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Tribune

C’est Niemöller, pas Brecht

Enrique Medina, Página 12 (Buenos Aires), mardi 11 avril 2006 et www.rebelión.org

Traduit de l'espagnol par Maria Poumier, membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique
(transtlaxcala@yahoo.com). Cette traduction est en Copyleft.


Sous prétexte de circonstances mémorielles, la presse, la radio et la télé rivalisent de lieux communs, ces derniers temps. En général, l’usage quotidien de la parole ne s’améliore pas à coups d’incursions dans les sphères supérieures de la langue mais plutôt par l’incursion cryptographique des jeunes sur le net, par la pub, l’argot, tout ce qui relève de la facilité. C’est la raison pour laquelle les dictionnaires de l’Académie se bornent à enregistrer, à chaque nouvelle édition, les choix de la majorité, en bien ou en mal. On croit que les choses en restent là, au niveau du concret, du domaine de la physique et des faits, et que c’est inoffensif, mais toute acte obéit à une idée philosophique, correspond à une nécessité. L’arme qui tue porte en elle un concept : la gégène est sadique, le revolver est lâche, le couteau, intime et risqué, peut être brave. Aussi une bonne intention peut avoir des conséquences graves, lorsque, pour valider une opinion personnelle, par ignorance ou par négligence, on s’appuie sur des éléments de preuve ou des concepts erronés auxquels le temps a conféré une auréole, et qui, simplement à force de répétitions, acquièrent un prestige mythologique.

Et voilà comment on aboutit à la pensée unique ; la pensée unique est menteuse et ennuyeuse, mais aussi dangereuse, parce qu’elle désoriente le destinataire, et elle piétine la notion de légitimité. Il y a toujours lieu de mentionner Borges ; on abuse du fait qu’il a pu dire que « la démocratie est un abus de la statistique » ; mais on ne dit pas que cette citation est un aimable plagiat du romancier espagnol Pío Baroja qui bien avant, dans « Les Espagnes », avait écrit : « La démocratie est l’absolutisme du nombre ». On ne précise jamais, d’ailleurs, que lorsque Alfonsín rétablit la démocratie en Argentine, à l’entrée du salon du Livre de Buenos Aires, une autre grande citation de Borges présidait, une citation en faveur de la démocratie. Une fois disparu, lui-même a été victime d’un plagiat à l’envers, en quelque sorte, lorsque des blagueurs téméraires lui attribuèrent un texte qui donnait de lui une image à ras de terre, l’espèce d’anti-poème intitulé « Instants » que même Héctor Gagliardi n’aurait pas osé déféquer, et qui en fait émanait d’ une délicate ressortissante états-unienne du nom de Nadine Stair, rédactrice en chef d’une feuille de chou spécialisée dans la diétiétique. La même chose est arrivée à García Márquez avec un adieu à la vie purement fictif qui est paru sur internet, et dont le texte était tellement facho que personne n’a eu l’idée de rechercher le coupable.
Voilà, c’était une entrée en matière pour la question de l’origine du texte dont le premier vers stipule : « Ils sont venus chercher d’abord… » Pour des raisons aussi complexes que tordues, les citateurs professionnels de gauche-centre-droit ont toujours attribué la chose à Berthold Brecht. Brecht n’est pas responsable de ce cadeau, mais ce n’est pas une raison pour continuer à ignorer le fait que le texte ne figure dans aucun livre de Brecht ; et le petit malin qui le lui attribue, par simple supposition ou parce que l’inconscient collectif en a décidé ainsi, n’en est pas moins piteux. Le véritable auteur, Martin Niemöller, naquit en 1892 à Lippstadt, fut décoré comme officier dans le corps des sous-marins, après la Première Guerre mondiale, eut des sympathies pour le nazisme à ses débuts, mais atterrit en prison quant il en vint à préciser que, en temps que pasteur luthérien, il ne reconnaissait qu’un seul Führer, et que celui-ci n’était autre que Dieu. Il passa les années 1937 à 1945 dans les camps de concentration de Sachsenhausen et de Dachau. Puis il fut président du Conseil mondial des églises protestantes, et c’est dans son discours de réception qu’il proclama le credo qui l’a immortalisé. En 1967 il a reçu le Prix Lénine de la Paix, et en 1971 la Croix allemande du mérite. Et jusqu’au 6 mars 1984, lorsqu’il décida de mourir à Weisbaden à l’âge de 92 ans, ce fut un militant pacifiste actif. Son credo, mis en forme de poème, parfois avec le titre postiche « Ils sont venus », et avec toute sorte d’ajouts et de soustraction au gré des intérêts et des circonstances, a été traduit dans toutes les langues, et son nom figure en bonne place. Pour une raison inexplicable, dans d’autres parages insensés comme le nôtre, on fait la promotion du plagiat au détriment de la vérité. Voici l’une des innombrables versions de ce que disait Niemöller :

Ils sont venus d’abord chercher les communistes,
et je n’ai rien dit parce que je n’étais pas communiste.
Ils sont venus chercher les juifs
et je n’ai rien dit, parce que je n’étais pas juif.
Ils sont venus chercher les syndicalistes
et je n’ai rien dit parce que j’étais pas syndicaliste.
Ils sont venus chercher les catholiques
et je n’ai rien dit parce que j’étais protestant.
Puis ils sont venus me chercher,
Et il ne restait plus personne pour rien dire.