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Tribune

L'Union, la 9ème Symphonie de Beethoven et la Turquie : bienvenue au réel européen


par Slavoj Zizek, juillet 2005
L'hymne officieux de l'Union européenne, qu'on a pu entendre à l'occasion de maints événements politiques, culturels ou sportifs, cet Hymne à la joie (Die Ode an die Freude) extrait du dernier mouvement de la Neuvième Symphonie de Beethoven est un vrai " signifiant vide " qui peut servir à n'importe quoi. En France, il a été élevé par Romain Rolland au rang d'ode humaniste célébrant la fraternité des peuples (la " Marseillaise de l'humanité ") ; en 1938, il fut le clou du spectacle des Reichmusiktage (les " Jours de la musique du Reich ") et fut joué, plus tard, pour l'anniversaire de Hitler ; jusque dans les années 1970, il était donné en l'honneur de la médaille d'or allemande lorsque les équipes olympiques de l'Ouest et de l'Est, réunies en une seule pour représenter l'Allemagne, participaient à la compétition ; le régime rhodésien de Ian Smith, partisan de la suprématie blanche, qui décréta l'indépendance à la fin des années 1960 afin de maintenir l'apartheid, en fit son hymne national. Même Abimael Guzman, le meneur désormais sous les verrous de l'ultraterroriste Sentier lumineux du Pérou, mentionna le quatrième mouvement de la Neuvième de Beethoven lorsqu'il fut interrogé sur ses goûts musicaux. Il n'est donc pas difficile d'imaginer un spectacle de fiction auquel assisteraient tous ceux qui sont des ennemis jurés, de Hitler à Staline, de Bush à Saddam, oubliant leurs oppositions pour participer à un moment magique de fraternité extatique... Mais avant de dénigrer ce quatrième mouvement, de le considérer tel un morceau " détruit par son usage social ", comme le soutient Adorno, notons quelques points particuliers sur sa structure. Au beau milieu du mouvement, après avoir entendu le thème de la joie dans ses trois variations orchestrales et vocales, quelque chose d'inattendu se produit, qui trouble les critiques depuis qu'il a été joué pour la première fois, voilà cent quatre-vingt un ans : à la mesure 331, le ton change complètement et, au lieu de la progression solennelle de l'hymne, le thème de la joie est repris dans le style de la Marcia turca (Marche turque), une musique militaire pour instruments à vent et percussions que les armées européennes avaient empruntée aux janissaires turcs ; la manière est celle d'une parade populaire et carnavalesque, d'un spectacle moqueur (certains critiques sont même allés jusqu'à comparer à des pets les grognements des bassons et des grosses caisses qui accompagnent le début de la Marcia turca...). À partir de là, tout se dégrade, et l'on ne retrouve plus la dignité simple et solennelle; la cadence finale, des plus étranges, ne sonne plus du tout comme du Beethoven mais plutôt comme une version boursouflée du final de L'Enlèvement au sérail de Mozart, combinant les éléments " turcs " avec le faste du spectacle rococo. (Et n'oublions pas la leçon de cet opéra de Mozart : la figure du despote oriental y est présentée comme celle du vrai maître éclairé.) Ainsi, le final est un drôle de mélange d'orientalisme et de régression au classicisme de la fin du XVIIIè siècle, un double retrait du présent historique, un aveu silencieux du caractère purement fantasmatique de cette joie de la fraternité universelle. Que faire, alors ? Changer de perspective et envisager que la première partie du quatrième mouvement est aussi problématique : les choses ne commencent pas à clocher à partir de la mesure 331, elles clochent depuis le début. Reconnaissons qu'il y a du faux-semblant insipide dans cet Hymne à la joie et que le chaos qui surgit à partir de la mesure 331 est une sorte de " retour du refoulé ", symptôme de ce qui clochait depuis le début. Et si nous avions par trop domestiqué L'Hymne à la joie, si nous nous étions trop habitués à le considérer comme un symbole de joyeuse fraternité ? Et s'il était nécessaire de s'y affronter à nouveaux frais ? Cela ne vaut-il pas pour l'Europe aujourd'hui ?
Après avoir invité des millions d'êtres à s'enlacer, du plus élevé au plus insignifiant (vermisseau), la deuxième strophe s'achève de manière inquiétante : " Und wer's nie gekonnt, der stehle weinend sich aus dem Bund " (" Mais vous que nul amour n'effleure, en pleurant, quittez ce ch¦ur ! "). Que L'Hymne à la joie de Beethoven soit devenu l'hymne non officiel de l'Europe n'est pas sans ironie, une ironie qui tient bien sûr au fait que la cause principale de la crise de l'Union est précisément la Turquie : si l'on en croit la majorité des sondages, l'une des principales raisons invoquées par ceux qui ont voté " non " aux derniers référendums en France et aux Pays-Bas était la peur des immigrés venus d'Orient, une peur qui s'articule politiquement à l'opposition à l'entrée de la Turquie dans l'Union.
Le " non " peut être posé en termes populistes et droitiers (non à la menace culturelle turque, non au travail immigré turc bon marché) ou en termes multiculturalistes et libéraux (la candidature de la Turquie ne devrait pas être retenue en raison du traitement que ce pays réserve aux Kurdes, de son incurie des droits de l'homme). La réponse opposée, le " oui ", est aussi fausse que la cadence finale de Beethoven... Devrait-on alors admettre la Turquie dans l'Union ou la laisser " sortir à pas feutrés hors de l'Union (aus dem Bund - quitter le choeur) " ? L'Europe survivra-t-elle à la " Marche turque " ? Et si, comme dans le final de la Neuvième de Beethoven, le vrai problème n'était pas la Turquie mais la mélodie elle-même, la chanson de l'Union européenne telle qu'elle nous est jouée par l'élite pragmatique, technocratique et postpolitique bruxelloise? C'est d'une mélodie totalement neuve, d'une nouvelle définition de l'Europe, que nous avons besoin. Où en sommes-nous donc aujourd'hui ?

L'Europe est prise en tenaille entre l'Amérique d'un côté et la Chine de l'autre. L'Amérique et la Chine, métaphysiquement parlant, cela revient à la même chose: la même frénésie désespérée de technologie déchaînée, un mode de vie déraciné pour l'homme moyen. Lorsque le coin le plus reculé du monde a été conquis par la technique et peut être exploité économiquement; lorsque tout ce qui arrive sur la planète, à n'importe quel endroit, à n 'importe quel moment, est accessible; lorsque, à travers la " couverture médiatique en direct ", on peut simultanément " vivre " un combat dans le désert irakien et la représentation d'un opéra à Pékin ; lorsque, àl'heure du réseau digital mondial, le temps n'est plus que vitesse, instantanéité et simultanéité; lorsque le gagnant d'un jeu de télé-réalité est considéré comme le grand homme d'un peuple; alors, oui, surgît de tout ce tumulte, tel un spectre, la question: et pourquoi? -pour aller où? -et alors .... Quiconque un tant soit peu familier de l'oeuvre de Heidegger reconnaîtra facilement dans ce paragraphe la paraphrase ironique de son diagnostic de la situation de l'Europe du milieu des années 1930 ("Einfùhrung in die Metaphysik"). Il est effectivement nécessaire, pour nous les Européens, d'opérer ce que Heidegger a appelé une Auseinandersetzung, une confrontation interprétative aux autres comme au passé de l'Europe elle-même dans toutes ses dimensions, de ses racines antiques et judéo-chrétiennes à l'idée récemment défunte d'État-providence. L'Europe est aujourd'hui clivée entre le prétendu modèle anglo-saxon (accepter la " modernisation ": l'adaptation aux règles du nouvel ordre mondial) et le modèle franco-germanique (sauver tout ce qu'il est possible de sauver dans l'État-providence caractéristique de la " vieille Europe "). Bien qu'opposées, ces deux options sont les deux faces de la même pièce. Le vrai pour nous ne consiste ni à faire retour vers une quelconque forme idéalisée du passé - ces modèles sont clairement exsangues - ni a convaincre les Européens que la survie d'une puissance mondiale passe par une adaptation aussi rapide que possible aux dernières orientations de la mondialisation.
Mais la pire option serait sans doute la recherche d'une " synthèse créatrice " à l'intérieur des traditions mondialistes de l'Europe, tendant vers ce qu'on serait tenté d'appeler " une mondialisation à visage européen ". Chaque crise est en elle-même une incitation à un nouveau départ ; chaque effondrement de mesures pragmatiques et stratégiques à court terme (pour la réorganisation financière de l'Union, etc.) une bénédiction dissimulée, la chance de reconsidérer les fondations elles-mêmes. C'est d'une récupération par la répétition (Wieder-Holung) dont nous avons besoin : par la confrontation critique avec la tradition européenne tout entière, il s'agit de répéter la question: " Qu'est-ce que l'Europe ? ", ou, plutôt, " Qu'est-ce que cela signifie pour nous d'être européens ? ", donc de formuler un nouveau commencement. La tâche est difficile, elle nous oblige à prendre le grand risque de sauter dans l'inconnu. Car la seule alternative est celle de la lente déliquescence, la transformation progressive de l'Europe en ce que la Grèce était devenue pour l'Empire romain arrivé à maturité : une destination pour le tourisme culturel nostalgique, sans aucune importance réelle. Dans ses Notes pour une définition de la culture, le grand conservateur T. S. Eliot a fait remarquer qu'il existe des moments où le seul choix qui se présente est celui du sectarisme ou de l'incroyance, lorsque le seul moyen de garder une religion vivante consiste à opérer une séparation sectaire d'avec son corps principal. C'est notre seule chance aujourd'hui : la seule manière de maintenir un héritage européen renouvelé passe par le biais d'une " séparation sectaire " d'avec ce même héritage européen classique, par une séparation d'avec le corps moribond de la vieille Europe. Une telle rupture devrait permettre de remettre en question les prémisses mêmes que nous avons tendance à accepter comme un destin, comme les données non négociables de notre difficile situation : le phénomène habituellement désigné du nom de " nouvel ordre mondialisé " et la nécessité, par la " modernisation ", de s'en accommoder. Pour le dire franchement, si le nouvel ordre mondial émergeant est le système non négociable qui nous est imposé à tous, alors l'Europe est perdue. La seule solution, pour l'Europe, est de prendre le risque de dissiper l'envoûtement qui fait ce destin. Rien ne saurait être accepté comme inviolable dans cette nouvelle fondation, pas plus la nécessité de la " modernisation " économique que les fétiches libéraux et démocratiques les plus sacrés.

Slavoj Zizek, la superstar slovène du marxisme pop


par Ursa Matos, Mladina, 14 janvier 2005. Traduit du slovène par Elena Malinovska-Visnar pour Le Courrier des Balkans
Philosophe et disciple du psychanalyste français Lacan, le dernier marxiste slovène fait le pop de la philosophie et la philosophie du pop. Tout en restant un supporter fidèle du Parti social-démocrate.
Les parents de Slavoj sont des athées assermentés. Quand il avait douze ans, son père lui a sévèrement ordonné de lire l'Ancien testament pour éviter toute confusion sur son contenu. Slavoj aime beaucoup l'autoritarisme de l'Église comme institution, mais il ne supporte pas le développement des expériences intérieures profondes. Il se déclare ainsi très surpris par la parution de son article sur le contact direct avec l'absolu dans le bulletin allemand catholique, qui a servi de support aux curés pour écrire leurs sermons. « C'est comme d'inviter un pervers à l'éducation des vierges », affirme-t-il en commentaire à cette publication. Malgré ses positions radicalement athées, il va plusieurs fois encore écrire sur le christianisme. Entre autre, il proclame que saint Paul a été le premier léniniste, il reproche aux catholiques leur perversité, à savoir qu'ils considèrent le sacrifice du Christ sur la croix comme une indulgence leur permettant de se vouer aux plaisirs secrets, sans plus encourir aucune peine.
Slavoj a été mordu par le virus du cinéma depuis le jour où il a vu pour la première fois Psychose de Hitchcock. Sa collection personnelle comprend des films romantiques soviétiques sur les kolkhoziens à côté du film de propagande nazie « Le juif éternel », interdit en Allemagne. Il rêvait d'une carrière d'un metteur en scène, mais il a changé d'avis après avoir été contaminé par la philosophie. Il est très influencé par Marx, Hegel et Schelling. Avant son inscription à la faculté de philosophie à Ljubljana, il se convertit aux structuralistes français. En 1967, il publie dans la revue Probleme (Les problèmes) une traduction de Jacques Derrida en slovène, et devient par la suite un partisan dévoué du psychanalyste français Jacques Lacan.

Disciple de Lacan


En août 1968, il observe d'un café sur la place principale à Prague les chars russes entrant dans la manifestation, tout en continuant à manger son gâteau aux fraises. Plus tard, il renonce aux gâteaux à cause du diabète, mais l'enthousiasme de l'autoritarisme le marque.
Slavoj s'autodéfinit selon sa structure psychologique comme un fasciste qui aime l'ordre. Ainsi vit-il une déception amère pendant son service militaire à Karlovac, quand il découvre que l'Armée populaire yougoslave (JNA) est en proie au chaos. Il doit gérer les cours politiques pour les soldats. Il profite du cours magistral sur l'idéologie du capitalisme pour projeter des films hollywoodiens. Il vend avec succès aux officiers la théorie selon laquelle l'ennemi idéologique sera mieux reconnu si l'on regarde ce qui ne va pas bien en Amérique dans les films.
Pendant que ses contemporains écoutent du punk, Slavoj n'adhère que théoriquement à ce courant, car en pratique, il ne supporte pas trop de bruit. Il est partisan de la théorie selon laquelle on peut tout dire en musique classique à l'aide de cinq instruments, l'orchestre n'étant nécessaire qu'à cause des Américains. Slavoj est une espèce rare dans sa génération car il n'a jamais essayé la marihuana. « Je crois en un vieux commandement de l'UDBA [ la police politique yougoslave], qui rappelait que l'ennemi ne dort jamais, et ainsi je ne peux pas me permettre de perdre le contrôle sur moi-même ».
Au début des années 1980, il déménage pour quatre ans en France, où il étudie sous la conduite de son mentor Jacques-Alain Miller, le beau-fils de Lacan et son héritier intellectuel. Bien que membre du Parti communiste, il appartient aussi aux mouvements d'opposition. Il prouve ainsi qu'il est un stratège exceptionnel. Lors d'une réunion du comité du Pen club, il appelle à plus d'action en rappelant : " Faites attention à ce que Lénine a dit :Chaque jour où rien ne se passe, est perdu ". Quand on propose, lors d'une autre réunion du comité, une grève de la faim, il persuade ses collègues que c'est une mauvaise idée, en expliquant que la TV serbe aller constater que tous les Slovènes obèses se mettaient au régime.
Pendant l'époque du démembrement de l'ancienne Yougoslavie, il publie des tribunes dans Mladina, où il critique vigoureusement DEMOS et supporte l'Alliance de la jeunesse socialiste de la Slovénie (SZMS, précurseur du parti social-démocrate LDS). Il entre en politique directement en 1990, quand il dépose sa candidature à la Présidence de la République. En vérité, il n souhaite pas entreprendre de carrière politique, et il mine consciencieusement sa candidature en chantant les éloges au dictateur Pol Pot dans des entretiens avec la presse.
Les années 1990 marquent son expansion à l'étranger. Il écrit des livres directement en anglais et les publie chez des éditeurs étrangers prestigieux. Ses champs d'intérêt, très larges, vont de Lacan à Hitchcock et Lénine, de l'opéra aux attaques terroristes du 11 septembre, et tous ses livres sont les best-sellers académiques.

Commentateur de Lénine
Il est particulièrement fier de la traduction de son livre Revolution at the Gate, où il recueille et commente l'¦uvre de Lénine, qui sera publié à l'aide du fond du parti communiste russe. En 1991, il se voit octroyer le titre d'honneur d'« ambassadeur de la science » et un passeport diplomatique. Mais Slavoj restitue le passeport après quelques mois car, à cause de sa garde-robe qui inclut seulement les tee-shirts de la marque Proleter et des blue-jeans, il affronte beaucoup de problèmes pour persuader le personnel de l'aéroport qu'il n'est pas un terroriste et que le passeport n'est pas falsifié.
Tous les deux semestres, il accepte un lectorat dans les Universités américaines. Pour avoir plus de temps pour la lecture, les films et les écrits, il développe tout un système pour éviter les étudiants gênants. Il supprime les heures de consultation obligatoire, et il inscrit des noms fictifs dans l'horaire pour donner l'impression d'être occupé. Dans les Universités, on accepte son comportement comme l'_expression de l'excentricité balkanique. Petit à petit, il en a assez du contact avec les étudiants, et il accepte seulement les invitations aux conférences individuelles.
2500 personnes viennent à sa conférence à Buenos Aires, qui doit se tenir sur la place devant l'Université. À New York, des centaines de personnes restent dehors et menacent de casser les fenêtres. La police doit intervenir. Il a coopéré à plus de 350 symposiums philosophiques, psychanalytiques et culturels en Europe, aux États-Unis, au Brésil, au Mexique, en Israël et au Japon.
Même s'il affirme qu'il a pris la distance par apport à LDS et qu'il ne se rend plus aux urnes, qu'il ne suit pas les médias slovènes et que trois minutes d'un bon film lui importent plus que le destin de la Slovénie, il s'engage dans les moments clés et soutient en public LDS comme la seule option politique acceptable. Après la défaite du LDS aux élections de 2004, il défend l'ancien Premier ministre Rop, en soulignant que le problème du LDS, ce n'est pas Rop mais ces « insectes de deuxième classe qui veulent s'assurer, par le sacrifice de Rop, que rien ne change ».
Les livres de Slavoj Zizek sont traduits en français aux éditions Climats.
Source : Le Courrier des Balkans, www.balkans.eu.org, janvier 2005