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Bosnie

«Quand on dira Mostar, les gens répondront: c'est la ville qui a une statue de Bruce Lee»


Trente-deux ans après la mort de la légende du kung-fu, une statue de Bruce Lee devrait être inaugurée dimanche à Hong Kong. Mais c'est la ville de Mostar qui sera la première au monde à avoir sa statue. La cité bosniaque coiffe la chinoise au poteau en dévoilant la sienne dès samedi.
Wong Yiu-keung, président du fan-club de Bruce Lee à Hong Kong, «attendait ça depuis longtemps» et se battait depuis des années pour que l'homme qui a fait connaître le kung fu au monde soit dignement honoré. C'est son association qui a financé la totalité des 100.000 dollars qu'a coûté la statue. Elle devrait mesurer deux mètres et demi et représenter Bruce Lee torse nu brandissant son arme favorite : le nunchaku. Sa statue se dressera dans l'Avenue des Stars, le Sunset boulevard de la cité autonome, où les vedettes locales, comme à Hollywood, ont laissé leurs empreintes sur les trottoirs. Son inauguration donnera lieu à un mini-festival d'une semaine auquel participeront le frère et la s¦ur du statufié, Robert et Phobe.
A Mostar, ville peuplée par des Bosniaques, musulmans croates et serbes, et qui a été dévastée par les guerres interethniques, ce n'est pas tant l'acteur qui est mis en avant que les valeurs qu'il incarnait. Une statue de Bruce Lee comme symbole de la lutte pour la justice et contre les haines interconfessionnelles. Il est vrai que la discrimination contre les Chinois est une permanence dans les films du maître du cri qui tue et du doigt dans le nez. C'est même le sujet de l'intrigue de «La fureur de vaincre» dans lequel des Japonais cruels et cyniques foulent au pied les traditions d'une école de kung fu chinoise.
C'est l'association multiethnique le Mouvement urbain de Mostar qui est à l'origine du projet. Par l'érection de ce monument, elle veut montrer que «la force cruelle ne peut pas vaincre ceux qui luttent pour la justice». L'écrivain bosniaque Veselin Gatalo espère, quant à lui qu'avec cette statue «quand on dira Mostar, les gens répondront: c'est la ville qui a une statue de Bruce Lee.» Un moyen comme un autre de tourner la page.
Bruce Lee aurait eu 65 ans cette année. Il est mort en 1973, à 32 ans, d'un ¦dème cérébral lié à une allergie à l'aspirine. Ses démonstrations d'arts martiaux lui ont valu ses premiers succès. Notamment sa maîtrise du «One inch punch» : un coup de poing surpuissant lancé à quelques centimètres seulement de sa cible.
Ses plus grandes réussites cinématographiques sont «Big Boss» et «la Fureur de vaincre» sortis en 1971, «la Fureur du dragon» et «Opération dragon», en 1973, et l'inachevé «Jeu de la mort» sorti après son décès, en 1978.
Source : Libération, avec AFP, 25 novembre 2005

 

Tous les auteurs du génocide de Srebrenica identifiés


17 074 : ce chiffre incroyable est celui du nombre des auteurs du génocide de 8 000 musulmans en juillet 1995 à Srebrenica, tels qu'ils ont été identifiés par une commission d'enquête mise en place en 2003 par le gouvernement de la Republika Srpska, à Banja Luka, sous pression internationale. La commission ne va par rendre publics les noms mais les remettre au procureur de la Republika Srpska, en attirant son attention plus particulièrement sur les fonctionnaires et les responsables élus parmi les meurtriers. De quoi donner du travail aux constructeurs de prisons...
Pendant ce temps, un nouveau charnier contenant les restes de 213 victimes du génocide de Srebrenica a été mis au jour par une équipe de médecins légistes dirigée par Murat Hurtic, à Liplje, dans le nord-est de la Bosnie. À première vue, il s'agirait d'un charnier secondaire, où les victimes, après avoir été déterrées au bulldozer d'un premier charnier avaient été à nouveau enfouies, dans le cadre des tentatives serbes pour cacher les preuves du crime.
Source : RFE/RL Newsline, 5 octobre 2005

 

 

Éditorial n° , 11 juillet 2005


Srebrenica : un crime impuni

 

la scène se passe dans l'après-midi du vendredi 14 juillet à Paris : dans les jardins de l'Élysée, le président français récemment élu, Jacques Chirac, déclare la bouche en coeur qu'il ne sait rien sur Srebrenica. "On ne nous informe pas". Des journalistes britanniques révèleront quelques années plus tard que Chirac avait menti. Et qu'il est co-responsable du génocide de 8 000 hommes musulmans par les miliciens du général Mladic, appuyés par l'armée serbe de Slobodan Milosevic. Quelques jours auparavant, à Zagreb, le général Janvier présidait une réunion de l'état-major des Casques bleus, lorsqu'on vint l'appeler pour recevoir un appel téléphonique de Chirac, depuis Paris. Le président français annonçait au général qu'il s'était engagé auprès de Milosevic à ne pas intervenir à Srebrenica, en échange de quoi les Serbes relâcheraient les casques bleus français qu'ils avaient capturés. Sur le terrain, les Casques bleus néerlandais basés à Potocari laisseront donc les hommes de Mladic embarquer les hommes de Srebrenica, "zone protégée", dans des autobus et des camions pour leur dernier voyage. Le commandant néerlandais ira même jusqu'à signer un papier reconnaissant que Mladic s'était comporté correctement et sera photographié en train de trinquer avec Mladic et son staff. Quelques années plus tard, ce même commandant déclarera à la commission d'enquête parlementaire néerlandaise qu'il n'avait pas trinqué avec du champagne, mais simplement avec de l'eau...
Le crime de Srebrenica a été commis avec de nombreuses complicités des chefs d'État occidentaux et des responsables de l'ONU. Il est à ce jour impuni. Le restera-t-il éternellement ?
La rédaction de Quibla

 

Lire aussi :

- 10 ans après, Srebrenica commémore le massacre de 8 000 musulmans
- Javier Solana : Srebrenica, "échec honteux et colossal" de la communauté internationale
- Carla Del Ponte : "Je boycotte la commémoration de Srebrenica par respect pour les victimes"
- Srebrenica: la trahison du 11 juillet 1995, par Françoise JEANSON et Bernard GRANJON

 

10 ans après, Srebrenica commémore le massacre de 8 000 musulmans


Des milliers de personnes participaient lundi à Srebrenica (est) aux cérémonies du dixième anniversaire du massacre par les forces serbes de Bosnie de quelque 8.000 Musulmans en juillet 1995, un événement marqué par la présence du président serbe Boris Tadic, venu rendre hommage aux victimes.
M. Tadic est le premier chef de l'Etat serbe à faire un tel geste. Vêtu d'un costume noir, cravate noire à rayures blanches, M. Tadic s'est arrêté devant les 610 dépouilles de victimes, alignées sur une pelouse, qui devaient être mises en terre à la fin des cérémonies.
Entouré d'un important dispositif de sécurité, M. Tadic s'est incliné devant les dépouilles avant de rejoindre les personnalités internationales participant aux cérémonies, dont les ministres britanniques, français et néerlandais des Affaires étrangères, Jack Straw, Philippe Douste-Blazy et Ben Bot.
Le président du Tribunal pénal international (TPI), Theodor Meron, et l'ancien diplomate américain Richard Holbrooke, l'un des artisans de l'accord de paix de Dayton (Etats-Unis) qui a mis un terme à la guerre interethnique de Bosnie (1992-1995), étaient également présents.
Les Etats-Unis étaient représentés par Pierre Richard Prosper, diplomate de haut rang chargé des affaires de crimes de guerre.
Des survivants du massacre de 1995 avaient annoncé auparavant que M. Tadic ne serait pas bienvenu. Le président serbe avait répondu qu'il voulait par sa présence "rendre hommage aux victimes innocentes".
"Je vais à Srebrenica pour rendre hommage aux victimes innocentes et pour montrer ainsi, en tant que président de la Serbie, l'attitude de la Serbie par rapport aux crimes commis contre des Musulmans", avait indiqué M. Tadic la veille dans une déclaration.
Dans son allocution, Jack Straw a dit "la honte de la communauté internationale" de ne pas avoir été en mesure d'empêcher le massacre.
Il a également lu un message de son Premier ministre, Tony Blair, qui estime que les auteurs des attentats de Londres jeudi dernier "cherchent à semer la haine entre les religions et les cultures". "Il est de notre devoir devant l'humanité de faire en sorte qu'ils n'y réussissent jamais", ajoute le message.
"Srebrenica n'aurait jamais dû arriver. Srebrenica a été un échec de l'Otan et des soldats de maintien de la paix de l'Onu, et une tragédie que l'on n'aurait jamais dû laisser arriver", a déclaré à la presse Richard Holbrooke sur les lieux du massacre.
Les cérémonies marquant l'anniversaire de la pire tuerie en Europe depuis la Seconde guerre mondiale ont commencé vers 10h00 GMT.
Les organisateurs avaient indiqué qu'il comptaient sur la venue de quelque 50.000 personnes.
A l'issue des cérémonies, 610 corps de victimes identifiées, âgés de 14 à 75 ans, devaient être mis en terre au cimetière commémoratif construit à l'entrée de Srebrenica.
"Mon coeur est brisé. Je n'ai pas de mots pour exprimer mon drame", a dit en larmes Beguna Mujic, venue enterrer ses deux frères et son fils tués en 1995.
Depuis 2003, date de la création de ce cimetière, plus de 1.300 victimes identifiées y ont été enterrées.
Les cérémonies se déroulent sous une haute protection policière, car la police a récemment découvert 35 kilos d'explosifs sur le site du mémorial. Aucune information n'a été dévoilée quant à l'évolution de l'enquête.
Considérés comme les responsables de ce massacre, les ex-chefs politique et militaire des Serbes de Bosnie, Radovan Karadzic et Ratko Mladic, inculpés par le Tribunal pénal international (TPI) de génocide en 1995, sont toujours en fuite.

Source : AFP, 11 juillet 2005


Javier Solana : Srebrenica, "échec honteux et colossal" de la communauté internationale


Le responsable de la politique étrangère de l'Union européenne a reconnu lundi que le massacre de 8.000 musulmans bosniaques il y a dix ans à Srebrenica était un "échec honteux" pour la communauté internationale.
"Les victimes avaient mis leur confiance en la protection internationale", a-t-il déclaré dans un communiqué. L'ONU avait déclaré l'enclave "zone protégée", gardée par des casques bleus néerlandais. "Mais nous, la communauté internationale, les avons abandonnés. Ce fut un échec colossal, collectif et honteux".
Selon lui, l'UE a appris là une "terrible leçon", et ce massacre, le pire depuis la fin de la seconde guerre mondiale sur le continent, fut en partie la conséquence de l'absence d'une "Europe forte et unie".
De son côté, Bernard Kouchner, ancien haut représentant de l'ONU au Kosovo, a estimé sur France-Inter que " Srebrenica, "c'est l'angélisme, c'est la naïveté faite lâcheté", a ajouté le fondateur de Médecins sans frontières (MSF).
"Je frémis encore de ce que nous avons laissé faire sans que personne ne soit sanctionné, sans que le général Mladic et M. Karadzic soient arrêtés", a-t-il poursuivi.
"Nous sommes très forts dans les commémorations mais nous ne sommes pas très forts dans la détermination de protéger les autres", a déploré l'ancien ministre français, jugeant que "cette ingérence pour protéger les minorités a fait quelques progrès, a évolué légèrement".
L'année dernière, l'UE a envoyé des forces en Bosnie, qui ont pris le relais des soldats de la paix de l'OTAN.
Source : AP, 11 juillet 2005

 

Carla Del Ponte, procureure du Tribunal international pour l'ex-Yougoslavie : "Je boycotte la commémoration de Srebrenica par respect pour les victimes"


Propos recueillis par Stéphanie Maupas, Le Monde, 10 juillet 2005

Vous fustigez l'OTAN et la communauté internationale pour leur incapacité à arrêter Radovan Karadzic et Ratko Mladic, les chefs politiques et militaires des Serbes de Bosnie, responsables du massacre de Srebrenica, où près de 8 000 Musulmans bosniaques ont été tués, le 11 juillet 1995. Que comptez-vous faire ?


A la fin de l'année, je rendrai publiques les informations dont je dispose sur les raisons pour lesquelles Radovan Karadzic et Ratko Mladic n'ont pas été arrêtés. Ce n'est pas une menace, mais ils doivent être transférés au tribunal [pénal international pour l'ex-Yougoslavie] de La Haye. En décembre, quand je serai devant le Conseil de sécurité des Nations unies, s'ils sont toujours en fuite, je dévoilerai ces informations que j'ai recueillies pendant six ans.
Je me dois d'en informer le Conseil de sécurité, tout simplement parce que je porte la responsabilité de conduire devant la justice les plus hauts responsables militaires et politiques des crimes commis en ex-Yougoslavie.


Vous pensez que les forces présentes en Bosnie-Herzégovine coopèrent pour tenter d'arrêter les criminels de guerre ?

Depuis quelque temps, il existe un système de coordination entre l'OTAN, l'Eufor [la force européenne de défense, présente en Bosnie-Herzégovine depuis décembre 2004], les autorités nationales et le TPIY. Nous travaillons désormais ensemble. J'y crois, je sens qu'ils en ont la volonté et qu'ils sont fatigués de ce procureur qui vient frapper à leur porte, ce que je peux comprendre !


Avez-vous toujours l'intention de boycotter la cérémonie de commémoration de Srebrenica ?

Je la maintiens pour deux raisons. Par respect pour les victimes, avant tout. Je suis le procureur de ce tribunal, j'ai pour mandat de conduire Radovan Karadzic et Ratko Mladic devant la justice pour le génocide de Srebrenica.
Comment pourrais-je apparaître aux cérémonies de commémoration de Srebrenica ? Je peux bien expliquer que je ne peux rien faire, que je ne dispose pas des forces nécessaires, mais, aux yeux des victimes, je suis responsable. Et c'est juste qu'il en soit ainsi. J'ai dit aux mères de Srebrenica que je me rendrais au mémorial de Potocari le jour où Karadzic et Mladic, ou l'un des deux, seront à La Haye. Ensuite, je voulais "provoquer" en quelque sorte, dire : vous, les membres de la communauté internationale, vous osez aller commémorer Srebrenica sans être parvenus à arrêter Karadzic et Mladic ! C'est facile de participer à l'enterrement des victimes.


Durant le sommet de l'OTAN à Istanbul en juin 2004, vous aviez annoncé l'arrestation imminente de Radovan Karadzic. Aujourd'hui, vous semblez ne plus avoir d'informations ...

Ce n'est pas à moi de localiser les fugitifs ni de les arrêter. Je ne dispose que d'une petite équipe de renseignement, qui peut apporter sa contribution aux recherches. Et concernant Radovan Karadzic, je n'ai pas d'indications particulières. Quant aux spéculations dans les médias, je ne crois pas que ce soit très solide. Il y a eu l'enterrement de sa mère [début mai, au Monténégro]. Il y avait beaucoup de monde, mais c'était... surtout des espions ! Il était clair que Radovan Karadzic ne se rendrait pas aux funérailles de sa mère, il se serait fait arrêter.
Ce qui est étonnant, c'est qu'il n'existe pas de réelles informations sur lui. Normalement, un fugitif est repéré, suivi. Ce qui me laisse perplexe, c'est que lorsque je parle avec le ministre de l'intérieur de la République des Serbes de Bosnie [l'une des deux entités de la Bosnie-Herzégovine] il me dit qu'il est à Podgorica. Si je demande aux autorités monténégrines, on me répond qu'il est à Belgrade. Chacun écarte les soupçons et les éléments qui permettraient de dire qu'il est sur son territoire.


Les autorités serbes ont vraiment la volonté d'arrêter Ratko Mladic ?

Je crois que le gouvernement serbe a réellement l'intention d'arrêter Ratko Mladic. Lors de ma dernière visite à Belgrade [le 2 juin], le premier ministre Vojislav Kostunica m'a assuré qu'ils y travaillaient. Pourquoi cette nouvelle politique ? Ils veulent entrer dans l'Union européenne et commencer les négociations le 5 octobre. L'UE nous a beaucoup aidés à partir du moment où elle a conditionné l'ouverture des négociations pour rejoindre l'Union à la volonté de ce pays de pleinement coopérer avec nous.
C'est une pression politique importante que l'UE continue de maintenir. De leur côté, les autorités serbes veulent en finir avec cette affaire qui, politiquement, les dérange. Cependant, annoncer que Ratko Mladic est en Serbie n'est pas une nouvelle. Je le dis depuis six ans ! Je ne demande pas de détails. Je souhaite simplement que les fugitifs soient ici, à La Haye. Une fois que Ratko Mladic sera sous les verrous, il n'y aura pas de problèmes pour les autres : son arrestation rendra encore plus intolérable la fuite de Radovan Karadzic.

 

Srebrenica: la trahison du 11 juillet 1995

 

Dix ans après les massacres en Bosnie, il reste à tirer les enseignements de la crise.

par Françoise JEANSON et Bernard GRANJON, Libération, 11 juillet 2005
Françoise JEANSON est docteur et présidente de Médecins du monde et Bernard GRANJON est docteur et ancien président de Médecins du monde.
Dix ans déjà : peut-on oublier le 11 juillet 1995 ? Oublier ces camps de toile hâtivement dressés près de Tuzla à quelques dizaines de kilomètres de Srebrenica, la ville martyre ? Oublier ces femmes, ces enfants, aux regards de bêtes traquées, tout surpris d'avoir échappé à l'horreur, au terme d'une marche hallucinante à travers champs et forêts : «Je ne peux pas regarder en moi-même. Si je le fais, je ne vois qu'un gouffre et si je m'approche je tombe au fond !» Nous avions déjà plusieurs fois croisé ces regards vides à Sarajevo, à Zenica, en tout lieu de Bosnie où Médecins du monde était présent depuis le début du conflit. Pourtant, d'emblée, la situation s'était alourdie d'une absence insupportable : «Où sont passés nos maris, nos pères, nos fils, que l'armée et les forces paramilitaires ont arrachés à notre présence ?» Manquaient en effet à l'appel environ 8 000 personnes sur le sort desquelles, très vite, le doute n'a plus été permis. Aussitôt rentrés en France nous avons dénoncé, dans la torpeur d'un été torride, vide de toute autre actualité que festive, ce qui était déjà pour nous un massacre, et dont nous n'imaginions pas encore à quel point il allait constituer l'une des pages les plus sombres de l'histoire européenne.
«Un mort est un drame, un million de morts est une statistique.» Dès lors, que représentent 40 000 personnes déportées et 8 000 morts, dont des garçons de moins de 16 ans, des hommes de plus de 60 ans, même si c'est le pire massacre survenu en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ? Un tel chiffre - que le Tribunal pénal international pour l'Ex-Yougoslavie (TPIY) devait, quelques années plus tard, rapporter à un génocide qualifié - mérite-t-il d'être singularisé, comparé aux 800 000 morts au Rwanda, aux 3 500 000 morts de la guerre civile embrasant depuis dix ans la République démocratique du Congo, sans parler du Kosovo ni du Darfour, toutes missions dans lesquelles Médecins du monde s'est trouvé impliqué avec un même sentiment d'insuffisance et d'abandon ?
Car le massacre de Srebrenica n'est pas seulement un drame : c'est une trahison ! N'avait-on pas désarmé cette population en lui promettant assistance et en faisant de cette enclave une «zone protégée» ? C'est forts de cette garantie que ses habitants n'avaient pas songé à fuir devant l'avancée des troupes serbes. Le «général Courage» avait même donné, en toute bonne foi, sa parole d'officier et cautionné cette assurance de sa haute autorité. Pourtant l'encerclement de la ville puis son invasion par les soldats de Radovan Karadzic et de Ratko Mladic, le 11 juillet 1995, n'étaient pas passés inaperçus, les appels de détresse avaient bien été entendus par tous les états-majors européens. Pourquoi cette information n'a-t-elle pas été relayée par l'ONU afin d'organiser la protection ou l'évacuation des habitants de Srebrenica ? Pourquoi le général Janvier n'a-t-il pas autorisé en juillet 1995 les frappes aériennes de l'Otan, seul moyen, en l'occurrence, de protéger les populations civiles, alors qu'il n'y avait aucun obstacle légal à l'usage de la force, que le bataillon hollandais présent dans la ville en avait fait la demande réitérée, que des frappes aériennes avaient été lancées à plusieurs reprises en 1994 pour défendre les zones de sécurité de Gorazde et Bihac ? La France a-t-elle cherché, en marge de la chaîne de commandement des Nations unies, à retarder et à minimiser les frappes aériennes de l'Otan pendant l'attaque serbe contre Srebrenica ? A-t-elle passé en juin 1995, en marge des Nations unies, un marché non autorisé, afin d'obtenir la libération des Casques bleus pris en otage, contre l'arrêt définitif des frappes aériennes ? L'abandon était-il programmé, comme on a pu le prétendre, parce que le partage de la Bosnie multiethnique était déjà organisé et que, par malheur, Srebrenica se trouvait dans la zone attribuée à la Serbie ? Il ne restait donc qu'à laisser aux armes le soin de réaliser ce qui, sans elles, eût été plus difficile à obtenir une fois la paix revenue ! Sur ce plan le résultat est une réussite : avant la guerre, il y avait 37 000 habitants sur la commune de Srebrenica, dont 73 % de Bosniaques. Aujourd'hui, il y a environ 10 000 habitants, dont 60 % des Serbes de Bosnie !
Quoi qu'il en soit, dans la brèche de l'abandon, allait s'engouffrer le vent mauvais de la plus lâche des veuleries. Ainsi des troupes des Nations unies - privées, il est vrai, des moyens nécessaires -, prêtes à accepter comme argent comptant les promesses des criminels et trinquant avec les soldats du général Ratko Mladic, juste avant que soit donné le signal des massacres. On a même vu, comble du cynisme, un prêtre orthodoxe bénir les troupes génocidaires de la division des «Scorpions», au moment où elles s'apprêtaient à entamer leur répugnante besogne : «Fais que ta fidèle armée puisse dominer le peuple ennemi... Au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit, bonne chance et bon retour...»
Pourtant, naguère, au lendemain de la guerre du Biafra, nous autres French Doctors nous étions autorisés à proclamer «plus jamais ça !», en faisant allusion aux camps d'extermination sur l'existence desquels s'était abattue, trente ans plus tôt, la chape de plomb du silence. Rassemblés sous cette bannière, nous venions de découvrir le «devoir d'ingérence», cet engagement moral et individuel, véritable résurgence moderne du mythe d'Antigone (la morale est toujours au-dessus de la loi), que nous allions exporter un peu partout dans le monde. Les organisations humanitaires en général et Médecins du monde en particulier ont-ils failli à leur devoir, en Bosnie et ailleurs, là où leurs interventions n'ont pu éviter le pire ? Nous ne le pensons pas car nous ne nous sommes jamais contentés de soigner, nous nous sommes toujours efforcés de témoigner. En Bosnie, comme nous l'avions fait un an avant au Rwanda, comme nous allions le refaire au Kosovo ou au Darfour, nous avions proclamé que l'on n'arrête pas les massacres avec des médecins ou des infirmières, que la solution est politique, que l'humanitaire exercé isolément constitue un piège dans lequel nous nous efforçons de ne pas tomber. La communauté internationale, qui porte la responsabilité de ce sinistre 11 juillet 1995, qui n'a pas su et sans doute pas voulu faire valoir ce «droit d'ingérence» qui lui appartient en propre, saura-t-elle tirer profit de ce manquement à la plus impérieuse de ses obligations ? On peut en douter en voyant le Soudan s'enfoncer chaque jour davantage dans les horreurs de la guerre et de ses pires exactions, les enfants du Niger mourir de faim dans l'indifférence estivale, Karadzic et Mladic continuer à bénéficier des complicités sans lesquelles ils comparaîtraient depuis longtemps devant le TPIY. Peut-on imaginer que la Cour pénale internationale acquière un jour suffisamment d'indépendance par rapport aux gouvernements de la planète pour pouvoir juger, malgré leurs pressions, les chefs d'Etat suspects de crimes depuis 2002 ? La justice, qui a su rattraper les criminels nazis à Nuremberg, japonais à Tokyo, Barbie et Papon en France, pourra-t-elle juger les instigateurs du génocide de Srebrenica et ceux qui, par leur silence et leur abandon, portent une lourde part de responsabilité ? Sont principalement visés la France et les Pays-Bas. La France parce qu'elle commandait l'ensemble des forces de protection des Nations unies dans l'ex-Yougoslavie, les Pays-Bas parce que leur contingent était chargé de protéger la ville de Srebrenica. La remarquable opiniâtreté de la procureure du TPIY de La Haye, Carla del Ponte, parviendra-t-elle à faire la part de toutes les culpabilités ? Alors peut-être tous les dirigeants du monde se convaincront-ils de leur inaliénable responsabilité face aux crimes commis ou qu'ils seraient tentés de commettre. Alors peut-être les survivants pourront-ils amorcer une guérison, lorsque les auteurs de ces exactions auront été nommés, châtiés et qu'auront pu s'édifier ces mémoriaux de l'impensable, sans lesquels il n'est pas de restauration individuelle ou collective. Alors peut-être les humanitaires se sentiront-ils moins impuissants face à tant d'autres drames comparables à celui de Srebrenica, que, par leurs témoignages, ils n'ont jamais cessé de dénoncer, le plus souvent en vain.

 

 

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