Entretien avec Bamba Gueye Lindor, membre
du collectif des damnés de la terre
Propos recueillis le 22 novembre 2005 par Emmanuelle Morin
Monsieur Bamba Gueye Lindor bonjour. Pour vous resituer, nous vous
avons connu dans la lutte des sans-papiers. Vous étiez notamment
le moteur du collectif de la Maison Des Ensembles qui avait occupé
le siège social des Verts en 2000. Pouvez-vous nous rappeler
ce qui s¹est passé?
« À cette époque, on a tiré la sonnette
d¹alarme pour dire à nos amis de gauche qu¹ils s¹éloignaient
de leur ligne. Ils ont géré la lutte des sans-papiers
comme l¹a fait la droite en septembre 96, même pire. J¹ai
encore les réponses que Dominique Voynet et Daniel Cohn-Bendit
m¹ont fait parvenir par courrier quand on est entré chez
les Verts. Notre intention n¹a jamais été de déstabiliser
les partis de gauche. S¹ils étaient vraiment de gauche,
ils pouvaient répondre à nos revendications. Leur attitude
à cette période a nettement montré qu¹ils
étaient de l¹aile gauche de l¹UMP. Cela s¹est
confirmé le 21 avril. »
Aujourd¹hui, vous êtes à l¹initiative de la
naissance d¹un nouveau collectif, le collectif des damnés
de la terre, qui a été créé après
les tirs de douaniers à la frontière espagnole et l¹envoi
d¹africains dans le désert du Maroc sans eau ni nourriture.
Pouvez-vous nous expliquer la position de ce collectif et sa référence
explicite à Franz Fanon ?
« La position de notre collectif est claire. Il est né
le lendemain de l¹événement qui s¹est produit
à la frontière espagnole, quand l¹armée
marocaine a canardé ses propres frères africains pour
le compte du capitalisme européen. Encore une fois, aucun parti
de gauche ne s¹est levé pour dénoncer cette barbarie.
Fanon, lui, est le premier noir sans papiers, du moins, à qui
la France a retiré ses papiers (pour nous, sans papiers n¹est
pas un critère et ne le sera jamais). Fanon disait que celui
qui adore le nègre est aussi malade que celui qui le déteste.
En clair, l¹Europe prend le continent Africain pour un lieu d¹assistés
mais pas comme des partenaires ou des amis.
Pour revenir au Maroc, le Maroc commence à canarder ses propres
frères africains. Cela fait partie d¹une politique orchestrée
par la France depuis les années 80 qui a pour but de diviser
les africains foncés et plus claires, arabes en les appelant
africains et maghrébins. Le Maghreb fait partie intégrale
de l¹Afrique et est aussi composé de noirs. Peut-être
que c¹est ce qui a fait oublier à Mohamed VI que du sang
noir coule dans ses veines. »
Dans vos communiqués, vous exigez la libération de
tous les sans-papiers emprisonnés en Europe et vous en appelez
à une lutte de libération nationale. Quelles sont vos
revendications ?
« Pire injustice de mettre en prison des gens que l¹on
pille chez eux et qui arrive chez vous uniquement pour chercher du
travail et pouvoir répondre dignement aux besoins quotidiens
de leur famille restée au pays. Pays pillé par l¹impérialisme
français et ses valets qui tiennent le pouvoir d¹une manière
anti-démocratique et dictatoriale avec une répression
féroce, souvent soutenue par l¹armée française.
Je vous rappelle seulement qu¹une base militaire française
est au Sénégal depuis plus d¹un siècle et
qu¹elle est y encore malgré « l¹indépendance
» de ce pays.
Nous demandons la libération de tous les sans-papiers sans
délai.
Notre revendication est claire : que la France arrête de dicter
aux pays africains la ligne à suivre et enlève la double
nationalité à tous les citoyens africains politiques.
Je rappelle tout simplement à la France que Daniel Cohn-Bendit
ne peut pas voter en France et en Allemagne alors que le Président
de la République Sénégalaise peut voter en France
et au Sénégal. Et, tout le monde sait que depuis les
années 60, tous les chefs d¹Etats dits « francophones
» ont fini leurs jours en France et ont quitté leur pays
après avoir exercé des années de règne
sans merci.
Le peuple sénégalais ne souhaite pas qu¹Abdoulaye
Wade après son séjour au pouvoir quitte le pays sans
rendre de compte. Une fois, deux fois, ça suffit. Senghor,
Abdou Diouf, nous espérons que Wade sera le dernier. »
Vous dénoncez la politique de rafles de Sarkozy, vous vous
en prenez aussi aux dirigeants africains et aux faux amis de gauche.
Pensez-vous qu¹il y a une complicité des pouvoirs à
faire perdurer le néo-colonialisme ?
« Je suis triste pour mes amis dits : « de gauche ».
J¹ai 35 ans de militantisme en France, je les connais tous individuellement,
sans exception. Je leur rappelle tout simplement que dans les années
70, les dernières luttes de libération sur le sol africain
qui concernait l¹Angola, le Mozambique et la Guinée-Bissau,
tous ces anciens soixante-huitards criaient : « A bas le colonialisme
». Et, depuis qu¹ils se sont rapprochés du pouvoir
dans les années 80, ils sont devenus des aliénés
petits-bourgeois, en oubliant complètement ce qu¹est le
socialisme. Leurs années de règne en France nous l¹ont
prouvé. »
Vous appelez les Africains et leurs amis à créer un
projet politique pour que l¹Afrique « prenne en charge
sa destinée », vous vous positionnez contre l¹immigration
?
Je dis : « africains et leurs amis » parce que nous sommes
loin du communautarisme ou du sectarisme. L¹Afrique est un continent
riche en couleurs qui regroupe plusieurs sortes d¹hommes, pour
ne pas dire « races » comme ils l¹appellent. Pour
nous, il n¹existe que deux races : la race humaine et la race
animale.
Nous appelons ami, tout humain qui pense comme nous. Et, tous ensemble,
nous pouvons amener l¹Afrique à la hauteur de l¹Europe
sur le plan économique. Je vous le rappelle, l¹Afrique
est le continent le plus riche de la Terre. Et, nous voulons, après
le sacrifice de 4 générations : après le marché
triangulaire, la guerre 14/18, celle de 39/45 et aujourd¹hui
l¹esclavage moderne que l¹on appelle l¹immigration,
pouvoir construire ce qui peut lui donner les moyens de combattre
le sida, la famine et tout ce qui détruit ses enfants. Ceci
est un projet politique. Je vous rappelle tout simplement que dans
les années 70, l¹Espagne, l¹Italie et le Portugal
étaient des pays sous-développés et qu Œen
1958, le Japon faisait partie des pays en voie de développement.
Si l¹Afrique est restée à la traîne c¹est
parce que certains le veulent ainsi.
C¹est aux Africains de prendre aujourd¹hui leurs responsabilités.
On a assez fait confiance et assez attendu.
La France a connu de fortes luttes d¹immigrés, notamment
syndicales, qui ont permis l¹amélioration des droits de
tous les salariés. Comment expliquez-vous qu¹aujourd¹hui
ce genre de lutte n¹existe plus ?
Je n¹ai jamais vu de vraies luttes en France, je n¹ai vu
que des manipulations. Même dans la lutte des sans-papiers,
de St Bernard à aujourd¹hui, je suis très bien
placé pour vous le dire. Il n¹y a jamais eu de lutte en
France. Avec la gauche, avec la droite, avec les syndicats : c¹est
pareil. Ils nous ont montré ce qui est compréhensible,
même si je ne le partage pas : qu¹ils ne vont pas scier
la branche sur laquelle ils sont assis.
Les émeutes des banlieues des dernières semaines ont
manifesté, de la part de ces jeunes, à la fois un état
de refus de leur situation et un état de désespérance,
sans revendication ni organisation. Comment pensez-vous que l¹on
peut sortir de cet état de crise ?
On sortira de cet état de crise le jour où les politiciens
français prendront les jeunes des banlieues comme des français
mais pas comme des immigrés. On est très bien placé
pour comprendre ce phénomène. Ces jeunes de banlieues
sont des jeunes français, qu¹on arrête de les appeler
maghrébins, africainsŠ Ils sont appelés comme cela
depuis les années 80 pour diviser l¹immigration : maghrébins
d¹un côté, africains de l¹autre. Malheureusement,
aujourd¹hui ils se remettent tous ensemble pour crier leur douleur.
Je leur dirai tout simplement qu¹il y a une voie « plus
démocratique » qui peut résoudre leur problème.
Qu¹ils sachent que tous les enfants issus de l¹immigration
et leurs amis « français de souche » dépassent
largement les 25% en bulletin de vote. Qu¹ils y réfléchissent.
Que pensez-vous des démarches du Président de la République
et de ses propositions de discrimination positive ?
Ça, c¹est encore de l¹engrais pour semer la haine
et le racisme. Ils peuvent nous mettre un noir ou un arabe à
la télé, mais s¹il est gavé, sevré
par PPDA, Nagui et consort, il ne pourra pas reproduire quelque chose
d¹universel et de juste. J¹ai peur d¹avoir prochainement
un Taratata avec Mamadou comme animateur n¹ayant dans ses archives
que tonton Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et compagnie.
Seulement sur ce plan musical, ces enfants ne connaissent pas les
plus grands génies de la musique après Beethoven et
Mozart que sont : Charles Mingus, Thelonious Monk, Charlie Parker,
Miles Davis et Ignacio Pineiro. Ce dernier est le géant de
la musique que la France a découvert avec Compay Segundo, qu¹elle
appelle commercialement Salsa et dont l¹origine est le Son. Cette
musique a été créée par des hommes appelés,
à l¹époque, esclaves en Amérique Latine,
plus particulièrement à Cuba.
Avant de fermer cette page, je rappellerai qu¹aucun homme n¹a
égalé au sax : Charlie Parker, à la guitare :
Jimmy Hendrix, au piano : Thelonious Monk. Ces génies sont
méconnus de nos enfants de banlieue. Peut-être parce
qu¹ils étaient eux aussi issus d¹une minorité.
J¹espère simplement qu¹avec les démarches
du Président de la République on ne changera pas que
les hommes, le contenu des émissions aussi doit changer. »
Contact : Collectif des damnés de la terre : contact@damnes-delaterre.org
ou www.damnes-delaterre.org