Non à la biométrie
par Giorgio Agamben, Le Monde, 5 décembre 2005
L’auteur est un philosophe italien. Professeur de philosophie
à l'université de Venise, il a abandonné son
poste de professeur à l'université de New York l'année
dernière, en raison des contrôles biométriques
imposées par les USA.
A la suite de l'action lors de laquelle deux appareils biométriques
ont été détruits au lycée de Gif sur Yvette
le 17 novembre dernier, il a tenu à témoigner d'un soutien
public envers les inculpé-e-s et à déclarer publiquement
son intention de refuser tout papier d'identité biométrique,
européen ou national. Il s'agit ici d'une prise de position
claire qui aide à décriminaliser la destruction de biens
dont sont accusé-e-s les 3 étudiant-e-s qui passent
en jugement le 16 décembre prochain au tribunal d'Evry. Pour
tous renseignements : contrebiometrie@yahoo.fre
Quand, à la fin du XIXe siècle, Galion en Angleterre
commença ses recherches sur les empreintes digitales et Bertillon
en France inventa la photographie judiciaire "pour l'identification
anthropométrique" (c'était le terme de l'époque),
de tels procédés étaient exclusivement réservés
aux criminels récidivistes.
Aujourd'hui, une société se profile où on se
propose d'appliquer à tous les citoyens des dispositifs qui
étaient jusque-là destinés aux seuls délinquants.
Selon un projet qui est déjà en voie de réalisation,
le rapport normal de l'Etat à ce que Rousseau appelait les
"membres du souverain" sera la biométrie, c'est-à-dire
le soupçon généralisé.
Au fur et à mesure que les citoyens, sous la pression de la
dépolitisation croissante des sociétés postindustrielles,
se retirent de toute participation politique, ils se voient traités
de plus en plus comme des criminels virtuels. Le corps politique est
ainsi devenu un corps criminel.
Les dangers d'une telle situation sont évidents pour tous sauf
pour ceux qui refusent tout simplement de voir. On ne sait pas assez
que ce sont des photos tirées des cartes d'identité
et des cartes professionnelles qui ont permis aux polices nazies des
pays occupés de repérer et d'enregistrer les juifs et
qui ont facilité ainsi leur déportation. Que va-t-il
se passer le jour où un pouvoir despotique disposera de l'enregistrement
biométrique de toute une population ?
Or cela est d'autant plus inquiétant que les pays européens,
après avoir imposé le contrôle biométrique
aux immigrants, s'apprêtent à l'imposer à tous
leurs citoyens. Les raisons de sécurité invoquées
en faveur de ces pratiques odieuses ne sont pas convaincantes, car
si elles peuvent contribuer à empêcher la récidive,
elles sont bien sûr inutiles pour prévenir un premier
délit ou un acte de terrorisme. En revanche, elles sont parfaitement
efficaces pour le contrôle massif des individus. Le jour où
le contrôle biométrique sera généralisé
et où la surveillance par caméra sera établie
dans toutes les rues, toute critique et tout dissentiment seront devenus
impossibles.
Les jeunes étudiants qui ont détruit le 17 novembre
les bornes biométriques dans la cantine du lycée de
Gif-sur-Yvette ont montré qu'ils se souciaient bien davantage
des libertés individuelles et de la démocratie que ceux
qui avaient décidé ou accepté sans broncher leur
installation.
J'exprime ma solidarité aux étudiants français
et déclare publiquement que je refuserai de me prêter
à tout contrôle biométrique et que je suis prêt
pour cela à renoncer à mon passeport comme à
toute pièce d'identité.