Rap cubain, rap français et tolérance
par Maxime Vivas, 8 février 2006
Dans sa rubrique « Cinéma », Télérama
du 8 février 2006 nous présente ainsi le documentaire
« Havana hip hop underground » réalisé par
Yves Billon : « Salsa, rumba, guarija, on savait Cuba fertile
en musique. Depuis cinq ans aussi, le rap y fleurit, toléré
par le régime…. » Toléré !
C’est ici qu’il faut encore rappeler ce constat de Pierre
Bourdieu sur « la circulation circulaire de l’information
». Un journaliste pêche du côté de la CIA
l’expression « lider maximo » pour désigner
Fidel Castro, et tous les journalistes, qui se lisent entre eux et
qui croient TOUJOURS ce qu’écrit la presse, la reprennent
dans chaque article, laissant entendre, sans pour autant le dire,
que le dirigeant de la Révolution se fait appeler ainsi. Du
coup, apparaissent en images subliminales les immenses statuts qui
doivent parsemer l’île, comme celles de Saddam Hussein
en Irak ou de Kim Il Sung en Corée. L’insinuation papelarde
introduit une conclusion irréfutable et carrée : dictature.
Dictature car, contrairement à l’Afghanistan, aux USA,
à la Colombie, au Pakistan, à l’Italie, etc.,
il n’y a pas dans l’île un gouvernement mais un
« régime » dans lequel l’expression musicale
dépend, non pas de lois comme dans les pays « démocratiques
», mais du bon vouloir d’un chef qui, selon son humeur,
interdit ou pas certains agencements de notes et de mots.
Naguère, j’ai polémiqué avec un Internaute
qui avait écrit un article dans lequel il prétendait
que « la dialectique marxiste » n’est « jamais
venue à bout de l’amour des Cubains pour le baseball.
» Qu’importe si les joueurs de baseball sont adulés
là-bas : l’idée, collée sur la caricature
de Cuba dessinée par la presse occidentale était : Baseball=
Amérique=détestée par le « régime
»= persécution.
Le rap donc. Il suffit de frapper « Rap Cuba » sur son
moteur de recherche (les journalistes ne devraient-ils pas le faire,
de temps à autre, pour voir si la vérité ne se
démarque pas de leurs impressions nées par auto-intoxication
?) pour voir surgir des pages entières sur le rap cubain.
Quelques extraits.
En 1996 (il y a DIX ans, donc), le premier Festival du mouvement RAP
cubain a eu lieu à La Havane.
Le site d’Espagnol de l’Académie de Paris nous
présente ainsi le film « Havana hip hop underground »:
« Le récit de l’éclosion spectaculaire du
rap à Cuba - plus de 600 groupes de rap en moins de 5 ans-
permise par le régime castriste, à la Havane surtout,
mais aussi dans beaucoup d’autres villes de Cuba. Un panorama
d’un univers musical nouveau sur l’île de la salsa.
»
Avis Cinélangues : « Intéressant documentaire
qui permet d’aborder Cuba sous un aspect inédit, celui
du rap aujourd’hui, l’un des seuls vecteurs d’une
expression libre et indépendante, autorisée et parfois
même promu par le pouvoir. Mélange d’interviews
de jeunes rappeurs […] et d’images de concerts…
»
Faisons un résumé d’étape : Six cent groupes
de rap se sont formés en dix ans dans cette petite île
(et la « dictature » n’a rien fait ? Comme pour
le baseball ? Pas un emprisonnement, une interdiction de concert,
un matraquage, un procès ?). Non, ils sont « tolérés
», « permis », « autorisés »,
voire « promus » par le pouvoir. Cherchez l’erreur.
Le rap est un des rares espaces de liberté ? On a lu plus haut
que salsa, rumba, guarija pouvaient y être ajoutés. Et
le jazz ? On n’a jamais lu que le rock était prohibé,
ni la musique classique. On vient de voir le retour en force des Beatles.
En creusant un peu, on allongerait la liste jusqu’à vérifier
que ce qui est interdit à Cuba, c’est la propagande en
faveur de l’ennemi et rien d’autre. « Dans la révolution
tout, hors de la révolution, rien. » C’est José
Marti qui a lancé ce slogan en vigueur dans l’île
et c’est grâce à cette règle que, contrairement
à tous les autres pays d’Amérique latine, Cuba
n’a plus subi depuis 1959 la loi des USA avec son cortège
de coups d’Etats militaires sanglants, de massacres de la population,
de tortures, de disparitions, de famines, d’analphabétisme,
de mortalité précoce, de SDF, d’escadrons de la
mort, de pillages des biens de la nation, de soumission de tout un
peuple à l’Empire.
Tolérés, donc. C’est-à-dire autorisés
à brailler dans les caves et les salles des fêtes ? Voyons
sur le site Caribefolk. On y apprend que deux émissions hebdomadaires
sont consacrées au rap sur la radio cubaine : " Nunca
es tarde " et " La esquina del rap ". La diffusion
n’est pas limitée à l’île : par exemple,
les Français abonnés au câble peuvent écouter
" Nunca es tarde », tous les mercredis de 18 à 19
H (heure cubaine, ajoutez 6 h en France). A la télévision,
on peut regarder " A moverse " (les dimanches de 12 à
13 h) et " Cuerda Viva " (les samedis de 14 à 14
h 30), sur Cubavision. Le site signale également de grands
concerts publics à La Havane et rend compte de l’opposition
entre les rappeurs qui acceptent la télé et les puristes
qui la boudent. Voilà pour « tolérés ».
Donc, finalement, on les entend. Certes, mais c’est parce qu’ils
scandent : « Viva la Révolution y el comandante ! ».
Car, nous savons (puisque toute la presse nous le dit) que la moindre
contestation du « régime-castriste-et-du-lider-maximo
» conduit dans les « geôles-du-goulag-tropical ».
Mais, patatras ! Leurs titres traitent du racisme, du métissage,
des difficultés de la vie à Cuba, de l'amour entre cubains
face au tourisme de masse et aux intérêts d'argent (mariages
blancs avec des étrangères), des jineteras. Prenons
le cas du rappeur Candyman dont les textes visent frontalement la
police et la bureaucratie. Sans passer à la télé
ni à la radio, il donne des concerts, qui peuvent lui rapporter
1000 euros (salaire moyen à Cuba : 15 euros).
Résumé final : nous venons de découvrir ensemble
une dictature de fer dans laquelle les groupes de rap prolifèrent
; les rappeurs dénoncent les tares de leur société,
bénéficient d’émissions régulières
à la télé et à la radio, se produisent
en concert dans la capitale, peuvent gagner en un soir l’équivalent
de cinq ans d’un salaire moyen. Par conséquent, nous
sommes invités à compatir. Et seuls les passéistes
attachés à la notion d’égalité s’aviseront
de noter que l’élément choquant dans cette affaire
est la disproportion des revenus entre les ouvriers et les artistes.
Mais que fait le « régime » ? Se peut-il que les
autorités se bornent, comme partout au monde (et ce mimétisme
est en effet déplaisant), à ne pas s’investir
dans la promotion prioritaire des plus contestataires ? L’hypothèse
ne saurait être qualifiée de farfelue.
Et nos rappeurs à nous ? Sont-ils pas mieux tolérés
et promus ? En décembre, j’ai signé la pétition
suivante. Je l’ai fait sans appétence exagérée
pour ce style musical, mais parce que rien ( et en l'occurence pas
la survie de notre pays, menacé par personne) ne justifie qu’on
s’en prenne à « l’un des seuls vecteurs d’une
expression libre et indépendante, autorisée »
pour les jeunes des banlieues par le « régime chiraquien
» (vieillissant).
« Nous sommes tous des rappeurs de banlieue
200 élus de droite n'ont rien trouvé de plus urgent
que de s'attaquer au rap ! Ils viennent de demander au ministère
de la justice de poursuivre des rappeurs et crient haro sur cette
musique des banlieues, source à leurs yeux des maux des "
quartiers ".
Ce réflexe primaire consiste à casser le thermomètre
plutôt que s'en prendre à la maladie. Le rap dit avant
tout que les jeunes vont mal. Il dénonce une société
corrompue par l'argent, les inégalités et la domination,
il critique l'oppression policière et l'iniquité de
la justice, il parle de l'identité blessée d'une jeunesse
à l'abandon. C'est un cri de détresse, une réaction
de défense contre la pauvreté des familles, la dureté
de la vie quotidienne, les faibles chances de promotion sociale, la
ségrégation de la cité, le racisme de secteurs
entiers de la population française.
Une partie de la jeunesse se méfie du reste de la société.
Elle le dit dans l'excès, parfois. Va-t-on renouer le dialogue
en mettant des chansons en prison ? C'est absurde.
Et c'est dangereux car cela marquerait une nouvelle et grave atteinte
à la liberté d'expression.
Nous soussignés, auteur(e)s, créateurs (trices), médiateurs(trices)
culturel(le)s , enseignants, citoyen(ne)s, nous déclarons solidaires
de ces jeunes et affirmons : nous sommes tous des rappeurs de banlieue.
»
Et nous voilà à nouveau renvoyés à cette
histoire de la paille aperçue dans l’œil du Castro
et de la poutre invisible dans le nôtre.