Tribune
par Pierre MARCELLE, Libération, 14 octobre 2005
Quoi que nous inspire le propos de Dieudonné (voir la Quotidienne
du 25 février 2005), humoriste de profession et agitateur par
vocation ethnique, il va devenir malaisé de faire encore longtemps
comme s'il n'avait pas été relaxé du procès
en antisémitisme intenté contre lui après son
sketch de décembre 2003, dans une émission de Marc-Olivier
Fogiel, animateur-producteur sur France 3 ; comme si le tribunal correctionnel
de Montpellier n'avait pas condamné ce dernier pour «injure
à caractère racial», via un SMS fabriqué,
censé répliquer au comique. Dimanche, des partisans
de Dieudonné ont envahi le plateau de Fogiel pour exiger de
lui des excuses et, contre lui, des sanctions de la chaîne.
Et, de l'UMP jusqu'au PS, on a beaucoup condamné l'attentat
inadmissible (bien sûr...) contre la démocratie (bien
sûr...) que constitua une manifestation annoncée devant
un studio, et dont on peut s'étonner (dont je m'étonne,
moi, très fort) qu'elle ait pu l'envahir. En reprenant son
direct, Fogiel annonçait avoir fait appel du jugement le condamnant.
Lundi, il se félicitait que l'antenne de France 3, coupée,
n'ait pas été «souillée» (sic). Dans
le Monde qui lui servait mardi une soupe d'une demi-page, il décrétait
que «le discours de Dieudonné fait beaucoup de dégâts
dans les cités» ; l'appréciation était
reprise en titre de son interview façon Pravda, mais sans que
soit clairement rappelé que son auteur s'était rendu
coupable, avec son SMS bidouillé, de faux et usage de faux.
On y apprit cependant que le vertueux Fogiel s'interrogeait «sur
le maintien de [son] appel» ; c'est qu'il «craint»,
pardi, d'offrir «une nouvelle tribune à Dieudonné»
! En fait de tribune, celle-ci est déjà bien dressée
: contre un Dieudonné relaxé, un Fogiel condamné
prend sans vergogne la télé publique en otage, et met
son entregent et son carnet d'adresses de producteur privé
au service de rien moins que la contestation d'une décision
de justice. Les «dégâts» que cette arrogance
de deux poids-deux mesures leur inflige, ne doutons pas que les «cités»
les apprécieront.