Traduire de l'arabe vers l'injustice
par Zachary Lockman, Los Angeles Times, 6 février
2006
Original : http://www.latimes.com/news/opinion/commentary/la-oe-lockman6feb06,0,531591.story?coll==la-news-comment-opinions
L'auteur dirige le département d'Études
moyen-orientales et islamiques de l'Université de New York
Traduit de l'anglais par Fausto Giudice, membre de Tlaxcala,
le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique
(transtlaxcala@yahoo.com). Cette traduction est en Copyleft.
J'enseigne l'histoire moderne du Moyen-Orient depuis plus de 20 ans.
J'ai contribué à former de nombreux étudiants
de troisième cycle, dont certains sont devenus professeurs
dans des universités à travers le pays. Mais pour un
de mes étudiants en troisième cycle à l'University
de New York, Mohammed Yousry, c'est un autre avenir qui se profile.
Reconnu coupable il y a un an de participation à une conspiration
visant à encourager le terrorisme, il pourrait être condamné
à une peine de réclusion de 20 ans dans une prison fédérale.
Connaissant Mohammed comme je le connais, et ayant suivi son procès
de près, je suis convaincu qu'il est la victime de cette sorte
de zèle excessif des procureurs dont nous n'avons vu que trop
d'exemples depuis le 11 septembre. Mais son cas est particulièrement
perturabnt dans la mesure où ce qui peut conduire Mohammed
derrière les barreaux, c'est le travail de traducteur et de
chercheur universitaire qu'il a effectué de bonne foi. Cela
ferait d'un simulacre de justice un précédent très
dangereux.
Mohammed est un homme gentil et modeste qui est arrivé d'Égypte
dans notre pays il y a 25 ans. Lui et sa femme (une chrétienne
évangélique) ont un fille qui suit des études
dans un collège baptiste. Mohammed est devenu citoyen US. Lorsque
je l'ai rencontré pour la première fois en 1995, il
étudiait l'Université de New York, payant sa scolarité
par ses propres moyens et travaillant comme taxi pour subvenir aux
besoins de sa famille mais aussi comme traducteur de l'arabe pour
des journalistes et des avocats. L'un des avocats ayant fait appel
à ses services était Lynne Stewart, l'avocate dde Cheikh
Omar Abdel Rahman, l'ancien guide spirituel, aveugle, d'une organisation
islamiste radicale égyptienne, et qui est purge actuellement
une peine de réclusion à perpétuité pour
avoir préparé un attentat contre les points de repère
de New York [les tours jumelles, NDT].
Lorsque Mohammed, il y a sept ou huit ans, a commencé à
discuter avec moi un possible sujet de thèse de doctorat, je
l'ai encouragé à écrire une biographie politique
de Abdel Rahman, en partie parce que son activité de traducteur
pour Stewart lui donnait un accès uniqué au religieux
emprisonné. Bien qu'ayant toujours été un laïciste
et un démocrate, rejetant totalement la version extrémiste
de l'Islam de Abdel Rahman, Mohammed a commencé à collecter
du matériel sur cet homme pour sa thèse et l'a même
interviewé sur ses idées et son itinéraire politique
au cours de visites dument autorisées en prison avec Stewart.
La diligence de Mohammed come traducteur et comme chercheur universitaire
allait lui coûter cher. En avril 2002, il a été
arrêté en même temps que Stewart et l'un de ses
assistants. Ils ont été accusés de conspiration
en vue de fournir un soutien matériel à des terroristes.
Deux ans auparavant, Stewart avait dit à un journaliste que
le détenu Abdel Rahman s'était opposé à
un cessez-le-feu négocié par ses supporters avec le
gouvernement égyptien. Bien qu'il n'en fût résulté
aucun acte de violence, le gouvernement US a prétendu que Stewart
avait non seulement violé les règlements gouvernementaux
- qu'elle avait accepté de suivre - restreignant la communication
avec Rahman mais qu'elle avait aussi encouragé le terrorisme.
Quoique Stewart ait pu faire il est de toute façon difficile
de voir en quoi Mohammed peut être tenu pour responsable de
ses actes. En tant que traducteur approuvé par le gouvernement,
il ne lui a même jamais été demandé d'accepter
les règlements que Stewart était accusée d'avoir
violé, et il n'avait aucune raison de remettre en cause la
légalité des instructions de son employeuse. Pendant
le procès, les procureurs ont recouru à des arguments
contradictoires. Ils ont insinué que Mohammed avait sciemment
violé la loi afin d'avancer dans sa recherche universitaire,
et même qu'il était un acolyte de Abdel Rahman. Mais
ils ont aussi du rconnaître que Mohamed ne s'était jamais
fait l'avocat de la violence ou du fondamentalisme islamique. Ma supposition
est qu'ils s'en sont pris à Mohammed pour coincer Stewart :
elle ne connaissait pas l'arabe et Abdel Rahman connaissait très
peu d'anglais si bien que, faute d'impliquer Mohammed dans la soi-disant
conspiration, les procureurs n'auraient pas eu grand-chose à
se mettre sous la dent.
C'est un Mohammed absourdi par ce qui lui arrive qui écoutera
la sentence en mars; s'il est condamné, il fera sûrement
appel. De nombreux avocats ont rejoint la défense de Stewart
car ils pensent que le gouvernemnt l'a ciblée afin de dissuader
d'autres avocats de défendre avec zèle des clients accusés
de terrorisme et aussi parce qu'ils sentent que son affaire pose de
sérieuses questions constitutionnelles.
Les poursuites contre Mohammed soulèvent des questions quelque
peu différentes mais tout aussi perturbantes. Un traducteur
doit-il finir en prison parce qu'il a obéi aux instructions
de son employeur, spécialement lorsqu'on voit que les procureurs
ont échoué à prouver qu'il avait l'intention
de violer la loi ? Le travail de recherche d'un étudiant pour
sa thèse de doctorat peut-il être transformé en
contribution à une conspiration visant à aider des terroristes
?
Si la condamnation de Mohammed est confirmée, on risque de
voir d'utres traducteurs poursuivis pour avoir fait leur travail et
d'autres universitaires subissant la détention pour avoir mené
des recherches sur des thèmes controversés. Cela représenterait
une attaque frontale contre les valeurs que npus disons chérir,
dont la liberté académique et les autres libertés
civiques. Cela affaiblirait aussi notre capacité à comprendre
l'extrémisme musulman et à le contrer efficacement.