Bosnie
La trahison comme prix de l’intégration à l’Europe
Par le Collectif guantanamo, France, 26 janvier 2007
Imaginez que la République espagnole, au lieu d’être
écrasée, aurait triomphé et battu les forces rebelles
du général Franco en 1938. Imaginez que la plupart des
50 000 combattants des Brigades internationales, en premier lieu les
communistes allemands, tchèques, slovaques, polonais, autrichiens
et italiens auraient préféré rester dans l’Espagne
républicaine pour éviter se retrouver dans les prisons
de leurs pays soumis à dictatures ou occupés. Imaginez
que, dix ans plus tard, le gouvernement de Madrid, dirigé par
des hommes ayant combattu eux-mêmes durant la guerre civile, aurait
décidé de retirer la citoyenneté espagnole accordée
dix ans plus tôt aux brigadistes et de les renvoyer dans leurs
pays, toujours sous la botte fasciste.
Eh bien, ce scénario invraisemblable est en train de se réaliser
en Bosnie-Herzégovine. Il suffit de remplacer République
espagnole par République de Bosnie-Herzégovine et «
brigadistes » par « combattants musulmans ».
Environ 1 500 volontaires musulmans venus du monde entier ont combattu
dans les rangs de l’armée bosniaque durant la guerre qui
a ensanglanté ce pays de 1991 à 1995. La plupart d’entre
eux sont restés dans le pays et ont acquis la citoyenneté
bosniaque, soit en reconnaissance de leurs bons et loyaux services dans
la défense de la Bosnie agressée soit par mariage avec
une femme bosniaque.
Or voici que, depuis quelques mois, le gouvernement bosniaque a constitué
une commission chargée de réexaminer le dossier de ces
anciens combattants et de leur retirer leur nationalité. 330
hommes ont déjà été frappés par cette
mesure, 500 autres sont en attente de passer devant la commission. Une
fois privés de leur nationalité bosniaque, les intéressés
disposent de deux mois pour trouver un pays d’accueil. Et la plupart
d’entre eux n’en trouvent évidemment pas. Quel pays,
cinq ans après le 11 septembre, serait-il disposé à
accueillir des combattants de la liberté désormais étiquetés
« terroristes jihadistes » ?
Quelle mouche a donc piqué le gouvernement bosniaque ? Cette
mouche s’appelle l’intégration à l’Europe.
L’expulsion des combattants musulmans est une des conditions posées
à la Bosnie par l’Union européenne et par l’OTAN
pour son adhésion à ces deux structures. Et, fidèle
au proverbe ottoman « baise la main que tu ne peux mordre »,
le gouvernement bosniaque s’exécute. Le nouveau Premier
ministre, le Serbe de Bosnie Nikola Spiric ne fera que continuer sur
la voie tracée par son prédécesseur, le Musulman
Adnan Terzic, lui-même ancien combattant de la guerre de Bosnie.
« L’année qui est devant nous sera celle des grands
défis, dont le plus important est d’intensifier nos efforts
pour adhérer à l’Union européenne et à
l’OTAN », vient de déclarer Spiric. Et les choses
sont en bonne voie, puisque la Bosnie vient de signer l’accord
qui l’intègre au « Partenariat pour la Paix »,
première étape pour une adhésion à l’OTAN.
Et elle s’apprête à signer cette année l’Accord
de stabilisation et d’association avec l’Union européenne.
Le retrait de leur nationalité et l’obligation de quitter
la Bosnie est une véritable tragédie pour les anciens
combattants de liberté bosniaque. Où aller ? L’un
d’eux, le Tunisien Mounir Silini, a été arrêté
à Paris il y a quelques semaines alors qu’il tentait de
rejoindre la Grande-Bretagne. Menacé d’expulsion vers la
Tunisie, il a finalement pu être relâché et déposer
une demande d’asile en France. Deux Algériens, Noureddine
Gaci et Omar Frendi, ont été arrêtés par
la police italienne à Parme le 18 janvier, en possession de faux
papiers. Leur arrestation s’inscrit dans une opération
lancée par la police italienne à l’échelle
nationale sous le nom de code « Retour 2 », destinée
à identifier et arrêter les ex-combattants musulmans fuyant
la Bosnie et tentant leur chance sur le territoire italien.
Ce n’est pas la première fois que les Bosniaques trahissent
leurs frères d’armes. Ils ont déjà livré
à la CIA six Bosniaques d’origine algérienne qui
sont toujours détenus à Guantanamo, après avoir
été acquittés par la justice bosniaque de l’accusation
d’avoir préparé un attentat (imaginaire) contre
l’ambassade US à Sarajevo.
Un procès récent à Sarajevo a contribué
à entretenir la paranoïa antiterroriste. Mirsad Bektasevic,
une jeune Suédois né en Serbie, âgé de 19
ans, Abdulkadir Cesur, un jeune Turc né au Danemark de 21 ans
et Bajro Ikanovic, un Bosniaque de 29 ans, ont été condamnés
respectivement à 15 ans et 4 mois , 13 ans et 4 mois et 8 ans
de prison pour avoir préparé des attentats à l’explosif
contre des cibles non-préciséees.
Les ex-combattants musulmans, dont un certain nombre de Maghrébins,
qui sont presque tous âgés de 40 ans et plus, n’ont
évidemment rien à voir avec ce genre d’affaires.
Ils s’étaient tous refait une vie civile et familiale pacifique.
Ce n’est pas l’avis de Bruxelles, Berlin, Londres, Rome
et Paris ni bien sûr de Washington.
Il serait temps que les défenseurs des droits de l’homme
et du citoyen et les parlementaires européens s’alarment
de ce scandale. Sinon, des centaines d’hommes se retrouveront
à terme dans des prisons tunisiennes, algériennes, marocaines,
saoudiennes, égyptiennes, syriennes, pakistanaises ou russes,
qui ne sont que des îles de l’archipel du nouveau goulag
de l’Empire dont le centre est à Guantanamo.
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