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Tribune

Le G8 et l'initiative américaine
par Sihem Bensedrine
, Kalima n°25, 4 juin 2004


L'auteur est rédactrice en chef du journal Kalima, disponible uniquement online, car sa publication en version papier a été interdite en Tunisie. http://www.kalimatunisie.com/num25/index25.htm


Du 8 au 10 juin se tient à Sea Island, en Floride le sommet du G8. Washington, soucieuse d'effacer l'image désastreuse qu'elle récolte de sa politique en Irak, entend faire de ce rendez-vous des puissants de ce monde un moment fort d'une offensive diplomatique sur le « Greater Middle East » (grand moyen-orient). Le projet Américain consiste à définir, une stratégie globale susceptible de favoriser un « cercle vertueux » dans une région allant "de la Mauritanie à l'Afghanistan". Il devrait surtout accélérer une libéralisation économique sauvage dans cette région où l'état est souvent le principal opérateur économique par le fait de la faiblesse de l'investissement privé. L'extension des accords de sécurité restant à fignoler au sommet de l'OTAN à Istanbul, les 28 et 29 juin.
Si Washington réussit à convaincre ses partenaires, elle obtiendrait une forme de légitimation à postériori de son occupation de l'Irak, étape vers le remodelage du Moyen- orient annoncé dès avant la guerre. Mais ses partenaires européens n'ont pas manqué de marquer leurs réserves quant à ce plan. Dans un document d'étape adopté lors du Conseil de l'Europe en mars dernier, ils soulignent l'intérêt de renforcer le partenariat mis en ¦uvre dans le cadre du processus de Barcelone et l'exigence d'inclure une solution au conflit israélo- palestinien dans toute initiative sur le proche orient.
Côté arabe, cette initiative a été plutôt mal reçue par les alliés startégiques des USA comme l'Egypte ou l'Arabie Saoudite, qui y ont vu une façon d'être mal récompensés de leur alignement inconditionnel sur la politique de Washington. La motion finale du sommet arabe tenu à Tunis le 22 mai, qui emprunte à l'initiative américaine sa logomachie sans y adhérer, a été présenté par la Tunisie comme « une victoire sans précédent où des concepts nouveaux sur la société civile, la femme ou les droits humains ont été introduits pour la première fois dans un texte officiel de la Ligue arabe ». Une victoire plutot sémantique puisque les états arabes ne font qu'évoquer ces concepts sans engagement aucun sur aucun plan. Pas même les questions palestinienne et iraquienne, pourtant consensuelles en principe, n'ont fait l'objet d'aucune décision de ce sommet orphelin. La société civile tunisienne n'a retenu de ce sommet que l'immobilisation de la capitale par un déploiement sécuritaire sans précédent.
Aux yeux de l'opinion arabe, l'initiative de l'administration Bush n'est pas crédible. Bush est un bien mauvais ambassadeur des valeurs de droits humains et de démocratie. La politique américaine dans cette région a toujours été contraire à la démocratie et favorable aux régimes autoritaires d'une part ; d'autre part, elle s'est illustrée par un soutien constant à la politique d'occupation des terres arabes par Israël. Sa politique récente d'appui aux massacres perpétrés par Sharon contre les populations civiles palestiniennes, comme son occupation de l'Irak et les exactions des troupes américaines contre les prisonniers d'Abu Gharib n'ont font pas un avocat crédible de la cause de la liberté.
Est-ce à dire que les Américains n'ont pas le droit de changer de politique et de réparer leurs erreurs ? Certes non, mais un changement, pour être crédible doit s'accompagner d'un certain nombre de conditions.
1- Si l'initiative américaine veut réellement établir la démocratie dans le monde arabe, elle n'a qu'à s'en remettre aux forces démocratiques de ces pays qui n'ont cessé de se battre pour faire triompher ces valeurs auxquelles aspirent les populations depuis des décennies et n'ont pas attendu les Américains pour les formuler.
2- Les priorités ainsi que l'agenda de ces réformes démocratiques doivent être établies par les sociétés civiles elles-mêmes telles qu'elles les ont déjà formulées à travers leurs luttes.
3- Il suffirait aux USA de suspendre tout soutien matériel et politique aux dictatures locales pour rendre possible les alternances démocratiques. Et de cesser toute interférence directe.
4- Il est surtout important que les USA se départissent de toute logique de tutelle sur les élites arabes et cessent de penser qu'ils ont inventé le monde.
5- Il est surtout vital qu'ils cessent leur appui inconditionnel à Israel et s'engagent réellement dans un plan de paix juste pour le conflit israélo-palestinien.
6- Ils doivent enfin quitter l'Iraq et laisser une souveraineté réelle aux irakiens pour gouverner leur pays.
Par ailleurs, pour que ces réformes voient le jour, il appartient aux élites arabes de jouer leur rôle d'éclaireur dans ces processus d'émancipation des dictatures, en rompant avec la culture de la complaisance et du défaitisme. Ils ont également à rompre avec la logique de tutelle qu'ils partagent avec les despotes. Dernièrement un dirigeant d'un parti politique tunisien, commentant le sommet arabe et l'impératif de réformes, lancait sur une chaîne arabe : « La souveraineté avant la démocratie ! » Cette hierarchisation cohérente à première vue, soutend l'idée que la souveraineté populaire est incompatible avec l'impératif de sauvegarde de la souveraineté nationale ; comme si, seuls les despotes étaient qualifiés pour défendre la souveraineté nationale et par conséquent un peuple souverain par le biais de ses institutions élues démocratiquement en est incapable. Il y a encore un long chemin pour certains dirigeants politiques pour qu'ils s'imprégnent d'une culture démocratique réelle. Ce cheminement est nécessaire parce que la démocratie n'est pas un vêtement prêt-à porter, mais un processus endogène.


Moyen-Orient : le pire est devant nous, et les USA paieront les pots cassés
par David Hirst, The Guardian
, Londres, 4 juin 2004. Traduit de l'anglais par MC.

Dans le mensuel New York Review of Books, le commentateur vétéran Edward Sheehan a écrit récemment un article, envoyé de Naplouse, sur le fait que beaucoup de Palestiniens s'attendent à ce que l'été qui commence connaisse simultanément une « explosion », tant en Irak que dans les territoires palestiniens occupés. Cela vaut commentaire ironique sur ce qui était sans doute au départ l'aspect le plus fondamental de l'expédition des USA en Irak. Pour les néoconservateurs de l'administration Bush, on le sait, l'éviction de Saddam Hussein n'était rien d'autre qu'une opération de portée régionale, visant à « transformer » l' ensemble du Moyen-Orient et à promouvoir un règlement définitif du conflit arabo-israélien. Sur un point, au moins, les néocons ne se trompaient pas : le monde arabe, aussi factieux qu'il soit par ailleurs, est uni par des liens psychologiques et culturels très forts. Quels qu'allaient être les é vénements en Irak, ils ne pourraient qu'affecter profondément l' ensemble de ce monde. Le problème, c'est précisément le fait qu' un succès des Américains en Irak aurait rendu leur succès ailleurs dans le monde arabe, très vraisemblable. Aussi, l'échec qui plane aujourd'hui de manière si menaçante ne contentera-t-il pas de ne proliférer que dans le seul Irak Non seulement la situation en Palestine a empiré, du seul fait de l' intervention américaine en Irak, mais elle continue à le faire, é galement, en raison des revers subis par les Américains. Avant même toute intervention, un désastre américain en Irak a toujours eu une propension virtuelle à se transformer en désastre d'ampleur régionale. Depuis des années, il était convenu de manière axiomatique qu'il fallait absolument coupler à toute intervention occidentale visant à abattre Saddam une autre intervention, essentiellement pro-palestinienne, dans le conflit arabo-israélien. C'est l' Occident qui a créé Israël sur le dos des Palestiniens : toute solution réaliste se devait par conséquent d'apporter réparation de cette injustice historique aux Palestiniens, autant que faire se pouvait. A défaut, tous les buts de guerre officiels seraient rejetés par le tribunal de l'Histoire comme le énième des épisodes scandaleux jalonnant l'histoire des conquêtes et de l'exploitation occidentales. Les néocons ont « acheté » cet axiome ­ mais ils l'ont totalement retourné. « Grâce » à eux, l'invasion de l'Irak fut en réalité la sublime _expression du « deux poids deux mesures » américain dans la région. En théorie, la solution aurait dû venir de la démocratisation à l'échelle régionale et des autres bienfaits (supposés) de la « mission civilisatrice » de l'Amérique. Dans la pratique, l'intervention allait causer un niveau bien supérieur de coercition externe, comme jamais auparavant, et un parti pris encore bien plus extravagant en faveur d'Israël. Tandis qu'il s'enfonce dans les sables mouvants irakiens, George W. Bush accordait, hier encore, tout le poids des USA aux projets expansionnistes de Sharon. Ainsi, tandis que les Palestiniens ont leur propres raisons ­ qu'on pourrait qualifier, avec une amère ironie, de « made in USA » ­ d'intensifier leur résistance, ils considèrent tout naturellement que les Irakiens sont parties prenantes au même combat anti-impérialiste que le leur. D'une manière encore plus éloquente ­ et en dépit de leur profonde désillusion vis-à-vis du panarabisme, cet héritage saddamien, dont les néocons espéraient tirer profit ­ les Irakiens, dans leur combat, ont adopté la Palestine. Désormais, à Fallujah, les islamistes sunnites combattent au nom du Shaïkh Yassine, tandis qu'à Nadjaf le mollah chiite rebelle Moqtada al-Sadr se qualifie lui-même de « bras armé irakien du Hizbullah et du Hamas ». Ainsi, en Irak et en Palestine, d'une manière bien plus évidente que nulle part ailleurs, les USA ont donné le pouvoir précisément à ces mêmes forces ­ islamistes et nationalistes, populistes, violentes et fanatiques ­ qu'ils étaient venus « calmer », parce que c'est précisément dans ces deux régions que l'immixtion occidentale est allée plus loin qu'en tout autre lieu. Mais ces forces sont aussi les avatars de la banqueroute politique et morale des gouvernements arabes, lesquels ­ en sus de leurs insuffisances strictement internes ­ ont collectivement échoué dans ce qui devrait être considéré comme la reddition du service minimum de tout Etat digne de ce nom : la défense du territoire, la défense de la population et la défense de la souveraineté, face à l'agression et à la domination étrangères. De ce point de vue, les islamistes, ou les « islamo-nationalistes », ne sont que des acteurs non-étatiques, qui ont assumé eux-mêmes leur mission, au moyen du jihâd, de la terreur et des actions kamikazes. Un intellectuel palestinien a déclaré : « Ils (= ces mouvements) profitent d'un climat dans lequel les masses arabes n'ont pas de plus grande joie que de voir l'invasion américaine en Irak devenir de jour en jour plus coûteuse et douloureuse. » Al-Qa'ida, _expression quintessencielle de la vision et de l'action panarabe et panislamique, est sans doute le plus effrayant de ces aigrefins. L'Amérique a fait de l'Irak une arène parfaite d'où mener le combat panislamique contre l'ordre occidental infidèle et l'ordre arabe « apostat ». Le Hizbullah (du Liban) est d'origine et de composition strictement régionales, mais il jouit d'un prestige à l'échelle régionale beaucoup plus important qu'Al-Qa'ida, car il s'est consacré au combat ­ et à la victoire ­ contre Israël, dans une guerre de guérilla que très peu de gens ­ encore faut-il préciser qu'ils sont tous Israéliens ou Américains ­ qualifient de « terroriste ». Désormais, ce mouvement considère que la résistance irakienne est une bataille qui s'inscrit dans son propre combat. De plus en plus accusé par les Israéliens d'aider les islamistes palestiniens, et d'accumuler une force de frappe importante et dernier cri, le Hizbullah libanais est préparé, avec une certaine impatience, pour une conflagration transfrontalière. Mais il veut que ce soit Israël qui ouvre les hostilités, afin que son retour sur l'arène jihadiste soit tout aussi légitime que spectaculaire La seule chose que puisse faire l'Irak, c'est hâter l'issue. La semaine dernière, enregistrant un point magistral, le dirigeant du Hizbullah, Hasan Nasrallah, a annoncé que la lutte contre Israël et la lutte contre l'Amérique ne font qu'un, ajoutant qu'il n' attendait qu'un signe de ses frères irakiens pour rejoindre la seconde citée. Un échec américain laissera également la bride sur le cou à tout un tas d'autres forces non-étatiques. Certaines d'entres elles sont, elles aussi, islamistes et hostiles aux USA. Mais elles ont toutes pour caractéristique leur nature ethnique ou sectaire, et chacune d'entre elle est hostile à toutes les autres. Le danger qui guette, c'est l'anarchie et la guerre civile, sur le modèle Libanais. Si, en 1990, les régimes arabes avaient fini par éteindre le feu libanais, c'était pour la simple et bonne raison que cet incendie menaçait de les carboniser tous Mais l'Irak sera un Liban majuscule. Un pays aussi crucial, sujet aux blocages intercommunautaires, contaminera l'ensemble d'une région lourde de conflits potentiels. Les troubles kurdes en Syrie, les remous parmi les Chiites du Golfe : voilà des tremblements annonciateurs de convulsions à venir. L'écoulement régulier du pétrole et la sécurité d'Israël sont des fondamentaux de la politique américaine au Moyen-Orient. Comme le laisse entendre son prix sans cesse croissant, l'élargissement de la contagion irakienne dans la région du Golfe représentera une réelle menace. Pour Israël, une débâcle américaine serait « bien embêtante » (pour ne pas dire très dommageable). Certains Israéliens font d'ores et déjà état de craintes (parfaitement fondées) que l'opinion publique américaine n'en vienne à les blâmer d'avoir poussé son gouvernement, par l' entremise des néocons, dans cette mésaventure catastrophique. La loi non écrite qui veut que l'Amérique soutienne mordicus Israël, quel qu'en soit le prix en intérêts (américains) perdus dans le monde arabe, sera gravement remise en cause, et les forces anti-américaines dans la région s'emploieront à rendre exorbitant le coût à payer. Comment les émules de Sharon vont-ils réagir envers les Arabes et les Palestiniens, quand Israël commencera à subodorer que son indispensable suzerain surpuissant l'abandonne ? Telle est la question en passe de devenir la plus prégnante au Moyen-Orient, où le pire est d'ores et déjà annoncé