Désinformation !
Réponse au « coup de gueule de l' écrivain
algérien Boualem Sansal », Jeune Afrique, 26 mars 2006
<http://www.jeuneafrique.com/jeune_afrique/article_jeune_afrique.asp?art_cle=LIN26036lecouneirgl0>
par Mehdi Mosbah, réfugié politique algérien,
porte-parole de Justitia Universalis, 7 avril 2006
Extrait : "À peine sortie d'un conflit qui a officiellement
provoqué la mort de deux cent mille de ses ressortissants,
dont vingt-cinq mille insurgés islamistes [Š]"
Ce passage relève de la pure désinformation, dans la
mesure où il sous-entend que le reste des victimes sont de
couleur politique différente... Ce qui reviendrait à
dire les victimes de ces dits insurgés islamistes. De la désinformation
par l'emploi double et simultané de l'approximation et de l'omission
!
Si le chiffre de 200 000 victimes est celui de la plupart des observateurs
de la crise, celui de 25000 islamistes insurgés est celui du
seul ministère de la Défense algérien. Il est
fortement contestable dans la mesure où la propagande, la désinformation
et la manipulation font partie des attributs des militaires, partie
prenante de la guerre. Les autorités militaires ont toujours
refusé qu'une commission internationale puisse enquêter
pour faire la lumière sur la réalité des crimes
contre l'humanité commis en toute impunité contre les
populations civiles désarmées. Ceci, même alors
que, jusqu'à récemment, le premier ministre Ouyahia
a estimé à 1000 morts en une seule nuit le carnage de
Had Chekala du mois de Ramadan de 1998. « Nous avons gardé
le chiffre secret parce que nous ne voulions pas compliquer davantage
la situation. » (L'_Expression du 22 mars 2006).
Quelle enquête ? Quelle reconstitution des faits ? Quelle recherche
des responsabilités dans ce Sebrenica algérien ? Quelle
position de la communauté internationale ? Celle-ci, qui avait
envoyé un panel pour enquêter sur les massacres en Algérie,
à laquelle le Premier ministre avoue avoir menti ? Quelle réaction
des Sansal et autres ? Quelle forme de courage littéraire ?
Quelle honnêteté intellectuelle ?
M. Sansal est peut être un fin romancier à l'image de
Yasmina Khadra (ex commandant militaire), mais il reste qu'il n'a
rejoint l'opposition au système politique qui a conduit à
la crise qu'un peu tardivement... un peu trop ! Les massacres avaient
déjà fait un long chemin... Et voilà que, réveillé
-nous suggère-t-il - par l'impensable, il met en branle son
amertume, pour accoucher d'un nihilisme bien à lui... Cela
s'appelle la poudre de perlimpinpinŠ Emmener le regard ailleurs
pour le rendre aveugle à la réalité !
Pour attirer les regards, Yasmina Khadra, en fin stratège a
usurpé le nom d'une femme au vocabulaire aussi vulgaire que
brut et brutal, en parfaite fidélité au kaki (Khardra
: traduisez la verte, synonyme de tenue militaire, de « l'armée
algérienne »)Š En fin stratège pour se faire
« la » porte-parole de « la femme algérienne
» qui se fait égorger par « des barbares »,
« islamistes » de surcroît, et rameuter les soutiens
que peut susciter le jeu de l'émotion sélective. Cette
même Femme algérienne que les militaires ont pourtant
massacrée, fait disparaître, enterrée à
la hâte dans les charniers avec pères, maris, filles
et filsŠ
Sansal n'est peut être pas Khadra, mais tous les deux ont cette
similitude de s'ériger, comme de vertueux donneurs de leçon
à « El ghachi » (La masse, c'est ainsi que les
apparatchiks et leurs suppôts de faux intellectuels désignent
le peuple) ! Alors, qu'ils sont (ou ont été) eux-mêmes,
ces intellectuels, docilement sous la botte de la bande de militaires
qui meurtrit le pays par la corruption et par le crime.
Les différentes oppositions -aussi violentes furent-elles ou
contraires aux valeurs de M. Sansal et de ses éditeurs- au
régime en place avaient, au moins, pour vertu de refuser de
se laisser corrompre par l'ordre établi des généraux.
Mais après qu'un long chemin dans la lutte contre la tyrannie
eut été parcouru, voilà que M. Sansal, comme
tant d'autres, se découvre des idées dissidentes. Mais
où était-il jusque-là ? Et qui sont ces «
intellectuels du système » qu'il enflamme, ou qui furent-ils
? Cette dissidence-là, me rappelle curieusement la qualification
de "dissidente de toujours " dont Rachid Boudjedra, défendant
le général Nezzar, osa décorer Mme Khalida Messaoudi,
alors porte-parole du gouvernement (L'honneur de l'armée algérienne,
Le Monde du 6 juillet 2002). Cette dissidence-là empeste la
récupération, la déformation du sens et la construction
sémantique sur des bases sciemment faussées articulées
autour de témoignages sur le pays et sur sa réalité
qui ne reflètent de cette réalité que ce que
font les circuits touristiques bien guidés et pas moins intéressés.
Sansal a occupé, jusqu'à peu, la fonction de Directeur
général de l'industrie (voir : Boualem Sansal n'est
pas à une contradiction près! Fatiha Talahite, 2 octobre
2000 ; http://www.algeria-watch.org/farticle/tribune/sansal.htm),
au moment ou celle-ci est bradée pour un dinar symbolique et
à l'avantage des généraux et de leurs progénitures
en respect du traditionnel rituel de la mafia : « lik lya »
[A toi, à moi]. Tandis que Khadra commandait les troupes des
généraux dans la dite « lutte anti-terroriste
», dont on connaît les « méthodes aussaressiennes
».
Victime de la torture, je passais des vacances (pour ne pas dire une
convalescence !) en Ariège dans la maison d'une ami militante
des droits de l'homme, lorsqu'elle me proposa la lecture de «
Morituri », le roman de Khadra. « Mort et tu ris ! »,
avais-je conclu de la lecture ! Pas une baffe dans le commissariat
de l'inspecteur Lob, alors que les cris des suppliciés y résonnaient
encore et que de l'aveu de tous les avocats des droits de l'homme
algériens, soutenu par les enquêtes des ONG : les commissariats
s'étaient transformés en chambres de torture et de disparition
et les casernes en usine dédiées au même usage
!
Il eut été vigoureusement respectable venant de la part
de dits intellectuels, qui ont occupé de hautes fonctions dans
l'administration du pays, et qui plus est se font romanciers, dans
leur « souci » de décrire « la tragédie
» algérienne de prêter un tant soit peu l'oreille
aux cris et gémissements des suppliciés ! De défendre,
avec ce verbe qui leur est tant facile, si peu que ce soit, les milliers
de familles de disparus, victimes vivantes du crime des crimes : la
« disparition » ! Disparition de leurs progénitures,
leurs maris ou femmes, pères ou mères.
La Coordination Nationale des Familles de Disparus (CNFD) a déposé
un millier de dossiers de disparitions forcées en Algérie,
auprès de la Commission des Droits de l'Homme des Nations Unies
à Genève. « La totalité de ces cas de disparitions
forcées, imputables aux services de sécurité
algériens (DRS, Gendarmerie Nationale et Police), ont été
documentés en collaboration avec la Coordination Nationale
des Familles de Disparus (CNFD). Jusqu'ici, plus de mille cinq cent
plaintes avaient déjà été déposées
devant le Groupe de travail des Nations Unies sur les disparitions
forcées, et des milliers d'autres cas sont encore en cours
de documentation. Avec les cas déposés aujourd'hui,
l'Algérie devient ainsi le pays où le plus grand nombre
de disparitions forcées est enregistré, loin devant
le Chili et l'Argentine.» (http://www.justitia-universalis.net/?Communiqu%E9s_de_presse).
Pour m'être consacré, depuis tout jeune, à la
lutte pour les droits de l'homme et pour la liberté dans mon
pays, je m'estime en droit d'apporter ces vigoureuses critiques à
ces dits hommes de lettres. Parfaitement comme, il n'y a pas si longtemps,
des militants de la dignité humaine marocains ont reproché
à l'écrivain Tahar Benjelloun de faire son beurre sur
la prison de Tazmamart. Alors que jusqu'à ce que leur lutte
vint à aboutir, sa langue était on ne peu plus douce
et ignorante de ce goût de la mort qui collait encore insatiablement
à la gorge de ses compatriotes. Mais au moins, lui, quand il
s'attaqua à la narration du drame, il eut l'honnêteté
de ne pas travestir la réalité !
Des intellectuels non impliqués, il y en a, Dieu merci, encore
en Algérie ! Mais à ceux-là, rarement la parole
est donnée. Les manuscrits de ceux qui décrivent réellement
les crimes et les dénoncent, partent automatiquement à
la corbeille, dans ces dites « grandes maisons d'édition
» ! Car derrière ces langues de guerre, retransmise dans
ces dits romans, qu'on nous force à ingurgiter, se cache une
véritable guerre des langues, dans laquelle la partialité
est de règle !
Le coup de gueule de l' écrivain algérien
Boualem Sansal
Propos recueillis par Farid Alilat, Jeune Afrique,
26 mars 2006
http://www.jeuneafrique.com/jeune_afrique/article_jeune_afrique.asp?art_cle=LIN26036lecouneirgl0
Ancien haut fonctionnaire devenu romancier et aujourd'hui pamphlétaire,
l'auteur du Serment des barbares et de Poste restante : Alger dresse
contre son pays un impitoyable réquisitoire dicté autant
par la colère que par l'espoir. Pouvoir, islamistes, société
civile ou intellectuels, personne n'échappe à ce jeu
de massacre.
Il y a dans la vie et la carrière de Boualem Sansal (57 ans)
un avant et un après. Tout bascule à la fin des années
1990. Jusque-là, il s'est exclusivement passionné pour
les théories économiques et les turboréacteurs.
Il est haut fonctionnaire au ministère algérien de l'Industrie.
Et puis, à près de 50 ans, sous le choc de l'atroce
guerre civile qui dévaste son pays, il se lance dans l'écriture.
En 1999, il adresse par la poste à l'éditeur français
Gallimard le manuscrit d'un roman. Le Serment des barbares - c'est
le titre de cet ovni littéraire - est aussitôt accepté
et connaît un succès considérable. En France et
dans le monde entier. Il sera suivi de trois autres ¦uvres
de fiction : L'Enfant fou de l'arbre creux (2000), Dis-moi le Paradis
(2003) et Harraga (2005), qui sont autant de témoignages impitoyables
sur la société algérienne d'aujourd'hui. On imagine
aisément qu'en découvrant l'¦uvre littéraire
de ce grand commis de l'État sa hiérarchie n'ait pas
été transportée d'enthousiasme. En 2003, à
la suite d'une énième interview, il est limogé
de la fonction publique.
Avec la publication, toujours chez Gallimard, de Poste restante :
Alger. Lettres de colère et d'espoir à mes compatriotes,
Boualem Sansal s'essaie aujourd'hui à un nouveau genre, le
pamphlet. Nouveauté relative, d'ailleurs, puisque ses romans
ne sont évidemment pas dépourvus de cette dimension.
Poste restante - c'est la loi du genre - ne fait pas dans la dentelle.
Sansal s'y livre à un véritable jeu de massacre contre
les mythes fondateurs de la République algérienne démocratique
et populaire, des « constantes nationales » à la
« famille révolutionnaire ». Il n'épargne
ni les jeunes émeutiers d'aujourd'hui, ni la passivité
- pour ne pas dire la complicité - d'une large fraction des
intellectuels et de la société civile. Bref, c'est le
coup de gueule d'un écrivain tout à la fois contre le
pouvoir et contre les islamistes. Contre la télé et
contre la mosquée. Contre l'arabité et contre le pétrole.
Contre l'amnistie et contre l'oubli.
À peine sortie d'un conflit qui a officiellement provoqué
la mort de deux cent mille de ses ressortissants, dont vingt-cinq
mille insurgés islamistes, l'Algérie aborde une période
cruciale de son histoire avec l'entrée en vigueur, le 1er mars,
de la Charte sur la paix et la réconciliation, cette sorte
de « paix des braves » à l'algérienne. Solution
politique pour les uns, consécration de l'impunité pour
les autres, la réconciliation nationale n'a jamais été
sérieusement débattue dans le pays. Raison de plus pour
y revenir avec Boualem Sansal, qui improvise ici sur une série
de thèmes que nous lui avons proposés.
Le coup de gueule d'un écrivain
par Boualem Sansal
L'islamisme, c'est comme un gaz. Il occupe tout le volume disponible.
Par effet de pression, il chasse tout ce qui est différent
de lui. Les islamistes prennent peu à peu le contrôle
de tous les domaines : l'économie, le culturel, le social...
Depuis le retour de Bouteflika de l'hôpital militaire du Val-de-Grâce,
à Paris, ils multiplient les demandes comme s'ils voulaient
achever rapidement on ne sait quelle course. Ces derniers jours, ils
paraissent pris de folie et ça leur réussit ! Ils ont
réclamé la fermeture des écoles privées
qui enseignent en français, et ils l'ont obtenue. Ils ont réclamé
la suppression de la Star Ac', et ils l'ont obtenue. Ils ont exigé
que la télé et la radio diffusent les appels à
la prière, et ils l'ont obtenu. Ça marche d'autant mieux
que la société civile qui se réclame de la démocratie
reste remarquablement silencieuse. Dès lors, la question qui
se pose est la suivante : le président Bouteflika est-il dans
l'incapacité de s'y opposer, lui qui s'est tant démené
pour donner de lui à l'étranger l'image d'un démocrate
fort et intransigeant ? Ou est-il en train de passer discrètement
la main aux islamistes, comme on fait une donation à ses héritiers
? La télé est devenue une annexe de la mosquée.
Je veux dire par là que l'Algérie est déjà
une immense mosquée et que le gouvernement se comporte désormais
comme un imam en chef.
Le mot « religion » renvoie à la foi, à
la spiritualité, aux grandes angoisses de l'humanité,
à ses doutes immémoriaux, à ses pathétiques
tentatives pour parvenir à quelques certitudes qui lui permettent
de tenir le coup. Est-ce le cas en Algérie ? Non, la religion
y est dévoyée, elle n'est plus qu'une idéologie
de bazar, un poison qui a ruiné notre pays, détruit
ses valeurs morales et compromis son avenir. Regardez notre télé,
écoutez les prêches des imams, lisez les discours des
responsables politiques et vous comprendrez la nature de cette religion
qu'on nous force à ingurgiter avec tant d'arrogance. Favoriser
l'acculturation, c'est ainsi que les fascismes ont toujours procédé.
Cette paix qui nous dépouille de notre citoyennetéŠ
La religion n'est pas seule à avoir été dévoyée.
Les mots, qui, comme chacun sait, sont trompeurs, l'ont été
eux aussi. Qu'est-ce que c'est que cette réconciliation entre
malfaiteurs qui se fait sur le dos des victimes ? Qu'est-ce que c'est
que cette paix qui nous dépouille de notre citoyenneté
et nous promet l'humiliation pour le restant de nos jours ? Qu'est-ce
que c'est que cette justice qui interdit à la victime de lever
ne serait-ce que le regard sur son ancien bourreau ? Au nom de la
réconciliation, le droit, la justice, la vérité
ont changé de camp, ils sont du côté des tueurs
et des malfaisants.
Hier, les intellectuels étaient la cible des terroristes islamistes.
Hier, on leur coupait la tête. Aujourd'hui, on leur coupe la
langue et les vivres, on les marginalise, on les culpabilise, on les
traite de hizb frança [parti de la France] et de traîtres
à la nation. Bref, on les accuse de tous les maux. Que faire
quand n'existe plus aucune issue et que la surveillance autour de
vous se renforce de jour en jour ? Vous vous taisez ou vous vous exilez.
Notre élite est partie à l'étranger, en France
et au Canada principalement. Ceux qui sont restés vivent un
exil intérieur sans fin, qui les stérilise et en fait
des aigris. Il ne fait pas bon être un intellectuel sous le
soleil d'Alger.
Mais le silence des hommes de culture est quand même assourdissant.
Ils ne parlent plus, ils n'écrivent plus, on se demande même
s'ils respirent.
L'imposture arabo-musulmane
Le pouvoir algérien a une définition définitive
et intemporelle, c'est-à-dire totalitaire, de l'identité
algérienne. « Nous sommes arabes et musulmans, nous l'avons
toujours été et le resterons jusqu'à la fin des
temps », point. Voilà ce qui est dit et répété
à longueur de discours officiels, avec une véhémence
qui frise l'insulte. Cela devrait suffire à clore le débat,
mais il n'en est rien : l'Algérien ne cesse de se demander
ce qu'il a été, ce qu'il est devenu et ce qu'il sera
à l'avenir. Plus il découvre son histoire et la place
de son pays dans le monde - un vaste village ouvert aux quatre vents
-, et plus il s'interroge. Hélas ! à un excès
dans un sens répond un excès dans le sens opposé.
On se souvient des revendications berbéristes radicales qui
ont secoué certaines régions d'Algérie - la Kabylie,
les Aurès, le Mzab - et de la répression qui s'est ensuivie.
Au choc des idées nous avons préféré le
choc des ignorances. Résultat : nous voilà embarqués
dans un processus bête et méchant qui sera fatal à
l'unité nationale, par ailleurs fortement mise à mal
par les politiques économiques, sociales et culturelles du
gouvernement.
Comme tous les pays de la Méditerranée, et singulièrement
le Maghreb, l'Algérie a toujours été un carrefour
où se sont croisés l'Orient, l'Occident et l'Afrique.
La ramener à une seule dimension revient à la mutiler,
à faire de la répression le mode de gestion des revendications
légitimes des populations.
Pourrons-nous un jour aborder tranquillement ces thèmes (l'identité,
la religion, la langue, la culture) sans nous renier, sans nous anathématiser
les uns les autres, sans prendre les armes ? Oui, sans doute, un jour,
lorsque l'Algérie aura pleinement accédé à
la démocratie.
Le FLN a privatisé la mémoire collective
« Dormez tranquilles, bonnes gens, on s'occupe de tout ! »
Voilà ce que nous répète le FLN depuis ce jour
fameux où l'Algérie a enfin accédé à
l'indépendance. L'enthousiasme était grand, à
l'époque, nous pouvions nous permettre d'être naïfs
: nous l'avons cru.
Le Guide a si bien fait son travail que nous voilà confrontés
à une atroce guerre civile, à la ruine économique,
au désordre institutionnel et, pour les plus atteints d'entre
nous, à la démence pure et simple. En ne comptant que
les terroristes islamistes présents dans les maquis et ceux
qui viennent d'être graciés, l'Algérie compte
aujourd'hui l'un des taux de criminels et de racketteurs au kilomètre
carré parmi les plus élevés au monde. Et il faut
y ajouter les criminels de droit commun, de plus en plus nombreux.
Le pays réel est dans un état de délabrement
indescriptible.
En vérité, le mal est plus profond. À elles
seules, la mauvaise gestion et l'incompétence du Guide n'auraient
pas abouti à un tel résultat. Nous y avons massivement
contribué. En s'emparant de notre conscience et de notre mémoire,
le FLN a fait de nous des militants enragés qui répondaient
au doigt et à l'¦il à ses directives. Se libérer
du FLN, c'est d'abord se libérer du clone qu'il a réussi
à installer en chacun de nous. La partie n'est pas gagnée.
Le président a parfaitement su renouveler le discours primitif
du FLN. Aujourd'hui, les nouvelles élites boivent ses paroles
comme on déguste un nectar.
Un mythe chasse l'autre
Le mythe du million et demi de martyrs de la guerre de libération
est loin, très loin d'être le seul. Le pouvoir en a inventé
pour toutes les circonstances. Souvenez-vous de la « Démocratie
responsable », du « Combattant suprême »,
de l'Algérie « championne du Nouvel ordre mondial »,
de la « Famille révolutionnaire », des Constantes
nationales, etc.
J'aimerais savoir qui a décrété que la guerre
d'Algérie a fait 1,5 million de morts. Est-ce que les Algériens
abattus par le FLN pour avoir fumé, chiqué, bu, fréquenté
des Français ou refusé de payer l'impôt du djihad
sont comptabilisés ? Si tel n'est pas le cas, le bilan est
incomplet. Nous connaissons à peu près le nombre des
victimes de l'armée française et celui des Français
tués par le FLN/ALN, mais quid des autres ? Pertes et profits
? Ou s'agit-il, comme aujourd'hui, de simples « disparus »
?
Il appartient aux historiens de nous dire ce qu'il en est. Quoi qu'il
en soit, la guerre d'Algérie a fait beaucoup trop de morts.
Les dégts et les traumatismes ont été considérables.
La preuve est là : quarante-quatre ans après l'indépendance,
l'Algérie et la France ne sont toujours pas parvenues à
instaurer entre elles des relations apaisées. Seule la parfaite
connaissance de notre histoire commune nous permettra d'atteindre
ce but. Les mensonges, les faux-semblants et les contrevérités
ne sont d'aucune utilité.
Voulez-vous un autre mythe ? En 1962, il y avait quarante mille anciens
combattants vivants. En 2006, alors que la guerre est finie depuis
près d'un demi-siècle, nous en avons dix fois plus,
quatre cent mille, dont la plupart sont nés un peu avant ou
un peu après le cessez-le-feu. Ils forment ce que le discours
officiel désigne sous le vocable de « Famille révolutionnaire
». Après une guerre, il y a toujours une bataille de
chiffres. Est-ce affaire de statut et d'indemnisation ? Une manière
de se dédouaner ? Est-ce pour mieux culpabiliser l'autre ?
Dieu seul le sait.
Le pétrole, bénédiction ou malédiction
?
Le pétrole est une richesse naturelle comme les autres. C'est
ce que l'on en fait qui compte. Si l'argent qu'il procure est mis
au service d'un vrai développement, le pétrole est une
bénédiction. S'il est utilisé pour infantiliser
le peuple et l'asservir, c'est une terrible malédiction. Nous
sommes, hélas ! dans ce dernier cas de figure. L'Algérie
est riche, son peuple est pauvre, et l'écart s'agrandit de
jour en jour. Chaque fois que le prix du baril monte d'un point à
la Bourse, le peuple descend d'une marche l'escalier de la misère.
La classe moyenne est la plus durement touchée. À cela
s'ajoute la mauvaise gestion : plus aucun mécanisme d'amortissement
ne fonctionne. Le gouvernement ne réagit même plus, sinon
par la répression, devant les émeutes qui se multiplient
dangereusement dans tout le pays et jusque dans les faubourgs de la
capitale.
Les conséquences sont parfaitement visibles : remontée
de l'islamisme militant, accroissement vertigineux de la délinquance,
du grand banditisme, du suicide, de la corruption, etc.
Il n'y a pire malédiction pour le peuple que de vivre sous
la férule d'une caste dirigeante aveugle et insensible ayant
sous la main un pactole faramineux.
Les Algériens ? Un peuple de râleurs
Oui, je le dirais comme ça : on râle pour raler. Nous
n'avons pas atteint le stade de ces peuples qui ont appris à
mettre leur colère au service d'une refondation des rapports
sociaux, au profit de tous. Nos réactions restent très
primaires. On s'énerve, on déborde aussitôt, on
casse tout, on brûle et on rentre chez soi, la queue entre les
pattes. Et puis, on accumule de nouvelles frustrations qui alimenteront
de futures colères. C'est assez peu productif. D'autant que
la police est maintenant bien équipée et qu'elle a appris
à mater ces mouvements de foule spontanés et désordonnés.
L'étape suivante devrait nous permettre de capitaliser nos
démarches, de les organiser dans un processus positif : on
râle, puis on se regroupe, on parle, on analyse les tenants
et les aboutissants, on hiérarchise nos actions, on revendique,
on manifeste, on maintient la pression sur les décideurs jusqu'à
obtention de nos droits.