L'esprit critique menacé
par Anne-Marie Le Pourhiet, Le Monde, 2 décembre 2005
L'auteure est professeur de droit public à l'université
Rennes-I.
Renaud Camus, Michel Houellebecq, Oriana Fallaci, Edgar Morin, Olivier
Pétré-Grenouilleau, Max Gallo, Elisabeth Lévy,
Paul Nahon, Alain Finkielkraut... la liste devient longue et inquiétante
des journalistes, écrivains, universitaires et intellectuels
poursuivis ou menacés de poursuites pénales par des
associations vindicatives et sectaires pratiquant l'intimidation judiciaire
soit pour faire taire toute opposition à leur cause, soit tout
simplement pour interdire à l'avance le moindre débat
sur leur conception particulière de l'amitié entre les
peuples.
Ces lobbies, que l'écrivain Philippe Muray qualifie à
juste titre de "groupes d'oppression", défendent
le plus souvent un communautarisme narcissique dégénérant
en paranoïa identitaire et victimaire et prétendent détecter
des atteintes à leur dignité à tous les coins
de rue. Le terrorisme de ces croisés de l'hygiénisme
mental consiste désormais à qualifier de "phobie"
(homophobie, lesbophobie, handiphobie, islamophobie, judéophobie,
mélanophobie, etc.) toute expression d'une opinion contraire
à leurs prétentions ou revendications. Une phobie étant
l'expression d'un trouble mental, on comprend bien qu'il s'agit de
traiter le dissident en malade dont l'accompagnement psychiatrique
devrait sans doute être recommandé en parallèle
à la répression pénale.
Cette situation ridicule est indigne d'une démocratie libérale
et donne de la France l'image d'un pays immature dérivant dramatiquement
vers la mise sous tutelle judiciaire de l'intelligence et de l'esprit
critique, où le sectarisme conduit les mêmes à
vouloir expédier un philosophe en prison et distraire de la
justice un terroriste italien ou des incendiaires de banlieue.
La responsabilité première de cette dérive incombe
aux gouvernements successifs, de gauche comme de droite, qui, par
lâcheté, complaisance, clientélisme et aliénation
aux oukases médiatiques, ont multiplié à l'infini
ce qu'il faut bien appeler les délits d'opinion. Le législateur
français semble ainsi avoir oublié que "la libre
communication des pensées et des opinions est un des droits
les plus précieux de l'homme" (article 11 de la Déclaration
de 1789) et que " la liberté d'expression vaut non seulement
pour les informations ou idées accueillies avec faveur ou considérées
comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles
qui heurtent, choquent ou inquiètent l'Etat ou une fraction
de la population" (arrêt Handyside, Cour européenne
des droits de l'homme, 1976). Mais non content d'avoir restauré
la censure, ce même législateur a décuplé
son efficacité en permettant systématiquement à
des associations se proposant par leurs statuts de lutter contre le
fléau de la mal-pensance, de porter plainte contre les dissidents.
POLITIQUEMENT CORRECT
Cette tendance lourde du législateur français, ajoutée
à sa propension parallèle à décréter
des vérités officielles (reconnaissance à portée
rétroactive de génocides ou de crimes contre l'humanité,
prescriptions de contenus pédagogiques à caractère
idéologique ou moralisateur, logorrhée normative à
vocation compassionnelle, etc.), soulève de très sérieuses
questions mettant en cause nos principes constitutionnels. Outre leur
caractère liberticide plusieurs fois dénoncé
par la Commission nationale consultative des droits de l'homme, ces
dispositifs aboutissent à une véritable privatisation
de l'action publique, la politique pénale se trouvant ainsi
quasiment déléguée à des associations
corporatistes au mépris des principes républicains.
C'est aussi le principe d'égalité et d'universalité
des droits qui est remis en cause par la multiplication de groupes
de personnes faisant l'objet de protections juridiques spécifiques.
Le Conseil constitutionnel a jugé en 1999, au sujet de la Charte
européenne des langues minoritaires et régionales, que
la reconnaissance de groupes était incompatible avec l'universalisme
de la Constitution française. Mais le politiquement correct
qui préside à l'adoption de ces législations
pénales catégorielles dissuade les parlementaires de
l'opposition comme ceux de la majorité de les déférer
au Conseil. En outre, la sélection opérée par
les associations entre les personnes qu'elles décident de poursuivre
et celles qu'elles préfèrent ignorer crée évidemment
une rupture arbitraire de l'égalité des citoyens devant
la loi. Enfin, la définition vaseuse des incriminations par
le code pénal laisse une large place à l'appréciation
subjective des juges auxquels le pouvoir politique abandonne ainsi
lâchement nos libertés.
Il devient urgent que nos gouvernants et représentants politiques,
et notamment ceux qui prétendent se réclamer de la droite
"libérale" ou de la gauche "libertaire",
se ressaisissent et prennent conscience de la gravité des atteintes
aux libertés fondamentales qu'ils ont contribué à
introduire au pays de Voltaire et de Zola. Une remise à plat
de l'arsenal répressif accumulé depuis la loi Pleven
de 1972 et un retour aux principes initiaux et libéraux de
la loi de 1881 sur la presse doit être envisagée. Il
en va de la crédibilité de la France sur la scène
internationale : comment pourrions-nous donner des leçons à
la Turquie ou à la Chine en matière de droits de l'homme
si nous laissons envoyer nos journalistes et nos intellectuels en
correctionnelle ?
Qu'on ne nous rétorque surtout pas que cet arsenal serait nécessaire
pour enrayer la montée en puissance de partis extrémistes.
L'expérience a parfaitement montré la vanité
et les effets pervers de ce type de législation. La liberté
d'expression étouffée dans le prétoire se venge
plus tard dans l'isoloir.