’ai dit mille fois, je le répète mille et une fois. Simplement,
il faut voir ce qui s’est passé, sous nos yeux. Lisez le livre de Clinton
qui vient de paraître où il dit : "Mon grand regret, c’est
que je n’ai pas voulu envoyer un contingent aux côtés des Français,
en 1994, pour essayer d’arrêter le génocide parce que je n’y ai pas
cru, parce que je n’ai pas cru qu’existait ce complot contre les Tutsis".
Et après, il n’y a pas eu
une seule réunion pour voir ce que l’on pouvait faire. L’ONU voulait
envoyer quelque chose, il y avait de formidables généraux, Roméo Dallaire,
en particulier, et un contingent de l’ONU mais il s’est réduit après.
Nous sommes allés sauver nos
"Blancs", nos "Blancs", les Belges et les Français
sont allés sauver les Blancs. Et puis après ils se sont retirés. C’était
pas terrible !
Q - Tiendrez-vous votre promesse
M. Kouchner d’aller bientôt à Kigali ?
R - Quand il sera temps, quand
cela servira à quelque chose. Je ne suis pas un fou, ni du voyage ni
de la poussée diplomatique. Si on ne se réconcilie pas avec un pays
massacré, alors que l’on a compté dans cette histoire et que nous n’avons
pas été les responsables du massacre, alors, que fait-on en politique ?
Q - En aviez-vous parlé avec
le président de la
République ? Est-il d’accord ?
R - Bien sûr ! J’en ai
parlé avec le président François Mitterrand, c’était important à l’époque
car c’est lui qui avait fait cette erreur. Il disait que c’était la
guerre des serfs contre les seigneurs. Je ne crois pas que ce soit une
bonne analyse. C’était la guerre de la
France, contre la
Belgique, la guerre contre l’Angleterre, la guerre
contre l’influence en RDC, la guerre contre les Américains, tout cela
était mélangé, extraordinairement confondu.
En réalité, un génocide s’est
déroulé sous nos yeux, télévisé, et nous n’avons rien fait. La blessure
demeure ! Lisez les livres des survivants !
Q – L’Iran. Nicolas Sarkozy
dit qu’il y a une solution entre la soumission et la guerre. Etes-vous
de ceux qui comme Madeleine Albright, Scowcraft ou Hubert Védrine recommandent
entre les Etats-Unis et l’Iran un dialogue complet, direct et sans condition ?
R - Oui. Mais je crois qu’il
faudrait commencer par les Européens pour le faire. Nous travaillons
sur des sanctions, à l’initiative de la
France, qui n’est pas alignée sur les Etats-Unis, contrairement
à ce que raconte un certain nombre de gens emporté par la foi politique.
C’est à l’appel de la
France que les Six, la Chine, la Russie, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne
et la France,
ont maintenu l’unité.
Q - Que peut-on faire alors ?
R - Il faut que le dialogue
continue, ce que je m’acharne à dire. Pendant ce temps, les Européens
travaillent sur des sanctions, pour être pris au sérieux. Est-ce la
bonne solution ? C’est une partie de la solution. Faudra-t-il aller
plus loin, un jour, comme ceux que vous avez cités le disent, c’est
possible.
Q - Le choix, est-ce toujours
ou la bombe iranienne, ou le bombardement de l’Iran ?
R - Mais non, cela c’est un
mot pour dire que c’est très dangereux. Rien n’est plus dangereux que
la situation en Iran. Rien n’est plus dangereux, alors que l’Irak est
à côté, où les Iraniens règnent en maître…
Q – Et le Liban, la Syrie...
R - Tout cela représente une
région horriblement, terriblement dangereuse, la plus dangereuse du
monde.
Si en plus s’y ajoute le problème
de la bombe iranienne, je crois que c’est très difficile. Il faut absolument
que la paix s’installe. Je n’ai pas appelé à la guerre, j’ai appelé
à la paix. J’ai dit, le pire, ce serait la guerre.
Il faut absolument que l’on
se ressaisisse et il faut aussi que les Iraniens veuillent bien parler
et qu’ils considèrent qu’après tout, respecter le droit international,
ce serait finalement pas si mal, et qu’ils cessent d’enrichir l’uranium,
comme on leur a demandé ! Car tout ce qu’ils font incitent les
experts à penser qu’ils se dirigent possiblement vers la bombe atomique
et pas vers le nucléaire civil auquel ils ont absolument droit. Nous
leur avons fait des propositions en 2006, l’Europe a fait des dispositions,
car c’est l’Europe qui a amené les Américains dans cette affaire, et
pas le contraire. Nous leur avons fait des propositions formidables
qui allaient de l’agriculture au commerce, et qui étaient des propositions
d’entente commerciales amicales. Ils ont refusé.
Q - Ma dernière question car
nous pourrions parler longtemps de tous ces problèmes.
R - Pardonnez-moi de m’être
un tout petit peu passionné, mais cette histoire du Rwanda, me reste
dans la gorge, je l’avoue. Durant 8 ans, je ne pouvais pas en parler
car je recueillais, soit l’indifférence, soit les sarcasmes.
Q - Dans Le Monde, on lit
aujourd’hui une descente en flamme par Ségolène Royal d’une diplomatie
qu’elle juge incohérente, faible, pas écoutée et d’ailleurs inaudible.
Elle écrit, "la succession de revirements, de bourdes de Nicolas
Sarkozy inspire de l’inquiétude et fait douter de la crédibilité de
la parole de la France". Vous êtes partout
et vous n’êtes même pas cité ou à peine. Comme si vous n’existiez pas.
R - Je crois qu’elle se trompe.
Il y a une diplomatie française et si elle fait un peu le tour de l’ensemble
des diplomaties, je pense qu’elle ne recueillera pas le même son de
cloche. Mais ne nous laissons pas emporter par notre foi politique.
Q - C’est ce que vous lui
dîtes à elle ?
R - Je lui dis très amicalement,
je crois qu’elle se trompe. Il y a au contraire un retour de la France, un retour de la France en Europe et d’ailleurs,
depuis que le Traité simplifié a été accepté, grâce à la France, le repère parti par
exemple, je crois comprendre qu’au Darfour, ce que souhaitait la gauche
à juste titre, nous sommes en train, la communauté internationale est
en train de le faire. Je crois comprendre qu’au Liban et au Moyen-Orient,
des choses se passent pour lesquelles la
France se trouve en bonne position./.
Source : http://www.ambafrance-uk.org/Entretien-de-M-Bernard-Kouchner,9570.html
La France a aidé
les génocidaires, témoigne Dallaire
Par André Noël, La Presse, 4 oct 2007
Poursuivant son témoignage au
palais de justice de Montréal, hier, le lieutenant-général à la retraite
Roméo Dallaire, ancien commandant des Casques bleus au Rwanda, a dit
que la France avait aidé les responsables
du génocide, qui a fait 800 000 morts en 1994, plutôt que ses victimes.
Il a rappelé le rôle trouble
de Bernard Kouchner, envoyé par l'ancien président français François
Mitterrand au Rwanda, et aujourd'hui ministre des Affaires étrangères
dans le gouvernement de Nicolas Sarkozy. M. Dallaire témoignait hier
au procès de Désiré Munyaneza, Rwandais qui a tenté sans succès d'obtenir
l'asile politique au Canada, et qui est accusé d'avoir participé au
génocide.
Ayant encore une mémoire très vive des événements, le général à la retraite
a dit qu'il avait reçu M. Kouchner à son quartier général de Kigali,
capitale du Rwanda, le 17 juin 1994. Le génocide avait commencé deux
mois et demi plus tôt et avait déjà fait des centaines de milliers de
victimes, surtout tutsies.
Les miliciens extrémistes hutus, qui commettaient les massacres, bénéficiaient
du soutien de l'armée et de la gendarmerie du gouvernement intérimaire,
a-t-il expliqué. Mais l'armée gouvernementale était en déroute: le Front
patriotique rwandais (FPR, à majorité tutsie) gagnait sans cesse du
terrain.
M. Kouchner a dit à M. Dallaire que la France allait déployer un fort contingent de soldats
«pour protéger les gens contre les tueries». «J'ai refusé ce concept,
a dit le général. Si la
France voulait apporter son aide, elle n'avait qu'à
renforcer la mission de paix des Nations unies, en nous donnant enfin
les ressources nécessaires pour agir.»
La Mission
des Nations unies pour le Rwanda (la
MINUAR) était cruellement privée de soldats et de ressources.
Le 21 avril, au Conseil de sécurité des Nations unies, la France avait voté la réduction
de 2700 à 450 Casques bleus. La France ne pouvait pas apparaître comme une force
neutre au Rwanda: au cours des années précédentes, elle avait aidé les
forces armées rwandaises (hutues) contre le FPR, a rappelé M. Dallaire.
Le 22 juin débutait «l'opération Turquoise». Le lieutenant-général canadien
a constaté que les forces envoyées par la France avaient des équipements offensifs, et non
humanitaires: «C'était une force exceptionnellement puissante, avec
des avions chasseurs Jaguar, des mortiers lourds, des troupes d'élite,
entraînées pour se battre. Elle n'avait pas de camions, d'hélicoptères
ou d'autres équipements utiles au travail humanitaire.»
«Les Français ont établi une ligne pour permettre aux Forces armées
rwandaises (hutues) et aux extrémistes de se sauver. Ils avaient mobilisé
des soldats de leurs anciennes colonies, comme le Sénégal et le Congo.
Les Français ont pris - en fait, volé - les véhicules des Nations unies. Les
soldats africains de l'opération Turquoise ont eu des accrochages, si
bien que les gens pensaient que c'était les Casques bleus qui avaient
tiré sur eux. On a été obligé de renvoyer tous nos officiers et soldats
africains francophones, parce qu'ils étaient devenus des cibles, ce
qui nous a affaibli encore plus.»
À la fin de son témoignage, M. Dallaire a dit qu'il avait pris un engagement:
faire en sorte que le monde n'oublie pas le génocide des Tutsis au Rwanda.
Aux journalistes, il a expliqué qu'il avait pris cet engagement non
seulement comme citoyen canadien, mais comme «membre de la communauté
humaine». Le procès se poursuit la semaine prochaine, avec l'historienne
américaine Alison Desforges.
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